Le soleil automnal ne parvenait pas à dérider les élèves.

L'approche de la fête d'Halloween leur faisait à peine plaisir, alors que d'habitude ça les rendait presque fous.

Rubeus Hagrid, le gardien des clés et des lieux qui donnait aussi les cours de soins aux créatures magiques, faisait la ronde jour et nuit avec son molosse Crockdur, ne s'accordant que quelques heures de repos. Forcément il ne pouvait plus dispenser ses cours, mais cela n'avait aucune importance. Les ordres de Dumbledore étaient les ordres. Il n'aurait jamais rien dit ou fait à l'encontre de Dumbledore.

Deux semaines s'étaient écoulées depuis la mort d'Amy Beckenbaum. Il n'y avait pas eu de nouvelle attaque, et l'examen du corps de la victime fait par Eswann Bathory n'avait rien donné, pas même après avoir utilisé son don bizarre qui donnait des frissons dans le dos de tous les autres professeurs.

Snape jubilait : il était intimement convaincu que tout ce que disait cette folle n'était que poudre aux yeux. Son prétendu savoir sur les vampires, c'était pour épater la galerie. D'un autre côté, il avait dû encaisser le fait que son élève, Amy, avait croisé le chemin d'une créature nuisible parce qu'elle rentrait d'un rendez-vous galant avec un élève de septième année de Serdaigle. Seuls les professeurs étaient au courant et lui, il avait très mal pris cette nouvelle – d'ailleurs cela lui donnait une nouvelle raison de détester les autres élèves, fichues hormones d'adolescents.

Albus Dumbledore, lui, avait établi des règles très strictes ; quiconque serait trouvé à se promener dans les couloirs serait sévèrement puni, et le classement de sa maison se retrouverait diminué de cinquante points. Quiconque s'approcherait de la forêt interdite subirait la même punition. Tous les élèves étaient interdits de sortir de l'école, sauf pour se rendre à Pré-au-Lard, et ce uniquement accompagnés des professeurs et lors des créneaux autorisés.

Tant que la menace planant sur l'école ne serait pas éradiquée, ces mesures seraient appliquées à tous.

Cependant, Alice subissait toujours le harcèlement des quatre princesses, comme elle se plaisait à les appeler. Rebecca n'avait pas subi le sort de l'Oubliette ; madame Pomfrey lui avait fait boire une certaine potion que Dumbledore avait demandée à Snape, et la demoiselle Sheller avait gardé un vague souvenir concernant cette fameuse nuit. Pour elle, elle avait juste eu un malaise et s'était réveillée à l'infirmerie. Point.

Cela n'avait en rien atténué son ardeur à ennuyer Alice. Au contraire. Le moindre prétexte était bon. Personne ne semblait s'en rendre compte, et Alice passait des nuits blanches ; en plus, elle ne pouvait plus se rendre sur son balcon.

Elle avait fini par en prendre l'habitude, pourtant, car regarder le spectacle infini du ciel étoilé lui faisait perdre toute notion. Elle ne pensait plus à rien, elle avait juste l'impression d'être une fragile bulle de savon sur le point d'éclater. L'immensité du ciel, qui la tenait entre ses mains, la réconfortait un peu.

A la place, maintenant, elle passait ses nuits appuyée contre la fenêtre de sa chambrée, les yeux rivés au firmament.

Un matin, Minerva McGonagall s'aperçut que la petite nouvelle n'allait pas si bien que cela ; elle-même était assise derrière son bureau, et surveillait d'un œil amusé le cours de métamorphose qu'elle donnait.

Aujourd'hui, travaux pratiques : « transformez votre livre de cours en boîte à musique ». Chacun avait l'air de bien s'amuser sauf la petite Snape qui semblait faire de son mieux pour passer inaperçue et du coup, ne mettait pas du tout de coeur à l'ouvrage - or, chacun sait qu'un sort ne fonctionne bien que s'il est prononcé d'une voix forte et claire, un murmure n'avait aucun effet, et Alice s'évertuait à murmurer.

A la fin du cours, McGonagall appela Alice, qui revint sur ses pas en montrant bien que cela la gênait profondément.

« Vous êtes Alice, c'est cela ? »

Elle hocha la tête.

« Alice, vous êtes arrivée en septembre d'une autre école, dit Minerva avec gentillesse. Je suis assez étonnée, vous n'avez pas d'amis, dans votre classe ? »

Alice la regarda avec un drôle d'air.

« - Non, professeur, répondit-elle avec lassitude.

- Je ne suis pas votre ennemie, enchaîna Minerva, en se retenant de poser la main sur l'épaule de la jeune fille. Je veux juste savoir ce qui ne va pas.

- Ce qui ne va pas ?

- Vous avez mauvaise mine, vous êtes tout le temps toute seule et j'ai l'impression que c'est pire de jour en jour. »

Alice était vraiment gênée mais elle ne dirait rien. Elle refusait de se confier ; elle ne parlait à personne de ses sombres pensées, pas même à Cedric, dont elle appréciait pourtant la compagnie et la discrétion. Alors en parler à un prof, si c'était pour que cela lui retombe dessus…

« Je suis seulement fatiguée, professeur, dit-elle en ne mentant qu'à moitié. Je dors mal, ces temps-ci. »

Minerva dut se contenter de cette réponse laconique. Mais elle se permit d'insister un peu.

« Vous devriez allez à l'infirmerie, conseilla-t-elle avec un de ses sourires réconfortants. Madame Pomfrey aura de quoi vous aider à dormir. »

Alice sourit à son tour, mais Minerva trouva qu'il n'y avait aucune gaieté dans ses yeux.

« Je vais bien, professeur, je vous assure, dit-elle. Est-ce que je peux y aller, maintenant ? J'ai encore un cours et je vais être en retard. »

Minerva n'y vit aucun inconvénient. Elle laissa partir Alice, avec le pressentiment que cette petite cachait quelque chose de plus important qu'elle ne voulait le laisser croire, derrière son visage fermé.

Elle devait en parler avec Albus, il saurait sans doute quoi faire, il avait toujours des idées pour les chatons abandonnés.

Ce fut pendant un cours d'initiation au Quidditch qu'Alice craqua, trois jours après. Du moins, son corps le fit pour elle.

Elle était encore au sol, attendant son tour ; elle regardait les autres tournoyer au dessus d'elle, jouant à se lancer une balle, et se laissa étourdir par leur ronde entêtante. Elle sentit le sang quitter ses joues et tout devint noir autour d'elle. Elle ne perçut même pas le choc de sa tête cognant le sol, ni n'entendit madame Hooch rappeler au sol les autres élèves. C'était à peine si elle percevait ce qui se passait autour d'elle, elle ne sentait qu'une sorte de souffle bruissant dans ses oreilles, des murmures étranges comme si elle reposait dans du coton.

Pour le directeur, le cas d'Alice Snape, élève de sixième année de la maison Serdaigle, était pour le moins étrange et embarrassant.

D'après ce que madame Pomfrey en avait déduit, elle était simplement épuisée, elle ne devait pas manger ni dormir beaucoup.

Aux questions que posa Dumbledore à chacun de ses professeurs, la plupart répondirent qu'ils n'avaient jamais rien remarqué, c'était tout juste s'ils savaient que cette fille existait, elle se faisait très discrète. Ils n'auraient su mettre un nom sur son visage, instantanément ; en tant qu'élève, elle ne participait jamais en cours mais travaillait bien et rendait toujours de bons devoirs, sur lesquels ils savaient mettre un nom. Seuls McGonagall et Snape eurent matière à répondre ; l'une insista lourdement sur le fait que cette petite n'allait pas bien du tout, l'autre parla de sa personnalité assez dure mais néanmoins pas très saine avec une tendance à s'isoler plus que visible.

Snape fut le premier à passer dans le bureau du directeur, loin des oreilles indiscrètes des élèves et même des autres professeurs. Le sorcier se demanda s'il n'aurait pas mieux fait de se taire, étant donné qu'il détestait confier ses impressions personnelles, encore plus s'il était question de quelqu'un qu'il ne connaissait pas du tout. Cela l'obligeait à tisser une sorte de lien particulier et il n'avait aucune envie de s'impliquer dans quoi que ce soit.

Albus l'invita à s'asseoir et commença par lui proposer une tasse de thé, qu'il accepta distraitement, puis il attaqua le vif du sujet, en ouvrant le dossier d'Alice.

« Vous en savez plus qu'il n'y paraît, n'est-ce pas, Severus ? »

L'autre leva à peine le nez de sa tasse, mais son regard en disait long sur son intérêt pour la conversation. Pourtant, dans son propre intérêt justement, il valait mieux qu'il parle. Alors, il reposa la tasse de porcelaine et s'adossa au siège, jambes croisées, ses doigts tapotant doucement son genou.

« Je ne sais pas pourquoi cette fille agit comme cela, commença-t-il sèchement. La seule chose que je pourrais vous dire, c'est qu'elle m'a laissé entendre qu'elle avait des ennuis avec d'autres élèves. »

Ah non, ça, il n'aimait pas du tout parler. Qu'ils en finissent, qu'il puisse retourner à la tranquillité. Mais écourter l'entretien n'était pas de l'avis de Dumbledore.

« - Quel genre d'ennuis ? demanda le directeur, tout en remuant consciencieusement son thé.

- Quel genre… Il y a quelques temps, elle a prétendu que des filles de sa classe avaient intentionnellement saboté sa potion, pendant un contrôle.

- Elle vous l'a dit ?

- Plus ou moins, c'était confus. Elle ne les a pas nommées, elle semblait… inquiète.

- Et pourtant, elle est fière, c'est ce que vous pensez. »

Snape soupira. Il n'en avait strictement rien à faire, de ce qui arrivait à cette fille. Il avait l'impression de perdre son temps. Il avait des choses plus importantes à régler, comme confondre l'imposteur qui disait pouvoir chasser les vampires.

« - Elle m'a donné l'impression d'être très sûre d'elle malgré tout, reprit-il d'un ton énervé.

- Vous savez sans doute d'où elle vient.

- Non, pas le moins du monde.

- Décidément, rien ne vous touche… »

Cette façon désespérée de prononcer ces mots… Pourquoi Dumbledore avait-il l'air si triste, à cet instant précis ?

« Elle était élève à l'école d'Ivelmorny, avant que ses parents ne meurent. »

Snape sourcilla. A l'évocation de cette école américaine qui enseignait ouvertement certains arcanes de magie noire, il ne put empêcher un frisson pernicieux de lui parcourir l'échine. Il toucha machinalement son avant-bras, lequel portait encore la marque des ténèbres, bien que quasiment imperceptible maintenant.

« - Ils sont morts dans un accident de voiture, poursuivit Albus, conscient que le trouble du professeur n'était pas dû à ce détail.

- Ah, fit simplement Snape.

- Alice est anglaise, elle a donc été transférée ici, une vague famille l'a prise en charge. Pour eux, elle est dans un internat moldu de grande renommée, ils ne s'intéressent pas à elle. Ce que je vois, c'est qu'elle est seule et qu'elle se laisse dépérir, Minerva aussi l'a remarqué. »

Cette fois, ce fut au tour d'Albus d'avoir un frisson. Curieusement, il pensait à ce pauvre Harry… Ces deux enfants avaient quelque chose en commun : ils avaient perdu leurs parents. L'un ne les avait jamais connus mais l'autre avait grandi auprès d'eux durant seize ans. Harry avait tout fait pour honorer leur mémoire, et avait passé sa vie à combattre celui qui les lui avait pris. Sept années durant, il s'était dressé contre Voldemort et avait fini par le détruire, l'emportant avec lui dans la mort et jetant le monde sorcier dans un deuil sans précédent.

Il n'y avait rien de plus beau et de plus injuste qu'un sacrifice.

A l'inverse, Alice se laissait mourir à petit feu. Elle ne supportait pas d'avoir perdu ses parents.

« - Quelle note lui avez-vous donné ?

- Pardon ? s'étonna Snape, un sourcil levé.

- Vous l'avez notée, cette potion ratée ?

- Oui, bien sûr.

- Et ?

- Et quoi ?

- Comment avez-vous réagi ? »

Albus était amusé par la réaction du professeur. Il semblait si peu concerné, comme à chaque fois, comme si rien ne pouvait le toucher. Il l'avait toujours connu si lointain, incapable de se lier à quelque chose ou quelqu'un. Les seules fois où il avait commis l'erreur personnelle de s'attacher, ce fut à Lily Evans et à Voldemort par la suite. La mort de l'une l'avait définitivement arraché à l'emprise de l'autre et cela avait scellé son cœur à jamais. C'était tout ce qui faisait sa vie depuis, et c'était pour cela qu'Albus le gardait près de lui.

« Elle a eu la meilleure note. »

Cette façon qu'il avait de dire cela ! Comme si cela lui arrachait la bouche d'avouer qu'il avait donné une excellente note à un élève qui n'était pas de sa maison.

« - Vous m'en voyez ravi, Severus.

- Oh, vraiment ? fit l'autre sur le même ton habituel.

- Alice était une des meilleures élèves de sa maison, voire de son école, racontait Albus, jetant un coup d'œil rapide au dossier de la jeune fille.

- Puis-je savoir en quoi cela me concerne ?

- J'aurais aimé que vous l'encouragiez. »

Snape eut un sourire carnassier que n'apprécia aucunement son directeur.

« - Vous me demandez de faire du favoritisme, c'est cela ? Et bien sachez qu'à la fin du cours, elle est venue me demander pourquoi je lui avais donné la meilleure note.

- Méritait-elle cette note ?

- Oui, évidemment ! Vous me connaissez, comme ce n'est pas dans mes habitudes de favoriser qui que ce soit.»

Albus réprima un gloussement.

« - Non, pas vraiment, avoua-t-il avec un sourire.

- J'ai du mal à vous suivre.

- Je sais que vous n'êtes pas du genre à vous mettre à la place des autres, mais… Cette petite est en train de se laisser dépérir, vous comprenez ?

- Mais que voulez-vous que j'y fasse, par les sourcils de Merlin ? »

Cette fois, il était vraiment agacé. Non, il ne suivait pas le raisonnement d'Albus, non, il ne comprenait pas ce qu'il attendait de lui, il ne voyait pas le rapport entre lui et cette gamine, si ce n'était leur nom. Alors pourquoi Albus s'acharnait-il à vouloir la lui faire prendre sous son aile ? C'était incroyable, quand même, ne pouvait-il donc pas avoir la paix ?

« Vous êtes le seul à qui elle a dit qu'elle avait des ennuis. »

Et bien voilà. Là, c'était le bouquet.

« - Je n'ai jamais cherché à discuter avec elle.

- Eswann me l'a dit. »

Snape se pencha vers Albus, comme s'il avait mal entendu. Il repoussa nerveusement une mèche de cheveux derrière son oreille et inclina la tête, comme pour inciter le vieil homme à répéter.

« - Je vous demande pardon ? fit-il, interloqué.

- Eswann Bathory a le don de lire les évènements passés vécus par des gens ou des objets, en apposant ses mains, expliqua Albus, certain de la réaction du sorcier.

- Je sais cela, oui. Tout le monde trouve ça anormal et répugnant. »

Il l'aurait parié. Manifestement, Snape ne supportait pas Eswann, c'était irréversible.

« - Ce don est réel, Severus, reprit Albus. Elle l'a utilisé sur Amy et sur Alice. C'est comme cela qu'elle a su tout ce qui se passait et compris son état.

- Je suis désolé, c'est trop facile. Et je n'ai jamais cherché à parler avec cette gamine.

- Elle a parlé de votre réflexion sur l'ail, à son propos. Elle vous aurait frôlé et… »

Snape blêmit. Son dégoût pour Eswann refaisait surface, rien qu'en pensant au fait que cette créature avait mis sa main sur la sienne. Evidemment, elle avait « lu » cette histoire d'ail à ce moment. Donc, à l'avenir, il devrait faire très attention à bien rester éloigné de cette garce.

« - Et donc, fit-il en se reprenant bien vite, vous estimez qu'il me faille pouponner cette élève. Ainsi, elle viendra me reprocher toutes ses notes, ou le moindre égard à son sujet.

- Vous êtes impossible… Faites comme bon vous semble, mais je vous prierai de me faire savoir immédiatement si quelque chose de fâcheux lui arrive. »

Sur ces mots, prononcés de façon très incisive, Albus se leva. C'était la fin de l'entretien et maintenant, Snape savait qu'il avait intérêt à suivre les indications du directeur, il se retrouvait encore à devoir faire de la surveillance. Avec un peu de chance, si l'élève Snape trouvait la mort dans un coin, on l'en accuserait indubitablement.

En sortant du bureau de Dumbledore, le professeur de potions croisa Minerva McGonagall, à laquelle il ne dit rien et n'adressa même pas l'ombre d'un regard. Il était furieux de se retrouver avec une telle mission. Maintenant, il en voulait à tout le monde et comme c'était vendredi matin et qu'il n'avait pas cours jusqu'à l'après-midi, il alla s'enfermer dans son bureau, à double tour.

Pourquoi lui ? Albus savait qu'il ne ressentait qu'aversion pour le genre humain depuis des années, alors pourquoi lui faire subir cela ? Est-ce qu'il suffisait de porter le même nom, sans même se connaître, pour créer des liens, même succincts ? C'était risible, cette façon qu'avait Dumbledore de toujours vouloir venir en aide à son prochain, comme si cela avait sauvé le dernier élève à qui il avait tendu la main.

Lui, qui n'était bien que seul, ne comprenait rien à la machine humaine et n'en voulait rien connaitre, qu'elle soit sorcière ou moldue, il avait cessé d'avoir un cœur il y avait déjà tant d'années… Qu'est-ce qu'il allait en faire, de cette gamine ? Continuer à la traiter comme les autres, et si elle était nulle, et bien elle serait notée comme telle. La potion de la dernière fois était sûrement un coup de chance. Il n'y avait eu qu'une seule élève dépassant les meilleurs résultats dans cette matière, Hermione Granger des Gryffondor, dépassée en sixième année par monsieur Harry Potter le tricheur. Cette Alice était-elle du même bois ? A voir. Enfin l'avantage était qu'elle, elle n'étalait pas sa science à tout bout de champ, bien au contraire.

Las, vraiment las, il avait ôté ses chaussures pour pouvoir poser nonchalamment les pieds sur son bureau, s'était emparé d'un livre et maintenant, il essayait de trouver le calme dans la lecture. C'était sans compter sur ce bruit étrange derrière lui.

Il n'était pas le seul à souhaiter un peu de calme.

Alors qu'elle était en cours, Eswann Bathory avait un mal fou à se concentrer. Sa classe de deuxième année des maisons Serdaigle et Poufsouffle composait un devoir, sur un sujet à choisir entre quatre thèmes différents.

Elle lisait un traité de démonologie, assise derrière son bureau, mais elle était incapable de se concentrer.

Cela faisait déjà trois fois qu'elle relisait la même phrase lorsqu'elle referma le livre brusquement, faisant sursauter quelques élèves.

Elle afficha un sourire embarrassé en essayant de dissimuler son trouble, mais c'était plus fort qu'elle.

Elle sentait qu'il était quelque part, tout près, dans les murs. Mais où ?

Le professeur Bathory ignorait qu'elle n'était pas la seule à ne pas pouvoir lire en paix, bien sûr.

Dans le bureau de Snape, habituellement calme et dénué de parasites, il y avait une souris. Il était sûr qu'il y avait une souris, ou un gros rat, ou une saleté ramenée par Hagrid. Une de ces fichues bestioles était là, sous son nez, et il n'arrivait pas à déterminer où elle se cachait.

Depuis au moins dix bonnes minutes, il cherchait dans le moindre recoin de son bureau, persuadé qu'il était qu'un rongeur se baladait en le narguant. Il avait attrapé une espèce de batte de Quidditch d'une main, et de l'autre il tenait sa baguette. Qu'elle se montre, la bestiole, elle verrait un peu qui était le maître, ici !

Cela aurait pu être très drôle de voir ce professeur rôder en chaussettes, rasant les murs, à moitié courbé pour pouvoir regarder jusque sous les meubles. Lui, il ne trouvait pas cela drôle du tout, surtout que pour l'instant, il était bredouille.

Soudain, il se retourna, ses armes prêtes à frapper. Surpris, il fit un bond en arrière en lâchant un cri de surprise. Ce n'était pas de la peur. Il lui en fallait plus que cela. Il n'avait jamais vu de sa vie ce qui avait déformé le mur de pierre, l'espace d'un instant. En tout cas, maintenant, il en était sûr, ce n'était pas une souris, ni même un rat, ni une saleté ramenée par Hagrid, cela aurait pu être n'importe quoi de toute façon, sauf ce qu'il venait de voir, car ce qu'il venait de voir n'existait dans aucun livre.

Les deuxième année de la classe de Défense eurent encore une bonne raison de sursauter, lorsque le professeur Snape surgit dans la salle, ouvrant la porte à la volée. Échevelé, essoufflé, en chaussettes, la baguette à la main, il restait sur le seuil, fixant leur professeur d'un regard des plus meurtriers, et s'il l'avait pu, il l'aurait immolée par le feu sur place, devant témoins.

Elle non plus, elle n'avait pas l'air dans son assiette. Elle n'était même pas surprise par cette apparition inopinée et désagréable. Elle ne fit que se lever, et faire un pas vers l'importun.

Ce faisant, elle tendit une main autoritaire vers ses élèves.

« N'en profitez pas pour tricher. »

Puis elle s'adressa à Snape à voix basse, avec calme, sans manière, humblement, inquiète.

« Il est apparu chez vous, c'est cela ? »

Personne n'y comprenait rien.

Les élèves s'étaient toutefois mis à trouver cet interlude fort passionnant. Chaque regard était rivé à la scène qui se déroulait devant eux, beaucoup plus intéressante que leur interrogation - et certains en profitèrent pour tricher.

Ils avaient tous l'impression que Snape allait exploser ou prendre feu, alors qu'il contenait toute l'ire qui ne cessait de croître en lui. Face à lui, la prof était sereine. Lequel des deux allait gagner ? Certains parièrent.

« - Vous allez me dire ce que c'est que cette chose ? s'écria-t-il, tendant un pouce par dessus son épaule, vers le couloir, comme pour montrer où était la chose en question.

- Vous manquez cruellement de discrétion, cher confrère, répondit Eswann.

- Ah oui ? J'imagine que vous trouvez ça amusant de coller un... un épouvantard dans le placard de vos collègues. »

Prise au dépourvu, Eswann perdit de son assurance ; elle entendit quelques élèves pouffer dans son dos.

« Cela peut-il attendre la fin de mon cours ? fit-elle en croisant les bras. Je suppose que vous n'avez pas besoin de moi, pour contrer ce malheureux épouvantard avec un riddikulus digne de ce nom. »

Il lui signifia ce qu'il en pensait en quittant les lieux, sans un mot de plus, claquant la porte deux fois derrière lui.

Cette fois, la guerre était déclarée. Il ne s'en tiendrait pas là. Ce monstre – car c'en était un – avait déjà causé la mort d'un élève, il était sûr que c'était la même créature. L'experte en vampires avait intérêt à avoir de solides arguments.

Lorsqu'elle se présenta à lui avec la même assurance, il la reçut avec la même répulsion froide.

« - Où est-il, votre épouvantard ? demanda-t-elle avec une certaine ironie.

- Il est apparu dans mon mur, votre machin. Vous allez le faire déguerpir en vitesse, avant que j'en informe le directeur. »

Elle coula vers lui un regard lourd de reproches.

« - Je n'y suis pour rien ! répliqua-t-elle.

- Je ne suis pas né de la dernière pluie, jeune fille, fit-il avec dédain. C'est arrivé en même temps que vous. Je veux savoir ce que vous avez ramené dans vos bagages.

- Vous fabulez ! Comment osez-vous m'accuser ? »

Elle niait. Elle avait le culot de nier. Elle se payait vraiment sa tête, cette garce au parfum entêtant.

« - Comment saviez-vous que ce monstre était apparu quelque part ? Vous l'attendiez ?

- Je le sens, c'est tout. Je ne l'ai pas amené. Il m'a suivie jusqu'ici et je ne le savais pas.

- Tiens, tiens. Et bien alors, mettez à profit votre savoir et détruisez-le.

- Je n'en ai pas les moyens.

- Pourquoi n'avez-vous pas prévenu Dumbledore ?

- Cessez cet interrogatoire ! Vous n'avez aucun droit sur moi !

- Et vous, vous n'aviez pas le droit de venir ici, en sachant que cette bête allait vous suivre. »

Cette phrase résonna comme une sentence. Ces mots, prononcés par cet homme-là, eurent l'effet d'un couperet sur elle. Elle savait qu'il n'y avait rien de plus intéressant pour lui que sa propre petite personne, alors le fait qu'il l'accuse de porter atteinte à ce sanctuaire qu'était l'école, c'était la pire chose qu'elle ait jamais entendue. Elle était blessée.

Il la toisait avec un tel mépris qu'elle finit par baisser les yeux.

« Cette discussion restera entre vous et moi, reprit Snape avec son flegme habituel. En sortant d'ici, vous irez voir le directeur pour lui expliquer la situation. Et vous allez tout faire pour débarrasser l'école de ce monstre. »

Il fut suffisamment explicite pour qu'elle acquiesce sagement. Elle n'avait aucune envie de se mesurer à lui. Elle avait déjà un ennemi dans l'école, elle n'allait pas faire en sorte qu'un autre vienne s'y ajouter.

Mortifiée, elle quitta les lieux et finit de se convaincre d'aller voir Dumbledore. Seulement, elle trouva porte close ; le vieil homme était absent. Comme la journée de cours était finie et qu'elle ne pourrait manifestement pas honorer cette part du contrat, elle regagna ses modestes appartements et s'offrit le luxe de prendre un bon bain ; plongée dans l'eau chaude et agréablement parfumée, elle pourrait mieux réfléchir à tout cela. Il verrait, ce fabricant de jus magiques, de quel bois elle se chauffait. Frustrée, déçue, elle se mit à pleurer. Elle était idiote, et elle agissait comme une gamine. Crétin de Snape, se disait-elle.

Quant à Albus Dumbledore, il nageait dans le flou.

L'entretien avec Minerva n'avait rien donné de plus. Elle avait confirmé avoir trouvé son élève très fatiguée, voire affaiblie ; elle avait posé quelques questions à la préfète des Serdaigle, qui lui avait dit qu'Alice mangeait peu et ne dormait pratiquement pas, confirmant les paroles de Poppy Pomfrey. Elle l'avait déjà vue passer des nuits entières à regarder par la fenêtre, les yeux dans le vague. Elle avait aussi dit qu'elle avait demandé à dormir dans la même chambre qu'elle, parce qu'elle avait peur qu' « elles » ne viennent l'embêter jusque dans son sommeil, car elle les en savait capables.

Minerva, bien qu'étant directrice de Gryffondor, avait confiance en Estella Levalley. C'était une fille sérieuse, studieuse et qui savait se faire écouter par les autres, elle n'était pas préfète pour rien. Les informations données sur Alice étaient sûres et venaient confirmer le reste. Peut-être devrait-elle en parler à Filius Flitwick, le directeur de Serdaigle.

Albus était réellement soucieux pour cette jeune élève. Il décida d'aller la voir à l'infirmerie, après avoir appris qu'elle s'était enfin réveillée. Comme elle sortait d'une phase de léthargie inquiétante, madame Pomfrey lui donna un quart d'heure, pas plus. Elle était toujours intransigeante là-dessus.

Comme elle était pâle, cette pauvre enfant… Ses cheveux noirs comme l'ébène accentuaient le contraste d'une façon impressionnante. Elle avait des cernes immenses, sous ses yeux couleur d'ambre – une couleur peu commune chez les humains. Son regard était empli d'une tristesse presque palpable. C'était comme si elle ne sourirait plus jamais, comme si un détraqueur miniature était perché sur son épaule en permanence.

Albus s'en voulait de ressentir autant de compassion à son égard. Il s'était promis de ne plus jamais s'attacher à l'un de ses élèves, après le drame qui avait coûté la vie à Harry Potter, si jeune et l'avenir tout tracé devant lui. Bien malgré lui, cette petite élève à la tête bien pleine le lui rappelait.

« Est-ce que je peux m'asseoir ? » demanda-t-il poliment.

Elle le regarda d'un air étonné, comme si l'illustre directeur de Poudlard avait besoin de sa permission pour s'asseoir. Elle acquiesça d'un signe de tête.

Alors, Albus prit une chaise et s'assit.

« - Je suis venu prendre de vos nouvelles, dit-il gentiment mais sans trop exagérer.

- Ce n'était pas la peine, je sors demain, monsieur. »

Il ne sut trop si c'était la fatigue ou autre chose, mais elle était très froide. En fait, elle était intimidée et gênée que le doyen vienne la voir en personne, elle, une élève insignifiante parmi tant d'autres.

« - Nous avons tous craint que le… le…

- Le vampire.

- Si vous voulez. Enfin, s'il vous avait attaquée…

- Je ne pense pas, sinon je ne serai plus là pour vous le dire. »

Avec quel regret elle semblait avoir dit cela ! Oui, c'était certain, elle regrettait de ne pas être morte. Alors il avait eu raison de penser qu'elle se laissait dépérir. Lui, il regrettait qu'il en soit ainsi.

« - J'espère que vous allez vite nous revenir, enchaîna-t-il gaiement, essayant une autre stratégie.

- Vous revenir ? demanda Alice en insistant bien sur le pronom. Je ne suis qu'une élève, monsieur.

- L'école est une grande famille, pour moi. Je ne veux aucun laissé pour compte.

- Êtes-vous certain que tout le monde partage cet idéal ? »

Elle se moquait bien de savoir si elle lui manquait de respect ou non. Elle était franche. Elle ne voulait pas qu'on la traite à part, ni qu'on s'intéresse à elle parce qu'elle n'avait plus de parents ; elle n'était pas la seule.

Albus comprenait ce que Snape avait entendu, par « fière » et « sûre d'elle ». Que cherchait-elle à cacher, derrière cette assurance et cette froideur ? Sa vulnérabilité ? Son amertume ? Sa solitude ? D'un coup, elle s'était mise à lui rappeler étrangement quelqu'un d'autre.

« Et bien, Alice, je vois que vous êtes... malheureuse. »

Elle parut choquée par le terme employé, comme si c'était un mot honteux ou trop au-dessus de la vérité.

« Qui vous a dit que j'étais malheureuse ? »

Albus sourit sans gaité.

« Je sais ce qui est arrivé à vos parents. »

Alice détourna le regard. Elle dut se faire violence pour ne pas pleurer devant le directeur.

« Je sais aussi que certains élèves vous posent des problèmes. »

Elle le regarda. Rien ne laissa supposer qu'il avait raison.

« - J'aurais souhaité que vous en parliez à quelqu'un, Alice.

- Je peux me débrouiller seule.

- Vous êtes suffisamment intelligente pour ne pas leur répondre, mais vous êtes seule.

- Oui, j'avais remarqué.

- Vous n'êtes pas en état de subir cela, en plus de vos cours et du reste. Vous comprenez ?

- Non, monsieur. Je ne comprends pas. »

Il soupira. Incroyable ce que cette petite pouvait lui rappeler Severus, au même âge, et même encore maintenant. C'était vraiment troublant. S'il n'avait pas connu son professeur de potions tel qu'il le connaissait, il aurait pu se laisser aller à penser toutes sortes de choses, au sujet de cette petite. Mais non, il le connaissait tel qu'il était et cette jeune fille avait eu des parents.

« Je ne tiens pas à ce qu'il vous arrive quelque chose de fâcheux. »

Elle lui adressa alors un sourire empli d'une infinie tristesse.

« - Je n'ai pas besoin qu'on s'occupe de moi… murmura-t-elle, en le regardant sans sourciller. Tout ce que je veux, c'est finir ma scolarité ici et rentrer chez moi.

- Rentrer chez vous ?

- Dans mon ancienne école. C'est là-bas que j'ai tous mes souvenirs… Ici, je n'ai même pas de famille, enfin... si, mais ce sont des gens que je ne connais pas et que je n'intéresse pas. Comme vous l'avez dit, je n'ai pas d'amis. Enfin, à part Cedric...

- Cedric ? Oh, vous voulez sans doute parler du jeune Diggory. »

Elle haussa les épaules, comme pour dire que cela n'avait aucune importance.

Albus trouvait cela étrange qu'elle n'ait qu'un fantôme pour seule compagnie. L'attirance évidente de cette petite pour les choses un peu obscures était malsaine. C'était comme si elle s'y confinait volontairement. Non, finalement, il n'y avait rien en commun entre Alice et Harry.

« Soyez sans crainte, monsieur le directeur, je n'ai pas l'intention d'attenter à ma vie. »

Comme il avait l'air inquiet, elle s'était sentie obligée de le rassurer, elle ne ferait rien pour s'ôter la vie, elle jouait juste un peu sur les mots. Elle avait l'air sincère. Elle n'était qu'une adolescente en proie à toutes sortes de doutes, sans parvenir à leur faire face. Alors, il se leva.

« J'espère que vous allez vous refaire une santé, Alice, dit-il simplement. Et j'espère aussi que lorsque vous n'irez pas bien, vous viendrez me voir. »

Cette fois, ce fut la sincérité du directeur qui émut Alice. Il lui donnait l'impression d'être réellement peiné de la voir si faible, si triste. Elle lui fit alors un sourire un peu timide, mais prometteur.

« Je souhaite que cela n'arrive pas, monsieur. »

En hochant la tête, le vieil homme lui confirma qu'il avait saisi la nuance de ses propos. Il prit congé avant que madame Pomfrey ne vienne le flanquer à la porte, ce qu'elle aurait mis à exécution sans sourciller. Le bien-être de ses patients passait avant tout le reste.

Une fois dehors, il rentra tout doucement, en flânant, les mains dans le dos, croisant une multitude d'élèves qui parlaient ci et là, et un ou deux professeurs. Il décida d'aller rendre visite à ce bon vieil Hagrid, histoire de changer un peu de monde et de discuter de ses dernières trouvailles animalières. Il faisait encore bon, l'automne était sa saison favorite.