C'était enfin Halloween !

Tous les élèves étaient en effervescence, comme s'ils avaient attendu le jour J pour laisser éclater leur joie. Des petits groupes s'improvisaient ça et là, pour mettre en place la décoration un peu partout dans les couloirs, dans les différentes maisons, dans les jardins, le parc et surtout, dans la grande salle à manger.

Citrouilles, bougies, rubans et nappes, de couleur noire ou orange, chauve-souris, têtes de mort au faciès effrayant, et encore toutes sortes de choses du folklore.

Ce soir, c'était bal costumé.

La présence d'un éventuel monstre dans l'école était de fait un peu mise de côté par les plus jeunes. Dumbledore faisait en sorte que ses élèves se sentent aussi bien que d'habitude, si possible. La fête tombait à pic, malgré quelques réticences et mauvaises mines de la part de certains, professeurs et élèves confondus. Mais le bon directeur avait une nouvelle fois chargé Hagrid de la surveillance ; celui-ci était déjà excité comme un gosse à l'idée qu'il pourrait se déguiser comme tout le monde, tout en travaillant à la sécurité des gens. Il avait son idée, il était sûr qu'elle serait parfaite – un costume de viking déniché au Chemin de Traverse.

Dans la journée, Snape s'était une fois de plus retrouvé dans le bureau du directeur ; lui aussi avait une mission, tout aussi importante et néanmoins beaucoup plus délicate. Par contre, il avait refusé de se déguiser – et puis quoi encore ? Une fois ses consignes prises, il s'en était retourné dans son antre pour les mettre à exécution. Un jeu d'enfant pour lui que de réaliser une potion qui empêcherait le présumé vampire de s'approcher des festivités. Il lui suffisait de suivre les instructions de son vieux livre de magie amélioré, même s'il aurait préféré se servir de l'autre, celui qui était interdit, celui auquel même lui – et surtout lui - n'avait pas accès, puisque l'ouvrage était enfermé dans une cachette du bureau de Dumbledore. Ah, si seulement…

Les autres professeurs avaient eux aussi un rôle à jouer ; chacun apportait sa contribution. Eswann Bathory aussi, bien qu'elle avait déclaré plus tôt qu'elle était souffrante. De son côté, le professeur McGonagall l'avait à l'œil, la petite. Elle la trouvait particulièrement difficile à cerner, depuis quelques temps. Elle voulait juste s'assurer que rien de grave ne se tramait. Curieusement, plus les jours passaient, plus la jeune femme pâlissait. Peut-être était-elle vraiment malade ?

Loin de ce brouhaha sympathique, Alice finissait de mettre au propre son essai de Défense contre les forces du mal ; elle était assise à une table dans la salle commune des Serdaigle, et devant elle s'étalait une bonne demi-douzaine de livres, qu'elle avait empruntés pour pouvoir travailler équitablement avec les autres. Il n'était que dix-sept heures, elle avait encore le temps avant la fermeture de la bibliothèque ; on était samedi mais madame Pince, la bibliothécaire, avait ouvert sur la demande du directeur jusqu'à dix-huit heures.

Alice posa sa plume en poussant un soupir de soulagement. Elle avait enfin rattrapé tout son retard, elle allait pouvoir rendre ses livres et finir d'aider les autres. Elle se leva, monta dans sa chambre ranger ses affaires, puis revint à la salle commune, récupéra ses bouquins et sortit.

En chemin, elle croisa Gabriel, qu'elle avait complètement oublié. Comme il se ruait sur elle avec un grand sourire, elle ne put que le laisser l'aborder.

« - Tu as fait exprès de ne pas sortir, Alice ? demanda-t-il, faisant semblant d'être en colère.

- Oui, j'ai fait de faux devoirs pour ne pas te voir, répondit-elle sur le même ton. D'ailleurs, je dois rendre ces livres. Tu n'as qu'à les porter jusqu'à la bibliothèque.

- Oui, maître Alice. »

Ce fut dans ce contexte qu'ils croisèrent princesse Rebecca, seule pour une fois, et qui en eut un haut-le-cœur. Cette petite mocheté ne pouvait pas lui avoir volé le garçon qu'elle convoitait ! Pas elle ! Elle était trop insignifiante, elle n'était qu'une sale Sang-de-Bourbe, alors qu'elle, elle était fille de sorciers, son sang n'était pas souillé. Elle était belle, intelligente, riche héritière. Qu'est-ce qu'il pouvait bien y avoir chez cette Snape, qui attirait ainsi cet imbécile aveugle ?

« Un problème ? »

Rebecca sursauta, surprise.

Elle n'avait même pas remarqué qu'elle se tenait au beau milieu du couloir, serrant les poings avec tant de rage qu'elle s'était enfoncé les ongles dans la chair, laissant la trace de petites demi-lunes ensanglantées sur ses paumes. La face déformée par la haine, elle faisait presque peur.

C'était pour cette raison que le professeur Snape s'était senti obligé de lui demander si elle avait un problème.

« - Non, professeur, répondit-elle en baissant les yeux.

- On ne dirait pas, fit Snape. Soit vous avez des envies de meurtre, soit vous testez un déguisement pour ce soir. Vos yeux lancent d'admirables éclairs. Dignes d'un Zeus… »

Elle ne sut quoi répondre, trop déconcertée. Le professeur s'éloigna, sans attendre d'elle la moindre réponse. Elle le fusilla du regard tout autant que les autres. Elle le maudissait, elle les maudissait tous. Son père pourrait faire tomber sa tête si elle le lui demandait.

Snape, de son côté, avait cru comprendre une chose : cette fille faisait bel et bien partie de ces personnes ayant saboté la potion de la protégée de Dumbledore. Une personne comme elle ne pouvait ressentir autant de méchanceté, uniquement pour n'en rien faire et la garder pour soi. C'était le genre de fille qui était vicieuse jusque dans le moindre de ses gestes, comme renverser une potion, ou émettre des menaces. Son regard était haineux, il l'avait vu. Quoi qu'elle en dise, elle devait avoir un sérieux problème.

Toutefois, il avait autre chose à faire que de surveiller les agissements de cette élève, et effaça ces pensées d'un geste ; il devait finir de disposer la protection demandée par Dumbledore, dans la salle à manger. C'était le bon moment, il n'y avait plus personne, tout le monde était parti se mettre en condition pour la soirée ; que de mondanités ridicules, vraiment… Après avoir récupéré son stock de potion – il y en avait des litres – il se mit à enduire le cadre de toutes les portes de la salle à manger au moyen d'un simple pinceau, car l'usage de la magie pouvait altérer la potion. C'était pour l'instant leur seule chance d'être tranquilles ce soir. Un moyen comme un autre de contrer la menace, bien que semblant un peu léger, mais si Dumbledore lui avait demandé de faire cela, c'était parce qu'il était réellement un maitre en potions.

L'odeur d'ail se noyait admirablement dans celle des autres ingrédients, comme l'aubépine, le pin ou la verveine. Vulgairement, cela ressemblait à une tisane, à laquelle on aurait rajouté du bois de sang-royal et de la poudre de griffe du diable, cette plante qui ne poussait qu'à l'orée de la forêt interdite. Il y avait ajouté une pincée de cèdre et la formule magique, qu'il avait répétée et répétée, tout en remuant le tout avec une branche de houx.

Maintenant, il oignait les entrées de la salle en se disant que c'était la dernière fois qu'il faisait une chose pareille. En manches de chemise, il avait l'air d'un parfait crétin qui mourait de chaud ; il avait même coincé sa baguette dans une poche de son pantalon, des fois que…

Il entendit toussoter dans son dos, alors qu'il attaquait la porte qui se trouvait juste derrière sa place, à la table des professeurs, dans le coin, au fond à gauche. Il tourna légèrement la tête, certain de savoir qui lui rendait visite rien qu'en sentait les effluves de son parfum. Un regard en coin le lui confirma.

« Vous ici ? N'êtes-vous pas censée être mourante ? »

Il reprit son travail de peintre en potions sans plus se soucier d'elle.

Eswann s'approcha, mais pas trop près quand même. Elle avait bonne mémoire, il avait réagi de façon tellement négative, dès qu'elle l'avait touché.

Il aurait voulu qu'elle s'en aille.

Elle avait envie de parler un peu.

« - Je ne viens pas en ennemie, dit-elle doucement.

- C'est curieux, mais cela m'est complètement égal, répondit-il en plongeant la main dans sa mixture, comme si elle pouvait l'immuniser contre cette femme ignoble, l'autre main sur sa hanche, non loin de sa baguette.

- Je sais. Vous êtes bien trop égocentrique pour vous soucier de moi, mais…

- Vous êtes une fine psychologue.

- Oh, par Mélusine, vous avez employé un mot moldu ! »

Elle se moquait ouvertement de lui. Elle était stupide, il n'avait rien contre les mots moldus, tant qu'ils signifiaient quelque chose.

« - Vous savez, je pense que vous perdez votre temps, reprit-elle, sans cesser de le fixer.

- C'est vous qui me le faites perdre, répondit-il sans jamais lui accorder un regard.

- Votre potion ne sert à rien. »

Cette fois, il se retourna. Il jeta son pinceau dans le seau avec suffisamment de force pour que la jeune femme en reçoive quelques gouttes. Elle était exaspérante, avec ses calomnies, oui. Pour qui se prenait-elle ? Elle venait le narguer, alors qu'elle n'était même pas capable d'arrêter le monstre qui rôdait, après s'être bien vantée devant tout le monde qu'elle pouvait le faire, étalant son savoir sans aucune pudeur, comme si le fait de citer tout un bestiaire compliqué la rendait meilleure. Et ça se prétendait professeur de Défense conte les forces du mal ! Ah, mais, attendez...

Il ne s'était même pas aperçu qu'il lui avait craché ces mots en plein figure, tellement son dégoût pour elle l'aveuglait.

Elle reçut tout sans broncher. Elle savait qu'il réagirait ainsi. C'était de la pure provocation.

« - Vous avez fini ? dit-elle en faisant mine de lisser sa robe de sorcier.

- Je vous promets que je vais plonger votre tête d'imposteur dans ce seau.

- Vraiment ? Mais vous savez, j'aime beaucoup l'ail. Toutefois, il existe de bien meilleurs produits de beauté, ce que vous allez l'air d'ignorer…

- Qu'est-ce que vous insinuez, stupide petite garce ? »

Elle lui offrit le plus beau de ses sourires, d'une blancheur éclatante.

« Vous n'avez qu'à vous regarder dans une glace, fit-elle, d'un ton qui dénotait avec le dit sourire. Je suis peut-être une stupide petite garce, mais je ne suis pas vieille, moche et aigrie. »

Toutefois, ce disant, elle recula de quelques pas. Elle avait glissé la main dans la manche de sa robe, pour y saisir sa baguette. Ce qu'elle venait de dire ne pouvait laisser le sorcier indifférent.

Il ne lui fit pas l'honneur de répondre. Il avait encaissé l'insulte sans sourciller. Il était certes vieux, moche et aigri, mais il n'en faisait pas toute une histoire. Ce genre de remarque était bien l'apanage des femmes, toujours à mettre en avant leur physique, comme si cela leur ouvrait tout et rien. Non, au lieu d'entrer dans une colère noire et dévastatrice, il se détourna tranquillement et se remit au travail, malgré son envie tenace de lui en coller une dans ses petites dents parfaites.

Décontenancée, Eswann resta cinq bonnes minutes sans bouger, espérant une petite crise inopinée de dernier moment. Mais non, il ne faisait plus du tout attention à elle. Comme si elle n'avait jamais existé.

Alors elle s'en alla, dépitée. En restant stoïque, il l'avait bien mouchée. Elle était vraiment stupide. Une belle idiote, oui.

Les larmes aux yeux, elle croisa le professeur McGonagall, qui l'attrapa au vol ; cette fois, elle aurait le fin mot de l'histoire. Que cachait la jeune femme, d'habitude si enjouée ?

Eswann ne pouvait espérer meilleure occasion. Humiliée comme elle l'était, sa fierté de femme foulée au pied, elle n'allait pas en rester là. Elle para son visage de son air le plus désemparé et, ajoutant au côté dramatique, laissa une larme ou deux glisser sur ses joues : cela eut l'effet escompté sur Minerva.

« Mais que vous arrive-t-il, voyons ? » demanda-t-elle doucement, l'emmenant un peu à l'écart.

Eswann sortit un mouchoir de dentelle de sa manche, pour s'en tamponner délicatement les yeux.

« - Le professeur Snape m'a manqué de respect, avoua-t-elle, comme mal à l'aise.

- Comment cela ? »

Minerva connaissait les légendaires sautes d'humeur de son confrère, mais de là à causer un tel désarroi chez un adulte… Elle se demanda ce qu'il avait bien pu lui dire, et surtout, ce qui avait provoqué ce comportement, car il ne disait jamais rien au hasard. Ce qui devait être dit était toujours dit.

« Il a dit que j'étais stupide. »

Jusque là, rien d'exceptionnel. Il disait cela très souvent de beaucoup de gens.

« Il a aussi dit que j'étais une petite garce. »

Voilà qui était déjà plus délicat. Pourtant, Minerva lui laissa le bénéfice du doute, ce genre d'insultes ne lui était pas coutumier.

« Une femme ne devrait pas être professeur de Défense contre les forces du mal, » ajouta Eswann.

Là non plus, pas de quoi en faire un drame mais cela ne lui ressemblait pas, il ne faisait jamais de différence, loin d'être misogyne ou élitiste, il appréciait au contraire apprendre de ses pairs, qu'ils soient homme ou femme. Sa soif de savoir dépassait ce genre de trivialités, il détestait juste cordialement les fanfarons et les professeurs de Défense contre les forces du mal.

« Il m'a accusée d'être la cause de ce qui se passe en nos murs. Il ne respecte pas le fait que cette chose a tué un élève ! Il a aussi dit que je n'étais qu'une trainée, qui cherchait à se faire valoir au détriment des autres. Que je me comportais comme une femme de mauvaise vie… »

Minerva pinça la bouche, comme à chaque fois qu'elle était contrariée. Voilà qu'Eswann disait encore que le professeur Snape avait proféré de telles accusations. S'il était vrai qu'il jalousait depuis des lustres tous les gens qui lui prenaient la place sous le nez, jamais il n'avait dit des choses aussi blessantes. Peut-être à Sirius Black, un de ses pires ennemis, qu'il avait toujours rêvé de voir mort. Peut-être à James Potter, et peut-être à son fils, qu'il avait haï pour ce qu'il était, à cause de son père. Mais à un collègue, non, il ne faisait quasiment attention à personne.

Eswann, voyant que McGonagall avait du mal à mordre à l'hameçon, joua sa dernière carte.

« - Je n'ai rien fait de mal, alors que lui… ajouta-t-elle d'une petite voix.

- Quoi donc ?

- Je sais qu'il traîne dans les couloirs, la nuit… murmura Eswann. Il dit qu'il cherche le vampire. »

Tout le monde savait que Severus Snape trainait dans les couloirs la nuit, à la recherche d'un élève qui aurait fait le mur, par exemple.

« Mais moi, je sais qu'il y a déjà rencontré une élève… »

Cette fois, Minerva sentit son cœur faire un bond dans sa poitrine. Le fait que Snape erre dans les couloirs, la nuit, n'était donc un secret pour personne, il l'avait toujours fait, il était professeur, il surveillait, trop peut-être. Mais qu'il y rencontre… une élève ? Non, cela ne lui ressemblait pas du tout. Il n'aimait rien ni personne, jamais il n'irait risquer un blâme pour avoir enfreint une des règles élémentaires de l'école, qu'il appliquait et faisait appliquer à la lettre. Il était sans aucun doute difficile à vivre et individualiste, mais elle le connaissait suffisamment pour savoir qu'il n'aurait jamais cherché à courtiser une élève. Il était plutôt du genre à retirer des points à ceux qui s'amusaient la nuit dans des placards à balais.

« - C'est très grave, ce que vous dites, Eswann, déclara Minerva.

- Je sais ce que j'ai vu.

- Seriez-vous capable de répéter ce que vous avez vu au doyen ?

- Oui, parfaitement. »

En emboîtant le pas à Minerva, Eswann savourait le début de sa vengeance. Mais effectivement, cela ne faisait que commencer.

En son for intérieur, elle jubilait, oubliant qu'elle courait un risque plus grand encore que celui de subir le revers de la médaille. Cela lui était égal, ce soir était une nuit sans lune.

Maintenant qu'elle était devant le doyen, elle pouvait continuer à savourer sa petite vengeance.

Dumbledore n'en croyait pas ses oreilles. Le professeur Bathory venait de lui donner le nom de l'élève que Snape était censé avoir rencontré, la nuit dernière. C'était impossible, purement et simplement impossible.

Devant lui et le professeur McGonagall, la jeune femme avait répété mot pour mot ce qu'elle prétendait avoir vu. Bien sûr, elle avait menti, elle avait dit qu'elle revenait de la salle de bains réservée aux professeurs féminins. Elle n'allait pas leur avouer qu'elle se trouvait dans une tour, dans le but de mettre en place les préparatifs pour ce soir, et que des chuchotements de créature lui avaient rapporté certaines choses.

Elle avait bien insisté sur le fait qu'elle les avait vus dans les bras l'un de l'autre.

Albus ne pouvait se résoudre à croire cela. Cela ne reflétait aucunement les façons d'agir de son protégé, et il imaginait fort mal la jeune Alice répondre aux avances d'un professeur, et encore moins ce professeur.

« Minerva, soupira-t-il. Vous voulez bien aller chercher Alice, s'il vous plaît ? »

Elle acquiesça d'un signe de tête et sortit du bureau.

Albus reporta alors toute son attention sur Eswann, dont il trouvait la pâleur suffisamment impressionnante pour être inquiétante.

« - Vous êtes sûre de ce que vous avancez ? demanda-t-il à nouveau.

- Oui, monsieur, répondit Eswann.

- Je vous demanderai de n'en parler à personne. Je ne veux pas de scandale, pas maintenant. Vraiment… »

Il se tut. Quelque chose sonnait faux, c'était indéniable.

« Voulez-vous vous retirer ? Je dois éclaircir tout ça. »

Elle se leva et quitta la pièce.

Quelques minutes après, l'on tapa à la porte. Minerva entra avec Alice. Sur un signe de tête de Dumbledore, elle les laissa seuls.

Alice, gênée, n'osait rien dire. Lorsque le directeur l'invita à s'asseoir, elle bredouilla quelque chose qu'elle-même ne comprit pas et s'assit. Son trouble lui interdisait de lever les yeux sur le vieil homme, elle avait peur qu'il ne sache qu'elle avait été surprise dans les couloirs, cette nuit. Elle était intimement persuadée qu'il arrivait à lire dans l'esprit des gens rien qu'en les regardant dans les yeux.

« - Savez-vous pourquoi vous êtes là, Alice ?

- Non, monsieur, dit-elle, incertaine.

- Votre professeur de Défense prétend que vous n'étiez pas dans votre chambre, cette nuit, vers minuit. »

Le sang d'Alice s'était transformé en une eau glacée tout à fait déplaisante, elle avait des fourmis dans les doigts. Elle devait être très pâle ou très rouge, elle ne savait plus trop tellement elle était mal à l'aise et tellement ses oreilles bourdonnaient.

« - Que faisiez-vous puisque vous étiez debout ? reprit Dumbledore.

- Je… Et bien, je… bafouilla Alice, qui hésitait.

- N'ayez pas peur.

- J'ai voulu rattraper mon cours d'astronomie dans la tour, monsieur. J'y suis restée deux heures. »

Elle avait plongé son regard dans le sien. Autant être franche, après tout. Maintenant il ne restait à Dumbledore qu'à la croire.

Il admira son franc-parler et le fait qu'elle lui avoue son infraction sans baisser les yeux, d'ailleurs la raison de sa promenade nocturne lui donnait envie de rire. C'était bien la jeune fille dont parlait Snape. D'ailleurs…

« - Puis-je vous poser une question un peu personnelle ? dit-il alors.

- Heu… Oui. »

Loin de se douter de la question qu'il allait lui poser, elle avait l'impression de comprendre ce qui se tramait, tout en ne sachant pas vraiment ce que la prof de Défense avait contre elle.

« Avez-vous rencontré l'un de vos professeurs, hier soir ? »

C'était bien cela. De ce qu'elle répondrait dépendaient beaucoup de choses. Le mensonge ne lui apporterait rien, le vieil homme lui faisait confiance, elle le sentait. Cependant, le mot choisi pour illustrer les instants passés avec Snape la hérissait quelque peu.

« Rencontré n'est pas vraiment le terme. »

A son regard, elle sut qu'elle avait capté son attention. Alors elle décida de tout lui raconter.

« J'étais dans la tour à observer le ciel, lorsque la voix de Cedric m'a prévenue que je devais m'en aller, comme s'il avait peur que quelqu'un ou quelque chose n'arrive. Moi, en tout cas, j'avais peur. J'aurais pu tomber sur monsieur Filch, je savais que je me baladais dans les couloirs alors que c'est interdit. C'est là que quelqu'un m'a attrapée pour me cacher dans l'ombre… »

Elle se tut un instant. Curieusement, elle était troublée par ce souvenir. Elle se rappelait le poids du bras du sorcier autour d'elle alors qu'il la tenait contre lui, et son odeur, un mélange subtil d'herbes et de quelque chose d'un peu plus âcre, comme du tabac, ou quelque chose comme ça.

« - Quoi qu'on ait pu vous dire, monsieur, le professeur Snape m'a sauvé la vie cette nuit.

- Comment cela ?

- Juste après qu'il m'ait attrapée, quelque chose de… de vraiment affreux est passé, devant nous. Quelque chose que je n'avais jamais vu de ma vie. »

D'après les dires de cette élève pour le moins spéciale, Eswann mentait. Alice n'avait pas rencontré Snape dans le cadre d'un rendez-vous douteux, ni l'inverse. Leur rencontre était due au hasard. Un hasard qui était bien tombé, apparemment.

« Cela n'avait pas l'air d'être un vampire… murmura-t-elle, mal à l'aise. Vous savez comment on se les représente, je sais qu'il en existe plein, mais... celui-là je ne l'ai jamais vu dans un livre. Et... »

Elle se rappelait l'aspect immonde de la créature qui les avait frôlés. Sans le professeur, elle l'aurait sûrement dévorée, parce que boire son sang n'aurait jamais suffi, vu le nombre de dents qu'elle avait dans sa gueule tordue. Ce monstre épouvantable… Les mots lui manquaient, elle n'aurait jamais pu la décrire, si on le lui avait demandé. Elle frissonna violemment, ce souvenir la répugnait littéralement.

« - Monsieur… reprit Alice, dont la voix tremblait, maintenant.

- Je vous écoute, dit Dumbledore, sentant la peur émaner d'elle.

- Je vous jure que ce qu'on vous a dit est faux ! s'exclama la jeune fille, brusquement. Si je suis encore là, à vous parler, c'est parce que le professeur Snape m'a sauvée. On n'a rien fait de mal ! Je vous le jure… »

Ne s'était-elle pas un peu emportée ? Ne réagissait-elle pas de façon trop puérile ? Elle n'avait pas besoin de se porter garante pour ce type. Quel qu'il fut, il ne méritait pas qu'elle le défende. Elle voulait juste qu'on la laisse tranquille. Le nom de ses parents était déjà souillé par cette vipère de Rebecca, elle n'allait pas laisser un professeur, même si c'était une femme, proférer des mensonges aussi grossiers sur son compte. Elle n'avait nullement provoqué cette situation de son plein gré, elle s'était simplement trouvée au mauvais endroit, au mauvais moment.

Dumbledore s'était levé.

« Je dois encore écouter ce que le professeur de potions a à me dire, lui dit-il en s'approchant de la porte. Cette histoire ne me plaît guère, je vous l'avoue. Mais il me faut savoir qui dit vrai. Nous aviserons ensuite. »

Il l'invita à s'en aller.

Elle trouva qu'il n'avait pas l'air content. Elle n'aurait peut-être pas dû se laisser submerger. Que Snape se débrouille tout seul ! Il ne lui avait rien demandé non plus, après tout.

Blessée, elle se rendit dans sa chambre. Tant pis pour Gabriel, il irait à la fête sans elle. Elle avait mal à la tête, envie de pleurer, elle se sentait vide, trahie. Pourquoi cette femme avait-elle osé l'accuser ? En y réfléchissant bien, elle l'avait accusée de coucher avec un professeur, en quelque sorte. Elle devait avoir un sérieux problème, pour aller imaginer qu'une élève de seize ans se fourvoyait avec un homme tellement plus vieux et tellement... comme il était.

Assise sur le bord de son lit, pressant sa tête entre ses mains comme pour en calmer la douleur, Alice se souvint du jour où Snape avait sorti Bathory de sa salle de classe. Il l'avait mise à la porte sans façon, violemment, en la traitant d'un peu tout – rien de bien valorisant pour la femme qu'elle était. Elle se rappelait encore la posture de son corps, penché sur le bureau, prêt à bondir sur une proie alors que l'indésirable était déjà partie. Il méritait bien sa réputation, inutile de le nier. Mais le comportement du professeur Bathory n'était pas très clair : Alice l'avait vue lui faire du charme de façon plus que suggestive et maintenant, elle le calomniait en disant qu'il avait une histoire avec une élève.

Curieux…

La petite pendule de la cheminée sonna vingt heures. Pratiquement au même moment, Alice vit entrer Estella, la préfète des Serdaigle ; elle la trouva très jolie, dans son costume de princesse écossaise.

« - Je te cherche depuis des heures ! s'exclama Estella en exagérant un peu. Enfin, ce n'est pas vraiment moi.

- Oh, non, si c'est Gabriel, dis-lui que…

- Quoi ? Tu ne veux pas venir ?

- Ce n'est pas ça, mais… »

Non, finalement, elle ne voulait plus. Elle était encore un peu sous le coup de l'accusation portée contre elle, elle était fatiguée, et de toute façon elle n'avait rien à se mettre. Elle avait bien reçu un courrier de l'école, un peu avant la rentrée des classes, pour la prévenir qu'il y aurait un bal costumé pour Halloween, mais elle l'avait mis de côté, incapable de s'imaginer en train de s'amuser. Elle refit une petite introspection. Qui aurait voulu parler à une fille distante et endeuillée ? Elle aurait pu se débrouiller pour trouver un costume mais les festivités, ce n'était pas à l'ordre du jour pour elle.

Elle se leva et fit quelques pas, la main sur le front.

« Estella, je suis désolée, dit-elle, sincère. Je n'ai pas tellement envie d'y aller, tu comprends ? »

La préfète fronça les sourcils, mais le coin de sa bouche qui voulait sourire la trahissait de façon éhontée. Elle était déjà contente que cette tête brûlée se sente un peu mieux et lui parle, elle n'allait pas l'obliger à aller s'amuser, si elle n'en avait pas envie. Après tout, elle n'était de retour parmi eux que depuis deux jours, elle avait sans doute besoin d'encore un peu de temps.

« - Très bien ! fit-elle. Je te ramènerai des trucs, si tu veux.

- D'accord. Bonne soirée.

- Merci ! »

Estella s'en fut et Alice eut une idée.

Maintenant qu'elle était seule et que tout le monde festoyait ensemble, elle pourrait en profiter pour ressortir son vieux livret. Oui, ce vieux carnet qui portait le poids de son renvoi, et qui devait se faire tout petit s'il voulait le lui éviter.

Elle alla ouvrir la fenêtre : la nuit était toujours aussi noire et étoilée. Une belle nuit de nouvelle lune, favorable à l'occultisme. Elle allait voir, la prof, ça oui, elle allait voir un peu à qui elle avait affaire, et tant pis pour son mal de tête.

Tout d'abord, elle prit un bon bain pour se purifier de sa journée. Elle avait accès à la salle des préfets, grâce à Estella ; c'était un vrai bonheur, que de se plonger dans cette eau bien chaude jusqu'aux oreilles. Elle y resta suffisamment longtemps pour manquer s'y endormir. A la lueur de la bougie qu'elle avait allumée, les ténèbres avaient quelque chose de réconfortant, elle en oubliait la créature de cauchemar qu'elle avait vu la veille. Détendue, elle sortit de l'eau, se sécha et s'habilla ; elle n'avait choisi que des vêtements noirs – bizarrement, elle pensa à une personne affectionnant cette couleur et se maudit d'y penser – sur lesquels elle passa sa robe de sorcier.

Comme à l'accoutumée, elle tordit sa longue chevelure en un chignon qu'elle piqua de sa baguette magique. Elle retourna dans sa chambre, pieds nus, et ferma bien toutes les portes. Elle ne craignait pas que quelqu'un vienne, mais mieux valait être prudente.

Elle avait pris un couteau à peinture, dans ses affaires. Elle s'en servit pour tracer un cercle imaginaire autour d'elle, puis s'assit à l'intérieur, son livre posé sur ses genoux. Là, elle ferma une main décidée sur son talisman, sous la robe, et prit une grande inspiration. Les yeux fermés, elle se mit à réciter, doucement mais d'une voix très claire, les mots de l'invocation à Aratak, celui qui renforce les insécurités de la personne que l'on désigne.

Une fois l'incantation terminée, Alice rouvrit les yeux. Elle sentait son cœur battre vite et fort. Elle avait peur. Elle pensa un peu tard qu'elle n'aura peut-être pas dû. C'était une école de sorcellerie, ici, elle allait immanquablement être repérée dans l'instant. Ironiquement, il n'en fut rien.

C'était Halloween, après tout.

Alors, elle décida de passer aux choses sérieuses. Si l'invocation avait échoué, il lui restait encore une option.

Heureusement, cette fête tombait à pic. Alice avait pu dénicher les ingrédients nécessaires à sa formule ; à dire vrai, elle les gardait depuis le jour où elle avait commencé à éprouver de mauvaises pensées envers Rebecca Sheller. Mais à elle, elle réservait autre chose. Maintenant, elle s'occupait du cas de Eswann Bathory.

De son écriture ronde et serrée, elle écrivit le nom du professeur sur un morceau de parchemin vierge ; elle alluma les bougies, la blanche, puis la noire, et l'encens d'oliban – elle en avait pris plusieurs sortes au Chemin de Traverse lors de ses achats pour l'école, celui-ci tombait à pic. Elle prit le morceau de parchemin et le passa au dessus de la fumée d'encens en récitant quelques mots qui dans un autre contexte pouvaient paraître ridicules, mais elle y croyait et elle y mettait du cœur.

Elle répéta ces mots trois fois avant de s'apercevoir, une fois le morceau de parchemin roulé autour de la verveine, qu'il lui manquait la griffe du diable ! Cette herbe qui ne poussait que dans les endroits maudits… Quelle idiote, quelle débutante elle faisait !

Sans cet ingrédient, la formule n'aurait aucun effet.

Elle pensait savoir où en trouver, mais aller forcer la porte de la resserre à ingrédients de Stupidus Snape n'était vraiment pas la meilleure idée du jour. Comment avait-elle pu être assez idiote pour ne pas se rendre compte qu'il lui manquait l'élément clé de son envoûtement ? Elle dut abandonner, rouvrir le cercle et cacher ses affaires. Une fois fait, elle enfila des chaussettes et mit ses chaussures. Elle devait trouver cette herbe, tant pis pour l'infraction, son besoin était plus fort que la raison.

Si elle avait été plus avertie en la matière, elle se serait aperçue que quelqu'un d'autre procédait à un rituel, au dessus de sa tête.

Dans la tour d'astronomie, point le plus haut de l'école, celle-là même où Alice se trouvait vingt-quatre heures avant, s'agitaient de bien étranges lueurs. En leur point de convergence se trouvait Eswann Bathory, confinée dans un cercle de sel consacré.

Celle-ci, bien plus expérimentée que la jeune élève, ne portait qu'une robe de soie blanche sur sa peau nue, et sa baguette était loin d'elle ; trop porteuse de magie blanche, elle pouvait lui être néfaste. Elle était à genoux au milieu des folles flammes qui dansaient autour d'elle comme autant d'esprits malins sautillants. Elle avait allumé sa bougie noire et son encens de rose, et s'était penchée dans les volutes de fumée pour s'imprégner de sa pureté.

Puis sa voix s'était élevée pour déclamer l'incantation. Voix qui n'était plus la sienne, en cet instant.

Elle piqua le bout de son pouce avec une dague, qu'elle gardait spécialement pour ce genre de choses, puis laissa tomber trois gouttes de son sang vermeil sur ce qui ressemblait à un cœur de papier. Puis elle le leva et le plaça au dessus de la flamme.

Là, elle prononça trois fois la suite de sa formule, et sa voix semblait encore plus inhumaine.

Par le pouvoir du sang et du feu, elle activait sa magie afin que sa victime ressente l'attraction qu'elle exerçait sur elle, l'obligeant à venir vers elle.

Le cœur de papier s'enflamma soudain ; elle le déposa dans une coupelle d'argent, sur quelques pétales de rose, les y laissant se consumer en exhalant le doux parfum de la fleur.

Le regard de Eswann revint sur la flamme. Sa voix s'éleva encore.

A la fin de l'incantation, sa victime devait lui appartenir totalement et la désirer de toute son âme.

La fête d'Halloween battait son plein sous ses pieds, et la jeune femme savourait avec plaisir l'énergie qui montait du sol et l'emplissait. Enfermée dans son cercle magique, elle se mit à se balancer d'avant en arrière au rythme des pulsations magiques, attendant que finissent de brûler bougie et encens. Ce serait son plus beau sommeil et son plus beau cadeau.

Alice courait dans le couloir qui menait vers le bureau du professeur Snape, puisque juste après se trouvait la porte de sa resserre d'ingrédients pour potions.

Bien entendu, Snape sortit de son bureau, la tête comme étrangement embrumée, au moment où elle passait devant.

Elle manqua lui rentrer dedans quand elle surgit du coin du couloir, courant encore. Si elle n'avait pas été aussi pressée, elle aurait hurlé de peur, tellement sur les nerfs d'avoir raté sa formule et excitée rien qu'à l'idée de lui voler des choses. Malgré cela, elle vit tout de suite que le professeur n'était pas dans son état normal.

« Heu… »

Elle attendit une réprimande.

« Vous n'êtes pas à la fête ? » fit-il d'une voix sourde, comme s'il était un peu soûl.

Il était effrayant. Elle pensa vraiment qu'il était pompette.

« Heu… non, » répondit-elle tout à fait naturellement.

Au lieu de réagir normalement et de la tancer vertement, il tourna lentement la tête sur sa gauche, se désintéressant totalement d'elle.

« Où est cette maudite garce ? » gronda-t-il, tout en laissant Alice sur place.

Il l'avait déjà oubliée. Il était complètement à côté de la plaque.

Sa curiosité piquée, la formule ratée et son larcin infructueux laissés de côté, la jeune fille décida de le suivre.

De qui parlait-il ? Sûrement de Bathory. Qui d'autre aurait-il pu gratifier du nom de garce ? Son état mental était pour le moins préoccupant.

« Excusez-moi, dit-elle alors. Excusez-moi ! »

Mais bon sang, il ne la voyait donc pas ? Pourtant elle était là, sous son nez, à trainer dans les couloirs et bravant ouvertement le couvre-feu.

« Je vais la tuer… dit-il si bas qu'elle le devina plus qu'elle ne l'entendit. Cette garce, je vais la découper en petits morceaux, je vais la tuer… »

Il avait peut-être l'air d'être ivre, mais il n'en restait pas moins tel que d'habitude, voire même pire. Elle en frissonna des pieds à la tête ; si jamais il l'avait surprise le nez dans son placard, elle aurait passé un très très mauvais moment.

Puisqu'elle était invisible, tant pis, elle le suivrait quand même, oubliant qu'en faisant cela elle donnait du crédit aux racontars écœurants du professeur Bathory.

Un peu effrayée, elle se mit à fredonner tout doucement, pour se donner du courage. Ils avaient commencé à gravir de sombres escaliers, ceux qui surgissaient du fond d'un couloir très sombre où ils avaient déjà croisé un monstre hideux. Ce fut seulement à cet instant qu'elle comprit et qu'elle ressentit.

Comme Snape s'était arrêté d'un coup devant elle, elle lui rentra dedans tête la première. Il n'en fit strictement pas cas, mais elle se frotta le nez en lui disant qu'il aurait pu faire attention, franchement. Toutefois, elle leva les yeux vers les ténèbres. Elle eut l'idée de prendre sa baguette, mais il le fit avant elle.

« Lumos, » ordonna-t-il.

Ce n'était pas encore ça, mais c'était mieux que rien.

A la lumière de la baguette, ils recommencèrent à avancer.

Alice se demandait ce qu'elle faisait là. Tout ce qu'elle savait, c'était que son envoûtement sur la prof de Défense avait échoué. Elle était déçue, tout ça pour rien et en plus, elle avait gâché des ingrédients. Elle sentait cette tension autour d'elle, et cela semblait venir du haut de la tour. C'était cette force, qui guidait le maître des potions. La magie noire appelait la magie noire. Alice était trop jeune et novice pour le comprendre dans sa prime apparence, mais elle le ressentait.

« Restez ici. »

Elle resta stupéfaite. Il lui avait dit de ne pas bouger. Donc, il avait conscience de sa présence. Donc, il avait dû entendre tout ce qu'elle avait dit, dans son dos. Ce vieux fourbe ! Elle fit mine de lui filer un coup de coude, mais se ravisa. S'il l'avait remarquée… Mais non. Imperturbable, il reprit l'ascension des marches. Elle en fit autant.

« Je croyais vous avoir dit de rester ici. »

Cette fois, c'était sûr, il était parfaitement lucide.

Elle obtempéra et s'assit sur une marche, tournant le dos à la montée. Un froid l'envahit soudain. Elle venait de revoir passer l'image du monstre, dans ses souvenirs. Elle se leva d'un bond et courut derrière le sinistre professeur de potions.

« Je ne peux pas rester là-bas… dit-elle de façon saccadée, comme si elle était secouée de tremblements. Je… J'ai peur du… du… machin qu'on a vu hier… »

S'il l'entendit, il n'en montra rien, toutefois il ne la renvoya pas.

Au bout d'un moment qui parut infini à Alice, ils finirent par arriver en haut, sur la plateforme de la tour, où Snape prononça « nox » d'un ton morne, éteignant ainsi la lumière de sa baguette.

Entre les larges piliers passait un vent glacial que ne coupait même pas le dispositif dédié à l'observation des astres, érigé au centre de la pièce.

Mais il n'y avait rien d'autre qu'eux et le vent, qui finissait d'éparpiller quelques cendres.

« Saleté… » grogna Snape en allant se pencher à la balustrade.

Il cherchait quelqu'un, c'était certain maintenant.

Curieuse, Alice s'était penchée sur ces fameuses cendres. Elle en attrapa une pincée, pour les relâcher aussitôt, comme brûlée. Son cri de surprise attira l'attention du sorcier.

« Ne touchez pas à ces immondices ! »

Elle le regarda d'un air consterné.

« C'est un peu tard pour me le dire, » fit-elle en se relevant, frottant sa main contre son pantalon, s'en voulant d'avoir commis cette erreur de débutante devant lui.

Il avait dit « immondices ». Pourquoi ? Ces cendres étaient-elles le reliquat d'une séance d'envoûtement ?

Elle était particulièrement lente à comprendre, ce soir.

« Elle était là. Là ! » s'exclama-t-il, l'air furieux, faisant les cent pas comme pour évacuer sa frustration.

En y regardant mieux, on pouvait effectivement voir des traces, sur le sol : cendres, sel, cire…

Bathory avait tellement laissé d'indices que l'on pouvait se demander si elle ne l'avait pas fait exprès.

«- Quelqu'un a pratiqué de la magie, ici ! s'écria alors Alice, qui rougit immédiatement.

- Oh, vous croyez ? ironisa le professeur, en levant les yeux au ciel.

- Je vous préférais en silencieux endormi… » souffla Alice sur un ton vexant.

Il la regarda comme si elle n'était qu'un insecte déplaisant qu'il aurait écrasé sous sa chaussure. Il n'aimait pas se souvenir de cet état second, et encore moins du fait que la garce lui avait donné envie d'aller la rejoindre, car cela prouvait qu'il avait baissé sa garde et laissé son envoûtement pénétré son esprit.

«- Cette goule a essayé de m'envoûter, déclara-t-il, comme si Alice allait le plaindre.

- Bin, si elle n'a qu'essayé…

- Vous aussi, vous vous êtes amusée, n'est-ce pas ? »

Alice rougit une nouvelle fois. Comment le savait-il ? Elle avait raté son envoûtement et n'avait fait qu'une petite invocation de rien du tout.

« - Je n'ai pas pu terminer, avoua-t-elle sans faillir.

- Vous savez que c'est interdit ?

- Oui, évidemment que je le sais ! Vous me prenez pour une demeurée ? »

Sans doute encore sous le coup de l'énervement et de la frustration d'avoir échoué, Snape écarquilla les yeux et pointa sa baguette magique en direction d'Alice. Il devait vraiment être de mauvaise humeur et il n'était peut-être pas si éveillé qu'elle l'avait cru. Elle ignorait tout du maléfice que Bathory avait lancé sur le noir sorcier, mais c'était effrayant, quand même. Toutefois, elle s'arma de sa baguette elle aussi.

« Vous allez faire quoi ? » demanda-t-elle, durement, mais sans chercher à riposter.

Tout se passa très vite.

Snape lança un retentissant Stupefix qui, passant près d'Alice, frappa de plein fouet cette élève blonde qu'il avait remise en place, plus tôt dans l'après-midi.

Alice ouvrit de grands yeux. Elle se retourna vivement et vit Rebecca, allongée sur le sol, évanouie.

« Mais… C'est une élève, » dit-elle, inquiétée par la réaction excessive du professeur.

Il passa à côté d'elle sans y faire attention puis se pencha sur sa victime, désignant la baguette que celle-ci tenait encore à la main.

« La prochaine fois, je la laisserai vous attaquer dans le dos. »

Voulait-il dire que Rebecca avait délibérément essayé de l'attaquer ? Et en présence d'un professeur ? Mais pourquoi ? C'était interdit, Rebecca le savait, elle n'aurait jamais enfreint ce règlement.

« - C'est elle, n'est-ce pas ? demanda-t-il, en reculant un peu.

- Je ne vois pas en quoi ça vous regarde.

- Comme vous voulez. Mais c'est la dernière fois que je vous viens en aide. »

Avait-il besoin d'employer un ton si solennel pour lui dire cela ? Et puis, pour autant qu'elle sache, elle ne lui avait jamais demandé quoi que ce soit. Mais bon sang…

Il leva encore sa baguette en faisant de petits ronds au dessus de Rebecca.

Alice serra la sienne plus fort et la dirigea de nouveau vers lui, elle détestait Rebecca comme personne, mais elle ne laisserait pas ce timbré l'achever.

« Mobilicorpus. »

Le corps de Rebecca s'éleva doucement dans les airs. Elle flottait maintenant à quelques centimètres du sol, les pieds et les bras ballants, la tête penchée sur le côté, comme si elle dormait debout. Elle avait l'air d'un fantôme, ou d'un vieux sac. C'en était presque amusant. Elle aurait détesté se voir comme ça et aurait piqué une crise, pour ensuite aller tout rapporter à son cher papa.

Alice s'en voulut. Elle avait cru que le professeur allait tuer Rebecca. Qu'elle était bête… Elle refit son chignon et y replanta sa baguette.

Comme Snape et son curieux bagage s'étaient dirigés vers la sortie, elle ne put que les suivre, silencieuse et honteuse.

Une fois arrivé près de la maison des Serdaigle, le professeur laissa Rebecca contre un mur. Il leva une troisième fois sa baguette contre elle – « Enervatum » - puis une quatrième fois – « Oubliettes ». Il sembla lui dire quelque chose comme un « allez vous coucher, vous n'avez rien à faire ici » très convaincant, auquel elle obéit sans chercher à comprendre le pourquoi du comment. Puis il se tourna vers Alice.

Elle le défiait du regard tout autant que lui. Il y avait une telle tension, dans cet échange silencieux.

«- Vous allez disparaître de ma vue, une bonne fois pour toutes, dit-il en détachant bien chaque mot. J'en ai plus qu'assez de vous avoir dans les jambes. Il est interdit de trainer la nuit. Vous n'êtes qu'une élève, pas… pas…

- Pas une adulte, c'est ça ? répondit Alice à sa place. Une élève qui ne peut pas comprendre les histoires d'adultes. J'ai bien reçu le message. Et bien, je vous souhaite bien du plaisir à vous sortir de vos histoires d'adultes. »

Elle était furieuse. Quoi qu'il dise, cet imbécile, elle était mêlée à leurs histoires d'adultes, à cause de l'autre sorcière médisante. Elle saurait très bien se débrouiller sans lui, pour la confondre et lui faire ravaler ses propos infondés.

Elle lui claqua gracieusement la porte au nez, faisant voler quelques mèches de cheveux dans ses yeux.

La nuit n'en était qu'à son début, mais pour elle, elle était déjà finie.

Le professeur de potions rentra bredouille ; il avait perdu l'occasion d'attraper son ennemie en flagrant délit. Il n'avait donc aucune preuve contre elle. Il avait perçu le malaise qui l'avait envahi, un moment ; bien sûr, l'envoûtement avait échoué. Cette affreuse bonne femme ignorait qu'il connaissait tous les arcanes de la magie noire. Tous. Jamais un sort aussi ridicule que celui de soumission n'aurait pu marcher sur lui. Il était occlumens, que diable. En revanche, il lui ferait payer au centuple l'envie d'elle qu'elle avait réussi à faire naitre en lui, ne serait-ce qu'un instant.

En temps et en heure.

Il avait plus de patience que quiconque. Lorsque le moment serait venu, elle comprendrait son erreur monumentale, et elle ravalerait ses paroles calomnieuses et sa vantardise.