Au bout d'une longue période sans incident notable se profilèrent enfin les vacances de Noël.

Il ne restait plus qu'une semaine avant la fin des cours.

Tout le monde était sur le qui-vive, sauf les quelques élèves qui se voyaient obligés de rester à l'école.

C'était le cas d'Alice, mais cela lui était complètement égal. Au moins, pendant deux semaines, elle ne verrait pas Rebecca et ses copines, ni Gabriel qui, de toute façon, lui avait fait la tête pendant des jours. C'était à se demander à quoi il avait pensé tout ce temps, mais elle préférait ne pas y prêter attention.

Cependant, le jour du départ, il vint lui dire au revoir alors qu'elle lisait au coin du feu, dans leur salle commune. Il voyait bien qu'elle s'était replongée dans son mutisme protecteur d'avant, il était vexé qu'elle lui ait posé un lapin le soir d'Halloween, mais malgré sa fierté tenace et parce qu'il lui avait lui-même fait la tête, il ne tenait pas à finir l'année sur une mésentente.

Alors, il vint s'asseoir à côté d'elle en silence. Elle le regarda avec autant de circonspection que d'habitude.

« Je voulais juste te dire… commença-t-il, un peu sur ses gardes. Enfin… Passe de bonnes vacances, Alice. »

Elle ferma son livre dans un bruit sec.

« Toi aussi, » fit-elle simplement.

Elle se leva et le planta là, devant cette cheminée. Oh, non, il n'allait pas en rester là.

Il se leva aussi promptement et la rattrapa juste avant qu'elle ne se sauve dans l'escalier du dortoir des filles. Il se glissa entre elle et la porte, et alla jusqu'à lui en barrer l'accès en étendant les bras.

« J'aimerais juste savoir ce que je t'ai fait, dit-il avec une pointe de tristesse. Je sais que j'ai réagi comme un abruti, pour Halloween, mais là, je viens te dire au revoir, et… »

Elle leva la main pour le faire taire. Très bien, il évoquait sa propre bêtise mais préférait faire en sorte qu'elle se sente coupable.

« - Ce n'est pas toi, répondit-elle. Je ne peux pas t'expliquer, tu ne me croirais pas.

- Tu n'as même pas essayé. Je croyais qu'on était amis !

- Amis ? Oui, on est dans la même classe depuis trois mois et on s'est parlé deux jours. Ensuite tu as boudé dans ton coin parce que j'ai préféré rester dans ma chambre pour Halloween. Tu appelles ça de l'amitié, toi ?

- Alice, tu ne comprends pas. »

Puisqu'elle était bougrement bornée et qu'elle ne voulait parler à personne, et bien il lui ferait comprendre combien il était important de communiquer, de s'ouvrir aux autres, pour aller bien et pour avancer.

Voyant qu'elle allait dire quelque chose ou forcer le passage, il ne lui laissa pas le temps de réagir : il enferma son visage dans ses mains, et déposa un baiser sur ces lèvres qui ne parlaient plus. Puis il s'éloigna d'elle sans rien ajouter. A la porte de la salle, il se retourna légèrement.

« Je pourrai t'envoyer un hibou ? »

Elle ne le regardait pas, mais son hochement de tête rendit le sourire au jeune homme. Elle entendit seulement le grincement de la porte se refermant sur lui. Alors, elle se laissa tomber contre le mur, le feu aux joues, troublée. Elle ne s'était pas du tout attendue à ce qu'il aille jusqu'à l'embrasser. Elle avait rougi jusqu'aux oreilles et se disait maintenant qu'elle était vraiment une idiote. Si elle l'avait pu, elle se serait fondue dans le mur, tellement elle était gênée.

Elle courut jusqu'à une fenêtre, l'ouvrit en grand et s'y pencha. La colonne des vacanciers était en train de s'éloigner de l'école, sous la garde d'Hagrid et de Filch. Elle les regarda partir le cœur serré, parce qu'ils avaient tous la chance de rentrer chez eux, pour fêter Noël et le Nouvel An. Pour elle, c'était la première fois aussi qu'elle passerait les fêtes toute seule, sans ses parents.

Une boule de chagrin étreignit sa gorge. Elle avait envie de pleurer. Elle se rassit près de la cheminée, croisa les bras sur ses genoux et y posa la tête. Elle se laissa enfin aller et cela ne lui était plus arrivé depuis la visite du directeur, lorsqu'elle était convalescente.

Elle resta longtemps ainsi, baignée par la chaleur du feu, jusqu'à l'heure du dîner. Épuisée, elle finit par monter dans sa chambre. Elle passa de l'eau sur son visage, histoire de se rafraîchir un peu avant d'aller manger.

« Pas brillant… » dit-elle à son reflet dans le miroir.

Elle avait faim. Sans cela, elle se serait couchée. Cela faisait longtemps qu'elle n'avait pas eu faim comme cela.

La grande salle à manger était vide, pour ainsi dire. Il y avait à peine une dizaine d'élèves des quatre maisons réunies, et quelques professeurs à une table, au fond dans un coin, parce que l'immense sapin de Noël occupait la place de la leur.

Alice s'assit un peu à l'écart, du côté de trois Serdaigle dont deux troisième année et une cinquième année. En face d'elle, deux Gryffondor qui ne cessaient de jacasser – on n'entendait qu'elles – et un Poufsouffle tout timide, qui mangeait sans lever la tête. Un peu plus loin, cinq Serpentard qui ricanaient en toisant tout le monde – ils n'étaient bons qu'à ça, ceux-là, ricaner dans le dos des autres, elle les avait déjà repérés, les gosses de riches - surtout celui qui donnait cette impression d'être le maitre du monde, un garçon superbe, mais clairement imbu de sa personne. Le pendant masculin de princesse Rebecca ? Amusant.

Les professeurs désignés pour garder les jeunes pendant les vacances devisaient comme à l'accoutumée. Alice risqua un regard vers la place du professeur Bathory.

Elle était là, assise très loin du professeur Snape, qui semblait déguster son repas avec la lenteur d'un seigneur. Elle était de nouveau très pâle, alors que ces dernières semaines, elle avait arboré un teint fort avantageux pour une aussi jolie femme. Quel dommage qu'elle soit un peu détraquée… Elle dînait en silence, peu concernée par le babillage du professeur Trelawney, qu'écoutait McGonagall d'une oreille distraite. L'espace d'un instant, elle croisa le regard d'Alice.

Il y avait une drôle de tension dans l'air. Soudain, un gros coup de tonnerre craqua juste au dessus du bâtiment, suivi par le bruit de la pluie.

Eswann Bathory sourit à Alice ; son air moqueur et son regard froid lui donnèrent la chair de poule. Pourquoi personne ne la voyait telle qu'elle était ?

« - C'est curieux, je n'avais pas prévu cela, fit Sibyll Trelawney en agitant un index dubitatif.

- Comme c'est étrange, se moqua gentiment McGonagall.

- Non, je n'avais pas prévu d'orage.

- Il a l'air de bien pleuvoir, ajouta Neville Longbottom, le professeur de botanique. J'espère que mes serres ne vont pas être inondées…

- Au moins, cela noierait vos expériences malheureuses… » fit Snape, qui scella sa seule parole avec une gorgée de ce petit vin sympathique.

Ce fut le moment que choisit Albus Dumbledore pour parler.

Il se leva, jetant à nouveau le silence sur l'assemblée – un silence normal, cette fois.

« Mes chers élèves, mes chers professeurs, annonça-t-il avec le sourire. Nous sommes très peu à être restés pour les fêtes. Ainsi, je vous propose de passer le réveillon de Noël ensemble, comme c'est déjà arrivé par le passé, ainsi que la nouvelle année. »

Snape fut le seul à lever les yeux au ciel. Tous les autres trouvaient l'idée agréable, même les élèves. Alice pensa que c'était un peu hypocrite de dîner avec les professeurs, mais bon, entre ça et rester comme ils l'étaient actuellement… Ce serait l'occasion de discuter un peu avec les autres, peut-être même de casser du Serpentard, de connaître mieux les élèves plus jeunes. Pourquoi pas, après tout ?

« En attendant, je vous prierais de continuer à respecter le couvre-feu. Je ne veux personne dans les couloirs, la nuit, » reprit Dumbledore avant de se rasseoir.

Ce disant, il regarda Alice par dessus ses lunettes en demi-lune, lui faisant baisser les yeux. Elle mit un point d'honneur à manger son dessert jusqu'à la dernière miette.

« Bien, demain c'est samedi, ajouta le directeur. Comme nous sommes peu, il est prévu une sortie à Pré-au-Lard. Enfin, s'il s'arrête de pleuvoir… »

C'était une bonne idée, ça, une sortie à Pré-au-Lard. Alice aurait enfin l'occasion d'y aller. Pour une fois que sa persécutrice n'était pas là pour l'en dissuader…

En remontant vers la maison des Serdaigle, elle pensa à nouveau à ce qui s'était passé la nuit d'Halloween. Elle essayait de ne pas y songer, mais là, c'était plus fort qu'elle. Il y avait eu son envoûtement raté, son ascension vers la tour d'astronomie en compagnie de Stupidus, les traces laissées par Eswann après son rituel échoué et puis l'attaque de Snape sur Rebecca. Elle avait essayé de lancer un sort sur Alice et il l'avait stupéfixée sans aucun état d'âme. Il savait que Rebecca était l'une des personnes qui la persécutaient. Était-ce pour cela qu'il l'avait empêchée de nuire ? Si cela avait été un autre élève… Non, ce serait toujours le même cas de figure, quelle que soit la personne.

Perdue dans son raisonnement inextricable, elle trébucha dans quelque chose qui traînait par terre, s'excusa distraitement et continua sa route, sur quelques mètres. Puis elle s'arrêta net. Il y avait quelque chose de louche. Elle se retourna lentement, le cœur battant soudain, la bouche sèche. Elle eut l'impression qu'une éternité s'écoulait avant que son regard ne percute ce qui l'avait faite trébucher.

Sans réfléchir, elle partit en courant, complètement paniquée. Il fallait vite qu'elle trouve quelqu'un. Vite, vite ! Elle se rendit directement à la salle des professeurs et se mit à tambouriner à la porte. Ils devaient être là, il fallait qu'ils soient là, c'était l'endroit où ils étaient tout le temps !

Ce fut le professeur Longbottom qui lui ouvrit. Devant la tête que faisait la jeune fille, il la laissa entrer sans se poser de questions.

Ils étaient tous là, mettant en place le programme de la journée de demain. Même Snape, même Bathory, avec quelques mètres de distance entre eux. Dumbledore vint vers Alice, qui était à faire peur tant son visage exprimait la terreur.

« Qu'y a-t-il, Alice ? » demanda-t-il, un peu alarmé par son air hagard.

Alice s'était mise à grelotter, ses yeux ne parvenaient à se fixer nulle part, bondissant d'un visage à l'autre. Elle tendit la main vers le couloir, sans cesser de désigner l'obscurité, comme pour bien appuyer sur le fait qu'il y avait quelque chose là-bas, tapi dans cette ombre.

« Là… Là-bas… Il… Le… Le… J'ai trouvé un… Un… Un… »

Elle vacilla. McGonagall la fit s'asseoir, pensant qu'elle allait avoir un malaise. Elle était tellement pâle, cette gamine.

« Monsieur… dit Alice à Dumbledore, les yeux brillants. Il y a un élève allongé dans le couloir… »

Tout le monde se précipita dans le couloir de façon désordonnée, sauf Snape qui n'avait pas envie du tout d'aller voir ça. C'était incroyable, cette façon malsaine de craindre la mort et de toujours vouloir la regarder en face, alors qu'elle avait frappé un autre que soi. Ce devait être une façon de se persuader qu'on était en vie. Il n'en trouvait cela pas moins excusable pour autant.

Alice était restée figée sur sa chaise, les yeux écarquillés, comme s'ils voyaient encore ce qu'ils avaient vu plus tôt. Tout se mélangeait dans sa tête : le monstre qui la frôlait, l'envoûtement échoué, Rebecca stupéfixée, le baiser de Gabriel, le bras de Stupidus autour d'elle dans le noir, son odeur, le corps qui gisait dans le couloir, la prof de Défense en train de ramper sur le bureau du prof de potions, son parfum… Elle était là, les mains posées à plat sur ses genoux, comme une petite fille sage, et elle ne disait plus rien, le regard perdu dans le vague, le menton tremblant.

Elle aurait pu lui faire pitié.

Snape s'approcha d'elle avec méfiance. Et si elle avait été attaquée, elle aussi, et qu'elle était contaminée ? Pâle comme elle l'était, cette hypothèse n'était pas à exclure. On ignorait encore quel genre de créature courait dans les murs.

En attendant, il passa la main devant ses yeux vides, rien. Il osa tendre la main et toucher la sienne : la peau était glacée. Elle était donc choquée. Que faire ? Même s'il s'en fichait pas mal, il ne pouvait pas rester sans rien faire, des fois qu'on lui dise que c'était sa faute. Il claqua les doigts devant son visage, rien. Il essaya une seconde fois. Toujours rien. Bien !

Il la gifla.

Elle cligna les yeux et le regarda d'un air hébété. Il recula prudemment de quelques pas, les bras le long du corps. Frapper un élève était interdit. Et puis, il commençait à les connaître, elle et son fichu caractère.

« - Vous m'avez giflée, dit-elle en se levant, vacillante, comme soûle, se tenant la joue.

- Vous étiez complètement… heu, partie.

- Mais vous m'avez fait mal ! »

Elle ne savait pas quoi faire. Elle ne comprenait pas. Pourquoi était-elle ici ? Pourquoi était-il ici ? Il avait dû se passer quelque chose de grave. Elle ne se sentait pas très bien, la tête lui tournait, elle avait envie de pleurer mais elle n'y arrivait pas, sa gorge était trop serrée, son cœur battait trop vite. Elle allait suffoquer, l'angoisse l'étranglait. Elle aurait voulu crier, hurler, lui dire, à lui, que ce qu'elle avait vu était terrible, elle aurait voulu lui dire qu'elle était trop jeune pour supporter ça. Comment pourrait-elle accepter la mort de ses parents, si elle la côtoyait si souvent ?

« Je ne sais pas ce que je dois faire. »

Elle voulut s'en aller, faire un pas pour partir, rentrer se coucher, dormir et oublier tout ça, mais ses jambes refusèrent. Une nouvelle fois, elle s'écroula aux pieds du maitre des potions.

Elle avait dû se faire très mal, vu le choc de ses genoux contre le sol. Mais elle ne disait toujours rien, elle avait peut-être juste un peu de mal à respirer, au bruit qu'elle faisait. Peut-être qu'il aurait fallu qu'elle pleure, non ? Elle était effrayante, à rester sans bouger, les mains posées sur le dallage impeccable, sans rien dire, luttant pour respirer.

"Anapneo."

Dès qu'il eut prononcé le sort, elle prit une grande inspiration, avalant l'air dans un grand bruit comme si elle sortait la tête de l'eau, et se mit à pleurer bruyamment, libérée.

Mû par quelque chose d'incontrôlable, il vint s'agenouiller près elle. Il posa la main sur son épaule et la laissa s'appuyer contre lui.

Si elle s'était doutée que ce serait cet homme-là qui lui offrirait son épaule pour qu'elle y épanche ses larmes, elle aurait bien ri à gorge déployée, vraiment. C'était tellement inattendu, tellement contraire à ce qu'il était, qu'elle en ressentit plus de désarroi encore. Elle avait honte. Elle pleurait, libérée de la crise d'angoisse, serrant dans ses poings la robe de sorcier de ce professeur sans âme ni cœur, ouvrant les vannes qui retenaient tout son chagrin depuis trop longtemps. Elle ne pourrait jamais oublier ce qui hantait ses cauchemars, mais en cet instant, elle espérait qu'il en soit autrement.

Ce fut devant ce spectacle que tomba Dumbledore, fort préoccupé par l'affaire du couloir.

Avant qu'il ait pu dire quoi que ce soit, Snape lui fit signe de rester silencieux.

« Je crois qu'elle dort ou qu'elle a perdu connaissance, » fit-il, figé par la gêne.

Cela ressemblait à un appel au secours. Il avait l'air d'une chouette qui avait trouvé une baguette magique.

« - Vous voulez bien l'emmener à l'infirmerie, Severus ? demanda Albus, fatigué.

- Quoi, moi ? Mais, je…

- Je vous en prie, ce n'est pas le moment. »

Cette réaction, peu commune au doyen de l'école, fit comprendre à Snape qu'il n'avait pas vraiment le choix. De bien mauvaise grâce, il sortit sa baguette magique.

« Rangez cela, s'il vous plait, c'est un être humain… »

Fort bien. Il se leva, portant cette gamine dans ses bras. C'était drôle, elle n'était pas lourde.

« Que s'est-il passé, dans le couloir ? »

Il voulait quand même savoir ce qu'il en était.

Dumbledore lui accorda un regard indéfinissable.

« J'ignore à quoi joue notre vampire, dit-il. Mais l'élève qu'Alice a trouvé n'est pas mort. Il s'en sortira, c'est ce qu'a dit madame Pomfrey. »

Étrange, cela aussi. Pourquoi la créature n'avait-elle pas tué le jeune inconscient ? Y avait-il une raison à tout cela ?

Snape s'en fut donc à l'infirmerie, son fardeau dans les bras, tout en maudissant et elle, et Dumbledore avec son grand cœur d'altruiste. Une fois arrivé là-bas, madame Pomfrey l'accueillit avec sa tête des mauvais jours. D'un hochement de tête, elle lui indiqua un lit non loin des fenêtres. Elle commençait à connaitre cette petite, elle savait qu'elle apprécierait de voir le ciel à son réveil.

Snape restait planté non loin du lit, droit comme un i, cherchant sur ses vêtements les traces des larmes ou de la morve de la gamine, révulsé rien qu'à l'idée qu'elle ait pu s'y moucher.

« Et bien, mon cher, vous avez avalé une bouteille de Poussos ou quoi ? » le taquina-t-elle.

Il ne répondit pas, il n'avait envie de plaisanter. Il attendait bêtement sans savoir pourquoi.

« Si vous n'avez rien d'autre à faire, vous pouvez rentrer chez vous, » lui dit encore madame Pomfrey.

Il ne se fit pas prier. Il retourna dans la salle des professeurs, lissant à grands gestes sa robe froissée. Plus jamais, ah ça non, plus jamais il ne laisserait personne pleurer dans ses bras. C'était la première et la dernière fois. Déjà que Dumbledore l'avait vu dans cette situation humiliante, il n'aurait plus manqué que cette punaise de Bathory, et là il aurait été bon pour un fichu procès ! Maudite gamine…

Les quelques professeurs étaient de nouveau tous réunis.

« Bien, fit Dumbledore. J'ai décidé que la sortie de demain était maintenue. Je donnerai quelques instructions à Hagrid. En attendant, notre élève est sous bonne garde… Vous pouvez tous aller vous coucher. »

Ils se retirèrent un à un. Albus rappela Snape.

« Je vais avoir besoin de vous, » lui dit-il.

Il ne servait donc qu'à cela ? A servir de bonne à tout faire comme Hagrid ? Il n'était plus adepte du « ordonne et j'obéirai », aux dernières nouvelles, ou alors il n'en avait pas été prévenu.

« - Je sais que vous faites des recherches sur cette créature, Severus, reprit Albus en s'asseyant. Pour ma part, je sais aussi que quelqu'un a usé de magie noire, la nuit d'Halloween.

- Oui, répondit Snape pour les deux sous-entendus.

- Je suppose qu'Eswann est mêlée à tout cela…

- C'est ce que je pense, oui.

- Et Alice ? »

Snape haussa les épaules, accompagné d'un geste désinvolte qui devait signifier qu'il s'en moquait.

« - Je ne sais pas, fit-il en regardant ailleurs.

- Je ne suis pas né de la dernière pluie… soupira Albus. Elle tombe encore, d'ailleurs. Vous savez des choses que vous ne voulez pas me dire.

- Je ne veux pas d'ennuis, monsieur le directeur. »

Il n'arrivait pas à se concentrer, c'était visible à des lieux. Son regard noir allait du visage du doyen au sol, comme s'il était incapable de choisir où se poser. Albus le trouva fort troublé et cela ne lui ressemblait pas non plus.

«- Si vous ne me dites rien, comment vais-je avancer ? insista le vieil homme, en croisant les mains sur ses genoux.

- Pourquoi avez-vous besoin de moi ? fit Snape en éludant la question. Si c'est encore pour surveiller cette élève, je… »

Comme il commençait à s'emporter, Albus leva la main, lui intimant le silence de façon impérieuse. Il avait certaines choses à dire, il ne voulait pas être interrompu. C'était tout de même incroyable que son protégé veuille encore jouer les fortes têtes avec lui.

« Ecoutez-moi et ne dites rien, » dit-il.

Snape s'assit alors, le coude sur le coin d'un bureau, les yeux enfin fixés sur un défaut du sol, mais les oreilles très attentives. Il n'était pas idiot au point de se lever contre l'autorité du doyen, malgré tout.

Albus soupira encore, et se lança.

« Vous savez que je n'aime pas que l'on se serve de la magie sans autorisation, dans mon établissement, et encore moins la magie noire. Vous le savez depuis que vous avez onze ans, l'âge que vous aviez quand vous êtes entré ici en tant qu'élève. Vous laissez un de vos confrères user de pouvoirs occultes. Vous laissez une élève en faire autant. Est-ce que vous avez perdu la tête ? »

Il était rare de voir Albus Dumbledore dans une de ces colères blanches, celles qui n'éclatent pas, celles qui font mal à celui qui les reçoit et autant à celui qui les exprime. De toute façon, ces colères-là, il n'y avait que sur lui qu'elles tombaient. Mais il ne disait rien, il l'écoutait même s'il mourait d'envie de lui dire qu'il avait tort. Il n'avait rien laissé faire du tout, il subissait.

« De plus, quoi que vous en pensiez, il y a des liens entre cette petite et vous, cela vous empêche de réfléchir correctement. Vous recherchez ce monstre la nuit, et vous poussez Eswann à se dévoiler, sans aucun succès. A chaque fois, vous échouez parce que vous vous efforcez de protéger Alice. Je ne veux pas que vous la mêliez à tout cela. Elle n'a que seize ans ! »

Albus avait donné du poing sur la table, faisant sursauter un professeur réputé pour son indifférence et sa propension à ne rien faire de bénéfique pour autrui. C'était bien son procès, ce soir-là, et il ne pouvait rien faire d'autre qu'écouter ces absurdités. Il n'y était pour rien, si cette maudite élève venait toujours se fourrer dans ses pattes ! Il était bien obligé de la défendre, puisqu'elle n'était qu'une élève et qu'il ne voulait pas avoir sa mort sur la conscience. Ce n'était pas lui, le directeur ! Il n'était qu'un professeur.

« J'ai perdu trop tôt beaucoup de personnes auxquelles je tenais, Severus, reprit Albus en le regardant de façon très explicite. Vous ne pensez pas que c'est assez ? Puisque vous n'en faites jamais qu'à votre tête et que vous faites mine de ne pas comprendre, je vais devoir vous demander d'arrêter vos recherches et enfermer votre matériel le plus délicat, y compris vos livres. Vous m'amènerez tout cela demain matin, dans un coffre à double cadenas, dès la première heure. »

Le doyen se leva et s'approcha d'une fenêtre, qu'il ouvrit. L'odeur de la terre mouillée monta jusqu'à lui, envahissant la pièce de son parfum douceâtre.

« Vous détenez des choses qui pourraient nuire… ajouta-t-il. Alice a des facilités pour apprendre, elle est intelligente, et elle a de l'intérêt pour l'occulte. L'envoûtement qu'elle a tenté a échoué, elle aurait pu trouver les ingrédients qui lui manquaient chez vous. Heureusement, elle pense d'abord avec son cœur… Elle voulait seulement empêcher Eswann de faire le mal. Elle recommencera. Plus elle jouera à cela, plus elle en voudra… Il faut éviter cela, je refuse qu'elle passe du mauvais côté. »

Le vieil homme se tourna vers le professeur qui commençait à saisir, petit à petit, pourquoi Albus tenait tant à protéger cette fille. Il s'était presque attendu à ce qu'il ajoute « comme vous » à la fin de sa phrase.

« J'ai l'impression que vous comprenez où je veux en venir, mon ami. »

Snape hocha la tête, mais son visage restait impassible, tout comme son regard. Il était toujours impossible de savoir ce qu'il pensait. Il était vraiment passé maître dans l'art de cacher ses émotions, si encore il en avait.

« Vous craignez qu'elle ne devienne comme moi, c'est ça ? »

Albus ne répondit pas, mais son silence était plus éloquent que des mots.

« - Pourquoi est-elle chez les Serdaigle, dans ce cas ? Le Choixpeau n'a pas pu se tromper, si elle recèle de telles qualités.

- Il ne s'est pas trompé. Elle a un bon fond, elle est généreuse et attentionnée, elle est sage et réfléchie, même si vous pensez le contraire. Le Choixpeau a pesé le pour et le contre.

- Donc rassurez-vous, elle et moi n'avons rien en commun sinon notre nom. Elle ne prendra pas ma route. Pourquoi vous torturer l'esprit, Albus ? Ce ne sont que de faux prétextes. Vous avez perdu le jeune Potter malgré tout vos efforts et vous avez peur que cela ne recommence. Voldemort a été détruit pour de bon. Cette fille ne risque rien, il n'y a plus aucun seigneur des ténèbres à servir. Je ne suis pas là pour servir de protecteur.

- Vous êtes donc aveuglé à ce point ? C'est triste, bien triste. »

Qu'est-ce que Dumbledore essayait-il de lui dire ?

« Allons, rentrez chez vous, dit Albus, déçu au point que Snape le ressentait comme s'il pouvait saisir cette impression à pleines mains. N'oubliez pas de venir me voir, demain matin. »

Il lui tourna le dos.

La conversation était terminée. Snape ne savait rien de plus et il se sentait humilié comme jamais. S'il avait su écouter son intuition, il aurait compris ce que Dumbledore tentait de lui faire comprendre, depuis le début. Tout son être n'était que vengeance, comment aurait-il pu savoir que c'était la souffrance qui poussait Alice à toujours aller vers lui ? Elle qui ne voyait en lui qu'un alter ego, comme ce qu'elle voulait devenir, pour ne plus avoir à souffrir. Il avait laissé partir son âme avec Lily Evans, il y avait si longtemps… Comprendre celle d'une inconnue était définitivement hors de sa portée.

Furieux, impuissant devant ce coup du sort, il rentra chez lui en claquant la porte. Abandonnant alors toute maîtrise de soi, il envoya valser tout ce qui tenait debout, dans la pièce, son matériel sur sa table de travail, les fioles sur les étagères, les livres, un miroir dans lequel il n'osa pas se voir – le pouvait-il, d'ailleurs ? – et finit par écraser son poing contre le mur.

Cela lui était difficile de se retrouver face à lui-même, face à ses propres incertitudes. Il ignorait comment réagir, et tout ce qu'il avait pu faire pour endiguer cela, c'était tout casser autour de lui.

Tout cela à cause d'une conversation concernant une gamine.