Alice ouvrit les yeux sur l'obscurité. Elle se demanda où elle était. Elle n'était pas dans sa chambre. Elle se redressa lentement, laissant son regard s'habituer à la pénombre. Elle devait être à l'infirmerie.
Pourquoi était-elle à l'infirmerie ? Elle se laissa retomber sur son oreiller. Soudain, elle eut peur, peur comme jamais. Et s'il était là, tout près ? Ce monstre, cette chose qui avait tué un autre élève, il pouvait être là, sous son lit, dans le coin sombre, là-bas, tapi derrière l'armoire, prêt à se jeter sur elle et à la vider de son sang. Elle se leva et poussa le lit contre le mur, contre lequel elle se blottit, les couvertures remontées jusqu'aux oreilles. Non, non ! Pas contre le mur ! Cette chose vivait dans les murs, elle savait qu'il vivait dans les murs ! Elle bondit hors du lit et sortit en courant de l'infirmerie, pieds nus, en chemise de nuit, oubliant toutes ses affaires derrière elle.
Mais où aller ? Partout, des murs, autour d'elle. Cette école était pleine de murs !
Elle se retrouva dehors, sous la pluie, au beau milieu de l'étendue herbeuse qui menait à la maison d'Hagrid. Ici, il n'y avait que la nature, pas de murs, et puis la maisonnette d'Hagrid était loin de l'école. La chose ne pouvait pas venir ici. Elle serait dans l'incapacité de se déplacer jusqu'à elle.
Elle se mit à courir, glissa, se releva et repartit de plus belle.
La lumière était encore allumée. Il ne dormait jamais, Hagrid ?
Elle frappa à la porte, timidement, trempée et tremblante de froid.
Hagrid fut étonné de trouver une jeune demoiselle sur le pas de sa porte. Une demoiselle en chemise de nuit, trempée de la tête aux pieds, et qui avait dans le regard une lueur inquiétante. Il se reprit bien vite et la fit entrer.
« - Qu'est-ce que vous faites dehors par un temps pareil ? demanda-t-il en la faisant s'asseoir devant la cheminée, dans laquelle ronflait un bon feu.
- Je… J'ai trop peur de retourner dans l'école… » murmura Alice, qui grelottait.
Hagrid lui posa une lourde couverture sur les épaules, elle s'enroula dedans et remonta ses pieds contre elle, s'excusant pour la boue qu'elle mettait partout. Il lui tendit alors de quoi nettoyer ses pieds et essuya la boue sur le sol d'un coup de... parapluie rose.
« Je vais faire du thé. »
Pendant qu'il préparait le thé, il se posait mille questions. Pourquoi était-elle venue chez lui ? Pourquoi avait-elle peur de retourner dans l'école ? Pourquoi donnait-elle l'impression d'avoir vu quelque chose de si affreux, que son regard en portait encore les stigmates ? Est-ce qu'elle avait croisé la bête ?
Il lui tendit une grande tasse fumante et s'assit en face d'elle.
« - Il est à l'orange, dit-il avec un sourire.
- Il sent bon…
- Dites-moi… heu, Alice, c'est ça ? »
Elle hocha la tête, tout en soufflant un peu sur son thé, qui fumait bien.
« Vous ne devriez pas être là, » reprit Hagrid, qui, sous des dehors un peu impressionnants, cachait un cœur d'or gros comme ça.
Elle l'implora du regard. Elle devait avoir vraiment très peur, pour réagir ainsi.
« Quelqu'un vous a fait du mal ? »
Il pouvait imaginer le pire, puisqu'elle ne disait rien.
« Il y a un monstre, dans l'école, » dit-elle.
Oui, ça, il le savait, puisqu'il n'arrivait pas à le coincer. Mais ce n'était quand même pas cela qui effrayait ainsi cette élève.
« Je suis fatiguée, monsieur Hagrid… »
Elle était comme un enfant qui s'éveille d'un horrible cauchemar. Il était sûr qu'elle hurlerait au moindre bruit.
Hagrid se leva. Il ne pouvait pas la laisser ainsi.
« Tenez, vous n'avez qu'à dormir là, sur la banquette près du feu, dit-il. Au moins vous n'aurez pas froid. Je vais vous donner des vêtements secs. »
Il lui ramena une chemise, qui lui arriverait certainement aux chevilles une fois qu'elle l'aurait mise, mais elle allait tomber malade si elle gardait la sienne. Il lui dénicha aussi des chaussettes. Lorsqu'elle revint, il eut envie de rire. Elle était rigolote, avec cette chemise dix fois trop grande et ces chaussettes qui retombaient, entortillées sur ses jambes.
Voyant la tête qu'il faisait, elle baissa les yeux et parvint à sourire. Oui, elle était ridicule, mais c'était réconfortant.
« Merci, monsieur Hagrid. »
Il fronça les sourcils, faussement en colère.
« - Arrêtez de me donner du monsieur Hagrid, dit-il en haussant un peu le ton. Hagrid suffira.
- Alors, ne me vouvoyez plus.
- Bien. Maintenant, couche-toi et essaie de dormir. Avec Crockdur tu ne risques rien.
- Merci… Hagrid… »
Elle se roula en boule sous la couverture.
Cinq minutes après, elle dormait comme un bébé, grâce à ce qu'il avait mis dans le thé.
Hagrid grattait le dos de son chien, debout près de la porte.
« Toi, tu restes ici et tu la surveilles, dit-il doucement. Moi, je vais prévenir Dumbledore qu'elle est ici, il ne faut pas qu'il s'inquiète. »
Lorsqu'il sortit, il s'aperçut que cette fichue pluie s'était arrêtée. Au moins, il n'aurait pas besoin d'utiliser son vieux parapluie rose.
Les couloirs de l'école étaient tellement silencieux que cela lui donnait la chair de poule. Il ne savait pas à quoi ressemblait la créature, mais il pouvait aisément l'imaginer rôdant par là, à l'affût, se moquant de ce demi-géant qui regardait derrière lui toutes les minutes.
Il ne fut pas mécontent d'arriver devant la porte magique de Dumbledore. Il prononça le mot de passe – « barbe-à-truc » - et se mit à monter les escaliers. Comment allait-il lui dire qu'une élève à moitié morte de peur avait débarqué chez lui, en pleine nuit ?
Il tapa doucement à la porte du bureau. Il savait très bien qu'il ne dormait pas. Albus Dumbledore ne dormait pour ainsi dire jamais.
« Hagrid ? Mais… Il y a encore eu un problème ? »
Le vieil homme était assis derrière son bureau, apparemment en train de consulter un ouvrage assez compliqué. L'apparition soudaine d'Hagrid avait l'air de l'inquiéter.
« Comment ça, encore ? » s'étonna le gigantesque bonhomme.
Ah oui, il n'était pas au courant du dernier incident en date.
Albus l'invita à s'asseoir, d'un geste de la main.
« - Il y a eu une nouvelle attaque, révéla-t-il tout doucement.
- Vraiment ? Alors ça explique bien des choses ! s'exclama Hagrid.
- Je ne vous suis pas.
- Heu… J'ai une invitée surprise, à la maison. Crockdur la surveille en attendant mon retour. »
Albus fronça les sourcils.
« - Alice Snape est arrivée chez moi tout à l'heure, raconta Hagrid. A la voir, j'ai cru que le diable la poursuivait.
- Elle était censée être à l'infirmerie.
- Et bien elle n'y est plus. Elle a dit qu'elle avait peur de retourner dans l'école. Dans l'école.
- Oh. Bien sûr… »
Il comprenait mieux, maintenant. Elle avait peur parce que la créature était dans les murs. Elle devait craindre d'être attaquée. Pour elle, les murs étaient devenus synonymes d'insécurité. C'était fâcheux et c'était la raison pour laquelle elle était allée se réfugier chez Hagrid, puisque sa maison était seule au milieu d'un terrain à découvert. Loin de l'école.
« - Qu'êtes-vous en train de faire ? demanda soudain Hagrid.
- Vous êtes bien curieux, répondit Albus en souriant. Je cherche une formule capable de sceller un objet, de façon à ce que personne ne puisse l'ouvrir, pas même son propriétaire.
- Oh, je vois. A qui appartient cet… objet ?
- Et bien, au professeur Snape, puisque je ne peux rien vous cacher. Je suis bien ennuyé, avec lui, en ce moment… »
Albus referma le vieux livre de magie et, d'un coup de baguette magique, il fit venir à lui une théière et deux tasses ; le thé se prépara dans un joyeux bruit de porcelaine et fut servi dans l'instant.
« - Ennuyé, vous dites ? Mais pourquoi ?
- Je ne sais pas, ce n'est pas évident à expliquer, Hagrid. Il doit me remettre la plupart de ses effets un peu… Comment dirais-je ?
- Malfaisants.
- Si vous voulez. Il faut que je les enferme, jusqu'à ce que cette affaire de vampire soit résolue.
- Excusez-moi mais je ne vois pas le rapport entre le professeur Snape et ce…
- Il n'y en a aucun. Je veux éloigner de lui tout ce qui touche à la magie noire, Hagrid.
- Oooooooooh ! La magie noire… »
C'était tellement évident. Snape, la magie noire, tout ça… Forcément. Oui, c'était tellement évident.
« - Mais, il n'en fait plus depuis des années ! s'écria soudain Hagrid, faisant sursauter Albus et couler un peu de thé sur ses doigts.
- Pour l'instant, non, répondit le vieil homme en gardant son calme. Mais j'ai peur qu'il ne me faille m'en séparer, s'il cède. »
Hagrid ouvrit des yeux ronds comme des soucoupes.
« Vous séparer de quoi ? »
Albus posa sa tasse de thé. Il avait l'air très abattu, à cet instant, le front appuyé contre sa main.
« Du professeur Snape, Hagrid. »
Le demi-géant posa lui aussi sa tasse. Il se leva et fit quelques pas.
« Ce n'est pas normal. Jamais vous ne diriez une chose pareille. Je suis sûr que vous vous trompez de personne. »
Pourquoi Hagrid disait-il cela ? Depuis quand prenait-il la défense d'un homme pour lequel il n'éprouvait qu'un respect poli ? Il avait l'air contrarié, vraiment contrarié. Il savait pourquoi Severus était ici, pourquoi il l'avait accueilli à bras ouverts alors qu'il était un sbire de Voldemort, mais de là à le défendre...
« - Ce n'est pas lui qu'il faut chasser, vous le savez.
- Hagrid, ce n'est pas aussi simple que cela, répondit Albus, mal à l'aise.
- Tout allait bien, depuis quelques temps, on avait même un bon professeur de Défense, et puis il a dû partir et il a fallu que cette femme arrive pour que les ennuis commencent. Je ne suis pas d'accord avec vous.
- Je vois cela, merci d'insister.
- Excusez-moi, Albus, je dois rentrer chez moi. Il y a là-bas une jeune personne qui va s'inquiéter, si elle ne me voit pas.
- Hagrid… »
Il se retourna, la main sur la poignée de la porte.
« Demain après-midi, nous allons à Pré-au-Lard, dit Albus. Vous resterez ici avec les professeur Trelawney et moi-même. L'élève qui a été attaqué est à l'infirmerie, il se repose. Il nous faudra veiller sur lui. Dites à Alice qu'il va bien… »
Hagrid hocha la tête et s'en alla.
Albus était surpris et déçu par sa réaction. Il n'était pas d'accord avec les mesures prises concernant Snape. C'était inhabituel, mais pas suffisant pour le faire changer d'avis. Si le professeur de potions ne restait pas à sa place, il faudrait l'y remettre. On n'avait pas besoin de justicier dans l'école, encore moins d'un inconscient qui ignorait tout de la créature qu'il cherchait à débusquer. Lui, jouer les têtes brûlées… S'il se faisait tuer, Albus ne lui pardonnerait jamais, pas plus qu'à lui-même. Il avait déjà donné et il n'avait pas l'intention de l'arracher une nouvelle fois des griffes de la mort.
Le comportement d'Hagrid n'arrangeait en rien l'affaire. Il ne comprendrait sans doute pas, si le directeur renvoyait l'un de ses meilleurs professeurs. Il appellerait cela une trahison, une injustice. Renvoyer son protégé... Hagrid avait raison, cela sonnait faux.
Et Alice… Elle lui donnait l'impression de ne pas réussir à sortir la tête de l'eau. Elle était trop jeune, trop inexpérimentée, il l'avait dit. Mais elle était aussi trop impulsive, elle ne voudrait pas cesser de chercher, elle non plus. Sa fierté avait été bafouée, tout comme celle de son professeur. Elle voulait confondre celle qui répandait son venin. Elle voulait trouver une façon de détruire sa propre souffrance, elle était capable de se jeter tête baissée dans le danger, juste pour oublier.
Tout aurait été si simple, si Albus pouvait renvoyer Eswann. Mais elle représentait un réel danger pour tous. S'il la renvoyait, elle irait semer la mort ailleurs. Il le savait. Il savait tout sur elle. Elle avait ramené avec elle cette bête qui avait déjà tué un élève et attaqué un autre.
Le seul problème, c'est qu'elle ignorait comment l'éradiquer, et lui aussi.
Le lendemain matin, Hagrid accompagna Alice jusqu'à l'école. Il était encore tôt, mais elle voulait rentrer se doucher et s'habiller, avant d'aller prendre un petit déjeuner, et elle ne voulait surtout pas que quiconque la voit dans cet état.
Il la laissa partir, le cœur serré. Toute la nuit, dans son sommeil, il l'avait entendue sangloter, tout doucement, et appeler ses parents. Maintenant, il était concerné. Si elle revenait lui demander le gîte, il lui rouvrirait sa porte et elle dormirait au coin du feu, encore. Avec ses yeux fatigués, ses cernes et son teint pâle, elle faisait peine à voir. Elle ne tiendrait pas, si elle ne se reprenait pas.
Alice, quant à elle, croisa le professeur Snape alors qu'elle longeait une coursive pour remonter vers la maison Serdaigle. Il fallait qu'elle tombe sur lui maintenant.
Celui-ci tenait un coffre dans ses bras, et ce coffre avait l'air très lourd. Pourquoi ne se servait-il pas de la magie, pour le transporter ? Toutefois, il ne lui adressa même pas la parole. Ce fut à peine s'il lui accorda un regard, aussi lourd de reproches que le contenu de son coffre.
Elle était ridicule, engoncée dans les fripes d'Hagrid, mais tout de même ! Ce qu'il était mal embouché, ce vieux serpent. Elle souhaita qu'il fasse tomber son coffre et qu'il lui écrase bien les pieds, tiens. Qu'il se fasse mal au centuple de la gifle qu'il lui avait donnée la veille.
Mais il ne se passa rien. Dommage. Cela lui aurait fait du bien, à cet imbécile qui devait être une vieille bûche morte, dans une vie antérieure.
Quand elle redescendit dans la salle à manger, il y avait déjà quelques élèves, et tous les professeurs étaient là, sauf mademoiselle Bathory. Tant pis pour elle, il y en aurait plus pour les autres.
Alice s'assit près de la Serdaigle de cinquième année et commença à déjeuner, après avoir prononcé un piteux bonjour. Elle n'avait pas très faim, mais elle voulait manger quand même avant d'aller dehors. Elle avait trouvé une cachette, sous un saule, avec un banc en pierre, l'endroit idéal pour lire tranquillement. Puisqu'elle était seule et qu'elle ne connaissait pas les gens qui étaient là, elle estimait ne pas avoir besoin de se mêler à eux, tant pis pour les bonnes résolutions auxquelles elle avait pensé, lorsque Dumbledore avait proposé que tout le monde se rapproche. S'ils avaient envie de faire connaissance, il y avait la sortie de cet après-midi, pour cela.
Une petite heure après, Alice sortit, emmitouflée dans sa grande écharpe aux couleurs de sa maison, un livre à la main. C'était un peu inquiétant, de déambuler dans l'école alors qu'il n'y avait personne. Mais il faisait jour et même si le temps était couvert, elle ne risquait rien. Elle ne pourrait jamais oublier ces visions horribles, ces sensations. Si seulement elle n'avait jamais vu la créature… Elle l'avait vue et c'était pire de savoir ce qui errait dans les murs. Comme on disait parfois parce qu'on avait pas d'autres mots, elle était marquée à vie.
Dehors, elle croisa le professeur Longbottom qui revenait sans doute de ses serres, et qui lui adressa un cordial sourire, auquel elle répondit de bon cœur. Voilà un professeur aimable et compréhensif, au moins. Elle avait entendu dire que lorsqu'il était élève chez les Gryffondor, il n'avait cessé d'être littéralement persécuté par Snape. Quand on connaissait l'homme en question, on pouvait se dire qu'il avait dû bien en baver durant sept ans. Mais il était toujours souriant, certes très tête en l'air, mais il aimait son métier. Il passait tout son temps libre à s'occuper de ses plantes. Elle se surprit à espérer que la violente pluie de la veille n'avait pas trop abîmé les serres.
Elle continua sa route vers son banc, le cœur plus léger. Passant sous une fenêtre, pourtant assez haute, elle entendit les bribes d'une conversation qui la fit s'arrêter, même si sa conscience lui disait qu'elle ne devrait pas. Elle ne l'écoutait presque jamais, de toute façon.
Elle se colla contre le mur extérieur, le nez levé vers la fenêtre, et plus elle en entendait, plus son cœur battait fort.
« - Mais c'est quand même incroyable, ça ! disait la voix de Snape – car c'était bien la sienne, impossible de confondre ces inflexions typiques avec celles de quelqu'un d'autre. Vous me demandez de vous rendre les trois quarts de mes affaires, et maintenant, vous me dites que je suis au bord du renvoi ?
- Severus, cela devient lassant, j'en ai assez de vous répéter chaque fois les mêmes choses, répondit la voix calme de Dumbledore.
- Je ne suis plus un enfant.
- Cessez de vous comporter comme tel, dans ce cas.
- Et que voulez-vous que je fasse ?
- Restez à votre place.
- Ah non, c'est trop facile ! Pour me demander des services, peu vous importe de savoir si je suis à ma place ou non.
- Ça suffit ! »
Il y eut un silence, pendant lequel Alice s'imagina très bien la scène : Dumbledore très ennuyé et Snape furieux, ses yeux lançant des éclairs meurtriers. Elle se demandait comment cela allait se terminer. Mal, sans doute.
« Mais qu'est-ce qu'elle a de si particulier, cette femme, pour que vous la gardiez ? » s'exclama alors la voix de Snape, qui était plus près, sans doute à la fenêtre même.
Il y eut un autre silence.
« - C'est un danger, Severus, répondit la voix de Dumbledore, qui semblait plus las que calme.
- Bien sûr. Comme tous les autres avant elle, à part le dernier.
- Je ne sais pas comment combattre ce qu'elle a amené.
- Et bien moi, si elle reste, puisque je ne peux pas la combattre, je préfère m'en aller. »
Nouveau silence, atterré, cette fois.
Alice serrait son livre contre elle. Elle ne pouvait croire ce qu'elle venait d'entendre. Elle ne pouvait croire que cela l'affectait, de quelque manière que ce soit. Elle refusait que cela se passe ainsi.
« C'est hors de question ! » dit haut et fort la voix du directeur.
Silence. Puis le bruit d'une chaise que l'on pousse sur le sol.
« - Cette femme est elle-même un monstre, dit la voix de Snape, plus calme, alors qu'il détachait chaque mot. Elle pratique la magie noire au sein de l'école, elle fait preuve d'un comportement malsain auprès des hommes, elle a introduit un démon ici, en son âme et conscience ! Elle a utilisé un sort impardonnable sur une élève, pour que celle-ci en attaque une autre, sous mes yeux ! Ce qui est hors de question, c'est que vous me disiez de rester à ma place alors que cette garce n'est pas renvoyée !
- Vous voulez démissionner, Severus ? Je refuse ! »
Alice avait-elle bien entendu ? Snape avait parlé d'un sort impardonnable. Bathory avait-elle donc lancé le sortilège de l'Imperium sur Rebecca, la nuit où elle avait essayé de l'attaquer ? Mais pourquoi lui en voulait-elle autant ? C'était inconcevable qu'une telle sorcière ne soit pas renvoyée, Stupidus avait raison.
« - Vous ne pouvez pas m'en empêcher, monsieur le directeur.
- Vous n'avez pas le droit.
- Et elle a le droit de rester ? Non, je suis désolé, je ne suis pas idiot. De toute façon, elle s'en prendra à votre jeune protégée. Sur ce tableau, elle a tout gagné.
- Ne mêlez pas Alice à cela.
- Ah non ? Bien. Convoquez-la et dites lui, à elle aussi, de vous donner tout ce qu'elle possède d'illicite. »
Alice étouffa un juron et le maudit pour ce coup bas.
« - Cette Eswann jette des sorts qui n'ont pas d'effets sur moi, mais sur une novice ! Imaginez si elle l'envoûte et qu'elle l'asservisse ?
- Cela n'arrivera pas.
- Comment pouvez-vous en être si sûr ? Savez-vous au moins pourquoi elle se comporte ainsi ?
- Non, je ne le sais pas ! C'est bien ce que j'essaie de résoudre.
- C'est à moi de m'en charger. J'en connais assez sur le chapitre. Mais comme vous êtes entêté, je vois que cela ne sert à rien d'insister. Je suis même sûr que vous m'empêcheriez d'apprendre l'occlumancie à votre petite protégée.
- Severus…
- Non, j'en ai terminé. Je vais faire mes malles et partir d'ici, et vous vous débrouillerez sans moi. »
Il y eut un nouveau silence, des bruits de pas, une porte que l'on ouvre, puis que l'on claque violemment. D'autres bruits de pas s'arrêtèrent juste au-dessus de l'espionne, qui retint sa respiration, de peur d'être découverte.
Une phrase résonna à ses oreilles. Elle ne savait pas si elle s'adressait à elle, si le directeur avait remarqué qu'elle était là et qu'elle avait tout entendu, mais elle entendit ces mots et les prit pour argent comptant.
« Cela ne doit pas se terminer ainsi... »
Elle s'enfuit sans jamais regarder derrière elle.
C'était affreux de savoir qu'elle n'admettait pas ce qu'elle avait entendu. Elle ne voulait pas que la prof de Défense reste. Elle ne voulait pas non plus que Snape, qu'elle méprisait sans le cacher, s'en aille. C'était injuste ! C'était comme si on la renvoyait, elle ! Elle aussi avait tenu un rôle dans cette affaire. C'était en partie sa faute, n'est-ce pas ? Elle réagissait comme l'adolescente révoltée qu'elle était.
Elle était pleine d'ire et décidée à dire ses quatre vérités à ce lâche qui abandonnait tout par fierté, mais elle perdit toute son assurance lorsqu'elle se retrouva face à lui, qui descendait les escaliers à grands pas vers le cachot où il donnait ses cours. Il fonçait droit sur elle sans avoir l'air de changer sa trajectoire, et elle resta plantée au milieu, prête à lui expliquer deux ou trois détails. Mais elle ne le put.
« Hors de mon chemin. »
Quoi, c'était tout ? Il passait et puis c'était tout ?
Elle avait tout entendu, elle savait ce qui s'était passé. Il n'était qu'une boule de haine et de dégoût de tout, et il ne savait pas qu'elle avait assisté à toute la scène.
Elle se retourna et prit une grande goulée d'air.
« J'ai tout entendu ! » lui lança-t-elle, soudain prise d'inspiration.
Déjà loin, il s'arrêta net dans sa lancée. Il resta d'abord figé, lui tournant le dos, puis pivota lentement et se rapprocha tout aussi lentement, la dévisageant comme si c'était la première fois qu'il la voyait, comme s'il découvrait qu'elle existait à cet instant précis. A voir la tête qu'il faisait, elle avait vraiment l'impression d'être la Sang-de-Bourbe répugnante que Rebecca se plaisait à mentionner sans cesse. Il était effrayant, réellement effrayant. La fois où les princesses avaient saboté sa potion et qu'il était venu se planter devant elle, au milieu de la fumée émanant de son chaudron, il lui était apparu tel un démoniaque personnage. C'était lui. Pas juste un professeur, mais aussi un puissant et maléfique sorcier.
« J'ai tout entendu, » répéta Alice, reprenant un peu d'assurance, son livre serré contre elle.
Il esquissa un sourire qui s'apparentait plutôt à la grimace. Une grimace, c'était cela. C'était tout ce qu'il savait faire, grimacer comme une gargouille monstrueuse et se comporter comme tel.
« Vous ! » s'exclama-t-il enfin, brisant un lourd silence.
Il hésitait entre partir et achever cette ridicule gamine, qui semblait s'imaginer qu'il lui devait des explications.
« Vous êtes douée pour vous mêler de ce qui ne vous regarde pas, n'est-ce pas ? »
Elle ne cilla pas le moins du monde. Ce pauvre homme ne savait pas non plus s'exprimer sans être odieux. Cela faisait partie du personnage, celui du sombre et méchant sorcier, grimaçant et odieux, qui prenait plaisir à maltraiter psychologiquement les élèves.
« - Vous allez faire comment, maintenant ? dit-elle légèrement.
- Cela ne vous concerne pas.
- Alors pourquoi êtes-vous en train de me parler ?
- Et à quel jeu jouez-vous ? Pour qui croyez-vous vous prendre ?
- Moi ? J'essaie juste de comprendre les agissements de ma prof de Défense. Et puis aussi d'apprendre deux ou trois petites choses, mais avec vous comme modèle, j'ai du mal. »
Cette phrase eut un effet curieux sur Snape. Il fronça les sourcils, prêt à répliquer dans son registre coutumier, mais rien ne vint. Qu'est-ce qu'elle racontait ? Elle devait vraiment être choquée, pour sortir de telles sornettes. Sans doute ne s'était-elle pas remise de sa mésaventure psychologique de la veille. Il se souvint de l'avoir croisée, le matin, portant des vêtements mille fois trop grands pour elle. Où était-elle allée trainer ?
« Vous êtes ridicule, fit-il alors, subitement inspiré. Vous n'êtes qu'une élève, une gamine, ne l'oubliez pas. Votre prof de Défense, comme vous dites, ne fera qu'une bouchée de vous, si vous la cherchez de trop près. Vous vous imaginez que votre maigre connaissance en magie noire est un avantage ? Vous pensez que venir d'une école étrangère vous a rendue plus forte ? Vous êtes bien présomptueuse. Au lieu d'essayer de copier vos aînés, vous feriez mieux de rester à votre place. »
Alice se sentit profondément blessée par ces propos fielleux. Ah, c'était comme ça ? Bien !
« Rester à ma place ? Comme vous le devriez, vous ? » dit-elle en empruntant le ton au registre de son aîné à la perfection, pointant le doigt sur lui.
Pour lui, ce fut la goutte d'eau.
Il saisit cette main qui l'accusait de se prendre pour mieux qu'il ne valait, poussa Alice contre le mur et l'y écrasa violemment, incarnation soudaine de la colère qui couvait en lui.
« Je vous interdis de me parler ainsi, vous entendez ? »
Il parlait tout bas, mais sa voix était plus menaçante que s'il avait haussé le ton, elle avait des intonations dangereuses très claires.
Ses doigts broyaient les épaules d'Alice dans leur étau. Elle ne pouvait soutenir son regard qui étincelait, furieux - il y restait donc encore des émotions, même infimes. Elle avait touché juste. Elle attendait juste qu'il en finisse, maintenant.
« Vous ne savez rien, petite ignorante, poursuivit-il, sur le même ton, juste à son oreille. Vous n'êtes rien. Vous êtes tout juste capable de vous mettre dans des situations impossibles. Ce que vous gagnerez en jouant les héroïnes, c'est d'être tuée, vous aussi."
Elle ferma les yeux, horrifiée par le souvenir de la créature. Pourquoi se servait-il de sa phobie pour la blesser ? C'était cruel, et…
« Lâche… murmura-t-elle sans le regarder en face. Vous n'êtes qu'un lâche ! Tournez la page, au lieu de vous complaire dans vos souvenirs de toute-puissance ! Meurtrier. »
Ce disant, elle posa la main sur sa poitrine et le repoussa d'un coup.
Ulcéré par les paroles de cette petite donneuse de leçons et par le fait qu'elle ait osé le toucher, il lui asséna une gifle qu'il ne regretta pas une seconde. Jamais on ne lui avait parlé de la sorte ! Jamais ! Non, jamais qui que ce soit ne lui avait jeté ainsi la vérité en plein visage.
Le regard de reproches mouillé de larmes qu'elle lui lança ne lui fit ni chaud ni froid. Il contemplait juste sa propre main d'un air absent, main qu'il avait désormais levée deux fois sur elle. Il détesta soudain s'en être rendu compte. Il se mettait au niveau d'une des personnes qu'il détestait le plus au monde. Il était troublé par cette révélation.
Cette situation était impossible.
Alice luttait pour ne pas pleurer. Incapable de dire quoi que ce soit de plus, elle lui rendit sa gifle, ce à quoi il ne s'attendait aucunement. Vil outrage rendu à qui de droit. Elle aurait aimé le défigurer à coups de griffes, si seulement elle ne s'était pas rongé les ongles, la nuit dernière. Elle aurait aussi pu lui lancer un sort qui le couvrirait de pustules ou encore… Ou quoi ? Peu importe. Rien ne pourrait le rendre plus épouvantable qu'il ne l'était.
« Allez-y, enlevez douze mille points à ma maison ! le provoqua-t-elle, hors d'elle. Ca m'est complètement égal ! Allez-vous-en, aussi ! Personne ne vous regrettera, ça je vous le certifie ! Vous avez autant d'intérêt que le plus nul de vos cours inutiles ! Alors c'est ça, partez de l'école ! »
A court d'arguments, à bout de nerfs, elle le poussa et partit en courant. Elle ne se souvenait pas avoir été si véhémente envers quelqu'un un jour, surtout un de ses professeurs, auxquels les élèves sont censés devoir le respect, sous peine de sanctions.
Il osait la traiter de moins que rien. Il ne s'était pas regardé, non ? Il n'avait vraiment aucune morale, aucune dignité, pour reporter sur elle ses propres échecs.
Pourquoi ? Mais pourquoi avait-elle si mal ?
En jetant un coup d'œil dehors entre les arceaux élancés donnant sur la cour, le professeur Snape s'aperçut que les premiers flocons de neige de la journée commençaient à tomber. Au moins, c'était réconfortant de voir que tout ce qui l'entourait, humains et éléments confondus, lui signifiait la franche pensée générale.
Et bien, il n'avait plus qu'à préparer ses affaires et à quitter l'école. C'était tellement facile, finalement : il lui suffirait simplement d'atteindre les limites anti-transplanage de l'école en balai, puis de transplaner jusqu'à chez lui, impasse du Tisseur à Cokeworth, et de se faire oublier. Oui, c'était très bien. Il était bien stupide de ne pas y avoir pensé avant aujourd'hui. Il méritait la paix et la tranquillité.
L'heure du départ pour Pré-au-Lard était déjà largement dépassée et les élèves attendaient sagement dans la grande cour, avec les professeurs qui devaient les encadrer. Il manquait le professeur Snape, qui était prévu pour la visite. Étonnée par ce retard, le professeur McGonagall décida d'aller le chercher ; elle laissa les élèves en compagnie du professeur Bathory, et courut plus qu'elle ne marcha jusqu'à la salle des professeurs.
Tout le monde discutait plus ou moins ensemble. Alice restait silencieuse. Elle savait, elle, pourquoi le noiraud était en retard.
Lorsque McGonagall revint, évidemment seule, elle se sentit agacée. Il était vraiment parti, cet imbécile. La directrice des Gryffondor était visiblement contrariée, mais en l'espace d'un instant, son visage s'éclaira d'un sourire.
« Et bien, allons-y, » dit-elle simplement, sans donner la moindre explication.
Etait-il besoin d'en donner ?
