Ce matin-là, les élèves et professeurs de Poudlard déjeunaient à la même table.

L'ambiance chaleureuse ne parvenait pas à ôter à Alice la tristesse manifeste qui serrait sa gorge : c'était son premier Noël d'orpheline. Elle n'avait eu aucun cadeau, mais elle s'en moquait bien. Tous les présents de la terre n'auraient pu lui rendre ce qu'elle avait perdu à tout jamais.

Elle répondait chichement aux sourires que Dumbledore lui adressait et parlait à peine avec les autres élèves. Elle voyait les Serpentard rigoler entre eux, elle avait envie de les cogner en prenant le plus gros pour taper sur le plus petit. Le simple fait de voir ces têtes de fils à papa suffisait à la mettre en rogne, ils avaient tous l'air d'être si arrogants.

« Ah, le courrier ! » s'écria le jeune première année de Gryffondor, toujours très dynamique.

Une dizaine de hiboux et chouettes venait d'entrer dans la salle à manger, voletant au dessus d'eux. Descendant plus bas, les volatiles déposèrent ou larguèrent lettres, petits ou gros colis à ceux qui n'avaient encore rien eu.

Un hibou petit-duc vint poser une lettre devant Alice, qui se demanda qui pouvait lui envoyer quelque chose, puis elle se souvint que Gabriel lui avait dit qu'il lui en enverrait un. Elle ignorait qu'il le ferait le jour de Noël. Elle était en train d'ouvrir l'enveloppe de papier huilé, lorsqu'une petite chouette rousse jeta un petit paquet grossier directement dans son assiette, où il atterrit en plein dans sa bûche au chocolat – crime infâme, pour elle. Souriant gentiment aux éclats de rire que l'incident avait provoqués, elle sortit de son dessert la petite boule ficelée et la nettoya avec une serviette en papier, avant de la mettre dans une poche de sa robe de sorcier.

Comme tout le monde ouvrait son courrier ou ses cadeaux de dernière minute, elle en fit autant et se mit à lire la lettre de Gabriel. Curieusement, dès qu'elle commença, elle n'entendit plus les cris de surprise des autres, ni les éclats de rire. Elle lisait, et plus elle lisait, plus elle rougissait et affichait un sourire timide, comme si elle se trouvait devant celui qui avait écrit, comme s'il lui récitait ces mots.

C'était une lettre enlevée, à l'image de la personnalité du jeune homme, à la fois réservée et pleine de fougue. Elle était drôle, émouvante et semblait sincère. Jamais Alice n'aurait cru que son voisin de table en cours de potions ait pu avoir de tels égards pour elle. Si elle y avait fait plus attention au lieu de s'enfermer dans un cocon, elle s'en serait peut-être aperçu plus tôt.

Dans l'enveloppe, comme le précisait Gabriel, il y avait « un petit quelque chose » qu'il serait ravi de voir sur elle si elle l'acceptait, elle ferait de lui « le plus heureux des hommes ». Elle leva les yeux au ciel en lisant ces mots : quel baratineur celui-là ! Mais le fameux petit quelque chose était quand même une jolie chaîne d'argent, au bout de laquelle se trouvait un pendentif finement ouvragé : un petit trèfle à quatre feuilles, censé porter bonheur pour qui l'accepte. Elle regardait le bijou, qui luisait dans le creux de sa main, et elle sentait des larmes lui brûler les yeux ; émue, elle passa le bijou autour de son cou et l'y attacha, pour le cacher sous ses vêtements.

Elle en oublia la petite boule de papier ficelé, qui dormait au fond de sa poche.

Maintenant que le déjeuner était fini, ils avaient tous quartier libre pour faire ce qu'ils voulaient, alors Alice demanda l'autorisation d'aller emprunter quelques livres à la bibliothèque. Le directeur demanda au professeur McGonagall de l'y accompagner.

« - Est-ce pour travailler ? demanda McGonagall sur le chemin.

- Oui et non, répondit Alice d'un ton léger. J'ai terminé celui que j'avais pris il y a une semaine. Et j'ai un devoir un peu compliqué sur les potions, et… »

Elle se tut.

McGonagall avait fait une drôle de tête à la mention du mot potions, mais elle s'était reprise aussi vite. Alice savait pourquoi. Elle pouvait aussi bien lui dire de laisser tomber son devoir, mais elle n'en fit rien. Dumbledore avait sans doute trouvé un remplaçant à son professeur le plus lâche, Stupidus le couard qui avait préféré fuir plutôt qu'obéir.

La jeune fille choisit trois livres et rendit celui qu'elle avait, que le professeur McGonagall reprit au nom de madame Pince, qui était en vacances. Puis la directrice de Gryffondor referma la bibliothèque et partit de son côté, sans doute vers la salle des professeurs, tandis qu'Alice remontait vers la maison des Serdaigle. Elle avait vraiment un devoir pénible à rendre, et elle se demandait si elle aurait assez de sources avec les deux livres qu'elle avait empruntés dans ce but.

C'était ce qu'on appelait un cas concret : quelles potions utiliserait-elle, si elle se trouvait dans telle ou telle situation ? C'était le genre de devoirs qu'elle trouvait le plus inutile. Franchement, comme si elle aurait le temps d'en fabriquer une, si une bestiole lui tombait dessus… Toutefois, elle avait quelques idées, et s'attela à son travail sans plus tarder. Même s'il n'y avait plus de prof de potions, il fallait quand même faire ce devoir.

Elle y passa trois heures.

Fatiguée et à cours d'idées, elle rangea ses affaires et monta dans sa chambre pour s'allonger un peu. Elle se laissa tomber sur son lit et roula sur le dos en poussant un grand soupir.

Quelque chose lui fit mal aux côtes, comme si elle s'était couchée sur un caillou, un gros caillou. Elle se souvint de quelque chose et fouilla dans ses poches, à la recherche du petit paquet grossier qu'elle avait reçu directement dans sa bûche au chocolat.

Allongée sur le dos, elle tenait cette boule de papier par le bout d'une ficelle. C'était curieux, il n'y avait rien d'écrit dessus, pas même son adresse, pas plus que celle de l'expéditeur. Qui d'autre que Gabriel pouvait lui envoyer quelque chose ? Elle pensa à cette peste de Rebecca et fit la grimace : et si c'était un objet ensorcelé et qu'en l'ouvrant, elle recevait en pleine figure un jus de pied empoisonné concocté spécialement pour elle par princesse Rebecruche ? C'était plus que probable, en plus c'était anonyme et la chouette était aussitôt repartie. Elle s'assit au bord du lit, les coudes aux genoux. Ouvre, ouvre pas ? Ouvre, ouvre pas ? Trop curieuse, elle défit la ficelle qui retenait avec minutie cet emballage rustique et ouvrit, du bout des doigts et à bout de bras, le visage tourné sur le côté pour se protéger.

Rien. Pas d'explosion, ni de mixture empoisonnée qui vous couvre de furoncles. Juste une pierre, ovale, mince et grande comme un œuf de caille. C'était de l'ambre, un peu plus foncé peut-être, et elle nota qu'elle avait la même couleur que ses yeux. C'était tout.

Elle prit la pierre dans le creux de sa main, faisant jouer ses reflets mordorés dans un des rares rayons de soleil de la saison. Elle se souvint d'avoir déjà lu quelque part dans un vieux bouquin que ces pierres-là étaient bienfaisantes, elles apaisaient leur porteur, donnaient de l'énergie et du courage pour surmonter les aléas de la vie. Qu'est-ce que cela cachait ? Pourquoi lui avoir envoyé cela ? Qui ?

Tant pis pour sa sieste. Elle descendit voir Hagrid ; il pourrait peut-être lui dire ce qu'il en pensait.

Heureusement il était là, en train de couper du bois, les pieds solidement campés dans la neige. En la voyant, il posa sa hache – qui était monstrueusement énorme – et vint vers elle, tout sourire.

« - Et bien, que me vaut ta visite ?

- J'ai besoin d'un conseil ! répondit-elle, avec le même sourire.

- Oh, me demander conseil à moi ? »

Il l'invita à entrer et commanda à sa porcelaine de bien vouloir préparer un bon thé à l'orange, qu'il n'avait pas trafiqué, cette fois.

Alice gratta la tête de Crockdur pendant dix bonnes minutes, puis s'assit à la table du maître de maison, face à lui. Elle aimait bien l'ambiance de sa maisonnette. C'était petit mais chaleureux, comme son propriétaire, sauf que lui était très grand. Elle avait tellement entendu parler de lui, en des termes si élogieux qu'elle se demandait comment il pouvait rester si humble, face aux autres. Elle savait qu'il avait pris part à la deuxième guerre contre Voldemort, et à la bataille de Poudlard. Elle aurait aimé qu'il lui en parle, mais elle se doutait que cela raviverait de douloureux souvenirs, alors elle préféra revenir à son ambre.

Lorsqu'elle sortit la pierre de sa poche, Hagrid ouvrit de grands yeux, comme si c'était la première fois qu'il en voyait une.

« Quel beau caillou ! » s'exclama-t-il, tout en servant le thé, évitant de justesse qu'un coup de tête de Crockdur ne lui fasse tout renverser sur ses genoux.

Alice la lui tendit, mais il refusa de la prendre.

«- Si c'est un sorcier qui te l'a envoyée, je ne peux pas la toucher, dit-il simplement.

- Mais je l'ai touchée, moi, fit Alice avec un air dégoûté.

- Ce n'est pas ce que j'ai voulu dire. C'est un porte-bonheur, un talisman, une amulette, un gri-gri, une…

- C'est bon, Hagrid, j'ai compris.

- Qui t'a envoyé ça ?

- Je n'en ai pas la moindre idée, figurez-vous. »

Hagrid hocha la tête en adoptant un air étonné qui donna à Alice envie de rire. Elle but une ou deux gorgées de ce thé délicieux et très chaud, puis revint sur la pierre.

« - Vous ne savez pas ce que c'est, alors, dit-elle, en se penchant un peu.

- Si, c'est de l'ambre, un bel ambre, qui a la couleur de tes yeux. Est-ce que tu…"

Il se tut et se pencha en avant comme quelqu'un qui va confier quelque chose de très secret.

« - Quoi ? Est-ce que je quoi ? demanda Alice, sa curiosité piquée.

- Tu as un admirateur secret ? »

Alice ne put s'empêcher d'éclater de rire en voyant sa tête, elle en rit même de bon cœur. Hagrid était vraiment trop drôle, tellement adorable. Elle décida de lui montrer le cadeau de Gabriel.

« Hagrid, mon admirateur secret m'a envoyé ça, tout à l'heure, » dit-elle en lui montrant le bijou qu'elle avait au cou.

Le demi-géant laissa échapper un sifflement d'admiration, qui la fit inexplicablement rougir.

« - C'est très joli ! fit-il en hochant encore une fois la tête, mais d'une autre manière. Mais si tu veux mon avis, enfin, si tu le veux vraiment…

- Oui ?

- Je ne m'y connais pas très bien, mais pour moi, cette pierre est un cadeau tout en finesse, délicat et… très flatteur pour toi.

- Je ne comprends pas… Pourquoi Gabriel aurait-il… »

Elle se tut aussitôt. Rougit encore plus. Rit bêtement. Elle avait dit le nom.

Ce fut au tour d'Hagrid d'éclater de rire, un bon rire franc bien tonitruant à faire trembler les vitres, devant la figure rougissante de son invitée. Mais il se moquait bien de savoir le nom de l'admirateur de la jeune fille. C'était charmant, cette jeunesse toujours si intimidée par les sentiments.

« Si tu veux toujours mon avis, ce n'est pas… Gabriel, qui t'a envoyé ça. C'est un présent très subtil, tu sais. »

Alice regarda la pierre, encore et encore, la faisant rouler dans sa main. Elle avait beau chercher, elle ne trouvait pas qui cela pouvait être. Cela aurait pu être un cadeau de son père, s'il était encore de ce monde. A cette pensée, son regard s'assombrit.

Hagrid le comprit et essaya de trouver quelque chose à dire.

« Tu veux que je te le monte en pendentif ? »

Elle leva la tête, surprise.

«- Mais, vous avez dit que vous ne pouviez pas y toucher, dit-elle d'un ton triste.

- Oui, et alors ? Tu veux ou pas ?

- Oui, bien sûr. »

Il attrapa son parapluie rose complètement incongru et l'abaissa en murmurant quelque chose dans un geste gracieux vers Alice, qui en fut toute étonnée. La pierre s'éleva au dessus de la table. S'y joignit un lien de fin cuir noir sorti de nulle part, solide et fleurant bon les herbes. Hagrid fit un nouveau geste souple et le lien s'insinua dans la matière soudain devenue fluide, pour y faire trois tours et revenir dans la main d'Alice.

« - Merci, Hagrid… murmura-t-elle, émue sans savoir pourquoi.

- Oh mais de rien, Alice ! Comme ça tu l'auras avec toi tout le temps.

- Mais, et si c'était un cadeau empoisonné ?

- Je ne pense pas. Ne te fais pas de soucis pour ça. Mets-le à ton cou, je te dis, c'est un porte-bonheur, ton caillou. »

Joignant le geste à la parole, Alice glissa le lien de cuir sous son opulente chevelure noire et le noua. La pierre descendait très bas sous la poitrine et elle tomba amoureuse de l'effet sur elle. Du bout de l'index, elle leva la pierre au niveau de ses yeux, pour la regarder.

« - Vous trouvez vraiment qu'ils sont de la même couleur ? demanda-t-elle en souriant, peu sûre d'elle.

- Si je te le dis ! Je n'avais encore jamais rencontré quelqu'un qui a des yeux comme les tiens. Celui ou celle qui t'a envoyé cela doit avoir un grand sens du détail, crois-moi.

- Peut-être… »

Elle était singulièrement troublée.

« - Bon, vous devez avoir des choses à faire, je vais vous laisser, fit-elle pour couper le silence qui s'était installé.

- Bah, juste du bois à couper. Tu peux rester, si tu veux. »

Alice passa donc le reste de l'après-midi avec Hagrid, jusqu'à la tombée de la nuit. Elle passa un très bon moment, il la fit beaucoup rire, il lui raconta plein d'histoires sur les animaux magiques, sa passion, et il lui permit de se changer les idées comme jamais depuis bien longtemps.

Il la raccompagna jusqu'à l'école, s'étant aperçu qu'à l'approche de la nuit, elle avait commencé à manifester son inquiétude. Elle lui avait souhaité la bonne nuit et promis de revenir l'embêter, ce à quoi il lui avait gaiement répondu qu'elle pouvait revenir quand elle voulait, pour lui poser toutes les questions possibles et imaginables.

A table, elle prit part à la conversation, sous l'œil bienveillant de Dumbledore. Cela lui faisait plaisir de la voir ainsi, il pensa que la compagnie d'Hagrid était un bon remède finalement. C'était à étudier, pour les jours de déprime des élèves.

Au moins, malgré son caractère lunatique, Alice savait ce qui était mieux pour elle choisir entre rester seule dans son coin à broyer du noir, ou venir vers les autres et parler avec eux… Il n'y avait qu'un pas.

Le nouvel an passa, puis les vacances s'achevèrent, puis leur succéda la rentrée.

L'attaque des vacances n'avait pas été ébruitée, le jeune élève qui en avait été victime n'en avait gardé aucun souvenir – comme par enchantement. Il valait mieux que certaines choses restent cachées, pour le bien de tous.

Le premier cours de la journée arriva, sans qu'Alice ait pu voir Gabriel. Par manque de chance, ce premier cours était un cours de potions, mais par chance, comme Snape était parti, ce serait un autre professeur qui le remplacerait. Les commentaires allaient bon train parmi les élèves, les paris les plus fous étaient ouverts.

Gabriel arriva après elle et s'assit en silence à sa gauche, comme d'habitude. Il lui glissa un « bonjour » dans l'oreille, auquel elle répondit timidement, sans s'apercevoir que deux yeux haineux la fixaient, plantés dans leur tête pleine de méchanceté.

« - Le prof est en retard, fit remarquer un grand type brun, devant.

- Bah, il est peut-être malade ! suggéra un autre sur un ton railleur.

- Lui ? Tu rigoles ! fit un autre, qui avait les pieds sur son bureau, à l'aise.

- Ou alors, il n'a plus envie de revenir parce qu'il s'est trouvé une bonne femme !

- Avec sa tronche ? Ah ah ah, la pauvre !

- Arrêtez, intervint alors Estella, la préfète. Taisez-vous un peu ! »

Comme pour ajouter un côté autoritaire à son injonction, la porte s'ouvrit à la volée pour laisser passer le seul et unique professeur de potions, Severus Snape lui-même, qui évita la porte qui revenait sur lui et s'avança résolument vers le fond de la salle de classe, un air indéfinissable collé sur le visage.

Alice n'en croyait pas ses yeux. Comment cela pouvait être possible ? Il était parti ! Elle l'avait entendu le crier à la face de Dumbledore, elle le lui avait elle-même dit. Elle n'y comprenait rien. Soit il était vraiment là, soit un autre professeur avait bu du Polynectar pour prendre son apparence – elle grimaça en pensant au malheureux qui avait dû boire ça, avec un cheveu de Snape dedans, quelle horreur !

« Ôtez vos pieds de cette table, Orson. »

Non, ce ne pouvait être une autre personne. Il était impossible d'imiter un type comme lui à la perfection.

« Mademoiselle Snape doit être victime d'un Petrificus Totalus, » fit la voix du maitre des potions, fidèle à lui-même, avec ses inflexions si particulières.

Il y eut quelques rires, qui s'éteignirent bien vite.

Alice, qui donnait en effet l'impression d'être figée, regarda le professeur de travers, accompagnant son regard d'un petit sourire mesquin, lui prouvant qu'elle n'était absolument pas sous l'emprise d'un sort d'immobilisation. Il tourna alors le dos à l'assemblée et alla s'asseoir à son bureau, où il prit sa plume et son habituel parchemin.

« Ah, oui, vous aviez un devoir à me rendre, fit-il sur un ton lugubre. A la fin du cours, vous viendrez le déposer sur mon bureau. »

Puis s'ensuivit un cours ennuyeux, comme les autres, exactement comme les autres. Le doute n'était plus permis, ce vieil arrogant était bel et bien revenu à Poudlard.

A la fin du cours, les élèves rendirent leur devoir. Alice y alla la dernière, parce que tout le monde lui était passé devant, alors que justement, elle voulait se faufiler entre deux et vite se sauver. Elle avait peur que le prof ne la rappelle, comme il en avait pris l'habitude. Mais elle posa son parchemin et il ne la rappela pas le moins du monde. Ce fut à peine s'il la remarqua quand elle lui laissa son devoir.

Une fois sortie du cachot, elle fut attaquée par Gabriel, qui était bien mignon, tout rougissant. Il portait bien son nom, celui-là, avec ses grands yeux bleus et ses cheveux blonds et bouclés. Il l'entraîna vers le prochain cours, qui était d'ailleurs un cours d'histoire de la magie, où il allait sûrement être question de la révolte des Gobelins.

« - Tu déjeunes à côté de moi, à midi ? demandait Gabriel, entre autres, sur le chemin.

- Oui.

- Tu as eu mon hibou ?

- Oui.

- Et… Heu, ça t'a plu ?

- Oui ! »

Il était gentil, prévenant. Il était drôle. Il la faisait rire, lui aussi. Elle l'aimait bien. Ils s'entendaient bien, tous les deux. Finalement, peut-être se laisserait-elle convaincre d'aller un petit peu plus loin.

Ce n'était pas du goût de Rebecca Sheller, bien entendu. Celle-ci, en les voyant s'asseoir ensemble au cours du professeur Binns, se promit de régler son compte à cette petite traînée, avant la fin de la semaine. Elle avait potassé cela pendant les vacances. Elle n'arrivait pas à croire qu'une fillette aussi insignifiante, qui plus est une sale Sang-de-Bourbe, ait pu lui couper l'herbe sous le pied. Elle avait même songé à lui envoyer un hibou porteur pour lui souhaiter ses bons vœux, avec un petit cadeau empoisonné, mais elle avait eu peur que cela ne vienne aux oreilles du directeur, puis à celles de ses parents – de son père, surtout. Oh, elle n'abandonnerait pas si facilement. Et puis, si elle n'y arrivait pas seule, elle pourrait aller demander des conseils à ses copines, ou aller pleurer son malheur dans le giron compatissant de la prof de Défense, qui avait l'air d'en connaitre un brin sur les hommes.

Par manque de chance pour elle, Alice et Gabriel passaient leur temps ensemble, que ce soit en cours, pendant les repas, les temps libres, même pour les travaux pratiques du professeur McGonagall, qui les regardait toujours avec bienveillance.

Rebecca ne pouvait plus les supporter, leur seule vue lui donnait des crampes d'estomac, elle avait envie de se jeter sur cette fille stupide pour lui arracher ses stupides yeux couleur pastille au miel pour la toux. Elle la haïssait, c'était viscéral. Elle passait des heures à les espionner, pratiquement, ses trois acolytes collées à ses basques. Pendant ce temps, elle élaborait le scénario qui lui permettrait de remettre sa rivale à sa place.

Il s'écoula trois semaines, avant que le moment opportun ne se présente.

Il avait bien neigé, ce jour-là. En fin d'après-midi, il y avait un cours de botanique, suivi d'un cours de runes. Il suffisait à Rebecca d'attraper la petite peste et de l'attirer dans un coin, derrière un bosquet d'arbres bien touffus. Une de ses amies viendrait avec elle, les autres s'occuperaient de Gabriel Waters, histoire de le distraire. C'était parfait, elles avaient même vérifié plusieurs fois que l'endroit choisi était l'idéal, il ne restait plus qu'à attendre le moment propice.

Après deux heures de cours de métamorphose, les élèves de sixième année se rendirent en cours de botanique. A la fin du cours, pendant lequel le professeur Longbottom avait honoré sa réputation de tête en l'air en laissant s'échapper une espèce de champignon galopeur - à ne surtout pas laisser s'enfuir, avait-il dit en préambule - la classe partit retrouver le cours de runes dispensé par "le plus beau prof du monde", si l'on s'en tenait aux dires des filles de toutes les classes de l'école. Cours de runes qui fut annulé au dernier moment, car le professeur était indisponible, et qui fut remplacé par un cours de potions. Le retard monstrueux pris par la classe de sixième année lui avait valu un petit surplus de potions, l'absence du professeur Phines tombait donc à point nommé.

Juri et Elisabeth se glissèrent auprès de Gabriel, pour lui demander conseil sur des choses qu'elles n'avaient pas comprises, et Rebecca, flanquée d'Emma, fit clairement comprendre à Alice qu'elle avait tout intérêt à les suivre, et en silence.

Celle-ci obtempéra. Elle savait que cela n'allait pas être une discussion sympathique entre bonnes copines, elle était donc prête à se défendre, quitte à se retrouver en retenue après. Elle avait le souvenir d'une Rebecca sous l'emprise d'un sort impardonnable, elle n'avait pas peur de se servir de la magie contre elle, tant pis pour les suites éventuelles.

L'endroit choisi par les filles était désert, comme par hasard. Elles n'avaient que quelques minutes avant le début du prochain cours. Rebecca poussa alors Alice derrière le bosquet, contre le mur. Elle se tenait bien droite, rayonnant de toute sa fierté de belle fille qui se sait supérieure en tout.

« - J'ai deux ou trois choses à te dire, sans famille, commença-t-elle en posant la main sur le mur, près du visage d'Alice.

- Dépêche-toi, alors, fit Alice en la regardant bien en face.

- Tu ne devrais pas jouer les fanfaronnes, Sang-de-Bourbe. Je ne t'aime pas. Je ferai tout pour que tu reprennes ta place de déchet, parmi les autres déchets de cette école, ou parmi les moldus.

- Tu parles comme un vrai Serpentard.

- Et toi, tu parles comme si tu croyais avoir de la valeur. »

Alice avait déjà entendu cela, mais la personne qui avait prononcé ces mots avait été mille fois plus blessante que Rebecca, qui était ridicule à côté. Ce n'était toutefois pas pour l'insulter qu'elle l'avait coincée ici, c'était évident.

« Tu vas arrêter de tourner autour de Gabriel. »

Alice réprima un gloussement. Oui, Rebecca était ridicule.

« - Des menaces ? Tu n'es pas très effrayante, fit-elle. Je fréquente les amis que je veux, tu n'as pas à me l'interdire.

- Tu salis le nom de sa famille. Les Sang-de-Bourbe de ton espèce n'ont pas à fréquenter de vrais sorciers ! Tu vas arrêter ton cirque sinon il va t'arriver des bricoles ! »

Était-elle consciente de la laideur que prenait son visage, lorsque sa haine s'exprimait ? Elle méprisait tant sa condition de née-moldue que cela tournait à l'obsession. Alice se demanda bien pourquoi elle réagissait aussi exagérément. Elle-même n'était pas la seule à venir d'une famille de moldus, il suffisait de prendre le cas d'Elisabeth, la copine de Rebecca, ses parents étaient des moldus, non ? Pourquoi elle, alors ? Parce qu'elle « tournait autour de Gabriel » ? C'était donc là, le prétexte de Rebecca : la jalousie ? C'était vraiment pathétique.

Le sourire affligé qu'elle fit rendit Rebecca folle de rage.

« Tu vas voir un peu ce qu'il en coûte de rire de moi ! » s'exclama la jeune fille, furieuse.

Elle avait sorti de sa poche un couteau de peintre, ceux qu'on utilise pour la peinture à l'huile, un comme celui qu'Alice utilisait pour ses sortilèges. Elle le leva près du visage de la jeune fille, qui se demandait ce qu'elle allait faire avec ça et surtout, frémit en reconnaissant son couteau à peinture.

« Tu feras moins la fière, après ça, petite pétasse bourbeuse… »

Quoi ? Après quoi ? Qu'est-ce qu'elle voulait ?

« Arrête, Rebecca ! s'écria Alice, qui commençait à comprendre. Pose ça. »

Mais Rebecca ne posa rien du tout. Elle fut suffisamment rapide et adroite pour qu'Alice ne puisse rien faire.

Le couteau la frappa deux fois au visage, imprimant un trait profond sur chacune de ses joues, et la laissant avec uniquement la douleur de l'humiliation.

Rebecca essuya la lame sur la robe de sorcier de sa victime et recula d'un pas, comme pour admirer l'œuvre de l'artiste. Elle laissa tomber le couteau dans la neige dans un geste de provocation et émit un petit rire satisfait.

« Tu garderas ce souvenir de moi, fit-elle fièrement. Comme ça, en te voyant dans la glace, tu te rappelleras que tu aurais dû m'écouter. »

Elles la plantèrent là, abasourdie, le visage dégouttant de sang.

Elle mit un certain temps à réagir, avant de comprendre ce qui venait de se passer. Elle passa les mains sur son visage, vit le sang dessus et sur la neige, par terre. Elle se mit à chercher un mouchoir dans ses poches, et le pressa sur l'une des blessures, puis sur l'autre. Cela n'arrêtait pas de saigner. Elle déchira le mouchoir en deux, et posa les morceaux sur ses joues pour essayer de calmer l'écoulement.

Sans chercher à comprendre, elle ramassa le couteau et courut se réfugier sous le saule où elle s'isolait toujours pour lire, parce qu'il l'abritait de la neige et des importuns. Elle s'assit sur le banc de pierre et resta là, à essayer d'arrêter le sang de couler, hébétée, incapable de comprendre, luttant contre les larmes.

De son côté, Rebecca Sheller exultait. Elle avait enfin trouvé comment dominer ce déchet de sorcière de pacotille. Elle débarqua en cours avec un sourire éclatant de fierté, lançant d'incessantes œillades vers Gabriel, qui s'inquiétait plutôt de l'absence d'Alice et qui le montrait bien malgré lui.

Il n'était pas le seul à avoir remarqué qu'il manquait un élève.

« Quelqu'un aurait-il l'obligeance de me dire où se trouve Alice Snape ? »

La question présentait surtout de l'agacement. Le maître des potions n'admettait aucune absence non justifiée. Tous les cours étaient obligatoires, le sien compris, c'était bien précisé dans le règlement, quand bien même c'était un cours de remplacement ponctuel et qu'il n'était pas plus enchanté qu'eux d'être là.

« Personne ? »

Le sourire satisfait de Sheller l'agaçait prodigieusement. Il en prit note et s'approcha du premier rang d'un pas tranquille, presque désinvolte.

Il passa le bout de ses doigts sur le bord de la grande table derrière laquelle se trouvait la rangée d'élèves, et regarda sa main d'un air faussement étonné.

« Cela fait longtemps que cette pièce n'a pas reçu un bon coup de balai. Voyons… Mesdemoiselles Sheller, O'Flaherty, Takeda et Leonhart, vous viendrez me voir à la fin du cours, » fit-il en frottant ses doigts entre eux, faisant mine d'en enlever la poussière, ignorant délibérément les murmures réprobateurs naissants.

Devant les mines déconfites des quatre élèves désignées, il parut satisfait.

Il termina son cours presque en s'amusant, il leur fit même l'honneur de leur apprendre une nouvelle formule de potion, et les lâcha sans leur donner de travail, parce qu'en trois semaines, il avait pris bien trop de retard. Il n'avait pas prévu de remettre les pieds à l'école, mais... Comme aucun devoir n'était corrigé, il prendrait le temps de le faire plus tard.

Lorsque les quatre inséparables princesses se présentèrent, il les chargea de nettoyer le cachot, de fond en combles, sans avoir recours à la magie : chiffons, plumeaux, balais et huile de coude. Il ramassa les baguettes magiques, sans se soucier des cris de protestation.

« - Vous les récupèrerez quand vous aurez fini, dans la salle des professeurs, dit-il seulement, imperturbable.

- Vous n'avez pas le droit ! lança Rebecca, furieuse.

- Ah non ? Et qu'est-ce qui m'en empêche ?

- Je le dirai à mon père.

- Mais faites donc. En attendant, je vous conseille d'obéir, si vous ne voulez pas que je mette le nez dans certaines de vos affaires. »

Rebecca pâlit, glacée. Elle avait le pressentiment que le noiraud se doutait de quelque chose. Elle ne l'aimait pas du tout, elle avait toujours l'impression qu'il pouvait voir dans l'esprit des gens, rien qu'en les fixant dans les yeux. Non, elle n'aimait pas ce type mystérieux, qui vous désarmait d'un regard et vous ôtait toute envie de rébellion. Elle ne manquerait pas de parler à son père du traitement que ce bâtard osait lui infliger, à elle.

Snape les laissa se débrouiller avec la poussière et les araignées. Il avait simplement supposé que ces petites gourdes étaient à l'origine de l'absence de la protégée de Dumbledore. Ce n'était pas à lui de s'en occuper, mais puisque cela s'était passé pendant son cours, il se devait d'y aller.

Mais où et dans quel état allait-il la ramasser, encore ?

Il lui fut étonnamment facile de retrouver le chemin. Avant de venir en cours de potions, les élèves de sixième année avaient eu cours avec Longbottom. S'ils avaient eu cours de runes comme prévu, il n'aurait rien su de tout cela. En attendant, il suffisait de suivre les traces de pas dans la neige, qui menaient à une bifurcation. Trois personnes étaient allées par là, à l'opposé des autres. Leurs traces arrivaient à un gros buisson épais, et derrière le buisson, la neige avait été piétinée. Il y avait… du sang ?

Et ces pas, où allaient-ils ? Quelqu'un avait couru, loin de l'endroit où il était. Plus d'une heure s'était écoulée. Où avait-elle pu aller ? Pourquoi ces gouttes de sang ? Qu'est-ce qu'il y avait de si malsain dans le cerveau de Rebecca Sheller, pour la pousser à faire ça ?

Il suivit ces nouvelles traces de pas et finit par arriver devant un saule, dont les branches retombaient jusqu'au sol et qui, malgré l'hiver et la neige, étaient couvertes d'un feuillage épais, cachant à la vue d'autrui quiconque y entrait. Alors, il entra, poussant le rideau de feuilles, et il la trouva, assise sur son banc, toute seule, comme à chaque fois.

« Mais qu'est-ce que vous faites ici ? »

Comme elle lui tournait le dos, elle ne l'avait pas vu, alors elle sursauta, mais ne se retourna pas.

Elle maudit la présence de ce traître et regretta qu'il l'ait trouvée. Elle n'avait pas pensé à effacer ses traces de pas. Elle ne voulait surtout pas qu'il la voit dans cet état, pas lui. Elle aurait trop honte, après cela, elle en avait assez qu'il lui tombe dessus à chaque fois qu'elle avait des ennuis. Après, il disait qu'elle se fourrait tout le temps dans ses pattes, mais il faisait tout pour ne pas la laisser tranquille, il était toujours sur sa route, caché dans l'ombre ou en pleine lumière, à croire qu'il la cherchait.

« Je pourrais vous retourner la question, » fit-elle, d'une voix étonnamment claire.

Elle pensa qu'en fait, elle aurait mieux fait de courir chez Hagrid. Lui, au moins, l'aurait soignée et dorlotée avant de la ramener, peut-être à l'infirmerie, où madame Pomfrey se serait occupée d'elle, sans poser de questions.

« Vous avez séché mon cours, » reprit Snape, toujours planté derrière elle.

Évidemment !

« - Je n'ai pas séché votre cours, professeur, répondit Alice. J'ai séché le cours de runes.

- Ne jouez pas au plus fin avec moi. Vous allez me suivre et m'expliquer ce qui s'est passé, et pourquoi vous continuez à me manquer de respect.

- Non.

- Non ? »

Mais, sacré nom d'un morceau de charbon, pourquoi s'évertuait-elle tant à lui tenir tête ? De tous les élèves auxquels il enseignait, elle était la seule à lui parler ainsi. Elle ne cessait de lui manquer de respect, il n'avait jamais vu autant d'indiscipline - sauf chez certains Gryffondor, des années auparavant. Elle ne valait pas mieux que les quatre qui faisaient le ménage dans sa classe.

En s'avançant, il vit ses mains et le mouchoir déchiré et couvert de sang. Mais qu'est-ce qu'elle avait, à la fin ?

Cette fois, il se planta devant elle et se mit à se demander s'il n'était pas sous l'emprise d'une illusion.

« Qu'est-ce que ça veut dire ? »

Elle gardait la tête obstinément baissée, mais il pouvait parfaitement voir les blessures profondes qu'elle avait au visage.

Il comprenait mieux, à présent. Il était abasourdi. Il pouvait aller jusqu'à tolérer les blagues idiotes destinées à vexer, il était lui-même le premier à prendre plaisir à humilier les autres, mais cela, c'était une chose qu'il ne pouvait admettre. Il avait par deux fois levé la main sur elle, dont une fois sous le coup de la colère, mais l'état dans lequel elle était, c'était inacceptable. Il était interdit d'infliger des blessures de ce genre, même à la pire des loques humaines. Il réprima un vieux souvenir en frissonnant, son dos le brûlant inexplicablement. Il toussota.

« - Je ne pouvais pas assister à un cours avec cette tête, dit Alice avec force, comme pour lui reprocher ce qu'elle avait subi.

- Qui vous a fait ça ?

- Quelle importance ? C'est fait, maintenant. Et puis, je ne suis qu'une petite ignorante, tout juste capable de se mettre dans des situations impossibles, c'est vous qui l'avez dit, non ? Alors laissez-moi tranquille. Je peux me débrouiller sans vous. »

Sans relever l'allusion faite à ces paroles qu'il avait prononcées, en effet, il s'assit à côté d'elle sur le banc, les mains posées sur les genoux.

« - Curieusement, quoi que je fasse, il y a toujours quelque chose qui fait que je me retrouve à vous sortir d'un mauvais pas, dit-il calmement, avec un brin de sarcasme.

- Ah, parce que vous estimez m'avoir sortie d'un mauvais pas ? Vous êtes un peu trop sûr de vous…

- Faites-moi voir ces blessures.

- Je vous interdis de me toucher !

- Et bien alors, restez là et videz-vous de votre sang. »

Elle aurait vraiment apprécié d'être seule, mais non, il restait là, assis sur le banc, aussi silencieux et immuable qu'une antique pierre tombale. Elle trouva la comparaison sympathique. Ci-gît Stupidus, nous regrettons ses blagues désopilantes. Elle ne parvint pas à se faire sourire, malgré tout.

Elle ruminait sa rancœur lorsqu'elle remarqua qu'il avait levé la main pour toucher son visage abîmé, malgré son interdiction. Elle lui lança un regard courroucé qui se passait de mots, et se pencha sur le côté pour ne pas qu'il la touche.

« - Vous êtes sourd ? ajouta-t-elle quand même entre ses dents. Je ne vous permets pas de me toucher.

- Avec quoi vous a-t-elle blessée ? »

Elle parut surprise. Qu'avait-il dit ?

« - Elle ? Comment ça, elle ? fit-elle, essayant de donner le change.

- Ne me prenez pas pour un murloc de six semaines. Je suis sûr d'avoir bien fait, en mettant les quatre parfaites sorcières au ménage.

- Les quatre parfaites sorcières ? Au ménage ? »

Elle n'y comprenait rien, mais il savait apparemment très bien de quoi il parlait. Formidable, des énigmes.

« - Bon, laissez-moi voir cela, maintenant, insistait-il.

- Je vous ai dit non, il me semble. »

Elle le trouvait pénible.

« - Vous êtes sacrément bornée.

- Je ne vois pas ce que ça peut vous faire.

- Dumbledore imagine que vous avez de grandes dispositions, pour certaines choses. »

Ce disant, il s'était adossé au tronc de l'arbre, mine de rien. Au grand dam d'Alice, son grand ennemi avait l'air de s'incruster pour de bon. En plus, il se mettait à lui parler, comme si elle en avait quelque chose à faire de ses révélations.

« - C'est fantastique, dit-elle d'un ton détaché.

- Moi, je continue à vous trouver immature et très douée pour les catastrophes.

- Où voulez-vous en venir, à la fin ?

- Montrez-moi votre visage. »

Il devenait vraiment lourd. Il ne pouvait pas s'en aller, non ? Pourquoi est-ce qu'il insistait autant ? Il n'était pas guérisseur, aux dernières nouvelles. Il avait peut-être envie de se moquer d'elle, parce qu'elle devait avoir fière allure avec sa figure à moitié couverte de sang séché, sans doute. Oui, voilà, c'était la bonne formulation : l'arrogante Alice avait fière allure, presque défigurée par une rivale de pacotille.

« - Mais enfin, pourquoi ?! s'exclama-t-elle, excédée.

- D'après le peu que j'en vois, je peux peut-être arranger cela.

- Arranger ? Arranger ! »

Il la prenait pour un vieux portrait à restaurer ? Oh, elle en aurait pleuré, si elle en avait eu la force.

Et puis, ce comportement ne lui ressemblait pas. Normalement, il aurait dû venir la chercher manu militari pour l'emmener se répandre en explications devant Dumbledore pour avoir séché un cours. Il aurait dû lui retirer au moins quinze points. Il aurait dû lui passer un savon mémorable et la traiter d'incapable, bla bla bla, nulle, bla bla bla, honte de l'école, bla bla bla, gamine.

Elle songea encore une fois à un prof qui aurait bu du Polynectar. Mais il fallait être fou, pour vouloir se faire passer pour ce professeur.

« Vous êtes déguisé, non ? »

Il coula vers elle un regard du genre de ceux qui se passent de commentaires. Ses regards noirs.

« Je vous soupçonne d'être quelqu'un déguisé en vous, quoiqu'il faudrait avoir perdu la raison, mais… »

Elle se tut, sans baisser les yeux devant ceux qui la fusillaient sur place.

« Pourquoi vous êtes revenu ? »

Il haussa les épaules.

« C'est mon affaire. »

Elle haussa les épaules à son tour.

Ils établissaient un dialogue de sourds dont on pouvait se demander pourquoi il avait lieu, et ce qu'il amènerait.

« Alors, veuillez avoir l'extrême obligeance de quitter cet endroit, et de me laisser tranquille. »

Elle avait parlé dans le vent. Il ne bougea pas.

« Bon… » soupira Alice, résignée.

Elle se leva.

« C'est moi qui m'en vais, alors, » dit-elle.

A ce moment-là, ses plaies se remirent à saigner, à grosses gouttes, pour une raison inconnue, puisque cela faisait presque une heure que le flot s'était tari. Alice se sentait franchement démoralisée, en plus, ses bouts de mouchoir étaient complètement saturés de sang.

Elle vit alors le professeur qu'elle détestait le plus lui tendre ce qui ressemblait à un mouchoir d'une infinie blancheur. Cela aurait pu être drôle, dans d'autres circonstances, mais là, ça ne l'était pas du tout. Elle se retenait de pleurer, elle n'aimait pas cela du tout et elle lui avait pris le mouchoir.

« Je n'aime pas cela du tout ! » s'écria-t-elle, faisant écho à sa pensée.

Comme elle restait sans rien faire, il se leva à son tour, lui reprit le mouchoir des mains et commença à tamponner doucement les gouttes de sang, qui coulaient comme si les blessures étaient fraîches de l'instant.

« - Arrêtez ça, ce n'est pas normal, dit encore Alice entre ses dents, troublée, les yeux obstinément baissés.

- Ne montez pas sur vos grands chevaux, fit Snape sèchement. Avec quoi vous a-t-elle fait cela ? »

Résignée, elle soupira. Elle n'arrivait pourtant pas à regarder devant elle, elle s'était mise à fixer le feuillage mouvant du saule, au dessus de leur tête.

« Un couteau de peintre, » répondit-elle aussi sèchement.

Elle sortit le dit couteau de sous sa robe de sorcier et le lui présenta, posé sur le plat de la main.

Il leva les sourcils, réellement étonné. Curieux, comme arme, ça, un couteau de peintre. Il le lui prit des mains et le fit disparaitre dans une poche.

« Vous allez garder de belles marques, » fit-il remarquer gracieusement.

Vexée, Alice recula, les mains sur ses joues collantes de sang.

« - Vous êtes ignoble !

- Doutez-vous encore que ce soit vraiment moi ?

- C'est à se le demander ! Si ça se trouve, la mère Bathory vous a jeté un sort qui vous rend tout gentil, là. »

En le voyant reprendre son habituel faciès peu engageant, elle pensa qu'elle n'aurait pas dû dire cela. Il allait se mettre dans une de ses colères à la Stupidus et l'admonester en la plaçant plus bas que terre, comme il savait si bien le faire.

Alice savait qu'il ne fallait pas prononcer certains mots devant lui, comme Bathory, ou gentil, par exemple, encore moins les deux en même temps.

« Maintenant, vous allez me suivre et vous avez intérêt à obéir, sinon je vous promets que vous allez le regretter, » lui dit-il de façon glaciale.

Elle ne put qu'obtempérer. Elle n'avait pas envie de se retrouver devant le directeur pour lui expliquer certains détails concernant des filles de sa classe, et surtout, pour quelle raison elle arborait deux belles balafres bien fraiches sur le visage. Elle ne savait pas non plus ce qui l'attendait, mais ça ne pourrait pas être pire que cette conversation ridicule sous le saule. Elle ne savait plus que penser. Cette espèce de gentillesse, de la part de Snape, était trop… choquante ? Inhabituelle ? Contre-nature ? Elle ne savait même pas quel mot employer.

Toutefois, elle se retrouva dans son bureau, vraiment très très mal à l'aise.

« Asseyez-vous là, » jeta-t-il en lui montrant une chaise devant une grande table de bois massif, couverte de fioles et autres alambics et chaudrons.

Cette pièce était l'antre parfait pour la composition de potions en tout genre. C'était l'endroit idéal pour les gens qui aimaient rester seuls, coupés du monde. Cela correspondait précisément à l'idée qu'elle aurait pu se faire de l'endroit où il vivait, si encore cela avait de l'intérêt pour elle.

Alors qu'elle regardait tout autour d'elle, remarquant par ailleurs le désordre du matériel cassé et le miroir brisé posé sur un meuble, contre le mur, le maître des lieux ne faisait plus du tout attention à elle, plongé dans l'élaboration d'une potion, apparemment.

Cela lui prit dix bonnes minutes, pendant lesquelles Alice s'abstint de tout commentaire, trop occupée à tenir ses pansements sur ses blessures. Puis il vint se planter devant elle et lui tendit un gobelet, rempli d'un liquide qui fumait encore, inodore et d'une drôle de couleur, d'un marron opaque laiteux, comme un chocolat au lait bien trop dilué.

« Buvez. »

Elle les regarda tour à tour, le gobelet puis le professeur, d'un air méfiant.

« Buvez, répéta-t-il. Vous m'insupportez d'une façon incroyable, mais de là à vouloir vous empoisonner… »

Sa franchise était louable, mais elle n'avait tout de même pas confiance. Et puis, elle n'aimait pas tellement cette façon qu'il avait de la regarder de toute sa hauteur, comme s'il cherchait à exprimer la domination du professeur érudit sur l'élève ignorant.

« C'est quoi ? » fit-elle avec un semblant de désinvolture, prenant le gobelet.

Il soupira, fatigué par ses questions.

« C'est une potion de cicatrisation. Alors vous la buvez et vous attendez. »

Elle avait toujours cet air méfiant.

« Si vous préférez rester avec cette figure, je peux arranger cela, il me suffit de jeter la potion. »

Il tendit la main pour reprendre le gobelet, l'air très sérieux. Si elle n'obéissait pas, il mettrait ses paroles à exécution, sans que cela ne le gêne le moins du monde. Il aurait juste gâché quelques ingrédients pour elle.

Elle ramena le gobelet vers elle, le protégeant de la main, de peur qu'il ne joigne le geste à la parole, puis se leva, but quelques gorgées, tout en faisant quelques pas pour s'éloigner de lui.

« C'est infect ! » s'exclama-t-elle.

Elle fit une grimace de dégoût. Mais il y avait quoi, là-dedans ? Du rat crevé avec un peu de moisissure, mélangé à du jus de pieds, et ajouté à cela, un peu de menthe et des racines de cheveux sales ?

Elle n'eut pas vraiment le temps de s'attarder sur l'éventuelle vraie composition de la potion, chose qu'elle aurait aisément pu faire, car elle fut bientôt prise de douleurs dans tout le corps, et ses blessures la démangeaient soudain atrocement. Le chien ! Il l'avait bel et bien empoisonnée, oui ! Elle allait mourir, parce qu'elle lui avait fait confiance, elle allait mourir dans d'atroces souffrances, et on retrouverait son corps tout tordu dans un buisson, il accuserait Rebecca ou Bathory, il se serait débarrassé d'elle en un clin d'œil, il était revenu à l'école pour la supprimer, parce qu'elle avait le même nom que lui, et parce qu'elle n'avait pas su rester à sa place.

Toutefois, comme elle oscillait dangereusement en racontant n'importe quoi à demi-mot, Snape ne trouva rien d'autre à faire que de l'aider à s'allonger, le temps que les effets indésirables s'estompent. Il connaissait bien ces effets, c'était un sale moment à passer, mais le résultat valait bien quelques longues minutes de souffrance et de délire. Il avait estimé ne pas avoir besoin de recourir à son sort de soin, uniquement parce qu'il trouvait gênante la proximité que cela aurait engendré, déjà que c'était dangereux d'être seul avec une élève dans une pièce fermée... Qu'avait-il donc dans la tête, par les sourcils de Merlin ?

Il l'avait amenée jusqu'à une espèce de vieille liseuse, la tenant par l'épaule. Elle, complètement perdue dans ses délires, embrouillée par les vapeurs de la potion, s'accrochait désespérément à lui. Elle ne voulut pas s'asseoir. Il aurait bien aimé qu'elle le lâche mais elle était agrippée à son bras, si bien qu'il dut s'asseoir pour qu'elle accepte de s'allonger, allant jusqu'à la laisser poser sa tête contre ses cuisses alors qu'elle se mettait en chien de fusil.

Maintenant, il avait l'air parfaitement ridicule. Si avec cela, il ne regagnait pas quelques lettres de noblesse auprès du doyen...

Au bout d'un moment, elle cessa de trembler. La douleur avait disparu, comme l'impression épouvantable d'avoir eu des milliers d'aiguilles qui travaillaient dans la chair de son visage, comme celle d'un courant électrique trop fort courant dans chacune de ses veines. Mais elle se sentait bien, maintenant. Elle aurait bien dormi un peu, mais c'était impossible, elle n'avait pas le droit d'être ici, elle n'avait même pas le droit de penser qu'elle se sentait bien, à cet instant.

Roulée en boule sur cette vieille liseuse inconfortable, les mains croisées contre sa poitrine, elle ouvrit les yeux, à travers les mèches de ses cheveux noirs qui avaient glissé sur son visage.

Ses cheveux noirs…

« Pourquoi vous avez fait ça ? » demanda-t-elle doucement, étrangement lasse.

Elle sentit les mèches de cheveux qui barraient lourdement son visage glisser derrière son oreille. Elle n'était plus cachée, maintenant, et elle regretta leur barrière protectrice.

« Il n'y a plus rien. »

Il avait joliment éludé la question.

Elle porta les doigts à sa joue et la toucha : la peau était lisse, il n'y avait plus aucune trace.

Elle se sentit alors infiniment troublée. Elle se redressa en prenant grand soin de ne pas s'appuyer sur lui, mit une certaine distance entre eux et resta assise un moment, à essayer de remettre ses idées en place. Elle n'aimait pas l'impression qui l'envahissait. Elle la craignait.

Et puis…

« Où est ma baguette ? » demanda-t-elle soudain, effrayée.

Il lui montra qu'il l'avait à la main et la lui rendit.

« Je l'ai enlevée de vos cheveux, parce qu'elle me... gênait. »

Il se tut et regarda en l'air, soudain absorbé par la contemplation du vieux lustre à chandelles poussiéreux.

Là, Alice pouffa, puis éclata de rire. Un rire sincèrement amusé, cristallin, merveilleux à entendre. Ah non, c'était trop drôle, vraiment. Elle en pleurait. La tension accumulée depuis l'agression de Rebecca se dissolvait enfin, grâce à la remarque légère qu'il venait de faire.

« Je suis désolée… » bafouilla-t-elle entre deux hoquets, pour reprendre de plus belle.

Elle essuya ses larmes de rire et inspira une ou deux fois, pour retrouver son calme. Elle avait mal aux côtes d'avoir tant ri.

« - Je suis sûre que vous n'êtes pas le vrai, fit-elle, gloussant encore un peu, mais parvenant à se maîtriser.

- Pourquoi la mettez-vous dans vos cheveux ? demanda-t-il comme ça, toujours en regardant le plafond. C'est le meilleur moyen de la perdre.

- C'est une vieille habitude que j'ai depuis que je suis entrée à l'école. »

Et puis, comme si la conversation n'avait plus aucun intérêt pour lui, il se leva.

« J'ai des élèves à libérer de leur corvée, » fit-il en repartant vers la grande table couverte de fioles.

Cela voulait dire que la cérémonie de guérison était finie.

Alice trouvait cela troublant, quand même. Elle se retrouvait dans les couloirs pour remonter vers sa tour, espérant y trouver Gabriel, et elle était partie sans même dire merci. Elle n'aurait jamais pu, et de toute façon, lui aussi était parti de son côté, sans un mot de plus, lui non plus.

Cela restait un moment particulier, qu'elle ne saurait expliquer. Jamais elle ne pourrait exposer son trouble à qui que ce soit, elle ne pourrait plus y penser sans laisser ses pensées se perdre dans les dédales de l'inconcevable.

Lorsqu'elle retrouva Gabriel dans la salle commune des Serdaigle, il avait l'air si inquiet qu'elle essaya de mettre ces instants-là de côté. Elle lui raconta qu'elle avait eu un malaise et qu'elle était allée à l'infirmerie, pour que madame Pomfrey lui donne un petit remontant. Gabriel sembla s'en accommoder. Il lui montra Rebecca et ses copines, qui tiraient des têtes de six pieds de long.

« - Snape a confisqué leurs baguettes, expliqua-t-il. Il leur a dit de les récupérer en salle des professeurs, mais il n'y était pas.

- Pourquoi elles n'y retournent pas ?

- Va savoir. Elles ont peut-être peur. Il leur a fait nettoyer toute sa salle de classe. Si tu avais vu leur tête, tout à l'heure !

- Oh, j'imagine, crois-moi. »

Elle comprenait un peu mieux certaines choses. Cette fois, c'était sûr, Snape savait que Rebecca l'avait agressée. Elle parierait qu'il leur avait infligé cette corvée pour les retenir pendant qu'il la cherchait. Pourquoi ? Elle avait beau essayer de ne pas y penser, elle était perdue. Ce n'était pas un comportement normal de professeur envers un élève.

Elle était bien trop troublée. Elle écoutait à peine Gabriel, qui prit cela pour de la fatigue ou le contrecoup de son malaise.

« Tu vas te coucher tôt, ce soir, » lui dit-il doucement, la main posée sur la sienne, la caressant du pouce.

Elle hocha la tête en souriant. Il avait raison, elle était fatiguée. Elle referma les doigts sur les siens.

Elle devait se concentrer sur lui. Elle ne devait pas suivre la petite lueur sur le mauvais chemin.