Pour Rebecca, la guérison d'Alice tenait du miracle. Comment cette petite saleté avait-elle pu guérir en une nuit ? Non, elle avait dû tricher, demander secours à quelqu'un. C'était impossible. Si cela avait été le cas, si Alice était allée à l'infirmerie, on lui aurait posé des questions, et l'auteur de l'agression se serait retrouvé convoqué devant le directeur, il y aurait eu une enquête et la grande Rebecca Sheller aurait - peut-être - été renvoyée.

Mais non, il n'y avait rien eu. Alice avait le visage complètement guéri et Rebecca n'avait pas été convoquée.

Alors, Rebecca soupçonna autre chose. Si ce n'était pas madame Pomfrey, qui avait soigné la Sang-de-Bourbe ? Ce paysan sans manière de Hagrid ? Impossible. Qui, mais qui donc gardait le silence ?

« Mademoiselle Sheller, êtes-vous avec nous ? »

La question du professeur Bathory l'avait tirée de ses expectations multiples. Elle la regarda d'un air hagard, avant de répondre un vague « oui » gêné. Il y eut quelques rires. Elle se retourna pour foudroyer du regard ceux qui avaient osé se moquer d'elle. Elle vit Alice, qui la regardait, elle aussi, le visage impassible, paraissant dénuée de tout sentiment à son égard.

« Tu ne perds rien pour attendre, saleté… » pensa Rebecca.

Elle avait peut-être échoué une fois, mais il y aurait d'autres occasions. Elle finirait par trouver de quoi faire tomber Alice de son piédestal branlant, elle lui reprendrait Gabriel, qu'elle convoitait depuis sa première année à Poudlard. Elle ne baisserait pas les bras.

Le cours se termina dans la bonne humeur, la prof ayant décidé d'employer les quinze dernières minutes à faire deviner les créatures qu'elle dessinait au tableau, démontrant qu'elle était une bien piètre artiste et faisant rire la classe entière.

Alice ne pouvait s'empêcher de se poser quelques questions sur le professeur Bathory. Comment pouvait-elle être si gentille et si naturelle avec eux, alors qu'elle avait ramené un monstre avec elle ? Alice avait appris cela en entendant Snape et Dumbledore en parler pendant les vacances de Noël. Bathory ne pouvait ignorer qu'elle était sous l'emprise de la créature. Toutefois, elle ne se manifestait plus ces derniers temps ; pourquoi ? Est-ce qu'elle reculait pour mieux sauter ? Y avait-il une stratégie, derrière tout cela ? Et pour quoi faire ?

Elle se demandait pourquoi elle-même se posait tant de questions. Ce n'était pas son problème, après tout. Elle n'était pas à la hauteur. Elle n'était qu'une élève, qu'une gamine, n'est-ce pas ?

Elle ferma les yeux un instant, se remémorant la délicatesse inhabituelle dont avait fait preuve Snape, lorsqu'elle luttait contre les souffrances provoquées par la potion de cicatrisation. Elle les rouvrit en soupirant, perdue.

« Alice ? Sur quelle planète es-tu ? »

Gabriel agitait la main devant ses yeux. Il la regardait d'un air amusé et elle, elle était complètement dans la lune. Elle lui sourit maladroitement, gênée.

« - Excuse-moi, j'étais ailleurs, dit-elle.

- J'ai vu ! répondit Gabriel d'un ton enjoué. Tu te dépêches ? Je meurs de faim !

- Oui, chef. »

Après le déjeuner, pendant lequel Alice s'efforça de ne pas regarder vers la table des professeurs, les sixième année de Serdaigle avaient une heure d'étude.

Cela faisait à peine dix minutes qu'Alice avait ouvert ses livres pour travailler un peu, quand le professeur McGonagall vint la chercher. Elle laissa Gabriel en lui demandant de prendre ses affaires, si jamais elle n'était pas revenue à la fin de l'heure.

Alice se retrouva devant Dumbledore, dans la salle des professeurs, curieusement vide. Elle eut peur de devoir encore répondre à toutes sortes de questions saugrenues, suite à des rumeurs propagées par on ne sait qui, pour on ne sait quelle raison. A chaque fois que le directeur la convoquait, c'était toujours parce qu'elle était mêlée à de drôles d'histoires, et c'était plus ou moins sa faute.

Il lui proposa de s'asseoir elle n'était pas à l'aise du tout. Et s'il savait, pour l'agression de la veille ?

« Je voulais prendre de vos nouvelles. »

Elle lui offrit un maigre sourire peu convaincant.

« - Je sais que vous avez été très choquée par ce qui est arrivé, pendant les vacances, dit le vieil homme en souriant franchement.

- Oui, répondit-elle, laconique.

- J'avais peur que vous n'alliez pas bien. Mais je remarque que la compagnie de certaines personnes vous fait du bien !

- Ah, oui. »

Elle rougit inexplicablement.

Quoi ? La compagnie de qui ? Troublée, elle n'arrivait pas à s'enlever de la tête la scène de la potion de cicatrisation, ou du moins, une fois qu'elle l'avait bue. Elle ne pensait pas à Hagrid, ni même à Gabriel. Non, elle pensait uniquement à tout ce qui était arrivé la veille, elle ne pouvait se l'enlever de la tête.

« - Hagrid est un bon garçon, reprit Dumbledore, étonné par le trouble de la jeune fille.

- Hagr… Oh ! Oui, je sais. Il est très gentil. »

Elle soupira. Elle était furieusement mal à l'aise. Et puis, elle avait soudain envie de poser plein de questions, elle se rappelait d'autres détails, elle avait envie de savoir. Tant pis si elle essuyait un refus, elle voulait savoir.

« Monsieur le directeur… » hésita-t-elle.

Il lui sourit, une fois de plus. Ombre et lumière se disputaient la part belle dans cette petite.

« - Je vous écoute, dit-il.

- C'est à propos du professeur Bathory, se lança Alice, encouragée par le sourire du vieil homme.

-Vous n'y allez pas par quatre chemins.

- Monsieur, vous savez que j'ai fait des choses pas très réglementaires. Je me suis promenée dans les couloirs, la nuit, plusieurs fois… J'ai vu la créature, j'ai vu les traces que le professeur a laissées, suite à son rituel, je… j'ai vu l'élève qu'elle avait ensorcelée… »

Elle se tut. Elle était vraiment troublée.

Dumbledore avait compris dès le départ où elle voulait en venir. Il savait ses moindres faits et gestes, il savait ce qu'elle avait vu. Il supposait donc ce qu'elle allait lui demander.

« Pourquoi reste-t-elle parmi nous ? »

C'était quand même curieux, elle était la deuxième personne à lui poser cette question, puisque les autres n'osaient en parler.

« Si elle représente un danger pour nous, pourquoi reste-t-elle ? » répéta Alice, qui le regardait franchement, cette fois.

Dumbledore soupira. Il se doutait qu'elle avait dû surprendre une certaine conversation. Comment, il l'ignorait. Mais elle avait entendu cela quelque part, c'était certain. Était-elle à l'origine d'une certaine autre affaire ?

« - L'imaginez-vous dans la nature, avec ce monstre ? demanda-t-il sur le ton de la confidence, en se penchant vers elle.

- Non, bien sûr que non… murmura Alice. Mais elle a attaqué deux personnes, déjà, et… Enfin, moi, je l'ai vue, j'aurais pu être tuée aussi, j'ai eu de la chance… »

Elle se tut, une nouvelle fois. Elle pensait à cette nuit-là, lorsqu'elle était allée observer les étoiles.

« - Elle ne sais pas ce qu'elle fait, dit Dumbledore. Elle n'est absolument pas consciente des actes de sa créature. Je ne peux pas la renvoyer. Je ne peux laisser personne s'en occuper, c'est trop dangereux.

- Mais… Il risque d'y avoir d'autres attaques, non ?

- J'ai demandé de l'aide à un spécialiste en la matière.

- En attendant, il n'y a personne ?

- Non. Personne. »

Il avait bien appuyé sur le dernier mot. Interdiction à qui que ce soit, élève ou professeur, de s'approcher de la créature, ou de chercher à la débusquer. C'était très clair. Le chapitre Bathory était clos.

« Est-ce tout ce dont vous vouliez me parler, Alice ? »

Elle hocha la tête. Elle ne lui demanderait pas pourquoi le professeur Snape était revenu alors qu'il avait claqué la porte, ni pourquoi il était devenu si prévenant à son égard. Si elle demandait ça, elle aurait l'air parfaitement ridicule, elle l'était déjà bien assez comme ça, inutile d'en rajouter.

Elle allait se lever, pensant que la discussion était finie, mais Dumbledore reprit la parole.

« J'ai encore une chose à vous demander, » dit-il.

Elle hocha la tête, encore une fois, mais de façon excessive, cette fois.

« Hier, n'avez-vous pas eu… une discussion, avec une élève de votre classe ? »

Elle se figea.

Touchée.

Mais comment le savait-il ? Snape n'avait pas pu le lui répéter, il n'aurait pas fait une chose pareille. Oh, après tout, pourquoi pas ? C'était sa branche, les bassesses en tout genre, non ? Cette diabolique vieille marmite. Stupidus Marmitus.

« - Une discussion ? fit-elle, d'une voix peu assurée.

- Oui, une discussion. Je vois d'ailleurs que vous n'en avez gardé aucune séquelle. »

Elle rougit aussitôt et passa la main sur l'une de ses joues, gênée jusqu'à la moelle.

Dumbledore s'était levé. Il fit quelques pas, les mains dans le dos, comme s'ils discutaient du dernier match de Quidditch de l'équipe d'Angleterre.

« Par malchance pour votre camarade de classe, la scène s'est passée juste sous la fenêtre de mon bureau, dit-il alors. C'est assez haut, c'est vrai, je n'ai pas entendu ce qui a été dit, mais j'ai tout vu. »

Pourquoi n'était-il pas intervenu, dans ce cas ?

Elle n'y comprenait rien de rien.

« Je suis aussitôt descendu, mais vous vous étiez sauvée. Je ne pouvais plus interpeller la coupable puisque votre classe avait cours, cela aurait été gênant, je préfère les discussions en privé, vous comprenez ? Beaucoup moins humiliantes. Et puis, j'ai vu le professeur Snape partir à votre recherche. »

Là non plus, Alice ne dit rien. C'était déjà assez pénible de devoir s'en rappeler, alors en parler…

Mais pourquoi le directeur n'était-il pas venu la chercher, puisqu'il avait tout vu ? Pas d'intervention, pas de recherche. Non, juste Snape, encore et toujours lui.

Et puis, pourquoi n'avait-il pas convoqué Rebecca pour la punir ? Les actes de malveillance étaient répréhensibles, non ?

« Il s'est bien débrouillé, dit Dumbledore. Il maîtrise parfaitement son art. »

Oui, le professeur Snape méritait une médaille.

« - Que va-t-il arriver à… heu… demanda Alice pour changer de sujet.

- A mademoiselle Sheller ? Je ne sais pas encore. Elle a commis une agression avec préméditation. Elle pourrait être renvoyée. »

Alice frémit. Renvoyée ? Quel mot horrible…

« - Ah, dit-elle seulement, pourtant rassurée.

- Oui, c'est ainsi, je ne tolère pas ce genre de comportement. Nous ne sommes pas dans une école de gladiateurs. J'ai déjà assez à faire avec un vampire, je n'ai pas de temps à perdre avec de la jeune délinquance. »

Il avait dit cela d'une telle façon qu'Alice fut impressionnée. Le directeur était si différent, selon les circonstances. Il pouvait être gentil comme affreusement intransigeant. Il avait de lourdes responsabilités. Elle n'aurait pas aimé être à sa place.

« Enfin, Alice, il y a des gens en qui vous pouvez avoir pleinement confiance, ici, dit-il pour conclure. Croyez-moi. »

Ce fut avec ces mots en tête qu'elle rejoignit sa classe, qui était toujours en étude. En s'asseyant à côté de Gabriel, elle jeta un coup d'œil vers Rebecca, qui n'avait pas quitté son regard assassin. Alice eut pitié d'elle, en pensant à ce qui l'attendait peut-être ; que faire d'autre ?

Gabriel se pencha vers elle.

« Alors ? » demanda-t-il, curieux.

Elle tourna vers lui un regard perdu, elle avait vraiment du mal à tout assimiler. Elle qui trouvait qu'elle s'était vite remise du choc qu'elle avait eu, pendant les vacances… Finalement, cette accumulation de détails lui faisait perdre l'équilibre, et par-dessus tout ça, voilà qu'elle se souciait du devenir de sa pire ennemie et la prenait en pitié.

Pauvre Gabriel… Elle eut soudain de la peine pour lui. Il était là, prêt à l'écouter, et elle ne lui confiait rien, aucune de ses pensées les plus profondes, ni même le moindre de ses doutes. Elle regrettait infiniment de ne pouvoir rien lui dire, mais il ne comprendrait pas, exactement comme elle lui avait dit, le jour du départ en vacances. Non, il ne pourrait pas comprendre.

« - Oh, c'était Dumbledore, répondit-elle en essayant d'être enjouée. Il voulait savoir comment j'allais.

- Ah bon ?

- Oui. Tu sais, quand j'étais malade, il est venu me voir. C'est par politesse, c'est tout. »

Gabriel dut s'arranger avec cette explication laconique. Il soupira et fit mine de s'intéresser à son travail. Alice ne lui dirait rien de plus, il faudrait bien faire avec.

Quelques jours s'écoulèrent.

Rebecca ne s'approchait plus d'Alice. Elle avait toujours cet air mauvais sur le visage, mais elle restait tranquille. Alice se demanda si Dumbledore l'avait convoquée. Sans doute que non, puisqu'elle était encore là. Bizarre.

Le temps passait de façon monotone, rien ne venait plus troubler la quiétude des cours, jusqu'au jour où un évènement inquiétant prouva que l'école n'était plus vraiment un havre de paix, même en plein jour. C'était la preuve qu'une personne en avait après quelqu'un de bien précis. Du moins, ce fut ce que pensa Alice, après cela.

Lors d'un bel après-midi de printemps, les sixième année de Serdaigle et Poufsouffle étaient en plein devoir de potions – un nouveau cas concret, d'ailleurs – lorsque cela arriva.

Non que la lourde fatalité choisisse toujours cette classe pour se déclarer, mais ce fut devant eux que la chose décida de se manifester.

Il régnait un silence pratiquement absolu, à peine dérangé par le grattement des plumes sur le parchemin, ou quelques soupirs de lassitude exprimés de ci de là.

Même le professeur Snape était sagement assis à sa chaire, occupé à écrire un long, très long texte, sur un parchemin qu'il avait du mal à tenir et qui ne cessait de se rouler sur lui-même dès qu'il le lâchait, occasionnant parfois quelques gloussements, aussitôt réprimés par un seul coup d'œil en coin.

Pourtant, il sursauta comme jamais, faisant une belle rature sur son texte lorsque sa plume dérapa de bas en haut en crissant horriblement, au moment où une élève eut la grandiose idée de pousser un cri à vous glacer les sangs. Sa première réaction fut de se lever et de venir se planter devant elle, menace réincarnée.

« - Est-ce que vous êtes devenue folle, mademoiselle Leonhart ? Il reste des araignées, malgré votre grand nettoyage ? lança-t-il, mordant, les mains posées sur la table de travail de la jeune fille.

- Non, monsieur, mais… »

Elle avait surtout l'air d'avoir vu le diable en personne, ou quelque chose de plus affreux encore. Elle se demandait si elle était la seule ou si elle avait rêvé cette apparition.

Autre chose attira l'attention de Snape.

Dans le rang du fond, Alice s'était levée et s'était plaquée contre l'armoire derrière elle. Elle aussi avait vu ce qui effrayait sa camarade de classe, mais elle semblait réagir de façon plus viscérale. Elle avait tendu la main droit devant elle et elle montrait quelque chose du doigt, le teint livide et les yeux écarquillés par la terreur.

Comprenant de quoi il s'agissait, Snape se retourna, lentement, baguette à la main, sur ses gardes, s'approchant du mur à pas de loup.

Soudain, ils virent tous une sorte de main griffue sortir du mur, et ce qui semblait être un bras se détendit comme un serpent, donnant aux griffes l'élan nécessaire pour saisir promptement l'avant-bras gauche du professeur et s'y enfoncer cruellement, dans un bruit mouillé de chair déchirée littéralement écœurant.

Tout le monde hurla d'horreur, y compris les garçons, mais personne ne bougea. Ils étaient tous tétanisés, exactement comme Alice.

Sous le coup de la douleur, Snape recula dans un grognement, pour tenter de faire lâcher la chose, mais elle tenait bon, enfonçant plus encore ses griffes dans la chair alors qu'il essayait de s'en défaire. Il utilisa sa baguette magique et lança un Diffindo sur cette monstrueuse main, espérant la trancher. Le sort échoua mais les griffes lâchèrent prise et rentrèrent dans le mur, où elles disparurent.

Se tenant le bras qui dégoulinait de sang, il alla s'appuyer sur son bureau, livide, le souffle court.

« Vous allez tous sortir, en silence, rapidement et dans l'ordre, dit-il sans perdre son sang-froid. Tous dans la cour, et mettez-vous au centre. Levalley, Sullivan, allez prévenir le directeur. Exécution ! »

Évidemment, les élèves se bousculèrent pour sortir, et s'ils avaient pu se marcher dessus pour aller plus vite, ils l'auraient fait. Face à ce genre de situation, pour des jeunes gens, il était facile de succomber à la panique. Ils n'écoutaient rien mais au moins, maintenant qu'ils étaient dehors, ils étaient saufs.

Snape se laissa alors glisser sur le sol. La bête ne l'avait pas épargné. Ses griffes tranchaient mieux que la meilleure lame existant. Elles avaient complètement lacéré la manche de sa robe, celle de sa veste – c'était pourtant une excellente étoffe anglaise, bien épaisse et chaude – et de sa chemise, sans parler de sa chair. Avec tout ce qu'il perdait comme sang et la douleur, il commençait à se sentir mal. Il voulut se lever, mais tout se mit à tourner et il dut se rasseoir.

« Saloperie… » murmura-t-il, cédant enfin à la souffrance.

Et s'il était empoisonné ? Il ne savait pas si cette créature était venimeuse et il avait déjà donné, dans ce registre. Quoique, un élève avait échappé à la mort, même après une attaque, et pour l'instant, il était toujours en vie. Et si cette chose évoluait ? Il existait des bêtes qui assimilaient les facultés de défense en les empruntant à d'autres. Oh, comme si c'était le moment de parcourir un bestiaire mental. Maudite soit sa mémoire sans défaut.

Il réfléchit un instant : il avait tous les ingrédients nécessaires mais il n'aurait pas la force de préparer la moindre potion, ni même d'aller jusqu'à l'infirmerie. Tout ce qui lui restait à faire, en attendant que Dumbledore arrive, c'était arrêter l'hémorragie. Il posa sa baguette sur son avant-bras, prêt à prononcer l'incantation, puis il laissa retomber sa main. Il était en train de perdre connaissance.

Assis par terre, à moitié assommé, des fourmillements dans les doigts, il se demandait pourquoi Dumbledore mettait autant de temps. Dans le lointain, il entendait vaguement des éclats de voix, qui parvenaient à ses oreilles d'une manière désagréable, c'était à la fois flou et aigu.

Ces éclats de voix, c'était Alice qui envoyait promener Gabriel, dans le couloir ; il lui interdisait de retourner dans la classe, elle lui répondait vivement qu'il y avait un professeur blessé là-dedans.

« - Si tu y vas… insista Gabriel, agressif.

- Quoi ? On ne peut pas le laisser comme ça ! répliqua-t-elle.

- Et à quoi ça servira, si tu te fais attaquer aussi ?

- Elle a dû partir, il l'a forcément blessée ! Je ne risque rien, Gabriel ! Va plutôt voir ce que fabriquent Estella et John, je t'en prie ! »

Il y alla, mais sans jamais quitter son air désapprobateur. Elle était folle de vouloir retourner dans la classe, tout ça pour aider un stupide professeur qui n'aurait pas levé le petit doigt pour eux !

Alice ne comprenait pas ce que pensait le jeune homme. Elle entra dans le cachot avec les larmes aux yeux, touchée par le peu de confiance qu'il venait de lui exprimer.

Elle avait raison, la créature était partie. Il n'y avait que Snape, au teint plus cireux encore qu'à l'accoutumée, assis par terre, ou à proprement parler, à moitié avachi contre le pied massif de son bureau. Il y avait aussi du sang partout, entre le mur et lui, par terre. Une odeur très particulière de fer flottait dans l'air.

Elle réprima un haut-le-cœur. Ce n'était pas le moment de flancher. Garde la tête froide, Alice, se répéta-t-elle plusieurs fois.

Elle s'agenouilla devant lui et tendit les mains, tremblante, pour regarder l'état de la blessure. Elle eut un nouveau haut-le-cœur : elle était vraiment laide, très profonde et en plusieurs endroits. Elle se demanda même si ce n'était pas l'os qu'elle pouvait voir, là.

« Heu… »

Elle ne savait pas par où commencer. Ni quoi lui dire. Elle était très mal à l'aise, ce n'était pas le moment. Il fallait qu'elle soit lucide. Calme. Elle devait regarder les choses en face. Quand bien même il était odieux, cet homme souffrait sans doute le martyre. Certains s'en seraient certainement régalés mais elle, elle ne pouvait pas rester sans rien faire.

« Est-ce que vous m'entendez ? » demanda-t-elle, hésitante.

Il leva les yeux vers elle et fit faire un bond à son cœur. On aurait dit qu'il était à l'article de la mort, avec ces cernes immenses sous les yeux, et les gouttes de sueur froide qui coulaient de son front. Il n'y avait pas de terme mieux approprié. Il était pire à voir que d'habitude.

Il hocha vaguement la tête pour répondre par l'affirmative.

« Vous avez mal ?... »

Il la fusilla du regard, se retenant de dire que non, il n'avait pas mal du tout et qu'il danserait bien une gigue, là, pourquoi pas, dommage qu'elle n'ait pas un accordéon ou une flûte. De toute façon, s'il avait tenté de parler, il n'aurait eu que les voyelles ou les consonnes, impossible de sortir un mot correct sans avoir envie de vomir.

Elle regretta sa question stupide sur le champ mais elle angoissait et ne savait pas comment faire. Puis…

« Dites-moi… Comment faire la potion de cicatrisation. »

Il fit non de la tête.

Elle se pencha un peu en avant.

« Non mais vous rigolez ou quoi ? J'en suis parfaitement capable ! » s'exclama-t-elle, le toisant avec fierté.

Il leva les yeux au ciel. Malgré son état, il trouvait encore qu'elle exagérait.

« Pas le temps… fit-il en réprimant une nausée. Il en reste, dans mon bureau. Il est ouvert et... »

Elle n'attendit pas la suite. Elle se releva aussi sec et courut chercher la potion. Il n'y avait toujours pas de Dumbledore dans les environs. Mais qu'est-ce qu'il fabriquait, à la fin ?

Lorsqu'elle revint, il y avait du monde partout dans le couloir, déjà tous au courant de ce qui était arrivé, mais personne aux alentours du glacial cachot du cours de potions. Ils devaient tous avoir peur et elle les comprenait, elle aussi avait peur, elle avait encore vu la créature, elle avait vu le bras avec sa main crochue, acérée et mortelle.

Elle se remit à genoux près du blessé, qui restait éveillé on ne sait comment, avec tout ce qu'il avait perdu de sang, c'était vraiment miraculeux qu'il n'ait pas eu un malaise. Elle se demandait quel était son secret, comment pouvait-il rester maître de lui-même, après ce qui venait de lui arriver ? Évidemment, elle ignorait tout de ce qu'il avait déjà pu endurer, dans le temps.

« Tenez, la potion… »

Il prit la fiole de sa main valide et la regarda d'un drôle d'air, un peu comme s'il regrettait que son contenu soit si infect, malgré ses qualités.

« - Allez, vous me l'avez bien faite boire, à moi, dit Alice pour dédramatiser un peu.

- Essuyez vos yeux, je vais finir par croire que je vous fais de la peine, » fit-il en enlevant le bouchon de liège.

Cet idiot ! C'était à cause de Gabriel, ces larmes. Non mais qu'est-ce qu'il croyait, celui-là ? De la peine pour lui, franchement…

Elle le regarda boire quelques gorgées de l'immonde potion, en se souvenant qu'elle avait réellement un sale goût. Ce devait être éprouvant d'avoir à subir ça, en plus des souffrances de ses blessures.

Il reposa la fiole d'un coup par terre, si fort qu'Alice eut peur qu'elle ne se brise sous le choc.

« Ah, bon sang ! Quelle horreur ! »

Ah oui, lui aussi la trouvait vraiment imbuvable, sa potion. Bien fait, tiens.

Quelques instants plus tard, suite à l'infiltration de la potion dans ses veines, il était pris de délires intenses, comme la paranoïa et des hallucinations bien à lui – entre autres, il rêva que la marque des ténèbres sur son avant-bras était visible comme au premier jour, il croyait que le professeur Bathory était en fait une envoyée de Voldemort par delà le néant, qu'Alice était l'ange qui l'emmènerait aux Enfers éternels et que son père allait lui flanquer la correction de sa vie parce qu'il l'avait suivie. La sensation de brûlure se diffusait dans tout son corps, tout comme celle d'avoir mille aiguilles chauffées à blanc s'activant dans le bras. Malgré les tremblements et les tourments, il ne prononçait pas un mot, et Alice n'osait pas l'approcher, comme si pour elle, c'était un sacrilège.

Pourtant, à ce qui sembla être l'apogée des souffrances provoquées par la potion, il trouva suffisamment de forces entre deux spasmes pour lui prendre la main et la serrer très fort, à lui broyer les os, sans même s'en apercevoir. Les larmes montant de nouveau aux yeux sous le coup de la douleur, Alice le laissa reposer la tête sur ses genoux, tout comme il avait fait pour elle, pendant sa crise de guérison forcée. Elle comprenait, elle avait vécu la même chose, même si elle se doutait que les effets avaient été moins violents sur elle, vu l'infime gravité des blessures infligées par Rebecca.

Ce fut comme cela que les trouvèrent Dumbledore et les professeurs McGonagall et Bathory.

« Par tous les saints des Highlands… » murmura McGonagall, surtout écœurée par le sang.

Dumbledore se pencha vers Alice. Elle le regardait d'un air désespéré, ne sachant pas ce qu'elle devait faire. Il avait vu la fiole posée à côté d'elle, et avait vite analysé la situation.

« Vous avez bien réagi, Alice… » lui dit-il doucement, avec un léger sourire.

A côté, Eswann Bathory donnait l'impression de fraîchement sortir de son tombeau. Elle était plus que blême, ses pupilles étaient dilatées et elle semblait respirer très vite. Son regard ne cessait d'aller du mur à Snape, et de Snape au sang qu'il y avait par terre, sur les mains de la jeune élève qui… qui… Par Merlin, elle avait sauvé la vie de son professeur. Elle avait la main serrée dans la sienne, et ces mains étaient couvertes de sang ! Mais que faisait-elle ainsi par terre, la tête de son professeur appuyée sur ses genoux ? C'était inconcevable, intolérable et contre-nature ! Elle aurait donné n'importe quoi pour pouvoir les lire tous les deux, ces êtres impurs. En attendant, il fallait qu'elle parvienne à contenir la colère qui montait en elle.

« - Minerva, il faudrait prévenir madame Pomfrey, dit Dumbledore, après s'être assuré que le professeur de potions allait bien. Je vais rester ici avec eux.

- Oui, j'y vais. »

Elle n'était pas mécontente de quitter cette salle. La vue du sang la rendait malade et cette fois elle était servie, c'était le cas de le dire. Comment Alice pouvait-elle rester devant un tel spectacle sans tourner de l'œil ? Toutefois, elle avait fait preuve de beaucoup de maîtrise de soi. C'était rare, en de telles circonstances. D'après ce que leur avait raconté la préfète des Serdaigle, la créature avait attaqué le professeur Snape sans raison et l'avait salement blessé, ce qu'avait corroboré le préfet des Poufsouffle, John Sullivan.

En attendant, Dumbledore s'était tourné vers Eswann, qui restait là sans bouger, outrée, choquée et furieuse, éperdue de jalousie, la même question tournant en boucle dans sa tête. Comment cette enfant disgracieuse osait-elle s'approprier cet homme ? Il était à elle, il lui appartenait.

« Eswann, vous voulez m'apportez de quoi remettre Alice sur pieds, s'il vous plaît ? » lui demanda-t-il, conscient de son bouleversement.

Elle acquiesça de la tête et repartit, la démarche mal assurée.

Le directeur, resté seul avec Alice et Snape, soupira.

« - Ce qui est arrivé est fâcheux, dit-il alors.

- Sa créature attaque en plein jour maintenant… murmura Alice, qui essuyait ses larmes du bout de sa manche. Elle aurait pu le tuer.

- Elle ne l'a pas fait. Vous avez admirablement bien joué.

- Je n'ai fait que m'acquitter de ma dette, monsieur. »

Il hocha la tête, comme si c'était évident. Bien sûr, il savait ce que le professeur avait fait pour son élève, mais celle-ci n'était pas obligée de le lui rendre. Il savait aussi qu'Alice avait une très grande peur de la créature, elle était revenue dans le cachot en sachant qu'elle pouvait très bien être là, tapie dans un recoin de mur, prête à bondir de nouveau, peut-être pour finir son travail, peut-être pour goûter un autre sang plus jeune. Elle avait affronté sa phobie et avait fait face à la situation avec sagesse. Penser à la potion de cicatrisation qu'elle avait elle-même bue était ingénieux, surtout que Snape avait été dans l'incapacité d'utiliser son sort de guérison. Cela avait sauvé une vie, c'était certain.

Mais elle semblait réagir d'une drôle de façon. Quand bien même Severus était à moitié inconscient, elle était mal à l'aise, comme si le fait d'être si proche de lui la gênait terriblement.

Dumbledore en sourit. C'était surprenant, tout de même. Vraiment surprenant, toutes ces coïncidences…

« Que va-t-il se passer, maintenant ? » demanda-t-elle.

Elle sentait sur elle le regard curieux du directeur, elle n'avait pas envie qu'il imagine des choses tordues à son sujet, alors elle préférait changer de sujet.

Dumbledore fit un geste de la main, qui voulait dire qu'il ne savait pas.

« - Mon spécialiste arrive demain, si tout se passe bien, dit-il. Vous êtes rassurée ?

- Rassurée ? Pas le moins du monde. Vous avez vu ce qu'elle a fait ! s'exclama Alice, ce qui fit grogner celui qui agonisait sur ses genoux.

- J'ai pensé à une chose, pour elle, avoua le directeur, en prenant le ton de la confidence.

- Ah ? »

Il regarda derrière lui, pour vérifier que Eswann n'avait pas surgi inopinément. Comme il n'y avait personne, il se pencha encore un peu plus vers Alice.

« Le confinement à Azkaban, » dit-il seulement.

Azkaban… La prison des sorciers qui avaient commis les plus graves délits.

A cette pensée, Alice frissonna. C'était un endroit horrible, mais même là-bas, il n'y avait rien qui puisse enchainer une sorcière accompagnée d'un vampire intra-muré. Il tuerait tous les gens qui vivaient là-bas. Le problème était le même. Un endroit composé entièrement de murs ne pouvait pas contenir une créature qui s'y déplaçait, les détenus y laisseraient tous la vie, or s'ils étaient là, c'était bien parce que la mort était une sentence trop douce, ils devaient payer de leur vivant.

« Ce n'est peut-être pas sa faute, » dit Alice, encore frissonnante.

La conversation se termina là, car madame Pomfrey venait d'arriver, suivie du professeur McGonagall, toujours aussi révulsée. Par contre, pas de traces d'Eswann Bathory ni du remontant pour Alice.

« Il va falloir le transporter à l'infirmerie, » fit remarquer madame Pomfrey, avec son habituel calme froid.

McGonagall usa d'un sort de lévitation pour cela.

Dumbledore annonça qu'il allait arriver d'ici quelques minutes, elles pouvaient partir devant. Alice s'était relevée, un peu empruntée, avec ses mains pleines de sang dont elle ne savait que faire, à part les essuyer sur sa robe. D'un geste de la main, le directeur fit disparaître tout cela, plus une goutte sur le sol ni sur la jeune fille.

« - Maintenant, allez vous reposer, lui conseilla-t-il avec conviction. Si vous n'êtes pas bien, je veux être prévenu.

- Oui, monsieur. »

Elle remonta dans la tour des Serdaigle, sans voir les gens se presser autour d'elle et sans les entendre l'inonder de questions. Elle ne vit pas non plus la figure maussade de Gabriel, qui la laissa passer sans la retenir. Arrivée dans sa chambre, elle ôta sa robe de sorcier et s'allongea sur son lit. Elle songea à la pierre qu'elle portait au cou. Cette goutte d'ambre qui avait la couleur de ses yeux…

Et si c'était Dumbledore, qui la lui avait envoyée ? Non, il n'aurait pas utilisé de hibou, pour cela. Elle avait une autre idée, mais c'était tellement tiré par les cheveux, tellement improbable, qu'elle l'effaça de son esprit aussi vite. Elle devait arrêter de faire une fixation là-dessus, avant que cela ne tourne à l'obsession.

Elle s'amusait à faire tourner la pierre devant ses yeux, sans comprendre d'où elle pouvait venir. Hagrid lui avait parlé d'une personne possédant un grand sens du détail. Mais qui ?

Elle finit par s'endormir, son caillou serré dans la main et la tête pleine de songes, où rampait une créature aux doigts crochus et dont les crocs réclamaient toujours plus de sang.

Pour l'infirmerie, madame Pomfrey avait demandé des tas de gousses d'ail aux cuisines. Ce n'était pas par superstition, disait-elle, c'était juste pour la sécurité de son malade. Dumbledore avait ri mais il avait accepté, en pensant à la tête que ferait le professeur Snape quand il se réveillerait et qu'il verrait ces guirlandes inhabituelles partout autour de lui.

Maintenant, il ne restait plus qu'à attendre le spécialiste qu'il avait demandé, en espérant que cela en vaille la peine.