Le fameux spécialiste demandé par le directeur de Poudlard arriva en milieu de matinée.

Naturellement, aucun élève n'était au courant et son arrivée provoqua une émeute au sein de la gent féminine, ce qui eut pour effet d'agacer prodigieusement la gent masculine et de bien faire rire les professeurs. La moitié des filles le classèrent immédiatement au dessus du prof de runes.

Il avait un certain style, privilégiant la mode typiquement sorcière malgré son travail de terrain. Il était donc habillé avec l'élégance d'un homme qui aurait pu vivre au dix-neuvième siècle. Ses cheveux longs jusqu'aux épaules et ses yeux verts ajoutaient des soupirs de plus à ceux que les filles lâchaient quand elles le voyaient.

Ce bellâtre donna l'occasion à Gabriel d'être désagréable avec Alice, qui se demandait bien pourquoi. Au déjeuner, il lui balança comme ça qu'il comprenait la réaction des autres filles quand ce type passait devant elles, et pas la sienne alors qu'elle était retournée dans le cachot de Snape, pour se précipiter à son secours. Pour toute réponse, agacée, elle se leva de table sans finir son repas et quitta la salle à manger. Gabriel, vexé, ne courut pas derrière elle pour la rattraper, il resta là à finir son déjeuner du bout des lèvres, ce qui fit bien plaisir à Rebecca.

Gabriel était convaincu qu'Alice nourrissait de drôles de sentiments à l'égard d'un autre que lui. Il était triste comme les pierres et cela se voyait comme le nez au milieu de la figure. Pourtant, si Alice était partie, c'était uniquement parce que la réflexion du jeune homme était déplacée et humiliante, pour elle. S'il ne lui faisait pas confiance, qu'il passe à autre chose et se trouve une nouvelle petite amie.

Elle s'était réfugiée dans les combles de la tour de Serdaigle, sûre que personne ne viendrait l'y trouver.

Du moins, personne de vivant.

Cedric Diggory avait élu domicile ici en souvenir de son amour pour Cho Chang, il n'arrivait pas à se détacher des murs abritant la maison Serdaigle.

Il vint donc tout doucement s'asseoir à côté d'elle – comme peut s'asseoir un fantôme. Il ne lui disait rien, ni n'osait la toucher, parce qu'il savait que le contact d'un fantôme était pareil à une douche glacée. Il attendit sagement qu'elle parle. Il sentait sa détresse, mais il ne savait pas quoi faire pour elle.

Lorsqu'elle se mit à pleurer, il comprit qu'elle n'allait pas vraiment bien, pourtant cela faisait longtemps qu'elle n'était pas venue le voir, au moins depuis le mois de novembre. Elle pleura de longues minutes, le visage dans les mains, puis elle se calma peu à peu, et accepta enfin de le regarder et de lui parler.

« Excuse-moi… » balbutia-t-elle, tamponnant ses yeux avec le mouchoir qu'elle n'avait jamais rendu, même après l'avoir lavé jusqu'à ce que les traces de sang disparaissent.

Il lui fit un sourire. Elle aimait bien quand il lui souriait, parce qu'il était sincère.

« - Je suis un peu à bout de nerfs, en ce moment, reprit-elle en essayant de sourire, elle aussi.

- C'est ce que j'ai cru comprendre, fit Cedric avec une pointe d'ironie. C'est à cause de… heu… du…

- Le vampire, tu veux dire ? »

Elle haussa les épaules.

« - Je vais cauchemarder ce truc jusqu'à la fin de mes jours, si tu veux savoir, fit-elle nerveusement.

- Je comprends ce que tu ressens.

- Oui, je m'en doute. Parlons de choses plus gaies, tu veux bien ?

- Volontiers ! Être un fantôme n'est déjà pas très amusant en soi, alors… »

Elle prit alors conscience de la solitude infinie de ce pauvre garçon. Elle se plaignait de sa situation, mais pour lui, c'était éternel. Lorsqu'elle serait vieille ou morte, il serait toujours là, vivant dans cette tour, jeune pour l'éternité, et seul. Elle eut de nouveau envie de pleurer, mais elle fit un gros effort et se retint. Il avait été tué par un sbire de Voldemort et elle, elle pleurait sur son triste sort de pauvre petite fille incomprise et esseulée. Ce n'était pas le moment, que diable.

Elle lui raconta en détails l'arrivée du spécialiste en vampires, que le professeur Dumbledore avait demandé expressément, comment il faisait tourner la tête des filles et râler les garçons. Elle en riait presque, tellement ces groupies étaient ridicules. Comme si un physique avenant allait forcément de pair avec un cerveau ! Elle se rattrapa bien vite, ayant oublié que de son vivant, Cedric avait quand même plutôt bien concilié les deux. Il n'y prêta pas attention, rit même avec elle en disant qu'il avait triché et qu'en fait, il était très nul en tant qu'élève.

Une fois ces moments légers passés, ils laissèrent un long silence s'installer.

Des rayons de soleil passaient à travers les interstices du toit, sur lequel restaient encore quelques tas de neige persistante, des volutes de poussière tourbillonnaient dans la lumière, donnant l'illusion que des milliers de paillettes dansaient devant leurs yeux. C'était un spectacle d'une infinie simplicité, mais qui les avait envoûtés tous les deux.

« Cedric… »

Alice venait de briser le silence, tout doucement.

« Oui ? »

Elle avait envie de lui poser une certaine question, puis peut-être une autre. A lui, elle pouvait le demander. Elle ne pourrait jamais en parler à Hagrid, et certainement pas à Gabriel, surtout après la réflexion qu'il lui avait faite au déjeuner.

« Pour quelle raison penses-tu qu'une personne puisse changer, vis-à-vis d'une autre ? »

Cedric coula vers elle un regard surpris. Voilà une drôle de question de la part de la jeune fille. Et puis, elle avait un regard inhabituel, perdu au loin, rêveur ou troublé, il l'ignorait.

« Et bien… Il peut y avoir plusieurs raisons, tu sais, répondit-il. C'est une question qui tue, ça. »

Sa phrase destinée à faire rire tomba à l'eau. Alice ne rit pas du tout, elle ne broncha même pas.

« - C'est délicat, Alice, reprit-il, sérieux cette fois. Cela dépend de la personne, je pense.

- Justement. Quelqu'un de très distant, qui n'exprime jamais aucun sentiment… peut-il changer pour une autre personne ? »

Son sang battait sourdement à ses tempes, à ce moment-là. Elle ne se serait jamais crue capable de demander cela un jour, même si c'était à Cedric qui ne la trahirait jamais. Elle ne pouvait pas croire qu'elle se posait ce genre de questions. Elle était aussi idiote que ces filles qui se pâmaient devant le spécialiste en vampirologie, sauf qu'elle, elle essayait juste de comprendre ce qui se passait.

« - Tu penses à quelqu'un en particulier ? demanda Cedric, qui ne voyait pas où elle voulait en venir.

- Non, non ! s'exclama-t-elle en agitant un peu trop les mains. C'était juste pour avoir un point de vue !

- Parce que toi, tu n'as pas de propre point de vue ?

- Cedric, je suis complètement perdue… »

Cette fois, son regard était implorant, comme si Cedric pouvait lui apporter toutes les réponses à ses questions. Mais Cedric n'avait pas de réponses. Il ne pouvait pas savoir à sa place, c'était à elle de voir et de comprendre. Il avait saisi dès le début qu'elle avait un souci de ce genre, il n'y avait pas que l'histoire du vampire. Elle était jeune, et à son âge, on se pose aussi beaucoup de questions existentielles comme celles-ci. Il le savait, il avait eu seize ans, un jour. Elle pouvait bien penser à conter fleurette, un peu, au lieu d'avoir toujours des pensées morbides et des cauchemars plein la tête.

« Tu n'as qu'à le lui demander ! » fit-il gaiement, comme s'il détenait enfin la clef du problème.

Alice sembla se tasser sur elle-même.

« Tu es fou, jamais de la vie ! » répliqua-t-elle, toute rougissante.

De toutes façons, elle avait déjà posé la question, et n'avait pas eu de réponse. Inutile d'insister.

« Je ne peux pas… murmura-t-elle, s'amusant à faire des arabesques dans la poussière sur le sol, du bout du doigt. C'est impossible. »

Ces mots-là étaient bien les seuls à sonner juste, pour elle. Petit à petit, elle prenait conscience de ce qu'elle avait craint depuis le début. Mais elle n'osait se l'avouer, parce que c'était inconcevable.

Cedric tendit la main et toucha sa joue, doucement, l'effleurant à peine.

Elle frissonna. C'était curieux, le contact d'un fantôme. Elle se souvenait qu'il l'avait traversée, pour la prévenir. Elle l'avait détesté pour ça. Comme il lui faisait de la peine, maintenant…

« Je sais ce que tu ressens, Alice, dit-il avec amertume. Tu penses que tu n'es pas du même monde que cette personne. Tu penses que tout ce que tu fais est inutile. Tu n'as pas les mots pour dire ce que tu éprouves. Tu te demandes si tu ne fais pas une erreur. Tu estimes que tu es trop jeune… »

En entendant ces mots, elle le regarda, étonnée. Trop jeune ? Bien sûr, qu'elle était trop jeune. Elle était à l'âge où on a envie de s'amuser, de rire de choses futiles, de penser à faire les yeux doux aux garçons. A seize ans, elle avait déjà affronté la mort par trois fois et avait souffert de celle de ses parents. Elle cherchait à parfaire ses connaissances dans une discipline interdite. Elle éprouvait des sentiments contradictoires, à cause de deux personnes aussi différentes que le jour et la nuit. Chaque nuit, elle faisait des cauchemars affreux et se réveillait en sursaut, envahie par la peur.

« Tu devrais faire attention aux détails, reprit Cedric. Ce sont les détails, qui montrent ce qu'on ressent. Un seul geste peut trahir une personne. Penses-y… »

Il disparut.

Maintenant, Alice était persuadée qu'il savait.

Infiniment embrouillée, elle redescendit des combles. Elle s'aperçut qu'elle avait largement manqué le début du cours d'arithmancie. Tant pis. Maintenant qu'elle en était là, elle ne pouvait pas se permettre de débarquer comme ça en plein milieu, ni subir les remontrances du professeur Vector, ni les moqueries des élèves, et surtout, les insinuations de Gabriel.

Que faire ? Aller à l'infirmerie se faire porter pâle ? Non, non, c'était une très mauvaise idée, et ce n'était pas son genre. Alors, elle décida d'aller voir Dumbledore, pour lui dire qu'elle avait manqué un cours. C'était idiot, mais elle ne voyait pas d'autre solution. Elle était intègre, après tout.

Elle pensait le trouver dans la salle des professeurs comme elle allait taper à la porte, celle-ci s'ouvrit comme par enchantement sur le professeur Bathory.

Alice resta figée, le poing levé, encore dans le geste de s'annoncer.

« Oui ? Que puis-je faire pour vous ? » demanda Eswann avec un sourire onctueux.

Alice en était encore à se demander si la prof l'avait sentie, ou si ce n'était qu'un hasard et qu'elle avait ouvert simplement pour sortir.

« - Dépêchez-vous, je n'ai pas que ça à faire, fit Eswann, un peu moins onctueuse.

- Je voudrais voir le professeur Dumbledore, répondit Alice assez sèchement.

- Oh, il ne pourra pas vous recevoir, reprit l'autre avec un geste vague de la main. Il est en entretien avec M. Lhiannan-Sidhe. Maintenant, excusez-moi. »

Bathory s'en alla, sans un mot de plus, plantant là Alice qui continuait à se poser des questions, comme celle de savoir qui était M. Lhiannan-Sidhe, et pourquoi le professeur de Défense était si désagréable. Pas seulement distante, comme elle l'était d'habitude avec elle, mais désagréable, avec un regard vicieux et des sourires en coin très hypocrites. On était loin du cours de dessins à deviner.

Elle repartit, elle aussi, finalement.

Personne ne s'étonnait de voir une élève dans les couloirs, alors que toutes les classes étaient en cours. Elle errait littéralement, dans tous les sens du terme, et puis, il n'y avait personne d'autre qu'elle, dans les couloirs.

Elle pensa aller voir Hagrid, mais que lui aurait-elle dit ?

Monter dans sa chambre était la meilleure idée. Elle refusait de faire face à Gabriel et ses sarcasmes. Elle n'avait pas envie de voir Rebecca, qu'elle imaginait très bien en train de répandre tout un tas de médisances sur son compte. Elle voulait juste s'isoler, être tranquille, avec le ciel étoilé pour seule compagnie, ce dont elle ne pouvait même pas profiter, étant donné l'heure encore trop jeune et le temps hivernal. Elle aurait pu s'installer dans la salle commune, puisque son plafond voûté était recouvert d'étoiles, mais cela ne serait pas suffisant, et puis, elle ne voulait pas qu'on la voit.

Sa fenêtre serait amplement suffisante. Elle avait vue sur le lac. Il était très beau, ainsi bordé de neige. Un spectacle simple, qui ne lui ferait penser à rien, à rien du tout, sinon à l'immense vide que recelait son cœur, depuis que Cedric lui avait parlé de ce qu'elle ressentait.

Assise sur le rebord de la fenêtre, les bras entourant ses jambes repliées contre elle, elle laissait son esprit vagabonder sur les vagues, à peine poussées par le vent d'hiver. Elle en était exactement au même point qu'avant. Elle ne savait plus. Pourquoi était-elle ici ?

Au même moment, Dumbledore faisait passer le spécialiste en vampires au test de confiance, dans son bureau, seul à seul.

Le vieil homme avait été surpris de voir débarquer un ancien élève à l'école. Il se souvenait très bien de lui, même s'il avait bien changé. Personne au ministère de la magie ne lui avait dit que son spécialiste était aussi jeune, ni que c'était un ancien élève. Et puis, il ne passait pas inaperçu, celui-là. Voulant creuser un peu, malgré son passif, il lui avait posé des tas de questions, toutes sans aucun rapport avec son travail.

Au bout du compte et bien malgré son appréhension, il s'était aperçu que ce jeune homme possédait un mental d'acier qui n'avait heureusement rien à voir avec son style vestimentaire bourgeois et son beau visage innocent. Il était vif d'esprit, perspicace et agréable à écouter. Il n'était pas imbu de sa personne, et s'il avait choisi la vampirologie, c'était pour raison personnelle : il avait perdu quelqu'un de proche à cause d'une créature vampirique.

Il était irlandais et se nommait Ethan Lhiannan-Sidhe, descendant d'une longue lignée de sorciers, son père avait été Auror. Il aimait bien lire et dormait beaucoup. C'était un gars simple et honnête – il avait avoué avoir fait bien des bêtises, lorsqu'il était à l'école. Il n'aborda jamais le sujet de la bataille de Poudlard et le doyen apprécia sa retenue.

Une fois le test de confiance passé, le directeur de Poudlard en vint au fait. Comme le spécialiste devait s'en douter, il y avait une créature dans l'école, elle était plus que dangereuse et il fallait la trouver avant qu'elle ne fasse une nouvelle victime.

« - Je ne vous cacherai pas que cela a commencé très tôt, dit Albus en envoyant sa porcelaine faire du thé. Certains des enseignants et moi soupçonnons quelqu'un.

- Une personne de l'école ? s'étonna Ethan.

- Un professeur arrivé en septembre dernier. »

Le jeune homme paraissait vraiment stupéfait et très intéressé. Une telle hypothèse lui semblait inconcevable et pourtant, le directeur était plus que sérieux.

« - Vous avez des preuves ? demanda-t-il quand même.

- Elle l'a avoué au professeur Snape, répondit Albus.

- Elle ?

- Le professeur Eswann Bathory. »

C'était de plus en plus intéressant.

Ethan Lhiannan-Sidhe tenait sans doute entre les mains une des meilleures affaires de sa jeune carrière.

« Combien de victimes y a-t-il eu ? » continua Ethan, en laissant la théière le servir.

Albus soupira.

« Il y a eu une élève de la maison Serpentard, Amy Beckenbaum. Elle fut la première, et la seule à avoir trouvé la mort. Ensuite, au moment de Noël, un élève de deuxième année de Gryffondor, Marcus Elwood, a été retrouvé inconscient mais en vie. La troisième victime est le professeur Snape, attaqué en plein jour, devant toute sa classe. »

Trois victimes. Trois attaques différentes.

Ethan ne voyait vraiment pas où se tenait la raison d'un tel comportement. Les vampires travaillaient en groupe, seuls ceux qui essayaient de vivre parmi les hommes étaient solitaires. Ces derniers savaient se faire très discrets, suffisamment pour que les gens ignorent leur présence ; moldus comme sorciers, ils en avaient déjà forcément rencontré un, mais ceux-là n'attaquaient pas les humains. Ils survivaient, s'adaptaient, tant bien que mal.

« - Des gens ont donc vu la créature, dit-il en remuant son thé d'un air absent.

- Oui. Toute une classe, un professeur et une élève.

- J'aimerais poser quelques questions à ces personnes.

- Je vous donne l'autorisation d'interroger seulement le professeur Snape. »

Cela avait été dit d'une telle façon qu'Ethan ne pouvait qu'obéir. Mais il tenait quand même à savoir une chose.

« - Pourquoi seulement lui ?

- Les élèves présents lors de l'attaque ont eu très peur et n'ont pas vu grand-chose. Ils ne pourraient vous donner de détails.

- Oh, je vois… Et cet élève ?

- C'est hors de question. Cette jeune fille souffre d'avoir vu la créature de trop près, deux fois. Je tiens à ce qu'elle oublie. N'allez pas lui rafraîchir la mémoire. »

C'était définitivement indiscutable.

Sur ces paroles, Dumbledore but quelques gorgées de thé et soupira, une fois de plus.

« - J'espère que vous allez nous débarrasser de cette chose, dit-il, sincère et attristé.

- Je vais commencer à travailler dès maintenant, déclara Ethan Lhiannan-Sidhe, en posant sa tasse. Je vous fais le serment de ne pas perturber le fonctionnement de l'école et de ne pas importuner les élèves. Je travaille essentiellement la nuit, mais en silence. Je ferai tout pour retrouver cette créature et la détruire. »

Il se tut un instant, l'air grave, le regard assombri.

« Il se peut que, si la personne dont vous m'avez parlé se révèle être la source primaire des évènements, il me faille la détruire aussi, monsieur. »

Il avait dit cela de façon claire, sans détour.

Albus apprécia cette franchise. Il hocha la tête et but une nouvelle gorgée de thé.

« Tout ce que je souhaite, c'est que cela s'arrête, » dit-il ensuite.

Il se leva, imité par Ethan.

« Oh, si jamais vous avez besoin d'aide, vous pourrez demander à Hagrid, dit le vieil homme. Il vit dans la petite maison qui se trouve au fond du parc. »

Le spécialiste en vampires acquiesça.

Il prit congé et quitta les lieux. Tout d'abord, il était ravi d'avoir à traiter directement avec un homme tel que Dumbledore, cette célébrité dont il avait entendu parler depuis sa plus tendre enfance et qui s'était trouvé être son directeur d'école durant sept années. Ensuite, il se trouvait fort intrigué par la façon d'agir du vampire qui hantait les lieux. Enfin, il n'était pas étonné d'avoir entendu le nom d'Eswann Bathory, qui enseignait à Poudlard, comme par hasard.

Jamais il n'aurait cru qu'elle serait assez culottée pour venir ici, uniquement pour honorer sa stupide promesse d'étudiante. Un jour, alors qu'ils étaient dans la même faculté de sorcellerie et dans la même classe, il lui avait demandé l'autorisation de la courtiser ; elle l'avait éconduit en riant, disant qu'il était trop jeune et qu'elle visait autre chose, de plus expérimenté, de plus mûr. Elle avait fini par lui avouer pourquoi, un soir de beuverie estudiantine. Lorsqu'elle était à l'académie de magie de Beauxbâtons, elle avait tout simplement entendu parler d'un professeur de Poudlard – un ancien mage noir - et elle s'était promis d'y aller quand elle aurait terminé ses études en vampirologie, pour y enseigner et pour « le » rencontrer. Cette idiote ne l'avait jamais vu, et pourtant, elle l'idolâtrait pis encore que si elle vivait en face de chez lui et qu'elle le croisait tous les jours. Quelle gamine immature…

Ainsi, elle avait honoré sa promesse. Pauvre et stupide petite Eswann… Trop belle et trop impulsive, trop tentée par tout ce qui était foncièrement mauvais, trop influençable.

Elle aurait beau être venue ici par amour, si elle était le vaisseau du monstre, il devrait la tuer.

Mais avant cela, il devait poser quelques questions au professeur qui avait été attaqué et qui se remettait doucement, à l'infirmerie, celui pour qui Eswann l'avait repoussé.

Les jours s'écoulèrent, sans qu'aucun incident ne vienne entacher le calme de l'école. Pour les uns, la routine s'était réinstallée, pour les autres, le trouble subsistait, immuable.

L'arrivée du spécialiste en vampirologie n'avait pas seulement apporté du soulagement.

Chez le professeur Bathory, cela avait amené toutes sortes de souvenirs, bons ou mauvais. Dans les deux cas, elle n'était aucunement satisfaite de la présence du jeune homme dans les murs de Poudlard. Elle le fuyait autant que possible.

Le professeur Snape, lui, était passé à la question sans sourciller. Il avait donné des détails plus que satisfaisants, concernant la créature. Il l'avait vue plus d'une fois, lui aussi. Une fois dans son propre bureau, sans qu'elle ne fasse quoi que ce soit contre lui, plusieurs fois dans les couloirs de l'école, la nuit, sans qu'elle ne le voit et le jour où elle l'avait attaqué, devant sa classe. Elle avait tué une fois. Pourquoi avait-elle épargné les autres ? Lui aussi se posait les mêmes questions que l'expert. Un vrai expert, cette fois, rien à voir avec la folle qui était littéralement possédée par la créature, du moins était-ce ce dont il était intimement convaincu.

Quant à Alice, au grand désespoir du professeur Dumbledore, elle était retombée dans un silence inquiétant. Elle fuyait, elle aussi. Elle fuyait tout contact direct avec quiconque. Certes, elle assistait à chaque cours, mais elle s'en tenait à faire son travail. En cours de potions, elle s'était même déplacée pour ne plus être à côté de Gabriel, qui avait fini par abandonner l'idée de pouvoir l'approcher. Au moindre moment de liberté, elle se rendait sous le saule pour y lire en paix. Elle dédaignait même la compagnie d'Hagrid. Elle foulait au pied toutes les promesses faites à Dumbledore. Elle était de nouveau drapée dans la protection de la solitude, aux prises avec ses sombres pensées.

Ce fut dans cette ambiance-là qu'arriva le printemps.

Rien n'avait évolué.

La créature courait toujours. Ethan Lhiannan-Sidhe la cherchait inlassablement, furetant la nuit comme un chat.

Ce fut en furetant ainsi que sa route croisa celle de Snape, qui n'avait pas non plus perdu ses vieilles habitudes, du moins une de celles qui lui avaient valu d'être surnommé, par les trois quarts de l'école, « le vampire ». Comme c'était amusant…

L'expert lui tomba dessus, alors qu'il était sagement accoudé au rebord d'un balcon surplombant la cour intérieure, perdu dans des pensées aussi noires que l'était la nuit. Comme Ethan jaillissait, une épée à la main, prêt à frapper, il se retourna, tendant sa baguette pour riposter.

Cela aurait pu être comique.

« Oh, c'est vous, » firent-ils de concert.

Ethan rangea son épée et vint nonchalamment s'accouder près du professeur, qui aurait toutefois bien voulu rester tranquillement seul.

«- Vous avez un attirail intéressant, à ce que je vois, fit ce dernier.

- Quoi, cette épée ? dit Ethan en souriant. C'est un héritage familial. C'est tout ce que j'ai pour me défendre. Enfin, à part ma bonne vieille baguette…

- Et bien sûr, c'est avec cela que vous espérez attraper et détruire notre vampire. »

L'ironie coulait de cette phrase avec délice. Ethan sourit à nouveau, amusé.

« Mais, évidemment ! s'exclama-t-il en levant les mains. Je suis un chasseur. C'est mon job. Vous imaginiez sans doute, professeur, que le ministère allait détacher une armée ? »

Snape lui envoya un de ses subtils regards glaciaux débordants de dédain. Il y répondit par un autre sourire. Rien ne semblait le toucher, celui-là, vraiment.

« - Je ne suis pas étonné, fit Ethan comme ça.

- Quoi ?

- Vous continuez à semer la terreur parmi vos élèves. Cela ne m'étonne pas. Moi aussi à leur âge, j'avais peur de vous… »

Le gamin se payait ouvertement sa tête, là, n'est-ce pas ? Très bien. Il ne l'avait pas encore pris en grippe, cela n'allait bientôt plus tarder. Il ne se souvenait pas vraiment de lui en tant qu'élève. Il n'avait pas dû être bon en potions, et il avait inconsciemment dû occulter son détestable physique à la Sirius Black.

« Il y a une chose dont je souhaiterais vous parler. »

Le jeune homme venait de lui couper l'herbe sous le pied.

Snape soupira.

« - Et quelle est-elle ? fit-il, le menton dans le creux de la main.

- En fait, c'est plutôt de quelqu'un qu'il est question.

- Venez-en au fait.

- Eswann Bathory. »

Cette fois, Ethan eut toute l'attention du professeur. Celui-ci s'était tourné vers lui, le coude posé nonchalamment sur la balustrade, les mains croisées. Son regard était devenu flamboyant de haine, rien qu'au nom de cette saleté de garce malfaisante.

« - Que savez-vous d'elle, au juste ? demanda Ethan à brûle-pourpoint.

- Ce que j'en sais ? répliqua Snape d'un ton sec et méprisant. Vous voulez que je vous le dise ?

- Oui, cela m'aiderait.

- Pourquoi ne pas me l'avoir demandé, la dernière fois, alors ?

- Ce n'était pas le moment. »

Snape fit un sourire en coin, du genre moqueur. Il travaillait méthodiquement, le petit expert. Chaque chose en son temps, tel était son « truc ».

« Je sais qu'elle a ramené la créature avec elle, dit le professeur. Je sais aussi qu'elle connaît et utilise très bien la magie noire. Elle possède un don étrange, qui lui permet de voir des choses, en touchant des gens. Je sais aussi qu'elle est attirée par… »

Il se tut. Comment dire ? Comment expliquer à ce jeunot que Bathory avait un penchant tout naturel pour le mauvais côté ? Ce côté dont il avait fait partie, lui, Snape.

« - Par quoi ? insista Ethan, qui se penchait, comme pour recueillir une confidence.

- Elle aurait pu faire un bon Mangemort.

- Ah, oui. »

Il avait l'air déçu, l'expert, d'un coup.

Mais il sourit derechef et s'étira, levant les bras au-dessus de sa tête.

« Moi, je peux vous dire qu'elle vient de la même université de magie que moi, dit-il en faisant craquer les jointures de ses doigts, les mains toujours levées au-dessus de lui. C'est là-bas qu'elle a commencé à… déconner. Et je vais vous dire pourquoi, professeur. »

Snape se moquait bien de savoir pourquoi Bathory avait commencé à déconner. Il voulait que ce jeune impudent la confonde et que l'école soit débarrassée du poison qui la rongeait.

« C'est à cause de vous. »

Est-ce qu'il avait mal entendu ? Il n'était quand même pas idiot au point de vouloir lui faire croire de telles balivernes. Bien sûr, il gratifia Ethan d'un regard de circonstance.

« Je sais, ça paraît exagéré, mais c'est la vérité, reprit Ethan, un peu gêné par le feu meurtrier qui luisait dans les yeux noirs du professeur. Elle a au moins dû essayer de vous le faire comprendre, non ? »

Comme réponse, il eut un ricanement. Elle n'avait pas qu'essayé, elle l'avait abordé directement et elle avait tenté de l'envoûter, elle avait même presque réussi. Se souvenir de cela lui donna envie de taper dans quelque chose avec une fourchette.

« - Et vous l'avez envoyée sur les roses, continua-t-il malgré cela.

- Je ne vois pas où vous voulez en venir, grogna Snape, qui en avait vraiment assez, maintenant.

- N'est-ce pas après cela, que vous avez entendu parler de la créature, pour la première fois ? »

Snape sourcilla. En y réfléchissant bien, Ethan avait raison. Cela s'était passé exactement de cette façon. Bathory était arrivée, elle avait assisté à son cours, elle lui avait fait des avances, il l'avait renvoyée sans ménagements. Peu après, une Serpentard trouvait la mort. Mais c'était ridicule. Ce n'était qu'une coïncidence !

« - Vous vous imaginez que je vais avaler cette couleuvre ? s'exclama-t-il d'un ton amusé.

- Écoutez, j'ai pensé qu'il valait mieux que je vous dise ce que je sais, dit Ethan sans se démonter.

- En me sortant des arguments façon Sorcière Magazine ? Vraiment ?

- Oui, vraiment. Je sais que vous avez été obligé de laisser tomber vos recherches sur elle. Je sais aussi pourquoi. »

Il avait dit cela d'un air entendu que Snape ne saisit pas vraiment sur le coup, sans quoi il l'aurait brûlé sur place. Mais son discours l'intéressait, force était de le constater.

« - Eswann a dit avoir été blessée au Japon, c'est cela ? demanda Ethan, en s'asseyant sur le bord du balcon.

- C'est ce qu'elle a dit au directeur.

- En fait, elle a ramené le vampire avec elle. Elle et lui ne font qu'un depuis le jour où il l'a attaquée et laissée pour morte. Ils sont liés, elle subit tout ce qu'il subit. N'avez-vous pas remarqué qu'elle était souvent fatiguée ?

- Si, bien sûr. Il faudrait être complètement aveugle, pour ne pas voir les changements.

- Évidemment… Est-ce que quelqu'un sait s'il a été trouvé des cadavres d'animaux, dans le coin ?

- Demandez cela à Hagrid.

- Il n'a rien vu d'anormal. Mais moi je vous parle de rats, ou de chouettes.

- Demandez cela à Filch. »

Ethan soupira. Ce n'était pas facile de discuter avec cet homme. Il avait l'air de faire exprès d'être comme ça, et mieux valait ne pas trop le chercher. Mieux valait le mettre dans sa poche, s'en faire un allié était primordial. Il semblait sans failles. Il faudrait user de beaucoup de finesse pour déceler ce qui le ferait plier et se montrer un peu plus coopératif.

« - Professeur, je sais que je vous ennuie avec mes questions, mais il faut pourtant que je comprenne, dit Ethan simplement.

- C'est-à-dire que j'ai du mal à voir où vous voulez en venir.

- Empêchez-la de nuire par la magie.

- Je n'en ai pas le droit.

- Prenez le gauche ! »

Le jeunot était en train de le tenter, était-ce croyable ? Comme s'il allait enfreindre les interdictions prononcées par Dumbledore ! Franchement… Il avait été sommé de restituer ses effets « dangereux » et avait même claqué la porte pour cela, parce qu'il refusait d'admettre que c'était lui l'indésirable. Il devait rester à sa place.

Rester à sa place… C'était ce qu'elle avait dit.

« Rester à ma place ? Comme vous le devriez, vous ? » lui avait-elle jeté avec mépris.

Ces paroles résonnaient encore fraîchement dans sa tête. Cela le contraria un peu de s'en souvenir, alors que cela aurait dû n'avoir aucun effet sur lui. Oui, c'était ce qu'elle avait dit, la petite idiote qui portait le même nom que lui. Alice… Alice, que Dumbledore lui avait interdit de mêler à ses manigances. Alice, qui se retrouvait toujours embarquée dans des situations impossibles. Et lui bien sûr, il était toujours là pour l'en sortir. Quand il se demandait pourquoi il était revenu à Poudlard, il se disait que c'était par fierté, parce qu'il ne laisserait pas une bonne femme, fusse-t-elle un démon, lui dicter sa conduite, alors que jamais il n'était revenu sur une décision, alors que sa fierté lui avait justement soufflé de s'en aller pour garder la tête haute. Mais ce n'était pas par fierté. Et il était plutôt mécontent de savoir pourquoi.

« - Je n'ai pas le droit d'utiliser de magie noire ici, ni ailleurs, reprit-il en s'éclaircissant la gorge, troublé. Et il n'est pas question que j'y déroge, est-ce clair ?

- Mais votre soutien me serait d'un grand secours, professeur ! insista Ethan, très éloquent.

- C'est très aimable à vous, mais je ne vais pas risquer d'être renvoyé pour vous faire plaisir.

- Mais… »

Au lieu de répondre, Snape fit un pas vers le couloir. Cela signifiait qu'il en avait fini avec cette discussion. Le gamin avait de bons arguments et il savait user de flatteries sans se soucier d'être ridicule ou pas. Il avait bien compris que l'expert essayait de le rallier à sa cause, mais lui, il ne pouvait pas. Ce n'était pas qu'il était contre, parce qu'il souhaitait ardemment que cette garce de Bathory et sa bestiole déguerpissent au plus vite, mais Dumbledore avait été plus que clair, lorsque le maître des potions avait passé le seuil de son bureau. Au moindre nouvel écart de conduite, ce serait la porte, définitivement.

« Vous n'avez pas frappé à la bonne porte, » fit-il en partant, sans rien ajouter.

Ethan le regarda s'éloigner dans la nuit, déçu de n'avoir pu le convaincre. Il ne voulait pas se jouer de lui, il connaissait son passé, il savait que cet homme était parfaitement capable de l'aider. Il maîtrisait l'art des potions, c'était un très bon duelliste, il était très intelligent, et ses connaissances inégalées en magie noire n'auraient pas été de trop. Quel dommage… Oui, quel dommage qu'il se soit assagi. La terreur des élèves, l'idole d'Eswann, l'ancien Mangemort intransigeant, sans cœur ni scrupules…

Il soupira et repartit déambuler dans les couloirs en sachant qu'il n'y trouverait rien, cette nuit non plus.

Quel échec, vraiment…

Le lendemain, bien décidé à gagner quelque chose, Ethan se rendit dans la salle des professeurs dans l'espoir d'y trouver Dumbledore. Le professeur Flitwick lui indiqua le bureau du directeur, en précisant toutefois que celui-ci ne tenait pas à être dérangé.

Décidément, tout était contre lui en ce moment.

Les couloirs étaient déserts. Il y avait cours et dehors il faisait un temps radieux.

Il ne regrettait pas l'époque de l'université. Il avait toujours préféré le grand air, le soleil, le vent. Rester des heures enfermé derrière un bureau, c'était le truc d'Eswann. Dire que cette idiote l'avait repoussé pour un type qui avait facilement vingt ans de plus qu'elle ! Dire qu'elle ne l'avait jamais vu, avant de se retrouver à Poudlard ! Dire qu'il était odieux et qu'il terrifiait presque toute la population de cette école ! Comme c'était pathétique… Y avait-il quelque chose de plus insondable, de plus insolite, qu'un cœur de femme ?

Et dire qu'il tentait désespérément de gagner la confiance de ce même bonhomme.

Ce fut perdu dans ses pensées que le trouva le professeur McGonagall. Elle était fort souriante et l'attrapa sans crier gare, lui faisant presque peur. Toutefois, il la remercia intérieurement de le sortir de ses sombres réminiscences.

« - M. Lhiannan ! Vous tombez à pic ! dit-elle gaiement.

- Diable ! répondit-il du même ton enjoué.

- Venez avec moi, enchaîna McGonagall en l'entraînant derrière elle vers la salle des professeurs, d'où il venait.

- Je vous suis, je vous suis !

- Pour égayer un peu l'ambiance, nous avons décidé d'organiser une journée de détente. »

Combien de temps était-il resté dehors, à flâner et à ressasser de vieux souvenirs ? Il y avait là les professeurs qu'il n'avait pas vus, l'instant d'avant, alors qu'il cherchait le directeur. C'était à croire qu'il avait dormi debout.

Il s'assit dans un coin. Là, il remarqua la présence d'Eswann, qui cherchait à se faire toute petite, à moitié cachée derrière le professeur de divination, dont il prononçait sans cesse le nom n'importe comment, depuis l'adolescence. Par contre, si elle essayait de se faire oublier de lui, elle n'avait d'yeux que pour Snape, cette idiote, et elle avait de la chance qu'il soit le seul à le remarquer. Histoire de la narguer, il lui fit un petit signe, agitant le bout des doigts dans sa direction. Elle l'ignora largement et leva les yeux au ciel, outrée. Elle avait vraiment changé, c'était certain, une vraie petite princesse en apparences.

Dumbledore arriva enfin.

La séance put enfin être déclarée ouverte.

« Bien ! commença le directeur, avec un grand sourire. Nous sommes tous réunis ici pour mettre en place mon projet. »

Il arborait un tel air heureux que c'en était communicatif.

« - Compte tenu de certains évènements survenus tout au long de l'année, je me suis dit qu'il serait temps que nos élèves s'amusent, reprit Dumbledore.

- Comme s'ils ne s'amusaient pas assez… grommela Snape, à mi-voix.

- Donc, continua Dumbledore sans tenir compte de la remarque du professeur. J'ai pensé qu'une journée de voile sur le lac serait une bonne idée.

- Et s'il pleut ? demanda le professeur Trelawney, le doigt en l'air.

- Sybill, voyons, ne soyez pas de si mauvais augure ! » s'exclama Dumbledore en souriant de son propre jeu de mots.

Ethan applaudit intérieurement, il aimait bien l'humour un peu décalé du doyen. La pauvre Sybill était devenue toute rouge et bafouillait on ne sait quoi, ce qui la faisait rougir encore plus.

« - Bien sûr, ce sera une journée sans magie, reprit Dumbledore.

- Formidable, comme cela ils trouveront d'autres moyens pour s'entretuer, laissa tomber Snape avec innocence.

- Severus, enfin, pourquoi voulez-vous qu'ils s'entretuent ? s'étonna McGonagall.

- Pour rien, pour rien…

- Une journée sans magie, c'est intéressant, non ? intervint Dumbledore, comme s'il soumettait son projet à l'avis général.

- Moi, ça me plaît, répondit Ethan en levant la main comme pour faire enregistrer son vote.

- Moi aussi ! » répondit à son tour Neville Longbottom, content d'avoir un autre confrère de son âge dans l'équipe.

A la fin, il fut convenu d'une journée de voile sur le lac, sans magie, sous la garde des professeurs. Il y aurait plusieurs groupes, répartis par affinités, et ceux qui resteraient à terre en attendant leur tour pourraient s'occuper grâce à des activités supervisées par Hagrid lui-même.

Lorsque tout fut organisé, l'on décida du prochain dimanche puisqu'un grand soleil était prévu.

Il y aurait douze groupes d'une dizaine d'élèves. Curieusement, Dumbledore octroya la surveillance du groupe d'Alice à Snape. Celui-ci ne releva pas l'allusion, puisque c'était un ordre. Et tout aussi curieusement, le professeur Bathory se vit donner la surveillance de celui de Rebecca Sheller. Ethan se retrouva à diriger un complet groupe de garçons, les filles seraient déçues.

Dès que le dernier professeur fut parti, Snape demanda à parler à Dumbledore. Celui-ci accepta sans objection.

Le professeur n'y alla pas par quatre chemins, fidèle à ses habitudes.

« - Excusez-moi, mais j'ai une question, dit-il, bras croisés, immuable.

- Je passe vos remarques de tout à l'heure, mais j'écoute votre question, répondit Albus, le regard pétillant.

- Pourquoi Rebecca Sheller n'a-t-elle pas été renvoyée ? »

Albus ne s'était pas attendu à cela. Bien sûr, il s'était préparé à ce qu'un de ses professeurs vienne le lui demander, mais pas si tard, alors que l'incident était déjà loin. Snape était si imprévisible.

« - Son père a insisté lourdement, il connait des personnes très influentes du Ministère et du Conseil… fit Albus en haussant les épaules, dans un geste d'impuissance.

- Cette fille est dangereuse, insista Snape.

- Elle a mauvais caractère, c'est tout.

- Vous plaisantez ? Vous avez vu ce qu'elle a fait, tout comme je l'ai vu !

- Oui et l'autre fois vous m'avez manqué de respect, de plus, vous avez levé la main sur une élève et pourtant vous êtes toujours là, Severus. »

Ces évidences tombèrent sur lui comme une chape de plomb glacé. La toute puissance de l'influence familiale de Sheller… Non, ce n'était pas cela, qui le faisait enrager. Albus savait qu'il avait levé la main sur une élève. Et puis, il faisait allusion au jour où il était parti en claquant la porte. Ce même jour, oui. Donc sa présence ici, à ce moment, devait être considérée comme une faveur. Et donc, il avait tout intérêt à continuer de refuser la proposition de Lhiannan.

Il toussota pour se redonner une contenance.

« - Je suppose que mon groupe…

- Vous supposez bien, Severus. »

Et voilà, Dumbledore l'avait encore relégué au rôle de protecteur attitré. C'était ridicule.

Il n'en avait pas fini, de toute façon.

« - Au fait, j'ai pu remarquer que…

- Moi aussi, je l'ai remarqué, » l'interrompit encore Albus.

C'était irritant, à la fin. Comment faisait-il pour deviner à l'avance ce qu'il allait lui dire ?

« - Mais nous n'y pouvons rien, reprit le vieil homme, d'un ton las.

- Je ne m'apitoie sur le sort de personne, sachez-le, répliqua Snape, qui tenait à ce que les choses soient claires.

- Je n'ai jamais dit le contraire. Mais cela ne vous empêche pas d'y penser, toutefois.

- Quoi ? »

Dumbledore sourit d'un air entendu, ce qui mit Snape au supplice, comme si c'était dans ses habitudes de faire du sentiment. Lui ? Non mais vraiment ! Autant aller semer de la bonne humeur dans toute l'école avec de grandes gerbes de fleurs, aussi.

« - Je ne dis rien, Severus, mais je vois beaucoup de choses, vous savez.

- Non, je ne sais rien, figurez-vous. Ah ! Je préfèrerais n'avoir rien dit, ni rien demandé.

- Oui, je sais, je vous connais. Et c'est pour cela que je suis inquiet de vous voir vous inquiéter.

- Je vous demande pardon ? »

Snape se mit à chercher du regard une quelconque bouteille de vin ou de liqueur, ou une fiole de potion d'hallucination, sur les tables. Dumbledore ne pouvait pas dire et penser de telles choses à son sujet. Il devait être envoûté. Il n'était pas dans son état normal. Lui, dire de son professeur le plus misanthrope qu'il était inquiet, c'était… C'était… Ce n'était pas la réalité.

« - Allons, terminons là cette discussion, dit Albus, pour mettre un terme à cette mascarade.

- Voilà la phrase la plus sensée que j'aie pu entendre aujourd'hui… grogna Snape en faisant mine de partir.

- Je sais que je peux vous faire confiance.

- Alors, laissez-moi aider le chasseur. »

Il ferma les yeux en s'apercevant de son erreur. Non, il n'avait pas pu dire cela. Lui aussi était envoûté.

La discussion était close. Pourquoi en remettre une couche ? Il s'en mordait les doigts mais c'était trop tard.

Le regard de Dumbledore ne pétillait plus.

« - Il me semble pourtant avoir été très clair à ce sujet, dit-il durement.

- Oui.

- Vous savez ce que vous encourez, si vous enfreignez certains de mes ordres.

- Oui.

- Alors cette fois, terminons vraiment la discussion, Severus. Et que je n'ai pas à y revenir. »

Dumbledore sortit le premier.

Snape se répétait encore et encore qu'il aurait mieux fait de se taire. Il trouva qu'il se posait beaucoup de questions, ces derniers temps. A vrai dire, depuis qu'il avait été attaqué par le vampire, il se posait sans cesse des questions. Et aucune de ces questions n'avait de réponse, bien évidemment.

Franchement énervé, il sortit de la salle des professeurs et emprunta le couloir pour se rendre dans sa salle de cours. Au dernier moment, il changea d'avis et passa par le couloir extérieur, celui qui longeait la cour. Il s'arrêta entre deux piliers, sous une ogive de pierre. Il ne savait pas pourquoi, mais en tout cas, il regardait passer Alice qui marchait tête baissée, son sac serré contre elle, les mèches de ses longs cheveux échappées de son chignon retombant devant son visage livide. Elle n'avait pas perdu cette manie d'y planter sa baguette. Elle affichait un air épuisé. N'avait-elle pas un peu maigri ?

Tout à ses constatations futiles, il sentit alors quelque chose sur sa gauche, quelque chose d'hostile. Tournant légèrement la tête, il vit que cette chose hostile, c'était le regard que Gabriel Waters portait sur lui. Le gamin entier était hostile. Empli de haine, ou de quelque chose de plus fort encore, si cela existait. C'était amusant, réellement amusant.

« - Quelque chose ne va pas, Waters ? demanda-t-il en s'avançant vers le jeune homme, dont les yeux semblaient capables de tuer.

- Non, tout va très bien, professeur, répondit Gabriel, sans baisser les yeux, justement. Je vérifiais simplement une chose.

- Ah oui, vraiment ? »

Ce gamin manigançait un sale coup, c'était certain.

« Oui, professeur, répondit à nouveau Gabriel, un sourire étrange se dessinant sur son visage. Maintenant, je sais à quoi ressemble le regard d'un vieux pervers. »

Stupéfait par la réplique calme mais cinglante de l'élève, Snape ne réagit pas. Il le laissa lui tourner le dos et s'en aller, fier de lui. Pourtant, il l'avait bel et bien traité de vieux pervers, il n'avait pas rêvé. Il l'avait dit, clairement, sans baisser les yeux. Et il savait très bien pour quelle raison il le lui avait dit.

Ce fut donc bien plus de mauvaise humeur que Snape s'en retourna dans son antre. Décidément, rien n'allait comme il le fallait. Avec un peu de chance, il y aurait un drame, pendant cette fameuse journée de voile ridicule. Sinon, ce ne serait pas amusant, n'est-ce pas ?

La journée s'acheva sur un grand éclat de joie des élèves, lorsqu'il leur fut annoncé le programme prévu par Dumbledore.

Une seule élève ne ressentit aucune sorte de contentement, en entendant cela. Non, aucune joie ne parut dans le cœur d'Alice. Elle mangea vite, peu, et se leva avant que tous aient terminé leur repas. Elle avait envie d'être seule.

Elle ne vit pas Gabriel l'imiter et se lever, pour la suivre. Il la rattrapa dans le couloir qui montait à la tour des Serdaigle.

« Alice ! »

Elle ne se retourna pas et força le pas. Elle ne voulait pas le voir, ni l'entendre, elle souhaitait juste être seule, ce n'était pas le bout du monde quand même. Mais Gabriel la rejoignit en quelques pas et la saisit par le bras, pour l'obliger à lui faire face. Elle tenta de se dégager mais il la tenait fermement. Ce n'était même pas la peine d'essayer la magie…

«- Alice, laisse-moi te parler, s'il te plaît !

- C'est ça ! Pour me dire des méchancetés comme la dernière fois ?

- Non ! Simplement la vérité !

- Mais quelle vérité, Gabriel ? »

Elle avait dit cela d'un ton si las qu'il la lâcha. Elle ne s'enfuit pas.

« - Pourquoi fais-tu tout ça ? lui demanda-t-il doucement, réfrénant l'envie de la prendre dans ses bras, de lui dire ce que recelait son cœur. Tu as tellement changé, Alice… Tu es redevenue comme avant. Tu m'évites, alors que tu m'avais enfin accepté. Pourquoi ?

- Ce n'est pas ton problème. Tu ne pourrais pas comprendre, de toute façon…

- Tu n'arrêtes pas de me donner cette excuse, à chaque fois tu me dis que je ne vais pas comprendre. Mais comprendre quoi ? Tout ce que j'ai vu, c'est toi qui te jetais au secours de… de ce… ce…

- Professeur, Gabriel. Ces gens-là sont des professeurs.

- Ne joue pas sur les mots !

- Et toi, ne me crie pas dessus ! Je ne t'ai rien fait !

- Si, tu me repousses. Moi, je suis prêt à tout pour toi, et tu me repousses… »

Il était sincère. Elle le voyait bien. Elle ne pouvait pas ne pas le remarquer. Le garçon était amoureux d'elle ? Si c'était cela, il semblait en souffrir. Mais qu'y pouvait-elle ? Elle ne l'avait pas obligé, elle n'avait jamais rien fait pour ça. Elle n'avait plus envie de s'embarrasser avec cette histoire qui ne mènerait nulle part. Penser cela lui pinça le cœur. Elle aurait dû être honteuse, mais non, à la place, elle ne ressentait rien de tel, elle était indifférente. Elle se sentait même plutôt légère devant l'évidence, maintenant. Elle espérait juste qu'il n'allait pas se lancer dans une déclaration d'amour, ce serait vraiment trop embarrassant. Elle aurait dû lui dire avant qu'eux deux, ça ne marcherait pas, elle le savait pourtant. C'était sa faute, à elle, elle avait manqué de franchise, elle s'était laissée emporter par le confort de cette relation.

« - Alice, je peux comprendre que tes parents te manquent, mais de là à rabattre tes sentiments sur ce type...

- Quoi ? Mes quoi sur qui ?

- Tu as très bien entendu.

- Tu as perdu la raison !

- Alors tu sais très bien de quoi je veux parler. »

Pour toute réponse, elle lui administra une gifle magistrale, si fort qu'il sentit le goût du sang sur sa langue.

La colère prit le dessus sur tout le reste de ses sentiments, déjà bien confus. Il la saisit par les épaules et la poussa brutalement contre le mur, à lui en faire mal. Mais maintenant, que faire ? Lui rendre son coup ? Non, il n'était pas comme cela, il n'était pas du genre à violenter une fille, ce n'était pas dans son tempérament. Lui crier ses sentiments ? Elle n'en aurait probablement rien à faire. Il n'était pas idiot. Elle s'était laissée approcher dans un moment de faiblesse, c'était tout. Que faire ? Il vit le faible éclat de la chaîne en argent au cou d'Alice. Il leva la main, lentement, et arracha la chaîne, entraînant avec elle le lien de cuir qui retenait la pierre d'ambre, puis laissa tout tomber par terre, où la pierre se brisa en deux.

« Voilà ! C'est exactement comme ça, que tu finiras ! » lui jeta-t-il au visage, les larmes aux yeux, le cœur en sang.

Comme elle ne réagissait pas, sous le choc, il détourna son regard d'elle et s'en fut, à deux doigts de devenir fou de rage.

Restée seule, Alice glissa vers le sol et recueillit la pierre dans sa main tremblante, tandis que de l'autre, elle serrait le petit trèfle en argent de Gabriel, si fort qu'il s'incrusta dans sa chair et la fit saigner. Cela lui était bien égal. Elle était quelqu'un d'horrible, elle méritait ce qui venait d'arriver.

Gabriel l'avait mise devant le fait accompli. Il ne pouvait plus rien pour elle. C'était à elle de se réveiller, mais elle n'en avait pas envie. Elle était bien comme cela, dure comme une pierre, comme avant, oui, avant qu'elle ne se mette à avoir de nouveau des sentiments.

La tête vide, elle quitta le couloir et se mit à marcher sans but, s'enfonçant dans les ténèbres de l'école, prenant le chemin sombre et oppressant de la tour d'astronomie, la plus haute, la plus dangereuse. Elle n'en avait rien à faire d'y aller malgré ses craintes, elle se moquait bien du règlement, elle voulait juste être seule pour pouvoir pleurer, sans que personne ne la voit.

Peut-être que là-haut, il y aurait Eswann ou la créature. Elles prendraient sa vie toutes les deux, l'une comme l'autre, et cela mettrait un terme à ses errances.

C'était là où elle serait le mieux.

Dans les ténèbres.