Au matin de ce dimanche tant attendu par tous les autres, Alice se rendit à la maison d'Hagrid. Comme prévu, il faisait très beau, mais elle avait froid et grelottait en attendant sur le palier.

Lorsqu'il lui ouvrit, il lui offrit son sourire le plus heureux. Cela faisait si longtemps, il était content de la voir.

« Mais entre donc ! »

Elle fut accueillie par Crockdur, qui vint pousser sa main d'un coup de tête, cherchant des caresses qu'elle lui donna distraitement, avant de s'asseoir sur la chaise que lui proposait le demi-géant.

« Qu'est-ce qui t'amène ? »

Hagrid n'était pas complètement idiot, il savait et voyait bien qu'elle n'allait pas très bien. Elle n'était peut-être pas aussi choquée que lorsqu'elle était venue chez lui au beau milieu de la nuit pendant les vacances de Noël, mais il y avait comme un vide dans ses yeux, comme si leur feu s'était éteint. Elle était blanche, comme si elle était malade, elle semblait ne pas avoir dormi depuis des lustres. Elle lui faisait de la peine.

Comme réponse, elle sortit de sa poche un petit sac de velours noir et le posa sur la table. Elle le regarda un instant, puis le souleva pour faire tomber dans le creux de sa main les deux morceaux de sa pierre d'ambre, dont un était encore retenu par son lien de cuir, ainsi qu'un petit morceau de papier de soie qui contenait le trèfle et la chaine en argent de Gabriel.

« Je voulais juste vous demander… dit-elle d'une voix éteinte. Est-ce que vous pouvez me la garder, aujourd'hui ? Je ne voudrais pas la perdre… »

Surpris, Hagrid hocha la tête.

« Comment s'est-elle brisée ? »

Alice haussa les épaules. Elle enroula le lien autour des deux parties de la pierre, et remit le tout dans le petit sac.

« - Elle est tombée, dit-elle simplement.

- Si tu le dis… »

Il n'avait pas l'intention d'insister mais il avait encore une chose à demander.

« Pourquoi tu ne demandes pas à son vrai propriétaire de te la réparer ? »

Alice le regarda comme si elle le voyait pour la première fois de sa vie.

« - Je ne sais pas qui c'est, Hagrid.

- Tu en es bien sûre ? »

Pour toute réponse, Alice se leva, les mains posées à plat sur la table, penchée en avant. Elle avait un drôle d'air, quelque chose d'un peu effrayant ternissait son regard.

« Je viendrai la chercher lorsque cette superbe journée sera finie, » dit-elle sur un ton morne.

Hagrid la laissa partir, stupéfait. Il ne remarqua même pas que tout le contenu de sa tasse de thé s'était répandu sur son pantalon et la moitié de sa chemise grâce à un coup de tête affectueux de son chien.

Elle était inquiétante, la petite.

Il ferait peut-être bien d'en parler à Dumbledore.

Non, ce n'était pas une bonne idée. Alice n'apprécierait pas. Cela ne l'aiderait sûrement pas.

De toute façon, aujourd'hui, il n'aurait pas le temps de parler de cela à qui que ce soit. Il devait rejoindre les élèves et les professeurs au bord du lac. Il voulut finir son thé, mais il s'aperçut que sa tasse était vide, comme son contenu se trouvait précisément sur ses vêtements. Il n'avait plus qu'à se dépêcher de se changer, puis alla rejoindre les troupes au plus vite.

Dehors, là-bas, près du lac, c'était l'effervescence. Cela riait et parlait fort. Les professeurs s'amusaient tout autant que leurs élèves – sauf bien sûr celui qui ne s'amusait jamais – et cela faisait plaisir à voir.

Curieusement, le professeur Bathory s'était excusée de ne pouvoir participer car elle ne se sentait pas bien. Curieusement, Ethan Lhiannan-Sidhe n'y croyait pas, pas plus que Snape lui-même, qui se retrouvait d'ailleurs avec un groupe supplémentaire à partager avec le professeur Phines, l'autre idole des filles.

Les premiers bateaux furent lâchés – mais où les avaient-ils trouvés ? – et la grande journée de voile sans magie put enfin commencer.

Dumbledore était ravi.

C'était si joli, ces bateaux avec leur voile toute blanche… C'était comme l'insouciance de ces enfants, c'était léger et agréable à voir, tellement reposant, tellement loin de l'horreur qui courait dans les murs de l'école, tellement loin de l'histoire sordide de la jeune femme au vampire. Et ce bateau là-bas, détaché des autres… Semblable à la jeune fille qui se murait dans le silence, fragile et risquant à tout moment de sombrer. Sans aucun secours.

Pourquoi pensait-il à des choses si tristes, tout d'un coup, par les sourcils de Merlin ?

« - Monsieur le directeur ! l'apostropha Neville Longbottom, en manches de chemise, un large sourire éclairant son visage. Venez vous joindre à nous !

- Non, non, je préfère rester sur la terre ferme, répondit Dumbledore avec un sourire aussi heureux. Je suis trop vieux pour cela !

- Tant pis pour vous ! »

Les élèves qui n'étaient pas sur l'eau entouraient Hagrid, qui leur montrait comment fabriquer des brochettes énormes et comment les disposer sur des grilles aussi immenses, en attendant qu'un bon feu soit préparé.

« - Quoi, vous avez déjà faim, Hagrid ? demanda le directeur en avançant tranquillement vers eux.

- Oh ! Non, mais vous avez vu cette troupe ? répondit le demi-géant, tout en nouant deux branches souples. Je ne fais qu'anticiper la cohue de midi, quand le grand air les aura bien creusés.

- Vous avez raison, ils mourront sans doute de faim. »

Puis le vieil homme repartit dans sa tournée des groupes restés à terre.

Cela faisait du monde, tout de même. Quatre maisons, sept années, une dizaine d'élèves par année… Les professeurs devaient être débordés, mais ils n'en montraient rien, surtout ceux qui se trouvaient sur l'eau. Le seul à arborer une mine d'enterrement, nul besoin de le nommer. Assis sur un rocher à l'ombre d'un arbre, bras croisés et sourcils bas, il n'ouvrait la bouche que pour dire aux élèves de son groupe de rester en place, si par hasard ils espéraient rejoindre les autres sur l'eau.

Tout ce babillage incessant l'épuisait, il faisait trop chaud à son goût, il n'avait pas demandé à être là, pour surveiller ces gamins qui ne tenaient pas en place. Lorsqu'il vit arriver Dumbledore, le sourire plaqué sur sa figure, il leva les yeux au ciel. Déjà qu'il vivait un calvaire, il aurait bien une de ses bonnes idées pour le ridiculiser.

« Dites-moi, Severus, vous comptez faire cette tête toute la journée ? »

Quelques élèves pouffèrent derrière leurs mains. Il les fustigea du regard aussitôt.

« - Allons, ça va bientôt être votre tour ! ajouta Dumbledore en clignant de l'œil à un première année amusé.

- Il est hors de question que je mette un pied sur une de ces coquilles de noix… grogna Snape en haussant à peine le ton, de sorte que seul Albus l'entende.

- Tout le monde s'amuse ! répliqua le vieil homme.

- Je ne crois pas, non. »

Albus tourna imperceptiblement la tête vers Alice, assise un peu à l'écart sur un gros rocher.

« - Moi, je ne m'amuse pas, reprit Severus pour éclaircir le doute, car il le voyait venir, le doyen.

- Bon sang… soupira ce dernier en repartant. Mais que vais-je faire de vous ?... »

Il n'y avait rien à faire. Cette journée ridicule était une journée ridicule.

La matinée se passa dans la bonne humeur jusqu'à l'arrivée du repas, qu'Hagrid et sa troupe avaient mis au point sans problème. Une bonne odeur de grillades aux herbes et de pommes de terre sous la braise envahit bientôt les bords du lac et de petits groupes se formèrent, de ci de là, mangeant à moitié avec les doigts, à moitié en piquant la viande avec une fourchette. Ils se régalaient tous, dans tous les sens du terme.

Alors qu'ils en étaient aux fruits, les élèves qui n'avaient pas encore pris l'eau commencèrent à s'en rapprocher. Le groupe de Snape, qui avait au passage récupéré Rebecca Sheller et Gabriel Waters grâce à l'absence du professeur Bathory, devait être le premier à y aller.

Snape n'avait bien sûr pas l'intention d'accompagner ses élèves, d'autant plus que ceux-ci n'étaient même pas des Serpentard – franchement, mélanger ainsi les torchons et les serviettes ! – mais toutefois, il s'approcha de la demoiselle Sheller.

« Je vous préviens, je vous ai à l'œil, » dit-il si bas qu'elle fut la seule à l'entendre.

Elle ne répondit pas. Elle avait bien compris de quoi il voulait parler. Elle n'avait pas envie de se retrouver à nettoyer une nouvelle fois et sans magie son cachot poussiéreux et plein de toiles d'araignées, d'autant plus qu'il y avait quelque chose de monstrueux, là-dedans. Elle avait bien évidemment toujours envie de s'en prendre à Alice, plus que jamais, surtout depuis qu'elle l'avait vue blesser son cher Gabriel l'autre jour, dans un coin sombre d'un couloir. Mais ici, elle ne pourrait rien faire. Et puis, le noiraud la surveillait. C'était mal parti.

De toute façon, elle ne se trouvait même pas dans la même embarcation qu'Alice. C'était peine perdue, à moins de lancer un sort imformulé de là où elle se trouvait. Après tout, pourquoi pas ? Dans la cohue et les amusements, qui le remarquerait ? Et puis, elle avait l'air si faible, la pauvre petite. Elle avait bien vu qu'elle avait à peine touché à son repas, mangeant juste une pauvre pomme de terre cuite sous la braise. Elle pourrait très bien avoir un malaise, n'est-ce pas ?

Tout se passait bien jusqu'à ce qu'un élève de deuxième année de Serpentard ait la bonne idée de vouloir faire la course avec les autres. Dumbledore avait pensé qu'il serait intéressant de mélanger les maisons. Seulement, un Serpentard, cela avait toujours l'esprit foisonnant pour inventer de sales tours. Ils regorgeaient d'ingéniosité pour cela aussi.

Cela donna l'occasion au bateau portant Rebecca Sheller d'assister à une brillante mise en carafe du bateau d'Alice. Le jeune Serpentard, emballé et plus inconscient que les autres, avait par trop harangué son équipe, et tous s'étaient penché en arrière du même côté, pour faire un effet génialissime – selon le Serpentard – et ainsi, l'embarcation avait chaviré avec tout le monde dessus, qui s'était retrouvé dessous.

Sur la berge commençaient à s'élever rires et exclamations de frayeur.

Mais il y eut plus de peur que de mal. Les élèves tombés à l'eau étaient remontés à bord. Alice ne put s'empêcher de regarder dans la direction de Rebecca, qui en faisait autant, un sourire moqueur étirant sa bouche. Elle la savait capable d'imaginer un tel stratagème dans le seul but de lui faire du tort. Dégoulinante de l'eau froide du lac, elle se dressa à l'avant de son bateau, comme si elle la défiait du regard. Elle avait peut-être énormément de peine, elle était peut-être au bord du gouffre, mais elle ne laisserait jamais cette jeune fille de bonne famille continuer à la soumettre.

Un élève de septième année de Gryffondor la fit se rasseoir. Il n'avait pas envie qu'elle retombe à l'eau, sinon il aurait des ennuis en tant que responsable du bateau. Elle obtempéra, car il avait raison, mais jamais son regard ne quitta celui de Rebecca.

Une fois à terre, les élèves furent assaillis par des professeurs et d'autres élèves, armés de couvertures bien chaudes. Il n'y eut aucune question. Tout le monde avait vu que cet incident était dû à l'emportement sportif du Serpentard, qui fit toutefois perdre cinq poins à sa maison – Snape fit la grimace. Ceux-ci retournèrent dans leurs chambres pour se changer.

Ce fut à ce moment-là qu'Alice se rendit compte qu'elle avait perdu quelque chose de précieux. Avant d'ôter ses vêtements trempés, elle avait passé la main dans ses cheveux pour enlever sa baguette magique, toujours piquée dans son chignon. Si celui-ci formait encore une grosse boule, la baguette qui le retenait ne s'y trouvait plus. Son cœur fit un bond dans sa poitrine et elle sentit comme une vague de froid envahir son corps.

« Non… murmura-t-elle, se mettant à quatre pattes pour regarder sous son lit. Non, pas ça ! »

Elle ne l'y trouva pas. Elle fouilla partout, mettant son propre lit à sac, allant jusqu'à regarder dans sa petite armoire alors qu'elle savait très bien qu'elle ne l'y trouverait pas, pas plus que dans sa malle qu'elle vida entièrement, ni sous son matelas. Elle n'était nulle part dans la chambre.

Elle prit une douche rapide, puis, les larmes aux yeux, fébrile, elle se changea et repartit vers le lac, les cheveux au vent, vérifiant chaque recoin du trajet qu'elle avait fait à l'aller, sans rien trouver.

Les autres s'amusaient encore sur l'eau. Certains apprenaient avec Hagrid comment faire du feu sans avoir recours à la magie. Dumbledore était assis sur un rocher. Madame Hooch et monsieur Lhiannan-Sidhe étaient sur l'eau avec les autres. Le reste des professeurs était au sec, au milieu des élèves qui discutaient, et ceux qui s'ennuyaient et qui voulaient rentrer avaient fait un groupe à part, rongeant leur frein.

Alice s'arrêta net. Elle ne pouvait pas annoncer la perte de sa baguette magique comme ça, devant tout le monde. Que faire ?

Elle eut une idée. Le mieux à faire, c'était d'aller attendre Hagrid chez lui. Il saurait quoi faire, lui. Peut-être qu'il l'aiderait à la chercher, elle l'avait forcément perdue ici. Il fallait qu'elle l'ait perdue ici.

Ce fut endormie la tête sur la table qu'Hagrid la trouva, lorsqu'il rentra à la nuit tombée. Crockdur était à ses pieds, aux aguets, comme s'il avait reçu pour ordre de la surveiller quoi qu'il arrive.

Le demi-géant n'osait pas la réveiller et se demandait pourquoi elle était là et pas avec les autres au repas. Il la secoua très doucement par l'épaule. Elle s'éveilla en sursaut, les yeux dans le vide, avec la marque des plis de ses vêtements imprimée sur la figure. Hagrid remarqua qu'elle avait pleuré, à ses paupières gonflées.

« - Excusez-moi ! s'exclama-t-elle, en se levant d'un bond.

- Pourquoi ? Tu n'as rien fait de mal, répondit Hagrid en souriant.

- Je suis entrée chez vous alors que vous n'y étiez pas.

- Il y avait Crockdur, c'est tout comme. Mais toi, tu n'as pas l'air d'aller bien. »

Il évita de dire comme d'habitude.

Alice soupira et elle avait de nouveau les larmes aux yeux.

« J'ai perdu ma baguette magique… »

Là, Hagrid ne sut que dire, décontenancé. Ce n'était pas une mince affaire. Si elle avait perdu sa baguette, Alice avait de quoi pleurer, même si cette perspective ne l'enchantait guère, lui. Ému par la détresse de la jeune fille, il posa sa grande main sur son épaule. Que pouvait-il faire de plus ? Elle devait déclarer la perte de sa baguette à son directeur de maison et à Dumbledore. Sans cet outil primordial, elle risquait de prendre du retard dans ses cours, et donc, son passage en septième année pouvait être compromis. S'en faire prêter une risquait de la freiner aussi, puisque la baguette choisissait son sorcier, et puis, il n'était pas sûr qu'il existait un système de prêt de baguettes au sein de l'école.

« Alice, tu veux que je vienne avec toi ? »

Elle leva vers lui son regard d'ambre empli de larmes qui ne cessaient de couler.

« - Qu'est-ce que je vais faire, maintenant ? balbutia-t-elle, en se tordant les mains.

- Ne t'inquiète pas, on va arranger ça. Tu en achèteras une autre.

- Mais Hagrid, je vais faire perdre des points à ma maison ! Je vais encore être mal vue, je vais passer en conseil et…

- Arrête, tu extrapoles complètement. Ce n'est pas ta faute. »

Elle se calma à peine, le temps que le demi-géant l'emmène voir le directeur.

Celui-ci quitta le dîner spécialement pour elle, lorsque Hagrid lui en souffla un mot ou deux à l'oreille. Le fait que le doyen quitte la table en plein repas jeta un vague trouble parmi les professeurs, mais il n'en fit lui-même pas cas. Il avait frémi lorsque Hagrid lui avait parlé d'Alice, mais le demi-géant ne faisait qu'appliquer les consignes qu'il avait reçues.

Maintenant qu'elle était devant lui, elle ne savait plus quoi dire. Sa mine défaite inquiétait le vieil homme bien plus qu'il ne le laissait croire. Cette petite lui avait fait espérer qu'elle allait mieux, mais en fait, avec ses sentiments continuellement à fleur de peau, elle était plus instable que la moindre potion explosive en cours d'élaboration.

En la voyant, il se demanda si c'était une bonne idée de la faire surveiller par son professeur le plus inadapté. Il voulait à tout prix qu'elle refasse surface, mais elle donnait plutôt l'impression de glisser inexorablement vers le fond.

Hagrid les laissa face à face, dans la salle des professeurs.

Le directeur ne fit pas asseoir l'élève Alice Snape. Il la regarda droit dans les yeux, et les siens ne pétillaient pas, il semblait déçu.

« Vous avez quelque chose à me dire ? »

Alice sentit un frisson passer son doigt glacé le long de sa colonne vertébrale. Cela ne lui donna aucunement du courage, bien au contraire.

Qu'avait-elle à lui annoncer ?

Mais où était passé la vivacité de cette petite ? Son franc-parler, son culot ? Pour quelle raison semblait-elle être redevenue une pauvre petite fille persécutée, seule au monde ? Ce n'était quand même pas la présence de la créature… Sinon elle serait définitivement perdue.

« Monsieur, dit enfin Alice, dont la voix tremblait. Je viens vous rendre compte que… Heu… J'ai perdu ma baguette magique, lorsque je suis tombée à l'eau cet après-midi. »

Dumbledore soupira profondément, soulagé. Ce n'était donc que cela. Hagrid lui avait fait peur pour presque rien, il avait dramatisé la situation et il s'était attendu au pire.

« Pourquoi l'aviez-vous sur vous ? Vous saviez comme les autres que la magie serait interdite, aujourd'hui, » dit-il, sur un ton moins dur.

Alice baissa les yeux.

« Elle me sert à tenir mes cheveux, monsieur, » dit-elle avec honnêteté, terriblement gênée.

Il eut envie de sourire mais il se retint. Décidément, la coquetterie des femmes serait bien pour lui un des sujets les plus méconnus, certainement très intéressant à étudier, mais plus tard, oui, plus tard.

« Alice, pour cette imprudence, je vais devoir retirer dix points à votre maison, » dit-il en lissant sa longue barbe de la main.

Dix points ? Et c'était tout ? Pour la perte de sa précieuse baguette, elle perdait dix pauvres malheureux points ? Elle se fit violence pour ne pas se remettre à pleurer.

« De plus, vous serez en retenue pendant une semaine, ajouta Dumbledore. Vous aiderez Hagrid et le professeur Longbottom à remettre en état les serres du fond. »

Il se moquait d'elle. Une retenue, ça ? Mais n'importe quel élève sensé aurait voulu aider à retaper les vieilles serres, pleines de plantes rares ou inconnues ! C'était comme faire une retenue avec Hagrid, pour elle, ce seraient des instants fabuleux.

« Samedi prochain, au lieu d'aller à Pré-au-Lard, vous irez chez Ollivander's, reprit le vieil homme. Je verrai quel professeur vous accompagnera. »

Elle ouvrit de grands yeux horrifiés, ce qui étonna son interlocuteur. Elle voulut le supplier de ne surtout pas choisir le pire d'entre eux, mais elle ne le put. Sa raison la retint, fort heureusement.

« - Revenez me voir demain matin, avant les cours, dit Albus pour finir. Vous prendrez vos consignes pour la retenue, puis je vous donnerai le nom de votre accompagnateur. Maintenant, vous allez me faire le plaisir d'aller manger un morceau, puis d'aller vous coucher.

- Oui, monsieur. »

Elle sortit de la salle des professeurs mais ne fit pas plaisir à Dumbledore, elle ne se rendit pas dans la salle à manger, où il régnait un climat chaleureux de fête. Elle monta directement dans sa chambre, désespérée.

Elle enfila son pyjama, alla se passer de l'eau fraîche sur le visage, se brossa les dents et se glissa sous ses couvertures, transie de froid et de crainte. Elle avait remonté son drap jusque sous son nez, comme lorsqu'elle était petite et qu'elle craignait que le vilain croque-mitaine sorte du placard de sa chambre d'enfant. Dans un geste rituel, elle voulut refermer ses doigts sur sa pierre d'ambre, mais elle ne la trouva pas. Elle était sagement enroulée dans la poche de sa robe de sorcier, avec le trèfle de Gabriel. Brisée en deux.

Elle finit par s'endormir, l'esprit embrumé, et se retrouva aux prises avec un rêve très noir, dans lequel elle vit ses parents mais ce n'était plus ses parents : ils la rejetaient car elle était différente, elle n'avait plus le même cœur, elle n'était plus leur fille généreuse et gaie. Leurs visages étaient comme flous, ils avaient l'air d'être différents. Elle errait sur une terre désolée qui s'étendait à perte de vue et elle finissait par en atteindre la limite. Devant ses pieds, la brume s'ouvrait sur le vide et lorsqu'elle voulut se retourner pour rebrousser chemin, la brume avait tout envahi et elle ne pouvait plus revenir en arrière. Elle ne pouvait ni parler, ni bouger, elle finissait par avoir le souffle coupé et s'écroulait sur le sol.

Le lendemain matin, elle s'éveilla mal à l'aise, au bord de la nausée.

Les filles de sa chambre dormaient encore.

Elle en profita pour se doucher, s'habiller et se coiffer. Elle dut laisser ses cheveux libres sur ses épaules et cela lui serra le cœur. Pour un sorcier, perdre sa baguette était très dévalorisant pour lui, car elle faisait partie de lui, elle était lui. C'est comme s'il perdait un œil ou l'usage de la parole. Il valait mieux la perdre en combat face à un adversaire, les seuls risques étant un possible changement d'allégeance de la part de la baguette ou sa destruction.

Une fois prête, elle descendit et alla directement attendre le directeur devant la salle des professeurs, bien qu'il soit encore tôt. Elle était sûrement la seule à être debout, à part Filch, sans doute – à croire qu'il ne dormait jamais, celui-là.

Le premier qu'elle vit fut Ethan qui lui adressa un cordial sourire, auquel elle répondit comme elle put, c'est-à-dire pas très sûre d'elle. Il l'intimidait. Lorsqu'il l'invita à entrer dans la salle des professeurs, elle refusa : elle préférait attendre dehors. Elle vit donc entrer chaque professeur, même Eswann Bathory, qui lui fit elle aussi un grand sourire. Elle ne comprendrait jamais cette femme versatile, jamais. Comment pouvait-elle agir de cette manière alors qu'elle traînait un monstre derrière elle, qu'elle la détestait et qu'elle avait tenté de la tuer, elle ?

Elle commençait à désespérer car Dumbledore ne venait pas. La première heure de cours allait commencer et il n'était toujours pas là, elle allait vraiment être en retard et elle n'avait pas encore pris ses consignes, et même si c'était un cours d'histoire de la magie, elle voulait se dépêcher. Elle venait juste de s'appuyer contre le mur, lorsque les bruits de conversation la tirèrent de sa torpeur. Elle se redressa et se sentit devenir hostile, par la même occasion, à la vue de Dumbledore accompagné de Snape. Mais celui-ci entra dans la salle des professeurs sans lui jeter la moindre ombre de regard, ce qui la soulagea un peu et l'agaça prodigieusement.

« - Bonjour, monsieur, dit-elle au directeur.

- Bonjour, Alice, répondit le vieil homme avec un sourire – elle était décidément désarmante. Vous avez vu le professeur McGonagall ?

- Heu, non.

- Zut, elle devait vous dire qu'elle irait avec vous au Chemin de Traverse, samedi. Je pensais que c'était un bon choix.

- Oui, oui, très bon ! »

Elle sourit bêtement, encore plus soulagée. Elle avait réellement craint de se retrouver avec Stupidus, ce qui aurait donné à Gabriel encore plus de crédit pour la rabaisser, mais non, Dumbledore avait pensé à McGonagall. C'était parfait.

Le directeur n'avait pas fini.

« - Ce soir, à dix-huit heures, vous rejoindrez Hagrid, dit-il. Il est au courant pour votre retenue.

- Oui, répondit Alice. Très bien. Merci. »

Elle prit congé et se sauva en courant. Dumbledore la regarda partir en souriant. C'était la première fois qu'un élève le remerciait pour avoir reçu une retenue. Mais quand même, il se faisait du souci pour elle. Il avait un peu parlé avec Hagrid, la veille, et ils étaient tous les deux d'accord sur le fait qu'elle se laissait de nouveau submerger. Le demi-géant lui avait dit pour la pierre d'ambre. Il lui avait tout raconté depuis le début, lorsqu'elle l'avait reçue et lorsqu'elle l'avait ramenée chez lui, cassée en deux, et surtout il lui avait dit combien elle avait l'air en détresse. Il fallait continuer à la surveiller. Enfin, était-ce vraiment une bonne idée, c'était ce qui revenait le plus souvent à l'esprit du directeur. Les pièces du puzzle s'assemblaient petit à petit, impossible de douter encore, mais quand même...

Pour l'heure, il avait cette histoire de grattements et de grondements dans les murs à régler. Cela lui rappelait trop bien l'affaire du basilic et de la chambre des secrets, il avait déjà donné deux fois, merci bien.

Quand Alice entra dans la salle de classe, tout le monde la regarda comme si elle avait quelque chose de répugnant sur la figure – ça, c'était certainement ce que pensait Rebecca à son égard – et elle se sentit fort mal à l'aise. Elle s'assit à la seule place libre et se retrouva à côté de Gabriel, ce qui la mit bien plus au supplice.

Le cours fut ennuyeux au possible, mais elle reçut une boulette de papier, catapultée par son voisin de droite. Elle déplia la boulette. Il y avait un message écrit : Gabriel voulait la voir après les cours, avant le déjeuner. C'était tout. Elle tourna la tête vers lui et lui lança un regard interrogateur, auquel il répondit par un froncement de sourcils, qui voulait sans doute signifier qu'il exigeait une réponse. Elle fit « oui » de la tête et se replongea dans la somnolence du cours.

Les trois heures suivantes furent consacrées à la métamorphose, les runes et la divination, puis arriva l'heure du déjeuner.

Gabriel attendait déjà Alice sous une arche du couloir extérieur, à l'écart du flot des élèves.

Elle se planta devant lui, son sac serré contre elle, dans cette attitude qu'elle avait lorsqu'elle était arrivée à Poudlard. Il était nonchalamment appuyé contre le pilier, les mains dans les poches, les cheveux en bataille, le gilet à moitié ouvert sur son pantalon, un pan de sa chemise sorti et la cravate de travers. Ils étaient aux antipodes l'un de l'autre. Elle, sur la défensive, lui, si décontracté qu'il en paraissait négligé.

« De quoi tu voulais me parler ? »

Il soupira, regarda en l'air, comme pour chercher l'inspiration ou le courage, se gratta la joue, soupira encore, puis revint se concentrer sur la jeune fille.

« En fait, je voulais te prévenir, dit-il enfin. Ça parle encore, sur toi… »

Alice frissonna.

« - Comment ça ? De quoi ? demanda-t-elle.

- Tu sais très bien de quoi je parle. Et je veux que ça cesse.

- Tu veux ? Mais tu n'as pas d'ordre à me donner ! »

D'un coup, son cœur s'était mis à battre très vite, elle sentait son sang bourdonner dans ses oreilles, comme si elle allait avoir un malaise. Elle en avait assez de ces histoires sur elle. Elle l'avait déjà dit, il n'y avait rien, elle n'avait rien fait. Il y avait des gens qui avaient fait bien pis et on ne leur reprochait rien, à eux ! Pourquoi ce harcèlement ? Pourquoi ?

« Gabriel… murmura-t-elle, épuisée de ne plus rien manger et de mal dormir, épuisée de trop penser à ces choses stériles. Laisse-moi te dire une chose. »

Elle prit une profonde inspiration, pour se donner du courage.

Il s'était un peu penché, attendant qu'elle se confie.

« Je suis très contente que tu te sois intéressé à moi, vraiment, j'ai passé de bons moments avec toi, tu es quelqu'un de gentil, dit-elle en le regardant droit dans les yeux. Mais... »

Il serra les dents. Évidemment, il y avait un « mais ». Il savait d'avance ce qui allait suivre, peu importe quels mots elle emploierait.

« En fait, je ne sais pas à quoi tu joues maintenant, mais j'en ai marre de ces ragots, je n'ai pas besoin que tu viennes me les rapporter, continua Alice, la gorge serrée. Si tu as honte de moi, retourne donc avec les tiens. Laisse la Sang-de-Bourbe à sa place avec les rebuts, d'accord ? Maintenant tu vas être un gentil garçon, tu vas aller faire la morale à quelqu'un d'autre. Je ne peux pas rester avec toi. »

Elle voulut s'en aller, mais il la rattrapa devant tout le monde, qui faisait plus ou moins attention de toute façon, et l'obligea à le regarder.

« - Je ne suis pas ton ennemi, Alice, dit-il, blessé par ses paroles. Moi, je ne le suis pas !

- Et pourtant, tu te conduis comme tel, répondit Alice avec froideur. Laisse-moi partir, je n'ai plus rien à te dire. »

Il laissa sa main retomber dans un geste défaitiste. Sans lui lancer le moindre regard, Alice s'éloigna de lui en direction de la salle à manger, les joues en feu et le cœur sur le point d'exploser.

Gabriel envoya son poing s'écraser contre la pierre froide du pilier voisin, mais cela ne calma en rien sa colère. Ce n'était pas possible ! Il avait eu tant de mal à l'apprivoiser, sa petite sauvageonne, il avait ressenti tant de joie lorsqu'elle l'avait accepté. Pourquoi lui avait-elle tourné le dos si vite ? Il ne pouvait croire que ce qui l'avait détournée de lui, c'était ce vieil aigri de prof détestable. C'était impensable. Pourtant, tout le laissait croire. Elle avait changé depuis le jour où la créature était apparue dans la classe et avait attaqué le bonhomme. Il en était sûr. Pour quelle raison ? Qu'est-ce qu'elle ressentait ? Qu'avait-elle dans la tête ? Il repensait au moment où il avait surpris ce sale type en train de la regarder passer dans la cour. Il en frémit. Il se demanda ce qu'il pouvait bien y avoir entre eux. C'était écœurant. Il avait envie d'aller le trouver pour lui hurler sa façon de penser.

Alors qu'il voyait Rebecca venir vers lui avec son air faussement alarmé, il décampa aussi sec. Il n'avait pas envie de la voir, cette pimbêche insupportable. Comment Alice pouvait-elle le comparer à cette engeance démoniaque ? Il était peut-être de sang pur, mais il était impossible de le comparer à la princesse Sheller. Pauvre Alice…

Soudain, il eut une idée. Il fit volte-face et fondit sur Rebecca comme la misère sur les pauvres. Il la saisit au vol et l'entraîna derrière lui, faisant la sourde oreille à ses protestations, envoyant bouler ses groupies malsaines. Il l'emmena loin des oreilles indiscrètes et consentit à la libérer un instant.

« - Tu m'as fait mal ! s'indignait-elle, en se frottant le bras.

- Allez, arrête, va. Tu vas me parler d'Alice, maintenant.

- Excuse-moi ? »

Son regard s'était voilé, à ce nom. Sa bouche s'était tordue en une moue de dégoût. Gabriel avait envie de la prendre par les cheveux et de râper ce visage dont elle était si fière contre le mur, jusqu'à ce qu'elle soit plus défigurée que la plus immonde des goules putrides.

« Qu'est-ce que tu lui as fait ? Et ne prends pas tes grands airs ! Tu ne m'impressionnes pas. »

Rebecca fit un pauvre sourire contrit.

« - Ne m'accuse pas d'être responsable de sa chute !

- Raconte-moi ce jour où tes copines m'ont éloigné d'elle, pour que tu puisses lui parler de je ne sais quoi. »

Le teint de Rebecca vira au très pâle, c'en était scandaleux.

« - Je n'ai rien fait ! protesta-t-elle en serrant les poings.

- Tu la harcèles, ne mens pas. Et ce jour-là, tu l'as attaquée.

- Ce… C'est faux !

- J'ai entendu dire qu'une élève en avait blessé une autre… Et il n'a pas été question de renvoi. Il me semble que tu sais de quoi je parle, Rebecca. »

Il avait ressorti cette histoire par hasard. Il en avait entendu parler comme tout le monde. Il en avait été aussi question dans un courrier que son père lui avait envoyé, où il lui disait de ne surtout pas fréquenter la fille Sheller, justement à cause de cette affaire, il devait s'éloigner de cette fille malsaine. Il n'avait pas eu les détails, mais il suffisait de réfléchir un peu pour comprendre que la victime était Alice, et que si Rebecca n'avait pas été renvoyée, c'était uniquement grâce à l'influence de son père, cette espèce de mafieux de la sorcellerie bien implanté au ministère.

Rebecca était passée du pâle au rouge en un rien de temps, elle était vraiment très douée à ce petit jeu.

« Co… Comment sais-tu cela ? »

Sa voix n'était plus si sûre, maintenant, et elle venait de se trahir en formulant cette simple question.

« - Là n'est pas la question, fit Gabriel sèchement. Tu as vu dans quel état elle est à cause de toi ?

- Elle était déjà comme ça quand elle est arrivée, je n'y suis pour rien ! Ce n'est pas ma faute si ses parents sont morts.

- Je te jure, Rebecca, si jamais j'apprends que tu l'as encore harcelée, je m'occuperai personnellement de ton cas, c'est clair ?

- Ah oui ? »

D'un coup, Rebecca retrouva de sa superbe. Gabriel avait peut-être des atouts dans sa manche, mais elle n'était pas en reste.

« Tu peux toujours essayer, dit-elle en faisant mine de redéfinir une de ses boucles de cheveux, du bout des doigts. Moi, je sais que ton père est en mauvaise posture à son travail. Tu devrais éviter de lui porter plus de préjudices… Et puis, si tu n'arrives pas à encaisser le fait que ta chère et pure Alice te préfère le prof de potions, va te faire soigner chez Pomfrey. »

Gabriel inspira profondément, comme Alice avait fait juste avant de le plaquer. Il imagina un champ de fleurs immense, parcouru par une brise légère de printemps, pour se calmer, mais l'image de la face de Rebecca râpant le mur reprenait déjà le dessus. Oh, tiens, c'était efficace là aussi, finalement.

Il sourit, comme si les menaces et les allusions grotesques de la fille Sheller n'avaient aucune emprise sur lui.

« Moi, je pense que si tu ne la fermes pas et que tu ne te tiens pas à carreau, tu risques d'avoir des ennuis. Et ils ne viendront pas de moi, si tu vois ce que je veux dire… »

Il la planta là sans un mot de plus, sinon il l'aurait cognée comme un sac de sable, ou peut-être simplement comme l'ordure qu'elle était.

Au déjeuner, personne ne vit Rebecca Sheller, trop occupée à manigancer dans son coin une nouvelle vengeance, comme envoyer un hibou de pleurs à son cher papa, ou fouiller dans les affaires personnelles de sa rivale, dans sa chambre.

Dumbledore observait Alice de sa place, et même si celle-ci picorait dans son assiette, au moins elle était là.

Pourtant, Alice n'y était pas du tout. Elle n'arrêtait pas de penser à ce que Gabriel lui avait dit. Elle se souvenait très bien que Bathory avait déjà lancé des propos semblables et qu'elle en avait souffert. Pourquoi cela revenait-il encore, et dans la bouche des élèves, cette fois ? A cause de l'histoire de l'attaque de la créature ? Elle devait être la seule à penser que sauver la vie de quelqu'un, quel qu'il soit, était une chose importante, bien plus au-dessus de ce qu'on pense ou qu'on ressent pour cette personne. Si c'était arrivé à un autre prof, elle en aurait fait autant. Si Snape ne lui était pas venu en aide, elle n'aurait jamais eu l'idée de la potion de cicatrisation. Ce n'étaient que des coïncidences malheureuses. C'était trop compliqué pour elle, tout ça. Elle comprenait mieux pourquoi être seul amenait plus d'avantages que d'inconvénients.

« Dites ? »

Elle leva les yeux vers la personne qui l'apostrophait.

Contre toute attente, c'était l'élève qu'elle avait trouvé dans le couloir pendant les vacances de fin d'année, celui qui avait été attaqué. C'était un Gryffondor, un petit brun au visage enfantin couvert de tâches de rousseur, dont le regard noisette brillait de curiosité.

« - Oui ? s'étonna Alice, son grain de raisin en suspens.

- Je m'appelle Marcus Elwood, je suis en deuxième année chez Gryffondor, dit le garçon. Je peux m'asseoir ?

- Heu, oui, fais comme chez toi, fit Alice en reprenant son grignotage. Moi, c'est Alice.

- Merci. J'aurais besoin de votre aide, en fait. »

Elle ouvrit de grands yeux. Ce petit jeune homme voulait son aide ? Pour quoi faire ? Apprendre à se faire détester par les autres ?

« - Tu es sûr ? demanda-t-elle, en jetant le squelette de sa grappe dans son assiette.

- Oui ! Je sais que vous taquinez bien, en potions. Moi, je suis plutôt mauvais, alors je me suis dit que peut-être, vous voudriez bien m'aider un peu. »

Elle haussa un sourcil. Elle taquinait en potions ? Il devait être fils de moldus, parce qu'un véritable sorcier de pure souche n'aurait jamais utilisé une telle expression. Comme elle. En revanche, d'où tenait-il qu'elle taquinait en potions ?

« - Qui t'a dit que…

- Ah, c'est McGonagall, quand je lui ai demandé. Elle est trop classe, et puis c'est une Animagus. »

Quel drôle de numéro, ce Marcus.

Il n'avait pas demandé au directeur de Serdaigle, non, il avait demandé à sa propre directrice de maison et elle l'avait aiguillé vers elle, la bête noire du beau monde.

« - Et bien, Marcus, si tu y tiens… se résigna Alice en soupirant.

- C'est vrai ? Ça ne vous dérange pas ?

- Pas du tout.

- Ce soir alors ?

- Ah, heu, non, je ne pourrai pas, cette semaine, je suis en retenue, désolée.

- C'est pas grave ! Mon devoir n'est à rendre que la semaine prochaine. »

Alice ne put s'empêcher de sourire. Quel adorable gosse, avec sa bouille ronde et son regard malicieux. Elle appréciait son naturel et le fait qu'il la considère comme quelqu'un qui pouvait l'aider, pas juste comme la folle qui courait derrière un vieux. Les ragots n'atteignaient donc pas les oreilles de tout le monde.

Marcus se leva et repartit vers sa table et ses copains de classe, qui devaient déjà monter l'histoire en épingle, genre « alors, elle a dit oui ? » ou « elle est comment, la sixième année ? » ou encore « tu crois que tu vas arriver à apprendre quelque chose, avec elle ? ».

Puis il fallut aller en cours. Le dernier de la journée fut le cours de potions, justement.

Ce fut un cours plus silencieux que jamais, hormis le bruit du contenu des chaudrons en ébullition au dessus des feux qui crépitaient et les grattements des plumes sur le parchemin.

Gabriel et Rebecca s'échangeaient de noirs regards, Snape rôdait entre les rangées de tables, à l'affût de la moindre erreur, Alice se concentrait sur sa potion, tout en abominant ses cheveux qui retombaient devant ses yeux. Comme elle reculait pour pouvoir les tresser, le professeur s'arrêta devant elle et se pencha sur son chaudron, comme s'il cherchait qu'il ne manquait rien ou vérifiait que la surface glougloutante présentait bien les particularités requises à la réussite de la potion.

« - Où est votre baguette ? fit-il à mi-voix, l'air inquisiteur.

- Qu'est-ce que ça peut vous faire ? » répondit-elle aussitôt sur le même ton, se penchant sur sa potion.

Il y eut des murmures, mais un seul regard noir et meurtrier les fit taire, et soudain il n'y eut plus que des dos, dont les têtes penchées semblaient très concentrées sur le travail à faire.

« - Vous ne perdez rien pour attendre, reprit-il froidement entre ses dents.

- Je n'ai rien dit.

- Vous viendrez me voir à la fin du cours. »

Tout ceci s'était passé dans un murmure. Fantastique, pas étonnant que les rumeurs fleurissent.

Alice risqua un regard vers Gabriel qui travaillait et elle vit, au muscle qui sautait dans sa joue, qu'il bouillait de fureur contenue. Il ne manquerait bien sûr pas de lui faire part de ce qu'il pensait de cet interlude. Cela lui était bien égal, puisqu'il n'y avait rien. Rien de rien, rien de visible. Rien.

Le cours se termina dans le même silence pesant. Les élèves laissèrent leurs chaudrons, pour les vérifications et l'attribution des notes. Ils pouvaient s'attendre à un cas concret, sans doute à la fin de la semaine, annonça-t-il.

Alice se rendit devant le bureau de son bourreau. Elle le maudissait de l'avoir ainsi abordée en plein cours. Il devait savoir ce qui se disait, comme il l'avait su lorsque Bathory avait menti. Pourquoi l'avoir humiliée devant sa classe ? Il n'avait décidément pas de jugeote, ou alors il s'en fichait éperdument. Saleté d'adulte s'imaginant que la vie d'un adolescent est sans embûches... N'avait-il donc pas été jeune, un jour ? Ne pouvait-il pas comprendre ? Ou essayer de le faire ?

La dernière fois qu'ils s'étaient adressé la parole, c'était le jour de l'attaque de la créature, et là, il comptait la mettre plus bas que terre ? Il devait avoir la mémoire bien courte, et elle, elle était bien idiote. Elle était peut-être retournée se cacher dans l'obscurité, mais elle ne le laisserait pas la rabaisser. Ça non.

« Où est votre baguette ? » redemanda-t-il sans préambule.

Et bien non, il n'avait pas changé, il était exactement le même bonhomme infect qu'il avait toujours été, cet égoïste fini incapable de savoir mettre à l'aise et de comprendre les autres.

Elle se souvenait encore du sang qu'elle avait eu sur les mains, alors qu'elle lui avait certainement sauvé la vie. Elle était apparemment bien la seule à s'en rappeler.

« Je l'ai perdue, ma baguette, » répondit-elle aussi glaciale.

Elle n'avait pas tant changé, la petite protégée de Dumbledore. Le vieil homme devait avoir halluciné, elle n'était pas à un poil de licorne de glisser à jamais dans les ténèbres. Elle était toujours aussi dure, à cet instant, même en avouant avoir perdu sa baguette magique.

« - Je suis déjà en retenue et ma maison a perdu dix points, le devança-t-elle avec une certaine satisfaction.

- Vous allez en perdre d'autres, si vous ne baissez pas d'un ton.

- Oh mais je vous en prie, allez-y, ne vous gênez pas pour moi, faites comme d'habitude. Personne ne vous a demandé ou ordonné de faire le gentil, aujourd'hui, on dirait. Alors lâchez-vous un peu. »

Là, c'était la goutte. Comment osait-elle s'adresser à lui sur ce ton ? Pour qui se prenait-elle ?

Il se leva de sa chaise et abattit ses mains sur le bureau, dans un grand bruit, très très en colère. Il allait ouvrir la bouche pour l'agonir d'invectives comme il savait si bien le faire, mais elle ne lui en laissa pas l'occasion.

« Vous ne me faites pas peur, dit Alice en serrant contre elle son sac. Vous n'allez pas me faire de mal, parce que vous n'êtes pas ce que vous prétendez être. »

Elle soupira, comme résignée.

« - Finalement, la dernière fois, j'aurais dû vous laisser vous vider de votre sang, reprit-elle en le fixant bien.

- Vous... Quoi ? »

Elle pinça les lèvres. Pourquoi avait-il l'air si surpris, avec cette moue qui creusait des fossettes dans ses joues et ces sourcils froncés ? Elle avait l'impression de lui avoir annoncé quelque chose qu'il ignorait. Justement, est-ce qu'il avait oublié ce qui s'était passé ?

« - Vous avez oublié, c'est ça ? dit-elle, soudain mal à l'aise.

- Oublié ?

- Vous vous moquez de moi, vous aussi ?

- Arrêtez, ça ne prend pas avec moi.

- Vous n'êtes qu'un hypocrite. Comme les autres ! »

Elle recula, prête à fuir.

Le fait d'apprendre qu'il ne se souvenait pas de ce qu'elle avait fait ne faisait qu'ajouter à son trouble, justement. On colportait d'immondes ragots sur elle à propos de lui, basé sur du vent, sur rien, c'était exactement ce qu'elle disait. Il n'y avait rien, puisqu'il ne se rappelait même pas qu'elle l'avait sauvé.

Elle avait honte d'être aussi emportée, de ne pas réfléchir avant d'agir. Elle était ainsi, elle n'y pouvait rien. A chaque embrouille, il était là. Tout était sa faute. Sa faute à lui. Et Dumbledore n'était qu'un menteur ! Ils se moquaient tous d'elle, depuis le début, c'était une conspiration pour la faire tomber, et c'était Rebecca et son père tout puissant qui étaient derrière tout ça.

Elle ne s'était pas aperçue qu'elle pleurait. Elle était déçue, humiliée, elle ne trouvait plus de raisons de faire confiance à qui que ce soit, et surtout pas à lui.

Alors qu'elle s'éloignait en marchant de travers, cherchant un mouchoir dans ses poches, elle laissa tomber la pierre d'ambre dont les deux morceaux s'échappèrent du petit sac de velours et roulèrent loin l'un de l'autre, jusqu'aux pieds de Snape qui s'était levé et avait fait le tour de son bureau.

Intrigué, il se pencha pour les ramasser.

Alice se jeta presque sur lui pour l'empêcher d'y toucher, voulant protéger son bien.

« Je vous interdis d'y toucher ! Vous ne le pouvez pas ! » s'exclama-t-elle avec férocité.

Il ne l'écouta aucunement et recueillit les deux morceaux dans le creux de sa main. Elle remarqua qu'il avait une tache d'encre sur un doigt.

« Si, je le peux, » dit-il simplement, regardant les morceaux avec un drôle d'air.

Alice en resta sans voix. Elle essuyait ses larmes et plus un son ne sortait de sa bouche. Elle avait dû mal comprendre. Pour qui se prenait-il, à croire que tout lui appartenait ?

« Elle n'a plus aucune valeur, maintenant que vous y avez mis vos doigts sales, » grogna Alice, aussi férocement.

Snape la regarda de travers.

« Elle en avait, pour moi. »

Il fit disparaître la pierre brisée dans sa poche.

« J'ai pensé que vous la méritiez et personne ne m'y a obligé, comme vous aimeriez le dire. Vous êtes trop bête pour comprendre cela, vous n'êtes qu'une gamine, je vous l'ai déjà dit. Vous n'êtes pas à la hauteur de ce que j'attendais, et je ne vois décidément pas ce que Dumbledore trouve de si exceptionnel chez vous. »

Il était reparti s'asseoir derrière son bureau. Il faisait une tête épouvantable, une comme Alice ne lui avait jamais vue auparavant. Indéfinissable.

« - Sortez d'ici, fit-il.

- Vous m'avez pris ma pierre, je voudrais que vous me la rendiez.

- Vous allez sortir de cette salle, et j'espère ne plus avoir à vous faire la moindre remarque. »

Elle comprit qu'il valait mieux ne pas insister, quand bien même elle souhaitait une explication claire.

La mort dans l'âme, elle quitta la salle de cours et se rendit directement à la serre, où elle devait faire sa retenue. Elle était en avance, alors elle s'assit sur un banc et se mit à penser à tout cela. Cela l'embrouilla encore plus et elle eut encore envie de pleurer. Elle était bien l'idiote dont Stupidus parlait. C'était donc lui, l'auteur de ce présent ? Mais enfin, pourquoi ? Pour quelle raison obscure s'était-il abaissé à se comporter humainement ? Cela ne fit qu'ajouter un tonneau de plus à son trouble. Elle ne le comprendrait décidément jamais, Stupidus.

Quant à ce dernier, il avait ressorti la pierre brisée de sa poche et l'avait posée devant lui, sur le bureau. Il n'aurait jamais pensé l'avoir à nouveau en sa possession, surtout de cette façon. Elle était brisée, pourquoi ? Il savait pourtant qu'elle en aurait pris soin, il n'avait pas pu se tromper à ce point. Et puis, pourquoi lui avait-elle dit qu'elle aurait dû le laisser se vider de son sang ? Il n'avait aucun souvenir de cela. Pourquoi s'était-elle mise en colère pour cela ? Elle avait pleuré. Pourquoi lui avait-elle demandé s'il avait oublié ? Oublié quoi ?

Les morceaux de la pierre retournèrent dans sa poche. Il aviserait en temps voulu. Pour l'instant, il avait mieux à faire.

Il devait aller voir Dumbledore pour éclaircir un ou deux points.

Quant à la pierre, cette pierre d'ambre à la couleur si troublante… Oui, il aviserait en temps voulu.