Une nouvelle semaine de cours s'était écoulée. Rien à signaler, avait inscrit Ethan Lhiannan-Sidhe dans son registre de rapport.

Le seul détail qui pouvait avoir de l'intérêt était que ce soir, il y aurait une nuit de pleine lune de sang. Bien sûr, quelques personnes sur toute la population de l'école trouvaient que cela avait de l'importance : Aurora Sinistra, Albus Dumbledore, Ethan Lhiannan-Sidhe, Eswann Bathory, Severus Snape et… Rebecca Sheller.

Chacun d'eux avait défini sa propre manière d'aborder la chose. Le professeur Sinistra avait de quoi mettre à jour ses connaissances sur ce phénomène rare et mystique. Ethan savait qu'il tenait entre ses mains un espoir de trouver la créature, et il comptait s'en servir le soir même. Snape s'était enfermé dans son bureau, une idée tenace en tête et les alambics en marche. Le professeur Bathory profitait de cette fin de journée radieuse pour mettre en pratique la pleine lune et l'affluence incroyablement intense des mauvaises ondes. Dumbledore désespérait de voir qu'Alice s'était encore accrochée avec Severus, et qu'elle ne faisait aucun effort pour évoluer dans son approche des autres. Quant à Rebecca, elle venait juste de finir de lire le carnet secret de sa rivale, celui où elle avait annoté toutes les formules de magie noire qu'elle avait apprises pendant ses années de scolarité à Ilvermorny, que ce soient les sortilèges comme les potions, ou simplement des mots au hasard, des diagrammes, des dessins.

Ce soir-là, une seule personne sortit de l'école, bravant le couvre-feu. Cette personne avait une lanterne à la main et elle se dirigeait d'un pas rapide vers le lac. En y regardant mieux, elle avait un gros manteau de laine, une couverture et une écharpe bien chaude sous le bras.

Du haut de la plus haute tour de l'école, quelqu'un la regardait s'éloigner des murs, ressentant une déception malsaine. Son rictus enlaidissait son beau visage émacié, mais jamais ce visage ne serait aussi laid que le cœur immonde qu'il cachait. Eswann portait la même robe blanche de rituel sur sa peau nue et elle était prête à donner l'estocade finale. Ethan pouvait toujours essayer de contrecarrer ses plans, elle l'en empêcherait.

Ce soir, la lune lui était favorable.

Elle luisait dans le ciel noir, rouge comme un œil crevé semblant surveiller l'école et le moindre mouvement humain dans les murs. La créature grondait, tapie dans les entrailles de la vieille bâtisse, attendant le signal pour bondir et tuer enfin, pour se gorger du sang auquel elle n'avait plus droit depuis tant de temps.

L'excitation de la transe commençait à faire perdre à Eswann toute notion de réalité. Elle se laissait envahir par les émanations de l'encens de sang de dragon, elle devenait la créature, elle n'était plus que la créature.

Elle tomba à genoux, le visage presque enfoui dans la fumée infernale, et se mit à psalmodier des litanies qui n'avaient pas de sens, dans une langue inconnue des profanes, en se balançant au rythme de sa propre voix, au rythme de la créature, qui grognait de contentement, là, tout près des pauvres mortels qui ne s'en doutaient même pas.

Dans une autre aile de l'école, dans un couloir non loin du cachot des Serpentard pour être plus précis, Ethan souffrait horriblement de ce mal de tête qui ne le quitterait jamais. Il ressentait la créature comme la fois où elle l'avait blessé, quelque part en Allemagne, lorsqu'il avait accepté sa première mission officielle. Il passa la main sur le côté de sa tête qui avait été lacéré par les griffes du monstre. Sous ses longs cheveux noirs qui masquaient une cicatrice très laide, dormait la seule manière pour lui de savoir s'il était près ou non du but. De l'autre main, il tenait l'épée de sa famille.

Il savait qu'il se tramait quelque chose de pas net. Il avait carte blanche mais il déplorait l'absence de Snape, qui aurait été un atout pour lui, qui n'y entendait rien en magie noire. Si seulement l'incorruptible lui avait prêté main forte. Il serait plus serein de savoir Eswann neutralisée, là-haut. Comment faire pour la détourner de son rituel ? Elle dirigeait la bête. La bête et elle ne faisaient qu'une cette nuit, rien à voir avec les petites attaques destinées à faire peur. Ce soir, la mort rôdait bel et bien.

Au moment où Alice entrait dans l'eau glacée du lac, Dumbledore recevait Rebecca Sheller. Il était vingt et une heures et celle-ci avait tenu à être reçue par le directeur immédiatement. Elle avait des choses très importantes à lui révéler, au sujet d'une élève de sa classe.

Dumbledore ne fit pas asseoir l'élève Rebecca Sheller, il agissait exactement comme avec Alice. Elle lui exposa les faits debout devant lui, d'un ton clair et très sûre d'elle. Elle lui parla d'un carnet qu'elle avait trouvé, dans une des chambres du dortoir des filles de la maison des Serdaigle. Elle lui présenta le dit carnet et Dumbledore pâlit à sa vue.

Ce carnet appartenait à Alice Snape, et ce qu'il contenait suffisait à la faire renvoyer. Elle n'avait pas seulement le même nom que le maître des potions, elle en avait l'intelligence et la soif de connaissance des sciences obscures, elle en avait le mépris de tout et tous, elle voulait faire ce qu'elle avait décidé, quitte à en payer le prix, elle était trop fragile pour aborder la vie comme chacun d'entre eux, elle souffrait et se refermait sur le monde occulte pour ne plus voir le reste, elle était capable de mal tourner dans le seul but de tout oublier.

Le carnet d'Alice était la preuve qu'elle se voulait différente des autres et qu'elle s'en moquait éperdument. Ce recueil contenant toutes ces formules, ces rituels, ces mots et ces langues mortes, s'il lui avait été utile et toléré à Ilvermorny, il était strictement interdit à Poudlard… Elle savait qu'il pouvait la faire tomber, mais elle l'avait gardé.

Pourquoi fallait-il qu'ils soient si semblables ?

Dumbledore garda le carnet et congédia Rebecca, qui s'en fut avec un sourire épouvantable sur le visage. Celle-ci reprit le chemin de sa tour, où régnait une certaine agitation. La préfète, Estella Levalley, venait de partir rendre compte au directeur de la violation de couvre-feu de l'un d'entre eux. Rebecca comprit immédiatement de qui il s'agissait. Elle s'en fut à la recherche de Gabriel, pour le mettre devant le fait accompli : sa petite Alice chérie ne serait jamais rien d'autre qu'une sale Sang-de-Bourbe incapable de rentrer dans le rang.

Dans son cachot froid et silencieux, au milieu des fioles et des alambics sifflants et glougloutants, Snape essayait de reconstituer la pierre d'ambre brisée, tout en condamnant la stupidité et l'immaturité de celle qui l'avait portée, ou gardée dans un coin, il n'en savait rien et il maudit rien que le fait d'y penser.

Il semblait avoir enfin trouvé la bonne formule, la potion idéale pour rendre à la pierre sa forme originelle sans en altérer les propriétés bénéfiques. Bénéfique… Ce mot-là ne faisait pas parti de son vocabulaire. Certes, mais rien de ce qu'il faisait ou avait fait dernièrement ne lui ressemblait, à dire vrai. Cette semaine, il avait rendu une petite visite surprise à Dumbledore, lui avait posé moult questions sur la fameuse attaque dont il avait été victime. Il n'en avait rien tiré de plus sinon qu'effectivement, il avait failli y laisser la peau, mais le vieil homme avait été plutôt avare de détails. Il ne lui restait plus qu'à découvrir ça tout seul, avec pour seul indice les mots virulents d'une fille bien trop irrationnelle.

Mais pourquoi vouloir réparer cette pierre ? Pourquoi avoir offert cette pierre ? Pourquoi cette couleur ? De l'ambre aux tons de miel. Qu'est-ce qui lui prenait, à la fin ?

Cette lune était néfaste aux raisonnements logiques. Elle l'empêchait d'être objectif. Elle le rendait nerveux. Elle lui faisait se rappeler trop de mauvais souvenirs. Elle portait avec elle les ténèbres et la mort.

Il venait juste de finir d'assembler les deux parties lorsqu'une sensation insoutenable le fit se lever d'un coup. C'était un bourdonnement à ses oreilles. L'impression d'être ivre. L'impression d'être au ralenti. La garce essayait-elle encore de pénétrer son esprit ? Il était hors de question qu'elle lui fasse encore une fois ressentir une quelconque envie d'elle.

Soudain, il comprit. Il comprit au même moment qu'Ethan, au dessus de lui. Il comprit comme Alice, qui pataugeait dans l'eau du lac, à la recherche de sa baguette. Il comprit comme Dumbledore qui hésitait à jeter au feu le carnet de l'élève dissidente, dont il ne savait plus que faire, parce qu'elle avait abandonné et qu'elle cédait son âme à la nuit.

Chacun d'eux abandonna ce qu'il faisait sauf Alice, pour qui la recherche de sa baguette était plus importante. Chacun se mit à courir vers la plus haute tour de l'école, et cela fut leur erreur.

Alors qu'Eswann les attirait dans son piège, sa créature rampait vers la tour des Serdaigle, à la recherche de sa proie, la proie rêvée pour qui ne sait que haïr : la jeune fille au cœur épris de qui ne lui appartiendrait jamais.

Au moment où Ethan franchissait l'arche de la tour, au pied des escaliers, la bête jaillissait de la pierre juste à l'entrée du hall des Serdaigle. Il n'y avait pas la proie, elle n'était pas là puisqu'elle s'enfonçait dans l'eau noire du lac, éperdue.

Lorsque Snape comprit trop tard qu'il se trompait, grimpant quatre à quatre les escaliers de la tour d'astronomie, la bête furieuse de déception surgissait à un autre endroit, derrière un jeune homme qui recherchait celle qui avait violé le couvre-feu.

Dumbledore arrivait à peine en bas des marches qui menaient au plus haut point de l'école, quand la bête referma son étreinte meurtrière sur le corps de Gabriel Waters, dix-sept ans, fils aîné d'une grande famille de sorciers gallois, dont le cœur renfermait l'image de celle dont il était tombé amoureux.

Alice, loin du drame qui se déroulait, exténuée par ses recherches infructueuses, revenait du lac, dégoulinante d'eau. Elle avait mal au bras d'avoir tant porté sa lanterne. Elle avait ramassé la couverture qu'elle avait prise, pour s'en couvrir. Elle avait levé les yeux vers l'école, pour l'embrasser d'un coup d'œil rapide et froid. Elle ne l'aimait plus, cette école. Elle n'aimait plus rien, en fait.

Mais là haut, dans la haute tour d'astronomie, il y avait une lumière vacillante, une de ces lumières malfaisantes, de celles qui ne laissent rien présager de bon.

Sans comprendre pourquoi, juste mue par une atroce sensation, elle se mit à courir, gênée par ses vêtements trempés, glacée par l'eau qui gouttait encore de ses cheveux, sur son visage, dans son cou, sur son corps transi, son cœur à l'agonie. Elle se mit à courir parce qu'elle avait un mauvais pressentiment, parce qu'elle venait de voir que la lune était écarlate et qu'elle semblait l'observer, accrochée au dessus d'elle, dans le noir visage du ciel qui ne lui apportait plus aucun réconfort.

Elle arriva trop tard, comme tous les autres.

Elle arriva après Dumbledore, Ethan et Severus, qui avaient tous les trois été mystifiés par une sorcière possédée, volatilisée avant qu'ils atteignent le sommet de la tour. Elle arriva alors qu'eux seuls se tenaient là, debout devant un corps qui paraissait sans vie, un corps dont le visage était à moitié caché par les boucles blondes de sa chevelure.

Le premier à se retourner fut Ethan. Il l'avait perçue derrière lui, alors qu'elle restait plantée là, laissant l'eau former une petite flaque autour d'elle au fur et à mesure qu'elle coulait de ses habits.

« Par mes guêtres… » murmura Ethan, stupéfait.

Dumbledore se retourna, puis Snape, qui ne manifesta pas le moindre étonnement.

Alice voyait parfaitement la figure de celui qui gisait là, maintenant. Et d'une façon épouvantablement enfantine, ses yeux s'écarquillèrent d'horreur, doucement, comme s'ils allaient manger tout son visage, et des larmes se mirent à couler, se mêlant à l'eau qui gouttait de ses cheveux. Elle ouvrit la bouche pour dire quelque chose, mais rien ne vint, aucun son ne sortit de sa gorge. Elle baissa la tête, porta la main à ses yeux et se mit à gémir comme un enfant effrayé, les épaules secouées par les sanglots. Il n'y avait plus rien à faire et à cet instant, son cœur finissait de devenir un sol aride, sur lequel plus rien ne peut pousser.

La bête venait de lui enlever la dernière personne qui l'avait vraiment aimée et la dernière qu'elle ait fait souffrir.

Et puis, elle eut l'impression qu'elle tombait, que tout devenait silencieux autour d'elle, elle entendait quelqu'un l'appeler, loin dans les ténèbres, mais ses appels se faisaient de plus en plus ténus, et puis, il n'y eut plus rien.

Ethan avait beau l'appeler, en lui donnant de petites claques sur ses joues glacées, elle ne revenait pas à elle. Pourquoi était-elle trempée ? C'était la question qu'il se posait.

« Elle a dû vouloir retrouver sa baguette. »

Ethan leva les yeux vers celui qui venait de dire cela sur le ton de l'évidence, il s'entendit répliquer qu'il n'en savait strictement rien, et que peut-être, elle avait été victime d'un sort, comme eux.

Dumbledore coupa court à la discussion qui tournait au vinaigre en s'approchant.

« Lhiannan, amenez Alice à l'infirmerie, s'il vous plaît, dit-il tristement. Severus, allez chercher les professeurs Longbottom et Phines, et ensuite, vous irez dans mon bureau, j'ai à vous parler. »

Il n'y avait pas matière à discuter. L'un comme l'autre dut s'exécuter, mais le premier préférait être à sa place qu'à celle du second.

Alors que madame Pomfrey accueillait, horrifiée, sa nouvelle pensionnaire, Dumbledore recevait Longbottom et Phines, le professeur de runes. Il leur fallut beaucoup de sang-froid pour emporter le pauvre corps de l'infortuné vers la salle du fond de l'infirmerie. Là-bas, Ethan les aida à allonger le corps, pendant qu'il leur expliquait ce qui s'était passé, et que madame Pomfrey, doublement éprouvée, manquait se mettre à pleurer, impuissante.

Ethan, en refermant les rideaux blancs, se jura de mettre fin à cela le plus vite possible. Finalement, il aurait préféré être à la place de l'autre.

Pendant ce temps, le directeur invitait Snape à entrer dans son bureau, mais il ne lui proposa pas de s'asseoir. Pour lui dire ce qu'il avait à lui dire, ce n'était pas nécessaire.

Il entama la conversation en lui tendant simplement le carnet d'Alice. Snape regarda d'abord l'objet avec suspicion, puis il l'ouvrit, le feuilleta, se plongea même dans la lecture de certains passages, trouvant le contenu fort intéressant et très bien rédigé. Comme Dumbledore toussotait, histoire de le rappeler dans la réalité, il dut s'en détacher à regret. Il leva un sourcil et regarda le directeur avec son air indéfinissable, qui semblait tout le temps vouloir dire « je m'en fiche ».

« Que voulez-vous que je vous dise ? »

Voilà ce que cet air voulait dire, aujourd'hui.

Dumbledore semblait accablé.

« - Vous saviez qu'elle avait cela ? demanda-t-il.

- Aucunement.

- Vous savez qu'elle s'y intéresse.

- Où voulez-vous en venir ?

- Je vais faire court, alors. Je… Je vais être obligé de la renvoyer. »

Une vague impression de surprise passa furtivement sur le visage du professeur.

Dumbledore soupira. Il y était obligé, c'était le règlement. Rubeus Hagrid avait été renvoyé pour des raisons similaires, il détenait quelque chose d'interdit dans l'enceinte de l'école.

« Évidemment, elle, elle n'a pas de famille influente pour pallier le manquement au règlement, » fit Snape en croisant les bras, tenant le carnet du bout des doigts.

Il commençait à se douter de la façon dont ce livret était arrivé entre les mains du directeur, ce jour ou un autre.

« Laissez-moi réfléchir…reprit-il en faisant mine de regarder le haut plafond de pierre. Quand allez-vous lui annoncer cela ? Demain matin ? Ou lorsque vous aurez enfin consenti à lui administrer une potion ou un sort d'oubli, comme à moi ? »

Dumbledore se demandait comment ils avaient pu en arriver là. Pourquoi n'avait-il jamais renvoyé le professeur Bathory, au début ? Au moment où la créature était encore vulnérable… Pourquoi ne laissait-il pas Severus prêter main forte à Lhiannan ? Les laisser allier les connaissances de l'un aux compétences de l'autre… Pourquoi tenait-il à ce qu'Alice conserve tous ses souvenirs, même les plus horribles ? Lui offrir une vie normale, sans cauchemar… Pourquoi était-il si faible ? Il ne pouvait faire autrement…

« Brûlez ce carnet, Severus, c'est un ordre, dit Dumbledore en s'asseyant. Maintenant. »

Le vieil homme pensait certainement qu'il allait hésiter, mais Severus n'en fit rien. Il s'approcha de l'âtre et y jeta le carnet, où il se consuma lentement, se racornissant et grésillant.

« Voilà, je vous ai obéi. »

Il s'éloigna de la cheminée et revint se planter devant le directeur, de l'autre côté du bureau.

« - Maintenant, allez-y, renvoyez-la, dit-il sur un ton assez inhabituel. Soyez exactement comme l'exige l'étiquette de votre école. Punissez les fautifs, montrez le bon exemple.

- N'exagérez pas !

- Et vous ! Quand avez-vous été corrompu ? Pourquoi couvrez-vous les agissements d'une folle, et les caprices d'une fille à papa ? Mais qu'êtes-vous donc devenu, pour que j'en vienne à parler ainsi ? »

Severus avait raison, mais Dumbledore ne voulait pas perdre son école. Alice était perdue, le père de Rebecca Sheller pouvait le faire tomber, s'il le voulait. Le choix était vite fait. Il ne voulait pas s'enfuir encore pour se protéger et tout laisser derrière lui. Il ne lui restait plus que l'école, il n'avait pas bravé la mort pour la laisser tomber entre de mauvaises mains, il en était le protecteur, alors il la protègerait, quoi qu'il en coûte.

La tête lui tournait. Pourquoi pensait-il de cette façon ? Lui, sacrifier encore un de ses élèves ? Son esprit devait être empoisonné. Il ne pouvait en être autrement. Et Severus qui lui mettait les points sur les i, c'était le monde à l'envers.

Comment en était-il arrivé là ? Comment avait-il pu tomber si bas ? Il ne comprenait plus rien, c'était comme si quelque chose l'empêchait de réfléchir, de penser objectivement. Il se sentait si vieux, à l'instant… Oui, ce devait être cela : il était devenu trop vieux, vulnérable.

Il se leva et fit le tour de son bureau, pour venir chauffer ses mains devant le feu.

« Lorsque cette histoire sera terminée… dit-il d'une voix si basse que Snape dut s'approcher pour l'entendre. Je désignerai mon successeur. »

Severus se renfrogna d'autant plus. Après la bassesse, la lâcheté.

« - Cette histoire ne sera jamais terminée, fit-il.

- Vous ne règlerez rien en réagissant ainsi, mon ami.

- Albus, ne m'obligez pas à vous dire encore ce que je pense. Je ne comprends rien à ce que vous êtes en train de faire. Vous faites tout à l'envers, c'est incroyable que ce soit moi qui en vienne à vous le dire.

- C'est ma faute… »

En le regardant encore une fois, surpris d'entendre ces mots, Severus constata que Dumbledore avait énormément perdu de sa lumière. Il ressemblait à un vieillard, pas à un vieux sorcier plus que centenaire qui portait l'âge comme un atout, non, mais juste à un homme qui avait trop vécu, qui en avait trop vu. Il semblait sur le point de pleurer, ou de s'effondrer, de se briser.

« Je ne suis plus capable d'assumer cela, je suis trop faible. »

Le directeur retourna s'asseoir, épuisé, appuyant lourdement son front dans sa main.

Le professeur de potions ne lui accorda pas le moindre regard. Lui était certes le plus détesté de toute l'école, celui que l'on préfère fuir, celui qui maltraite les élèves parce que ces petits idiots ne valent pas un clou… Mais au moins, lui, il admettait ce qu'il était. Il ne reniait pas son passé, ni son comportement. Il ne se laissait pas abattre ni manipuler par mieux placé. Il avait sa fierté, que diable !

Et la fierté du grand Albus Perceval Wulfric Brian Dumbledore, où était-elle passée ? Par quel moyen l'avait-on détourné de son objectif ? Qui s'y évertuait ?

Jamais il n'avait vu cela. Jamais il ne s'était posé la question de savoir pourquoi ou comment les gens agissent de telle ou telle façon, quels qu'ils soient. Il s'en était toujours bien moqué. Les déboires des autres lui importaient peu. Il ne se laissait pas émouvoir facilement, ou plutôt pas du tout. Alors, pourquoi cette inquiétude tenace pour Dumbledore ? Pourquoi vouloir rendre à la gamine la pierre qu'elle avait brisée ? Pourquoi vouloir aider le jeune chasseur à détruire le vampire et la folle qui le dirigeait ? Pourquoi toutes ces questions ?

Il s'en alla sans même que Dumbledore ne s'en aperçoive. Il était très tard dans la nuit, maintenant, mais il avait encore une chose à dire à quelqu'un qui saurait l'écouter.

Il trouva Minerva McGonagall dans la salle des professeurs, en train de remplir le gros livre de marche de l'école dans lequel tout était consigné, comme il faisait lui-même lorsqu'il était de garde. Sans prévenir, il vint s'asseoir devant elle, raclant la chaise sur les dalles dans un grincement qui la fit sursauter.

Elle leva vers lui un visage fatigué, aux traits tirés, les yeux cernés. Elle aussi, il trouva qu'elle avait vieilli. Peut-être n'avait-il jamais vraiment fait attention aux gens qui l'entouraient, chaque jour, depuis toutes ces années.

« Vous m'avez fait peur ! » s'écria-t-elle quand même, posant sa plume dans l'encrier.

Severus lui prit le livre des mains et le poussa sur le côté.

« - Vous devriez y écrire que notre directeur perd la tête, Minerva, fit-il en la regardant fixement, sur un ton qui ne lui ressemblait pas.

- N'avez-vous donc pas honte ? répliqua-t-elle, outrée.

- Écoutez-moi. »

Il posa les mains sur la table et les y joignit.

« - Je n'ai rien à perdre ni à gagner dans cette histoire, fit-il très sérieusement. Je viens de sortir du bureau de Dumbledore. Il m'y a convoqué parce qu'un élève détenait des écrits interdits. Il va le renvoyer.

- Mais…

- Ne dites rien tant que je n'ai pas fini. Ce prétexte est ridicule, il n'a pas renvoyé la folle qui laisse son monstre en liberté, ni la fille de Sheller, alors qu'elle a délibérément agressé une camarade de classe. Il m'a dit tout à l'heure qu'il voulait désigner son successeur. »

Il n'y avait aucun sens dans ces mots, livrés pêle-mêle. Mais où voulait-il en venir ?

Et puis…

McGonagall pâlit soudain, bien qu'en la voyant, il semblait impossible qu'elle puisse pâlir plus.

« - Son successeur ? répéta-t-elle, peu sûre d'elle.

- Il dit qu'il n'est plus capable d'assumer. Je pense qu'il s'est laissé dépasser par les évènements.

- Mais pourquoi me parlez-vous de cela ?

- Vous ne comprenez pas ? Tout est en train de partir en brioche dans cette école ! »

Il avait dit cela en tapant du poing sur la table, et puis, il avait parlé comme un moldu. Il se faisait du souci pour le devenir de l'école ? Depuis quand ?

McGonagall s'appuya lourdement au dossier de sa chaise et passa la main sur son visage, comme pour en éloigner un mauvais rêve.

« Tout d'abord, pourquoi personne n'a fait boire de potion d'oubli à mademoiselle Snape ? Pourquoi Bathory est-elle toujours là ? Pourquoi la fille Sheller est-elle encore à l'école ? Pourquoi Dumbledore ne fait-il rien ? Qui est derrière tout ça ? »

Il y eut un long silence, pesant, pendant lequel McGonagall chercha des réponses mais n'en trouva aucune. Elle soupira, résignée. Elle ne s'était que peu intéressée à Alice, ces derniers temps, alors qu'elle l'appréciait. Elle ne savait pas vraiment pour quelle raison le professeur Bathory jouait à son petit jeu. Quant à Rebecca Sheller, se mettre en travers de sa route équivalait à se mettre en travers de celle de son père, et donc…

« - Albus est si vieux, Severus… murmura-t-elle, avec un geste las. Vous ne voulez quand même pas le faire révoquer ?

- Certainement pas. Je ne veux pas la place de directeur, je ne suis pas fou, de plus c'est à vous qu'elle reviendrait. Heu, cela ne veut pas dire non plus que je monte toute cette affaire pour récupérer le poste de Bathory.

- Je sais. Alors, que faut-il faire ? »

Cette fois, elle le fit sourire enfin, elle avait compris ce qu'il attendait d'elle.

Cette nuit était sans doute une nuit maudite de pleine lune pourpre, mais au moins, il y avait quelques personnes qui se dresseraient contre elle et contre les effluves démoniaques qui semblaient faire perdre la tête des gens.