Il pleuvait, ce matin-là.

Minerva McGonagall ne pouvait s'empêcher de se dire qu'elle aurait voulu être n'importe où, sauf ici. L'air était glacé, elle ne cessait de frissonner, transie de froid dans son tartan aux couleurs de son clan. La dernière fois qu'elle l'avait porté, c'était aux funérailles de ce pauvre Harry à Godric's Hollow. Elle était malade de tristesse. Devoir encore assister à la mise en terre d'un enfant lui brisait le cœur.

Dans le petit cimetière des Waters, famille de sorciers depuis des générations, il y avait un représentant de chaque grande famille et les professeurs de l'école de Poudlard, sauf un, et puis les préfets et les préfets-en-chef de chaque maison, quelques représentants du ministère de la magie, et surtout, il y avait M. Sheller lui-même, donnant le bras à sa fille éplorée, défigurée par les larmes qu'elle ne cessait de verser, éclipsant la discrète femme qui devait être sa mère et un possible petit frère.

Lorsque la cornemuse résonna dans la brume sur les hauteurs, Rebecca Sheller s'effondra et fit une crise de nerfs épouvantable. Il fallut l'emporter avant qu'elle ne fasse honte à la famille. Son père ne lui adressa qu'un froid regard de dégoût. Sa mère voulut la rejoindre mais il l'en empêcha, une honte à la fois, merci bien.

Minerva avait remarqué qu'Engel Sheller était aussi bel homme qu'il était permis de l'être, mais qu'à l'instar de sa fille, il devait receler une âme d'une profonde noirceur, une âme bien spécifique attribuée dès la naissance aux bons Mangemorts. Curieux qu'il n'ait jamais été inquiété par son ancienne allégeance. C'était pratique de faire parti du conseil des sorciers et de fricoter avec le mal à ciel ouvert. Quelqu'un avait probablement dû faire disparaître discrètement les traces d'un commerce avec Voldemort, ce qui était plus que probable…

A la fin de la cérémonie, pendant laquelle tout le monde avait plus ou moins pleuré, le professeur McGonagall voulut rejoindre Albus Dumbledore, mais lorsqu'elle le vit se faire aborder par Sheller et un autre type au physique peu avenant, elle n'avança pas plus.

En accord avec les autres professeurs, elle avait pour mission de veiller sur le doyen. Le professeur Snape avait fait éclater au grand jour un énorme problème : Dumbledore n'était plus lui-même. Il ignorait encore si c'était un problème d'ordre magique ou naturel. Chacun d'eux avait quelque chose de précis à faire et il fallait faire bonne figure.

Pour le moment, elle avait beau tendre l'oreille, elle n'entendait rien. Comme elle les fixait avec un peu trop d'insistance, monsieur Sheller lui offrit un sourire charmeur que démentait son regard froid. Elle détourna les yeux et fit mine de s'intéresser à la conversation qui traînait. Elle finirait bien par savoir ce que manigançait le sorcier, qui ne lui était guère sympathique. Il lui rappelait beaucoup Lucius Malfoy, dont le fils avait failli être tué par Voldemort. Le jeune Potter avait eu moins de chance, lui.

Perdue dans ses souvenirs pas très heureux, Minerva redescendait vers les voitures à cheval qui attendaient en contrebas du cimetière. Il y avait une sorte de buffet pour les invités, servi dans le grand hall de la maison Waters qui se profilait non loin ; c'était un immense manoir de famille à l'architecture élancée, épurée, d'un style agréable. Mais Minerva n'avait pas faim. Elle s'était mise à penser à Alice.

Alice qui n'était pas venue parce qu'elle était encore à l'infirmerie de l'école, plongée dans un mutisme effrayant. Depuis qu'elle avait trouvé Gabriel gisant aux pieds de ses professeurs, elle s'était enfermée dans une bulle de silence et de cauchemars. Elle avait beaucoup changé, en l'espace d'une semaine… Elle ne mangeait que parce que madame Pomfrey le lui ordonnait. Elle ne parlait plus du tout, passant son temps à regarder dehors par la fenêtre, assise sur son lit, cachée derrière le rideau de ses longs cheveux d'ébène. Quand elle parvenait à dormir, c'était l'enfer pour elle.

Ethan Lhiannan-Sidhe était venu la voir. Pas pour lui poser des questions car Poppy Pomfrey le lui avait interdit, mais pour tenter de lui parler et de la faire parler. Elle n'avait même pas fait attention à lui. Peut-être son regard s'était-il voilé à l'annonce de l'enterrement de Gabriel, mais il était prétentieux de l'affirmer. Elle s'était vraiment retirée dans son propre monde, et elle semblait ne plus vouloir en revenir.

Il n'y avait plus aucun Dumbledore pour lui parler, plus de Gabriel pour l'entourer de l'aura de ses sentiments, plus personne de vivant qui lui apporte la chaleur dont elle avait tant besoin…

Minerva McGonagall se souvint d'une chose que quelqu'un avait dit, l'autre soir…

« Pourquoi personne n'a fait de boire de potion d'oubli à mademoiselle Snape ? »

Dans cette phrase résidait tout un mystère encore non résolu. Pour quelle obscure raison Dumbledore n'avait-il jamais ordonné que ce breuvage soit administré à Alice ? La fille Sheller y avait eu droit, Snape lui-même suite à l'attaque de la créature. Alors, pourquoi pas elle ? Qui était derrière tout ça ? Pourquoi Dumbledore avait-il agi ainsi ? Ce comportement égoïste ne lui était pas coutumier. Le sort de l'école reposait désormais entre les mains des professeurs…

« Minerva ? Vous ne vous sentez pas bien ? »

Elle leva des yeux surpris vers Aurora Sinistra, qui devait s'inquiéter de la voir aussi silencieuse.

« - Excusez-moi, je suis un peu mal à l'aise ici, répondit-elle. Sommes-nous vraiment obligés d'aller dans cette maison ?

- Eh bien, j'avoue que je n'y tiens pas trop non plus… soupira Aurora, en s'asseyant sur la banquette de la voiture. Mais les ministres s'y rendent, alors…

- Si vous saviez ce que j'aimerais leur dire, aux ministres, moi. »

Minerva baissa immédiatement d'un ton, espérant que personne ne l'ait entendue. Ce n'était pas son genre de faire de telles remarques. Mais sa consœur avait souri. Il n'y avait pas de quoi en faire un drame, si l'on pouvait se permettre l'expression.

« - J'ai envie de rentrer à l'école, soupira Neville Longbottom, en grimpant aux côtés du professeur Sinistra.

- Ah, vous aussi ? »

Minerva sembla réfléchir cinq secondes puis elle se leva et sortit de la voiture, pour aller glisser un mot ou deux dans l'oreille du cocher. Lorsqu'elle revint, elle avait sur le visage une expression innocente, comme celle qu'arbore un gosse qui a fait une bêtise et qui le sait très bien. Elle se rassit et ramena sur elle un pan de son tartan.

« Nous rentrons. »

Ils ne furent pas les seuls à rentrer à Poudlard sous la pluie, le cœur redevenu lourd de tristesse. Derrière eux, dans d'autres attelages, les élèves suivaient. Rebecca Sheller, flanquée de ses copines, se morfondait et se noyait dans ses larmes ; elle avait voulu rentrer chez elle, mais son père avait refusé tout en bloc. Elle allait mettre du temps à reprendre figure humaine, avait pensé Emma Leonhart, qui trouvait qu'elle en faisait vraiment trop.

Pauvre petite fille à papa… Comment allait-elle faire ? Qu'allait-elle devenir, maintenant que l'héritier Waters était six pieds sous terre ? Son vénérable père n'allait-il pas la délaisser, parce qu'elle ne valait plus rien ? Peut-être allait-il lui trouver un autre fiancé très bien placé ? Certainement. Un Serpentard ? Il y avait quelques beaux partis, en sixième année, alors pourquoi pas ?

Emma était une fille simple, effacée et très influençable. Si elle traînait avec Rebecca, c'était parce qu'auprès d'elle elle ne craignait rien. Ses parents étaient certes tous deux sorciers, mais ils étaient d'origine modeste. Au moins, elle gagnait un peu de notoriété et de protection en restant près de Rebecca. Mais maintenant, qu'en était-il de cette notoriété ? Et puis, il y avait cette fille, Alice. Elle avait plusieurs fois trouvé que Rebecca avait exagéré en la maltraitant ainsi, sans jamais oser rien dire - elle avait encore en tête l'attaque au couteau de peintre, depuis ce jour, elle avait commencé à avoir peur de Rebecca. Et si elle essayait de s'en détacher, et qu'elle se rapprochait d'Alice ?

Encore fallait-il qu'elle la laisse faire.

En cette fin de journée, l'école était noyée dans la grisaille. Le match de Quidditch de dernier trimestre avait été annulé à cause du temps et pour marquer le deuil pour Gabriel Waters. Les seuls à avoir émis des protestations furent les Serpentard, qui trouvaient inadmissible qu'un match auquel ils devaient participer soit annulé pour si peu. Minerva McGonagall, qui remplaçait temporairement le doyen à la tête de l'école, retira cinquante points à leur maison pour diffamation, et elle avait pesé ses mots.

Curieusement, cette attaque directe envers sa maison ne toucha aucunement Snape. Ce fut à peine s'il haussa les épaules, lorsqu'il s'arrêta devant le sablier qui se trouvait dans le hall d'entrée.

Le sablier des Serpentard, qui arrivait après celui des Serdaigle, était un peu moins rempli que les autres. Le plus étonnant, c'était que ça ne lui faisait strictement rien. Il aurait dû s'en trouver insurgé, en tant que directeur de la maison, mais il s'en moquait éperdument. A dire vrai, comme le lui avait dit un jour le directeur, il était inquiet. Il détestait savoir cela, il détestait encore plus le fait de le ressentir, mais il avait entendu dire en laissant traîner une oreille dans la salle des professeurs, que Minerva avait décidé de laisser le ministère faire intervenir les gens de la prison d'Azkaban à l'école. Ce qui l'inquiétait, c'était de se douter de l'identité de ces personnes, si encore l'on pouvait dire « personnes », et il se demandait pour qui ils allaient venir.

Que Minerva retire donc des points à sa maison, ça lui faisait une belle jambe. Qu'elle accepte le fait que des détraqueurs allaient débarquer à Poudlard, ça ne lui plaisait guère. Il n'aimait pas ces créatures. Personne n'aimait ces créatures, ces répugnantes goules puantes drapées de noir, qui buvaient votre joie de vivre à même votre cœur, l'aspirant dans leur bouche putride à jamais.

C'était un peu comme s'ils étaient déjà là, car il régnait dans l'école un froid qui ne lui était pas coutumier, à croire que la mort de Gabriel avait déclenché à retardement la prise de conscience des autres élèves. On était au mois d'avril, le printemps était déjà bien installé, mais le cœur des élèves n'y était pas. Ils avaient peur, maintenant.

Alice finit par revenir en cours au bout de trois longues semaines de convalescence, dont une empiétant sur les vacances de Pâques. Comme Dumbledore était désormais incapable d'assumer la direction et que seul Snape savait certaines choses au sujet de la jeune fille, ce dernier avait consciencieusement tu l'affaire du carnet de magie noire. Ainsi, grâce à lui, elle n'aurait pas à se voir accablée d'un ridicule renvoi.

Elle n'était par ailleurs jamais allée chercher sa nouvelle baguette. Elle n'avait pas demandé à le faire en revenant en classe.

Son retour dans sa classe ne se passa pas sans heurts. Au beau milieu du cours de divination, Rebecca Sheller se rua sur elle comme une furie, toutes griffes dehors, hurlant telle une folle qu'elle lui ferait payer et qu'elle saurait se rappeler ce qu'elle avait fait.

Incapable de réagir, Alice ne dut son salut qu'au sang froid d'Emma Leonhart, qui menaça Rebecca de sa baguette pour la calmer, s'interposant entre elles. Le professeur Trelawney n'avait rien pu faire. C'était une pacifiste née, une personne bienveillante qui n'aurait jamais su trouver les mots pour calmer le jeu, elle avait viscéralement peur de la violence et la fuyait.

Pour toute réplique à la nouvelle agression, Alice s'enfuit du cours. Rebecca réussit à encore lui crier d'aller se faire voir chez les Sang-de-Bourbe, mais elle ne l'entendit pas. Elle descendit les escaliers de la tour où se trouvaient les cours de divination et courut jusqu'au passage qui menait sous les combles, où elle avait l'habitude de discuter avec le fantôme de Cedric Diggory. Elle eut du mal à gravir l'échelle, mais elle y parvint au bout d'un effort qui lui sembla surhumain, pour s'effondrer sur le sol poussiéreux. A force de ne presque plus manger et de très peu dormir, elle n'était plus que l'ombre d'elle-même. Elle n'avait plus d'énergie, ses forces l'avaient quittée, elle avait maigri et paradoxalement, son corps était devenu très lourd à porter. Les moldus avaient un seul mot pour qualifier son état et elle le saisissait à bras le corps pour ne plus faire qu'un avec.

L'endroit était sombre, froid, inamical. Alors qu'elle s'y était toujours senti bien, elle avait maintenant l'impression qu'il essayait de la rejeter.

Une vague de noires pensées l'envahit alors, et elle se mit à pleurer bruyamment, agenouillée sur le sol, les bras repliés sous sa tête. Les larmes ne la soulageaient aucunement. Elle finit par donner de grands coups de poings sur le plancher, à bout de nerfs, laissant échapper de longues plaintes douloureuses. Elle n'avait pas pleuré depuis le moment où elle avait perdu connaissance devant le corps de Gabriel. C'était trop pour elle, trop d'accumulation, trop de tension. L'agression de Rebecca avait l'air de lui signifier la pensée générale, elle n'était plus à sa place nulle part.

Elle s'arrachait les cheveux de désespoir.

Au bout d'un long moment, sa voix se brisa et elle finit par se calmer, épuisée, le cœur battant encore trop vite. Elle se laissa rouler sur le côté, offrant son visage ravagé à la faible lumière du jour encore souillé de pluie. Sa respiration se fit petit à petit plus lente, au fur et à mesure que l'angoisse retombait. Elle ferma les yeux. Elle aurait voulu rester là jusqu'à la fin des temps.

« Alice… »

C'était la voix de Cedric.

Il devait être là depuis longtemps, mais il ne s'était pas encore manifesté. Elle pensa qu'il ne méritait pas son éternelle solitude. Il était si gentil, si généreux.

Il vint s'asseoir près d'elle, mais ne la toucha pas. Ce dont elle avait besoin, c'était de chaleur, d'amour.

« Est-ce que je peux faire quelque chose pour toi ? »

Quelle question idiote, vraiment. Il la regretta aussitôt.

Elle n'ouvrit pas les yeux mais sa main glissa vers lui sur le plancher, cherchant la sienne. Lorsqu'elle rencontra celle du fantôme, elle frémit mais elle l'y laissa.

« J'aimerais te rejoindre… »

Ces paroles firent bondir Cedric. Personne ne pouvait souhaiter mourir ! Pas quelqu'un de si jeune ! Il fronça les sourcils.

« Tu devrais avoir honte de parler ainsi, dit-il avec émotion. Tu as la chance d'être en vie, tu n'as pas le droit de penser te l'ôter. »

Alice ouvrit un œil vague, qui ne semblait pas lui appartenir.

« Tous les gens que j'aime sont morts, murmura-t-elle. Même toi… »

Elle ferma de nouveau les yeux.

« Je n'ai plus envie. »

Cedric frôla les cheveux noirs d'une main légère.

« Tous les gens que tu aimes sont morts ? dit-il doucement, en se penchant un peu vers elle, qui ne le voyait pas. En es-tu sûre ? »

Puis il disparut.

Alice se recroquevilla encore un peu plus.

Pourquoi lui avait-il dit cela ?

Ses parents, Gabriel, Cedric. Oui, ils étaient morts. Que lui restait-il ? Il n'y avait personne dans cette école, qui méritât qu'elle dise l'aimer. Il n'y avait que des traîtres et des hypocrites, ici. Une meurtrière… Une folle… Des élèves stupides…

Oui mais il y avait quand même Hagrid.

Elle eut de nouveau le geste de prendre dans sa main la pierre d'ambre qu'elle n'avait plus. Elle frissonna encore. Cette pierre… Pourquoi y penser ? Ce n'était qu'un vulgaire caillou, qui appartenait à un vieil imbécile aussi hypocrite que tous les autres.

Elle finit par perdre toute notion du temps et s'endormit, dans ces combles humides et froids, et personne ne savait où elle était.

Plus tard dans la journée, deux élèves passaient devant le professeur McGonagall. La remplaçante de Dumbledore, qui se reposait dans ses appartements depuis trois semaines, recevait Rebecca Sheller et Emma Leonhart, qui avaient perturbé le cours du professeur Trelawney dans l'après-midi.

Bien sûr, Rebecca s'en défendait ouvertement et Emma ne disait rien. Bien sûr, celle qui avait été agressée n'était pas là.

En voyant Rebecca, McGonagall ne pouvait s'empêcher de penser au regard franchement indécent d'Engel Sheller. Il semblait vraiment se sentir au-dessus de tout, se permettant de repousser sa propre fille au beau milieu d'un enterrement, lorsque celle-ci avait lâché prise, interdisant à sa femme de la rejoindre. C'était vraiment curieux, et odieux. Quel genre de père était donc cet homme ? Quel genre d'homme était ce sorcier ?

Les deux Serdaigle se virent retirer cinq points chacune et se retrouvèrent en retenue pendant deux jours, à voir avec M. Filch.

En revanche, maintenant que leur cas était réglé, il fallait savoir où Alice Snape était passée, parce qu'elle avait bel et bien disparu tout l'après-midi. Personne ne l'avait vue. Elle n'était pas chez Hagrid, elle n'était pas dans la tour d'astronomie, ni à l'infirmerie, elle n'était nulle part.

Tard dans la soirée, au moment où Ethan Lhiannan-Sidhe découvrait Alice pendant une ronde de garde, Hagrid, parti à la recherche de certaines racines poussant au bord du lac, tombait sur quelque chose d'inhabituel niché entre deux grosses pierres. Il laissa tomber sa cueillette et remonta au château en courant, sa trouvaille bien rangée dans une des innombrables poches de son manteau en fourrure de taupe.

Pendant que l'un portait la jeune fille sans connaissance à l'infirmerie, à croire que cet endroit fut le seul à pouvoir l'accueillir, l'autre allait taper à une certaine porte, qui s'ouvrit sur quelqu'un de bien maussade, peut-être même plus qu'à l'accoutumée.

Le demi-géant ne savait que faire ni que dire face à l'ombrageux professeur Snape, qui était reparti s'asseoir derrière son bureau, la plume à la main, couvrant un parchemin de son écriture ronde et nerveuse, comme s'il était tout seul dans la pièce. Mais déjà, il l'avait laissé entrer, c'était bien assez.

Hagrid choisit de toussoter, histoire de montrer qu'il était là. Le silence studieux du maître des potions le mettait vraiment mal à l'aise.

L'autre daigna enfin lui accorder un regard.

« J'ai trouvé quelque chose, au bord du lac, » dit Hagrid en plongeant la main dans l'une des immenses poches de son manteau.

Il en sortit une baguette magique qu'il offrit à la vue de Snape, posée à plat sur sa grande main.

Le sorcier plissa les yeux, comme s'il cherchait à se rappeler quelque chose, comme s'il se demandait où il avait déjà vu cette baguette.

« Pourquoi me l'amenez-vous ? fit-il en se replongeant dans son travail, impassible. Si vous savez à qui elle appartient, allez la lui rendre. »

Hagrid soupira. Il posa délicatement la baguette sur le bureau du professeur et croisa les bras sur sa large poitrine.

« - Je ne crois pas que ce soit à moi de le faire, dit-il d'un ton léger, tout en haussant les sourcils d'un air entendu.

- Je me demande ce que vous croyez en disant cela… » grogna Snape en laissant sa plume dans l'encrier.

Logiquement, il aurait dû jubiler. Dès qu'un élève autre qu'un Serpentard commettait un impair, il était le premier à sauter sur l'occasion pour le punir. Cette baguette perdue coûtait au moins trente points de moins à Serdaigle. De plus, l'élève en question avait fait preuve d'imprudence en perdant son outil de travail. Ceci ajouté à tout le reste, cela se mettait à peser bien lourd du mauvais côté de la balance.

Au lieu de cela, il regardait la baguette posée là devant lui, et il imaginait que celle qui l'avait égarée était en train de perdre pied, parce que le sort s'acharnait sur elle, parce que le protecteur de l'école s'affaiblissait de jour en jour et ne pouvait plus assumer son rôle. Il avait les yeux rivés à cette baguette insignifiante, offrant à Hagrid tout le loisir de remarquer combien son silence était pesant.

« Rendez-la lui, professeur. »

Ce furent les dernières paroles d'Hagrid, avant qu'il ne referme la porte derrière lui.

Pourquoi ce crétin de demi-géant voulait-il que ce soit précisément lui qui ramène la baguette à Alice ? Pourquoi lui-même était-il en train de mettre au point une potion capable d'annihiler la mémoire et de juguler certains pouvoirs ? Pourquoi le faisait-il, alors qu'il savait qu'en la donnant, il risquait de prendre la porte ? Il avait besoin de certains ingrédients, et comme ils étaient enfermés, il lui faudrait aller les chercher à l'Allée des Embrumes. En toute discrétion, c'était possible.

Il prit la baguette du bout des doigts, comme s'il craignait qu'elle ne le morde ou ne le brûle. Sa propriétaire aurait dû être renvoyée, parce qu'elle possédait des documents interdits, et grâce à lui, elle était toujours là, tout comme la femme qui voulait qu'elle disparaisse et qui tentait de lui nuire par tous les moyens.

Cette baguette… Faite de frêne, assez courte, souple et nerveuse, elle lui semblait parfaitement correspondre à sa propriétaire. Le frêne avait une préférence pour les sorciers entêtés et leur était fidèle. Elle devait renfermer quelque chose comme un crin de licorne. Elle n'avait pas souffert de son long séjour forcé dans le lac. Elle était bien telle que la dernière fois qu'il l'avait vue, dans sa propre main.

Cette baguette qui servait à tenir de longs cheveux noirs.

Agacé, il la posa d'un coup sec sur le bureau, faisant par la même occasion sauter la plume dans l'encrier.

Il s'obligea à se remettre au travail, sans quoi il serait sorti pour forcer le coffre magique de Dumbledore, quitte à accélérer son propre renvoi sur un coup de tête.

S'il voulait réussir cette potion, il lui faudrait du temps, de la patience et énormément de discrétion. Il se demandait de moins en moins quelle était la raison de ces actes. Il avait consenti à baisser quelques unes de ses échelles de valeur. Il voulait aider Lhiannan à piéger le monstre de Bathory. Cette potion ôterait à la sorcière tous ses souvenirs, elle serait incapable de nuire par la suite, elle perdrait toute notion et finirait simplement chez les fous à l'hôpital Sainte Mangouste.

Ensuite, il finirait le travail commencé avec le professeur McGonagall : découvrir pour quelle raison quelqu'un avait réduit Dumbledore à l'état de vieillard perdu. Qui tirait les ficelles dans l'ombre ? Pourquoi y mêler une élève sans histoire ? Pourquoi cette élève cherchait-elle tant à faire un enfer de sa propre vie ? Pourquoi lui donnait-elle l'impression de prendre le même chemin que lui ?

Cela, c'était sa quête personnelle.

Une fois de plus, il remit la plume dans l'encrier. Une fois de plus, il sortit la pierre d'ambre d'une petite boîte de bois, serrée dans le lien de cuir fleurant bon les herbes. Une fois de plus, il pensa qu'Alice avait été assez stupide pour la laisser se briser. Une fois de plus, il se dit qu'elle était suffisamment intelligente pour ne pas se laisser embobiner par la fille Sheller. Mais alors, pourquoi montrait-elle tant de faiblesse ? Pour quelle raison n'y avait-il qu'à lui qu'elle tenait fièrement tête ? Pourquoi avait-elle baissé les bras ?

La pierre retourna dans son écrin de bois.

Il y avait quand même quelque chose de curieux… Il n'y avait pas que la possible venue des détraqueurs qui lui causait de l'inquiétude. Ce n'était pas non plus l'état de Dumbledore - et pourtant cela lui causait énormément de soucis. Non, c'était Alice. C'était elle et elle seule qui le faisait ruminer dans son coin, et il la détestait plus encore pour cela. Il la détestait parce qu'elle ignorait son existence depuis la mort de Gabriel Waters.

Le professeur Dumbledore aurait été ravi d'apprendre qu'il était soucieux. Si seulement son bel esprit si brillant n'avait pas été empoisonné.

Si seulement…

De son côté, Minerva McGonagall avait longuement conversé avec le directeur.

Il ne se sentait certes plus d'aplomb, peut-être que son mental était bloqué par un quelconque maléfice, mais il savait encore parler et voir, il savait ce qui se tramait. Il savait que le ministère allait déléguer des détraqueurs, il était contre leur venue. Il savait pour Alice. Il se savait aussi incapable de défendre son école et cela ne faisait que le rendre plus malheureux encore.

Fort heureusement, il avait Minerva. Elle dirigeait l'école pour lui, comme par le passé. Par elle, il devait faire en sorte que tout aille bien. Elle devait continuer ce qu'il avait commencé. Il fallait préserver les élèves comme les professeurs. Il fallait préserver Alice. Il n'avait jamais cessé de penser qu'elle était en train de prendre le mauvais chemin. Tout ce qui lui était arrivé avait obligé la jeune fille à se créer une carapace, trop épaisse pour elle-même. Elle allait se détruire. Elle devait s'en aller loin de l'école. Il fallait qu'elle parte.

Minerva ne comprenait pas comment l'on pouvait sauver un élève en le renvoyant. Où irait Alice ? Qu'allait-elle devenir ? Elle n'aurait jamais son diplôme en quittant l'école maintenant, elle n'avait pas encore l'âge légal de travailler, elle n'avait pas d'endroit où aller, plus de famille, possiblement pas d'argent. Qu'avait donc en tête le vieil homme ?

La sorcière écossaise était assise près du feu. Elle se tordait les doigts nerveusement en réfléchissant à toute vitesse. Elle ne savait pas quoi faire : suivre l'instinct du directeur, ou bien laisser les choses telles qu'elles étaient ?

Albus toussa de façon épouvantable, derrière elle et elle en frissonna. Elle avait peur pour lui.

« - Minerva… Cette petite ne doit pas rester ici, dit-il en venant s'asseoir près d'elle, au coin du feu.

- Mais elle est trop jeune, et elle est seule, protesta Minerva. Et puis, elle a tous ses souvenirs, c'est exactement pareil. Et pourquoi elle ? Pourquoi ne pas renvoyer Rebecca Sheller ? »

Le vieux sorcier soupira de façon éloquente.

Ce serait si facile, de mettre à la porte cette intrigante… Trop facile.

« - Vous savez bien pourquoi… fit-il tout bas, presque honteux de le dire.

- Et bien j'en suis indignée ! »

Minerva en devint toute rouge. Elle détestait Engel Sheller pour cette simple raison : il manipulait son monde avec trop de facilité et l'on n'y pouvait rien ! C'était sa faute s'ils étaient tombés si bas. Certains ne devaient plus pouvoir se regarder en face. Comment faisait-il, lui ?

Soudain, Albus donna congé à son interlocutrice sans qu'elle s'y attende. Il devait avoir besoin de calme ou il ne souhaitait pas livrer le fond de sa pensée. En vérité, il avait besoin de s'isoler, il devait envoyer un certain courrier à une certaine personne bien précise. Il était temps, maintenant. Sa décision était prise. Il ne pouvait plus reculer, il avait promis.

Elle quitta les lieux avec le cœur gros. Elle n'était pas satisfaite des mesures qu'elle devait appliquer. Elle était contre ces décisions iniques. Renvoyer une élève qui n'avait rien fait, en garder une dont le père avait les pleins pouvoirs sur l'école, laisser un professeur possédé par un démon errer dans l'école. C'était ridicule, vraiment !

Hérissée, elle décida d'aller en parler au professeur Snape. Bien sûr, elle ne le trouva nulle part : il n'était ni dans son bureau, ni dans la salle des professeurs. Où trainait-il, encore ? Elle poussa plus avant et se rendit à l'infirmerie, mais madame Pomfrey ne sut mieux la renseigner. Mais pourquoi venir le chercher ici ? A cause de ce qu'Albus sous-entendait ? Il devait être vraiment fatigué, pour croire que cet impossible sorcier puisse prendre un élève sous son aile, de plus, un élève qui n'était pas de sa maison.

Dehors, certains élèves s'amusaient dans la cour. D'autres discutaient tranquillement.

Soucieuse, McGonagall se demandait comment aurait pu être Alice, si elle n'avait pas vécu ainsi. Pauvre gamine… Pourquoi devait-elle garder ses souvenirs odieux ? Quel était le but ?

Elle vit passer Ethan, accompagné d'une Rebecca aux traits fatigués mais tout sourire dehors. Elle l'avait bien vite oublié, son cher Gabriel. Ethan avait l'air embarrassé, elle semblait ne pas vouloir le lâcher, elle aussi avait dû succomber au charme de ses yeux verts et de son sourire éclatant.

Ce jeune homme pourrait faire un excellent professeur de Défense contre les forces du mal. Un qui ne soit pas foncièrement corrompu, un qui soit juste et bon, un qui soit passionné par son travail. Un véritable professeur sans mauvaises intentions, comme l'avait été Remus Lupin, jadis, cet homme généreux, proche des élèves, aimable, protecteur, paternel.

« Professeur ? »

McGonagall sursauta.

C'était Marcus Elwood, un des élèves qui avait été attaqué. Un bon petit gars, serviable et honnête, un peu du genre de Neville Longbottom, mais moins maladroit.

« Oui, Elwood ? »

Il lui sourit timidement – si l'on s'en souvenait, il n'avait pas été aussi timide avec Alice – et haussa les épaules.

« En fait, je voulais savoir si je pouvais aller voir mademoiselle Snape, enfin si vous le permettez ! »

Il avait dit cela d'une traite et c'était amusant.

Le professeur répondit à son sourire – cela faisait tellement de bien, cette sincérité – et lui indiqua le chemin de l'infirmerie.

« - Si madame Pomfrey le permet, vous pouvez aller la voir, dit-elle simplement.

- Oh merci, professeur ! »

Et il se sauva, en se disant que « décidément, elle était trop classe, McGonagall ! ».

Maintenant, la pause était finie.

Les élèves s'en retournèrent vers leurs salles de classe et le professeur de métamorphose vers la sienne. Elle devait essayer de trouver le moment opportun pour parler à Alice. Elle ne pouvait se l'ôter de l'esprit. Mais avant toute chose il fallait en parler à Severus, et sans doute que cela ne se passerait pas aussi bien qu'elle l'espérait.

D'ailleurs, ce dernier arpentait les rues du Chemin de Traverse, un ou deux livres sous le bras. Il venait de sortir d'une échoppe où l'on vendait des fioles et autres récipients, et maintenant, il se dirigeait vers l'Allée des Embrumes d'un pas bien décidé.

Il y avait un très vieux magasin, là-bas, situé tout au fond de la rue, un magasin poussiéreux et fréquenté seulement par des personnes versées dans la magie noire et ses dérivés. Les simples curieux ne s'aventuraient pas chez ce concurrent direct de Barjow & Beurk.

Lorsqu'il poussa la porte, qui grinça de façon assez lugubre pour qu'il trouve cela ridicule, il fut assailli par une forte odeur de renfermé. Si l'on y faisait attention, on pouvait déceler comme des effluves de soufre.

L'endroit n'avait pas changé. Il n'y était pas venu depuis des lustres, car ce dont il avait besoin d'habitude, il pouvait le trouver n'importe où. Ici, on pouvait se procurer des ingrédients très rares, voire interdits. Le vieux sorcier qui tenait la boutique risquait gros, mais curieusement, il n'avait jamais de problème avec le ministère de la magie.

Les étagères chargées de pots et de flacons semblaient tenir debout parce que c'était la mode. Il s'en approcha avec méfiance, craignant que la moindre oscillation du meuble fasse tout tomber. Sa petite liste à la main, il se mit à chercher, consciencieusement, à la lueur des centaines de chandelles flottantes de la boutique.

La porte grinça loin derrière lui mais il ne se retourna pas, du moins pas dans l'immédiat. Un parfum léger de fleurs recouvrit la vieille odeur qui flottait alentour. Un parfum léger de fleurs ? Curieux. Il daigna jeter un coup d'œil à la personne qui était entrée et en resta figé, dans le geste d'attraper un gros flacon dont le contenu semblait être des herbes, mais qui ressemblait peut-être aussi à des os noueux, genre doigts desséchés.

C'était Eswann Bathory.

Elle ne l'avait pas vu, étant donné l'endroit reculé où il se trouvait. Elle s'était immédiatement dirigée vers le comptoir, et le vieux sorcier l'accueillit avec un grand sourire édenté. De sa voix suave, elle demanda si sa commande était arrivée.

Cela eut pour effet d'affamer brusquement la curiosité du maitre des potions. Elle devait préparer un sale coup, mais dommage pour elle car maintenant, il était au courant.

« Voilà, mademoiselle, fit le vieux avec un fort accent allemand, tout en posant sur le comptoir un lourd coffret et un sac de toile. Le livre et l'épée, exactement comme vous l'avez souhaitée. »

Elle dédaigna d'abord le livre, pour ouvrir le coffret et s'emparer de l'arme. C'était une épée assez courte, simple, à la lame paraissant plutôt bien aiguisée, dont le pommeau comportait une sorte de pentacle, ou quelque chose dans ce goût-là. Un artefact que Snape qualifia in petto d'assez vulgaire. Elle apprécia le fil de l'épée en y passant le pouce : le sang coula très facilement. Elle porta la blessure à sa bouche et le sang ne coula plus.

Ce détail aussi intéressa fortement le sorcier qui l'observait.

Le livre devait être un vieux grimoire d'incantations condamnées, sinon elle ne serait pas venue le commander ici. Elle devait vraiment manigancer quelque chose de sordide. Il faudrait en parler à Lhiannan. Maintenant que Dumbledore s'était retiré, ils pouvaient collaborer en toute quiétude. C'était de la félonie et il le regrettait, mais c'était nécessaire.

Bathory paya et repartit, non sans avoir dissimulé ses achats grâce au sort de Reducto.

Cette bécasse pensait qu'elle pourrait faire son cirque en toute impunité ? C'était sans compter sur le fait qu'elle avait été prise en flagrant délit, et par son opposant le plus acharné, qui plus est. Il ne savait pas encore ce qu'elle mijotait, mais cela viendrait bien assez tôt. Si elle voulait apprendre à utiliser des arcanes meurtriers, et bien, ce serait encore plus facile pour eux de la détruire sans état d'âme. Déjà qu'il se demandait si elle ne méritait pas de prendre un sort impardonnable en pleine face...

Un brin satisfait, il reprit ses recherches, un léger sourire aux lèvres.

« Je peux vous aider ? »

Cette voix n'était pas celle du vieux. Elle lui disait pourtant quelque chose. Cet accent traînant, surtout.

« Non, merci » répondit-il un peu sèchement, sans y prêter plus attention.

Il était assez grand pour se débrouiller tout seul.

« Si j'étais vous, je prendrais plutôt la gangrelette, c'est plus efficace. »

Il se retourna dans le but de dire à cet opportun d'aller voir ailleurs s'il y était, mais il fut un peu trop surpris pour le faire.

« Qu'est-ce que vous faites ici, Malfoy ? »

Sa question exprimait plus la surprise que le mécontentement.

L'autre avait l'air amusé, sans plus.

« Je me promène, un peu comme vous, » fit-il, son sempiternel demi-sourire vissé au coin de la bouche.

Snape fit un rapide état des lieux de la situation. Ce gamin devait avoir dans les trente ans, maintenant. Il avait toujours cet air détestablement hautain, mais il avait indubitablement changé. Ancien élève de Serpentard, ce « chouchou » du prof de potions, comme s'étaient plu à dire les autres élèves dans son dos, avait plutôt bien réussi sa vie. C'était le fils d'un Mangemort, mort depuis quelques années : son unique descendant l'avait passé au fil d'une épée… Il avait eu un petit rôle à jouer dans la deuxième guerre contre Voldemort. Ou pour Voldemort. Maintenant, il travaillait au ministère de la magie.

Le trouver dans cette échoppe malsaine était inattendu, mais cela ne semblait pas le gêner, bien au contraire.

« C'est pour quoi faire, tout cela ? »

Il désigna les quelques ingrédients que Snape avait dans les mains, dont de petits fagots de branches qui semblaient inoffensives.

« - Une formule jamais enseignée en cours, fit Snape en faisant mine de s'éloigner.

- N'étiez-vous pas censé laisser tomber la magie noire ?

- Pourquoi tenez-vous tant à le savoir, Malfoy ? Il me semblait que vous vous étiez calmé, après la guerre.

- Peut-être. J'ai entendu dire que c'était un peu la panique, à Poudlard… »

En l'écoutant parler, Snape se dit qu'il n'avait pas le souvenir que ce gamin soit aussi nonchalant. Sans doute l'avait-il toujours vu différemment, comme un élément excellent de sa maison, comme un élève digne d'honorer le nom de la maison Serpentard, comme quelqu'un qui avait de bonnes prédispositions pour la magie, quelle que soit sa branche. Mais là, à l'instant présent, il avait envie de lui en coller une et de lui dire d'aller au diable. Malfoy lui rappelait immanquablement cette stupide fille, Rebecca Sheller.

« La panique ? Non, pas vraiment, » répondit Snape en souriant en coin.

Malfoy répondit à ce sourire de la même façon. Il savait très bien que c'était la panique à Poudlard.

Il travaillait dans un service un peu spécial du ministère de la magie, il avait accès aux dossiers les plus délicats. Malgré son affiliation avec un Mangemort et parce qu'il avait tenté de sauver la vie de Harry Potter en tuant son père de sang froid, il s'était vu attribuer une place au bureau d'investigation de la magie après l'obtention de son diplôme universitaire – autant dire qu'il pouvait tout faire sauter d'un moment à l'autre. Évidemment, ce n'était pas d'avoir voulu sauver Potter qui lui avait obtenu le poste. Il était très intelligent, et le concours n'avait été qu'une paille pour lui. Ce gamin n'avait pas trente ans, et c'était lui qui avait envoyé Ethan Lhiannan-Sidhe à Poudlard. C'était lui qui avait pris la décision d'envoyer son meilleur élément sur le site.

Dire qu'il racontait cela à son ancien professeur de potions, en sirotant tranquillement un Imhotep – une boisson égyptienne aux vertus délassantes, à base de plantes et d'un peu de sucre et d'alcool, servie dans une imitation de vase canope – au café sorcier du coin.

L'autre n'en croyait pas ses oreilles. Il n'en laissait rien paraître, mais intérieurement, il hurlait. Laisser une place pareille à un gosse ! Il crevait d'envie de lui demander si les détraqueurs, c'était aussi son idée, mais il s'abstint. Il devait d'abord en parler à McGonagall, puis aviserait Lhiannan de cela. Mais il y avait autre chose, et cela, il devait le demander.

« - Dans vos papiers, là, fit-il en touillant son Imhotep, désinvolte. Je suppose que vous avez des dossiers concernant des personnes susceptibles de… Enfin, des sorciers versés dans les arts obscurs.

- Des sorciers comme vous, vous voulez dire ? Dont les noms seraient sur une liste noire ?

- On peut dire ça comme ça, si ça vous chante. »

Malfoy eut de nouveau ce sourire étrange, comme s'il savait des choses dont Snape se doutait et qu'il s'amusait à faire traîner en longueur, parce qu'enfin c'était lui le supérieur, par sa connaissance des faits. Il lui donnait l'impression de se payer sa tête. Le sorcier n'appréciait guère, mais le petit présomptueux pouvait lui être utile, tant pis pour la hiérarchie.

« - Oui, chez vous, il y a quelques personnes, en effet… dit doucement Malfoy, presque dans un murmure.

- Ah, vraiment ?

- Je pense qu'il n'est pas nécessaire que je vous dévoile plus de détails, fit Malfoy en se levant. Je suis en mission et je vous en ai déjà trop dit. »

Il avait changé du tout au tout. Ce Malfoy, distant, sérieux et fermé, Snape ne le connaissait aucunement. S'était-il joué de lui, en faisant montre de sa vantardise habituelle ?

« Sachez juste que vous devriez vous méfier. »

Le sorcier du bureau d'investigation de la magie s'en alla, laissant sur la table largement de quoi payer les deux consommations.

Snape finit quand même son Imhotep – ce n'était finalement pas mauvais, quoiqu'un peu traitre – et resta un moment à réfléchir à tout cela. Pourquoi Malfoy avait-il choisi de l'aborder dans un magasin aussi sordide ? Il faisait parti d'un secteur du ministère qui surveillait les gens comme lui. Il aurait dû l'embarquer pour achat et usage de produits non autorisés. Au lieu de cela, il lui avait à moitié avoué qu'il savait tout ce qui se passait à l'école et il l'avait mis en garde. Et de toute façon, le trouver occupant un tel poste, cela ne pouvait ressembler qu'à une gigantesque farce.

Et puis, il y avait le cas de Bathory. Elle avait en sa possession deux éléments destinés à accomplir une quelconque ultime attaque, c'était certain. Qui en serait la cible ? Peut-être allait-elle pousser le vice à faire dévorer toute la population du château. Peut-être se satisferait-elle seulement d'une ou deux victimes. Peut-être lui, ou Ethan, ou…

Alice.

Était-ce Eswann, qui avait délibérément empoisonné l'esprit de Dumbledore ? L'avait-elle obligé à lui céder l'âme torturée d'Alice, qui devait receler un quelconque savoir qu'elle voulait absolument détenir ? Il y avait forcément un lien. Rien n'était jamais fait au hasard.

La tête pleine de questions qui n'auraient jamais dû y être, il décida qu'il s'était assez attardé ici, il devait remonter à Poudlard. Il ne répèterait à McGonagall que la moitié de ce qu'il savait. Il lui faudrait agir vite, pour que sa potion soit prête à être administrée à qui de droit, avant que cette folle ne se mette à tuer tout le monde par le biais de sa créature.

Un orage se préparait, il était temps de rentrer.