Deux semaines de chasse infructueuses s'écoulèrent.
Ils ignoraient encore que tout se mettait en place depuis le début, et dès lors, les sept derniers mois s'étaient égrenés dans le seul but de les amener à douter de ce qui se tramait réellement.
Cette nuit-là était une nuit de nouvelle lune.
Alice Snape dormait profondément, assommée par les potions calmantes que madame Pomfrey avait fini par devoir lui administrer. L'infirmière avait enfin trouvé le mélange qui permettait à la jeune fille de dormir sans faire de songes.
Elle avait eu recours à la science du maître des potions, parce qu'elle avait épuisé tout son savoir et qu'elle n'en pouvait plus de voir cette fille souffrir, chaque jour, chaque nuit. Les nuits surtout, lorsqu'Alice se réveillait en hurlant, en proie à des visions qui devaient lui être intolérables, elle se dépêchait de courir à son chevet, l'imaginant en train d'être attaquée par la créature.
Rien n'était plus horrible que de la voir ainsi, le visage livide, les yeux agrandis par la peur. Elle s'accrochait désespérément à elle, la suppliant de ne pas l'abandonner et de ne pas laisser le monstre l'emporter dans le noir.
Alice était comme un enfant qui a peur du noir et qui sombre dans la folie. Mais même lors de son retour en cours, elle n'avait pas aussi mal réagi, avant que Rebecca Sheller ne se jette sur elle. Même lorsqu'elle s'était sauvée en pleine nuit, pour se réfugier chez Hagrid, elle s'était vite remise de ses émotions. C'était inexplicable pourquoi cette sorte de… folie se déclarait-elle maintenant ? Quel élément l'avait provoquée ? La mort brutale de Gabriel Waters ? Un sortilège ? Un poison ? Une forme d'abandon de la volonté ? La démission de son âme ?
Il y avait de cela quelques jours, madame Pomfrey avait reçu un jeune élève qui voulait rendre visite à sa pensionnaire. Elle avait accepté, et c'était déjà bien. Mais Alice, malgré le fait qu'elle lui ait un peu parlé, n'avait pas repris le dessus. Elle lui avait promis de tenir son engagement, par rapport à ses cours de potions, mais… Si elle restait ainsi cloitrée indéfiniment, comment allait-elle honorer cette promesse ?
Et puis, il y avait eu les consignes pour le moins étranges du professeur McGonagall. Ne pas laisser approcher ni le professeur Bathory, ni le professeur Snape. Pourquoi ? La première, elle se doutait bien de quelque chose, mais le second… Quand bien même il était peu apprécié et sinistre, ce ne devait pas être le genre à venir persécuter les élèves jusque dans leur sommeil, Poppy Pomfrey le savait. Elle qui avait pensé à demander de nouveau son aide, elle espérait qu'il accepte d'apprendre à Alice à fermer son esprit. Peut-être pourraient-ils comprendre ce qui lui arrivait...
Cette nuit-là, minuit à peine passé, Alice se réveilla en sursaut. Une de ses couvertures avait glissé et le froid qui l'enveloppait maintenant l'avait tirée de son sommeil. Il n'y avait pas que cela. Son cœur battait très fort, et elle avait l'impression de ne plus pouvoir respirer correctement, comme si quelque chose appuyait sur sa poitrine et écrasait sa gorge. Et puis, c'était comme si son esprit était vide, enfin.
Elle se leva, mais ce n'était pas elle qui dirigeait son corps, c'était comme si quelqu'un la commandait.
Lorsqu'elle posa la main sur la poignée de la porte et qu'elle l'ouvrit, elle sentit un courant d'air chaud l'envelopper l'espace d'une seconde. Elle se retrouva face à Ethan, qui se tenait devant elle, sa baguette à la main, prêt à ouvrir la porte de son côté. Une fois la sensation de chaleur passée, elle ouvrit les yeux, ou eut l'impression de le faire, comme si elle émergeait du noir ou du sommeil. Elle chancela et porta la main à son front.
« Qu'est-ce que je fais là ? »
Ethan la rattrapa avant qu'elle ne s'effondre.
Tout en la portant dans son lit, il se demanda si l'on ne cherchait pas à l'induire en erreur. Pourquoi l'avoir attiré à l'infirmerie, alors qu'il n'y avait qu'Alice ? Cela lui rappela la nuit de la mort de Gabriel. Lui, ainsi que Snape et Dumbledore, s'étaient bien faits avoir en se rendant exactement où on voulait les envoyer. Aussitôt, il repartit en courant vers la tour d'astronomie, désormais interdite aux élèves. Cette fois encore, il ignorait qu'il se trompait de chemin.
De son côté, le maître des potions, sa toute nouvelle arme interdite en poche, marchait droit vers le bureau de la garce, sûr et certain qu'il l'y trouverait. Il comptait bien avoir le dernier mot.
Lui aussi avait senti les ondes étranges, ces ondes propres à la magie noire de la folle : elles la trahissaient comme une débutante. C'était à se demander si elle ne le faisait pas exprès, comme si elle voulait qu'on la découvre. Et bien sûr, ces ondes n'agissaient que sur trois personnes : Alice, Ethan et lui. Pourquoi ? Tout simplement parce qu'ils avaient, au fond d'eux, une parcelle de noirceur. Alice aimait l'occultisme et se détachait de la vie chaque jour, Ethan menait son combat personnel contre les démons buveurs de sang et son cœur connaissait la mort, Snape n'était rien d'autre qu'un ancien Mangemort, il avait déjà pris des vies.
Des gens purs comme McGonagall, Dumbledore ou tant d'autres, ne ressentaient pas ces choses-là. Curieusement, le directeur avait toujours eu vent des petites manigances d'Alice, mais les émanations de Bathory lui restaient muettes depuis la nuit de lune rouge.
En arrivant devant la porte de son ennemie, Snape n'eut même pas à l'ouvrir ; elle le fit pour lui, comme si elle l'avait attendu. Elle se jeta sur lui, complètement incontrôlable, et le repoussa avec une force qui n'avait rien de féminin et pas grand-chose d'humain non plus.
Elle avait l'air de s'amuser de sa surprise et son regard fiévreux trahissait le plaisir qu'elle ressentait à jouer avec lui.
Il tenait sa fiole dans une main et sa baguette de l'autre. Au moment où il la levait vers elle pour l'immobiliser, elle l'imita, un sourire gourmand aux lèvres.
Elle fut rapide. En moins d'une seconde, elle envoya valser la fiole, qui se brisa par terre avec tout ce que cela impliquait, et balança à son adversaire un Stupefix retentissant qui le laissa sans connaissance, assis au pied du mur.
Elle posa un genou à terre et se pencha pour lui couper une mèche de cheveux, puis se pressa contre lui pour lui voler un baiser, l'abandonnant à contrecœur après lui avoir administré un tout petit sort d'oubli de rien du tout.
« Quel dommage... fit-elle dans un murmure, le poing sur la hanche. Nous aurions pu accomplir tant de choses, toi et moi… »
Elle envoya le corps inconscient du sorcier agoniser dans un autre couloir – le sort qu'elle utilisa n'aurait jamais dû fonctionner, dans l'enceinte de l'école, et pourtant, il fonctionna – puis elle referma la porte et il en fut fini du combat. Du moins, pour cette nuit-là…
Ce fut à l'aube que Snape rouvrit les yeux. Il avait furieusement mal à la tête, du genre de ceux qu'on a au lendemain d'une méchante beuverie. Comme il n'avait pas un tel souvenir en tête, il se demanda ce qu'il fabriquait ici, et pourquoi il avait aussi mal à l'épaule. Pourquoi ne se souvenait-il pas de la nuit dernière ? Soudain, il porta la main à l'une de ses poches : la fiole avait disparu.
Repartant en courant vers son bureau, il croisa Ethan qui tirait une mine qui ne donnait pas envie d'engager la conversation.
« - Je me suis encore fait avoir, fit-il en guise d'introduction, tout en grattant sa barbe de trois jours.
- Ah, vous aussi ? répondit Snape sur un ton très agacé.
- Comment ça ?
- Il me manque une partie de la nuit et ma potion a disparu. J'ai dû faire une mauvaise rencontre, tout à l'heure. C'est inconcevable ! »
Cette réaction fit sourire le chasseur de vampires. Ils avaient échoué tous les deux, comme d'habitude. Cela avait un petit quelque chose d'amusant de les voir ainsi, mais ils devaient plutôt être frustrés par leur échec cuisant.
« - Moi je me suis trouvé nez à nez avec une somnambule, reprit le chasseur, tout en allant s'asseoir sur le parapet qui séparait le couloir de la cour.
- Ah oui ? grommela Severus, en l'imitant.
- Quelqu'un cherche à asservir l'esprit d'Alice… C'est différent d'avec Dumbledore.
- Nous voilà bien avancés, avec ça.
- Oh, vous savez, moi, ce que j'en dis… »
Estimant que la conversation était terminée, Snape se leva et quitta les lieux séance tenante.
Ethan soupira. Il se disait encore que cet homme n'avait pas vraiment sa place, dans cette école. Il se souvenait avoir bien aimé suivre ses cours lorsqu'il était plus jeune, mais… Quel asocial ! Il devait le faire exprès, ce n'était pas inné d'être ainsi indifférent au sort d'autrui. Ce n'était quand même pas son passé… Là, il fallait être fou pour ne pas vouloir s'en détacher.
Au bout du compte, ils se ressemblaient par ce côté de leur personnalité. Une bribe de leur histoire restait présente malgré tout, et c'était ce qui les avait poussés à être ce qu'ils étaient. Ainsi, ils n'avaient pas seulement qu'un point commun – Bathory – à combattre.
Il lui faudrait travailler cela.
Quant à Alice, elle se réveilla sans le moindre souvenir de sa crise de somnambulisme, comme il était courant. Il devait être huit heures du matin. Madame Pomfrey n'était pas venue la réveiller, c'était curieux.
Alors, elle choisit de se lever. Elle prit une longue douche bien chaude, puis s'habilla, revêtant son uniforme. Elle noua sa chevelure encore humide en une longue tresse et passa son écharpe. Il faisait peut-être bon maintenant, mais elle avait froid. Quel jour était-on ? Lundi ? Elle avait raté le premier cours, qui était un cours d'arithmancie, mais en passant par chez McGonagall pour signaler sa présence, elle pouvait se rendre en cours de potions. Quelle chance.
Avant tout, elle se rendit dans le bureau de madame Pomfrey, qui ouvrit de grands yeux en la voyant, comme à sa dernière tentative de retour parmi les élèves. La jeune fille était encore pâle, mais elle était debout, et cela faisait bien plus de deux semaines qu'elle ne l'avait pas vue si déterminée. Quelle était donc la raison pour laquelle elle revenait comme ça, alors que la veille, elle était encore prostrée dans son lit, in capable de parler et insensible à ce qui l'entourait ? Elle l'autorisa à se rendre en cours, le cœur étreint par la peur qu'elle ne soit encore retrouvée évanouie dans un coin sombre du château. Elle avait eu de la chance, cette fois, en la personne de Lhiannan. Celle-ci se représenterait-elle ?
Elle ne pourrait indéfiniment fuir les gens. Toutefois, elle essayait une nouvelle fois de leur faire face, elle ne pouvait nier sa détermination.
Pourtant, il régnait un grand trouble dans la tête d'Alice. Elle avait le souvenir de s'être faite manipuler, la nuit passée. Elle n'aimait pas cela du tout. Elle était seule maîtresse de sa vie, même si elle avait choisi d'en faire n'importe quoi. Même au bord du gouffre, elle ne laisserait personne décider pour elle de la conduite à tenir. Si elle devait combattre, elle en déciderait. Si elle devait mourir, elle en déciderait. Et si elle devait vivre, elle en déciderait. Maintenant, elle entretenait une grande rancœur envers le professeur Bathory. Oser se servir d'elle, comme elle s'était servie de Rebecca ! Pour qui ? Pour quoi ? Elle était Alice, elle n'était pas un vulgaire pantin avec lequel on s'amuse.
Ce fut dans cet état d'esprit qu'elle entra en salle de cours. Elle se mêla à la cohue des élèves qui prenaient place et alla s'asseoir à sa table, comme elle l'avait toujours fait. Elle déballa ses affaires, sortit un parchemin, son manuel, sa plume et son encrier, et les posa soigneusement sur le bureau de vieux bois maculé de traces de potions, tout en faisant attention à ne pas regarder vers Rebecca, qui l'avait déjà repérée.
Alice se savait suffisamment contrariée pour ne pas rester calme si sa rivale se mettait à la chercher. Elle avait les nerfs à fleur de peau. Elle savait aussi qu'elle risquait de se mettre facilement à pleurer, et elle ne le voulait pas. C'était déjà bien assez difficile d'être là et d'assister à ce cours, alors que les chuchotis allaient déjà bon train, au bout de cinq minutes à peine. Mais elle s'efforça de n'y point prêter attention. Elle ne s'aperçut pas qu'une élève lui avait adressé un sourire, scandalisant la fille assise à côté d'elle. Emma Leonhart voulait vraiment conquérir l'amitié de la perchée, comme disaient les autres.
Entra alors le maître des lieux. Cela calma immédiatement les chuchotis malveillants, au même titre que les autres. Sans préambule, il commença à donner les notes du dernier devoir, et il sauta le nom d'Alice.
Puisqu'elle avait été absente longtemps, elle n'avait pas pu travailler sur ce devoir, il était normal qu'il ne communique pas sa note, mais elle décida de lever la main pour demander à le faire et attendit que Stupidus s'en aperçoive. Il n'en fit rien, c'était comme s'il ne voyait rien du dernier rang.
Un élève le fit pour lui.
« Professeur ? »
C'était Emma Leonhart, à laquelle Rebecca donna un mauvais coup de coude.
« Oui ? » grogna Snape sans lever les yeux, tout en ouvrant un livre afin d'apprendre de nouvelles choses à ces cornichons.
La jeune fille ne se laissa pas impressionner par la froideur habituelle du sorcier.
« Je crois que quelqu'un a quelque chose à vous dire, » reprit Emma, qui venait de rendre à sa voisine son coup dans les côtes.
Snape la toisa alors avec cet air méprisant si caractéristique, qui donnait à chacun envie de se sauver en courant, car cela laissait toujours présager le pire. Il fronça même les sourcils, et soupira pour se donner une contenance. Ces derniers temps, il s'emportait un peu trop facilement et les élèves en payaient le prix en remontrances toujours plus injustifiées et en montagnes de devoirs, plus compliqués les uns que les autres.
« - Je rêve, ou vous venez de prendre la parole pour vous montrer insolente ? fit-il en insistant bien sur le dernier mot.
- Je crois que quelqu'un a quelque chose à vous dire, » répéta Emma avec calme.
Et là, seulement à ce moment, il s'aperçut que l'élève dont parlait cette impertinente était Alice, la gamine qui avait littéralement déserté les salles de classe. Celle-ci se tenait là, devant lui, assise comme si de rien n'était au milieu des autres élèves, maudissant intérieurement la prise de position publique de la copine de Rebecca.
« Ah, vous êtes revenue, fit-il avec fiel, tout en notant quelque chose dans un coin de parchemin. Pour combien de temps, cette fois ? Une journée ? Une heure ? Cinq minutes ? »
Chacun s'attendit honnêtement à ce que la perchée éclate en sanglots, ou qu'elle s'enfuit à nouveau, comme la dernière fois qu'ils l'avaient vue – ils avaient bien spéculé sur son compte – ou bien qu'elle tombe dans les pommes. Quelques élèves parièrent.
Mais Alice ne leur fit pas cet honneur, ni à Stupidus qui attendait qu'elle réponde, les bras croisés, tel une gargouille de contes de fées. Elle se leva et s'adressa à son professeur, d'égale à égal.
« Le professeur McGonagall est informée de mon retour, dit-elle clairement. Je suis parfaitement capable de suivre les cours, dont les vôtres. »
Les yeux couleur d'ambre étincelaient. Ils étaient emplis de ressentiment, et Snape le perçut d'autant plus qu'il n'aurait jamais pensé la retrouver ici. Elle semblait vraiment lui en vouloir. Dans sa grande insensibilité, il ne se rendait même pas compte que c'était de cette manière qu'il regardait les autres, qu'il la regardait, elle, à l'instant même.
« - Vous avez du retard à rattraper, fit-il en détournant le regard d'elle. Vous n'aurez qu'à demander à mademoiselle Leonhart, puisqu'elle semble disposée à vous rendre service.
- C'est ça… » fit Alice dans un souffle, froidement, se rasseyant.
Elle n'avait pas pu formuler sa requête, tant pis. Il lui donnerait bien assez de travail pour se rattraper, par la suite.
Le cours passa, long, ennuyeux. Tout le monde n'avait cessé de parler du retour d'Alice, et plus personne ne parlait des rumeurs ignobles dont tous s'étaient délectés dans son dos, il fut un temps. Non, maintenant, on causait d'autre chose, comme le fait qu'elle soit devenue aussi bizarre, ou encore la façon qu'elle avait de regarder tout le monde, comme si elle allait leur sauter dessus au moindre mot. Ils étaient trop stupides pour comprendre qu'elle avait perdu Gabriel et qu'elle n'avait pas encore fait son deuil.
A la fin du cours, Alice sortit sans demander son reste. Elle voulait vite se rendre au prochain cours et ne pas avoir à subir les remarques des autres. Elle avait senti son courage de début de cours disparaitre comme neige au soleil, alors que la fin de l'heure approchait. Elle avait craint de se retrouver seule face à lui.
Elle se fit harponner par Emma. Comme elle la laissait l'aborder, elle ne vit pas que le professeur Snape la regardait s'éloigner, éperdu de colère, planté à l'entrée de son cachot.
Comment osait-elle ? Elle disparaissait du jour au lendemain, elle se faisait dorloter à l'infirmerie pendant des semaines et elle revenait tranquillement, un masque de froideur incroyable plaqué sur le visage. Pour qui se prenait-elle ? Dire que cette petite idiote était la cible numéro un de la garce. Dire qu'elle l'avait désarmé d'un seul regard venimeux. Il commençait à vraiment se faire vieux...
Les élèves de deuxième année de Serdaigle et Poufsouffle regrettèrent amèrement l'humeur massacrante du professeur de potions, puisqu'il ne trouva rien de mieux à faire pour se défouler que de leur coller un devoir surprise, et deux autres à rendre pour le vendredi à la fin du cours.
Il n'y avait pas que lui qui se sentait de mauvaise humeur. Alice avait gentiment envoyé Emma sur les roses. Elle la trouvait un peu trop collante à son goût. Elle n'avait pas besoin de compagnie, surtout pas celle d'une personne à la mémoire aussi courte et capable de trahir une amie. Elle avait décidé de ne plus s'attacher à qui que ce soit, et il n'en serait pas autrement. Cela commençait avec mademoiselle Emma Leonhart, dont elle se fichait éperdument. Qu'elle aille répandre ses méchancetés sur Rebecca ailleurs.
L'heure du déjeuner arriva, passa, puis ce fut le moment où Alice dut affronter l'une de ses plus grandes craintes : le cours de Défense contre les forces du mal. Elle se demandait comment réagir face à la prof, ignorant que celle-ci luttait contre ses propres démons, depuis la nuit dernière.
Eswann Bathory donna un cours tout à fait normal, sans même faire la moindre réflexion, ni même jeter un seul regard vers Alice. Elle avait juste souri en la voyant entrer en classe et s'asseoir à sa place, son sourire était plus amical qu'autre chose, comme si elle était contente – ou soulagée – de la voir de nouveau parmi eux. Alice ne lui avait pas répondu, ce fut à peine si elle l'avait regardée, et encore, ce fut avec un mépris cinglant. Qu'elle se garde son comportement mielleux, cette pétasse hypocrite.
Le cours sur les démons mangeurs de cervelle et la façon de repousser les Inferi une fois terminé, Eswann se mit en devoir de rappeler l'élève qui avait manqué tout ses cours depuis deux semaines, ou trois, elle ne savait plus vraiment. Alice revint sur ses pas de mauvaise grâce, pendant qu'Emma se faisait accoster par une Rebecca de fort méchante humeur elle aussi, dans le couloir.
Eswann avait l'air fatigué. Des cernes foncés enlaidissaient son joli visage et ses mains impeccablement manucurées tremblaient un peu.
Alice n'était pas idiote, pas plus que le chasseur de vampires ou le professeur de potions. Elle savait, elle aussi.
« Alice, commença le professeur de Défense, en refermant son livre. Vous avez pris beaucoup de retard, ces derniers jours. Est-ce que vous avez besoin d'aide, pour rattraper ? »
La jeune fille la regarda avec circonspection, comme si elle attendait que quelque chose n'arrive. Sa méfiance ostensiblement marquée éveilla la curiosité du professeur, mais elle ne lui laissa pas le loisir de pousser plus avant ses investigations.
« Je ferai comme pour les autres cours, mademoiselle, répondit Alice avec froideur. Je recopierai. Maintenant, j'aimerais y aller, je vais être en retard. »
Sans même s'en rendre compte, Eswann avait avancé la main pour toucher celle de l'élève, qui serrait son sac contre sa poitrine. Alice recula brusquement, parce qu'elle craignait d'être touchée. Elle avait peur, elle ressentait d'un coup quelque chose d'oppressant, elle ignorait quoi mais cela avait un rapport avec ses souvenirs, et chacun d'eux avait un lien avec cette femme. La nuit d'Halloween, le passage du monstre près d'elle dans le couloir, le corps inanimé de Marcus Elwood, l'attaque de Snape au beau milieu de son cours, la mort de Gabriel, la possession de la nuit dernière, sa dépression, toutes ces visions se bousculaient dans sa tête, se mêlant les unes aux autres dans une cohue de hurlements stridents et de couleurs criardes qui lui donnaient envie de vomir, c'était comme si l'air palpitait autour d'elle, comme si une sorte de fluide essayait de forcer son esprit, pour l'investir et l'asservir, pourquoi, pourquoi ?
Elle se tenait la tête à deux mains.
Eswann s'était retrouvée plaquée contre le mur, coincée par son lourd bureau de bois massif, et elle n'arrivait pas à le repousser.
« Mais enfin, qu'est-ce qui se passe, ici ? »
C'était McGonagall, talonnée de près par Snape.
Comme la directrice de Gryffondor courait vers Alice pour tenter de la calmer, il resta sans bouger, regardant Bathory avec un imperceptible sourire, comme s'il trouvait cela amusant de la voir ainsi coincée par une simple élève qui n'avait même pas encore passé ses ASPIC.
Puis le bureau lâcha prise.
Alice venait de déranger deux professeurs rien qu'en ayant une très grosse frayeur.
Ce qu'elle ignorait, c'était que tout son mental s'était jeté sur Bathory pour la blesser, sollicité par les souvenirs que lui avaient laissé ses actes. Maintenant, elle avait mal au cœur et elle n'y comprenait plus rien.
« - Pourquoi n'avez-vous pas essayé de contrer ce sort ? s'étonnait McGonagall, en s'adressant à Bathory.
- Parce que vous pensez que j'ai eu le choix ? répliqua l'autre en remettant en place son lourd bureau d'un gracieux mouvement de baguette.
- Vous faites une bien piètre sorcière… lâcha Snape en faisant un autre petit sourire en coin.
- Severus, nous n'avons pas besoin de vos commentaires ! » s'exclama alors McGonagall, qui emmenait Alice avec elle.
C'était fini.
L'attaque d'Alice sur la garce n'avait rien réglé, au contraire, cela ne faisait pas pencher la balance en sa faveur.
Alors que McGonagall lui balançait un regard furieux en passant près de lui, Snape remarqua que celui d'Alice semblait l'implorer, le suppliant en silence de faire quelque chose pour elle. Mais il choisit de s'en détourner pour se diriger vers Eswann qui rassemblait ses affaires, fébrile, extrêmement contrariée.
« Quoi ? lui cria-t-elle en pleine figure, mordante. Je n'y suis pour rien ! C'est elle qui m'a attaquée ! »
Il hocha la tête avec évidence, et croisa les bras.
« - Oui, j'ai vu, répondit-il avec calme, ce qui la mit encore plus en colère.
- Alors, que me voulez-vous ?
- Que diriez-vous d'une petite classe de duel ? »
Elle le regarda, interloquée. Elle avait bien entendu « classe de duel », elle n'avait pas rêvé. Elle passa machinalement la main devant ses yeux, puis sur son front, replaçant une mèche de cheveux, et regarda cet improbable fou. Dire qu'elle était venue ici pour cet homme, ce monstre de froideur et d'indifférence, qui lui préférait ses fioles et ses potions pourries. Elle était malheureuse, elle crevait d'envie de le toucher, de lui dire ce qu'elle ressentait pour lui, mais à la place, elle serra les dents, pour se forcer à se contenir. Il se fichait pas mal de ses sentiments, elle le savait bien.
« Très bien. Dites-moi votre jour et votre heure. »
Il sourit, mais ce sourire-là n'avait rien de bien amical. Jamais. A personne. Elle verrait bien ce que c'était de se mesurer à un bon duelliste, pas à une élève en formation. S'il avait oublié comment elle l'avait repoussé la nuit dernière, elle non.
« Je vous dirai cela plus tard. »
Et il s'en alla, sans un mot de plus.
Au même moment, malgré les protestations d'Alice, McGonagall ne voulait pas la laisser aller à son cours de divination. Bien que son cœur lui souffle le contraire, elle avait trouvé le prétexte valable pour exécuter l'ordre de Dumbledore. L'attaque sur Bathory avait précipité sa perte.
Il lui avait dit de renvoyer la jeune fille, car elle serait hors de danger une fois loin de l'école. Elle n'aurait jamais pu le faire sans raison, elle devait agir en tant que directrice de l'école. Mais Alice, bien qu'elle soit inoffensive, devait quitter l'école pour son propre bien, pour des raisons qu'elle devait bien être la seule à ignorer, pour des raisons absurdes, pour des raisons inquiétantes aussi. Il le fallait.
Elles étaient toutes les deux dans le bureau de la directrice de Gryffondor. Si Alice semblait nerveuse, McGonagall devait l'être autant. La sorcière ne savait pas par où commencer et la jeune fille était une véritable boule de nerfs, encore sous le choc de l'attaque mentale subie plus tôt.
« Alice, il faut que vous sachiez que ce que vous venez de faire est grave, » dit alors McGonagall, en se tordant les mains de façon imperceptible.
La jeune élève sentit son cœur bondir dans sa poitrine. Elle s'étonna qu'il puisse encore le faire, tant il était meurtri. Pourtant, elle ne montra rien de son trouble. Curieusement, elle restait stoïque devant cette vénérable femme, parvenant à cacher son désarroi grandissant.
« De plus, il m'a été rapporté que vous possédiez un livret interdit, caché dans votre chambre, » continua la sorcière, en se demandant pourquoi elle en rajoutait.
Le cœur d'Alice bondit une nouvelle fois. Qui ? Qui avait osé fouiller dans ses affaires ? Qui avait eu l'audace de la vendre à ses professeurs ? Elle parvint malgré tout à ne rien laisser paraitre de son trouble.
« Il a été détruit, reprit McGonagall, très tendue. Mais avec la perte de votre baguette, cela fait trois motifs contre vous. Je dois en parler avec monsieur le directeur et les autres professeurs. Nous devrons statuer de votre sort en conseil. »
Cette fois, une sorte de sourire souleva légèrement le coin des lèvres d'Alice. Comme c'était pathétique !
« - Vous allez me renvoyer, dit-elle simplement. Ne perdez pas votre temps avec ce conseil. Faites-le maintenant, qu'on en finisse.
- C'est le règlement, répondit McGonagall, alors qu'elle ne voulait pas dire cela du tout.
- Bien sûr, professeur, soupira Alice. Je comprends. Il faut officialiser cela, n'est-ce pas ? Sinon, comment expliquer que vous ne voulez pas de moi ici ?
- Mais… Non, ce n'est pas cela ! »
Mais Alice secoua la tête, navrée. Oui, elle était navrée que cette aimable personne soit obligée de cautionner cette mascarade, pour pouvoir virer la pauvre fille dont on ne sait plus que faire, à cause d'autres personnes bien plus influentes. Elle ferait une victime de moins, que le monstre ne pourrait se mettre sous la dent. Elle se demanda si la créature avait trouvé le sang de Gabriel à son goût, ou si elle avait préféré celui de Stupidus. Elle se demanda comment elle allait trouver le sien, et celui de tous les autres crétins qui peuplaient l'école.
« - Laissez tomber, professeur, fit-elle. Faites-le, votre conseil. C'est votre devoir.
- Ne prenez pas vos grands airs, voulez-vous ? s'écria McGonagall, exaspérée. Vous allez retourner en cours et vous attendrez d'être convoquée. Vous serez consignée jusque là, vous ne sortirez de votre maison que pour vous rendre en cours et en salle à manger.
- Oui, professeur, répondit Alice, d'un ton froid.
- Vous pouvez disposer. »
Alice salua à peine son aînée. Elle sortit du bureau et fila en cours de divination sans demander son reste.
Le professeur de métamorphose resta un long moment à réfléchir à tout cela, sans bouger. Elle n'en finissait pas de ne pas trouver cette situation claire. Elle n'en savait pas plus sur la forme inconnue d'envoûtement tombée sur Dumbledore, ni sur la possibilité qu'Engel Sheller y soit pour quelque chose. Elle enrageait de faire ainsi du surplace. Dire qu'ils étaient obligés de renvoyer cette fille. C'était injuste. Et puis, Ethan et Severus qui n'avançaient pas non plus, alors que le monstre rôdait partout, c'était frustrant. A quoi cela avait-il servi, qu'ils conjuguent tous les trois leur talent ? Pourquoi Snape tenait-il à régler cela lui-même, en acceptant toutefois l'aide du chasseur de vampires ? Pourquoi refusait-il d'admettre que la venue des détraqueurs pouvait être un bien ? Pourquoi elle-même pensait-elle que cela pourrait être bénéfique, alors que ces créatures la répugnaient ? Pour qui ? Pour quelle obscure raison Alice devait-elle partir ? Pourquoi seulement elle ? Qui était vraiment derrière tout cela ? Que ressortirait-il de cette affaire ?
Tant de questions sans réponse… Il fallait qu'Albus revienne dans la lumière. Elle avait besoin de son aide.
