Snape finit par décider quand aurait lieu sa stupide idée de classe de duel, et celle-ci tomba la même journée que le conseil des professeurs, qui devait statuer sur le devenir d'Alice Snape, élève de sixième année de la maison Serdaigle, maison qui accueillait les élèves choisis pour leur sagesse, leur érudition et leur soif de connaissance.

McGonagall, trop prise par l'histoire du conseil des professeurs, avait distraitement accepté la classe de duel, et l'on pouvait même se demander si elle avait bien compris ce dont Snape lui avait parlé. En fait, elle était nerveuse et savait très bien de quoi il retournait, seulement, elle ne voulait pas que le professeur de potions assiste au conseil – pour ce que cela y changerait... L'idée lui avait été glissée par Dumbledore, qui était désormais alité et qui subissait parfois de longues périodes de silence inquiétantes, comme si son esprit quittait son corps. Elle devait éloigner Severus de ce qu'il caractérisait de mascarade, afin que ce conseil ne finisse pas en bagarre générale, et c'était tout.

Alice fut convoquée le vendredi de la dernière semaine de mai, pour quatorze heures, après le déjeuner. Quelle que soit l'issue du conseil, elle resterait à Poudlard au moins jusqu'à la fin de la semaine suivante. Elle n'aurait plus jamais besoin de sa baguette, qu'elle n'avait de toute façon pas retrouvée, elle n'aurait plus besoin de rien du tout, en fait. Finis, ses espoirs d'intégrer une université après ses ASPIC. Elle pensa de nouveau aux paroles dites à Cedric, lorsqu'elle avait murmuré qu'elle voulait le rejoindre, il lui avait dit qu'il lui restait encore des gens auxquels elle tenait. Mais bien sûr, certainement dans une autre vie.

En passant devant la salle à manger, elle remarqua un attroupement inhabituel, surtout à une heure où tout le monde aurait dû être en cours justement. Elle croisa une Gryffondor qui lui demanda si elle venait assister à la classe de duel.

Une classe de duel. Pourquoi pas ? Curieuse et parce qu'il lui restait encore un peu de temps devant elle, elle entra dans la grande pièce, dont les quatre immenses tables avaient été poussées contre les murs. Elle vit qu'il y avait deux équipes, toutes maisons mélangées, ce qui était plutôt incongru, et remarqua que les deux professeurs chargés de la surveillance n'étaient autres que Bathory et Snape. Soudain agacée, refusant de les voir régler leurs comptes par élève interposé, elle tourna le dos à cette stupidité sans nom et repartit.

C'était pathétique. Elle allait se faire virer lâchement et certaient s'amusaient à se balancer des sorts au visage, comme ça, comme on joue au tennis ou à un tout autre sport débile.

Ce fut complètement glacée qu'elle arriva devant la salle des professeurs. Elle devait attendre qu'on l'autorise à entrer, sagement assise sur cette chaise, comme le condamné qui doit être exécuté. Elle dramatisait, mais après tout, concrètement, qu'allait-elle devenir après cela ? Elle ne pouvait s'empêcher de se dire qu'une fois renvoyée de l'école, elle ne serait plus bonne à rien et que sa vie était finie, elle ne pourrait jamais intégrer aucun autre cursus, pas à cette époque de l'année.

La porte s'ouvrit enfin.

Alice entra dans la pièce, et elle y trouva trois tables disposées en U, avec d'une part les professeurs Trelawney – géniale idée – et Phines, et d'autre part le professeur Sinistra et Hagrid – et oui, lui aussi. Au centre présidait le professeur McGonagall, qui ne semblait pas être au meilleur de sa forme. Elle, l'accusée, se plaça au centre de la scène de sa proche humiliation. Quel superbe jury elle avait là ! Elle aurait espéré y voir le professeur Longbottom. Et elle avait beau chercher, elle ne comprenait pas pourquoi le seul qui aurait pu la sortir de là n'était pas là, mais en train de jouer avec son ennemie jurée dans la salle à manger. Finalement, pourquoi s'attarder sur la question ? Il n'avait aucune considération pour qui que ce soit, alors pour elle...

L'histoire dura une bonne heure, pendant laquelle Alice entendit parler de ses escapades nocturnes, de ses amulettes, de la perte de sa baguette magique, de son manque de respect incessant envers l'un de ses professeurs, de son attaque sur un autre enseignant, de son incapacité à s'intégrer en classe, des cours qu'elle avait manqués et de son fameux livret de magie noire personnel.

C'était ridicule. C'était obscène. Elle voyait tous ces hypocrites qui la regardaient avec une sorte de détachement qui leur seyait à merveille, maintenant qu'ils pouvaient vider leur sac. Tous, sauf Hagrid, qui semblait être au supplice autant qu'elle l'était et Sybill Trelawney, qui paraissait accablée et qui devait se demander ce qu'elle faisait là. Ils n'étaient pas eux-mêmes ! Ce n'étaient pas ses professeurs ! Ils avaient tous bu du Polynectar, et ils étaient en fait des démons chargés de la faire disparaître, se cachant sous une forme de respectables enseignants. Ah non, en fait, un gigantesque marionnettiste invisible manipulait ses ficelles au dessus d'eux et ils ne s'en rendaient même pas compte, il leur faisait faire et dire ce qui lui chantait, ce démoniaque maître des poupées au crâne vide.

Au bout du compte, rien n'aurait pu la sortir de là, pas même Stupidus qui lui aurait sans doute maintenu la tête sous l'eau aussi, parce que cet homme n'était l'allié de personne et surtout pas le sien, marionnette ou pas marionnette. Le conseil des professeurs avait statué sur son sort bien avant qu'elle ne paraisse devant eux, quoi qu'elle puisse dire pour sa défense, elle était perdue, alors la présence du maitre des potions n'aurait rien changé, ni celle de Neville.

Elle venait de faire perdre cinquante nouveaux points à la maison Serdaigle, et elle avait bien jusqu'au samedi suivant pour quitter les lieux. Un professeur serait chargé de l'accompagner jusqu'à un point où il était possible de transplaner, et elle irait à Londres. Cette personne serait la dernière personne de Poudlard qu'elle verrait avant d'être rendue au monde des moldus. Elle ne serait jamais une vraie sorcière, qu'allait-elle devenir maintenant, bonne question, sans famille qu'elle était, sans revenus, sans... rien.

Elle entendit tout cela, comme à travers du coton. C'était trop irréel. On ne pouvait renvoyer quelqu'un comme cela. Pourquoi elle ? Quelle magie pouvait asservir ainsi de loyaux professeurs ? Où était Dumbledore ? Elle aurait dû demander à voir le directeur, mais tout s'était passé trop vite et maintenant il était trop tard. Peut-être qu'elle n'aurait pas eu le droit de le voir, de toute façon.

Elle n'avait rien compris à ce qui venait de se passer, mais maintenant Hagrid la raccompagnait vers la salle commune de sa maison. Elle n'avait pas le cœur à lui demander de la laisser seule. Peut-être que Cedric avait raison, peut-être que Hagrid était une personne qui tenait à elle et qu'elle tenait à lui. Elle était trop désemparée pour s'en rendre compte.

Lorsqu'ils passèrent devant la salle à manger, elle s'aperçut que la classe de duel n'était pas terminée.

« - Hagrid, s'il vous plaît, dit-elle alors. J'aimerais assister à la classe.

- Tu es sûre ? A mon avis, cela n'a pas grand intérêt… » répondit le demi-géant en soupirant.

Toutefois, il n'insista pas. Elle se glissa entre les élèves et s'approcha de l'espèce de scène qui se tenait au milieu de la grande salle. Ce n'était vraiment qu'une bête succession de duels de magie, et l'on s'y affrontait par sorts interposés parfaitement anodins, rien de bien méchant, il ne pleuvait pas de serpents et personne ne volait dans les airs. Elle en avait vus de bien plus musclés, dans son ancienne école. Alors, pourquoi Snape arborait-il cet air si féroce ? Pourquoi Bathory avait-elle cette ombre sur le visage ? Qu'est-ce que c'était encore que cette histoire ? Les adultes pouvaient être vraiment idiots, parfois...

Alice ne resta pas plus longtemps, Hagrid avait raison, cela n'avait rien d'instructif. En revanche, avant qu'elle n'atteigne la porte, une voix se fit entendre dans sa tête, une voix désincarnée qui ne semblait ni féminine, ni masculine, ni même humaine. Et cette voix lui disait que bientôt, ce serait fini, très bientôt. Elle se retourna mais personne ne la regardait, pas même Bathory, qui était bien trop absorbée par le duel en cours. La voix venait de nulle part.

Hagrid était toujours là.

« - Je peux remonter en chambre toute seule, Hagrid, dit-elle avec lassitude.

- Demain matin…

- Oui, je sais, je dois me rendre directement en cours après le petit déjeuner. Bonsoir. »

Le cœur serré, Hagrid regarda la petite s'éloigner dans le couloir. Elle ne méritait pas cela. Il ignorait tout de la conspiration. Il ne savait même pas que c'était Dumbledore qui avait ordonné qu'Alice soit renvoyée. Il n'y comprenait rien de rien et cela avait plutôt tendance à l'énerver. Oui, cette histoire jouait avec ses nerfs car on le tenait à l'écart et il n'était au courant de rien.

A cause du cours de duel stupide, les cours de l'après-midi avaient été annulés.

Alice resta donc en salle commune pour travailler. Elle pensa à la promesse faite à Marcus, celle de l'aider pour ses potions. Elle ne le pourrait pas. Cette semaine était la dernière qu'elle passerait à l'école. Elle n'avait pas racheté de baguette, cela ne lui aurait servi à rien. Elle se demandait même pourquoi elle faisait ses devoirs. Mais, au moins pour Marcus, elle avait décidé de demander à Snape la permission d'utiliser sa salle de classe après les cours, et ce dès demain. Tant pis s'il refusait, elle aurait essayé. Ils trouveraient une autre solution, Marcus et elle, elle s'y connaissait suffisamment pour qu'ils puissent se passer de matériel.

Le soir, elle ne descendit pas dîner ; elle n'avait pas faim. Les évènements lui avaient coupé l'appétit. Mais le pire d'entre tous, c'était de savoir que ce prochain vendredi, il y aurait une fête donnée en l'honneur des soixante ans de madame Hooch, qui profiterait de l'occasion pour annoncer son départ à la retraite. Ce soir-là, c'était aussi son anniversaire, et elle aurait dix-sept ans… Personne ne le savait, elle n'avait même pas de copines avec qui partager ce genre de confidences légères.

Oh, joyeux anniversaire Alice, nous t'offrons ton renvoi de l'école en cadeau, merci d'être venue.

Elle était couchée lorsque ses camarades de chambre vinrent la rejoindre en silence. Elle entendit chuchoter Estella, qui demandait aux deux autres de ne pas faire de bruit. Cette chère Estella… Elle lui manquerait, cette jeune fille sérieuse et gentille, toujours à l'écoute, toujours respectueuse des autres.

Malgré l'heure tardive, elle ne put trouver le sommeil. Alors, elle décida que puisqu'elle était renvoyée, elle ne risquait plus rien et elle se leva. Sans bruit, elle s'habilla, se chaussa et se sauva sans bruit, son talisman au cou et bien décidée à trouver quoi que ce soit qui pourrait la sortir de ce pétrin. A vrai dire elle se moquait bien de tout cela. Son cœur était triste, elle voulait juste prendre l'air à la lumière des étoiles. Et si elle croisait le monstre, tant mieux, il la tuerait et l'enverrait rejoindre ses parents. Problème réglé.

Telle une ombre, elle alla se percher sur la balustrade d'un balcon et put admirer à loisir le ciel étoilé. Elle avait froid, mais cela aussi lui était égal. Elle était bien ici, libre, le vent jouant dans ses cheveux, glissant sur son visage, elle ferma les yeux et imagina qu'elle était un oiseau en train de planer sur les courants d'air.

Elle aurait pu sauter dans le vide, en se laissant simplement tomber de l'endroit où elle était accroupie.

C'était précisément ce que se demandait la personne qui l'observait, cachée dans l'ombre derrière elle, assez loin pour ne pas se faire remarquer mais assez près pour l'entendre fredonner doucement et pour sentir comme une sorte d'immense rancune émaner d'elle avec force, ou quelque chose comme ça.

Seulement, Alice ne sauta pas. Elle y songeait, mais elle était retenue par les paroles de Cedric. Même si Hagrid était suffisamment prévenant à son égard, il était peu probable qu'elle veuille rester en vie pour cette seule certitude. Ce n'était pas lui.

Non, ce n'était pas lui.

D'un geste agacé, elle jeta dans le vide un morceau de tuile tombée du toit qu'elle avait trouvé près de son pied, et avec lequel elle jouait depuis un moment. La pierre allait se briser au sol dans un bruit aigrelet qui résonna dans le silence. Elle se redressa et alla s'asseoir contre le mur, les bras croisés pour essayer de garder un peu de chaleur. Elle murmura quelque chose qui ressemblait à une petite formule de protection, tout en faisant sept nœuds à un cheveu qu'elle s'était arraché, puis le souffla du creux de sa main pour qu'il disparaisse dans une petite flamme.

Celui qui l'observait en silence choisit de s'en aller. C'était inhabituel de sa part, mais il n'y avait rien à dire, pour une fois. De toute façon, quelque chose lui soufflait qu'en repassant par là un de ces soirs, il la trouverait là, assise au même endroit. Le maître des potions retourna dans l'obscurité du couloir et repartit. Il savait maintenant que la gamine était rayée des listes de l'école, et il restait complètement opposé à ce renvoi. Non seulement c'était de l'abus pur et simple, mais en plus, il en savait trop pour laisser se faire cette absurdité. Sa petite classe de duel avait bien fonctionné, les élèves s'étaient amusés et à la fin, il avait prévenu Bathory que cela ne faisait que commencer, sur un ton sans équivoque.

Et effectivement, cela ne faisait que commencer.

Le lendemain, Alice s'employa à ne faire attention à personne, que ce soit un professeur ou un élève. Le seul qui eut droit à un peu d'amabilité fut Marcus Elwood, qu'elle n'avait pas oublié. Elle mangea seule. De toute façon, elle n'avait plus besoin de se montrer aimable avec qui que ce soit, puisqu'elle était renvoyée. Elle en avait fini avec les efforts et l'hypocrisie sociale. Curieusement, personne n'y fit allusion, pas même Rebecca. Personne ne semblait au courant. Oui, c'était curieux.

Pour elle, ce fut une journée bien maussade. Sans trop se l'expliquer, elle ne cessait de penser à Gabriel. Elle n'écouta les cours que d'une oreille distraite, trop perdue dans ses souvenirs. Maintenant, elle avait envie de savoir pourquoi lui. Pourquoi la créature l'avait attaqué et pourquoi avait-elle pris sa vie ? Comment le monstre choisissait-il ses victimes ? Il n'y avait aucun lien entre elles. Un gosse de chez Gryffondor, une septième année de chez Serpentard et Gabriel... Elle ne le saurait jamais, étant donné qu'elle partirait à la fin de la semaine.

Ses sombres pensées et le cours furent interrompus par l'entrée de McGonagall. Elle demanda à ce que Rebecca Sheller soit libérée du cours et jusqu'à la fin de la journée. Le professeur Binns, qui de toute façon n'y était plus pour personne depuis des années, accepta de bonne grâce. Il y eut quelques murmures, mais ils se turent bien assez vite, car finalement ce n'était pas bien intéressant de parler de princesse Rebecca.

Alice se demanda alors pour quelle raison elle était dispensée du cours. Elle devait avoir un problème, ou quelque chose dans le même genre. En fait, elle n'en avait rien à faire mais souhaita presque que son père se soit cassé le cou dans les escaliers, à cette petite punaise.

Puis vint l'heure fatidique du cours de Défense. A l'étonnement général, il fut annulé et remplacé par une heure d'étude à la bibliothèque.

Il y avait un attroupement dans le couloir extérieur, un peu du genre de celui que l'arrivée de Lhiannan avait provoqué. Les trois quarts de la foule étaient composés de filles, le reste de garçons juste curieux. Alice ne put s'empêcher de s'approcher, comme pour la veille, lors de la classe de duel. Au beau milieu de la cour se tenait Rebecca, en compagnie d'un homme qui devait être son père – qui était plutôt brun et qui n'avait pas l'air d'avoir le cou cassé du tout – et d'un autre jeune homme blond, dont les cheveux lui tombaient devant les yeux. Le frère aîné de la princesse ? Il avait le même air suffisant et semblait bien la connaitre.

Au moment où Alice se détachait de cette scène incongrue, elle sentit comme un poids sur ses épaules. En se retournant, elle vit avec stupeur que le type qui était sans doute le père de Rebecca la fixait avec insistance, comme s'il tenait à bien la regarder pour ne jamais l'oublier. Elle ressentit un immense malaise. Dans les yeux bleus de cet homme, il y avait quelque chose de malsain et de singulièrement fascinant. Elle dut se faire violence pour se détourner et partir, écœurée par sa propre attirance.

L'heure d'étude à la bibliothèque, elle la passa à ruminer. Pour quelle raison ce sale type avait-il osé la regarder ainsi ? Elle ne l'avait jamais vu de sa vie. Et pourquoi, au moment où lui et l'autre blond débarquaient à Poudlard, Bathory n'était-elle pas en mesure d'assurer son cours ? Qui était le jeune homme blond ? Rebecca avait un frère, non ? Son fiancé ? Elle avait entendu dire qu'il y avait eu des histoires de fiançailles arrangées, entre certaines familles de sorciers de haut rang. Gabriel et Rebecca… Elle en eut un haut-le-cœur.

Tout se mélangeait dans sa tête et elle s'énerva toute seule, jusqu'à en casser sa plume. De frustration, elle ratura tout son parchemin dans de grands gestes nerveux, faisant tourner la tête de tout le monde, et tous la considérèrent avec pitié, comme on regarde un fou dégoûtant. Elle ne le vit pas, mais sentit sur elle leurs regards méprisants. Elle préféra les ignorer, comme elle avait appris à le faire, et prit tranquillement une autre plume.

L'heure s'acheva et il fut temps de se rendre en cours de potions, chose qui n'était pas des plus réjouissantes.

Là encore, Alice ne put s'asseoir sans jeter un triste coup d'œil à l'ancienne place de Gabriel. C'était pendant un de ces cours qu'il lui avait adressé la parole pour la première fois, et ils s'étaient retrouvés en retenue. Elle n'arrivait pas à s'empêcher de penser à lui, depuis sa mort. Elle ignorait si c'était parce que ses derniers mots avaient été horribles, ou si c'était parce que, finalement, elle l'avait un peu aimé et qu'il lui manquait.

Stupidus fut plus qu'avare en paroles. Il leur rendit un devoir qu'ils corrigèrent en silence à l'aide de leur manuel, pendant qu'il semblait faire tout autre chose. Alice, qui n'avait fait aucun devoir à cause de sa longue absence, poussait soupir d'ennui sur soupir d'ennui. Elle pensait qu'elle n'avait décidément rien à faire ici. Elle s'accouda mollement sur la table et appuya sa joue dans le creux de sa main, puis leva les yeux vers le haut plafond voûté. Il était tendu de toiles d'araignées, qui pendaient comme de longs voiles flottant au gré des courants d'air. Elle en frissonna de répulsion. Son regard retomba sur le maître des lieux, qui semblait concentré sur son travail au point de n'accorder que de vagues coups d'œil aux élèves plutôt silencieux.

Qui avait osé dire qu'elle suivait le même chemin que lui ? Dumbledore. Mais il fallait être fou, pour vouloir vivre ainsi. Ou ne plus rien avoir à perdre, ou plus personne. Ne plus rien ressentir face aux évènements. Avoir le cœur comme une lande desséchée. S'entourer de solitude pour se protéger.

Elle reconsidéra sa façon de penser. Qu'est-ce qui l'avait rendu ainsi ? Personne ne devient comme cela sans raison. Personne ne naît comme cela. Chaque homme, chaque femme naît avec un cœur, des sentiments, le rire, les larmes, la peur, l'amour... On ne choisit pas de ne plus être du jour au lendemain. Par la force des choses, parce que son père avait été muté aux États-Unis, Alice s'était retrouvée à Ilvermorny, école réputée pour enseigner les faces cachées de la magie, comme l'institut Durmstrang en Europe. Pour quelle raison aimait-elle cela ? Pourquoi son âme n'était-elle plus qu'un vide froid, depuis que ses parents étaient partis ? Elle avait perdu ses parents, puis Gabriel. Elle était seule et n'avait même plus d'école. Autant dire qu'elle n'était plus grand-chose. Mais pourquoi voulait-elle que la magie noire prenne tant de place dans son âme ? Non, cela elle ne parvenait plus à se l'expliquer.

Elle sursauta lorsque le professeur se leva pour annoncer que le cours était fini, et que pour le prochain, il voulait un essai sur le philtre d'oubli d'Égypte. Tout le monde gratta cela dans un coin de parchemin et sortit du cours, sauf elle.

Elle attendit que tous ses camarades soient partis, puis se dirigea vers le professeur qui s'était remis au travail. Elle ne se souvenait pas de l'avoir déjà vu ainsi absorbé dans sa tâche, et se demanda ce qu'il pouvait bien manigancer encore, celui-là.

« Excusez-moi, professeur. »

Sa voix était ridiculement plus haut perchée qu'elle ne l'aurait voulu. Elle piqua un fard et se trouva pathétique.

D'ailleurs, il ne releva même pas la tête.

Alice toussota pour s'éclaircir la gorge, puis revint à la charge.

« Excusez-moi ! »

Cette fois, il daigna lever les yeux de son parchemin. Sans rien dire, il la regarda d'un air stupéfait et posa sa plume, qui devait le remercier mille fois pour cette pause.

« Oui ? » fit-il, acerbe.

Elle avait l'habitude, ce n'était pas cette saute d'humeur qui allait la décourager, que diable !

« - J'ai quelque chose à vous demander, poursuivit-elle, un peu sur la réserve, tout de même.

- Ah oui ? grommela-t-il en fronçant les sourcils, histoire d'avoir l'air un peu plus féroce.

- En fait, j'ai promis à un Gryffondor de deuxième année de l'aider pour ses cours de potions. Il n'y a qu'ici que nous pouvons travailler. Heu… Serait-il possible que vous me prêtiez votre salle de cours ? »

Elle se tut, craintive.

« S'il vous plait, » ajouta-t-elle aussitôt.

Il la regardait d'une façon tellement inexpressive qu'elle se demanda s'il l'avait bien comprise, ou si elle allait devoir se sauver en courant, ou s'il allait lui dire d'aller voir sur cette colline s'il y était. Il y eut d'abord un silence qu'elle trouva très pénible. Puis elle regretta ce silence.

Elle se maudit même d'avoir eu des pensées aussi sottes qu'il était possible, en croyant que cet homme repoussant avait pu changer de comportement vis-à-vis d'elle. Si Cedric avait été là, il aurait sacrément bien rigolé de s'être lui-même planté.

« - Vous voulez ma salle ? demanda Stupidus en se levant lentement, comme pour donner de la dimension à un mouvement des plus simples. Pour quoi faire ?

- Je viens de vous le dire, s'étonna Alice en le fusillant néanmoins du regard. Un élève m'a demandé de l'aide, et pour cela j'ai besoin de votre salle de cours.

- Il me semble que cette requête est quelque peu… déplacée, vous ne trouvez pas ?

- Je vous demande pardon ? »

Cette fois, il la gratifia d'un sourire cruel, de ceux dont elle avait déjà été servie en son temps. Oh oui, comme elle regrettait le silence précédent.

« - N'êtes-vous pas passée en conseil des professeurs ? demanda alors l'indélicat.

- Oui, bien sûr, mais…

- Et n'avez-vous pas été renvoyée, par la suite ? »

Elle encaissa en frémissant. Le salopard, il ne lui épargnerait donc rien ?

« - C'est effectivement le cas, répondit-elle calmement. Mais Marcus m'a demandé de l'aider, et pour autant que je sache, je suis encore là.

- Cela ne vous autorise pas à me réclamer cette salle, fit-il en haussant les épaules.

- Et moi qui pensais que vous aviez de l'intérêt pour moi. »

Grossière erreur.

Alice s'en mordit la lèvre. Pourquoi avait-elle dit cela ? Elle n'avait jamais pensé dire ça du tout. Il n'allait certainement pas manquer cette occasion formidable de se moquer d'elle et de la rabaisser, après cela. Alors qu'elle pensait être arrivée à ne plus rien ressentir, à présent elle était honteuse et mal à l'aise, comme si ce bloc de pierre était la seule personne à pouvoir lui faire perdre ses moyens. Elle s'était surestimée. Évidemment qu'il l'impressionnait, il impressionnait tout le monde, c'était normal qu'elle soit déstabilisée.

« En quel honneur, je vous prie, prétendez-vous une telle chose ? »

Comme il s'était rassis, elle plaqua ses mains sur son bureau dans un geste brusque qui l'étonna presque autant que lui.

« Parce que je suis votre meilleure élève ! »

En avant !

Ce n'était que la simple vérité. Depuis le début de l'année, depuis son premier devoir en classe, celui que les filles avaient tenté de saboter, elle n'avait obtenu que d'excellentes notes, elle était la seule à avoir les meilleurs résultats de toute l'école dans cette foutue matière. Elle le savait. Elle aurait pu s'en vanter, mais elle ne l'avait jamais fait. Qui aurait souhaité se vanter d'être le meilleur élève de la matière la plus abhorrée de Poudlard, enseignée par le professeur le moins pédagogue du monde ?

« - Quoi, c'est cela, votre argument ? laissa-t-il tomber avec condescendance.

- Oh, alors vous voulez peut-être que je parle de votre caillou ? De la potion de cicatrisation ? Du couloir ? De la fois où je vous ai sauvé la vie ? »

Il leva un sourcil. Elle remettait cela sur le tapis ? Il ne voyait toujours pas de quoi elle parlait. Pourquoi prétendait-elle lui avoir sauvé la vie ? Pourquoi lui rappeler qu'il s'était abaissé à lui céder la pierre d'ambre, et à la soigner ? Elle n'était pas si sotte, pour se jouer ainsi de lui.

Alice recula. S'il était vrai qu'elle n'était plus vraiment une élève de Poudlard, elle devait encore le respect à ses aînés. Seulement, elle s'était toujours adressée à lui de cette façon. Comment faire autrement ? Pour elle, elle ne faisait rien d'autre que lui renvoyer la balle. S'il voulait du respect, il n'avait qu'à en avoir pour les autres.

« Bon, très bien, dit-elle en faisant un pas vers la porte, vaincue. Je n'ai rien dit. Gardez votre salle de classe et votre fichu mépris pour les autres. Et puis, tant que j'y suis, asseyez-vous bien dessus et changez de shampoing. »

Pour lui balancer cette dernière phrase, elle l'avait regardé bien en face. Elle était en colère et lui dire cela ne l'avait même pas calmée. Oh, il pouvait bien chercher à la remettre à sa place, de toute façon, elle n'avait plus de place.

Elle sortit en prenant bien soin de claquer la porte du cachot, en s'y prenant à deux fois. Que quelqu'un répare cette porte, bon sang !

« Quelle effrontée… » soupira Snape sans plus d'humeur.

Puis il reprit sa plume.

Toutefois, elle resta en suspens et retomba sur le parchemin, pendant qu'il se levait et se jetait à la poursuite de la gamine qui venait clairement de l'insulter, chose à laquelle il n'avait pas vraiment prêté attention dans son grand détachement. Il ouvrit la porte à la volée et jaillit dans le couloir sombre comme un diable hors de sa boîte.

« Vous, là-bas ! »

Au bout du couloir, Alice se retourna. Elle regretta aussi de ne pas avoir couru pour se sauver. Il n'y avait plus personne alentour, mais elle n'avait pas tant que cela envie de se faire pourrir à retardement. Pas encore une fois.

Il vint vers elle à grands pas, dans un grand mouvement de cape. Elle aurait voulu lui jeter un sort pour le faire glisser et tomber mais sans baguette, impossible, elle ne maitrisait nullement les sortilèges imformulés et elle n'avait pas le droit. Alors qu'elle était en train d'imaginer la scène, il se planta devant elle, la dominant de toute sa taille.

« A quelle heure la voulez-vous ? »

Elle crut avoir mal entendu.

« Pardon ? »

Il avait l'air tellement mauvais que c'en était comique. Il ne savait vraiment pas comment être aimable, c'était définitivement prouvé. Bon, avec ce qu'elle lui avait crié à la figure, c'était compréhensible. Elle eut soudain envie de rire, et une ébauche de sourire se dessina sur ses lèvres alors qu'elle avait bien du mal à garder son sérieux.

« - La salle, à quelle heure en aurez-vous besoin ? répéta-t-il en ayant furieusement envie de ne pas le dire, tout en se demandant ce qui pouvait bien amuser cette petite idiote.

- La salle ? Vous voulez dire votre salle de classe ?

- Oui !

- Demain, à partir de cinq heures chaque soir, pour une heure, cela vous convient-il ?

- C'est moi qui pose les conditions, c'est à moi que cela doit convenir !

- Comme vous voudrez. »

Il se rendit compte qu'il venait de dire n'importe quoi, répétant exactement ce qu'elle avait dit. Comment se débrouillait-elle pour le faire marcher ainsi ? Et puis même s'il était toujours désagréable avec elle – égal à lui-même, plutôt – elle continuait à lui répondre aussi sec. C'était comme un jeu, comme s'il n'y avait que de cette manière qu'ils pouvaient se dire les choses.

Et puis, elle détenait des informations qu'il ignorait et il voulait avoir le fin mot de l'histoire.

Comme elle repartait vers l'extérieur sans un mot de plus, il repartit ranger ses affaires, ferma le cachot à clef et remonta à son tour, ses parchemins sous le bras.

Dehors, il y avait encore du monde et quand Alice s'approcha, elle vit que cette fois c'était non loin de la salle des professeurs qu'ils s'étaient regroupés. Il n'y avait rien d'intéressant par là, alors elle choisit d'aller dans la cour, pour lire un peu au grand air, pendant qu'il faisait encore jour. Elle ne pouvait espérer s'esquiver pour aller sous le saule, mais au moins, il y avait là un banc de libre.

En repassant par le couloir extérieur, elle croisa Marcus, à qui elle annonça que ses cours particuliers de potion débutaient le lendemain. Il repartit tout content, ce qui lui fit curieusement chaud au cœur. Puis elle tourna pour sortir et tomba en arrêt.

Près d'un arbre, Ethan Lhiannan-Sidhe discutait avec le blond de tout à l'heure, seul à seul, et ils étaient tous deux bien sérieux. Ils paraissaient bien se connaître, tout en étant aussi différents que le jour et la nuit. Le jeune homme blond, dans son espèce de costume façon dix-neuvième siècle semblable à celui d'Ethan, fumait une sorte de longue tige… En forçant un peu sur sa vue, Alice put voir que c'était en fait un fume-cigarette, elle en avait déjà vu. Elle sourit tout en se disant qu'il était interdit de fumer dans l'enceinte de l'école, et qu'en plus, ça ne faisait vraiment pas viril du tout.

Cela conférait à l'inconnu un genre ni actuel, ni démodé, mais quelque chose d'attractif. Avec sa mèche sur l'œil, son teint pâle et son regard d'un bleu froid comme la glace, Alice ne put s'empêcher de le trouver fort charmant.

« Vous allez prendre racine. »

Elle faillit hurler.

« Mais lâchez-moi un peu la grappe. »

Évidemment, en restant plantée là, elle était en plein dans le passage obligé de Stupidus remontant à la surface de l'école. D'une, il n'allait pas la louper non plus, de deux, elle l'avait bien cherché.

Il se souvenait parfaitement que c'était au même endroit que le jeune Waters l'avait traité de vieux pervers. C'était à son tour d'observer. Il regarda dans la même direction qu'Alice et tomba sur les deux qui discutaient en toute impunité.

L'expression détachée de son visage changea du tout au tout.

Alice lui trouva un drôle d'air contrarié. Non, ce n'était pas encore cela, c'était un peu plus fort.

« Malfoy… grommela-t-il dans sa barbe. Qu'est-ce qu'il fait ici ? »

Il laissa là Alice dans l'expectative la plus totale. Comme il passait près d'elle, elle le dévisagea, étonnée de le voir se mettre dans un état pareil juste parce que ces deux sorciers discutaient ensemble.

« Vous avez peut-être d'autres choses irrespectueuses à me dire ? » fit-il entre ses dents.

Ce fut sa dernière phrase avant qu'il ne disparaisse au coin du mur. Il fonçait droit chez McGonagall, mais cela, Alice l'ignorait.

Elle se demandait encore qui pouvait bien être ce jeune homme, pour avoir mis dans cet état d'énervement un professeur connu pour son impassibilité légendaire. Peut-être qu'il avait quelque chose à voir avec les histoires des derniers mois. Dans ce cas, elle aussi était concernée. Soudain, elle se mit à trembler de frustration. Si elle partait de Poudlard, elle ne le saurait jamais ! Elle s'assit sur le petit mur et essaya d'oublier que depuis la veille, depuis le début de l'année scolaire, sa vie avait changé.

Si ce changement était le fait d'une personne qui voulait lui nuire, elle ne le saurait pas. Si toutes les réponses à ses questions se matérialisaient en ce Malfoy, ou même simplement en la personne du père de Rebecca Sheller, elle ne le saurait pas. Pourquoi ? Encore pourquoi, toujours des pourquoi.

Et Stupidus Snape, pour quelle raison agissait-il ainsi ? S'il avait quelque chose à voir là-dedans, elle ne le saurait pas non plus. Il n'y avait guère qu'à lui qu'elle pourrait demander. Mais il faisait partie des personnes non fréquentables, au même titre que Bathory, finalement. Il ne l'aiderait pas et il lui restait peu de temps pour résoudre le mystère qui l'entourait.

Elle était seule, il lui faudrait faire attention.

En jetant un dernier regard au blond qui discutait avec Ethan, elle remonta en chambre, bien décidée à tenter le tout pour le tout. Tant pis si elle perdait, il ne lui restait rien. Elle finirait bien par savoir ce qu'on lui voulait, pourquoi on avait assassiné Gabriel, et pourquoi plus rien n'était comme avant, comme au moment où elle était arrivée.

Alice, qui avait décidé de baisser les bras, sentait de nouveau cette étrange force palpiter en elle, et elle ignorait encore que c'était à cause de cette force qu'il y avait tant de mystère. Elle ignorait que c'était pour cela que quelques personnes avaient de l'intérêt pour elle, les bonnes comme les mauvaises.

Elle l'ignorait, mais elle le saurait bien assez tôt.