Le temps était à la pluie.

Il s'était d'ailleurs écoulé assez vite, comme pour amener Alice à la fin de la semaine le plus tôt possible. Il ne lui restait plus que deux jours.

Faisant fi du temps qui passe, elle attendait Marcus à l'entrée de la salle de classe de Snape, qui devait d'ailleurs être à l'intérieur, mais elle ne voulait surtout pas entrer toute seule. Elle n'était pas intimidée, mais elle n'était pas sûre de pouvoir résister à sa détestable personnalité. Elle était fatiguée. La nuit précédente, elle avait fait un nouveau cauchemar, nimbé de curieuses lumières vertes, où le vampire avait des yeux de serpent, et il y avait le père de Rebecca qui riait cruellement, tout en coupant des têtes avec un sabre de cavalerie anglaise.

Elle n'avait pas compris grand-chose, mais elle en avait gardé un étrange sentiment de crainte et de répulsion, comme si elle devait se méfier de ce songe, ou de la personne qu'elle y avait vue, ou les deux.

Elle sursauta brusquement lorsque la porte s'ouvrit, laissant passer la tête du maître des potions.

« Vous attendez une invitation pour entrer ? » jeta-t-il en guise de bonjour.

Elle haussa les épaules.

« Non, j'attends mon élève, répondit-elle avec simplicité. Il est en retard. »

Snape soupira. Il retourna à l'intérieur en maugréant, sans doute quelque chose de sympathique à l'égard des deux jeunes imbéciles qui allaient encore lui faire perdre une heure de son précieux temps.

Finalement, Alice consentit à entrer. Marcus connaissait le chemin, après tout. Elle s'assit directement à sa propre place.

« - Quelles sont les choses dont vous allez traiter aujourd'hui ? demanda alors l'autre, de son bureau.

- Je ne sais pas, nous n'en avons pas encore parlé, répondit Alice distraitement, le nez dans son sac à la recherche de sa plume.

- C'est un deuxième année, c'est ça ?

- Oui.

- Et c'est en fin d'année, qu'il se réveille.

- Je pense qu'il souhaite travailler en vue des essais de fin d'année, justement. »

Il hocha la tête. C'était une bonne raison, après tout, ce jeune élève n'avait pas un bon niveau, il pourrait toujours s'améliorer un peu. Puis il soupira d'une drôle de façon, comme s'il allait lui en coûter de dire ce qu'il allait dire.

« Comment pensez-vous vous en sortir, avec les essais de fin d'année ? »

Elle glissa vers lui un regard des plus hostiles. Alors que la conversation prenait un tour assez intéressant, il avait tout cassé avec ces quelques mots. Il devait certainement se moquer d'elle, et avec quel sérieux en plus ! Il n'avait pas plus d'intérêt pour elle que pour le moindre caillou coincé sous sa chaussure, encore qu'il pesterait après un caillou, au moins.

« - Je ne passe pas d'essais de fin d'année, professeur, dit Alice avec détachement, faisant exprès de répéter mot pour mot. J'ai été renvoyée.

- Ah, oui. »

Non, c'était ridicule. Outre la situation anormale, la gamine ne disait rien. Elle aurait dû se mettre en colère, elle aurait dû crier, lui dire de tout et se sauver en courant, ou en pleurant, comme d'habitude. Pourquoi ne criait-elle pas ? Comment faisait-elle pour rester si calme ? Il ne pensait pas qu'il commettrait un impair en faisant mine de discuter avec elle. En fait, c'était bien mieux quand il ne disait rien. Non, décidément, il ne savait pas y faire. Pour autant qu'il se souvienne, la communication avec ses semblables, cela n'avait jamais été son fort. Jamais. Il avait même perdu la personne la plus chère à son cœur en disant les mauvaises choses, au plus mauvais moment. Alors, cette gamine… Elle ne risquait pas de comprendre. Logique, après toutes leurs altercations. Qu'est-ce qui l'avait décidé à engager la conversation, déjà ?

De plus, cela faisait des jours qu'il détenait sa baguette. De mauvaise grâce, il s'était dit qu'il fallait peut-être la lui rendre, bien qu'elle lui soit totalement inutile maintenant, mais il ne pouvait s'y résoudre.

« Excusez-moi ! »

C'était Marcus. Il avait été retenu en cours de Défense parce qu'il n'avait pas eu le temps de finir son devoir. C'était la saison des devoirs, cela fleurissait gentiment de partout.

Alice le bénit d'être enfin arrivé, sans quoi elle aurait quitté les lieux séance tenante. Elle s'intéressa à ce que le jeune garçon voulait voir en particulier. Lorsqu'ils commencèrent, Snape laissa son parchemin de côté et tout en faisant mine d'y être toujours, se mit à observer comment allait s'en sortir la fille qui détenait le record des meilleures notes en potions, depuis Harry Potter le tricheur.

Marcus était attentif, Alice très claire dans ses explications – elle lui avait quand même dit « soit on aime, soit on n'aime pas, et dans ce cas, on fait n'importe quoi » - et cela fonctionna plutôt bien. Cet élève était connu pour générer plus souvent des catastrophes que des réussites, comme par exemple, à chaque tentative de potion de Ratatinage, il s'élevait une fumée inquiétante, toujours suivie d'un sifflement non moins inquiétant, puis d'une petite explosion qui laissait dans l'air un nuage nauséabond et persistant. Il n'y avait pourtant aucun ingrédient dangereux, mais non, Marcus Elwood n'avait pas le « truc » pour les potions. Pour lui, il fallait être cinglé pour aimer ça.

Cela fit rire Alice et grimacer Snape, là-bas. Il avait toujours été le meilleur dans cette matière, lui.

Le temps passa dans la bonne humeur. Marcus était content d'avoir enfin réussi à trouver les bons dosages pour ce qui allait sûrement lui tomber dessus, en essai de fin d'année, et Alice était de meilleure humeur d'avoir enfin un peu ri. Ils rangèrent tous les deux le matériel et Marcus s'en alla, tout guilleret.

Alice quitta les lieux à la suite, non sans avoir balancé un distrait « bonne soirée » à Snape, chose qu'elle ne faisait jamais en temps normal, à qui que ce soit. Sans doute était-ce d'avoir passé un moment sympathique, avec quelqu'un qui ne la jugeait pas sur des rumeurs ou qui ne cherchait pas à lui nuire dans un coin sombre de la cour.

Oui, c'était étrange de la voir sourire, rire même. Elle avait un joli rire, de ceux qui vous ramène en enfance, dans ces moments où vous riez à gorge déployée pendant que vous dévalez des pentes couvertes de fleurs en roulant sur vous-même. C'était... nostalgique. Et inconfortable.

Les deux jours qui suivirent passèrent aussi vite. Les seuls moments qu'Alice apprécia furent ceux passés en compagnie de Marcus, qui se montra prêt à affronter ses essais de potions en toute sérénité, le reste lui étant acquis depuis longtemps. Elle espérait juste que Snape ne choisisse pas exprès un sujet difficile pour qu'il se plante.

Pourtant, ce vendredi, c'était le jour de son anniversaire. Personne n'était au courant. La fin de la journée annonçait la fin de son séjour à Poudlard. Il y aurait la fête de Rolanda Hooch, puis la nuit s'écoulerait, puis ce serait l'heure du départ sans transition pour le monde des moldus. Lorsque Rebecca saurait cela, elle exulterait comme jamais, elle danserait une gigue en l'honneur de sa rivale et ferait éclater des feux d'artifice magiques partout.

Estella et les autres descendaient au banquet, mais Alice déclara vouloir rester en chambre. La préfète ne l'entendit pas de cette oreille. Elle vint arracher sa petite protégée de la douce chaleur de la chambre, faisant semblant de ne pas entendre ses protestations. Alice finit par céder.

A la grande stupéfaction de tous, ce fut Dumbledore lui-même qui présida le banquet. Il avait dû faire un effort surhumain, pour cela – c'était ce que pensaient McGonagall et Snape, elle inquiète et lui méfiant. Le directeur tenait à dire au revoir à l'une de ses meilleures enseignantes, de vive voix.

Il avait l'air terriblement affaibli, son regard était terne, son sourire sans vie. Il paraissait si vieux, si vulnérable... Beaucoup d'élèves ressentirent énormément de peine pour lui, Alice souhaita qu'il se rétablisse vite, du fond du cœur.

Au beau milieu du dîner, il se leva et fit un petit discours, que très peu de personnes comprirent vraiment.

« Je tenais à dire à quelqu'un présent parmi nous, que je suis réellement désolé pour ce qui s'est passé, dit-il en levant son verre vers les élèves. Nous ne voulions pas la blesser plus que de raison, plus qu'elle ne l'est déjà. Quant à Rolanda, vous allez terriblement me manquer ! J'aimais beaucoup votre humour très… piquant, toujours fort à propos, et votre arbitrage toujours parfait de nos matches de Quidditch. Pomme de reinette et pomme d'api, longue vie à vous, Rolanda Hooch ! »

Ce furent ses derniers mots avant qu'il ne reparte, accompagné par McGonagall et Hagrid. Sa courte prestation l'avait beaucoup fatigué, il devait se reposer, et il se reposerait sans doute encore pendant de longs jours. Il avait adressé un étrange regard au professeur Bathory, qui n'avait pas baissé le sien, ce qui ne lui ressemblait pas. Snape avait pris note de la scène.

Bien sûr, lorsqu'il fut parti, des murmures s'élevèrent des tables. Tous les élèves avaient été choqués de le découvrir aussi... vieux.

Quant à Alice, elle avait très bien compris que Dumbledore s'était adressé à elle. Un peu émue, elle resta un moment à réfléchir à ce qu'il lui avait dit, car il l'avait dit à elle et à elle seule. Est-ce que par ces mots, il cherchait à lui faire comprendre qu'en la renvoyant, il la préservait de quelque chose ? De quoi ? De Rebecca ? N'était-il pas un peu tard pour s'en soucier ? N'était-ce pas un peu exagéré ? Elle vida d'un trait son verre de punch de citrouille et ferma les yeux, un instant. La boisson était traîtresse, et la jeune fille fut bientôt envahie par une douce langueur, une sensation agréable qui la poussa à se servir un second verre, sous le regard faussement désapprobateur d'Estella, puis un troisième.

La préfète lui glissa quelques mots à l'oreille.

« Tu vas me manquer, Alice… » dit-elle doucement.

A ces mots, Alice sentit ses yeux s'embuer. Ce n'était pourtant qu'une simple phrase, mais elle était dite avec tant de sincérité qu'elle en avait touché son cœur, à l'endroit où une lumière infime subsistait encore, malgré son esprit particulièrement peu à la fête.

« Merci, Estella… »

Une larme coula, puis une autre. L'émotion finit par submerger complètement la jeune fille, et les deux se retrouvèrent dans les bras l'une de l'autre, l'aînée consolant la plus jeune dans la foule, pendant que les autres se préparaient à la fête, la vraie fête, avec la danse et les cotillons, les chants et le rire en cascades.

« - C'est fini, n'est-ce pas ? murmura Alice, dont les joues bouillaient sous l'effet du punch.

- Fini ? Non, je suis sûre que non, répondit Estella en posant son front contre le sien. Moi, je suis sûre que nous nous reverrons...

- Oui… »

Alice offrit un dernier sourire à la préfète, bu un quatrième verre, puis se leva. Son regard chercha Marcus, qui était à sa table, en pleine conversation avec ses amis. Il l'aperçut à son tour et leva son verre en son honneur, puis la salua d'un geste de la main, lui offrant un large sourire heureux. Elle lui répondit et parvint à lui sourire en retour. Il lui manquerait aussi, elle avait réussi à se réchauffer un peu auprès de lui, durant les moments qu'ils avaient partagés.

Maintenant, une grosse boule serrait sa gorge, et elle était certaine que si elle disait la moindre petite chose, elle se mettrait à pleurer pour de bon. Elle devait quitter la salle avant que Rebecca ne lui tombe dessus. Elle avait grand besoin d'être seule. Elle devait faire le vide avant de partir, oublier les gens qui finalement s'avéraient tenir à elle : Estella, Marcus, Hagrid, Cedric qu'elle n'avait pas encore vu… Même Dumbledore lui avait fait l'honneur de lui faire ses adieux. La peine qu'elle ressentait grandissait à présent jusqu'à lui donner l'impression de l'emplir entièrement, comme si son cœur attendait ce moment pour éclater et laisser sortir ce qu'elle avait mis des mois à enfouir.

Elle sortit de la salle du banquet et une fois dans le couloir, elle s'enfuit en courant, alors que les flonflons de la fête résonnaient joyeusement derrière elle.

Elle ne se serait jamais douté qu'elle aurait tant de mal à faire le deuil de ces derniers mois. Pauvre Gabriel… Comme elle avait mal de le savoir parti à jamais ! Comme il devait avoir froid, là où il était. Elle l'avait repoussé alors qu'il ne cherchait que son bien-être. Avec lui elle ne risquait rien. Elle n'avait pas compris. Elle ne savait pas qu'il voulait la protéger, lui aussi, à sa manière. Maintenant, il était trop tard. Elle ne pouvait plus lui dire combien elle s'en voulait, et combien c'était dur de se souvenir de lui. Leur dernière conversation s'était soldée par une dispute et elle avait été odieuse avec lui, elle lui avait dit des choses impardonnables.

Elle marcha un moment avant de découvrir une petite terrasse sur les toits, à fleur de ciel étoilé, entre deux immenses cheminées. Là, elle serait bien, pour faire ses adieux à son école. Un peu étourdie par le punch – elle en aurait bien bu encore un verre ou deux, quitte à s'en rendre malade – elle s'allongea sur le sol, les bras en croix et les pieds croisés l'un sur l'autre. Puis elle laissa son regard chavirer dans les étoiles, dans cette nuit annonçant la prochaine pleine lune, et son âme se mit à vibrer au diapason avec elles.

Au bout d'un long moment, pendant lequel elle dut s'endormir – elle ne savait pas trop, sous l'emprise du punch – elle ouvrit les yeux, dérangée par un bruit derrière elle. Des pas ? Non mais qui pouvait être assez fou pour monter jusqu'ici, et qui pouvait être assez nul pour venir la déranger, alors qu'elle avait grimpé ici pour être en paix ?

Elle se redressa sur son séant, prenant appui sur ses mains posées à plat derrière elle, et renversa sa tête en arrière pour voir qui arrivait.

« Qu'est-ce que vous faites ici ? »

Curieux, cette façon de s'exclamer en même temps.

Elle était déçue que ce soit lui qui brise le calme dans lequel elle baignait.

« - Personnellement, je viens ici tous les soirs, répondit Snape lui-même, sans même mentir.

- Alors, c'est moi qui n'ai pas de bol… » soupira Alice en s'asseyant convenablement et en ramenant ses jambes dans ses bras.

Il s'assit simplement sur un petit muret, derrière elle.

« - Vous n'avez pas le droit d'être là, dit-il comme ça, en fouillant dans une poche de sa veste.

- Alors là, si vous saviez à quel point je m'en tape.

- Et en plus, vous êtes ivre…

- Pas assez à mon goût. »

C'était vrai, elle était encore grisée par l'effet de ce punch traître, et ce qui était vrai aussi, c'était qu'elle en aurait bien repris encore, parce qu'au moins, elle oubliait qu'elle avait de la peine, ou du moins elle en avait l'impression. Alors lui, là, il pouvait toujours lui sonner les cloches, cela lui aurait fait autant d'effet que la pluie sur la mer.

Snape avait sorti de sa poche une espèce de longue pipe, qu'il remplissait avec des gestes précis, trahissant un usage coutumier certain.

« - Vous avez vraiment de pauvres habitudes de vieux… fit remarquer Alice, qui le regardait, la tête de nouveau renversée en arrière.

- Et vous, vous manquez sérieusement d'éducation, répondit l'autre en craquant une simple allumette, néanmoins sortie de nulle part.

- Certainement… »

Alice n'ajouta rien. Elle leva les sourcils d'un air dépité puis se rassit un peu mieux, car la tête commençait à lui tourner.

« Vous êtes toujours là, hein ? Toujours là derrière moi, des fois que je fasse une bêtise, dit-elle alors, tout en se mettant à tresser ses cheveux. C'est plus la peine, maintenant, puisque j'suis virée. »

L'autre ne répondit pas.

Alice pouvait sentir les douces effluves sucrées de ce tabac bizarre, qui s'envolaient vers elle en volutes bleues et grises. C'était comme du caramel en train de chauffer, ou du pain d'épice, de la vanille, elle ne savait pas trop, mais curieusement, cela lui serrait le cœur, cela lui rappelait quelque chose de son enfance, mais quoi ? Et c'était donc cette odeur qu'elle avait sentie sur lui, lorsqu'il l'avait cachée dans l'obscurité du couloir...

Pourquoi était-il là ? Malgré son vague état d'ébriété, elle était sûre qu'il n'était pas là par hasard. Elle n'allait pas se jeter du haut du toit, sinon elle n'aurait pas attendu aussi longtemps, ni qu'il soit là. Surtout pas.

« C'est vrai que vous ne savez pas que la créature vous a attaqué ? »

Question à brûle-pourpoint, lancée sans réfléchir.

Il sourcilla et prit le temps de finir de fumer. Tout en tapotant le fourneau de la pipe contre le muret, il sortit autre chose de sa poche – à croire qu'elle pouvait contenir autant de choses que celles d'Hagrid. Il resta assis, l'objet posé près de lui.

« Non, je ne le sais pas, répondit-il avec une humilité qui ne lui ressemblait absolument pas. Il y a en effet des choses dont je ne me souviens pas. »

Alice étouffa un rire à moitié moqueur, à moitié teinté d'ivresse.

« - Quand je vous aurai raconté ça, vous partirez parce que c'est le truc que vous voulez savoir, le reste ça vous fait une belle jambe, dit-elle en le regardant à nouveau par en dessous.

- C'est bien possible, fit-il avec un sourire carnassier.

- Pfff, vous n'avez qu'à demander à Dobelfore... Dulbelmore… heu, Dumbledore.

- Non, merci. »

Elle se mit à rire bêtement, puis se reprit aussitôt. Pourquoi ne pas le lui raconter, après tout ? Elle n'attendait rien de lui, surtout pas. Ce type-là n'était pas son allié, elle y avait déjà songé. Alors qu'elle lui raconte ou pas l'attaque du vampire, elle ne voyait pas ce que cela changerait.

« En plein cours, y'a la créature qui s'est jetée sur vous, et devant TOUT le monde ! » commença-t-elle avec sa voix un peu bizarre de fille enivrée par quelques verres de punch de citrouille.

Cela, il le savait. Lui, ce qu'il voulait savoir, c'était le reste.

« Vous avez mis toute la classe dehors, et moi, je suis revenue pour voir un peu dans quel état vous étiez, reprit Alice, toujours la tête à l'envers. Je crois… Je crois que je n'avais encore jamais vu ça… »

Cette fois, elle se rassit correctement. Brusquement, elle était mal à l'aise. Le fait de lui tourner le dos la rassurait, inexplicablement.

Snape avait rallumé une autre pipe. Cela donnait à Alice envie de rire, mais en fait, elle ne savait pas trop si elle devait rire ou se taire, ou encore se sauver vite fait bien fait.

« Je… Je suis allée chercher de la potion de cicatrisation, chez vous, dit-elle sans rire. C'est vous qui m'aviez dit où la trouver. J'avais pas le temps d'en préparer une autre. En fait, vous étiez salement amoché et… »

Elle étouffa un nouveau rire. Il n'y avait qu'elle qui pouvait comprendre pourquoi elle avait envie de rire, mais comme c'était trop absurde, elle ne le savait pas elle-même.

« - Et c'est cela que vous appelez m'avoir sauvé la vie, lâcha Snape sur un ton moqueur.

- Il y avait du sang partout, reprit Alice sans se laisser impressionner. J'en avais sur les mains, sur mes vêtements. Et puis, l'odeur... L'odeur était horrible... On voyait l'os, à trois endroits. Vous êtes resté à l'infirmerie deux jours et il parait que madame Pomfrey a mis des chapelets d'ail partout. A part ça, surtout, me croyez pas. »

Il y eut un grand silence.

Alice leva le nez au moment où une étoile filante traversa le ciel, l'espace d'une seconde. Elle ne trouva pas de vœu à faire et se sentit envahie par une immense tristesse. Le ciel qu'elle aimait tant lui offrait un cadeau pour son anniversaire, et elle ne pouvait même pas l'honorer.

« Pourquoi êtes-vous revenue ? »

Pourquoi fallait-il qu'il brise le silence ? Elle était si bien, avant qu'il n'arrive, avant qu'il ne parle. Qu'est-ce que cela pouvait lui faire, de savoir pour quelle raison elle était revenue ?

« J'avais une dette envers vous. Je n'ai fait que vous rendre ce que vous m'aviez donné. »

Ah, fort bien.

« Comme ça, on est quitte, » ajouta Alice très vite.

Elle haussa les épaules. Cela n'avait ni queue ni tête.

« Bien ! » s'exclama Snape en se levant de son muret.

Il allait enfin s'en aller. Elle en soupira d'aise.

Pourtant, il n'en fit rien. Au contraire, il s'approcha d'elle.

Elle se leva à son tour, mais ce fut pour le fuir et aller se percher sur le large rebord qui surplombait le vide. Là, le vent se remit à caresser son visage et elle pensa à Cedric, qui n'était qu'un flot de vent débordant de gentillesse et d'amour.

« - Si vous tombez, ne comptez pas sur moi pour aller vous ramasser.

- J'vais pas tomber, c'est bon.

- Vous êtes un peu ivre, il me semble. Descendez de là.

- Vous n'êtes pas mon père, fichez-moi la paix.

- Mais bien sûr. »

Oh, qu'elle était agaçante à toujours chercher à mordre ! Il la saisit par le poignet et la fit descendre, de force plus que de gré. Il aurait l'air de quoi, si elle s'écrasait comme un vieux flan en bas, hein ?

« - Lâchez-moi ! s'écria-t-elle, furieuse.

- Arrêtez de faire la gosse, pour une fois ! »

La réaction d'Alice fut des plus surprenantes : elle se tut, enfin, et baissa la tête.

« Vous me faites mal… » dit-elle doucement, comme résignée, une larme coulant sur sa joue.

Il lâcha son poignet, qu'il tenait depuis qu'il l'avait faite descendre du muret, puis il recula et sembla lui tendre quelque chose, qu'il avait gardé à la main après l'avoir repris sur le muret, près de lui.

C'était emballé dans un morceau de velours noir très fin. Où avait-il trouvé une chose pareille ? Il savait que cela existait, ces choses délicates ? Bon, d'accord, lui aussi il était ivre, ou alors c'était son tabac, en fait c'était quelque chose d'illicite qui fait voir des licornes arc-en-ciel et il était complètement parti.

« Qu'est- c'que c'est ? » fit Alice en essuyant sa joue d'un revers de main peu féminin.

Au lieu de lui répondre, il retourna s'asseoir sur son muret et sembla totalement se désintéresser d'elle, regardant obstinément sur la gauche en direction du lac lointain, ses joues se contractant nerveusement, pendant que l'un de ses pieds croisé sur l'autre sautillait imperceptiblement.

Tout en étant persuadée qu'il ne pouvait absolument pas savoir que c'était son anniversaire aujourd'hui, Alice déroula le velours avec lenteur, le cœur battant très fort, comme si elle s'attendait vraiment à trouver une chose qu'elle connaissait, chose qui tomba dans sa main ouverte, une fois libérée du velours.

Son cœur tressaillit violemment, et elle porta la main à sa bouche pour étouffer l'exclamation de surprise qui lui montait aux lèvres. Puis elle sentit la colère se répandre dans ses veines comme l'eau d'un barrage brisé s'échappant de sa prison.

« Depuis combien de temps l'avez-vous ? »

Le ton était venimeux, sec, et elle n'avait pas fait de fautes de syntaxe. Pourtant, elle n'était pas dégrisée, loin de là.

« Pourquoi vous avez attendu que je m'en aille ? C'est… C'est minable ! » s'écria-t-elle avec force.

Il haussa les épaules, s'accompagnant d'un geste de la main qui semblait vouloir faire partir la réponse très loin d'ici.

Alice serra les doigts sur sa baguette magique, celle-là même qu'elle avait perdue le jour de la sortie sur le lac. Cette baguette égarée par négligence faisait partie des griefs relevés contre elle, lors du conseil des professeurs. C'était un motif de plus pour la mettre dehors. Et cet imbécile, il avait gardé la baguette pendant tout ce temps ! Il n'avait rien dit, il savait mais il avait gardé le silence, exactement comme il le gardait à l'instant. Il aurait pu aider à éviter son éviction mais non, il avait préféré se taire.

« Pourquoi n'avez-vous rien dit ? » ajouta Alice, effondrée, incrédule.

Cette fois, il lui balança un regard noir, de ceux qui calment d'emblée. Mais Alice n'avait pas envie de se calmer, elle avait envie de lui dire qu'il n'était qu'un sale hypocrite, un menteur, un fourbe, un traître, un félon, enfin, tout ça – et à peu près la même chose. Elle se moquait bien qu'il soit un professeur et qu'elle lui doive le respect ! Il n'avait pas le droit de jouer à ce petit jeu avec elle, c'était d'une telle bassesse ! Elle était déçue, blessée.

« - Et que croyez-vous que cela aurait changé ? demanda-t-il soudain, sur le même ton indifférent que d'habitude.

- Je ne sais pas ! répliqua Alice en faisant quelques pas dans sa direction. Mais au moins, vous auriez pu me la rendre, cette fichue baguette ! Et… Et… Et je suis sûre que c'est vous aussi, mon carnet ! C'est vous qui l'avez donné à Dumbledore !

- Non, désolé, je plaide l'innocence. Parlez-en plutôt à votre amie Rebecca.

- Oh, c'est injuste… »

Soudain vidée de ses forces, Alice s'assit par terre. Elle posa les coudes aux genoux et cala sa tête entre ses mains, s'obligeant à fixer le sol pour essayer de ne penser à rien. Elle ne voulait pas savoir que Rebecca y était pour quelque chose, et pourtant, force était de constater que dès qu'il y avait un problème, c'était elle qui était derrière. Incroyable acharnement.

« Je ne comprends pas… fit-elle sourdement, laissant tomber sa baguette sur le sol. Je ne comprends rien depuis le début, et tout ce que l'on fait pour m'aider, c'est me virer… »

L'odeur de tabac sucrée revint flotter autour d'elle, la plongeant un peu plus dans la mélancolie.

Elle leva les yeux et regarda Stupidus à travers les mèches de ses cheveux. Il la fixait tranquillement, tirant sur son calumet de longues bouffées qui s'envolaient ensuite dans la brise, envahissant Alice de leur odeur étrange de pain d'épice et la réconfortant bien malgré son ire.

Il restait silencieux, comme s'il attendait quelque chose d'elle.

« - Vous savez des choses que vous ne dites pas, lui jeta-t-elle en baissant les yeux.

- Quoi, vous voulez passer la nuit à entendre parler de choses qui arrivent, mais dont je ne sais rien ?

- Bah voyons ! Comme si vous ne saviez pas pourquoi Dumbie me jette dehors !

- Dumbie ? »

C'était drôle, ce diminutif de Dumbledore. Il faillit sourire.

« - Il vous jette dehors, c'est vrai, reprit-il en se drapant dans sa dignité – il ne se souvenait pas avoir eu une conversation aussi longue avec un élève, encore moins avec ce genre d'élève.

- Pfff, vous devez être bien content… grommela Alice, en le regardant à nouveau à travers ses cheveux.

- Peu importe. Vous êtes peut-être trop bête pour comprendre, mais il y a quelque chose ici qui tue.

- Très fin.

- Taisez-vous un peu. »

Ce qu'elle était pénible, à toujours faire des remarques ! Elle était moins pénible quand elle se murait dans son silence. Mais pourquoi diable restait-il là, à vouloir lui expliquer l'histoire, aussi ?

« Ce… vampire, comme vous dites, ne tue pas par hasard, reprit-il en lui adressant un autre regard noir. S'il a croqué votre ami Waters, ce n'est pas pour rien. Il cherche quelque chose de précis, ou plutôt quelqu'un. Ce qui lui ressemble, ce qui porte son odeur ou son image, il le détruira. Si cette personne s'en va d'ici, il n'y aura plus rien qui poussera le vampire à la chercher. »

Alice leva la tête vers lui. Elle ouvrait de grands yeux stupéfaits, elle ne pouvait pas croire ce qu'il était en train d'insinuer. A l'entendre, c'était elle que le vampire cherchait. Il aurait tué Gabriel parce que…

« - C'est ridicule ! fit-elle avec certitude.

- Je ne crois pas, non. Il y a quelque temps de cela, le professeur Bathory a fait l'acquisition d'un grimoire interdit et d'une épée. Et…

- Comment vous le savez ?

- Je l'ai vue. Arrêtez de m'interrompre, nom de…

- Oooh, vous faites encore de la magie noire ! »

Elle avait dit cela sur un ton chantant des plus agaçants. Si elle ne se taisait pas, il irait prendre le calme ailleurs et elle resterait sur sa faim. Il ne lui était redevable d'aucune explication, après tout. Il se demandait encore pour quelle raison il restait là.

« Bref, fit–il sèchement. A moins que vous ne soyez vraiment soûle, vous devriez comprendre que c'est après vous qu'elle en a. »

Il avait bien insisté sur ces derniers mots, comme pour les rentrer dans la tête d'Alice une bonne fois pour toutes.

Mais elle avait encore cet air surpris, qui trahissait ce quelconque scepticisme qui lui était coutumier.

« N'importe quoi ! s'exclama-t-elle en se levant, tanguant un peu puis se remettant d'aplomb. Moi ? Non mais vous avez fumé le crin de troll, ma parole ! D'abord vous êtes complètement à côté de la plaque. Pourquoi est-ce que Bathory voudrait me tuer, hein ? »

Il eut de nouveau ce geste d'impuissance qui traduisait son ignorance. Il ne savait pas, ou faisait mine de ne pas le savoir. En fait, il ne voulait pas lui donner la véritable raison, celle dont Lhiannan lui avait parlé, une nuit où ils séchaient à attendre une apparition de la bête. Ils étaient venus sur ce même toit et Lhiannan avait un peu raconté les antécédents de la jeune femme.

S'il disait à Alice la raison futile qui animait les desseins de la folle, elle se remettrait à rire bêtement, ou à crier qu'il divaguait complètement. Or, il n'avait pas besoin de cela, c'était bien assez pénible d'avoir parlé si longtemps et de se rappeler les élans que Bathory avait éveillé en lui.

« Je ne sais pas. »

Il valait mieux qu'elle n'en sache rien.

Il restait trop de détails non éclaircis. Il y avait la présence de Malfoy – et ce sale gosse de bonne famille était au bureau d'investigations du ministère de la magie – il y avait le père de Rebecca Sheller, cette espèce d'hypocrite qui manipulait le doyen de l'école pour on ne sait quelle raison, et qui voulait perpétuer la pureté de sa famille en trouvant un époux de longue lignée pour sa fille détestable. Ça, c'était drôle. Il pouvait tout aussi bien lui dénicher un vieux sorcier dont la famille existait depuis des siècles, cela ne lui aurait fait ni chaud ni froid. Engel Sheller était bien tel que feu Lucius Malfoy. Tous les mêmes. Enfin, lui, Severus Snape, dont le sang sorcier n'était pas pur, n'avait-il pas essayé de devenir un genre de type comme ces deux-là ? Pour eux, seuls les vrais sorciers valaient quelque chose, ils étaient l'élite. Il n'y avait pas de quoi s'attendrir sur une misérable Sang-de-Bourbe, ni sur un sang-mêlé.

Et cette Sang-de-Bourbe, justement, avait une prédisposition pour la magie noire.

Cela pouvait expliquer certaines choses. Alice avait une sorte de... valeur.

« Ne vous inquiétez pas, dit Alice pour briser le long silence. Demain je serai partie, il ne me cherchera plus, votre vampire. »

Elle se pencha pour ramasser sa baguette, et murmura une formule - Prior Incanto – juste pour voir. L'extrémité émit une lumière douce, c'était un Lumos.

« - Bon, ça va, personne n'a joué avec, déclara-t-elle en rangeant la baguette dans sa robe de sorcier.

- Comme si je n'avais que ça à faire, grogna Snape en levant les yeux au ciel.

- Je ne parlais pas spécialement de vous, professeur. »

Elle lui tourna le dos et retourna se percher sur le rebord du toit. Elle laissa ses cheveux se dénouer complètement, le vent s'y glissant de cette façon chatouilleuse qu'elle aimait bien. Et si elle se laissait tomber, finalement, cela ne résoudrait-il pas les histoires avec le vampire ? Si c'était elle que Bathory voulait, pourquoi ne pas lui donner un petit coup de pouce ? Et pourquoi la voulait-elle, alors qu'elle n'était qu'une simple élève et une fille de moldus, qui plus est ? Elle n'était rien qu'une élève tout à fait normale, pas meilleure qu'un autre, alors, pourquoi ?

Elle étendit les bras et eut envie de se laisser porter en se penchant un peu, mais elle doutait que cela soit une bonne idée, quoique tentante. L'ancien derrière elle piquerait sûrement une crise, mais ça pourrait être tellement amusant.

« Allez-y, ne vous gênez pas pour moi. »

Pourquoi avait-il dit cela ? Pourquoi ne partait-il pas, maintenant qu'il croyait lui avoir tout raconté ? Et si elle, elle partait du toit ? Après tout, elle était libre de faire ce qu'elle voulait, n'est-ce pas ?

« - Vous croyez vraiment que j'ai envie de sauter ?

- C'est-à-dire que vous avez l'air de ne plus vouloir faire autre chose.

- Mais qu'est-ce que vous en savez ? Vous ne me connaissez pas, vous ne comprenez pas ce que je ressens. »

Oui, comment pouvait-il comprendre ce qu'elle ressentait ? Elle devait quitter l'école, elle n'avait plus de famille, ni même d'endroit où aller, elle avait perdu des êtres chers, elle n'avait pas envie de retourner dans le monde moldu, où elle serait encore moins comprise, où elle serait bien plus mise sur la touche, elle ne savait pas ce qu'elle allait devenir. Elle se sentait comme une petite fille qui a paumé ses parents dans un immense supermarché qu'elle ne connaît pas. En partant de Poudlard, elle laissait derrière elle un monde qui lui était plus familier que tout ce qu'elle avait connu auparavant, à part son ancienne école.

« J'ai pas envie de partir… » murmura-t-elle dans un sanglot, qu'elle ravala bien vite.

Il avait très bien entendu mais il n'avait rien dit, et il n'avait pas répondu à ses allusions sur ce qu'il pensait. Elle avait raison, il ne comprenait pas ce qu'elle ressentait.

« Descendez de là, » dit-il de la même façon que la première fois qu'elle était montée là, sans aucune once de méchanceté.

Elle n'en fit rien et poussa même le vice à jouer avec son équilibre, les bras en croix pour garder un semblant de stabilité. Elle se moquait bien de tomber ou pas, finalement. Elle partait le lendemain avec le cœur gros et des regrets.

Elle se souvint brusquement du saule sous lequel elle aimait lire. Elle se souvint de ce jour où Rebecca l'avait agressée avec son couteau de peintre. Elle s'était réfugiée derrière le rideau des branches tombant jusqu'au sol, et sa quiétude avait été troublée par la même personne. Lorsqu'elle avait dégringolé en catastrophe les escaliers de la tour d'astronomie, avant de voir la créature pour la première fois, il s'était trouvé sur son chemin pour la première fois.

Maintenant, elle avait froid. Elle frissonna et croisa les bras contre elle, pour réchauffer ses mains devenues glacées. Elle finit par s'asseoir sur le muret, les jambes dans le vide, toujours face au vent.

Affreusement troublée, elle essayait de chasser ses pensées en chantonnant un petit air guilleret, qui se tut bien vite dans sa gorge trop serrée par son envie de pleurer grandissante. Elle aurait donné n'importe quoi pour que son père la prenne dans ses bras, pour la câliner et lui raconter sa dernière blague idiote entendue au boulot. Elle aurait donné n'importe quoi pour que sa mère vienne lui chanter une berceuse, au moment de fermer les yeux et de dormir. Elle aurait aimé que Gabriel soit là, pour lui raconter encore une fois comment il avait fait virer au bleu les cheveux de son grand-père, pendant les dernières vacances. Ses dernières vacances.

Morts, tous morts, et elle vivante, ici, toute seule sans savoir vers qui se tourner, avec l'envie de se jeter dans le vide, car oui, elle en avait envie, mais il lui restait encore trop de cette fichue fierté pour se l'avouer.

Elle laissa son chagrin ouvrir son cœur nostalgique et les larmes glissèrent sur ses joues, au moment où le vieil imbécile posa sur ses épaules sa robe de sorcier, dans un geste inhabituel qui n'allait absolument pas avec le personnage. Elle se blottit dedans malgré tout et resta silencieuse, malgré les larmes qui n'arrêtaient plus de couler. Elle savait qu'elle n'arriverait pas à dire merci. C'était au dessus de ses forces. Elle voulait ses parents, elle avait envie de redevenir une petite fille insouciante. Elle ne voulait plus être ce qu'elle était, c'était trop compliqué, elle n'y voyait plus clair, et…

« Qu'est-ce que je vais devenir ?... » bredouilla-t-elle, un goût de sel sur ses mots.

Il ne répondit pas. Il n'y avait rien à dire. Il ne savait déjà pas ce qui le poussait à rester là, alors répondre, c'était le bout du monde. Cela lui était bien assez pénible de percevoir la détresse qui émanait d'elle, il n'allait pas non plus lui dire qu'il comprenait, ou quelque chose dans le genre, parce qu'il ne comprenait pas, comme elle l'avait dit. Bien sûr, il savait pourquoi elle réagissait comme ça. Ce qu'il ne comprenait pas, c'était pour quelle raison il ne s'en allait pas, pour la laisser seule, comme à chaque fois, et pour quelle autre raison il n'aimait pas la voir ainsi. Non, cela il ne pouvait l'admettre, pas plus qu'il n'admettait qu'elle doive partir. Malgré des heures et des heures de chasse avec Lhiannan, il n'avait pas pu arrêter Bathory avant que cela n'arrive. Ils auraient dû lui balancer un Avada Kedavra quand ils le pouvaient. Pourquoi ne l'avaient-ils jamais fait ? De cet échec personnel résultait le… sacrifice – il n'avait pas trouvé d'autre mot, bien qu'il le pense un rien exagéré - de cette fille qui ignorait tout. C'était trop gros à admettre pour lui, alors pour elle...

Alors, autant ne rien dire.

Le silence était plus que pesant, pour elle comme pour lui, qui commençait à avoir mal aux genoux à force de rester debout, immobile derrière elle.

Ce silence ne faisait qu'augmenter le chagrin d'Alice, noyant son propre orgueil, sa colère et son incapacité à défaire le sac de nœuds dans lequel quelqu'un l'avait poussée volontiers, pour on ne savait quelle raison minable. Elle se pencha en avant, le visage coincé entre ses mains, et elle pleura comme un gosse, bruyamment, épuisée, et elle n'en avait rien à faire d'être une misérable gamine trop sensible. Elle se moquait bien de se donner en spectacle devant la personne qui n'avait pas cessé une minute de la tourmenter, depuis le début. Après tout, il était en partie responsable de cela, ce sale Serpentard, non ?

Mais pourquoi était-il sans arrêt derrière elle ? Que ce soit pour la sortir d'une embrouille ou que ce soit pour l'y enfoncer encore plus, c'était le pire sorcier de l'école qu'on lui envoyait. Oh, ça, il était complexe et elle ne savait pas ce qu'il avait vraiment dans la tête, ni dans le cœur, si encore il en avait un, elle ne comprenait rien à sa façon d'agir, mais elle ne voyait pas comment elle aurait pu faire, puisqu'il n'expliquait jamais rien.

Ce qui l'ennuyait le plus, c'était le trouble. C'était sa faute et seulement sa faute si elle ne comprenait pas. Il avait eu beau lui dire qu'elle n'était qu'une élève comme les autres, elle ne pouvait s'empêcher de penser que ce n'était pas le cas. Sinon, pourquoi cette bienveillance ? Quand on ne fait pas la différence entre telle ou telle personne, et bien on ne la fait pas ! Ce n'était pas à cause du fait qu'elle excellait en potions, franchement, il fallait vraiment être idiot pour se pencher sur le cas de quelqu'un pour un tel détail. C'était comme si elle se mettait à couver n'importe quel élève qui aime lire !

Décidément, elle n'aimait pas se sentir aussi tendue en sa présence.

Soudain, elle se redressa et descendit du muret, en larmes, avec cette impression horrible d'avoir les jambes en coton. Elle avança sans un mot et passa près de lui, laissant tomber sa robe de sorcier à ses pieds sans même le regarder, puis elle partit, elle descendit du toit et retourna dans la tour de Serdaigle, en omettant de repasser par le lieu des festivités. Elle en avait fini avec tout cela et c'était le pire anniversaire de sa courte vie.

Maintenant, il était plus de minuit, et elle avait dix-sept ans depuis quelques heures. Maintenant commençait le jour du départ.

Elle n'en savait pas plus que la veille. Elle avait de nouveau sa baguette, mais à quoi lui servirait-elle ?

Elle alla se passer la figure sous l'eau fraîche, se brossa les dents, à moitié endormie, les yeux gonflés. Elle jeta ses vêtements sur une chaise, passa son pyjama, puis alla s'enfouir sous ses couvertures. Une fois cachée là, elle laissa une nouvelle fois le chagrin s'emparer d'elle. C'était comme si son cœur rattrapait le temps perdu à se dessécher. C'était comme si elle n'allait jamais s'arrêter de pleurer.

Et puis, comment allait-elle faire, pour découvrir pourquoi on voulait se débarrasser d'elle ? Pourquoi avoir tué Gabriel ? A cause d'elle ? Conneries, oui.

Elle n'arriverait décidément pas à s'arrêter de pleurer.

Il n'y avait personne dans la chambre, et c'était bien mieux ainsi. Au moins, elle n'aurait pas besoin de faire ses adieux. Elle n'en aurait jamais eu le courage, de toute façon.

Le sommeil finit par la gagner.

Il était peut-être bientôt temps de s'en aller, mais quelque chose d'infime, niché là, en elle, lui murmurait qu'elle n'en avait pas fini.

Non, son heure n'était pas encore arrivée.