Cela faisait maintenant une semaine qu'elle vivait dans cette petite chambre du Chaudron Baveur. Il lui restait suffisamment d'argent sorcier pour y rester jusqu'à la fin de l'été, après, elle verrait bien. Elle n'avait jamais suivi d'études moldues, elle avait tout juste dix-sept ans, elle était certes majeure dans le monde sorcier mais n'avait suivi aucune formation et n'avait pas ses ASPIC, donc de fait, elle ne trouverait jamais de travail convenable, à moins que Tom accepte de l'embaucher au Chaudron Baveur. En gros, elle était livrée à elle-même et curieusement, compte tenu du contexte, elle s'en fichait comme de sa première potion.
Ce jour-là, assise à sa fenêtre, un livre à la main, elle regardait les moldus qui marchaient dans cette rue londonienne, dehors, en contrebas. Tous ces gens ne se doutaient pas un instant de ce qu'il y avait là, derrière le mur de cette auberge au nom étrange, située entre une librairie et une boutique de disques sur Charing Cross Road au cœur de Londres, ils devaient certainement imaginer que c'était un endroit abandonné, ou alors peut-être n'y faisaient-ils simplement pas attention, ou peut-être l'endroit était-il enchanté.
Elle tenait sa baguette, qu'elle ne cessait de tourner et retourner entre ses doigts, songeuse. Elle se disait que c'était ce lundi que commençaient les essais de fin d'année, pour chaque élève des quatre maisons, dont les BUSE pour les cinquième année, et les ASPIC pour les septième année. Elle ne passerait pas ses ASPIC, l'an prochain.
Quelle ironie du sort, vraiment... Si elle en croyait les paroles de Snape, elle avait été renvoyée pour être protégée, et en contrepartie on ne lui donnait pas le droit de continuer ses études. Franchement, il y avait de quoi rire, non ? Renvoyer un élève sans famille, sans argent, sans possibilité de travailler ou de trouver une nouvelle école, pour le protéger, tout en sapant son avenir et ses chances d'en avoir un, c'était... absurde.
Elle s'alanguissait à sa fenêtre lorsqu'un coup sonore donné contre la porte la fit sursauter. Le cœur encore battant de sa frayeur, elle alla ouvrir. Il n'y avait personne – elle aurait tant voulu trouver ne serait-ce que Hagrid, sur le seuil ! Personne ? Non, certes, mais il y avait une petite chouette, affalée sur le sol, apparemment toute étourdie. Elle avait laissé échapper une enveloppe.
Elle s'agenouilla, ramassa la pauvre bestiole et l'enveloppe, puis elle posa l'oiseau sur la table et lui servit de l'eau dans une petite tasse, histoire qu'elle se remette de ses émotions. Elle ouvrit l'enveloppe, fermée par un sceau de cire frappé du blason de Poudlard, et en sortit une simple moitié de feuille, sur laquelle était écrit : « A l'heure du thé, chez La Cuillère d'Argent, gardez la chouette ». Et c'était tout.
Elle jeta un coup d'œil à la petite chouette rousse, qui s'était installée sur un des pieds du lit et qui la regardait en clignant ses grands yeux dorés. Les espèces de sourcils plumeux qui les surplombaient lui donnaient un drôle d'air sévère. Tiens, mais ne l'avait-elle pas déjà vue quelque part, cette petite boule de plumes ?
Elle n'avait jamais eu de chouette, pas même à Ilvermorny, son ancienne école qui proposait la magie noire dans son cursus, fait qui semblait tant intéresser des tas de gens qu'elle ne connaissait pas. Elle vint vers elle et lui gratta la tête, entre les deux petits plumeaux rigolos qui ressemblaient à des oreilles et qui n'en étaient pas.
« Alors, d'où viens-tu, petite messagère anonyme ? »
L'oiseau dodelina de la tête en émettait un petit son flûté amusant. Alice sourit. Décidément, elle était adorable, cette bestiole.
« Tu as un nom ? Oh, tu dois en avoir un, mais tu ne peux pas me le dire, et j'ai l'air d'une nouille à te parler, hein ? »
Elle regarda sa pendule. Elle avait encore deux heures devant elle.
« Bon, je vais aller te chercher des Miamhibou, comme ça tu pourras manger, puisque te voilà confiée à moi par je ne sais qui. D'accord ? »
Nouvel hululement adorable.
Alice fit de ses cheveux un chignon dans lequel elle planta sa baguette. Elle fut presque contente de voir qu'elle n'avait pas perdu le geste, malgré les quelques mèches qui s'étaient déjà échappées. Puis elle enfila une veste et sortit, fermant sa porte à clef. Elle descendit dans la grande salle du Chaudron Baveur, où elle salua Tom, le propriétaire, qui lui répondit avec le sourire. Une fois dans l'arrière-cour, elle rouspéta après elle-même : pour ouvrir le mur du Chemin de Traverse, elle avait besoin de sa baguette. Elle défit tout et tapa les bonnes briques qui permettaient d'ouvrir le mur se délia de cette façon qu'elle n'avait vue qu'une fois mais qui l'avait quand même impressionnée.
Le Chemin de Traverse s'ouvrit devant elle et elle s'y plongea, se mêlant volontiers aux sorciers venus faire quelques emplettes. Il faisait bon, les gens étaient souriants, il y avait comme une odeur de chocolat qui flottait dans l'air, au niveau de chez Florian Fortarôme, et puis, cette ambiance… Elle pourrait toujours y revenir, toujours, même si elle n'était plus une élève de Poudlard, puisqu'elle avait sa baguette. Elle se dit soudain que le conseil des professeurs n'avait pas pu la lui retirer, étant donné qu'au moment de sa convocation, elle ne l'avait pas retrouvée. Puis elle secoua la tête d'un air navré : ils ne risquaient pas de la lui confisquer maintenant, ni plus tard, ils ne savaient pas qu'elle lui avait été rendue ! Quelle idiote, elle se faisait du souci pour rien. Elle alla jusqu'à se demander si Stupidus ne l'avait pas conservée dans ce but, puis effaça cette pensée idiote de son esprit très vite : il n'aurait jamais fait une chose pareille. Il fallait vraiment qu'elle arrête de vouloir lui prêter d'aussi louables intentions.
Comme elle avait le temps, elle se mit à flâner dans les magasins. Elle acheta la nourriture pour sa nouvelle amie la chouette sans nom et continua sa balade. Un peu perdue dans ses pensées – qui avait bien pu lui envoyer cette missive ? – elle se retrouva au fin fond du Chemin de Traverse, à l'entrée d'une rue bien sombre.
Elle s'arrêta net. Quel pouvait bien être cet endroit ? Cela avait l'air mal famé au possible, mais extrêmement attirant, comme fait exprès. La rue semblait déserte, mais il y avait quelques magasins, aussi sombres et froids, avec des enseignes pendantes qui rappelaient les Halloween moldus. Elle fit quelques pas dans cette rue étrange, fascinée, et soudain quelqu'un la retint par le bras.
Là encore, elle sursauta.
« Vous ne devriez pas aller par là, ce n'est pas un endroit pour vous. »
Elle se retourna et resta figée devant l'homme qui l'avait retenue.
C'était le blond qu'elle avait vu à Poudlard discutant avec Ethan, ce Malfoy, comme l'avait appelé Snape. Et c'était ce jeune homme, qui avait mis le maître des potions en colère. Il n'avait pas l'air si terrible, pourtant elle en avait entendu parler, enfin, surtout les agissements de son Mangemort de père, lors de la deuxième guerre contre Voldemort. Alors, que cachait-il, puisque c'était la question à se poser ?
« Qu'en savez-vous ? » répliqua Alice, en se dégageant de sa main d'un geste brusque.
Malfoy lui fit le coup du sourire en coin, d'un air amusé.
« - Je n'en sais rien, dit-il. Je dis juste que l'Allée des Embrumes n'est pas faite pour les jeunes filles seules. On y fait de drôles de rencontres, parfois.
- Oui, j'en suis sûre, répondit Alice en le trouvant un peu prétentieux. Et… Heu, c'est quoi, cette Allée des Embrumes ? »
Qu'elle était mignonne ! Vraiment, il voyait mieux son intérêt dans l'affaire. Sa répartie, sa curiosité, son goût plus que visible pour les choses obscures – elle ne s'était pas égarée là par hasard, il en était sûr, les émanations noires attiraient les connaisseurs comme l'odeur d'un bon gâteau en train de cuire. Et quel regard étrange elle avait. Pas étonnant que sa cible se soit entichée d'elle de cette façon. Travailler au bureau d'investigation de la magie était vraiment quelque chose de fantastique, on avait accès à toute la documentation nécessaire sur tout et tout le monde, il avait tellement appris sur cette petite, en quelques semaines. Il se demandait comment allait se terminer le scénario commencé presque vingt ans plus tôt.
« - C'est un endroit où les adeptes de magie noire vont s'approvisionner, lui dit-il gracieusement.
- Ah oui ? fit Alice, sa curiosité piquée au vif.
- Oui. »
Alors ce devait être dans un de ces magasins que Snape avait surpris Bathory. D'une, cela voulait dire qu'il n'avait pas menti, de deux, il devait avoir quelque chose de bien précis à faire pour se rendre ici, d'autant plus qu'il était interdit de magie noire. Comme tout le monde. Incroyable que Dumbledore ne le lui ait pas interdit avant.
« - Ce n'est donc pas un endroit pour vous, reprit Malfoy.
- Ouais, c'est bon, j'ai compris, je ne vais pas aller là-dedans, fit Alice en l'envoyant promener. Vous êtes flic ou quoi ?
- Flic ?
- Allons bon, je suis tombée sur un gars cent pour cent sorcier. »
Elle crut comprendre qu'elle n'aurait pas dû dire cela.
Son interlocuteur avait pris un air pincé qu'il fit disparaître assez vite, mais il était trop tard, elle l'avait remarqué. Il n'aimait pas ce genre d'allusion. Lorsqu'il était encore à l'école, il était le premier à persécuter les plus faibles et les Sang-de-Bourbe, lui, Draco Malfoy, descendant d'une pure lignée de sorciers depuis il ne savait même plus combien de générations. Tous ces arrivistes d'enfants de moldus n'étaient pour lui que des insectes qu'il fallait écraser, détruire, exterminer, avant qu'ils n'envahissent tout, avant qu'ils ne salissent le monde des sorciers. Il avait dû tuer son propre père, bien plus extrémiste que lui, pour tenter de sauver la seule personne qu'il avait vraiment méprisée pendant sept longues années. Il avait réussi à faire un choix alors qu'il avait subi la pression paternelle toute sa vie. Tout cela pour rien.
« Excusez-moi. »
Malfoy regarda Alice d'un air surpris, sortant de ses réminiscences malsaines.
« Je ne sais pas ce que j'ai dit, mais excusez-moi, dit-elle sans méchanceté. Et un flic, c'est un policier, c'est du jargon moldu, voilà. »
Cela le fit sourire. En plus, elle était innocente ! Comme c'était charmant.
Et puis, elle l'avait traité de flic. De policier, donc. Cela aussi, c'était drôle. Il dirigeait un bureau particulier employant désormais les Aurors depuis la refonte du ministère, ainsi que d'autres sorciers aux dons très particuliers, pourchassant ces criminels qui pourrissaient le monde magique dont il avait fait parti quelques temps. La gamine avait raison, il était flic. Oui, c'était amusant à penser.
« Tiens, c'est curieux, vous tenez vos cheveux avec votre baguette, fit-il remarquer sur un drôle de ton. Vous n'avez pas peur de la perdre ? »
Alice lui jeta un regard méfiant. Pourquoi cette remarque ? D'ailleurs, à y bien regarder, il était étrange, ce garçon. Puis, elle se souvint du nom prononcé par Snape, et son empressement à mettre de la distance entre eux : Malfoy. Méfiance donc. Il y avait une sombre histoire de magie noire derrière tout cela. Elle en aurait mis sa main au feu sans hésiter. Elle avait appris que lorsque son professeur de potions se comportait de cette manière, il fallait faire attention. Et ce Malfoy avait participé à la deuxième guerre contre Voldemort, il avait changé de camp pendant la bataille de Poudlard. Méfiance, double dose.
« Non, je n'ai pas peur de la perdre, répondit-elle avec une certaine froideur. Maintenant, excusez-moi, j'ai à faire. »
Elle lui fit un signe de tête et le planta là. Elle devait rentrer nourrir sa chouette, avant de se rendre à la Cuillère d'Argent, d'autant plus qu'elle ne savait pas où cela se trouvait.
Malfoy la regarda partir, en se disant qu'il était tout de même incroyable que cette fille soit en partie la cause de tout. Enfin, ce n'était la faute de personne. Ce n'étaient qu'erreurs de jugement répétées. Il suffisait d'une folle, de quelques anciens serviteurs du seigneur des ténèbres, d'un directeur au cœur trop généreux et d'une jeune fille qui avait ombre et lumière en elle. La recette avait bien pris. C'était trop facile.
Mais enfin, elle était tellement innocente, la petite sauvage. Ceci expliquait cela.
Alice rentra chez elle, nerveuse. Elle n'avait pas digéré les allusions du blond, elle avait eu l'impression qu'il pouvait lire en elle un peu trop facilement, et maintenant, elle s'apercevait enfin qu'elle devait se rendre à un endroit précis sans savoir qui elle y devait voir.
Elle donna des Miamhibou à sa chouette, tout en lui grattouillant distraitement la tête.
« Si tu savais parler, tu me dirais qui t'envoie, n'est-ce pas ? murmura-t-elle, accroupie devant le volatile. C'est Hagrid ? Dumbie ? Hein, dis-moi… »
Elle se releva et reprit la lettre, la lisant encore comme si elle allait lui souffler la solution. Mais enfin, c'était trop évident. La phrase d'une sècheresse inouïe, sans forme ni politesse, pas de signature. C'était du pur Stupidus sur papier. Comment n'avait-elle pas saisi de suite ? D'ailleurs, si la lettre avait pu la regarder de travers en la traitant de petite idiote, elle l'aurait fait.
« C'est pas vrai… »
Elle se laissa tomber sur le lit, la tête posée sur ses bras croisés, la lettre encore entre ses doigts.
Et si elle n'y allait pas ? Elle n'avait aucune raison d'aller à cette espèce de rendez-vous clandestin. Après tout, elle n'avait plus rien à voir avec l'école, alors avec un des profs… Elle se rappela encore la nuit sur le toit, où il avait essayé de lui expliquer certaines choses. Quoi qu'il en soit, elle ne l'avait pas cru. Que sa prof de Défense cherche à la supprimer, elle ne pouvait le croire. D'après lui, elle était la cause de tout. Non, elle refusait d'admettre cela, c'était trop simple, trop absurde, c'était une mauvaise intrigue dans un mauvais livre d'épouvante pour enfants de moins de treize ans.
Elle roula sur le côté après avoir jeté un coup d'œil à la pendule : elle avait encore le temps. Elle pouvait bien fermer l'œil cinq minutes.
Elle se réveilla en sursaut une heure et quart plus tard, et bondit du lit en se maudissant à voix haute. La chouette somnolait sur le pied du lit.
Alice avait la marque des plis de son pull sur la joue, elle avait les cheveux en bataille mais elle s'en moquait bien, elle s'était dit que si elle n'y allait pas, ce ne serait pas grave, mais en attendant, elle courait dans les escaliers, en pensant qu'elle devait aussi acheter une cage pour sa bestiole à plumes, elle courait avec sa baguette à la main, traversant la grande salle de l'auberge, où quelques sorciers prenaient le thé – et là, elle savait qu'elle était vraiment en retard – en discutant gaiement. Elle se trompa en tapant la première bonne brique du mur, une fois, deux fois, puis y arriva.
Il y avait plus de monde que deux heures auparavant.
Elle rangea sa baguette dans ses cheveux tout en marchant, retrouvant son souffle petit à petit et essayant de se donner une contenance, cherchant l'enseigne de cette fameuse Cuillère d'Argent, qu'elle finit par trouver à côté de chez madame Guipure, à la place d'un magasin qui avait dû fermer, parce que ce salon de thé avait l'air d'être plus que neuf, avec son enseigne flambante et ses vitrines tendues de dentelle, où brillaient des dizaines et des dizaines de lampions très jolis.
Une furieuse envie de rire lui chatouilla soudain les côtes, parce que c'était un endroit pour le professeur McGonagall, ça, pas pour l'austère et solitaire professeur Snape. Non, il avait pris un coup sur la tête. Voilà pourquoi.
Toutefois, elle entra et là aussi, elle eut envie de rire. Pourtant, il n'y avait pas de quoi. Non, vraiment, il n'y avait pas de quoi.
L'intérieur était vraiment joli : petites tables rondes avec des jolies chaises, des boxes avec des banquettes tapissées de cuir moelleux et leurs tables rectangulaires de beau bois, des napperons immaculés, un gros poêle en fonte au milieu de la salle, un parquet ciré, et puis cela sentait bon le thé, les biscuits qui sortent du four, c'était accueillant et il était maintenant impossible que Snape soit l'auteur de la chouette-courrier. Elle avait dû se tromper.
Une odeur particulière attira l'attention d'Alice. Un mince filet de fumée s'élevait derrière la cloison d'une banquette. Il y avait plein de gens ici, dont certains fumaient aussi, la fumée disparaissant comme par magie au niveau du plafond, préservant les non-fumeurs, mais cette odeur-là, le parfum de ce tabac, elle était sûre qu'ils étaient uniques. Elle s'approcha lentement, persuadée que les autres allaient la trouver bizarre – que faisait une fille de son âge en dehors de l'école ? – et passa devant la table, l'air de rien, juste pour vérifier.
« J'ai failli attendre. »
Elle se retourna, un rien figée, les épaules contractées, ce qui devait lui donner un air coincé qui tombait bien mal.
Évidemment, c'était bien lui qui lui avait envoyé la chouette. Inconcevable, n'est-ce pas ?
« - Oh, c'est vous, fit Alice mine de rien.
- Et vous vous attendiez à qui ? lui renvoya Stupidus avec sa délicatesse habituelle, occupé à remuer une boisson qu'elle ne connaissait pas à l'aide d'une longue tige, dans ce qui ressemblait à une amphore égyptienne pour les morts.
- Je ne sais pas, Boromir et sa corne du Gondor ?
- Qui ? »
Elle se demanda encore comment il parvenait à avoir l'air à la fois étonné et courroucé. Ce devait être de longues années de pratique, ou alors c'était inné chez lui. Elle penchait en faveur de la deuxième hypothèse – il était impressionnant, d'ailleurs quand on y faisait un peu attention, on s'apercevait qu'il maniait à la perfection tout un éventail d'expressions faciales très diverses.
« Laissez tomber. »
Comme elle restait plantée là, il lui fit signe de s'asseoir en face, arborant un air excédé très à propos.
Elle s'exécuta et s'enfonça du mieux qu'elle put dans le dossier de la banquette. Loin, très loin de lui. Elle laissa ses mains reposer sur ses genoux, pour ne pas avoir à les poser sur la table, des fois que.
« Pourquoi m'avez-vous convoquée ? »
Il lui fit don d'un nouveau regard noir. Il tapota le fourneau de son calumet dans un petit cendrier rond et le posa en travers, un peu comme on pose des baguettes chinoises sur son bol de riz, quand on a terminé.
« Peut-être désirez-vous prendre quelque chose, » fit-il l'air de rien.
Elle réprima un sourire.
« J'aimerais consulter la carte. »
Aussitôt dit, aussitôt fait. La carte vint d'elle-même se déplier devant elle, posée sur la nappe.
« - Il y a du choix, remarqua Alice de façon anodine. C'est curieux de vous trouver dans un tel endroit.
- Oui, il est vrai que ma place doit sûrement être dans une taverne crasseuse qui empeste l'alcool, les vieilles chaussettes et le tabac froid, répondit-il de façon légère.
- Tiens, je vais prendre un thé Merlin, avec un sucre roux et une part de tarte au citron citrouillé, s'il vous plaît. »
Aussitôt dit, aussitôt fait.
Elle sortit quelques pièces et donna douze mornilles et vingt-cinq noises. Elle trouva que c'était un peu cher, mais bon, elle était quand même dans un salon de thé de standing. Elle aurait parié que cet endroit n'était fréquenté que par des sorciers de bonne famille elle songea à Malfoy, qu'elle aurait bien vu sirotant une bière aromatisée, assis sur un des grands tabourets du comptoir, son fume-cigarette coincé à la bouche. Elle se dit aussi que l'autre aurait pu payer pour elle, quand même.
« - Alors, que me vaut le plaisir ? demanda-t-elle en attaquant la tarte, qui était d'ailleurs délicieuse.
- Ceci, » répondit Snape en sortant cinq parchemins de sous la table – il avait dû les poser sur la banquette ou bien les avoir magiquement réduits jusqu'alors.
Alice prit les documents et les déroula. Elle ouvrit de grands yeux et regarda son interlocuteur avec un drôle d'air méfiant.
« C'est une plaisanterie ? »
Il haussa les épaules et plissa les yeux, avec cette moue qui semblait vouloir dire de ne pas trop le chercher.
« - Trouvez-vous que j'ai la tête de quelqu'un qui plaisante ? ajouta-t-il pour y mettre plus de poids.
- Et bien, pour être franche…
- Ça ira, merci. »
Alice tenait entre ses mains les questionnaires concernant les fameux essais de fin d'année, en métamorphose, histoire de la magie, botanique, potions, et divination. Pourquoi ?
« Même si vous n'avez pas l'air de plaisanter, je vous redemande si c'est une plaisanterie. »
Il soupira. Quelle tête de mule.
« Non, ce n'est pas une plaisanterie, ce sont vos essais de fin d'année. »
Il avait bien détaché chaque mot et maintenant, il avait l'air vraiment excédé. Elle était pénible à faire l'idiote, sérieusement.
Elle lui rendit les parchemins.
« - Je ne comprends pas, pourquoi je dois faire ces essais ? dit-elle en reprenant une bouchée de tarte.
- Vous allez faire celui-là ce soir. »
Il poussa le parchemin de botanique vers elle, du bout des doigts, éludant sa question.
« - Vous en ferez un par soir, reprit-il. Quand vous aurez fini ceux-là, je vous amènerai ceux d'arithmancie, d'astronomie, d'étude des moldus et de soins aux créatures magiques.
- Heu, j'ai été renvoyée.
- Vous… Oh mais ça suffit ! Vous ferez ces essais et vous vous taisez, maintenant. Un Imhotep. »
Son verre se posa devant lui, alors que l'autre disparaissait. Il se mit à touiller la boisson d'une main et désigna le parchemin de l'autre, le tapotant du bout du doigt.
« - Au travail, fit-il.
- Attendez, vous rigolez, je n'ai rien révisé moi, protesta Alice, agitant sa cuillère.
- Allons, vous n'avez pas besoin de cela, n'est-ce pas ? »
De quelle façon sarcastique il l'avait dit, et en penchant la tête, qui plus est. Qu'il s'étouffe avec son Akhenaton là, sur le champ. Bon sang, mais qui diable avait bien pu avoir la brillante idée de lui envoyer la réincarnation de la joie de vivre ?
Rien que pour cela, elle s'attaqua à la lecture des questions. Puis…
« Je n'ai pas de plume, professeur. »
Le ton léger qu'elle employa était fait exprès. Ah, il allait voir un peu de quel bois elle se chauffait.
Dans la seconde, elle avait une plume et un encrier. Il croisa les bras de cette façon solennelle employée pour impressionner les première année, et la toisa d'un regard satisfait qui lui donna envie de rire. Il était un spectacle à lui tout seul, pas besoin d'aller voir le dernier comique du coin. Une bonne petite séance de yoga, de temps en temps, ne lui ferait pas de mal.
Alice se replongea dans son questionnaire, tout en remuant son thé d'une main distraite. Elle connaissait le début du programme, mais elle avait pratiquement manqué un mois et demi de cours, voire deux. Certaines questions lui posaient problème mais sa fierté lui interdisait de le montrer, alors il fallait faire marcher les méninges. D'ailleurs, les dix dernières questions concernaient la façon de cueillir ses plantes, pour qu'elles aient le maximum de leur potentiel magique par exemple, les cueillir à minuit, à quel endroit, avec des gants…
C'était lourd. Elle appréciait Neville Longbottom, mais ses examens étaient toujours d'une lourdeur ! Comme si elle en avait quelque chose à faire, de la forme de la pulmonaire qui soigne les affections respiratoires…
Elle soupira, posa la plume dans l'encrier et but quelques gorgées de thé, qui commençait à refroidir. Elle fit la grimace.
En face d'elle, l'impassible maitre des potions lisait Sorcier Soir, sans même se préoccuper d'elle, planqué derrière son journal. Elle fit une belle grimace bien grossière, comme font les gosses dès que les adultes ont le dos tourné, puis commanda un autre thé, un noir chinois cette fois. Un coin du journal s'abaissa, laissant apparaître un œil noir et inquisiteur.
« Quoi ? fit Alice en haussant les épaules. C'est interdit de boire du thé pendant les examens, ici ? »
L'œil noir disparut à nouveau derrière le journal et Alice recommença la grimace.
« Sympathique, ce reflet dans la vitre, vous ne trouvez pas ? »
Le sourire goguenard de la jeune fille resta figé. Le bougre d'imbécile, il l'avait donc vue. Pour faire diversion, elle posa son argent sur la table, qui disparut comme la tasse vide et l'assiette de tarte au citron citrouillé.
« Vous avez fini ? »
Elle balança un regard courroucé au journal.
« Je ne vais pas faire cette interro en cinq minutes top chrono. »
Le journal se replia et son propriétaire le posa sur la table.
« - Et moi, je ne vais pas passer la nuit ici, répondit le sorcier en se penchant un peu.
- Je ne vous ai pas demandé de venir, répliqua Alice en se penchant aussi. Alors, soyez gentil, gardez vos réflexions pour vous.
- Je vais vous… »
Il voulait dire « je vais vous enlever dix points », mais non, il ne pouvait pas, elle n'était officiellement plus élève à Poudlard. Ce que cela pouvait être agaçant, vraiment.
« Vous allez me quoi ? Me punir ? fit Alice en se remettant au travail. Et bien, allez-y, ne vous gênez pas pour moi. »
Alors, il fit une chose complètement absurde. Il se leva, tendit la main et enleva la baguette d'Alice de ses cheveux, puis se rassit avec un air triomphant absolument jubilatoire.
Alice le regarda d'un air plus stupéfait qu'autre chose. Quelle mouche le piquait ? Elle n'avait encore jamais vu ça de sa part. Un vrai gosse, franchement.
« Vous êtes malade ? dit-elle, en repoussant ses cheveux derrière ses oreilles. Il y a quoi dans votre Osiris, là ? »
Il jeta la baguette d'un geste prompt par-dessus le vitrage de la banquette, sans façon, comme ça, provoquant un cri de surprise désapprobateur chez l'inconnu assis de l'autre côté.
« Finissez votre devoir, que je puisse m'en aller, » dit-il simplement.
Alice secoua la tête d'un air navré, en se disant qu'il avait vraiment dû prendre un coup sur la tête, ou alors qu'il devait s'être passé de drôles de choses à l'école, depuis qu'elle n'y était plus. Elle termina néanmoins son devoir, et posa sa plume en poussant un gros soupir de soulagement.
« Voilà, » fit-elle d'un ton lugubre.
Elle se leva, se rendit dans le box voisin pour y ramasser sa baguette en s'excusant auprès du sorcier qui se trouvait sur la banquette opposée, puis elle la rangea dans la poche de sa veste, cette fois. Elle se rassit à sa place et constata que l'ancien avait allumé un nouveau calumet.
« - Ce n'est pas bon pour la santé, fit-elle remarquer sur un ton légèrement chantant et moqueur.
- Ce ne sont pas vos affaires, répondit Snape presque sur le même ton.
- Et donc, vous êtes venu ici uniquement dans le but de me faire faire ces devoirs.
- Non, je voulais juste boire un Imhotep et fumer.
- Ah, oui, Imhotep. »
Elle soupira. Elle avait envie de dire quelque chose en particulier, juste pour voir.
« Tout à l'heure, j'ai failli entrer dans l'Allée des Embrumes. »
Elle avait capté l'attention du sorcier, qui venait tout juste de ranger le parchemin de botanique avec les autres.
« Et j'y ai vu votre Malfoy, vous savez, celui de la dernière fois. »
Il s'étrangla avec la fumée de sa pipe et toussa, jurant dans un dialecte bizarre – à vrai dire, il s'étouffait franchement et ce qu'il disait en devenait inintelligible. Il la regarda, les yeux larmoyants et furieux.
« Vous avez parlé avec lui ? » s'écria-t-il, faisant se retourner plusieurs têtes.
Alice avait vu juste, elle avait bien compris qu'il y avait quelque chose entre lui et ce Malfoy. Et apparemment, cela lui déplaisait qu'elle ait vu le jeune homme, et de surcroit, dans un endroit interdit. Elle jouait à un petit jeu dangereux.
« - C'est plutôt lui qui m'a abordée, répondit Alice avec calme, les mains serrant sa tasse de thé. Il m'a dit que l'Allée des Embrumes n'était pas un endroit pour moi.
- Ce n'est pas un endroit pour vous.
- Oui, c'est ce qu'il a dit. Pas pour moi, mais pour vous, et pour ma prof de Défense, oui.
- Que vous a-t-il dit d'autre ? »
Elle haussa les épaules. Il n'avait sans doute pas envie de s'étendre sur ce sujet.
« - Je crois que je l'ai vexé en le traitant de cent pour cent sorcier, et lui a jugé bon de me faire une remarque sur ma baguette magique, dit-elle.
- Lui, vexé pour ça ? Mais il est le premier à se vanter de l'être.
- Il semblerait que ce ne soit plus le cas.
- Bien. »
Cette fois, Snape se leva.
« - Un conseil, ne vous approchez pas de lui, dit-il en faisant réduire tout les parchemins, qui finirent au fond de sa poche.
- Pourquoi ? insista Alice, qui se sentait déjà bien seule.
- Vous ne changerez donc jamais… Toujours trop curieuse. Vous allez mal finir, un de ces jours.
- Oui, merci de me le rappeler… »
Elle tourna la tête vers la fenêtre, à moitié cachée par ses cheveux dont la lourde masse retombait sur son épaule. Elle voyait son propre reflet dans la vitre, et elle s'y trouva bien triste, tout d'un coup. Elle n'avait pas oublié pourquoi on l'avait renvoyée de l'école, alors il était certain qu'elle savait aussi qu'elle risquait de mal finir, un de ces jours, comme l'exquis professeur venait de lui faire remarquer.
Et là, second fait curieux, elle sentit que la main de l'indélicat venait de pousser ses cheveux derrière son épaule. Elle ne toléra pas ce geste et le repoussa, furieuse. Elle le toisa d'un regard non moins furieux et se leva.
« Pour qui vous prenez-vous ? » dit-elle.
Il eut un sourire en coin, ce à quoi elle ne s'attendait vraiment pas.
« - Je pensais que vous étiez encore en train de pleurer, répondit-il avec un geste de la main.
- Ah, oui, c'est vrai que ça vous amuse, vous. Je sais que le concept vous est inconnu, mais soyez gentil, voulez-vous ? Demain, envoyez-moi quelqu'un d'un peu plus… gracieux, d'accord ? »
Elle le bouscula pour passer, fit quelques pas vers la sortie puis revint vers lui, levant un index menaçant vers son visage.
« J'oubliais. Je ne suis plus élève. Je n'ai aucun compte à vous rendre, lui dit-elle en appuyant bien sur chaque mot. Alors je fais ce que je veux et je parle à qui je veux. »
Conscient que des gens avaient tourné la tête vers eux, curieux de savoir ce qui se passait soudain, il se mit à leur jeter des regards à moitié gênés, à moitié furieux, parce qu'il n'appréciait pas du tout de se trouver dans cette situation.
« Taisez-vous, sur le champ, » gronda-t-il entre ses dents, très bas.
Alice ne l'entendit pas de cette oreille. Ah, il lui tendait une perche !
« Que je me taise ? Mais vous n'êtes pas mon père ! »
Elle la lui resservit comme la dernière fois, sur le toit.
Il en avait décidément par-dessus la tête de l'insubordination de cette gamine. Comment osait-elle lui tenir tête, et devant tout le monde, en plus ? Pourquoi ne se taisait-elle pas, quand il le lui disait ? Il n'était peut-être plus son professeur, il n'était peut-être pas son père, mais il était son aîné, elle lui devait le respect.
Alors, il prit son oreille entre ses doigts et l'entraîna derrière lui, sans se soucier de ses protestations ni des regards amusés qui se posaient sur eux, ou de ceux qui étaient scandalisés. Il entendit même un lamentable « n'est-il pas un peu trop âgé, ce monsieur, pour courtiser une demoiselle si jeune ? », qui lui donna envie de tuer la vieille sorcière guindée qui l'avait dit. D'ailleurs, il la foudroya du regard au passage et elle s'en offusqua bruyamment.
Une fois dehors, il lâcha l'oreille d'Alice, qui lui faisait bien mal maintenant, mais au moins, il avait trouvé comment la faire taire.
« - Je vous déteste ! lui cria-t-elle en plein figure, les poings serrés.
- Oui, bien sûr, répondit-il en faisant mine de défroisser sa veste.
- Vous n'êtes qu'un vieil imbécile ! Vous ne comprenez rien ! J'en ai assez de vous ! »
Il ajusta sa veste d'un geste sec, agacé. Non, il n'était pas arrivé à la faire taire, mais c'était amusant de la voir s'énerver toute seule, d'autant plus qu'il ne répondait pas, ce qui la mettait encore plus en colère. Pourtant, elle était en train de lui énumérer toutes les choses qu'elle avait à son encontre, presque dans l'ordre, à se demander si elle n'avait pas tout classé du plus important au moins important, ou l'inverse, et cela commençait quand même à le chatouiller un peu.
« Ça suffit ! »
Cette fois, il avait levé le ton plus haut qu'elle.
« - Orgueilleuse gamine ! s'exclama-t-il. Vous...
- Oui, c'est ça, allez, bonsoir. »
Vexée de ne pas avoir eu le dernier mot, Alice fit volte-face et s'en alla, pour revenir une fois de plus sur ses pas. Elle avait oublié qu'elle n'avait pas acheté la cage pour sa chouette et la boutique se trouvait au-delà du salon de thé. Elle fit mine de ne pas voir le professeur planté au beau milieu de la rue, un peu plus vide car la nuit était tombée.
« - Où… commença-t-il.
- Vais acheter une cage, faut une autorisation signée de votre main, là aussi ? » l'interrompit-elle sans s'arrêter.
Par chance, la boutique n'était pas encore fermée.
Alice prit une cage qui convenait parfaitement au transport de sa chouette, où elle pourrait dormir, si elle le voulait. Elle lâcha encore quelques gallions et mornilles, puis ressortit, épuisée.
Il n'était plus là.
Elle en fut presque déçue, presque capable d'admettre qu'elle aurait bien aimé qu'il soit encore en train de l'attendre, puisqu'il était malgré tout le premier visage connu qu'elle voyait depuis une semaine. Ah ! Qu'il aille donc au diable, se faire embaumer avec son Imhotep.
Elle rentra à la maison, fatiguée, sans avoir mangé, sinon sa part de tarte au citrouillon. Tant pis, elle se rattraperait le lendemain au petit-déjeuner, et puis, elle irait se promener dans Londres, s'il faisait beau. L'oisiveté lui seyait bien, pour l'instant.
La chouette somnolait dans un coin de la chambre, posée sur le dossier d'une chaise.
« Tu n'as pas envie d'aller te dégourdir un peu les ailes ? »
Ce disant, elle ouvrit la fenêtre et l'oiseau, comme s'il avait attendu ce moment, se secoua et s'envola lourdement. Puis Alice entrebâilla les volets, pour que la chouette puisse rentrer quand bon lui semblait, et ferma les volets de la deuxième fenêtre ensuite elle se prépara pour aller se coucher.
Il était encore tôt, mais elle n'avait rien d'autre à faire, sinon se mettre au lit et lire. Elle prit machinalement le livre d'Histoire de la Magie sur son bureau – elle était sûre de vite s'endormir, avec ça. Bien que Stupidus ne lui avait pas dit si demain elle devrait remettre ça, elle préférait s'y préparer, et si elle tombait sur cette matière, à laquelle elle n'entendait rien, au moins elle saurait deux ou trois choses.
Pourtant, ce ne fut pas la taille réglementaire des balais en 1884 qui l'empêcha de se concentrer, laissant ses pensées se balader ailleurs. Non, ce n'était pas cela. Et si elle s'endormit, ce ne fut pas l'esprit tranquille.
Le lendemain, elle trouva une autre enveloppe sur la table, et la chouette endormie sur le pied du lit. La même demie feuille de papier comportait autant de mots que celle de la veille : même heure, même endroit, même surveillant – avare en paroles autant que possible.
Ce soir-là, elle travailla sur les métamorphoses – pas mal.
Le lendemain, ce fut la divination – une horreur, elle détestait cette matière imprécise.
Le jour suivant, ce fut l'histoire de la Magie – ennuyeux au possible, mais elle savait la taille réglementaire des balais en 1884.
Et le dernier jour de cette semaine, le vendredi, ce fut l'art des potions.
Ce qui était amusant, c'était de voir que les gens ne prêtaient plus attention à eux. Ils avaient sans doute compris que ces deux-là n'étaient qu'un professeur et son élève, qui rattrapait ses examens de fin d'année dans un endroit pour le moins incongru.
« - Un recensement ? soupira Alice en déroulant le parchemin. C'est rude, pour une fin de semaine.
- Vous êtes en examen, vous n'avez pas à faire de commentaire.
- Oh la la, frère Joie-de-Vivre… »
Il ne releva pas et se plongea simplement dans son journal.
Alice n'ajouta rien. Elle essaya de s'y mettre, mais elle dut bien vite admettre que ce sujet ne la captivait pas plus que ça. Elle devait recenser les ingrédients de dix potions avec précision, ces dix potions allant de la plus simple à la plus complexe, toutes étudiées en sixième année. C'était aussi pénible que les balais de 1884 ou lire son avenir dans les anneaux d'un arbre.
Il lui en manquait. Elle n'aimait pas ce genre de devoir. Elle aurait préféré un cas concret, ou même préparer n'importe quelle potion. Elle n'avait pas appris par cœur, pendant la journée, même si par déduction elle savait qu'elle aurait potions aujourd'hui.
Elle finit pas rendre le parchemin, à court d'idée.
Snape y jeta un coup d'œil circonspect.
« - Elle a perdu de sa superbe, ma meilleure élève, fit–il remarquer avec méchanceté.
- J'ai manqué des cours, je n'ai pas eu le temps de tout rattraper, avant que l'on ne me renvoie.
- Ah, bien sûr, j'avais oublié.
- C'est ça, moquez-vous de moi. Maintenant, j'ai fini, je vous laisse rentrer, hein. »
Et elle s'en alla.
Elle fut tranquille jusqu'au dimanche, vers deux heures du matin.
Elle dormait profondément, en plein rêve morbide à souhait, lorsque des coups contre sa porte la firent se réveiller en sursaut, le cœur battant, les joues mouillées de larmes de frayeur. Elle s'enroula dans un gros châle et alla ouvrir, après avoir vérifié par le judas.
C'était Hagrid.
Il ne lui donna pas beaucoup d'explications. Elle eut pour consignes de prendre toutes ses affaires personnelles et de ne rien laisser ici, alors elle fit vite sa valise, alla s'habiller aussi vite, but un grand verre d'eau et revint dans la chambre. Là, elle saisit la cage de la chouette et se mit presque au garde à vous devant Hagrid.
« Allons-y. »
Elle sourcilla.
« Nous allons où ? » demanda-t-elle, encore ensommeillée malgré la tension.
Le demi-géant la laissa passer, en galant homme, et appela la chouette qui vint se percher sur son épaule.
« Quelle question ! A Poudlard, bien sûr ! »
