La maison d'Hagrid devait être le meilleur endroit pour se cacher, si l'on en croyait son propriétaire. Il avait raison, mais Alice s'y ennuyait à mourir car elle n'avait pas le droit de sortir.
Le demi-géant avait aménagé tout un coin de sa maison pour elle, mais elle en avait assez d'être confinée ici, avec pour seul compagnon un unique livre. Elle n'aurait jamais cru s'ennuyer ainsi un jour. Elle n'osait pas demander qu'il lui apporte un peu plus de lecture, madame Pince aurait trouvé cela étrange qu'il lui emprunte quelques ouvrages, surtout en suivant des goûts qui n'étaient pas vraiment les siens.
Hagrid n'était là que le soir, donc elle n'avait personne à qui parler – et puis, qu'est-ce que cela y aurait changé ? Ensuite, elle ignorait encore pour quelle raison mystique et incohérente on était venu la chercher dans sa retraite paisible, surtout après lui avoir bien fait comprendre qu'elle n'avait plus sa place à l'école. Enfin, elle aurait bien aimé avoir un peu de compagnie et de clarté.
Sa chouette passait ses journées à dormir et la nuit, elle partait. Et puis, c'était une chouette, elle ne parlait pas plus qu'au Chaudron Baveur.
Or, Alice, malgré l'évident détachement qu'elle ressentait pour les autres, avait envie de voir ne serait-ce que Cedric. Elle savait que les cours n'étaient pas encore finis, elle avait passé la semaine dernière à composer sur ses essais, mais sans le surveillant Snape, cette fois. La fin de l'année scolaire arrivait dans quelques jours.
Et où était-il, Snape ? Elle n'avait pas non plus compris pourquoi il lui avait manifesté autant d'intérêt pendant une semaine, pour ensuite la délaisser complètement. Elle se disait surtout qu'elle était bien bête à vouloir lui chercher des excuses, tiens. Elle ne savait pas non plus qui avait ordonné qu'on la ramène. McGonagall ? Dumbledore ? Qui ?
Ce soir-là, il pleuvait si fort qu'on n'y voyait pas à trois mètres. Elle était accoudée à la fenêtre et regardait dehors, attendant le retour d'Hagrid. Perdue dans ses rêveries et moult préoccupations, elle vit soudain surgir quelque chose devant elle, quelque chose qui ressemblait à un visage démoniaque et qui vint se coller à la vitre.
C'était une simple tête arborant un faciès déformé par un rictus dégoûtant, ses lèvres quasiment inexistantes retroussées sur ses dents au point de laisser voir ses gencives noircies, et dont les yeux étaient animés d'une étrange lueur malsaine, leur cavité totalement noire donnait l'impression que de petits tourbillons y évoluaient à l'infini. Alors qu'Alice y plongeait son regard fasciné et y découvrait que les tourbillons avaient plutôt la forme d'amas tentaculaires, la chose se déplaça doucement contre la vitre, dans un bruit de frottement mouillé écœurant.
Alice recula en poussant un cri de frayeur, trébucha et tomba lourdement sur le sol. Lorsqu'elle se risqua à regarder de nouveau dans sa direction, il n'y avait plus rien.
Elle ne s'approcha plus de la fenêtre. Elle resta au coin du feu, attendant qu'Hagrid revienne. Elle ne voulait pas se l'avouer, mais elle avait vraiment peur. Une sensation d'inconfort étreignait son cœur, elle le sentait battre très vite, il lui donnait l'impression d'être simplement une pile électrique humaine.
Elle refusait de s'endormir, elle ne voulait pas que la chose revienne, cette espèce de figure de l'enfer, avec ses yeux noirs, complètement noirs, comme deux trous ouverts sur de sombres espaces recelant des choses indicibles, et ce sourire… Un sourire gourmand et cruel. La peau blanche, marbrée, était comme celle d'un cadavre. Un visage macabre sans corps, qui flottait dans l'air, avec des mèches de cheveux qui avaient l'air de serpents.
Elle ferma les yeux et y pressa ses poings serrés, comme pour en chasser cette vision affreuse. Pourquoi encore des monstruosités ? Elle faisait des cauchemars chaque nuit, n'était-ce pas suffisant ? Il fallait encore qu'elle voit ces choses quand elle était éveillée ? Elle aurait bien pleuré, mais elle n'y arrivait pas.
Puis Hagrid finit par rentrer.
« Salut grenouille ! » lança-t-il en fermant la porte, tout dégoulinant de pluie, suivi de près par Crockdur.
Le chien se secoua volontiers, arrosant un peu tout et tout le monde avec bonheur, et vint se coucher devant la cheminée.
Avant que Hagrid ait pu dire quoi que ce soit, Alice entama la conversation, soulagée qu'il soit enfin là et grelottant encore, malgré elle.
« J'ai vu un truc bizarre. »
Hagrid se tourna vers elle, l'air inquiet.
« Quoi donc ? » s'étonna-t-il, tout en envoyant sa bouilloire sur le feu.
La jeune fille tourna le dos à la cheminée, pour faire face à son hôte.
« - Une tête est venue flotter devant la fenêtre, répondit-elle simplement.
- Une tête ? Comment ça, une tête ?
- Et bien, une tête quoi ! Une tête sans corps qui flottait, juste là, comme un ballon de fête. »
Hagrid soupira. Qu'est-ce que c'était encore que cette histoire ? Il l'entendait chaque nuit gémir dans son sommeil, pleurer, appeler sa mère, son père. Jamais elle ne lui avait raconté quoi que ce soit. Cette fois, elle disait avoir vu quelque chose. D'habitude elle gardait le silence sur ce qui n'apparaissait que dans ses songes, et elle consentait à ne parler que de ce qui avait l'air réel. Elle ne lui dirait jamais ce qu'elle avait sur le cœur.
Il fit un geste d'impuissance de la main. Il ne savait pas quoi lui dire. Il ne savait jamais quoi lui dire. Il l'avait ramenée la semaine dernière, sans même savoir pourquoi. Il avait reçu un hibou urgent. Le parchemin disait que la fille devait revenir à Poudlard, pour sa sécurité. Totalement à l'encontre de la décision précédente, complètement absurde. La missive n'était pas signée, mais elle portait le sceau du ministère de la magie. Il avait supposé qu'il était le seul à être au courant, et de ce fait, il n'en avait parlé à personne.
Puis il avait réfléchi : Snape savait.
Oui, il savait, sinon il ne lui aurait pas délégué la surveillance des examens, confiant. Il devait aussi savoir qui avait envoyé la lettre « officielle », mais ne dérogeant pas à ses habitudes, il n'avait rien dit, rien divulgué. En dehors des cours, il restait enfermé dans son bureau, continuant à écrire inlassablement, couvrant parchemin sur parchemin, le nez constamment plongé dans des livres plus vieux les uns que les autres, et ce depuis trop longtemps.
Hagrid avait déjà trouvé bizarre le fait qu'il se soit proposé spontanément pour faire passer ses essais de fin d'année à Alice, alors que McGonagall cherchait quelqu'un. Il trouvait encore plus bizarre le fait qu'après son retour à Poudlard, il lui avait délégué cette tâche à peine Alice installée chez lui. Enfin, cela correspondait bien mieux au personnage. Le désintérêt avant tout, mais de là à passer sa vie dans les livres, pour écrire on ne savait quoi…
Et puis, pourquoi renvoyer la jeune fille, si c'était pour la rapatrier deux semaines plus tard, invoquant les mêmes raisons que celles valables pour son renvoi ? Il n'y comprenait rien. Certes, il n'était pas là pour comprendre, mais tout de même. Toutes ces incohérences commençaient à le fatiguer.
« -Tu as peut-être rêvé, finit-il par dire, en s'asseyant à table.
- Oui, comme d'habitude… »
Alice préféra ainsi mettre un terme à cette discussion.
Ils dînèrent en silence, puis elle lui souhaita bonne nuit et alla se coucher, après avoir pris une douche.
Hagrid lui avait fait un petit nid douillet, dans un recoin de sa maison. Il lui suffisait de passer derrière une grande tenture et elle avait une petite chambre, avec un lit moelleux, un petit bureau pour écrire et une alcôve pour sa toilette, avec une vraie douche d'eau de pluie que la cheminée chauffait. C'était un peu archaïque, mais au moins, il y avait toujours de l'eau pour elle. Et puis, rien ne l'avait obligé à faire tout ça pour elle. Rien. Elle était heureuse de l'avoir auprès d'elle.
Elle rêvassait depuis un long moment, bien au chaud sous ses couvertures, lorsque sa petite chouette vint se poser sur le pied du lit – elle avait gardé cette habitude rigolote. Alice sursauta puis elle s'assit, se maudissant d'être trop nerveuse, et là, elle remarqua que la chouette tenait en son bec une lettre – elle aurait pu tout aussi bien lui ramener un mulot ou un truc immonde de la forêt interdite…
La première chose qu'elle fit fut de regarder le sceau : il était mal imprimé dans la cire, mais cela ressemblait fort à une ébauche de serpent, là, cette courbe, comme un corps reptilien qui s'enroule sur lui-même… Ce n'était toutefois pas le sceau de la maison Serpentard, et d'ailleurs, elle ne voyait pas pourquoi elle s'y était attendue. Elle secoua la tête d'un air navré et décacheta l'enveloppe.
Elle ne connaissait pas l'écriture, mais elle était simple, un peu écrasée peut-être, avec quand même de longs jambages qui s'élançaient vers le bas. Comme des queues de serpent… Et cette lettre disait simplement :
« Si vous vous ennuyez, prenez de la poudre de cheminette, et dites 'Manoir Malfoy'. Personne n'en saura rien. »
Elle faillit se mettre à rire. Comme si elle allait se jeter dans la gueule du loup ! Elle n'était pas si stupide ! Qui pouvait croire qu'elle allait tomber dans le panneau ? Non mais vraiment, il existait encore des gens qui croient que les filles sont toujours aussi crédules ? Envoyez-leur une lettre un peu mystérieuse et elles accourent ?
Soudain galvanisée par sa curiosité effrontée, elle sourit. Pourquoi cette lettre ? Que lui voulait ce Malfoy ? Elle ne l'avait vu qu'une seule fois, et lui tout autant. C'était une invitation clandestine. Et si elle y allait une fois ? Juste une fois… Dans la journée, pendant que Hagrid n'était pas là. Personne n'en saurait rien.
Elle alla ranger cette lettre inattendue sous une pierre du mur, derrière laquelle il y avait assez de place pour cacher deux ou trois petites choses qu'elle souhaitait garder pour elle, et retourna se coucher. Il n'y avait pas de mal à fausser compagnie à personne, finalement. Pourquoi pas ? Il y en avait, ici, de la poudre de cheminette, dans un gros pot sur une étagère près de la cheminée. Il suffisait qu'elle parte juste une heure ou deux. Personne n'en saurait rien.
De drôles d'idées en tête, elle finit par s'endormir, tout en sachant pertinemment que ses rêves allaient encore la faire souffrir.
Au matin, Hagrid sortit comme chaque jour pour aller prendre ses consignes auprès d'Ethan. Ils trouvaient cela complètement inutile, l'un comme l'autre, mais ils ne le faisaient que pour rassurer le professeur McGonagall, qui était bien trop inquiète, bien trop nerveuse. Au moindre incident, elle était à la limite de la crise de nerfs, elle avait l'impression de subir à nouveau la tension de la deuxième guerre contre Voldemort et cela lui faisait du mal.
Curieusement, et cela seul Hagrid semblait l'avoir remarqué, la créature n'avait plus attaqué et ne s'était plus manifestée depuis le départ d'Alice. Elle n'était plus dans l'école, et sa présence dans la maison du demi-géant ne paraissait pas affecter le monstre. C'était comme s'il ne la sentait plus… Peut-être qu'effectivement, cette bête ne sentait plus les choses qui se trouvaient en dehors des murs de l'école.
Une fois qu'il eut discuté plus qu'autre chose avec Ethan, le demi-géant partit faire sa ronde autour du lac. Ce n'était rien d'autre qu'une mascarade, parce qu'il savait qu'il ne trouverait rien de rien, dans ce secteur. C'était dans l'école que la créature se terrait. C'était dans le cœur d'Eswann Bathory qu'il fallait la chercher. Ils le savaient tous les trois, mais personne ne savait comment faire. C'était sur cela que Snape travaillait, depuis des jours et des jours. Il avait sorti de la zone réservée de la bibliothèque tous les livres, toutes les encyclopédies, toutes les chroniques, tout ce qui concernait ces créatures néfastes – les vampires. Bien sûr, il perdait son temps, mais que faire d'autre ? Attendre, comme McGonagall, que le boulot soit fait par quelqu'un d'autre ? Attendre que le ministère, qui semblait s'en être désintéressé au plus haut point, détache enfin les détraqueurs ? Cela dit, il se demandait de plus en plus si cela n'avait pas été qu'une rumeur, un mensonge pour les faire patienter ou pour noyer le strangulot. Sans cela, Dumbledore, qui avait toujours honni ces monstres ignominieux, ne l'aurait jamais laissé faire : au lieu de s'enfermer dans la dépression, il se serait battu et serait resté à la tête de l'école, il aurait refusé la venue des détraqueurs.
Alors, le maître des potions cherchait un moyen de mettre Eswann hors d'état de nuire. D'un côté, il crevait d'envie de demander de l'aide à Malfoy, parce que ce sale gosse devait savoir. Il savait, c'était sûr. Vu le poste qu'il occupait, il avait accès à tous les fichiers, tous les dossiers, il savait qui était ou ce qu'était la petite saleté qui tuait les gens à Poudlard. Avec ses grands airs, ce gosse manipulait toujours aussi bien son monde. Il avait de qui tenir, il fallait l'avouer, alors il n'allait pas s'écarter d'un des principes de sa famille, n'est-ce pas ? D'un autre côté, Snape et sa fierté ne se seraient jamais abaissés à aller lui quémander des réponses. Jamais de la vie. Non, il valait mieux passer des heures à trimer, à se tuer les yeux à la lueur des bougies, à gratter le papier inlassablement, plutôt que d'aller solliciter Draco Malfoy.
Ce même Malfoy n'était pas au ministère, ce jour-là. Non. De toute façon, ces derniers temps, il n'y était pas souvent. Plus exactement, sa fonction ne l'obligeait pas à rester enfermé dans son bureau toute la journée. Il pouvait aller et venir comme bon lui semblait, où il voulait. Or, il avait renvoyé la veille une petite chouette venue se perdre chez lui, étrangement il savait à qui elle appartenait, du moins son ancien propriétaire, et de fait, il savait par qui elle avait été adoptée. Il l'avait appelée, elle était venue, et il l'avait renvoyée avec un message, très simple, sans malice. Comme presque tous les gens comme lui, il avait de l'intérêt pour la jeune fille aux yeux d'ambre. Lui savait pourquoi elle était tant désirée, par un des derniers mages noirs encore vivants et par une folle qui cachait bien son jeu. Il le savait parce qu'il l'avait lu dans un des nombreux registres qu'il détenait, au ministère. Tous les sorciers y étaient répertoriés, même les cracmols, les nés-moldus, ses anciens professeurs, ses parents, lui…
A cause de cela, il trouvait cette sorte de traque encore plus ridicule. A cause de cela, il avait envie d'avouer à la première concernée pour quelle raison elle était traquée, pas par méchanceté ou un quelconque désir de suprématie, mais juste pour qu'elle sache, enfin, car elle était bien la dernière à savoir. Elle avait le droit de comprendre, enfin. Il n'avait absolument pas le droit de faire sortir ces registres du ministère, mais tant pis, il ressentait le besoin de faire éclater certaines vérités.
Il était tranquillement en train de descendre les escaliers menant au salon, lorsqu'un fracas incroyable en contrebas les lui fit dévaler en courant. Arrivé en bas, il se retint de rire devant le spectacle qui s'offrait à lui.
Son invitée était vautrée contre le canapé, le tapis en accordéon sous elle, les cheveux en bataille et de la suie des pieds à la tête. Des cendres jonchaient le sol, une bûche ou deux avaient glissé avec l'arrivante jusqu'aux pieds du canapé. C'était à mourir de rire.
« Heu… Salut, » fit Alice, en se relevant comme une vieille, se tenant le dos, les cheveux dans la figure.
Là, Draco Lucius Malfoy, le dernier de sa génération, éclata de rire de bon cœur.
Envoyer une missive à cette petite, dans le seul but de lui révéler un secret ou deux, et la voir débarquer le lendemain, là, par la cheminée, c'était trop drôle. Était-elle si peu méfiante ? Elle n'avait pourtant pas l'air si naïve que cela. Savait-elle qui il était ? Peut-être pas. Le vieux Severus n'avait pas vraiment dû lui parler de lui, son ancien élève prometteur, fils d'un couard effrayé par son propre maitre. Il restait bien moins célèbre que son contemporain Harry Potter, malgré son changement d'allégeance au cours de la dernière bataille.
Comme Alice restait plantée là, sans bouger, intimidée et presque rougissante, il s'approcha d'elle. Elle recula, sur ses gardes, mais il ne fit que renvoyer cendres et bûches dans l'âtre, d'un geste de sa baguette.
« Excusez-moi, » dit-il alors.
Elle se poussa sur le côté et il remit en place le tapis qui, se dit-elle au passage, devait coûter une petite fortune. D'un autre mouvement léger de baguette, il la débarrassa de toute la suie qui la couvrait, et qui donnait à son visage un air de gosse sorti d'on ne sait où – ce qui était presque le cas.
Puis Alice s'enhardit un peu.
« Qu'est-ce que je fais ici ? » demanda-t-elle à brûle-pourpoint.
Il fit son petit sourire en coin détestable.
« En fait, je vous ai fait venir pour vous échanger contre un bon paquet de gallions. »
Elle recula encore et glissa la main dans la poche intérieure de sa veste, sans doute pour en sortir sa baguette.
Mais Malfoy se mit à rire et l'invita à s'asseoir, d'un geste.
« - C'était une plaisanterie, répondit-il, tout en se dirigeant vers une desserte pour y prendre à boire.
- Ah oui, en effet, c'est à mourir de rire, vraiment, grommela Alice en ne s'asseyant pas.
- Vous ne trouvez pas ?
- Non, je ne trouve pas. »
Elle avait bien du répondant, c'était plus que clair. En ajoutant cela à tout le reste, cela en faisait quelque chose de vraiment intéressant, oui.
« Je vous préviens, j'ai dit à quelqu'un que j'étais chez vous, » dit-elle en croisant les bras – même si ce qu'elle disait était faux.
Malfoy haussa les épaules et hocha la tête d'un air entendu, comme s'il trouvait cela normal et que cela ne le dérangeait pas le moins du monde, bien qu'il sache pertinemment qu'elle mentait.
« - Alors ? répéta-t-elle en fronçant les sourcils.
- Vous ne vous asseyez pas ? »
Elle s'assit, mais sans quitter son air renfrogné, et elle ne décroisa pas les bras.
Elle donnait à son hôte une furieuse envie de rire. Son attitude lui rappelait immanquablement quelqu'un, il se demandait si elle ne le faisait pas exprès et aussi pourquoi elle se murait ainsi. S'il n'avait pas été au fait de certaines choses, il se serait mépris sur elle comme Dumbledore l'avait fait, un jour.
« - En fait, je ne sais pas, fit Malfoy pour lui-même.
- Vous ne savez pas quoi ? »
Comme il lui tendait un verre rempli de ce qui avait l'air d'être du soda, elle le regarda d'un air méfiant.
« - Ce n'est pas du poison, ni une potion, dit-il sur un ton amusé. C'est du Wicca Cola, ça ne mord pas.
- Je sais que ça ne mord pas ! » répliqua Alice en prenant le verre.
Il réprima encore un rire. Quel phénomène, cette gamine…
« Je ne sais pas par où commencer, » reprit-il en s'asseyant dans un fauteuil, en face.
Il avait soudain l'air si sérieux qu'elle en posa son verre sur la petite table, sur le côté. Elle ne savait pas si là aussi il jouait la comédie. Elle ne savait pas pourquoi elle avait décidé si promptement de venir chez lui, parce qu'elle ne le connaissait pas et qu'elle devait lui donner l'impression d'être quelqu'un de facile ou d'intéressé. Peut-être qu'il allait lui dire des choses et qu'en retour, il voudrait... quelque chose. Elle frémit en pensant qu'il y aurait un prix à payer, contre sa venue ici.
Comme il se relevait et s'éloignait, elle se détendit. Elle se rappela un peu tard ce que Snape lui avait dit, à propos de ce Malfoy : elle ne devait pas s'approcher de lui. Elle savait qu'il était un ancien élève, elle savait de quelle maison il venait. Mais elle ne voyait pas quel mal il y avait à parler avec lui. Elle se souvenait aussi de la réaction de son professeur, à la vue du jeune homme : pourquoi réagir ainsi ? N'avait-il pas un peu exagéré ? Elle devrait peut-être quand même s'en méfier un peu. Elle avait sa baguette et connaissait assez de sortilèges pour lui permettre de s'enfuir, au cas où.
Il revint, quelques longues minutes plus tard, avec deux énormes livres qui avaient l'air usé, vieux, d'un autre âge, bardés de signets qui dépassaient comme des épines. Ils avaient dû être lus et relus maintes fois. Il les posa sur le canapé, près d'elle. Il allait lui dire quelque chose, mais une longue plainte venant de l'étage l'en empêcha. Comme Alice frissonnait, il pâlit et se redressa, mal à l'aise. Son regard s'était tourné vers les escaliers, comme s'il s'attendait à ce que quelqu'un les descende. Une seconde plainte se fit entendre, puis la voix l'appela. C'était une voix de femme et elle semblait être la proie d'une grande souffrance.
« C'est ma mère… » murmura-t-il avec une sorte de léger tremblement dans la voix.
Alice ne trouva rien à dire et il la laissa seule, encore plus mal à l'aise, avec ces deux gros bouquins pour seule compagnie. Elle but quelques gorgées de soda et attrapa le premier livre de la pile. Il avait pour titre « Chroniques des Sorciers, Vingtième Siècle, Tome XII » et c'était déjà bien assez oppressant. Après l'avoir ouvert, elle s'aperçut que ce livre n'était pas une relique, comme elle l'avait cru, et de toute façon, il suffisait de lire le titre pour le voir. Le texte était organisé d'une manière disparate, c'était comme si quelqu'un avait tenu un journal de bord en mélangeant les époques, tout était écrit à la plume. Elle comprit bien vite ce qu'étaient ces chroniques.
Le cœur battant, elle sauta des pages jusqu'à celle de sa propre année de naissance. Avant même de commencer à lire le paragraphe lui correspondant, elle repoussa le bouquin et s'empara de l'autre, le dernier qui restait sur le canapé - « Chroniques des Sorciers, Vingtième Siècle, Tome XI ». Elle chercha longtemps avant de trouver ce qu'elle voulait, puis elle lut, sans s'arrêter, bien que cette vie soit mélangée à d'autres qui se recoupaient, se complétaient, se détachaient, et cette lecture lui offrait des révélations dont elle ne s'était jamais douté, jamais, et pourtant, c'était si évident ! Tout était expliqué, là, sous ses yeux, dans ces mots, dans ces faits.
Les mains tremblantes, les larmes aux yeux, elle reprit l'autre livre et revint à la page de sa naissance. Il y avait bien le mot « moldu » mais il ne lui était plus associé tel qu'elle le connaissait. Ce qu'elle découvrait là, c'était la vérité, c'était elle, ce n'était pas le mensonge dans lequel elle avait vécu tant de bonheur. C'était sa vie, depuis le départ, jusqu'à la mort de ses parents. C'était court, mais c'était ainsi : la vérité. Qui savait ? Pourquoi se sentait-elle révoltée, maintenant ? Tout était beaucoup plus clair, mais elle détestait cela, elle détestait cette vérité. Là aussi, tout se recoupait, et cela donnait une raison à son attachement, ou un prétexte.
Un prétexte…
« Je suis désolé de vous avoir fait attendre. »
Elle ne fit pas cas de la présence de Malfoy jusqu'à ce qu'il comprenne qu'elle avait lu et que maintenant, par la force des choses, elle savait. Il vint s'asseoir près d'elle. Elle referma lentement un livre, puis l'autre, et leva le visage vers son interlocuteur.
« - C'est… C'est cruel… murmura-t-elle, luttant contre les larmes.
- Je sais, mais c'est toujours mieux que de vivre dans le mensonge, » répondit Malfoy avec amertume.
Alice se leva brusquement, laissant tomber les livres par terre, faisant frémir Malfoy qui n'aimait pas qu'on maltraite ses outils de travail. Elle fit quelques pas vers la cheminée, les bras de nouveau croisés contre elle, les lèvres pincées en une attitude rageuse, comme si elle se retenait d'exploser. Elle lui en voulait. Il l'avait fait venir ici, uniquement dans le but de lui avouer des faits qu'elle n'aurait jamais pu imaginer. En fait, non, il ne lui avait rien avoué, il lui avait permis de tout découvrir de cette manière lâche : dans un livre !
« - Comment avez-vous pu croire que vous aviez le doit de faire ça ? s'écria-t-elle, furieuse.
- Ne criez pas, dit Malfoy en se levant, les mains levées dans un geste apaisant.
- Oh mais si, je vais crier !
- Non, je vous en prie, vous allez la réveiller… »
Il avait l'air si inquiet qu'elle en resta sans voix. De qui parlait-il ? De sa mère, celle qui avait pleuré, tout à l'heure ?
« - Je sais que je n'aurais pas dû vous présenter la chose de cette façon, reprit-il en se rasseyant. Mais… Je sais ce qui court après vous, je voulais que vous sachiez pourquoi.
- C'est un peu léger, non ?
- Dites-le aux sorciers qui vous veulent.
- Quoi, Bathory ? »
A ce nom, Malfoy sourit d'une drôle de façon.
« Ce pantin ? Si on veut, dit-il en haussant les épaules. Mais je pensais plus à Engel Sheller. »
Alice leva les yeux au ciel.
« - Bien sûr, je vais vous croire, fit-elle en le regardant de biais.
- Ce n'est pas parce que c'est le père d'une de vos camarades de classe que cela le dispense d'être un sale type, et cela, vous le savez, répondit Malfoy un peu froidement. Et quand je dis sale type… Vous l'avez lu, je suppose ?
- Oui, j'ai lu certaines choses.
- C'est un ancien adepte de Vous-Savez-Qui.
- Oui, comme votre père, vous, et comme Snape, je sais. »
Avec quelle voix méprisante elle l'avait dit, le nom de son professeur ! Dire qu'elle portait le même. Dire que c'était vraiment à cause de cela, qu'elle se sentait si proche de lui, parce qu'il était… ça. Dans son ancienne école, on ne parlait pas de ces choses-là en classe, la bataille de Poudlard était bien sûr abordée en cours d'histoire de la magie, dans le chapitre sur l'Europe, mais cela concernait uniquement les grandes lignes. Quelle idiote. Elle le savait très bien mais avait sciemment occulté la vérité. Elle s'était vraiment voilé la face et elle détestait savoir pourquoi.
« - Je me fous de savoir qui veut ma mort, parce que je n'ai rien à voir là-dedans ! dit-elle avec force, sans faire attention au regard alarmé de Malfoy. Je n'ai rien demandé, moi ! Je… Je suis juste… Une fille de moldus, d'accord ? Juste une Sang-de-Bourbe, comme vous dites ! Alors… Alors je veux qu'on me foute la paix avec ces histoires !
- Ne criez pas, s'il vous plaît.
- Vous ne valez pas mieux que le type que vous incriminez ! Je vous déteste ! »
Elle voulut le gifler mais il fut plus prompt qu'elle et retint son coup en saisissant sa main au vol. Par la même occasion, il plaqua l'autre sur sa bouche pour qu'elle cesse enfin de crier. Il craignait vraiment qu'elle ne réveille sa mère, qui dormait là-haut au premier. Tout en la serrant contre lui, la bloquant pour qu'elle ne se débatte pas, il se mit à lui parler à l'oreille, doucement, comme s'il cherchait à la calmer.
« Je ne suis pas votre ennemi… Ce que je vous ai appris, vous l'auriez su tôt ou tard, et d'une manière peut-être pire. Si c'est d'avoir lu le nom de ma famille dans ces bouquins qui vous gêne, j'en suis navré, croyez-moi, mais il faut vous rendre à l'évidence, la vie n'est pas toujours juste, vous êtes bien placée pour le savoir. »
Il se tut un court instant.
« Je suis le fils d'un Mangemort, j'en ai été un, comme Snape, comme Sheller et comme vos parents… C'est comme ça, on n'y peut rien, c'est la vie ! »
Ce fut à cet instant, et seulement à cet instant, qu'Alice s'imprégna de ces révélations.
Les mots avaient été dits. L'affreuse vérité avait été dite.
« Depuis que je vous ai vue devant l'Allée des Embrumes, j'ai su que vous n'étiez pas au courant… Personne ne s'était donné la peine de vous le dire, et la seule personne qui aurait pu le faire l'ignore encore. Il fallait que vous sachiez, parce qu'aucune autre vérité n'aurait pu vous expliquer ce qui se passe. »
Il lâcha Alice, dont le visage n'exprimait plus que la détresse, baigné de larmes.
« Je ne peux pas être ça… Je ne peux pas… » balbutia-t-elle, avant de se remettre à pleurer.
Elle refusait la vérité.
« - Vous n'êtes pas cela, dit Malfoy. Vous ne l'êtes pas, parce que vous n'avez pas été élevée pour l'être. C'est en cela que nous sommes différents.
- Différents ? Mais, votre père… Mes parents… »
Il lui sourit de nouveau.
« Mon père, je l'ai tué de mes propres mains, il y a des années. »
Il serra les dents et une lueur inquiétante passa dans ses yeux. Alice reconnut en lui celui avec qui elle avait parlé devant l'Allée des Embrumes. Là aussi, il avait eu cet air malsain.
« Ces mains-là, Alice, pourraient vous tuer vous aussi. Il me suffit de les poser sur votre cou… »
Il joignit le geste à la parole.
« … et de serrer jusqu'à ce que la vie vous quitte… »
Il serra mais Alice ne baissa pas les yeux. Elle soutint le regard bleu acier, sans fléchir.
« Mais je ne le ferai pas, parce que votre âme n'est pas impure. »
Il desserra son étreinte.
« - Vous êtes fou… lui dit-elle avec reproche, se frottant le cou.
- Oh, non, plus maintenant. J'ai vécu dans l'ombre d'un démon pendant des années. J'ai chassé ce monstre hors de ma vie, et je compte en faire autant avec ceux qui restent, car c'est mon travail… »
Ceux qui restent… Mais il n'en restait plus qu'un. Une fois qu'il aurait débarrassé le monde sorcier d'Engel Sheller, que ferait-il ? Il n'y aurait plus rien à chasser. Oh, si, bien sûr, il restait les petits rigolos qui pratiquaient encore la magie noire. A cette pensée, il sourit. Il tendit la main et la posa sur la joue d'Alice. Elle ne le repoussa pas.
« - Vous pourriez devenir ma cible préférée, si vous continuez à faire joujou avec la magie interdite, dit-il avec un drôle de regard.
- Cela ne risque pas d'arriver.
- Non ?
- Non.
- Allons, vous avez ça dans le sang… C'est ce qui vous attire, c'est ce qui fait de vous ce que vous êtes. C'est ce qui fait que je ne vous laisserai pas prendre cette voie, personne ne vous laissera la prendre… »
Il acheva sa phrase dans un souffle et elle ne pouvait plus détacher le regard du sien, elle ne pouvait pas lui dire qu'il avait raison, elle ne savait plus où elle en était, alors elle le laissa se pencher vers elle et l'embrasser, elle ne le repoussa pas et ses larmes recommencèrent à couler.
« Je… Je dois m'en aller… » murmura-t-elle, en se dégageant doucement de ses bras.
Il la regarda, mais dans ses yeux, il n'y avait aucune malice. Il tendit la main et écarta de son front une mèche de longs cheveux noirs, qu'il passa derrière son épaule. Puis il la laissa partir, sans rien lui dire, par où elle était venue. Une fois que les flammes vertes de la cheminée eurent disparu, il s'assit par terre en tailleur et ramassa les livres, qu'il posa derrière lui, sur le canapé.
Pourquoi avoir fait cela ? Ce baiser… Elle ne l'intéressait pas du tout, pas de cette façon. C'était une gamine, elle avait bien dix ans de moins que lui. Et puis, elle ne l'attirait absolument pas. Était-ce parce qu'elle avait semblé si vulnérable, à ce moment-là ?
Si elle vivait, elle deviendrait une sorcière puissante versée dans les arts obscurs, exactement comme son ancien professeur. Mais elle paraissait si délicate, si fragile, que le moindre choc semblait pouvoir la briser, elle était comme une pâle fleur de printemps qui éclot dans la neige et qui pourrait faner au moindre courant d'air glacé. S'il l'avait voulu, il aurait pu lui faire perdre la tête, rien qu'avec les révélations qu'il lui avait indirectement faites. Pourtant, elle s'était juste mise en colère, jusqu'au moment où il avait dit le mot qu'elle refusait d'entendre. Là, elle avait perdu contenance, et elle avait pleuré, elle lui avait montré sa vulnérabilité.
Elle et lui étaient différents, c'était vrai, mais…
« Alors, vous ne venez pas accueillir votre invité ? » fit une voix derrière lui, à la porte du salon, le tirant de ses réflexions.
Il se leva d'un bond, pour se retrouver face à face avec Engel Sheller lui-même. Il avait complètement oublié qu'il devait venir, celui-là !
« - Ma mère est endormie, dit Malfoy en guise de bienvenue.
- Oh, ce n'est pas grave, je la verrai une autre fois, répondit Sheller en souriant. Parlons plutôt de votre petite protégée. Je suppose qu'elle est au courant, maintenant ? Je sens encore ses effluves flotter dans l'air. »
Malfoy pâlit horriblement, bien plus que lorsque sa mère avait crié alors qu'Alice était là, exactement où il se tenait actuellement.
« Allons mon jeune ami, il ne s'agit que d'une petite conversation entre vous et moi, ne prenez pas cet air-là, » dit Sheller avec cet air hautain détestable.
Un jour ou l'autre, si personne ne le faisait avant lui, il finirait par tuer ce salaud, comme il avait tué son père. En attendant, il lui faudrait improviser, pour que l'autre ne devine rien.
Cette même Alice, de son côté, fit une arrivée fracassante à la maison. Par chance, Hagrid n'était pas rentré. En revanche, elle atterrit aux pieds de quelqu'un d'autre, au milieu des cendres et des bûches - décidément, cette façon de voyager manquait cruellement de style.
Alors qu'elle était assise par terre, toussant et cherchant de l'air, elle leva les yeux vers Snape lui-même, qui la regardait avec tout le mépris possible du haut de sa personne écœurée, en silence – un silence plus que pesant.
Avant même qu'elle ait pu dire quoi que ce soit, il tourna les talons et quitta la maison d'Hagrid, en claquant la porte suffisamment fort pour qu'Alice le prenne mal.
Elle se leva en s'époussetant à grands gestes, puis elle alla se servir un grand verre d'eau fraîche. Elle se mit même à la fenêtre pour le regarder partir. Il s'éloignait à grands pas, avec quelque chose de coincé sous le bras, et cela ressemblait à des livres. Quelle mouche le piquait, celui-là ? Il ne savait pas d'où elle venait, non ? D'accord, elle sortait tout droit d'une cheminée et cela avait tout l'air d'une escapade en douce, et alors ? Elle était enfermée ici depuis des jours ! Elle avait bien le droit de prendre l'air, non ?
Vexée par cette réaction puérile, elle passa dans sa chambre et eut la désagréable surprise de se voir dans le miroir. Elle se fit peine. Son visage était certes couvert de suie, mais ses yeux étaient encore gonflés d'avoir pleuré, elle était si pâle qu'elle en était effrayante. Pourtant, ce n'était pas une raison suffisante pour que Stupidus se sauve sans dire un mot, en lui laissant juste l'impression qu'elle avait fait quelque chose de très mal. Elle savait qu'il ignorait qui elle était.
Elle finit par voir les morceaux déchirés du parchemin qu'elle avait reçu la veille, éparpillés sur le sol de sa chambre. Furieuse, elle le maudit tout haut. Puis elle s'assit sur le bord de son lit, se sentant soudain très fatiguée. Est-ce qu'il l'avait attendue ? Pourquoi ? De toute façon, elle ne lui devait rien. Et de toute façon, il n'était rien qu'un sale traître, il avait du sang sur les mains, il était quelqu'un de méprisable ! Comment avait-il osé la juger, elle, tant de fois auparavant ?
Elle se laissa tomber en arrière, et ferma les yeux. Elle ne pleura pas. Elle restait simplement seule avec la vérité.
Ses vrais parents étaient des Mangemorts.
