Cette nuit-là, alors que tout le monde dormait profondément, il se passa quelque chose de grave, quelque chose qui n'était pas arrivé depuis longtemps.

Un élève perdit la vie.

C'était un élève de deuxième année, un Gryffondor.

Il s'appelait Marcus Elwood.

Il fut retrouvé gisant sur le sol de la tour d'astronomie, qui avait été condamnée le temps de trouver un moyen de débarrasser l'école du monstre qui y rôdait – et cela semblait être devenu une errance éternelle, hélas.

Le jeune garçon, dont la chemise était déchirée, avait eu les veines des poignets tranchées et sur sa poitrine avaient été tracés des signes étranges – des graphèmes issus d'une langue morte, d'après le professeur Phines. Son corps avait été orienté de façon à ce que sa tête soit vers le nord. Dans sa bouche, de simples feuilles de verveine et une pierre – un quartz gris, une pierre on ne peut plus banale. A ses pieds, une coupe en terre cuite contenant un cœur de coq percé de clous rouillés et deux pattes de hibou croisées. Dans le creux de ses mains, une fleur encore fraîche. Il manquait au garçon une mèche de cheveux – comme à Gabriel Waters. Tout le sang de son corps avait disparu.

C'était tout ce qu'Ethan Lhiannan-Sidhe avait noté dans son journal. De par son affiliation au ministère, il devait rendre compte à ses supérieurs de chaque fait se passant dans le cadre de sa mission, mais il consignait aussi pour lui chaque acte inhérent à la créature. Il n'avait encore jamais été confronté à un tel cas. Tout un rituel avait été mis en place, pour ce gosse. Rien à voir avec les attaques précédentes – hormis la mèche de cheveux. En son for intérieur, Ethan était furieux de ne pouvoir rien faire, de se planter à chaque fois, d'être incapable d'arrêter Eswann. Il avait trop d'états d'âme.

Fatalement, Snape était bien obligé d'être d'accord avec lui – que ce soit le fait de reconnaître l'étrangeté de la mort d'Elwood, ou de penser que son collègue était un incapable.

Quant à Hagrid, cela dépassait de toute façon largement ses compétences.

L'annonce de la mort de Marcus Elwood fut faite, présentée comme une nouvelle attaque du vampire. En revanche, aucun détail sur la mise en scène ne fut révélé. Inutile d'alarmer la population de l'école et les parents plus que nécessaire. De toute façon, compte tenu des circonstances, McGonagall pouvait très bien envisager de fermer l'école, c'était la dernière semaine du mois de juin, après tout. Les élèves avaient tous passé leurs examens ou leurs essais.

Pour Ethan, c'était clair : il fallait faire vite, quel que soit le contexte. Cela prenait des proportions incroyables, il n'avait jamais été chargé d'une telle affaire, pas depuis celle qui lui avait fait choisir sa voie. Il avait trop laissé passer le temps, il avait l'impression de n'être que le jouet d'Eswann, qui les menait tous par le bout du nez. C'était pourtant si facile d'aller la trouver et de lui planter son épée en plein cœur. Mais non, il ne le pouvait pas. Elle jouait et lui courait toujours.

Pour Snape, c'était une aubaine : la garce n'avait pas que sa créature. Elle avait aussi ce pouvoir, ce savoir, et elle s'en servait horriblement bien, elle venait d'en faire preuve. Toutes les recherches qu'il avait faites étaient maintenant caduques, elles ne lui auraient servi à rien, mais elle avait commis l'erreur d'utiliser de nouveau la magie noire. Cette part d'elle, il pouvait la combattre. Il était enfin dans son élément, il avait la liberté d'action, il savait où aller, il connaissait le terrain. A la différence de Lhiannan, il n'aurait aucun scrupule à tuer cette pourriture, cela lui était complètement égal, il n'éprouvait aucun remords à la pensée de lui ôter la vie, qu'importe la façon de procéder.

Pour McGonagall, ce fut une nouvelle crise de nerfs. Elle souhaita juste que ce soit la dernière parce que cela finirait mal, il faudrait vraiment fermer l'école, et Dumbledore ne s'en remettrait jamais, il ne sortirait jamais de sa dépression si les choses ne s'arrangeaient pas. Elle était bien trop dépassée, elle ne savait plus comment gérer les choses. Il fallait savoir raison garder, mais comment ? Ce mort… Cette façon horrible de prendre la vie… Quel monstre vivait dans ces murs ? Elle décida d'envoyer un courrier au ministre de la magie lui-même. Il saurait quoi faire.

Loin de tout cela, Alice était bien loin de se douter de ce qui se passait. Depuis la dernière fois, elle n'avait pas cherché à retourner au manoir des Malfoy. Ce n'était pourtant pas l'envie qui lui manquait, mais… Elle avait peur. Même si elle trouvait que le jeune Malfoy avait été relativement correct avec elle, malgré ses révélations odieuses, elle avait peur. Quelque chose clochait. Elle avait un peu pitié de lui, sans doute parce que sa mère semblait bien malade, mais elle restait méfiante. Il avait été bien prompt à lui révéler ces choses sur elle. Trop prompt. Il ne la connaissait pas. Il ne l'avait vue qu'une fois. Alors, pourquoi lui avait-il dit la vérité comme cela ? Dans quel but ?

Elle avait beau y penser, tournant tout cela dans sa tête dans tous les sens, elle ne comprenait pas. Et puis, elle ne pouvait s'empêcher de se remémorer Snape lui disant de ne pas s'approcher de lui. Maintenant, elle pouvait se faire une idée de la raison. C'était très simple. Snape, comme le père de Malfoy, était un Mangemort : ils avaient œuvré tous les deux sous le règne de Voldemort. Ils étaient des assassins. Et le fils Malfoy était un ancien élève de l'école, un Serpentard qui avait suivi les traces de son père au cours de sa sixième année, il portait la marque des ténèbres mais s'était finalement retourné contre ses convictions. Cette décision avait changé la donne.

Pourtant, cela n'expliquait rien. Elle savait très bien que Snape ignorait qui étaient ses parents, alors pourquoi lui interdire de s'approcher de Malfoy ? Il ne pouvait pas savoir qu'il détenait ce genre de secrets. Il était peut-être très intuitif, mais de là à deviner les choses si clairement, ou n'importe quoi dans le même style… Ou alors, il était trop paranoïaque. Ou alors, c'était juste parce qu'il ne voulait pas qu'il lui arrive quelque chose de fâcheux. Cela, c'était impossible. Et puis, qu'est-ce que ça pouvait lui faire, à ce vieux fourbe ? Ce n'était pas parce que son ancien élève était le descendant d'un mage noir, que cela faisait de lui sa copie conforme. La preuve : elle-même.

Elle regarda dehors, lasse. Il faisait beau. Elle aurait tellement aimé sortir, respirer un peu l'air du bord du lac ! Non, au lieu de cela, elle restait ici. Elle était en détention, littéralement.

Hagrid n'avait rien su de son escapade cheminesque. Elle se demandait comment il aurait réagi en l'apprenant. Il aurait été triste, déçu, mais il ne le lui aurait sans doute pas fait remarquer, il n'aurait rien dit, parce qu'il était trop généreux, trop gentil. Elle se plaisait à croire qu'elle n'avait plus que lui, maintenant. Cela la réconfortait, quelque part.

A côté de cela, elle ne pouvait s'empêcher de vouloir retourner au manoir des Malfoy. Pourquoi ? Pour y lire encore les choses affreuses sur son ascendance ? Et si elle y allait, une dernière fois, juste pour assouvir sa curiosité tenace ? Il était tard, la nuit tombait, Hagrid ne tarderait pas à rentrer. Mais…

Elle choisit de ne pas prendre la poudre de cheminette. Elle allait briser son confinement.

Elle enfila un pull et sortit, dans le crépuscule, courant vers l'école. Une fois dans le château, elle ne réfléchit pas deux secondes. Elle fila vers le bureau du maître des potions, qui ne manquerait pas de la renvoyer séance tenante, ne serait-ce que parce qu'elle avait osé se rendre en territoire inconnu et ennemi, dans son dos – comme s'il avait quelque chose à redire là-dessus, ce menteur.

Elle tambourina à la porte et entra sans attendre de réponse. Il n'y avait personne. Juste le craquement du feu dans l'âtre. Même les alambics étaient muets.

Tant pis. Comme elle avait subitement décidé de venir lui parler, elle l'attendrait.

Elle l'attendrait là, assise à son bureau sur lequel elle s'endormit gentiment, la tête posée sur ses avant-bras repliés, fatiguée par une nouvelle nuit passée à très mal dormir. Elle l'attendrait jusqu'à ce qu'il revienne et partage sa façon de penser sur le fait de la trouver là, à moitié affalée sur ses précieux parchemins.

Comme la porte s'ouvrait, Alice s'éveilla en sursaut, se demandant où elle se trouvait.

Le professeur Snape resta interdit devant elle, la main encore posée sur la poignée de la porte, reprenant bien vite son air habituel.

« Je peux savoir ce que vous faites là ? »

C'était sur ce ton qu'il s'adressait à elle. C'était toujours de cette façon, qu'il lui parlait. Il n'y avait aucun risque que cet homme sache s'exprimer autrement. Mordant. Indifférent. En fait, trop intouchable.

« Je suis venue pour vous parler de quelque chose, » répondit Alice sans se lever, tout en remettant un peu d'ordre dans ses cheveux.

Elle le vit tourner la clef dans la serrure. Formidable. Si par hasard il se mettait à péter les plombs, elle ne pourrait même pas s'enfuir facilement. La fenêtre ? Même pas en rêve, elle était placée trop en hauteur. Mais pourquoi pensait-elle à cela ? Elle n'avait rien à craindre de lui, pour autant qu'elle sache.

De plus, il ne l'avait pas renvoyée. Elle ignorait si c'était une bonne chose, mais il ne l'avait pas renvoyée.

« Ôtez-vous de là. »

Elle obéit et alla se planter un peu plus loin, près de la cheminée. Elle tenait à mettre de la distance entre elle et lui. Pourquoi était-elle venue, déjà ?

« - Et puis-je savoir, donc, de quoi il retourne ? reprit aimablement Snape, en s'emparant d'un rouleau de parchemin. J'espère que cela en vaut la peine, car vous n'avez absolument pas le droit d'être ici.

- C'était ouvert. »

Il la regarda avec mépris puis se replongea dans son parchemin, laissant la plume courir sous la rafale d'informations qu'il avait à écrire.

« - J'ai appris des tas de trucs intéressants, chez votre ami Malfoy, l'autre jour, commença Alice, en se faisant plus sûre d'elle qu'elle ne l'était.

- Oh, sûrement… fit-il distraitement.

- Sur vous, par exemple. Sur moi aussi, puisqu'en fait, je viens du même monde.

- Ah, vraiment ?

- Je sais que vous étiez un Mangemort.

- Oui, bien entendu.

- Vous pourriez au moins m'écouter, puisque mes parents en étaient aussi.

- Oui, je s… »

La plume s'en retrouva stoppée net. Il la laissa en suspens un court instant puis la reposa dans son encrier avec précision, comme pour se donner du temps afin d'assimiler l'information. Il toussota et leva la tête vers Alice, qui prétendait que…

Quoi ? Elle avait perdu la tête. Il avait beau la regarder, il ne comprenait pas du tout pour quelle raison elle affirmait une telle chose. Depuis quand pensait-elle lui servir ce mensonge, cette énormité ? Était-elle aussi stupide, pour croire qu'en employant ce terme, il allait l'accueillir à bras ouverts alors qu'elle avait eu l'audace de faire le mur ? Non mais vraiment.

Toutefois, le moment qui suivit fut très lourd de silence, c'était extrêmement gênant.

Alice lui avait tourné le dos et ne cessait de fixer le feu, gardant les bras croisés contre elle. Ce n'était plus une si bonne idée d'être venue ici, pour raconter ce qu'elle avait appris à un homme dont elle ne savait rien, sinon qu'il valait mieux éviter son courroux - après tout, il avait déjà dû tuer des gens, n'est-ce pas ?

Elle entendit la chaise racler le sol, comme son propriétaire se levait. Elle l'entendit faire quelques pas, ouvrir une fenêtre et revenir vers la cheminée, juste derrière elle, ou à quelques pas. Elle l'entendit craquer une allumette et sentit l'odeur si particulière de son tabac envahir la pièce comme un fantôme évanescent.

Elle ferma les yeux un instant comme pour savourer le silence, pour savourer cette fragrance et se soumettre à cette impression qu'elle avait, à chaque fois qu'il fumait son tabac, cette impression de se rappeler. Se rappeler ? C'était tellement vague, imprécis, qu'elle en était à deux doigts de s'énerver. Elle devait vraiment être trop fatiguée.

Il prit son temps pour fumer, il prit tout le temps qu'il voulait pour garder son calme, car il avait envie de lui jeter au visage que son escapade était une belle idiotie et qu'elle l'avait, encore une fois, franchement déçu.

« Qu'est-ce que c'est que cette histoire, encore ? »

Voilà, il avait tendu la perche. Maintenant, soit elle lui répondait, soit elle passait pour une folle qui n'avait rien trouvé de mieux comme excuse pour venir ici.

Elle ne se retourna pas, elle ne le regarderait pas, sinon elle ne pourrait jamais raconter ce qu'elle avait lu. Elle ne se sentait plus capable de le regarder en face.

« Chez Malfoy, j'ai lu les Chroniques des Sorciers, commença-t-elle lentement. Vous connaissez ? »

Derrière elle, il haussa les épaules en faisant une moue dubitative.

« Non, » fit-il en vidant le fourneau de son calumet dans la cheminée, prenant grand soin de ne pas approcher Alice de trop près.

Alors qu'il reculait, elle eut comme une envie de rire absolument inadaptée à la situation. Elle pouffa dans sa main et tenta de se forcer à garder son sérieux. En fait, c'était à cause de cette odeur d'herbes, qui émanait apparemment des cheveux de son hôte. Elle toussa pour se donner une contenance et reprit son récit, non sans imaginer le vieux Stupidus râleur avachi dans une baignoire genre dix-huitième siècle, de ces modèles avec des pattes de lion, savourant un bain moussant bien chaud, un bouquin de magie noire à la main, ou bien chantant à tue-tête en se shampouinant la tête allègrement, ce qui lui valut une nouvelle crise de rire étouffé.

« En effet, vos révélations ont l'air vraiment intéressantes, tellement sérieuses et capitales… » fit l'autre, qui était allé se rasseoir à son bureau.

Cette fois, elle consentit à se tourner vers lui. Elle s'assit sur le bord de la cheminée et reprit la parole, après avoir inspiré un grand bol d'air rassurant, les mains coincées entre ses genoux.

« Excusez-moi, mais… Heu…Enfin, j'imaginais un truc assez marrant, vous savez, enfin, non, vous ne pouvez pas savoir. Bref. »

Elle se tut, se demandant si elle pouvait encore faire machine arrière ou s'il était déjà trop tard. Elle souffla et se jeta à l'eau.

« Les Chroniques des Sorciers, c'est tout un tas de vieux bouquins, dans lesquels nous sommes tous répertoriés, reprit-elle. J'y suis, vous aussi, mes parents aussi… En m'invitant chez lui, Malfoy avait clairement l'intention de me les faire lire. »

Elle se mit alors à maudire le jeune sorcier. Il avait tout calculé à l'avance. Peut-être même qu'il savait qu'elle viendrait en parler à son prof de potions. Il devait savoir que ce qui les liait était plus que cela. Plus que quoi au juste ? Leur condition ? Elle ne voyait pas l'intérêt de lui révéler cela maintenant, à la fin de l'année scolaire, alors qu'elle avait été renvoyée, alors que des gens avaient été tués par une créature soit-disant à cause d'elle, alors que rien ni personne ne semblait pouvoir juguler la faim sanglante de ce monstre. Et en plus, il avait eu l'audace de l'embrasser et elle avait trouvé ça complètement absurde.

Comme Snape la regardait avec l'air de dire « bon, elle vient cette suite ? », elle reprit le cours de son récit, le regard désormais rivé au sol, fixant cette fissure, là, dans cette vieille dalle froide. Malfoy l'avait embrassée et elle avait l'impression que c'était écrit sur son front. Elle s'était sentie rougir à ce souvenir.

« J'y ai lu que vous étiez un ancien Mangemort, mais ça, à la limite, c'est moi qui n'ai jamais voulu y prêter attention, donc ce n'est pas une révélation. A vrai dire, ça explique un tas de choses… dit-elle en ignorant largement le rictus à fossettes qu'il lui adressa, accompagné du sempiternel froncement de sourcils. Mais j'y ai aussi lu que je descendais de gens comme vous… Je ne suis pas née de parents moldus, non, mais bel et bien de sorciers, et surtout, de Mangemorts. »

Snape sourcilla. Avec quel mépris elle disait ce mot ! Mais elle devait divaguer, c'était impossible. Ou alors, Malfoy l'avait menée en bateau, cette naïve… De qui pouvait-elle être la fille ? Le seul qui était encore en liberté, c'était Engel Sheller et pour peu qu'il sache, il n'avait que deux enfants : cette espèce de folle blonde aux pulsions quasi-meurtrières – d'ailleurs, pourquoi le Choixpeau magique l'avait-il envoyée chez Serdaigle ? – et un fils plus jeune. Elle ne pouvait être le rejeton caché de personne, c'était impossible. A moins que... Bellatrix et Rodolphus Lestrange ? Non. Mille fois non. Ils n'avaient eu aucune descendance et leur lignée était éteinte. Rabastan, le frère de Rodolphus ? Non... Regulus Black, le frère de Sirius ? Impossible, il était mort des années avant la naissance de la gamine. Les Carrow ? Non... Barty Crouch Jr ? Non... Quoique... Ah, quelle perte de temps ! Il y avait trop de Mangemorts et il n'avait pas connaissance de leurs coucheries, au diable ces spéculations.

Cependant, il restait une hypothèse.

« Quel nom avaient-ils ? » demanda-t-il quand même, parce qu'il était mal à l'aise, depuis quelques instants.

Elle soupira de façon éloquente.

« Drake ou un truc comme ça… » lâcha-t-elle, en faisant des ronds du bout des doigts sur le sol, près de ses pieds.

Drake.

Ou un truc comme ça.

Ah, tiens. Comme la vie pouvait être surprenante.

Drake… Lucy et William Drake.

Incroyable comme il se souvenait parfaitement bien d'eux. Comme si c'était hier. Comme si cela faisait à peine cinq ou dix minutes qu'il les avait vus pour la dernière fois. Maintenant qu'il y pensait, maintenant qu'il savait, effectivement, la gamine ressemblait fort à son père. Ils avaient tous les trois les cheveux noir corbeau, le teint assez pâle, mais les yeux… Ni lui, ni elle n'avait pu donner de tels yeux à leur fille. Alice avait un regard étonnant, inhabituel, de cette couleur ambre si remarquable. Il la dévisageait comme si c'était la première fois qu'il la voyait. Elle ressemblait un peu à sa mère au même âge, aussi, elle avait un visage assez banal mais son regard ne passait pas inaperçu. Alors, pourquoi ne se souvenait-il pas d'elle ? Il aurait dû, pourtant.

Elle ne parlait plus, et le regard qu'il évoquait était caché par les longues mèches de ses cheveux noirs qui glissaient de ses épaules, jusqu'au sol.

Il la fixait sans rien dire. Il laissait les souvenirs affluer. Certaines choses commençaient à prendre tout leur sens. Elle devait être la seule sur laquelle il pouvait brailler sans qu'elle détourne les yeux. Elle ne l'avait jamais craint. Elle était comme sa mère. Dure et fragile à la fois.

« Vous les connaissiez. »

Ce n'était pas une question, mais bel et bien une affirmation. Le silence qui avait suivi l'aveu du nom était suffisamment évocateur.

« Oui, » répondit-il malgré tout.

Il les connaissait même très bien, pour avoir fréquenté la même classe qu'eux pendant sept ans. C'étaient des sang-pur, évidemment. Ils avaient été répartis en tant que Serpentard par le Choixpeau magique, ils étaient naturellement devenus de bons petits serviteurs de Voldemort, sans trop se forcer, peut-être les plus fidèles, juste après Bellatrix Lestrange. Personne n'avait jamais pu surpasser cette sorcière, elle était la meilleure en tous points, dans son genre. Elle était unique.

« Alors, c'est comme ça que tout s'explique ? demanda alors Alice sur un drôle de ton. Pourquoi j'aime la magie noire, pourquoi ça me plaît autant, pourquoi je sens la prof quand elle l'utilise ? C'est ça le truc ? Et c'est pour ça aussi qu'elle veut me bouffer ? »

Il fit un geste d'impuissance. Il n'en savait strictement rien.

« - C'est juste que quelque chose chez vous attire cette bête, dit-il simplement.

- Ouais, bien sûr… Et puis, je suppose que vous savez comment ils sont morts, pas vrai ? »

Elle sautait d'un sujet à l'autre, un peu perdue.

Avant de répondre, il remplit de nouveau le fourneau de sa pipe – la deuxième depuis qu'il était rentré de la salle à manger. Il s'y appliqua comme si ce seul geste pouvait répondre à sa place, et aussi parce qu'il n'avait pas envie d'en parler, parce que ce souvenir était encore trop frais malgré les années, peut-être parce qu'il avait plus ou moins refusé son aide à ses anciens camarades de classe, un jour. Puis il l'alluma et tira une longue bouffée qu'il laissa s'échapper lentement, en regardant le plafond – tiens, ce vieux lustre poussiéreux…

« Oui, je le sais. Je n'y étais pas, mais… »

S'il le lui disait, est-ce qu'elle n'allait pas se mettre à pleurer ? Il pensait être le seul devant lequel elle s'était permise cela. Elle n'avait jamais été qu'elle-même tout ce temps, lui ou pas lui. Comment expliquer la mort de ses parents à cette gamine instable ? Ce n'était pas qu'il voulait lui éviter de souffrir, parce que franchement, c'était bien le cadet de ses soucis, mais ne serait-ce qu'à cause de sa propre expérience de mage noir, il voulait essayer de ne pas être trop cru.

« Ils ont été décapités et leurs corps brûlés puis jetés dans une crevasse consacrée, les têtes ont été… »

Alice le regardait d'un air tellement horrifié qu'il se tut aussitôt. Elle avait relevé la tête vers lui, et ses yeux lançaient de tels éclairs de haine qu'il en sourit, à travers un nuage de fumée.

« Quoi ? C'est vous qui avez voulu savoir, non ? »

Sans un mot, elle se leva et se dirigea vers lui. Sans chercher à comprendre, elle se planta devant lui et voulut lui arracher sa fichue pipe. Tout ce qu'elle voulait, c'était qu'il perde son arrogance, au moins une fois, surtout parce qu'il prenait ce ton léger pour lui raconter la mort de ses parents, en des termes ignobles. Et en plus, il semblait trouver cela si naturel, affichant fièrement cette habituelle froideur, avec laquelle il relatait les faits comme s'il lui expliquait comment réussir la potion la plus simple.

Il ne la laissa pas faire. Elle avait déjà levé la main sur lui une fois, et ce serait la seule. Il la retint, coinçant sa main dans la sienne, et se leva sans même poser sa pipe qui fumait encore, la tenant de l'autre main.

« C'est vous qui avez voulu savoir, » répéta-t-il sans se laisser impressionner par le regard haineux d'Alice.

Elle voulut se dégager d'un coup, mais il ne céda pas.

« Vous pensiez venir ici et m'assommer de questions ? Et bien, oui, je connaissais vos parents. Oui, ils sont morts de cette façon et on les a jetés comme s'ils étaient de vulgaires déchets, énuméra-t-il avec froideur. Oui, j'aurais pu être avec eux à ce moment-là, comme tant d'entre nous. Oui, il y a des souvenirs qui émanent de vous, impertinente petite idiote. »

Il lui broyait presque la main, il entrait insidieusement dans son esprit, mais il ne faisait que commencer. Elle voulait savoir ? Elle saurait.

« Maintenant, je comprends mieux pourquoi je vous avais toujours dans les pattes. Vous aussi, n'est-ce pas ? Cela vous répugne, mais vous venez du même monde que moi et du sang noir coule dans vos veines. Si Voldemort vivait encore, vous vous seriez sans doute jetée à ses pieds… Mais il y a ombre et lumière, là-dedans, oui ? Il y a quelque chose qui vous retient… »

Là encore, elle ne baissa pas les yeux. C'était comme si rien ne pourrait la faire plier, alors qu'il l'avait si souvent vue brisée… Rien n'expliquait cette dureté vis-à-vis de lui. Elle était d'une agaçante fragilité, mais semblait à l'instant aussi solide que la pierre. Elle avait été à deux doigts de se laisser mourir, mais elle s'était relevée, et dans ses yeux… Qu'était-ce ?

Il se pencha sur elle, cherchant des réponses derrière l'ambre de son regard.

« C'est cela que veut la garce… Mais si elle le veut, pourquoi ne l'a-t-elle pas pris avant ? Je ne me souviens pas de vous, je le devrais pourtant, mais… Pourquoi vous veut-elle tant ? »

Elle n'avait toujours pas baissé les yeux. Elle n'avait pas peur de lui, elle n'avait jamais eu peur, même maintenant. Elle ne croyait pas au hasard, ni au destin, mais quelque chose l'avait poussée à toujours se trouver sur sa route. Il l'avait dit lui-même.

Il lui tenait toujours la main à lui faire mal, mais elle ne cherchait plus à s'en défaire, elle était vaincue, elle s'abandonnait.

« Pourquoi on les a tués ? »

Si on les avait ainsi achevés, ce devait être parce qu'ils avaient fait quelque chose de très grave. Qu'avaient-ils pu faire de pire que le seigneur des ténèbres, qui avait été défait par Harry Potter, lors de la bataille de Poudlard ? Elle était trop petite lorsque c'était arrivé, mais elle savait qui était le Survivant car il était devenu une légende, on avait écrit des livres sur lui, sur sa quête, sur sa victoire, sur ses amis, elle les avait tous lus, elle les avait adorés, elle avait pleuré.

Elle ne se rappelait de rien avant ses cinq ans, certainement parce qu'on l'avait amenée à ses parents moldus à ce moment-là, peut-être avait-on altéré sa mémoire avant de le faire. Pourquoi lui avoir fait oublier ses propres parents ? Dans quel but ? N'aurait-elle pas pu vivre normalement, alors que ses parents étaient des Mangemorts ? Draco Malfoy n'avait pas si mal tourné, après tout, n'est-ce pas ?

« - Ils ont essayé de ramener Voldemort, dit Snape en serrant encore l'étau de sa main, soumis à la tension qui se dégageait d'eux. Ils n'ont jamais compris qu'il avait été définitivement détruit et que rien ne pouvait le faire revenir, alors ils ont exhumé des magies interdites du passé. Ils les ont utilisées sur des moldus, des sorciers, indifféremment, ils ont fait des sacrifices rituels, vous saisissez ? Pour eux, Azkaban n'aurait jamais suffi. Alors, il y a eu une expédition punitive. Ne me demandez pas qui en a fait partie, car personne ne le sait. Ils les ont retrouvés au fin fond de l'Écosse. Ensuite…

- C'est bon, j'ai compris, la décapitation, les ordures et tout le tremblement… »

Cette fois, elle essaya de se dégager. Pourquoi ne voulait-il pas la lâcher ? Il lui faisait mal, physiquement, mentalement.

« Vous ne me demandez pas pourquoi je n'ai pas fini comme eux ? »

Il y avait comme une lueur de défi dans le regard froid du maître des potions. Une flamme glacée, comme si Alice avait ravivé en lui des souvenirs lointains et qu'il prenait plaisir à les lui servir sans retenue.

Si seulement elle comprenait qu'elle était la seule à qui il en avait jamais parlé… Si seulement elle savait qu'il n'y avait qu'à elle qu'il pouvait en parler.

« Oui, pourquoi ? »

Il sourit, mais finalement ce sourire était pareil aux autres. Cruel et vide.

Elle pensa à nouveau à la baignoire façon dix-huitième, mais cette fois, cela n'eut aucun effet hilarant. Elle n'avait pas peur, non, elle laissait sa curiosité maladive l'emporter sur le reste. Elle trouvait cela morbide, mais elle ne pouvait plus s'en détacher, l'appétit de sa curiosité avait trouvé de quoi se repaitre. Elle plongeait son regard dans le sien, elle abandonnait sa main dans la sienne, elle se soumettait elle aussi à la tension qui régnait.

« Moi, j'étais ici, répondit Snape. J'avais eu la chance de croiser la route de Dumbledore bien longtemps avant… Eux, non, c'était de toute façon trop tard et ils ne l'auraient jamais suivi, William était trop amoureux de son propre pouvoir. Ce doit être à ce moment que quelqu'un vous a confié à ces moldus… Lorsque les Drake sont morts, je travaillais ici depuis des années, je les avais perdus de vue, ou abandonnés, comme vous voulez. Je n'ai aucun souvenir de vous, et pourtant, j'étais proche de vos parents. »

Ces fous de sorciers noirs qui étaient ses parents avaient mis l'Angleterre à feu et à sang pendant si longtemps, en toute impunité ? Snape, pendant ce temps, se cachait bien au chaud derrière les murs de Poudlard. En fait, depuis combien de temps s'y planquait-il ? Là n'était pas la question, du moins pour le moment.

Alice prit alors une grande inspiration.

« Et c'est juste Dumbledore qui vous a fait changer d'avis ? » demanda-t-elle doucement.

L'étreinte de la main de Snape se desserra alors, il la lâcha comme si elle l'avait brûlé et fit un pas en arrière, foudroyant du regard l'impudente qui avait l'audace de demander, tout en frottant subrepticement sa main sur sa veste, comme s'il se sentait sali. Cela ne la regardait pas. Ce n'étaient pas ses affaires, n'est-ce pas ? Cette partie-là de l'histoire, c'était son secret.

Comme elle restait plantée là à le regarder d'un air étonné, il se détourna d'elle le temps de se préparer un nouveau calumet - décidément, c'était de pire en pire, cette addiction.

« Voldemort m'a pris quelqu'un. »

Alice réprima un cri de surprise. Quoi ? Qu'avait-il dit ? Elle aurait voulu pousser plus avant sa curiosité, mais elle se retint, persuadée qu'elle allait violer un jardin secret jalousement protégé, et elle estimait ne pas en avoir le droit. Au lieu de cela, elle s'éloigna de lui et retourna s'asseoir sur le rebord de la cheminée. Ce fut à cet instant et seulement à cet instant qu'elle laissa les informations s'emparer de son esprit. Elle enlaça ses genoux dans ses bras et y posa le menton. Elle ne savait plus quoi dire. Elle qui l'avait toujours considéré comme un vieux morceau de bois insensible, incapable de penser à autre chose qu'à lui et prenant plaisir à persécuter les autres, découvrait qu'en fait ce n'était pas tout à fait le cas. C'était donc bien cela, sa façon de se protéger. Il restait seul. Il se cachait dans l'obscurité.

Le craquement du feu dénotait dans le silence.

Alice leva brusquement la tête, consciente que le sorcier l'observait. Il la fixait avec une telle expression de surprise peinte sur le visage qu'elle en rougit. Elle posa la paume de ses mains glacées sur ses joues, comme pour atténuer le rougissement plus vite, ou pour le cacher.

« Cela seul vous a ôté à son pouvoir, » murmura-t-elle avec gêne, parce qu'elle ne savait pas pourquoi elle réagissait de cette façon exagérée.

La flamme étrange dans le regard de Snape avait disparu. Elle avait cédé la place au regard habituel, froid, noir, insondable.

« - Vous paraissez étonnée, fit-il sèchement, visiblement peu enchanté de constater qu'elle continuait à parler de cela.

- Si ça vous dérange, n'en parlez pas, répondit Alice aussi sèchement.

- Alors, partez. »

Très bien.

Sans un mot, elle se leva. Elle avait l'habitude de ces fins de conversation brutales. Il y avait toujours quelque chose qui restait en suspens. Rien n'était jamais totalement révélé. Elle apprendrait peut-être qui Voldemort avait pris à cet homme sans cœur. Plus tard, ou jamais. Elle n'avait pas oublié que si Bathory restait en vie, elle-même aurait peu de chances de garder la sienne.

En se dirigeant vers la porte, elle jeta un dernier regard à son professeur de potions. Elle n'avait pas envie de partir. Elle tourna la clé dans la serrure mais ne quitta pas les lieux. Elle mourait d'envie d'en savoir plus. Elle s'adossa au vantail de bois, appuyée sur ses mains qu'elle avait croisées dans son dos. Elle devait être folle, pour vouloir rester ici encore un peu.

« Il me semble vous avoir dit de partir. »

Elle hocha la tête. Il fallait qu'elle trouve un prétexte.

« Vous vous y connaissez un peu en créatures bizarres ? »

Il soupira, excédé. Elle ne le laisserait donc jamais en paix ? S'il s'y connaissait en créatures bizarres... Si elle voulait, il pourrait lui faire un exposé complet sur certaines races de vampires, celles qui se rapprochaient le plus de ce que semblait être la créature de la garce, vu le temps qu'il avait passé à les étudier pour des clopinettes.

« Venez-en au fait, je vous prie. »

Alors, Alice se rapprocha du bureau, juste histoire de s'asseoir sur une des chaises, là.

« - L'autre soir, j'ai vu une tête sans corps, par la fenêtre, chez Hagrid. Vous savez que je rêve de monstres toutes les nuits ?

- C'est possible, et alors ?

- En fait, Hagrid ne sait pas ce que c'était.

- Vous l'avez rêvée, votre tête.

- Non, pas du tout. Elle m'observait par la fenêtre, et j'étais bien réveillée. »

Deuxième soupir excédé. Il n'en avait rien à faire, des visions de la gamine. Pourtant, elle lui décrivit l'apparition avec une telle précision qu'il ne pouvait plus que la croire. Cette tête-là, pour peu qu'elle fut aussi affreuse qu'elle le disait, avait dû lui faire très peur. Cela ne ressemblait en rien à ce qu'il avait vu dans ses bouquins. Cela ne devait pas être une manifestation de la créature buveuse de sang. Mais dans ce cas, qu'était-ce ? D'où pouvait sortir une tête avec des tentacules qui tourbillonnaient dans les yeux ? Quel esprit tordu pouvait avoir invoqué quelque chose d'aussi inconcevable ?

Hagrid ne l'avait pas vue et il n'en avait même pas parlé, ni à Ethan, ni à lui. De toute façon, ce qu'il faisait ne les aidait pas du tout. Il voulait bien faire, mais cela ne servait à rien. Il ne le faisait que pour rassurer McGonagall.

« - Qu'attendez-vous de moi ? demanda Snape avec lassitude.

- Je ne sais pas… Je ne sais pas non plus pourquoi je vous ai dit ça. Vous me parlez de ces Mangemorts qui sont mes parents d'un air de vous en ficher complètement. Je vous parle de cette tête et sur le même ton, vous me dites que je l'ai rêvée. Est-ce qu'il vous arrive parfois de ressentir autre chose que du mépris pour les autres ? »

Mais qu'est-ce qu'elle lui chantait là ? Elle n'allait jamais s'en aller. Elle allait le gaver de paroles insipides et inutiles. Il ne comprenait même pas que ce qu'elle voulait, c'était simplement rester ici parce qu'il n'y avait qu'en sa présence qu'elle se sentait rassurée. C'était aussi bête que cela. A cet instant, il pensait juste que cette gamine n'avait vraiment pas de chance. Elle avait perdu ses parents adoptifs, pour apprendre par la suite que ses véritables parents étaient des assassins sanguinaires, des fanatiques morts dans des circonstances épouvantables, et qu'ils n'avaient même pas de sépulture décente parce qu'ils ne méritaient pas de reposer en paix. Finalement, elle perdait vraiment tous ceux auxquels elle tenait et ses souvenirs étaient erronés, son passé n'était qu'une grosse mascarade.

Et Marcus Elwood ? Elle ne devait même pas savoir cela. Fallait-il le lui dire ? Elle finirait par l'apprendre autrement, alors quitte à finir de lui gâcher la journée...

« Il y a une chose que vous devez savoir, » dit-il sans préambule, sans même suivre le fil de la conversation initiale.

Alice se pencha en avant, les mains coincées entre ses genoux, comme pour recevoir la confidence par-dessus le bureau.

« Marcus Elwood a été tué la nuit dernière. »

Autant aller se jeter dans le lac un premier janvier, en pleine tempête de neige.

Ce fut plus ou moins ce que ressentit Alice. Son sang s'était glacé, d'un coup. Son cœur s'était tordu dans sa poitrine, tout comme ses entrailles. Elle s'était appuyée lourdement au dossier de la chaise, essayant d'accuser le coup. Elle regardait fixement la plume dans l'encrier, posée près d'un parchemin à moitié déroulé, sans vraiment la voir. Elle ouvrit la bouche, mais rien ne vint.

Puis…

« - Comment ça ? demanda-t-elle d'une voix blanche.

- Et bien, la créature...

- Comme Gabriel ? Elle l'a vidé de son sang ? Elle l'a mordu, c'est ça ? »

Qu'est-ce qu'il pouvait bien y faire, maintenant ? Lui dire comment la folle avait procédé sur cette nouvelle victime, sans que personne ne s'en aperçoive ? Non, il fallait mentir… La fourberie, c'était une de ses spécialités, non ?

« Il y a eu une sorte de rituel. »

Il ne pouvait rien faire de plus. Il en avait déjà trop dit.

Alice déplaça son regard sur lui.

« Je dois faire quoi, pour qu'elle arrête ? »

Cela non plus, il ne le savait pas. Pour une fois, il ne connaissait pas de réponse à sa question.

Elle s'était levée. Vu sa pâleur, il se demandait si elle n'allait pas s'écrouler, ou être malade.

« Est-ce que je dois aller la voir ? dit-elle doucement, en faisant quelques pas vers la porte. Est-ce qu'il faut que je lui dise de me tuer ? Elle veut quoi ? Mon cœur ? Mes yeux ? Quoi ? »

Elle s'était arrêtée à mi-chemin entre la porte et le bureau.

« Pour qu'elle arrête, il faut que je meure, c'est cela ? C'est cela, c'est sûr. »

L'avait-il bien entendue ?

Il s'était levé sans bruit et avait entrepris une approche tout aussi silencieuse. Il n'aurait jamais dû lui dire que le Gryffondor était mort. Cela faisait peut-être beaucoup dans la même soirée.

Avant qu'il ait pu la rattraper, elle s'était jetée sur la porte pour l'ouvrir à la volée et s'était précipitée dans le couloir en direction de la tour d'astronomie.

C'était certain, elle allait commettre l'irréparable. Il ne pouvait certes se vanter de la connaître parfaitement, mais il savait comment elle était, impulsive, irréfléchie, trop passionnée. Si elle se mettait en tête de se jeter dans les bras de la mort, elle le ferait. Il se lança à sa poursuite, comme s'il n'avait que cela à faire, de la suivre en courant – et elle courait vite – pour tenter de la raisonner.

Là-haut, c'était l'endroit où ils avaient découvert la mise en scène macabre, sous la représentation du système solaire mobile.

Alice sentait encore les maléfices qui flottaient dans l'air. Elle se sentait mal, elle avait le cœur au bord des lèvres.

Le vent frais s'engouffrait dans la tour par les grandes ogives des murs. Le vent, qui s'enroulait maintenant autour d'elle, qui caressait son visage comme mille petites mains apaisantes. Devant elle, la nuit. Devant elle, le vide. Si elle se laissait tomber, qui la pleurerait ? Si elle se laissait tomber, le démon qui courait dans les murs ne tuerait plus. Il n'y aurait plus d'enjeu. Plus de sang à dévorer. La lignée maudite de sa famille de cinglés serait enfin éteinte.

Elle se tenait à peine appuyée au pilier. Elle s'était penchée, la main posée sur le mur. Elle ne pleurait pas ; à quoi bon ? Qui ses larmes pourraient-elles émouvoir ? La lune ? Les étoiles ? Les grenouilles qu'on entendait chanter au loin ? Les chouettes qui hululaient dans la forêt ? Le calmar qui faisait la planche à la surface du lac ?

Elle se pencha encore, n'effleurant plus le mur que du bout des doigts, pour regarder en bas. C'était haut. Ça ferait mal. Ce ne serait pas joli à voir. Elle grimaça.

« C'est ça, allez-y. Suicidez-vous. »

Elle ne se retourna pas. Inutile.

La voix derrière elle était essoufflée. Oh, Stupidus avait couru. Ça aurait pu être drôle, dans d'autres circonstances.

Ses oreilles bourdonnaient. Trop de mauvaises ondes ici. Elle avait dû hériter de ses vrais parents cette faculté de sentir la magie noire. C'était l'explication la plus plausible à ses aptitudes. Des fanatiques… Elle ne voulait pas devenir comme eux. Si des gens mouraient, ce ne serait pas de sa main. Jamais.

Alors, elle bascula lourdement, comme un pêcheur tiré de sa barque par une créature des fonds marins. Ce fut comme si le vent l'avait happée.

Le maître des potions fut vif. Il lança un sort pour freiner sa chute et se pencha dangereusement par dessus le rebord.

Qu'on ne lui demande jamais pourquoi il s'était précipité derrière Alice pour la rattraper, parce qu'il n'aurait su quoi répondre. Des réminiscences de ses anciens sentiments pour une femme ? Des souvenirs des parents de cette fille ? Impossible. Tout cela appartenait au passé.

Elle n'était pas lourde, mais le sort s'estompait déjà et il ne la tenait que par la main. Elle commençait à glisser. Il s'imagina ces espèces de crétins de moldus qui se plaisent à entretenir leur musculature, enfermés dans de grandes pièces vitrées, il en avait déjà vu à Londres – le seul effet fut de le faire grimacer de dégoût à cette pensée. S'il se penchait plus sur la balustrade, c'était la chute assurée. Tant pis. Il laissa tomber sa baguette et essaya de saisir la gamine de sa main libre. Tant bien que mal, il finit par arriver à la tenir à deux mains, et là, c'était son pull qui se mettait à glisser. Bon sang, quel poids mort !

« Pourriez pas m'aider non ?... » grogna-t-il pour lui-même.

Il la hissa, se fit mal au dos, puis lorsqu'elle fut près du bord, il la fit basculer comme il put et l'entraîna en arrière. Dans la chute, il se fit mal aux coudes.

Il se dégagea bien vite d'elle, qui gisait maintenant sur le sol froid de la terrasse, à plat sur le dos.

« Espèce de fou… » fit-elle entre ses dents.

Elle gardait les yeux fermés mais il pouvait très bien voir les larmes poindre au coin de ses paupières. Elle se redressa sur un coude, puis s'assit sur le côté. Elle porta une main à son visage et se mit enfin à pleurer, à moitié cachée, à moitié à vif, complètement perdue.

"Vous n'auriez pas dû."

Il s'était assis assez loin, parce qu'il ne savait pas comment réagir. La seule chose qu'il pouvait faire, c'était la laisser épancher son chagrin. Il fallait que ça sorte, encore une fois, sinon, elle retomberait dans cette apathie qui finirait par la rendre vraiment folle. Il ne savait pas comment cela fonctionnait. Il méprisait la faiblesse. Or, il considérait les larmes comme une faiblesse répugnante.

Mais elle, c'était Alice.

Il consentit à s'approcher pour lui permettre de se reposer sur lui, la laissant pleurer, le visage enfoui dans ses mains. Pour lui, c'était vrai, elle n'avait jamais pleuré qu'en sa présence. Il se souvenait de cette fois où il l'avait autorisée à pleurer sur son épaule. Elle l'avait constamment cherché. Il l'avait constamment laissée le trouver. Pourquoi ? Ne cherchait-elle pas simplement un substitut de son père ? Quelle question étrange, pour lui. Comment pouvait-elle chercher cela chez lui ?

Il soupira, bien plus excédé encore, se remémorant les instants partagés un peu plus tôt, et sa proximité avec elle alors qu'elle osait lui demander qui Voldemort lui avait pris.

Rien de bon ne sortirait de cette histoire.

Pourtant, il fit une chose que jamais il n'aurait dû faire parce qu'il honnissait le simple fait d'y penser. Il posa la main sur les cheveux de la fille et y glissa les doigts, vaincu. Il soupira, sentant d'autres pierres s'effondrer du mur protégeant son âme.

S'il s'était vu, il se serait certainement jeté un sort d'oubli, ou quelque chose dans ce goût-là. Maintenant, il savait que la vie de cette fille était liée à la sienne, il comprenait pourquoi, plus qu'elle ne l'imaginait, plus qu'il ne pourrait lui avouer. Sachant cela, il décida qu'elle ne prendrait pas la voie que ses parents avaient commencé à tracer pour elle.

C'était hors de question.

Dumbledore devait le savoir depuis le début, voilà pourquoi il avait émis ces restrictions quant à l'usage de magie noire, fusse-t-il personnel et non dangereux pour les élèves. Alice ne lui avait pas rappelé que Severus Snape, élève de Serpentard, mais aussi ses parents, William Drake et Lucy Fairham, ceux qui devaient devenir plus tard un fléau du monde sorcier. Tout était devenu si clair, d'un coup… C'était tellement évident, maintenant. Voilà pourquoi il cherchait la compagnie d'Alice, comme elle cherchait la sienne : ils venaient du même monde.

D'une personne à l'autre, le sang noir restait le sang noir. Celui d'Alice devait avoir quelque chose de plus. C'était ce qu'il fallait découvrir. Mystère ou pas.