Il ne restait plus que quelques jours avant celui désigné par les runes, comme étant propice à l'avènement des desseins d'Eswann Bathory.

Cette fois, la main qui donnerait la mort ne serait plus celle de la créature.

La créature n'existait plus. Elle était devenue Eswann. Elles ne faisaient désormais plus qu'une. Le rituel accompli sur Marcus Elwood avait achevé la lente absorption du vampire par sa maîtresse. Chaque goutte de sang bue sur tous les élèves morts y avait également contribué. Elle ne craignait plus rien, ni lumière, ni arme d'argent, ni pieu en bois, ni eau bénite, rien. En tant que sorcière, elle ne craignait plus le sort de la mort. Elle était une forme inédite de créature. Elle était invincible. Elle était prête à avaler le monde entier s'il le fallait.

Bien sûr, il restait des éléments perturbateurs, en la personne du chasseur de vampires et du professeur de potions, ce damné mage noir sur le retour. Mais vu la façon plutôt amusante dont ces incapables s'étaient évertué à échouer, ce serait une véritable partie de plaisir que de leur prendre ce qu'elle voulait.

Personne ne savait comment la détruire, elle, l'avatar du mal. Qui saurait qu'il fallait lui couper la tête, après avoir mêlé son sang à de la sève de chêne centenaire, et la brûler ? Qui réciterait les formules qui annihileraient son âme pour la renvoyer en enfer ? Qui ? Ces rites-là étaient tombés dans l'oubli depuis des années. Elle seule connaissait la magie antique, elle seule avait ce savoir, elle seule connaissait ses propres faiblesses.

Elle voulait manger le cœur d'Alice, pour accéder au pouvoir le plus suprême : dominer tout, mondes moldu et sorcier confondus, pour les offrir au nouveau monde qu'elle se promettait.

Qui aurait cru que dans cette gamine résidait une magie si pure ? Le savait-elle, elle-même ? Sûrement pas. D'où sortait-elle, d'ailleurs ? Du ventre impur d'une femme moldue ? Vraiment ? Elle connaissait la magie noire, elle la pratiquait, elle avait même tenté de l'envoûter, une fois, mais elle avait échoué. Elle avait du potentiel, elle était puissante, c'était presque dommage de devoir la tuer… Elle aurait fait une parfaite servante, elle lui aurait été totalement soumise, en tout. Elle devait mourir, car la force résidait dans son cœur, son cœur palpitant qui diffusait dans ses veines un sang si brûlant, si obscur et si lumineux à la fois.

Et puis, une fois qu'elle aurait dévoré le cœur de la fille, elle irait arracher la tête de l'infidèle maître des potions, cette espèce de vieux prude qui se pensait intouchable, qui n'osait même pas reconnaître qu'il aurait pu s'adonner à bien des plaisirs avec elle. Si seulement il ne se voilait pas si stupidement la face ! Il avait commis l'affront de la repousser, alors que rien ni personne ne lui avait jamais résisté, alors qu'elle jouait si facilement de ses charmes pour faire tomber dans ses bras meurtriers les jeunes gens qui y laissaient la vie. Elle avait pensé réussir, une fois, mais son esprit était trop bien protégé, c'était à peine si elle avait réussi à égratigner ses défenses mentales. Oui, elle le tuerait aussi, ce fier et froid sorcier au cœur éteint. Elle le torturerait et elle le tuerait, doucement, puis elle l'abandonnerait aux corbeaux. S'il n'était pas à elle, et bien, il ne serait à personne.

Eswann Bathory, le sourire aux lèvres comme jamais, donnait son dernier cours de Défense contre les forces du mal de l'année, sans même s'appuyer sur le livre qu'elle avait laissé ouvert sur son bureau. Elle était en train d'expliquer à la classe de cinquième année de Poufsouffle et Serdaigle comment se défaire d'un esprit, surtout si celui-ci hantait votre maison et s'y manifestait violemment. C'était fort intéressant, et pour une fois, la prof semblait en pleine forme – ou en pleines formes, se plaisaient à penser certains garçons, comme d'habitude. Elle était souriante, avait bonne mine et ne s'était pas arrêtée une seule fois pour reprendre son souffle – elle ne subissait plus aucun effet secondaire de sa lente mutation. Elle savait très bien qu'ils la trouvaient affolante, et elle regrettait vraiment de ne point pouvoir déguster celui-ci, celui-là et aussi cette petite blonde qui semblait si délicieuse… Aujourd'hui, elle se sentait si bien !

Si ces pauvres gamins savaient comment elle s'y était prise, pour en arriver là, ils s'enfuiraient tous en courant, et même s'ils se sauvaient, elle les rattraperait sans mal et les égorgeraient, les filles en dernier, pour boire leur jeunesse à même la peau.

S'ils avaient su qu'elle pouvait tous les tuer, là, d'un coup…

Si elle avait su que quelqu'un connaissait le moyen de la détruire… Si elle avait su que sa proie et son ennemi possédaient la clef de son secret… Évidemment, elle l'ignorait, pas plus qu'eux ne savaient ce qu'elle était, pas plus qu'elle ne savait que la race dont elle descendait à présent s'éteindrait avec elle, et qu'avant elle, il y avait eu Lucy et William Drake…

Si elle avait su qu'elle avait été choisie, qu'elle n'était qu'un jouet, elle en serait devenue folle de rage. Si seulement quelqu'un lui avait fait partager ses secrets...

Dans son manoir bien trop calme, Draco Malfoy faisait les cent pas, inquiet, nerveux, à deux doigts de courir chez Engel Sheller pour lui demander d'arrêter séance tenante ses manigances, parce qu'il n'en pouvait plus de devoir mentir, il n'en pouvait plus de laisser ce malade courtiser sa mère, qui s'enfonçait dans la dépression chaque jour un peu plus.

Draco Malfoy n'était certes pas un enfant de chœur, il n'était pas quelqu'un de véritablement gentil, ni serviable, il ne faisait rien gratuitement, mais il ne supportait plus les agissements de l'ancien ami de son père. Il était hors de question qu'il touche à sa mère. Et puis, ce qu'il avait fait était intolérable. Ce débauché le mettait hors de lui.

Il y avait aussi ce vieux secret qui lui pesait trop.

Il avait fait venir ici la fille Drake pour lui apprendre qui elle était en réalité. A l'heure qu'il était, elle avait sûrement dû en parler à son protecteur, le professeur Snape, parce qu'elle était trop prévisible et qu'elle n'aurait jamais gardé cela pour elle. Elle avait dû lui dire sous quel nom elle était née. Elle devait donc désormais savoir comment ses parents avaient trouvé la mort et pour quelles raisons. Donc, elle devait savoir quel genre de personnes ses parents avaient fréquenté, dont Snape lui-même. Draco avait fait cela sciemment, sans aucun remords sur l'instant. Comme un jeu.

Il était peut-être tout puissant dans son monde du ministère, mais assis tranquillement à côté du ministère, il y avait Sheller, avec sa façon reptilienne d'embobiner les gens sans même qu'ils s'en rendent compte, si bien que ceux-ci ne peuvent plus que se plier à ses exigences. Monsieur Sheller, Engel de son prénom – mensonge, il n'avait rien d'un ange, sinon ses yeux d'un bleu céleste – avait promis à Draco que sa mère resterait avec lui, chez lui au manoir, et qu'il n'ébruiterait jamais sa dépression, ni le fait qu'elle s'était retrouvée à moitié nue un matin sur le chemin du village, à danser dans la fontaine. Il avait promis que certaines de ses pratiques magiques resteraient sous silence. Il avait aussi promis que son courroux ne retomberait pas sur lui et sa mère, s'il l'aidait à obtenir le cœur de la gamine.

Il avait cherché longtemps à savoir ce que Sheller entendait par « cœur », ignorant si c'était une image ou s'il parlait d'un vrai cœur. Puis il y avait eu cette affaire de meurtres à caractère vampirique, à l'école de Poudlard. Comme par hasard, on l'avait chargé du dossier. Il y avait découvert le nom pour le moins particulier de cette Alice Snape, qui l'avait intrigué au point d'aller fouiner dans les chroniques. Il y avait eu un mort, des envoûtements, et Albus Dumbledore avait demandé officiellement la venue d'un spécialiste. Draco avait donc trouvé tout naturel d'envoyer Ethan Lhiannan-Sidhe, un ancien camarade de classe. De toute façon, c'était son meilleur élément, le plus jeune aussi, mais surtout le seul qui avait réussi à rester en vie après l'intrigue du démon japonais - cette grossière histoire élaborée pour cacher la vérité. Après l'arrivée d'Ethan, il y avait eu deux autres morts. La créature était imprenable.

Draco ne voulait pas que par le biais de sa créature, Sheller ne fasse mettre à mort Alice. En souriant, il se demanda pourquoi il ne tuait pas sa propre fille. Elle avait de tels antécédents qu'il avait dû la faire tricher pour que le Choixpeau magique ne l'envoie pas à Serpentard. La corruption, elle aussi, elle s'y connaissait, à en croire les filles qu'elle avait mises à sa botte et sa faculté à toujours s'en sortir sans problème. S'il ressentait un tel besoin de puissance, il ne pouvait pas se débrouiller autrement ? N'y avait-il que le sang, la chair et les os, pour ramener à la vie le plus immonde de tous les démons de cette terre ? Alice ne descendait pas de Voldemort, elle n'avait rien à voir avec lui, de près comme de loin, alors pourquoi elle ?

Ni elle, ni Snape, ni lui, personne ne savait que de vampires ne pouvaient venir que des vampires. Eswann Bathory s'était faite mordre et parasiter, c'était une aubaine pour Sheller, ou un coup habilement monté, sinon il serait sans doute encore en train de chercher un réceptacle pour sa créature. Mais Alice descendait des Drake. Sheller ne pouvait ignorer qu'elle avait juste hérité des pouvoirs obscurs de ses parents, s'il maitrisait son sujet comme il le disait, il savait qu'elle n'avait aucun lien avec Voldemort. Un sang différent coulait dans ses veines, ce n'était pas une raison suffisante pour vouloir son cœur, rien ne justifiait ce prétexte. C'était absurde, complètement absurde, comme toute cette histoire, depuis le début. Oui, tout, depuis le début, n'était qu'absurdités, rien ne se tenait. Elle était inoffensive. C'était une très bonne élève qui deviendrait une très bonne sorcière, mais c'était tout. Elle était humaine.

« Accio absinthe ! »

Draco n'avait pas envie de se déplacer jusqu'au coffre à spiritueux. Il reçut dans ses mains le coffret contenant l'absinthe et s'assit sur le canapé, face à la cheminée. Il se moquait bien de savoir que n'importe qui pouvait le voir, parce que tout le monde savait que c'était l'abus de cet alcool qui avait aidé sa mère à chuter dans la dépression. A vrai dire, elle avait commencé à s'y adonner après la mort de son époux, dont elle ne se serait jamais remise de toute façon. Lorsque Sheller avait bien gentiment étouffé l'affaire de la fontaine du chemin, toutes les bouteilles de cette liqueur interdite avaient été vidées et détruites. Cela n'avait pas rendu la raison à Narcissa Malfoy, loin de là. Maintenant, elle ne faisait plus que survivre, avec parfois des crises de larmes intenses, poussant de longues plaintes auxquelles succédaient de longues heures de silence angoissé. La seule présence de son fils unique l'apaisait. Il restait le dernier pilier de sa vie fragile. Il était le seul témoin de ses moments de lucidité, qui se faisaient de plus en plus rares.

Et maintenant, c'était lui qui préparait son propre verre d'une main experte : il savait très bien manipuler la cuillère en argent, le sucre, la liqueur qui coulait en exhalant son odeur particulière… Et cette couleur verte, si mystérieuse, qui se diluait pour devenir opalescente et fascinante...

Draco avala le contenu de son verre par petites gorgées, qu'il laissait sur sa langue quelques secondes, comme pour laisser l'alcool l'envahir le plus insidieusement possible. Cela montait vite à la tête et la danse des flammes dans l'âtre devant lui avait quelque chose d'envoûtant, elle aussi, comme si lentement, ces flammes prenaient la couleur de l'absinthe, et qu'elles devenaient un merveilleux feu vert émeraude, comme si de ces flammes allait sortir un démon ou une âme égarée, un être tourmenté qui venait pour lui, pour le prendre et l'emmener dans son enfer de souffrances éternelles.

Il s'en servit un deuxième.

Les hallucinations avaient un côté effrayant mais tellement apaisant, elles lui faisaient oublier qu'il n'était qu'un sale gosse qui joue avec le feu, parce qu'il voulait oublier qu'à cause de lui et de sa lâcheté, quelqu'un allait mourir alors qu'il ne le voulait pas.

Que faire ? Rejoindre les autres dans un combat silencieux ridicule ? Conneries. Lhiannan y laisserait peut-être la vie, mais il ferait le boulot pour lequel il était payé. Snape finirait par s'en aller loin d'ici, lorsqu'il s'apercevait du degré de pourriture du monde sorcier, quoique, comme rien ne semblait l'ébranler, celui-là… Dumbledore était sans doute perdu. Alice… Et bien, Alice était le point central de cette affaire.

Il se servit un troisième verre, le dernier, espérait-il.

Alice… Il ricana en se disant qu'il aurait dû la mettre dans son lit, finalement, ça aurait été toujours mieux pour elle que de se retrouver éventrée et le cœur arraché… Il étouffa un autre rire un peu dément. Cette liqueur lui faisait penser de belles absurdités ! Alice dans son lit, pourquoi pas ? Les démons voulaient toujours du sang de vierge, non ? Si elle ne l'était plus, l'affaire était réglée, n'est-ce pas ? Toutefois, cela équivalait à un viol... Il frissonna.

Des coups frappés à la porte du salon le firent à peine bouger. Il grogna un vague « foutez-moi la paix », mais resta affalé dans le canapé, son verre encore à la main, posé à côté de lui, dont quelques gouttes souillaient le velours vert anglais. Tout ce vert… Répugnant.

Son elfe de maison entra, pour aussitôt laisser la place à la personne qu'il avait le moins envie de voir pour l'instant, chaque fois, tous les jours. L'elfe s'en alla aussi vite, fermant la porte derrière lui. Comment était-ce, son nom, déjà ? Blink ? Oh, peu importe.

« Qu'est-ce que vous voulez ? » grommela Malfoy, sans même se lever pour accueillir son invité qui s'était imposé.

L'autre, sans aucune manière, vint s'asseoir lascivement dans le fauteuil à la gauche de son hôte.

« - Quoi ? Je suis indésirable, maintenant ? fit Sheller en souriant.

- Ce n'est pas un moulin, ici, c'est chez moi, répondit Malfoy gracieusement, en le regardant par en dessous, une longue mèche de ses cheveux blonds barrant son visage. Pourquoi êtes-vous venu ? Sans vous faire annoncer, en plus ! Ma mère est souffrante.

- Je voulais savoir juste une chose. »

Ce qu'il pouvait être agaçant, avec son air innocent. Mais pour qui se prenait-il, pour aller et venir ici comme dans sa propre maison ?

Malfoy se redressa. Le verre d'alcool roula sur le canapé et il le regarda se briser sur le sol, en deux morceaux. Il y vit comme une sorte de présage, un mauvais présage.

« Vous n'êtes pas sans savoir que le jour que j'attends arrive bientôt, » fit Sheller d'un ton léger.

Malfoy hocha la tête en haussant une épaule ; oui, il savait cela. Pourquoi diable se prendrait-il autant la tête, sinon, hein ? Il jeta un coup d'œil par terre ; un de ces deux bouts de verre suffirait à trancher la gorge de ce fourbe… Il valait mieux qu'il n'essaie pas. Il était puissant, Engel, très puissant, et même si l'Avada Kedavra faisait partie des sorts impardonnables, il en connaissait fatalement des pires que cela. Il connaissait les formules de magie interdite, celles que lui, Draco, ne pouvait même pas imaginer. Rester en vie lui serait utile…

« - Et alors ? fit-il tout aussi légèrement.

- Ce que je veux, je le veux pour ce soir. »

Sheller essayait de lui faire comprendre qu'il voulait Alice ce soir, avant de la céder à la créature. Ainsi donc, il était venu comme ça, juste pour voir ce que ferait son petit serviteur pour lui donner ce qu'il désirait. Quel butor !

Il aurait bien aimé connaître la raison de ce souhait. Sheller était juste un amateur de chair fraiche, en fait ? Il voulait se repaître de la jeune fille, avant ? C'était cela ? Serait-ce cela, la dernière requête qu'il émettrait, avant d'enfin les laisser en paix sa mère et lui ? Qu'il organise pour lui un viol auquel lui-même refusait de s'adonner ?

« Draco, vous êtes bien pâle, fit Sheller doucereusement. Cette mauvaise liqueur vous est montée à la tête ? »

Malfoy lui sourit de façon parlante.

Qu'il aille au diable, ce bouffon !

Oui, il était sous l'emprise de l'alcool, et il aurait bien aimé pouvoir savourer son état second en paix, il voulait ne penser à rien, il voulait se laisser de nouveau envahir par les visions glauques du feu, s'imaginer loin de tout cela, se dire que tout serait si simple sans cet immonde sorcier, il voulait juste penser à dormir jusqu'à en mourir.

« - Je peux savoir ce que vous voulez de moi, au juste ? fit-il en se levant, sans vaciller, pour prendre le coffret sur la table basse.

- Vous ne comprenez pas ? Je veux connaitre sa saveur… Ignorez-vous donc ce que c'est, le goût de la pureté ?

- Oui et bien, il y a des tas de vierges en Angleterre, » grogna Draco en refermant le coffret de la liqueur dans un bruit sec.

Il ne comprit pas bien la formule employée par Sheller, mais il se retrouva propulsé à l'autre bout du salon. Chutant lourdement, il se cogna la tête sur le sol et l'étourdissement dû à la douleur lui souleva l'estomac. Il se releva difficilement, la main sur le front, un malaise lui tordant les entrailles.

L'autre le regardait d'un air plus que mauvais, sa baguette à la main, la tenant nonchalamment comme s'il se prenait pour le maître châtiant son vassal. Puis il vint vers lui, s'amusant à balancer sa baguette du bout de ses doigts.

« Petite vipère… » fit-il entre ses dents.

Il se planta devant lui et leva lentement la main, pour la refermer sur sa gorge. Draco en eut le souffle coupé sur le coup, puis l'autre desserra son étreinte, juste de quoi le laisser respirer. Le jeune homme n'aurait jamais cru ce dandy précieux capable d'un tel geste, mais en regardant dans ses yeux, il ne voyait rien d'autre que le vice dans sa forme la plus pure. Il y avait une ressemblance avec son père, dans ce regard, cette détermination à faire le mal, quoiqu'il advienne, à la différence qu'Engel le faisait pour lui, et non pour un maitre. La même lueur vicieuse luisait dans ses yeux.

« - Je peux vous écraser la tête d'un seul coup de talon, petite vipère, siffla Sheller en conservant son calme froid, sans ciller un instant. Je croyais que vous l'aviez compris… La dernière chose qu'il vous reste, votre mère, ou votre dignité, je ne sais pas, vous pouvez les perdre si j'en ai l'envie. Vous ne voulez pas vous retrouver tout seul, n'est-ce pas ? Avec pour seule compagnie, le fantôme de votre cher père… Ou son sang sur vos mains.

- C'est vous qui me parlez de sang sur les mains ? »

Les doigts de Sheller se serrèrent d'un coup. Draco réprima un hoquet lorsqu'il perdit son souffle. Oh mais qu'il le tue, à la fin ! Sa lâcheté y trouverait une délivrance, c'était certain. Mieux que le suicide ou une meilleure place au ministère.

Les yeux bleus de Sheller étaient froids comme l'acier. Comme les siens. Ils parlaient assez clairement.

« Je la veux ce soir, est-ce clair ? dit-il pour y ajouter plus de poids. Sinon, j'irai m'amuser autrement, peut-être moins proprement… »

Draco esquissa alors un sourire que Sheller ne sut expliquer.

Le jeune homme posa ses doigts sur le poignet qui le tenait, et serra lui aussi. Il fit un pas en avant, lui faisant lâcher prise, et il serrait à lui broyer les os. Dans ses yeux gris, la détermination supplantait la froideur. Oh, certes, il n'avait pas sa puissance et ne commandait pas la même magie, mais il n'oubliait pas qui il était. Il n'oublierait jamais quel rôle il avait joué dans la bataille de Poudlard. Il avait aidé son pire ennemi à détruire son maître. Il n'était pas le couard qu'était son père.

« Allez-y, servez-vous de votre baguette, dit-il avec un sourire, l'invitant d'un geste de sa main libre. Faites ce que vous voulez, je vous en prie. »

Sheller lui rendit son sourire, bien qu'il ne veuille pas vraiment exprimer la même chose, et le regarda avec condescendance.

« Vous n'êtes qu'un gamin. Quand j'en aurai fini avec eux, je reviendrai et peut-être que je dégusterai la famille Malfoy… »

Malfoy le lâcha.

Dans un petit rire mesquin tout à fait approprié, Engel Sheller disparut en transplanant. Puisque son petit serviteur minable lui faisait faux bond, soit, il irait chercher la fille lui-même et ensuite il reviendrait, comme il l'avait dit. Cela ne le dérangerait aucunement de séduire le fils et sa mère, bien au contraire, il avait bon appétit.

Le jeune sorcier prit une grande inspiration, puis expira longuement pour essayer de retrouver le calme. Il sentait ses mains trembler sous l'effet de la nervosité, et l'absinthe semblait vivante dans son estomac. Il fallut un long moment de lutte contre elle pour qu'elle comprenne qu'elle resterait en lui. C'était lui, le maître en cette maison !

Il se baissa, ramassa le coffret disloqué et le remit en état d'un coup de baguette magique, puis alla le ranger dans le coffre à spiritueux. Il se dirigea vers la porte dérobée de son bureau, dans lequel il s'enferma pour réfléchir. Il n'avait pas besoin de s'inquiéter pour le moment, Sheller ne reviendrait pas tout de suite. Là, il avait surtout envie de se faire oublier, et s'il l'avait pu, il aurait demandé aux murs de l'avaler.

Sa conduite était inqualifiable. Livrer la fille à ce monstre… Quelle honte ! Il déshonorait le nom des Malfoy.

Il se mit à rire.

Oh, non… Bien au contraire, il mettait en avant la plus honorable qualité de cette famille. La duplicité. Il n'était pas Draco Malfoy pour rien. Il avait certes passé son père au fil d'une épée, mais… Pourquoi se mentir ? C'était Lucius ou lui. C'était un duel, n'est-ce pas ? Il avait eu plus de chance, c'était tout. C'était le nom des Black, qu'il déshonorait. Maintenant, il fallait redorer ce blason tombé dans la poussière. Et si Sheller voulait la fille, qu'il la prenne !

Et si les murs voulaient bien l'avaler, cela lui aurait rendu un grand service… Comme cela, il n'aurait plus à supporter les pleurs de sa mère, ni ses silences, il serait enfin en paix. Il serait lui, Draco, et pas juste le fils de Lucius.

L'absinthe lui avait singulièrement ouvert l'esprit.

Bien sûr qu'il était Draco, il ne portait pas de fardeau, il était libre, il n'avait pas assassiné son père, non, il s'en était libéré. Tout comme il se libèrerait de cette mère qui l'avait abandonné. L'avait-elle aimé, au moins, son fils unique ? N'avait-elle pas plutôt chercher à chérir ce que la personne qu'elle aimait le plus au monde lui avait laissé, alors qu'il lui préférait Voldemort ? Il ne savait pas ce qu'elle avait fait pour lui, elle qui l'aimait tant. Elle avait menti à Voldemort pour lui. Elle aurait donné sa vie pour lui. Elle ne le lui avait jamais dit, mais elle l'aimait.

Marchant comme dans un rêve, Draco Malfoy sortit de son bureau, sa baguette magique à la main, et monta à l'étage. Il avait l'impression que tout tanguait autour de lui, comme si le tapis sur lequel il marchait était vivant et ondulait sous ses pas, comme si les murs se gonflaient sous le rythme d'une respiration animale, il avait lui-même l'impression de se fondre dans le sol. Il était en sueur, il avait du mal à respirer, le sang bourdonnait à ses tempes, il avait du mal à contenir les spasmes de son estomac qui se révoltait. Ces sensations étaient intolérables, tellement humaines, il s'en trouvait répugnant.

Il s'arrêta devant la porte de la chambre de sa mère. Légèrement entrouverte, elle laissait s'exhaler un parfum de fleurs – des roses, ou des lys, il s'en moquait bien, maintenant. Il n'avait qu'à pousser le battant pour entrer, il savait qu'il n'y aurait personne d'autre qu'elle, les elfes de maison n'étaient pas autorisés à entrer ici, il l'avait interdit.

Narcissa dormait ou semblait dormir, allongée sur un fauteuil, à peine couverte par une couverture douce et légère. Des boucles de ses cheveux blonds retombaient sur sa joue, et elle tenait un mouchoir serré dans sa main blanche. Dans son sommeil, elle n'avait rien d'une folle. Elle n'était pas folle. Elle avait juste beaucoup de chagrin, elle était malheureuse. Elle devait se sentir si seule… Draco la protègerait. Il ne laisserait pas Engel Sheller la toucher. Jamais. Il ne l'aurait pas, elle.

Il vint s'agenouiller près d'elle, pour la regarder une dernière fois. C'était la seule chose qui était évidente, dans son esprit. Elle. La chair qui l'avait fait, lui. Il se pencha pour baiser son front et se releva.

La baguette tomba sur l'épais tapis, à ses pieds. Il ne pourrait pas le faire. Pas comme cela. Il ne pouvait pas la tuer comme un vulgaire Mangemort, pas avec ce sort qui avait pris tant de gens. A peine eut-il fini de se le dire que ses mains se posaient sur le cou gracile de sa mère, et se mettaient à serrer, serrer, serrer…

Elle ne se débattit pas, ou à peine, comme si ce n'était qu'un cauchemar. Elle n'ouvrit pas non plus les yeux. Peut-être ne voulait-elle pas voir le visage de celui qui la tuait. Elle le laissa faire avec un tel abandon que Draco sentit son cœur se briser de douleur.

Il recula brusquement, pris d'un doute affreux. Elle n'avait jamais eu la force de se donner la mort ? Bien sûr. Elle avait attendu qu'il le fasse pour elle. C'était cela ? N'y avait-il pas cette larme, qui venait de se détacher de ses cils ? Il n'avait jamais rien su de ce qu'elle ressentait, pendant toutes ces années. Cette larme... Sa mère lui disait-elle adieu ? Merci ? Il caressa sa joue d'un geste léger et ajusta la couverture sur elle, puis il se releva.

Maintenant que plus rien ne le retenait ici, il pouvait s'en aller. Maintenant, il pouvait faire ce qu'il devait, depuis le début.

Il était un Malfoy, n'est-ce pas ?