Alice était seule à la maison.

Les trois chasseurs avaient décidé de se rassembler, au dernier moment. D'après le peu qu'elle avait entendu dire par Ethan à Hagrid, Snape aurait découvert un détail important, oublié dans un coin. Le maitre des potions n'avait pas daigné se montrer.

Elle restait donc cloitrée à la maison, avec pour seule compagnie sa petite chouette qui n'avait toujours pas de nom. Elle avait peur, force était de l'admettre. Hagrid ne lui avait même pas dit quand il rentrerait, et bien qu'il lui ait laissé Crockdur, elle avait peur. Elle avait soufflé toutes les bougies et chandelles, fermé la porte à double tour, ainsi que les volets, elle s'était enroulée dans une couverture et s'était assise devant la cheminée, une tasse de thé brûlant dans les mains, sa baguette posée à côté d'elle.

Ainsi dans la pénombre, elle avait l'impression que personne ne pourrait la trouver. Elle s'était persuadée que la lueur du feu la protègerait, elle avait même pensé à lui jeter un sort pour qu'il brûle quiconque s'en approcherait. N'importe qui aurait pu entrer, elle en était parfaitement consciente, mais elle se plaisait à croire qu'elle était en sécurité ici, avec un gros chien qui dormait comme une souche et une chouette qui grignotait un biscuit fait maison. Si elle avait fermé les volets, c'était uniquement parce qu'elle avait peur de revoir la tête sans corps. C'était encore trop frais dans son esprit.

Elle était troublée par ce qui était arrivé la veille.

Elle était rentrée… enfin, il l'avait ramenée à la maison sans décrocher un mot, et il était reparti sans ajouter quoi que ce soit. Elle ne savait toujours pas s'il était en colère parce qu'elle avait agi de façon impulsive et stupide, ou s'il n'en avait tout simplement rien à faire. De toute façon, elle ne voyait pas vraiment ce que cela y aurait changé, qu'il soit furieux ou pas.

Hagrid n'avait rien compris à la scène, mais comme sa pensionnaire s'était assise à table et qu'au lieu de manger, elle s'était mise à pleurer sans retenue, il avait dû admettre que quelque chose de fâcheux s'était passé. Il n'avait pas évoqué non plus le fait qu'elle avait quitté la maison, alors qu'elle ne le devait pas. Elle n'avait rien voulu lui dire, sinon que ce n'était « pas grave, Hagrid, pas grave du tout », et s'était couchée après être restée une bonne heure sous la douche, sans doute en pleurant toutes les larmes de son corps – enfin, s'il lui en restait.

Le matin, elle avait écrit une longue lettre destinée à Hagrid précisément, qu'elle n'avait pas relue avant de la mettre sous pli et de la cacheter. Elle l'avait cachée derrière la pierre descellée du mur et l'avait presque oubliée. Dedans, il y avait la vérité sur son ascendance et ce qu'elle ressentait sur tout un tas de choses, elle était désolée d'avoir à écrire cela, mais… Si elle disparaissait, elle voulait qu'il y ait au moins une personne qui la pleure et la regrette. Elle avait aussi pensé à Cedric, bien sûr. Ce n'était pas un testament, mais juste quelques mots couchés sur le parchemin qui exprimaient ce qu'elle n'avait jamais réussi à dire, un peu comme la page d'un journal offerte à un ami.

Maintenant, elle se laissait bercer par l'ondulation des flammes, en se demandant quel pouvait bien être ce détail oublié par le professeur de potions.

Au moment où elle fermait les yeux pour somnoler un peu, Crockdur se mit à grogner sourdement, tiré de son sommeil. Alice posa sa tasse sur le sol et se leva, sa couverture serrée sur elle, la tenant d'une main nerveuse.

La gorge nouée, elle vit le bouton de la poignée de porte tourner lentement, dans un sens, puis dans l'autre. La clef, qu'elle avait laissée dans la serrure, sauta littéralement et tomba à deux mètres de là sur le plancher, dans un tintement ridicule qui la fit frissonner.

Le cœur battant, baguette tendue vers la porte, elle recula vivement et le chien d'Hagrid vint se mettre devant elle, grognant de plus belle, tout le poil dressé sur son échine.

Brusquement, des coups se mirent à pleuvoir sur les volets, sur la porte elle-même, comme si des centaines d'oiseaux se jetaient dessus d'une façon épouvantable. Cela dura de longues minutes. La jeune fille avait encore reculé, et maintenant, elle était coincée contre le mur, terrifiée, baguette toujours tendue.

La porte émit un craquement lugubre et s'ouvrit, tout simplement.

Crockdur bondit.

« Morpheum ! »

Le chien tomba de toute sa masse, dans un grand bruit sourd.

Alice voulut crier, mais aucun son ne sortit de sa gorge. Ce qui l'effrayait le plus était de constater que la personne qui venait d'entrer de façon si théâtrale n'était pas la prof de Défense. C'était le père de Rebecca, et il était en train d'épousseter sa ridicule cape de velours vermeil en faisant de petits gestes, comme si de rien n'était.

« Que… Que… Qu'est-ce que vous faites ici ? » parvint à dire Alice, sans baisser sa baguette.

Sheller referma poliment la porte derrière lui et fit quelques pas.

« C'est charmant, ici ! s'exclama-t-il avec un sourire. Si vous saviez comme je vous ai cherchée, jeune fille… »

Il ne s'était pas vraiment attendu à la trouver ici.

« Partez sur le champ ! » répondit Alice qui essayait de reprendre le dessus sur la peur viscérale qui l'étreignait.

Il pencha la tête dans un mouvement amusé.

« - Je comprends que ma fille ait eu quelques… difficultés à vous remettre à votre place, dit-il avec une certaine légèreté.

- Oh, je vois, fit Alice avec un demi-sourire. Vous êtes aussi cinglé qu'elle, c'est ça ?

- Si cela peut vous faire plaisir, je vous dirais oui. Elle est encore jeune, et inexpérimentée… A vrai dire, elle m'a beaucoup déçu.

- Vous êtes venu pour me parler d'elle ? Vous êtes entré par effraction et… Et vous avez tué mon chien !

- Oh, il dort, c'est tout. On ne vous a pas appris ce sort ? Il est pourtant très pratique…

- Je m'en fous ! Partez, maintenant ! »

Mais il ne lui donnait pas vraiment l'impression qu'il allait s'en aller. Au contraire, il venait d'envoyer la théière d'Hagrid lui préparer un bon thé, et maintenant, il s'asseyait à table.

« Hagrid va rentrer, et je vous préviens, il va vous écraser comme un sale cafard que vous êtes ! »

Le sorcier se mit à rire de bon cœur. Comme elle était amusante, vraiment ! Il pouvait toujours débarquer, son demi-géant. Il n'en ferait qu'une bouchée. Ils pouvaient même tous arriver, il les mettrait tous en pièces, en moins de temps qu'il ne faut pour le dire. Surtout ce prétentieux professeur de potions qui se croyait à l'abri, caché derrière son occlumentie dérisoire et ses quelques sorts impardonnables.

Le traître… Celui qui avait échappé à la mort un peu trop souvent. Plus maintenant. Il l'offrirait à ses démons, une fois que son rituel serait accompli. Il se ferait un plaisir de le leur laisser, agonisant et suppliant pour sa vie.

Pour l'heure, il voulait boire son thé, puis il s'intéresserait de plus près à la jeune demoiselle qui restait là, tremblant de peur malgré elle.

Comment ce salopard pouvait se comporter ici comme s'il était chez lui ? Il était là, assis nonchalamment à table, à siroter son thé à petites gorgées ! Oh, comme elle aurait voulu qu'il s'étouffe avec ou se noie dans sa tasse, qu'il crève, qu'il crève ! Que lui voulait-il ? Il avait une drôle de lueur dans le regard…

Elle se souvenait de la première fois qu'elle l'avait vu à Poudlard, en compagnie de Malfoy et Ethan. Il l'avait regardée, lui avait souri, et déjà elle avait ressenti un malaise, elle l'avait détesté et pourtant, l'avait trouvé attirant, effrayant, diabolique. Pourquoi Snape lui disait-il de se méfier de Malfoy et non de lui, cet homme au regard pénétrant, qui vous fouille jusqu'aux tréfonds de votre âme, tel un serpent ?

« - Vous ne voulez pas vous asseoir ? fit-il sans la regarder.

- Il n'est pas question que je m'approche de vous, » répondit-elle avec un calme qui l'étonna elle-même.

Il sourit, reposa la tasse presque vide et se leva, lentement, faisant tout aussi lentement le tour de la table pour venir se planter devant elle, sans même qu'elle ait le temps de penser se sauver. D'un geste rapide, il envoya sa baguette voler à l'autre bout de la pièce, où elle tomba dans un pauvre bruit de bois inutile, et lui arracha sa couverture ridicule.

« Quoi que vous me fassiez, vous le paierez… » dit-elle entre ses dents, transie de peur et se doutant de ce qui l'attendait.

Le regard du fourbe se fit lourd de sens.

Alice se demandait encore comment elle pouvait le soutenir. Elle n'aimait pas les confrontations de ce genre, et celle-ci encore moins parce qu'elle n'en sortirait pas indemne. Elle aurait préféré se retrouver à nouveau face à Rebecca et son couteau de peintre, elle aurait préféré se retrouver face à Snape la nuit dernière, elle aurait préféré qu'Ethan ne vienne jamais la chercher dans les combles, elle aurait préféré mourir en tombant de la tour d'astronomie. Elle craignait de faire face à ce prédateur, ce monstre qui la voulait, elle. Elle le voyait dans ses yeux.

Pourtant, ce qu'il voulait, ce n'était pas ce à quoi elle pensait.

« Me faire payer ce que je te ferai ? Mais personne ne peut te sauver, ma douce… lui murmura Engel dans l'oreille, si près que son souffle la fit frissonner d'horreur. Ceux qui le peuvent sont morts. Ici, personne ne peut rien pour toi… Vous n'êtes tous que des pions sur l'échiquier d'un fléau dont vous ne savez rien… »

La gorge d'Alice se serra d'un coup. Elle avait plus peur que jamais. Même les horreurs qu'elle avait vues, même les souvenirs du monstre, la mort de ses parents, celle de Gabriel, de Marcus… Tout cela ne ressemblait en rien à ce qu'elle ressentait à l'instant. Elle songea encore à la mort. Cette fois, elle ne laisserait personne la sortir du vide. Elle le ferait et plus personne ne l'aurait, elle ne vivrait pas avec cette humiliation.

Mais il avait parlé d'un fléau ? Qui ? Voldemort ? Cette espèce d'illuminé avait l'intention de ramener le seigneur des ténèbres ? Snape avait dit que c'était impossible, pourtant.

Ce fut alors qu'elle crut comprendre quelque chose. Il voulait poursuivre le travail de ses parents, ces Mangemorts fanatiques ? Mais pourquoi la mêler à cela ?

« - Tu me demanderas grâce… fit Sheller en plongeant la main dans les cheveux de la jeune fille pour les repousser derrière son épaule, dégageant son cou.

- Vous ne réussirez pas là où mes parents ont échoué. »

Sa voix s'était brisée. Elle aurait beau dire ce qu'elle voulait, elle ne le dissuaderait pas. C'était trop tard. Il était corrompu depuis trop longtemps, suffisamment longtemps pour avoir pu être soumis au châtiment, alors que ses parents l'avaient subi sans renoncer à leurs croyances. Il les avait sans doute abandonnés sans regarder derrière lui, et maintenant il venait prendre leur fille, et à elle, il venait prendre ce que la bête de Bathory voulait.

« Ferme-la ! »

Dans un accès de fureur, il l'empoigna par les cheveux et la força à se mettre à genoux. Elle ne chercha pas à résister. Elle aurait voulu qu'il la tue tout de suite, au lieu de jouer à ce petit jeu cruel. Mais non, il ne la tuait pas.

« Ce qu'il restera de toi après tout cela, ce ne sera qu'une enveloppe vide qui finira chez les fous… Mais c'est moi qui vais avoir le meilleur. »

Il la plaqua sur le plancher avec tant de force que sa tête se cogna dans un bruit sourd, lui arrachant un cri.

Elle était désarmée, elle ne pouvait pas se défendre, il avait infiniment plus de force qu'elle et puis, il pouvait aussi user de la magie pour l'entraver. Crier était inutile. Il ne lui restait plus qu'à attendre que ça passe. Ensuite, elle pourrait se purifier dans la mort. Pour l'instant, elle souhaitait juste qu'il finisse vite et qu'il s'en aille, elle n'espérait même plus que Hagrid ou n'importe qui d'autre débarque pour la sauver des griffes de ce malade.

Quelle étrange sensation… Elle avait ressenti la douleur à peine quelques secondes et maintenant, elle se demandait comment une telle chaleur et un tel bien-être pouvaient courir dans ses veines, dans tout son corps. Comment pouvait-elle encore regarder le plafond ainsi, à travers ses paupières mi-closes, pendant que ce démon prenait sa vie, tout doucement, à son cou, à l'endroit où il l'avait mordue ?

Comment avait-elle pu penser qu'il était venu pour autre chose que son sang ?

Son sang dont elle ignorait la pureté, son sang qui lui conférait une puissance dont elle ne pourrait jamais profiter… Le sang que lui avaient légué ses parents en la mettant au monde, alors qu'ils avaient enfreint toutes les lois de la sorcellerie, les unes après les autres. Son sang, que l'on avait caché en la confiant à des moldus. Qui savait ? Qui avait essayé de dissimuler ce secret pendant si longtemps ? Qui savait de qui elle était l'enfant ? Dumbledore ? Non, c'était impossible. Personne ne savait. Tout n'était qu'une vaste succession de coïncidences. Personne ne pouvait savoir que ses parents avaient vendu leur âme ou bien pire pour devenir des vampires, et que sa mère lui avait transmis cette particularité. Personne, hormis Engel Sheller, qui buvait le sang à même son cou et qui s'en repaissait avec délice, la serrant contre lui comme dans une étreinte amoureuse, parce que c'était la boisson la plus exquise existant, parce que cela l'emplissait d'une force indicible, parce que ce nectar de vie lui permettrait d'écraser quiconque se mettrait en travers de sa glorieuse route.

Lorsqu'il estima y avoir assez goûté, il se redressa, non sans mal. Il ne voulait pas prendre sa vie. Il avait encore besoin d'elle. Demain soir, Eswann la mettrait à mort et mangerait son cœur. Puis viendrait l'heure où le fléau sortirait du néant et il n'y aurait plus que mort et chaos. Il en soupira d'aise.

Il resta un moment à genoux, penché sur elle, qui avait enfin consenti à fermer les yeux. Elle devait être si faible, la pauvre petite fille… Si seulement il l'avait pu, il se serait bien attardé auprès d'elle, mais il n'aimait pas la passivité. Il n'aurait pris aucun plaisir à aimer une fille qui ne se défende pas, ou alors juste un peu. Il se laissa aller à faire glisser ses doigts sur la peau soyeuse de ses joues. Elle était exsangue.

Pendant qu'il prenait son sang, il avait lu en elle comme dans un livre. Elle possédait le savoir de la magie noire. En la manipulant un peu, elle pourrait devenir une nouvelle Lucy Drake. Mais elle ne l'aurait jamais supporté, parce qu'elle avait quelque chose de plus. Elle avait des sentiments. Elle ressentait de l'amour. C'était cela la seule raie de lumière qui perçait l'obscurité de son âme. Et cela seul l'aurait empêchée de suivre le chemin des ténèbres. Cela seul l'en tenait éloignée.

Comme c'était amusant. Pauvre petite fille abandonnée… Être obligée de se retenir à une telle personne, pour ne pas sombrer. C'était pathétique.

Engel Sheller, encore un peu étourdi par tout le sang pur qu'il avait bu, se releva en titubant, tenaillé par une envie de rire assez folle. Du bout de la langue, il éprouva le tranchant de ses canines. Il était assez fier de cette nouvelle faculté, obtenue depuis peu. Son ascension vers la gloire passait par une lente transformation en créature nocturne. Il n'ignorait pas que bientôt, il ne pourrait plus déambuler en plein jour. Mais dès que le fléau invincible se serait redressé de la poussière, le soleil se voilerait à jamais et toutes les créatures de la nuit n'auraient plus à se dissimuler.

Il sortit de la maison d'Hagrid en laissant son crime derrière lui et disparut en transplanant, ivre de puissance et d'excitation.

Hagrid avait quitté Ethan et Snape depuis à peine vingt minutes, lorsque la conversation de ceux-ci, concernant une mèche de cheveux retrouvée dans les appartements de la demoiselle Bathory, fut interrompue par l'arrivée intempestive de la chouette d'Alice. L'oiseau voletait dans tous les sens, poussant des cris aigus qui leur cassaient les oreilles.

« - Faites-moi taire cette bestiole ou je lui tords le cou... grogna Severus en la faisant fuir d'un geste de la main comme si c'était une mouche.

- Je crois que Hagrid nous l'a envoyée, professeur, fit Ethan avec un drôle d'air.

- Vous... »

Marquant un temps d'arrêt, Snape se leva de sa chaise et s'en alla en courant, aussitôt suivi par le chasseur de vampires. Pourquoi Hagrid leur aurait-il envoyé la chouette, alors qu'il venait à peine de rentrer chez lui ? L'inquiétude s'était emparée d'Ethan au point qu'il souhaitait arriver le plus vite possible.

Arrivé devant la maison du demi-géant, il eut toutes les peines du monde à empêcher Snape de défoncer la porte. Dans d'autres circonstances, le jeune homme aurait pu trouver la réaction du professeur intéressante, mais il avait vraiment un mauvais pressentiment et ce n'était pas le moment de philosopher. Il entra le premier.

La vue de Crockdur gisant dans un coin lui serra le cœur. Qu'allaient-ils découvrir encore ? Hagrid se tenait agenouillé derrière la table, qu'il avait poussée sur le côté, et son visage décomposé était bien lourd de sens, tout comme son silence.

Ethan s'approcha, alors que Snape se tenait en retrait, aussi silencieux et fermé qu'à son habitude, sa soudaine attitude détachée contrastant avec l'emportement dont il venait de faire preuve. Il avait perdu son sang-froid de façon peu coutumière.

«- Nous n'aurions pas dû la laisser toute seule... murmura le bon demi-géant, dont la voix éteinte donna à Ethan un furieux coup au moral.

- Est-ce qu'elle est... »

Joignant le geste à la parole, Ethan s'approcha et s'agenouilla près d'elle. Il tendit la main pour lui tourner légèrement la tête, dévoilant son cou. Ce qu'il découvrit confirma ses craintes. Elle avait été attaquée, et sans doute était-elle maintenant aux portes de la mort, ou pas loin, avançant lentement sur le chemin menant vers elles, dans la longue file des âmes perdues.

« - Il faut que je l'examine... dit-il doucement, avec une grande tristesse.

- Je vous interdis de la toucher. »

La voix glaciale de Snape, immobile derrière eux, venait de trancher, ajoutant une pointe de froideur à l'ambiance oppressante. Comment pouvait-il ne pas réagir normalement ? Pourquoi ne se mettait-il pas en colère, comme il aurait dû le faire maintenant ? Pourquoi son regard semblait-il soudain habité par une haine farouche, comme jamais Hagrid ne l'avait vu ?

« - Mais enfin, professeur, elle va peut-être mourir ! protesta Ethan, qui avait pâli.

- Vous ne la toucherez pas, je vous l'interdis, répéta Snape sans se laisser impressionner. Ni vous, ni personne.

- Ah oui ? Moi non, mais vous ? »

Le jeune homme s'était relevé, défiant l'homme en noir qui se drapait de son habituelle impassibilité. Il y voyait clair maintenant. Comment avait-il pu ne pas s'apercevoir de cela avant ?

« - Je viens du même monde qu'elle. Elle me fait confiance, dit Snape sans quitter des yeux le jeune impudent qui osait se dresser contre lui.

- Et ce que vous comptez lui donner pour la sauver, c'est un retour aux ténèbres desquelles on l'a soustraite ? fit Ethan avec un drôle de sourire.

- Si cela peut la sauver, comme vous dites, oui, sans hésiter. »

Hagrid toussota. Il n'avait pas envie que ces sorciers s'affrontent chez lui, devant la jeune fille qui se mourait sans nul doute.

« - Faites ce que vous voulez, mais ne la laissez pas s'éteindre ! s'écria-t-il de sa grosse voix brisée.

- C'est moi le spécialiste, fit Ethan en se désignant du pouce. Mais si le professeur estime que son savoir dépasse le mien, qu'il fasse ce qu'il veut. Je préfère partir que savoir qu'il aura la mort de cette fille sur la conscience. »

Sur ces mots, le jeune homme quitta les lieux, la mort dans l'âme. Que Snape ne veuille pas qu'Alice soit emmenée en lieu sûr afin qu'il la soigne, libre à lui. Mais il était intolérable qu'il la laisse mourir, alors qu'il pouvait la sauver. Combien de cas comme celui-ci avait-il croisés ? Un vampire avait bu le sang de sa victime. Il avait eu le temps de vérifier, elle n'en avait pas bu en retour, il n'y avait pas de traces. La seule chose à faire, certes longue et fastidieuse, c'était la laisser se reposer afin que son corps reconstitue le sang qu'il avait perdu. A moins qu'elle ne finisse par s'épuiser et qu'elle lâche prise, sans point stable où fixer sa volonté de vivre.

Oh, il avait autre chose à faire, de toute façon. Eswann Bathory avait disparu de la circulation, abandonnant son lieu de rituel privilégié. Il lui fallait repérer le nouveau, et ce n'était pas avec le maigre indice qu'elle avait laissé qu'il le découvrirait. Ils avaient trouvé une mèche de cheveux du maître des potions, serrée dans un ruban noir tâché de sang ; un sort d'amour qui avait échoué plus que de raison ?

Pauvre Eswann. Comme elle était pitoyable. Avoir ainsi foutu sa vie en l'air pour un type comme celui-là, qui ne la regarderait jamais. Si elle l'apprenait, elle en perdrait la tête, si ce n'était pas déjà fait.

Hagrid s'était relevé, lui aussi.

« Je vais mettre mon chien dehors, dit-il tristement. Un peu d'air frais le requinquera sans doute. »

Snape ne répondit pas. Il attendit simplement que le demi-géant sorte de la maison et s'approcha enfin d'Alice. La situation dans laquelle il la retrouvait et sa pâleur effrayante lui rappelaient encore un mauvais souvenir, encore bien trop présent dans son esprit.

Il s'assit auprès d'elle, à même le plancher.

Elle n'avait pas l'air de s'être défendue. La veille encore, elle avait voulu mettre fin à ses jours et il l'en avait empêchée. Telle qu'il la connaissait, elle ne se serait jamais laissée faire, jamais personne ne l'aurait soumise de cette façon, allant jusqu'à la plonger dans cette léthargie proche de la mort. Elle en avait peut-être assez... Elle avait dû affronter beaucoup de choses. Rien d'encourageant. Jamais. Si elle avait bien cerné son cas, elle savait ce qu'elle était. Elle savait que ce qu'elle était faisait envie. Il était facile de trouver qui l'avait attaquée de la sorte.

Ce n'était pas Eswann. Il savait qui, et ce n'était pas Eswann. Elle n'aurait pas agi de cette façon, elle aurait signé son crime.

Ce qu'il fallait maintenant à cette fille mourante, c'était ce qu'on lui avait pris.

Il n'aurait jamais la patience d'attendre qu'elle se remette d'elle-même. Ils n'avaient pas le temps.

A sa connaissance, il n'existait aucune potion capable de la remettre sur pieds aussi vite, et il n'avait pas le temps non plus d'en élaborer une nouvelle pour elle. Il avait inventé le sortilège de Sectumsempra alors qu'il était un peu plus jeune qu'elle, ainsi que la façon d'en guérir les blessures, mais il n'avait jamais pensé à créer une potion pour reconstituer le sang, même après la bataille de Poudlard, alors qu'il y avait eu tant de blessés et que même le savoir de madame Pomfrey avait atteint ses limites.

Le sang.

Il avait bien conscience que s'il faisait cela, elle ne serait peut-être plus la même. Elle était issue du même monde que lui, et pourtant, son monde à elle était si différent... Ses parents étaient des fous qui avaient payé de leur vie cette soif de savoir et de puissance, soif qui les avait fait devenir ces choses, ce qu'était leur fille à présent. S'il ne pouvait rien faire pour elle, il lui donnerait au moins de quoi empêcher la vie de quitter son corps. Son propre sang, même corrompu par des années d'allégeance à Voldemort, c'était tout ce qu'il avait à lui offrir pour la garder. C'était presque réconfortant d'avoir à le penser.

Il avait perdu Lily, qui n'avait jamais été à lui et qui ne l'aurait jamais été. Elle n'était pas faite pour lui, il n'avait été qu'un faible, un menteur qui s'était déguisé pour lui plaire, elle était morte à cause de lui et il n'avait pas eu d'autre choix que celui de devoir vivre sans elle. Mais elle, la gamine arrogante qui n'avait jamais baissé les yeux devant lui, il refusait de la perdre. Même dans l'ombre, il aurait continué à veiller sur elle, et maintenant il l'admettait en maudissant le temps passé à tisser un lien puissant entre eux, malgré lui.

Il s'était toujours demandé, non sans mal, quelle raison le poussait à la chercher sans cesse. Il l'avait compris bien tard, mais... Il voulait juste qu'elle vive, c'était tout. Il avait besoin d'elle, il avait besoin de voir dans ses yeux autre chose que de la crainte ou de l'aversion. Il n'y avait qu'elle qui osait lui tenir tête. Il avait besoin d'elle, et penser cela le torturait pis que s'il avait dû aller dire à Dumbledore qu'il avait raison sur toute la ligne, ou encore si on l'avait obligé à aller jouer de la flûte à la fête de la Saint Jean, en dansant autour du grand feu de joie. Qu'est-ce que c'était, la joie, déjà ?

Un rien agacé, il retira sa veste et remonta la manche de sa chemise, puis saisit un couteau posé sur la table. Sans réfléchir, il s'entailla le poignet. Il grimaça sous le coup de la douleur qui allait grandissant, lancinante, et laissa quelques gouttes couler entre les lèvres exsangues de la jeune fille. Cette image aurait pu paraître malsaine, mais il n'y avait personne ici pour le voir. Il se moquait bien de savoir que Hagrid pouvait entrer à tout moment, le surprendre et peut-être, l'empêcher de continuer.

Soudain, il fit un bond en arrière, surpris.

Les yeux d'ambre venaient de s'ouvrir, fixant un point droit devant eux. La pupille s'était dilatée l'espace d'une seconde de façon saisissante, prenant aussitôt l'aspect d'un mince trait vertical, tel un œil de chat ou de serpent, pour devenir un point presque infime, perdu dans la couleur de miel de l'iris.

Dans un quasi-réflexe, les mains d'Alice s'emparèrent alors de celle du maître des potions et sa bouche se plaqua contre la blessure, pour y boire avidement le sang qui la sauverait. Elle se redressa à moitié, comme pour mieux boire à cette source exquise, et il entoura ses épaules de son bras pour l'appuyer contre la sienne. Ce n'était pas la première fois qu'il acceptait son contact, et à l'instant, il ne pouvait plus s'en défaire. Se détacher d'elle était trop difficile, et elle était agrippée à lui comme quelqu'un qui se noie s'accroche à une planche de salut.

Il n'en avait de toute façon aucune envie.

Alice non plus, n'en avait pas envie. Elle avait trouvé une source de vie. Elle n'avait jamais rien bu d'aussi délicieux, d'aussi brûlant, d'aussi... vivant. Elle avait vaguement conscience de la présence de l'homme qui lui donnait ce dont elle avait besoin. Pour l'instant, elle n'était qu'un animal qui se délectait de la vie. Elle ne savait plus qu'elle était humaine. Elle se souvenait à peine de celui qui l'avait réduite à cela. Engel. A cause de lui, elle risquait de prendre une vie, mais elle ne ressentait pas de remords. Le cœur qui battait dans ce corps, loin, si loin, battait en elle avec le sien, recyclant ce sang d'une noirceur indicible, et qu'elle aimait plus qu'il ne l'était permis. Elle sentait la chaleur courir en elle, et cela n'avait rien de comparable avec la morsure de Sheller. Elle s'enivrait, elle sentait le feu brûler son corps sous l'effet du plaisir. Elle ne pouvait pas arrêter, elle avait peur que l'extase de ce moment ne revienne jamais. Pourtant elle le dut.

Au bout d'un moment qui parut une éternité à Severus et un seul court instant à Alice, le sorcier parvint à s'arracher à la bouche avide qui menaçait de le tuer à chaque instant, non sans mal. Il la reposa doucement sur le sol, serrant dans sa main son poignet meurtri, et la tête engourdie par la faiblesse, il s'appuya contre le pied de la table, le regard posé sur Alice, qui s'était tournée sur le côté, respirant avec difficulté, le teint moins pâle toutefois.

« - C'est vous... murmura-t-elle, avec un faible sourire.

- Taisez-vous, fit l'autre sèchement, troublé plus qu'il ne l'aurait dû.

- Je vous suis de nouveau redevable... »

Elle attendit que sa propre respiration retrouve un rythme plus calme et se releva péniblement. Sans un mot, elle alla chercher de quoi faire un bandage de fortune à la blessure qu'avait le sorcier au poignet.

Il ne la quittait pas des yeux. Elle s'en aperçut, mais ne dit rien. Elle fronça juste un peu les sourcils, puis se redressa et sortit. Il l'entendit appeler Hagrid.

Là, il baissa les paupières. Il était fatigué. Avec la chance qu'il avait, il finirait chez madame Pomfrey, et il manquerait la mise à mort de la garce, le lendemain. Il aurait tout intérêt à vite se remettre sur pieds, parce qu'il avait un mot ou deux à dire à cette salope.

La dernière chose qu'il vit avant de sombrer dans l'engourdissement fut le regard d'Alice posé sur lui, inquiet mais brillant de cette nouvelle étincelle de vie qui le rendait si effrayant. Maintenant, il savait d'où venait cette étrange couleur – ses parents lui avaient légué un drôle d'héritage. Il savait pour quelle raison il ne se souvenait pas d'elle – quelqu'un s'était évertué à la lui faire oublier. Maintenant, c'était son sang qui courait dans ses veines. Il n'avait jamais eu Lily mais il avait Alice, et plus personne ne poserait la main sur elle, il le promettait. Jamais non plus il ne pourrait oublier le contact de ses lèvres affamées sur sa peau, avec cette envie de lui dire de ne pas arrêter, balayant tout le reste. Quelle étrange sensation c'était... Tout se confondait en mille éclats rouge sang. Haine, mort, amour, peur, lumière, désir, répulsion...

Alice et lui pourraient ne faire plus qu'un, maintenant, si elle le voulait. Il avait besoin d'elle, elle venait de cette ère de mort d'où il s'était échappé lorsque la folie régnait sur son âme, lorsqu'il était perdu, abandonné. Elle avait besoin de lui, parce qu'il ne la rejetait pas, parce qu'il était tout ce qu'il lui restait. Il la voulait parce qu'elle lui ressemblait, elle l'acceptait. Elle le voulait parce qu'il était le seul qui pouvait empêcher la corruption de son être. Cela ressemblait à du narcissisme sous l'une de ses formes les plus pures, mais lui comme elle avait cessé de se combattre.

Accepter qu'il avait un cœur et que cette gamine le lui avait rendu de cette façon inattendue, c'était inconcevable. Il l'avait découvert à l'instant, alors qu'elle l'emmenait aux portes de la mort. Elle le savait, elle l'avait senti. Elle ressentait la même chose, à la différence qu'elle l'avait admis il y avait bien longtemps et qu'elle s'en défende, malgré les élans de son cœur oppressé.

Pourtant, au dessus de cette certitude planait le spectre de la naissance du chaos. S'ils devaient lutter et empêcher Eswann de dresser le fléau contre l'humanité, il leur faudrait la tuer. Mais il n'y avait plus seulement elle. Il y avait Sheller, ce salaud qui avait osé attaquer Alice et l'avait laissée pour morte. Pourquoi ? Que voulait-il, celui-là ? Pourquoi ne s'en étaient-ils pas méfié, eux, les chasseurs de vampires de Poudlard ?

Mais le délire dû au manque de sang emmenait le maître des potions bien au-delà de cette réalité.

Il s'abandonna au néant, apaisé.