Lorsque Hagrid était rentré à la maison avec Alice, il n'avait rien dit. Elle était sortie pour lui demander son aide, et avait par la suite souhaité qu'il garde le silence sur ce qu'il avait vu. Elle avait confiance en lui, entièrement, elle avait besoin de pouvoir se reposer sur lui. Il avait très bien compris ce qui s'était passé, mais il n'avait rien dit. Il n'y avait rien à dire.
Il avait décidé de ramener le professeur Snape dans ses appartements. Il ne se voyait pas l'amener à l'infirmerie, ni expliquer à Madame Pomfrey comment le maître des potions avait intentionnellement laissé un élève boire son sang, afin de lui permettre de survivre.
De toute façon, il n'y avait rien à faire pour lui, rien d'autre qu'attendre que son corps renouvelle le sang qu'il avait perdu. Hagrid n'y connaissait pas grand-chose en vampires, mais cela, au moins, il le savait. C'était une des bases. Le savoir de madame Pomfrey aurait été inutile et il le savait.
Lorsque Hagrid l'avait déposé sur son lit, Snape était dans un état second, à moitié éveillé, ailleurs, comme s'il refusait de tomber dans le sommeil, comme si de cette manière, il ne pouvait oublier ce qui venait de se passer. Le demi-géant imaginait bien quelles raisons avaient poussé cet homme à se laisser presque tuer, mais il restait surpris. Cela ne lui ressemblait pas.
Le principal intéressé se laissait flotter dans cette torpeur délicieuse, sans forces, comme allongé dans une barque attachée à la rive par un long filin ténu menaçant de lâcher n'importe quand.
Hagrid hésitait à le laisser seul. Et s'il mourait ? Et si la folle venait le trouver ici pour l'achever ? Snape était sur sa liste, ils le savaient tous très bien. Ceux qui se mettraient en travers de sa route étaient des ennemis à détruire, pour arriver jusqu'à Alice.
Alice.
Ethan avait bien compris que c'était elle qu'Eswann voulait. Il avait mis en relation tous les détails, depuis le meurtre de Gabriel Waters jusqu'à celui de Marcus Elwood, en passant par la mèche de cheveux noirs trouvée chez elle. Ces cheveux n'étaient pas ceux d'Alice comme il l'avait d'abord cru, mais bien ceux de Snape. Ils en avaient parlé et ils en étaient venu à un fait : elle avait encore tenté de le soumettre. Elle avait de nouveau échoué, mais combien de temps tiendrait-il face à ces attaques répétées de magie noire ? Et sa volonté ? Il était certes un excellent occlumens et un puissant et très intelligent mage noir, mais même quelqu'un comme lui avait ses limites.
Elle pouvait parfaitement débarquer ici et l'achever. Même si Hagrid restait pour monter la garde, elle s'en débarrasserait avec facilité, sans doute sans qu'il ne s'en rende compte.
Ethan les avait mis en garde. Elle était déjà très dangereuse. Bientôt, elle deviendrait plus puissante encore si elle parvenait à accomplir le rituel. Elle arracherait le cœur d'Alice, le mangerait et lui volerait ainsi sa force et son don obscur, elle s'emparerait de son essence si particulière. Elle viendrait ensuite à eux et les tuerait tous. C'était trop simple.
Hagrid resta un long moment debout près de la porte, à penser à toutes ces choses horribles. Il n'aurait jamais pensé qu'il existait pire que Voldemort. Et si Eswann œuvrait pour le Seigneur des Ténèbres, et qu'ils l'ignoraient ? Qui serait capable de l'en empêcher ? Eux ? Entre un ancien Mangemort dont la vie ne tenait plus qu'à un fil, un expert en vampires qui ne savait plus où donner de la tête, et un simple demi-géant qui se sentait plus inutile que jamais, quelle belle équipe ! Qui oserait demander à Alice de les aider ? A Minerva ou à n'importe qui d'autre ? C'était d'un égoïsme, vraiment. Rien que le fait d'y penser le mettait en colère.
Il laissa une carafe d'eau fraiche sur la table de nuit du blessé et quitta les lieux, le cœur serré. Il devait parler à Ethan.
Il le trouva sur les toits, assis sur un mur, une cigarette coincée au coin des lèvres. Le jeune homme parut surpris de le voir débarquer ici et jeta sa cigarette par dessus le muret d'un geste prompt, comme un gosse pris sur le fait et qui faisait comme s'il n'avait rien fait de mal. Il n'aimait pas trop montrer ce vice aux autres.
« - Ne soyez pas gêné, fit Hagrid en s'asseyant sur le mur à son tour. On a tous nos défauts…
- Mouais… grommela Ethan en esquissant un demi-sourire. Si vous le dites. Comment m'avez-vous trouvé ?
- Je ne sais pas, j'ai laissé mes pas me guider et j'ai cherché longtemps. Il fallait que je vous parle. »
Il se tut un instant. Il revoyait Alice lui demander de mettre Snape en lieu sûr. Il revoyait le maitre des potions à l'agonie sur son lit. Il était triste et en colère à la fois.
« - Je n'aime pas la tournure que ça prend, dit-il avec amertume.
- Ah, vous non plus ? »
Hagrid regarda une étoile filante se perdre dans l'infini du ciel dans un battement de cils. Cette vision lui parut tellement réelle, tellement en rapport avec ce qui se passait, qu'il en frissonna. Tout n'était que détails si éphémères… Une vie, par exemple. Pour certains, ce ne pouvait être qu'un détail, mais à cet instant, pour lui, c'était effrayant d'avoir à penser que rien n'était éternel. Il pensait à Harry, bien sûr. Il y pensait bien trop souvent, ces derniers temps, et ce n'était pas bon signe. Il se faisait aussi énormément de souci pour Dumbledore, mais n'évoquait jamais le sujet.
« J'ai pensé à Vous-Savez-Qui, » reprit Hagrid, dans un souffle.
Ethan ne broncha pas. Il plongea la main dans sa poche et en sortit une nouvelle cigarette, qu'il alluma grâce à une petite flamme apparue dans le creux de sa main.
« Pratique, n'est-ce pas ? fit-il sur un ton faussement désinvolte. J'ai... appris ça pendant toutes ces années de chasse. Les vampires brûlent admirablement bien. »
Ce disant, il porta la main à sa tête, à l'endroit où sa cicatrice lui faisait mal, toujours aussi mal depuis des mois, depuis qu'il était ici, à vrai dire. Si seulement cette maudite Eswann lui laissait un peu de répit… Si seulement il l'avait tuée avant, ils n'en seraient pas là. Si seulement il ne s'était pas attaché à elle, à l'université, il n'aurait pas été entravé par ses souvenirs à l'eau de rose et il l'aurait brûlée vive avant qu'elle ne soit complètement métamorphosée. Il savait qu'il ne lui restait plus qu'une étape avant d'être accomplie, avant qu'elle soit pratiquement indestructible, avant qu'il ne faille utiliser le rituel interdit sur elle, comme cela avait déjà été fait sur les Drake, il y avait si longtemps. Aurait-il le courage de puiser dans sa mémoire afin d'utiliser les incantations, et de…
Il ferma les yeux, douloureusement.
« - Pourquoi Voldemort ? demanda-t-il alors, histoire de penser à autre chose.
- C'est toujours le chaos, lorsque quelqu'un cherche à le ramener, répondit Hagrid avec une telle simplicité qu'il en devenait attristant.
- C'est impossible, les parts de son âme ont toutes été détruites...
- Peut-être, mais alors, pourquoi votre Eswann me donne l'impression d'être manipulée par quelqu'un de très fort ? Elle n'était qu'un simple professeur, et avant, elle était comme vous et moi.
- Elle a été contaminée, Hagrid. La créature qui est en elle a pris possession de son corps et de son âme, elle n'est plus elle-même. »
Hagrid soupira, et se leva.
« C'est bien ce que je viens de vous dire. »
Il fit quelques pas, les yeux rivés au ciel étoilé.
« Je sais que je suis un gros lourdaud qui ne vous sert pas à grand-chose, mais je sais un peu faire des liens, et je suis sûr qu'elle n'est pas la source de tout ce bazar. »
Ethan se leva à son tour.
« - Je n'ai jamais dit que vous étiez un gros lourdaud, Hagrid, dit-il avec gêne.
- C'est une constatation personnelle, rien de plus. »
Il s'ensuivit un long silence qui les mit tous deux mal à l'aise.
Ethan se demandait quel genre de chose il avait pu dire au demi-géant pour qu'il soit aussi amer, et Hagrid restait persuadé qu'il était sur la bonne voie en parlant de Voldemort.
« - Et si elle ne voulait pas Alice pour elle ? Le professeur Snape m'a parlé du père de Rebecca Sheller et de Malfoy. Il y a trop de gens impliqués. Des gens louches. Vous avez vu ce qu'il a fait à Alice ?
- Je ne sais pas ce qu'elle veut ! répliqua Ethan, sur la défensive. Il ? Mais qui il ? Sheller ? Et pourquoi pas la reine d'Angleterre, pendant que vous y êtes.
- Je sais que c'est lui qui a attaqué Alice. N'importe qui aurait pu le faire avant, mais Engel Sheller est celui qui a poussé votre Eswann à tuer les élèves. Elle va venir prendre Alice, et après il l'aura pour elle.
- J'aimerais bien savoir comment vous avez pu tirer de telles conclusions. »
Hagrid se tourna vers Ethan, qui venait de griller une nouvelle cigarette – il était soudain bien nerveux.
« Je vis sous le même toit qu'Alice. Elle fait des cauchemars. Au milieu de ses pleurs et de ses cris, Alice prononce toujours le même nom : Engel. Elle en rêve parce qu'il a empoisonné son âme, j'ignore comment. Vous me suivez ? Elle voit des choses, je ne sais pas pourquoi. C'est lui qui met tout ça dans son esprit ? Et si ça avait commencé avec sa fille ? Elle a passé son temps à persécuter Alice, il a très bien pu faire en sorte que ça commence avec elle. »
Ethan se tenait le front des deux mains, comme s'il réfléchissait à toute vitesse, et puis soudain, il leva les yeux vers Hagrid, comme si tout ce qu'il venait de lui dire signifiait enfin quelque chose. Il ouvrait de grands yeux exaltés, il voyait enfin, ce qui ne lui était plus arrivé depuis des semaines. Il semblait avoir retrouvé une sorte de chemin, dans toute cette obscurité.
« - Je crois que je vais avoir besoin de votre aide, Hagrid ! s'exclama-t-il alors.
- Ah ? fit seulement ce dernier.
- Essayez de joindre Malfoy et une fois chose faite, revenez me voir. Je vous attendrai dans mon bureau. J'ai une nouvelle cible.
- Sheller ?
- Exactement. »
Ethan s'en alla, galvanisé par sa prise de conscience. Eswann restait introuvable, malgré tous les sorts de recherche lancés, mais il savait qu'en trouvant Engel Sheller, il la trouverait aussi. En lui confiant ce qu'il avait en tête, Hagrid lui avait singulièrement ouvert les yeux. Pourquoi ne l'avait-il jamais mieux écouté ? Quel jeune imbécile il faisait !
« Ethan, Ethan, tu n'es qu'un abruti, » se disait-il, tout en dévalant les escaliers en courant.
Même Snape, malgré sa clairvoyance méfiante, n'avait rien vu - comme quoi, même un très bon legilimens comme lui pouvait avoir des failles. Hagrid, bon sang, Hagrid avait tout compris, sans rien savoir !
Après avoir envoyé une chouette au manoir Malfoy, ce même Hagrid s'en retournait doucement vers sa maison où Alice devait dormir, maintenant.
Il la trouva assise à table, les mains serrant une tasse de thé brûlant. La théière fumait doucement et de l'eau chauffait encore sur le feu, dans la bouilloire pendue à la crémaillère.
Les seules traces visibles de son agression se matérialisaient dans les marques de morsure au creux de son cou, près de la naissance de l'épaule. Elles étaient encore fraîches. Elle regarda Hagrid et il trouva que son regard avait changé, comme s'il était plus lumineux, plus clair.
« J'ai très soif, je n'arrête pas de boire depuis tout à l'heure, dit-elle seulement. Crockdur s'est réveillé, mais il est allé se recoucher sur votre lit. »
Hagrid s'assit en face d'elle et tendit ses grandes mains au dessus de la table pour prendre les siennes. Elle les lui donna et plongea son regard dans le sien.
« Tu n'es plus la même, n'est-ce pas ? » demanda-t-il avec simplicité.
Elle sourit, en penchant légèrement la tête de côté.
« - Je ne sais pas, répondit-elle avec autant de simplicité. J'ai failli mourir, mais…
- Ce n'est pas ce que je veux dire.
- Je sais ce que vous voulez dire, Hagrid. Je ne vais pas vous attaquer, je ne suis pas comme celui qui m'a fait ça, je ne le veux pas, et je ne le peux pas.
- Mais, le professeur Snape…
- Il a décidé tout seul de me donner son sang.
- J'en suis sûr, mais je crois qu'il ne va pas bien, et je pense que Bathory va essayer de le trouver. »
Il crut avoir rêvé lorsque les pupilles d'Alice devinrent si petites qu'elles semblaient avoir disparu, ne laissant la place qu'aux iris d'ambre pâle. Mais non, ses yeux avaient bel et bien changé, le temps d'une seconde. Cela le fit frissonner violemment, si fort qu'il se persuada qu'Alice l'avait remarqué. Cela dit, quoi qu'elle ait senti, elle n'en fit pas cas, elle resserra juste un peu plus ses mains sur les siennes.
Et cela dit, quoi qu'elle affirme, elle n'était plus la même. Elle ne serait plus jamais la même.
« Elle ne le trouvera pas, fit Alice en portant la tasse à ses lèvres. Mais si elle le trouve… »
Elle lui offrit alors un sourire rayonnant, contrastant nettement avec ce qu'elle sous-entendait. Il eut l'impression de la revoir aussi heureuse que lorsqu'ils avaient passé du temps ensemble et qu'elle riait de bon cœur avec lui. Pourtant, elle lui faisait peur. Son sourire et ses yeux rieurs tranchaient bien trop avec la situation dramatique dans laquelle ils étaient tous plongés.
Elle avait bu le sang de son professeur et Hagrid savait que cela n'avait pas eu que des conséquences heureuses. Il lui avait certes sauvé la vie, mais quelque chose était maintenant détruit, irrémédiablement. De plus, c'était du sang de Mangemort, corrompu pas des années d'allégeance, de meurtres et par la marque des ténèbres encrée sur sa peau.
Du sang de Mangemort, se répéta-t-il mentalement, et cela le fit frissonner, encore.
« Je vais me coucher, dit alors le demi-géant, qui ressentait malgré lui le besoin de s'éloigner d'elle. Veille à bien fermer la porte. »
Il se leva. Il était vraiment malheureux. Il savait qu'elle ne lui ferait pas de mal, mais il avait peur, il n'y pouvait rien.
« Bonne nuit. »
Elle s'aperçut de son trouble, et trouva qu'il était vite devenu très froid, mais elle ne lui en tint pas rigueur. Elle comprenait qu'il ait besoin de s'éloigner d'elle. S'il avait peur d'elle, elle ne pourrait le blâmer, mais elle savait qu'il ne craignait rien. Elle l'aimait comme un grand frère, jamais elle ne pourrait faire de mal à quelqu'un qu'elle aimait. Ethan ou Hagrid, c'était pareil, ils étaient plus que des amis. Quant à Stupidus…
Elle reposa sa tasse de thé et se leva pour enlever du feu la bouilloire qui s'était mise à siffler. Elle la posa sur le rebord de pierre et s'accroupit près de l'âtre, pour laisser ses pensées se perdre dans la danse des flammes.
Elle avait soif, oui, mais le thé comme l'eau ne pouvait étancher cette soif. Son corps ne serait plus jamais apaisé de cette manière, il ne le serait que par le sang. Pas comme un vulgaire vampire, non. Son corps réclamait le sang d'Engel. Il avait pris le sien, alors elle devait le lui reprendre. Elle ne voulait plus que cela. En son for intérieur, une petite voix lui disait de se méfier, car si elle le faisait, elle perdrait son âme et deviendrait pire que lui, elle achèverait le travail commencé par ses parents. Elle était tiraillée entre son désir de vengeance et celui de rester elle-même.
Elle avait beaucoup réfléchi depuis qu'Engel l'avait attaquée et que Snape l'avait ramenée, elle refusait de devenir comme ses parents, ses vrais parents. Elle ne voulait pas que par elle, ils accomplissent leur horrible dessein. Elle ne serait pas le vecteur de la résurrection de Voldemort, ou de n'importe quel autre démon. Elle préférait mourir. Elle maudissait Snape comme elle maudissait Engel. L'un parce qu'il l'avait empêchée de se suicider, l'autre parce qu'il avait fait naître en elle la part monstrueuse que quelqu'un avait cherché à étouffer, jadis. Ils étaient tous deux fautifs. Ils paieraient donc, tous les deux. Elle avait voulu mourir parce qu'elle ne savait plus quoi faire, et elle existait maintenant avec une envie immonde de dévorer la vie elle-même.
En silence, elle se releva et se rendit dans sa chambre. Elle se chaussa et prit sa baguette magique, qu'elle planta dans ses cheveux, comme avant. Elle glissa dans sa ceinture une dague que le demi-géant lui avait offerte, avant l'attaque de Sheller – pauvre Hagrid, s'il avait su… Puis elle sortit, sans bruit, enjambant Crockdur sans même le réveiller ; il devait avoir du mal à se remettre du Morpheum lancé par l'autre fourbe. Elle traversa l'espace désert qui séparait la maison d'Hagrid de l'enceinte de l'école, d'un pas rapide et décidé. Elle savait ce qu'elle voulait, elle était plus déterminée que jamais.
Elle se rendit directement à l'infirmerie, où elle ne trouva personne. Elle comprit que le maître des potions se trouvait chez lui. Sans doute que Hagrid n'avait pas eu envie de raconter des histoires à madame Pomfrey. Elle le comprenait, après tout. Et puis, cela aurait peut-être été de trop pour la pauvre dame. Elle n'était pas censée remplacer les services funèbres, et pourtant elle avait déjà vu trois élèves sans vie en moins d'un an. D'autre part, elle avait subi une patiente en pleine dépression deux fois, et voilà que le professeur de potions se faisait de nouveau attaquer. Pauvre Poppy…
Alice prit alors le chemin du bureau de Snape, au fond duquel se trouvaient ses appartements. Hagrid avait dû le ramener dans son antre. Sinon, où le chercher ? Le noiraud devait sécher ici, attendant que ses forces lui reviennent. Vu tout ce qu'elle lui avait pris, il devait être aussi faible qu'un enfant. Ce serait facile de l'achever. Elle pouvait aussi bien lui jeter un sort de sa connaissance que lui plonger sa dague dans les tripes.
Le cœur battant à tout rompre, elle se planta devant la porte. Elle hésita un instant, avant de poser la main sur la poignée et de la tourner, lentement, tremblante, fébrile, au bord du malaise. Pourquoi se sentait-elle aussi mal ? Elle entra et, fermant la porte doucement, s'y adossa pour pouvoir se repérer dans la pénombre.
Quelques bougies sur la fin brûlaient ça et là, donnant leur faible lumière pour seul réconfort dans cette pièce froide et silencieuse, le feu peinant à survivre dans la cheminée.
Alice ne bougeait pas. Elle se souvenait de sa dernière venue ici, quelques heures avant. Elle se souvenait de ce qu'elle avait ressenti, alors qu'elle était face à lui, alors qu'il la tenait prisonnière de sa seule main et qu'elle laissait ses propres sentiments la submerger comme une vague.
Elle jeta un coup d'œil circulaire autour d'elle, puis s'obligea à aller jusqu'à l'imposant bureau du sorcier, sur lequel se trouvaient moult parchemins, tous couverts de son écriture ronde et nerveuse. Toutes ses recherches s'étalaient ici. Tout. Elle parcourut tout cela du regard, sautant de mot en mot sans s'y arrêter. Il y avait tant de façons de détruire les vampires que cela ? Elle qui voulait juste tuer ceux qui l'avaient amenée à être ça, elle était servie.
Un léger bruit derrière elle la fit se retourner, brusquement. Prise en faute, elle ne bougea plus, tout comme elle l'avait fait en entrant.
Il se tenait là, lourdement appuyé contre le mur, ses cheveux retombant devant ses yeux. Exsangue comme il l'était, c'était à se demander comment il faisait pour rester debout. Il semblait vraiment à bout de force, mais il était là, bien vivant, aussi blanc que sa chemise, le visage muet, ne montrant rien de ce qu'il ressentait.
« - Qu'est-ce que vous faites ici ? dit-il, parvenant à être un brin désagréable, mais sans faire le moindre geste, comme s'il savait que cela allait lui en coûter.
- J'étais venue pour vous tuer. »
La stupeur la plus totale se peignit alors sur le visage du professeur. C'était la première fois qu'elle le voyait afficher une telle expression de désarroi. Bien sûr, elle ne l'avait pas vu se mettre dans une fureur noire lorsque Ethan avait essayé de l'empêcher d'entrer chez Hagrid.
Elle n'avait donc pas compris pourquoi il l'avait laissée boire son sang ? Croyait-elle que c'était encore un de ces actes inexpliqués, dans lesquels il était passé maître ? Avait-elle bien dit qu'elle était venue pour le tuer ?
« Je crois que je n'aurai pas à le faire, reprit-elle en faisant quelques pas vers lui, un léger sourire aux lèvres. Vous êtes dans un tel état, professeur… »
Il devait être en plein cauchemar. Ce ne pouvait être que cela : des hallucinations dues à son état. Elle avançait vers lui, comme un serpent vers sa proie, et la proie c'était lui, vide, amorphe, à sa merci, incapable de faire le moindre geste pour se défendre. Son regard avait quelque chose de fascinant, quelque chose qui n'y était pas avant. La couleur de ses iris avait toujours exercé sur lui une sorte d'attirance qu'il ne s'était jamais expliquée, mais là c'était différent, il était littéralement fasciné par ce regard. Il se souvenait de la forme étrange qu'avaient pris ses pupilles, quand elle avait commencé à boire. En buvant du sang humain, avait-elle perdu toute humanité ? En était-il responsable ?
Non, c'était un cauchemar. Rien d'autre.
Elle ne pouvait pas être venue ici juste pour se moquer de lui. Cela ressemblait à Eswann Bathory, pas à Alice. Alice était une fille passionnée, indisciplinée, révoltée, perdue. Elle n'était pas comme la garce, cette folle sans aucune morale qui avait besoin de la magie pour éveiller des envies charnelles en lui. Alice avait un cœur, n'est-ce pas ? C'était la raison pour laquelle elle pleurait souvent, ou qu'elle se mettait en colère. Elle était incapable de faire du mal. L'Alice qui se tenait devant lui n'était pas celle qu'il connaissait, celle qu'il cherchait, celle dont il avait besoin.
Celle qui était là voulait le tuer. Elle venait de le dire.
« - Vous êtes aussi inoffensif qu'un gamin ou qu'un moldu, reprit Alice en se plantant devant lui, arrogante.
- Oui, ça, c'est ce que vous croyez, » répondit-il en faisant sa moue à fossettes, regrettant d'avoir laissé sa baguette quelque part dans sa chambre.
Il pouvait toujours essayer de lui prendre la sienne, plantée dans ses cheveux, comme d'habitude. Il ne serait jamais assez rapide. Il n'aurait jamais assez de force.
Il la vit passer la main dans son dos et l'en ressortir armée d'une dague, dont la lame luisait faiblement à la lueur des bougies. Elle s'approcha et s'appuya légèrement contre lui, posant son autre main à plat sur sa poitrine.
Non loin, le feu mourait doucement dans l'âtre.
Il se sentait comme les flammes qui n'avaient plus de bois à consumer, vouées à s'éteindre d'un moment à l'autre, et il ressentait une inexplicable tristesse. Lui non plus n'était pas comme d'habitude. Il avait échoué. Il avait cru la sauver, mais il s'était trompé. Elle était devenue comme Eswann et comme Sheller. La boucle était bouclée, Lhiannan s'en arracherait les cheveux de dépit. La garce avait réussi à faire tomber Alice sous sa coupe, et bientôt…
Elle était si près qu'il pouvait sentir son souffle contre son visage et l'odeur légère et fruitée de ses cheveux. Son regard d'ambre semblait fouiller jusqu'au plus profond de son âme, même s'il savait qu'elle ne pouvait pas lire en lui. Elle le dévorait comme un feu intérieur. Il vivait de nouveau la scène de la veille, il se soumettait de nouveau à la tension qui se dégageaient d'eux. Alors ? Qu'allait-elle faire ? Le poignarder ? Comme c'était pitoyable. Risible et si pitoyable.
« Vous ne servirez à rien, dans cet état, professeur… »
Elle continuait à remuer le couteau dans la plaie. La petite ordure, elle le lui paierait au centuple, il le jurait à l'instant, sur ce qui lui restait de dignité. Qu'il avait été stupide de croire qu'il y avait un lien solide entre eux. Comme s'il était capable de laisser de la place à ce genre de considérations dans sa vie… Quel idiot, non mais quel idiot ! Il s'était laissé piéger. Se laisser berner de cette façon par une gamine, franchement ! Il n'avait pas perdu que ses forces. Sa lucidité s'était tout simplement envolée.
Alice leva la lame et la posa sur le cœur de son mentor, simplement, et cela ressemblait à une scène de tragédie stupide. Elle n'avait jamais quitté du regard les yeux noirs et brillants de colère contenue qu'il braquait sur elle, sans faillir.
Pourquoi attendait-elle ? Pourquoi ne disait-elle rien ? L'image du serpent et de sa proie lui revint à l'esprit… Alors, maintenant, pour elle, ce n'était qu'un jeu. Idiot !
Il esquissa le geste de lever la main dans l'espoir de s'emparer de sa baguette, mais cela ne fit que lui soulever l'estomac. Il était trop faible. Il allait s'effondrer.
Cela se alors passa très vite.
Il eut à peine le temps de comprendre ce qui arrivait.
Alice fit glisser la lame sur le cœur du professeur, comme une griffe qui cherche à blesser, puis vint la placer sur son propre cou, sur la veine. Elle appuya à peine, suffisamment pour ouvrir un passage au sang. Posant son autre main sur la nuque glacée de Snape, elle le força à se pencher sur la blessure. Elle avait retourné contre elle la morsure du poignard qu'elle lui destinait. Maintenant, le sang coulait doucement, au dessus des meurtrissures laissées par Engel.
Il voyait la veine palpiter sous la peau, comme à travers une sorte de brume mouvante. Le sang qui perlait sur les lèvres de la blessure l'appelait de façon presque obscène. Tenaillé par la soif et son envie d'elle, il ne pouvait rien faire d'autre que répondre à l'invitation. Il céda et embrassa cette bouche d'où coulait la vie, se mettant à boire Alice jusqu'à en perdre la tête.
Abasourdi, il la laissa se presser contre lui. Il n'avait plus la force de résister, de toute façon. Il était à sa merci, qu'elle veuille le tuer ou non.
Jamais il n'avait été si près d'elle, jamais il n'avait été aussi proche de quelqu'un. S'il avait accepté de se laisser aller quelques fois, il avait toujours refusé de laisser qui que ce soit approcher son cœur. Alors, ce cœur n'était pas mort avec Lily ? Pourquoi penser à elle maintenant ? Elle appartenait au passé. Il ne voulait pas l'oublier. Il ne voulait pas la trahir. Trahir quoi ? Une promesse caduque. Trahir qui ? Une femme qui lui avait préféré un autre parce qu'il s'était comporté comme un imbécile.
Alice était là, tout contre lui, et l'invitait. La douce pression de sa main sur la nuque du sorcier, implacable, finit par avoir raison de sa volonté.
« Je ne peux pas attendre que vous soyez remis, je ne peux pas vous laisser comme ça. J'ai besoin de vous… » lui murmura-t-elle à l'oreille.
Elle n'avait jamais eu l'intention de le tuer ? Pourquoi avoir prétendu le contraire ? Pourquoi ce jeu ignoble ? Elle avait voulu se montrer à lui tel qu'il était, c'était cela ? Venimeux, intouchable, incorruptible, mort à l'intérieur. Elle savait comment il était, car après Dumbledore, elle était la seule à avoir voulu le comprendre. Personne, non, personne n'avait jamais lu en lui de cette façon, à livre ouvert. A quoi bon l'occlumencie, lorsqu'un seul sentiment peut la rendre totalement inutile ? Il le savait, pourtant, puisqu'il n'avait jamais pu l'apprendre à Harry, à cause de leur haine réciproque. Quel échec.
Agrippée à ses épaules, les larmes aux yeux, elle le laissait reprendre le sang qui pulsait dans ses veines. Il la serrait maintenant si fort qu'elle en perdait le souffle. Elle finit par fléchir les genoux, envahie par la même torpeur qu'elle avait ressentie lorsque Sheller l'avait mordue. Elle avait peur de tomber, mais elle ne pouvait plus se combattre.
Elle vacilla mais il refusa de la lâcher. Il ne pouvait plus que la suivre dans leur lente chute vers le sol, comme au ralenti. Elle le serrait plus encore, maintenant qu'ils étaient étendus sur les dalles glacées, enlacés, avec la chaleur de son corps qui la rendait folle. A cause de cela, il était incapable de s'arrêter, d'ôter les lèvres de sa blessure, de la quitter. La vie qui s'échappait des veines d'Alice ne cessait de couler, lui redonnant la force et la lucidité, au fur et à mesure qu'il reprenait ce qu'elle lui avait pris.
Il ne voulait pas la relâcher, non. Pourtant, il le fallait, s'il ne voulait pas la tuer. Mais cette étreinte salvatrice, plus éprouvante encore qu'une étreinte amoureuse, était si intense qu'il ne pouvait se résoudre à cesser de boire. Il devait s'éloigner d'elle. Il devait s'en convaincre, alors qu'il voulait s'abandonner complètement.
« A… Arrêtez… supplia-t-elle dans un souffle, les larmes coulant le long de ses tempes. Je vous en prie… »
Elle essayait de mettre un terme à cela. Elle devait casser le lien. Briser l'enchantement.
Elle se raidit et dut se faire violence, pour le repousser. C'était si difficile… Maintenant, elle comprenait ce que l'on disait à propos des vampires. Ils tombaient toujours amoureux de leur victime, et la victime tombait toujours amoureuse de son bourreau. La morsure était la forme la plus profonde de baiser qu'il soit au monde – elle se souvenait l'avoir lu, quelque part, un jour ; elle était plus jeune, n'avait pas compris l'allégorie et l'avait trouvée répugnante. Elle se souvenait aussi qu'elle avait aimé la morsure d'Engel, comme il l'avait aimée. C'était ainsi, c'était physique.
Mais eux, c'était différent.
Elle non plus ne pouvait se résoudre à l'éloigner d'elle. C'était sûrement la cause de ses larmes, qu'elle sentait couler doucement depuis tout à l'heure, et qui glissaient jusque dans ses cheveux.
« Pardonnez-moi… » murmura-t-elle alors, ses doigts se défaisant alors de la dague, qu'elle n'avait pas quittée.
Complètement enivré, il ne disait rien. Il n'entendait plus rien d'autre que les pulsations de son propre cœur, dans un délire étrange qu'il était seul à percevoir, sur l'instant. Il s'était juste posé tout près d'elle, allongé sur le côté, et l'avait ramenée contre lui, l'entourant de son bras, l'autre replié sous sa tête.
Il avait douté d'elle. Elle ne lui avait pas laissé le choix. Elle était venue pour le tuer, mais elle lui avait offert de revenir dans la lumière, tout comme il avait fait. Maintenant, il avait sommeil, et il pouvait s'endormir apaisé car elle ne s'en irait pas.
Alice, en larmes, se lova contre lui, le visage enfoui dans le creux de son épaule, honteuse d'avoir pensé qu'il était fautif, de l'avoir comparé à cette pourriture de Sheller. Honteuse aussi du cadeau empoisonné qu'elle lui avait fait. Dans la même nuit, ils avaient failli mourir tous les deux. Elle, c'était sans importance, puisqu'elle était persuadée qu'il devait en être ainsi. C'était la fatalité. Mais lui… Il n'avait rien demandé. Bientôt, il crèverait de soif, et il aurait beau boire des litres et des litres d'eau, cette soif serait inextinguible. Elle avait peur, maintenant. Soudain, le regret lui serra les entrailles. Si elle en avait fait le même genre de créature que Sheller, ou même Bathory ? Ou elle…
Et si, finalement, elle devait le tuer, puis mettre fin à ses jours, comme elle l'avait voulu ? Et si c'était à Ethan que revenait cet honneur ? Elle se sentait si désemparée, tout d'un coup… Elle avait l'impression d'avoir perdu les trois quarts de ses forces, elle n'avait plus les idées claires, et d'un autre côté, elle était si bien… Et si elle se laissait emporter par le sommeil ? Elle n'avait rien à craindre, ici, n'est-ce pas ? Non, rien à craindre, sinon le froid, qui ne tarderait pas à l'envahir, maintenant qu'elle avait fini de vibrer, maintenant qu'il avait fini de boire.
« Si je devenais comme cette folle… murmura-t-elle, une fois ses larmes séchées. Vous me tueriez ?... »
Il eut pour seule réaction un de ses étranges sourires, accompagné d'un haussement d'épaules, qu'elle ne vit pas.
Comme il ne disait rien, elle ouvrit les yeux et lui balança un regard furieux mais non, il ne dormait pas, comme elle l'avait cru. Il la regardait à travers ses paupières mi-closes, et il semblait attendre qu'elle lui pose à nouveau la question.
« - Le ferez-vous ? répéta-t-elle, sans se défaire de son air furieux.
- Cela dépend de toi. »
Il avait l'air épuisé. Mais…
Elle venait de s'apercevoir qu'il avait abandonné le vouvoiement destiné aux élèves. Elle n'était plus élève mais il avait continué, jusqu'à présent, à la considérer comme telle. Comment la considérait-il, alors, maintenant ?
« Bien sûr, » fit-elle, en baissant les yeux, affreusement gênée.
Il avait levé la main et l'avait glissée dans ses cheveux, comme pour la rassurer.
C'était fou. Elle semblait n'être née que pour vivre dans le malheur. Elle ne serait jamais heureuse, même à l'instant, elle ne pouvait pas l'être. Pas dans ses bras. Ce n'était pas un père qui tenait sa fille dans ses bras. C'était une gamine de dix-sept ans, dans les bras d'un homme beaucoup plus âgé qu'elle. Elle ne pouvait pas être heureuse. Elle aurait pu l'être, si Gabriel Waters n'avait pas accidentellement trouvé la mort. Mais pas avec lui. Il en était sûr.
« - J'ai peur… dit-elle alors qu'il posait les lèvres sur son front.
- Quoi, toi ? ironisa-t-il quand même.
- Je suis en train de tous vous perdre. Et je sais que je ne suis plus la même. Je vous ai rendu le sang que vous m'avez donné, et je ne ressens pas de fatigue. Je sens que je vais tous vous perdre… »
Choisissant de mettre un terme à ce moment de quiétude, elle se dégagea du bras protecteur dans lequel elle était lovée et se redressa pour aller raviver le feu, qui était vraiment sur le point de s'éteindre. Elle y jeta deux grosses bûches, et les fit s'enflammer d'un petit « Incendio ».
« Vous voyez ? Je vais bien, » dit-elle avec conviction.
Severus s'était levé à son tour, et la tête lui tournait comme s'il avait abusé du bon vin. Il disparut un instant, pour revenir avec la veste de son costume à la main, qu'il enfila et dont il ferma les boutons, méthodiquement, un à un, comme si le temps que lui prenait ce geste lui permettait de rassembler ses esprits.
« Je t'ai déjà vue plus combative, dans le temps, » fit-il en allant s'asseoir derrière son bureau.
Il envoya sa bouilloire faire chauffer de l'eau pour le thé.
Alice pensa que la soif devait déjà le tenir, comme elle, alors qu'elle venait à peine de reprendre complètement pied.
« - Oui, mais aussi abandonnant toute envie de combattre, comme vous dites, chantonna-t-elle tristement.
- Et ? Tu veux que je te plaigne ? Que je t'exhorte à aller te jeter dans la gueule du loup ?
- Non. Je voudrais juste que vous restiez le même. Je n'ai pas besoin de votre pitié. Pas la peine de vous la jouer fleur bleue, professeur. »
Elle n'avait pas changé. Par certains côtés, elle était la même. Sauf ce changement dans son regard. Cette drôle de pupille reptilienne… Cette singularité qui n'apparaissait que si elle était contrariée, apparemment. Ou en colère. Ou peut-être aussi, quand elle buvait, comme la première fois qu'il l'avait vue faire cela, indépendamment de sa volonté.
« - Du thé ? dit-il sans plus la regarder, faisant simplement signe à la théière d'aller se mettre au travail.
- Oui, merci. »
Elle s'assit sur le rebord de la cheminée, tendant la main pour recevoir sa tasse, que la théière vint remplir de son thé à l'arôme appétissant. Elle n'osait plus regarder vers lui, qui avait rallumé une ou deux bougies. Il semblait avoir retrouvé toutes ses facultés, maintenant, et sirotait son thé tranquillement, pas comme elle qui en avait englouti trois tasses d'affilée, à la maison. Il avait vite récupéré, c'était curieux...
Elle savait que si elle levait les yeux vers lui, elle sentirait son cœur bondir de cette façon désagréable, comme elle sentait ses mains trembler sur sa tasse. Elle ferma les yeux pour faire abstraction, mais le souvenir de l'étreinte était bien trop présent et la rendait nerveuse. Elle sentait encore ses bras autour d'elle, son poids sur elle, son souffle dans son cou, ses doigts crispés dans ses cheveux, pendant qu'il reprenait le sang, elle revoyait encore son regard stupéfait lorsqu'elle avait sorti la dague, et son expression de stupeur seule l'avait empêchée de commettre l'irréparable. Mais ses bras, son souffle, sa chaleur, les longues gorgées qu'il lui avait volées, sa façon de la regarder, après…
Brusquement, elle lâcha la tasse, qui se brisa à ses pieds, sur les dalles. Les bras croisés contre elle, elle s'était penchée en avant, les dents serrées et les yeux écarquillés. Elle avait l'impression de revivre ce moment où elle avait coincé Bathory contre le mur avec son bureau, tout se mélangeait dans sa tête et lui faisait mal, comme si on lui plantait des pointes dans le crâne, elle essayait de repousser ces visions et c'était encore plus douloureux.
Elle ne revint à elle que lorsqu'elle prit conscience que des mains tenaient ses poignets pour l'empêcher de s'arracher les cheveux, dont certains jonchaient déjà le sol à ses pieds. Elle se remit à pleurer, totalement perdue. La voix qui lui parlait était lointaine et le visage qui était devant elle, flou. Elle n'entendait pas ses propres gémissements de douleur, provoqués par les traits acérés des battements de son cœur et les piques dans sa tête. Elle avait l'impression de devenir véritablement et complètement folle.
La gifle qu'elle reçut finit de la ramener sur terre. Son premier réflexe fut de vouloir la rendre, mais sa main ne bougea pas.
Elle secoua la tête et le vit, à genoux devant elle. Il avait l'air inquiet. Inquiet, lui ?
« - Voilà, j'ai fait comme d'habitude, grogna Severus, qui n'avait pas vraiment besoin de ce genre de crise de nerfs, non, vraiment pas.
- Vous m'avez fait mal ! répliqua Alice, frottant sa joue d'un air courroucé.
- Oui, je sais, ce n'est pas la première fois. Comment veux-tu que je réfléchisse, moi, si tu te mets à flancher toutes les cinq minutes ?
- Je… Je ne sais pas ce qui m'a pris…
- Comme d'habitude. Une fois, mademoiselle veut se tuer, une fois, mademoiselle se met à craquer, une fois, mademoiselle me cogne ou me crie dessus.
- Eh oh ! C'est celui qui dit qui est, hein ! »
Elle s'était relevée, sous le coup des nerfs, et le toisait de toute sa hauteur, les bras croisés sur la poitrine, attendant une quelconque réplique.
Mais Severus se contentait de la regarder d'en bas, hésitant entre riposter et se mettre à rire. Il avait posé le bout de ses doigts sur sa bouche pour en cacher le sourire.
Tout en elle n'était que contradictions, elle pleurait et l'instant d'après, elle pouvait rire ou entrer dans une colère noire. Maintenant qu'il savait qui étaient ses parents, il se souvenait que Lucy était comme ça, tandis que William, son père, était toujours calme et posé, alors que c'était lui le plus vicieux des deux – comme quoi les apparences sont parfois trompeuses. Dire qu'il l'avait connue toute petite… Dire qu'il l'avait oubliée, ou qu'on la lui avait faite oublier. Pourquoi ? Qui avait intérêt à ce que lui, Severus Snape, oublie l'existence même de la fille Drake ? Elle était trop petite pour se souvenir de lui à l'époque, mais il ne voyait vraiment pas pour quelles raisons on la lui avait faite oublier. La dernière fois qu'il avait vu Lucy, c'était l'année de la mort de Sirius Black, c'était très frais dans son esprit. Mais Alice... Impossible, il ne s'en rappelait pas.
« Bon, tu es calmée ? » fit–il en se redressant, et de fait, la dépassant d'une bonne tête et demi.
Elle haussa les épaules.
« Poussez-vous, que je ramasse la tasse que j'ai tuée. »
Il fit un pas sur le côté, amusé, et Alice posa un genou à terre, pour ramasser les morceaux de la tasse. Elle se releva aussitôt et les posa sur le rebord de la cheminée. Il soupira, excédé.
« - Quoi ? Qu'est-ce qu'il y a ? s'étonna-t-elle.
- Ce qu'il y a ? Un peu d'esprit pratique, que diable, » s'exclama Severus, très égal à lui-même, à l'instant.
Il prit les morceaux de porcelaine d'un geste nerveux, s'en planta un dans la paume de la main et répara la tasse d'un geste souple de baguette.
Alice en ricana, ne laissant pas passer cette occasion. Comment pouvait-on être aussi empoté, franchement ? Puis elle ne put bientôt plus ôter son regard de cette goutte de sang vermeil. Avant même d'y penser, elle avait déjà tendu les mains vers celle du sorcier, qui la retira aussi sec.
« - Il est hors de question que tu recommences, dit-il, troublé.
- La confiance règne… soupira Alice, déçue. Laissez-moi vous aider, pour une fois. Je peux vous soigner. »
Le soigner ? Il pensa alors à la fois où il avait vu Bathory dans cette vieille boutique de magie noire, au milieu de l'Allée des Embrumes. Elle s'était entaillé le pouce avec l'épée qu'elle avait acheté et avait guéri la plaie instantanément, en la portant à sa bouche. Il avait noté ce détail pour le moins incongru, et voilà qu'Alice lui parlait de la même chose.
Alors, infiniment troublé, il la laissa poser les lèvres dans le creux de sa main. La blessure disparut, lentement. C'était comme s'il n'y avait jamais rien eu. Exactement comme Eswann.
« Vous voyez, il n'y avait rien à craindre. »
Mais par la barbe de Merlin, qu'elle cesse de le regarder de cette façon. La vue du sang semblait la mettre dans un état second, mais elle ne s'apercevait pas de ce qu'elle provoquait en lui, en posant ses lèvres sur lui. Son regard vaguement gourmand, perdu dans le lointain, c'était plus qu'un appel, une invitation. C'était vraiment trop malsain. Et bien, si lui commençait à trouver que les choses étaient malsaines…
Alice ne repoussa pas la main qui venait de se poser sur sa joue, ni cette même main qui se perdait dans ses cheveux et qui l'attirait contre lui, juste un moment. Avec un peu de chance, le lendemain soir, ils seraient tous morts, elle, lui, Ethan, la garce, Sheller, même Dumbledore et tous les autres professeurs, les élèves, la terre entière. Alors, quel mal y avait-il à ce qu'elle le laisse faire ? Quel mal y avait-il à ce qu'il la tienne ainsi dans ses bras, ces mêmes bras qui l'avaient entraînée dans l'ombre, pour la soustraire à la mort, combien de fois déjà ? Quel mal y avait-il à ce qu'elle laisse son cœur battre à tout rompre, alors qu'elle n'avait jamais ressenti cela avant ?
Pauvre Gabriel… Ainsi, il avait eu raison. Les sentiments dont elle avait parlé avec Cedric, tout cela, Gabriel le savait, et il ne s'était pas trompé. S'il l'avait su, il se serait retourné dans sa tombe.
Cette pensée lui parut horrible, elle étouffa un soupir affligé. Comment pouvait-elle penser des choses aussi macabres ? Irrespectueuses ?
Pauvre Gabriel... Il n'avait été que le premier d'une longue liste. Elle serait la dernière, mais qui viendrait avant elle ? L'homme qui la tenait dans ses bras ? Cet homme qui aurait pu être son père, mais dont les sentiments nourris à son égard n'étaient pas ceux d'un père, et ne l'avaient sans doute jamais été.
S'ils s'étaient détestés, méprisés, haïs même, cela s'était transformé en quelque chose de si fort et de si contradictoire qu'elle en avait peur. Comment cela avait-il pu arriver ? A quel moment leur aversion réciproque s'était-elle transformée ? C'était tellement commun, finalement. Ah, oui, il devait bien rire, Gabriel, vraiment.
Elle n'osait plus bouger. Son cœur battait si fort, comme s'il voulait sortir de sa poitrine, qu'elle en tremblait. Elle avait l'impression qu'il résonnait dans toute la pièce, tout autant que dans son corps. Elle avait l'impression que s'il fallait qu'elle parle, elle se mettrait à bégayer comme une gourde idiote ou qu'aucun son ne franchirait ses lèvres. Elle aurait voulu devenir toute petite, disparaître. Non. Elle aurait voulu se fondre en lui, à l'instant, pour ne devenir qu'une partie de lui, une particule, son cœur ou peut-être son âme. C'était ce qui lui ressemblait le plus, en lui.
Se ressourcer à la gorge d'Alice avait été plus délicieux que boire le plus délicieux des vins, plus enivrant encore. Pourtant, plus jamais il ne pourrait se permettre à nouveau une telle chose. Il ressentait son appréhension, elle tremblait de frayeur, peut-être pensait-elle qu'elle n'aurait jamais dû. Elle regrettait, il l'avait vu dans ses yeux, et peut-être le fuirait-elle dès que tout cela s'achèverait. Il ne la forcerait jamais.
Elle ne lui permettrait plus jamais de s'abreuver à son cou, mais elle serait sienne aussi longtemps qu'elle vivrait, malgré tout ce qui les séparait, malgré ce qu'elle était, malgré ce qu'il était et il s'en foutait, comme elle lui aurait dit, comme elle s'en foutait, parce qu'ils n'étaient rien d'autre que les deux parties d'un tout qui avaient fini par se trouver, malgré l'amnésie et le temps passé, malgré la fleur blanche plantée dans le marbre. Il n'y avait aucune autre raison.
Le sang… C'était le même sang qui coulait dans leurs veines maintenant, et c'était ce sang qui les avait liés, leur avait ouvert les yeux. Au bout, il y avait peut-être la mort, très certainement même. Mais à l'instant, il n'y avait rien d'autre qu'un seul cœur battant à l'unisson, deux âmes plongées dans un oubli total du temps, des choses et d'eux-mêmes.
Ah, ça, Gabriel devait bien rire, mais il n'y avait plus de Gabriel, plus d'ennemi, plus rien, pas même le temps, ni la mort, rien.
Seulement eux. Le reste viendrait après, et pour l'instant, le reste n'existait plus. Il n 'y avait que cet instant.
C'était bien peu comparé à ce que laissait présager le retour du fléau sur terre, mais c'était bien assez pour eux. Pour une fois, il y avait autre chose que la mort et l'abandon dans le cœur d'Alice. C'était à pleurer, inattendu, insensé et si éphémère aussi. Le passé, le père, la mère, Eswann, la mort, Engel, tout cela était si loin, en cet instant. C'était de la folie. Tout n'était qu'oubli. Elle n'était plus la proie, elle était Alice, dans son cœur et son âme, elle était à lui. Elle était lui. Elle était une lueur dans la nuit qui semblait n'être là que pour lui. Qu'avait-il à lui offrir, en retour ? Son amertume, son âge, son apparence disgracieuse, sa solitude, sa réputation… Elle ne s'en était jamais moquée, non ? Si, un peu. Beaucoup, même.
Quelle importance, maintenant ?
Fond sonore :
Delain - Scarlet
