L'endroit était froid et humide, sombre, ouvert à tous les vents, en un mot inhabitable, mais c'était là que tout allait arriver. C'était là, le lieu désigné par les runes ; elle avait passé un bon moment avec le professeur Phines et lui avait soutiré quelques informations, en plus de quelques soupirs. Les runes avaient clairement indiqué ce vieux château en ruine, perdu dans des landes désertiques du nord du pays, inaccessible sinon après une longue et périlleuse escalade – du moins pour un moldu, si tant est que le château lui apparaisse. Elles avaient désigné cette bâtisse lugubre, avec ses créneaux édentés et les corbeaux faméliques juchés sur les tours, et ce qui semblait être des restes d'étendards, flottant dans le courant de la brise… Ce n'étaient plus que des fantômes, oui, des spectres, et le château en était le cercueil oublié.

C'était le cadre parfait. Tout se passait exactement comme prévu. Chacun avait fait comme les runes avaient dit : c'était jubilatoire, à vrai dire, de constater que cette magie-là ne se trompait jamais. La magie antique, cette magie bannie de tous les grimoires, que plus personne n'utilisait depuis des siècles…

Eswann n'avait plus qu'à attendre sagement que toute cette bande de crétins trouve le passage qu'elle avait laissé bien en évidence avant de partir, dans un lieu bien précis de l'école où ils ne manqueraient pas de se rendre. Ils étaient tellement prévisibles ! Pitoyables.

Elle avait fini par se décider qu'elle prendrait Alice en dernier, la cerise sur le gâteau, le mets le plus délicieux et délicat du dîner. Elle dégusterait la pureté de cette petite dinde à son aise, après avoir mis fin, bien entendu, aux souffrances terrestres des deux autres imbéciles. Elle arracherait la tête d'Ethan, le sale tueur de vampires, ou lui briserait le cou. Elle passerait ce cher Severus au fil de son épée, achetée presque exprès pour lui, et elle le laisserait agoniser. Elle se vengerait dans leur sang, pour leur faire payer toutes les humiliations subies, et ils lui demanderaient pardon à genoux, se prosterneraient devant elle pour qu'elle les épargne. Comme cette pensée était jubilatoire !

Elle se sentait si bien, enfin ! Elle était si fière de ses pouvoirs, de sa beauté, de son corps, de son esprit.

Eswann était une très belle femme, pourvue des plus beaux atours et qui pouvait se passer d'artifices pour faire tourner les têtes des hommes. Mais malgré sa fierté, elle n'était pas satisfaite, elle n'avait pas eu tout ce qu'elle voulait. Elle avait toujours ardemment désiré un seul et unique homme, et celui-ci n'y avait jamais prêté attention. Les seules fois où elle avait réussi à s'en approcher, c'était contre son gré. Il n'avait jamais voulu d'elle.

Alors, elle le tuerait. Pour cet affront, elle le tuerait.

Elle n'avait plus qu'à les attendre, allongée sur la dalle froide de ce tombeau, dans les souterrains loin du jour qu'elle ne craignait pourtant pas, excitée comme un gosse à la veille de Noël. Ils viendraient, parce qu'Ethan savait que c'était aujourd'hui le grand jour, ou plutôt le grand soir. C'était le jour où la planète Pluton dominait la destinée de celle qui aurait le pouvoir.

Ethan savait, parce que sa tête avait gardé la marque de la bête, cette monstrueuse créature qui avait investi celle qu'il avait aimé, il savait que cette marque le ferait souffrir jusqu'à sa mort, lui conférant toutes sortes de sensations et de certitudes.

Ethan avait aussi le savoir de son art, et même s'il ignorait la plupart des arcanes de la magie noire, il connaissait les conséquences de la configuration de ce jour, qui n'était pas un jour comme les autres. Ni pour lui, ni pour Eswann, ni pour aucun d'entre eux.

Comme Eswann s'abandonnait à la léthargie, Ethan ouvrait sa porte à un visiteur inattendu, puisqu'il s'agissait de Draco Malfoy. Ainsi, Hagrid avait bien fait ce qu'il lui avait demandé. Ainsi donc, ils seraient plus nombreux à aller se jeter dans la gueule du loup.

Malfoy n'avait pas l'air surpris de se retrouver ici, amené par l'invitation reçue la veille très tard par chouette-express. Au contraire, il affichait un sourire qu'Ethan qualifia de satisfait, voire content.

« Alors, que me vaut l'honneur ? » fit-il en guise salut, s'asseyant nonchalamment dans un fauteuil.

Qui aurait pu croire qu'il avait assassiné sa propre mère, la veille ? Il n'y pensait pas, de toute façon, puisqu'il s'était enfin libéré de la dernière chaine qui le retenait. Il regrettait d'en être arrivé là, mais c'était le seul moyen pour lui de voler enfin de ses propres ailes. Maintenant, il vivait dans le présent et il pouvait enfin accomplir ce pourquoi il était là. Maintenant, il attendait qu'Ethan Lhiannan-Sidhe, son subalterne et ami, lui explique les raisons de cette convocation expresse.

« - Je vais être bref, Draco, dit Ethan en faisant les cent pas.

- Mais je t'en prie, sois bref, répondit Draco en l'invitant à poursuivre d'un signe de la main.

- Je suis sûr que tu sais pourquoi tu es là. »

Le hochement de tête du blond lui indiqua qu'il était dans le vrai. Il ne fallait pas oublier qui était Draco Malfoy et qu'il savait tout, peu importe comment.

« Engel Sheller était chez Hagrid hier soir, il a bu le sang d'Alice. »

Draco ne dit rien. Il le savait, oui, puisque Engel le lui avait sous-entendu avant d'accomplir son méfait. Il s'imaginait aussi très bien la tête du Mangemort à la vue du cadavre étranglé de Narcissa, allongée sur sa bergère sous un linceul de fleurs encore couvertes de gouttes d'eau, et il en jubilait. Il devait être dans une colère noire, et sans doute auraient-ils à en découdre avec lui, pas plus tard que ce soir. Enfin, un peu de sport !

« C'est pour ça que je t'ai fait demander, » ajouta Ethan, un peu intrigué par l'expression absente de Draco.

Ce dernier soupira et leva soudain les yeux vers son interlocuteur.

« - Je dois prendre cela comme une vraie invitation, alors, dit-il en se levant aussi. Tu veux que je me batte à vos côtés, c'est cela ? Comme au bon vieux temps ?

- Si tu refuses, je comprendrai.

- Tu me connais mal, chasseur de vampires, tu me connais bien mal.

- Alors, tu ne vois pas d'inconvénient à ce que nous allions chez Hagrid ?

- Quoi, ce gros lourdaud ? »

Ethan réprima un sourire, en pensant à ce que lui avait dit le demi-géant à ce propos, sur le toit. Fallait-il que ce soit Draco, le coupable de ce sentiment d'infériorité. C'était prévisible, si prévisible. Comment avait-il fait pour le supporter, lorsqu'il était adolescent ?

Ils se rendirent donc chez Hagrid, qui était en train de couper du bois derrière sa maison. Son chien somnolait vaguement, plus affalé que couché non loin de lui, et il ne leva même pas une paupière en entendant arriver les visiteurs. Le sortilège de Sheller l'avait bien abattu.

Le demi-géant les accueillit avec méfiance, surtout Malfoy, ce sale petit vaurien qu'il détestait. Malgré le souvenir de sa bravoure face à Il-Savait-Qui, il n'oubliait pas les moqueries de sa part, ni le moment où il l'avait vu en compagnie des Mangemorts qui avaient mis le feu à sa cabane, manquant tuer son chien. De fait, même Ethan eut droit à un regard en biais.

« Pourquoi vous l'amenez ici ? » demanda-t-il sur un ton bougon, en désignant Malfoy d'un signe du menton.

Ethan haussa les épaules puis s'étira de tout son long, mains levées haut vers le ciel, puis fit un ou deux assouplissements, les poings sur les hanches.

« C'est le moment d'y aller, » dit-il simplement.

Hagrid le regarda, sourcils froncés, ses mains reposant sur le haut du manche de sa hache, l'une sur l'autre. On aurait pu croire qu'il réfléchissait au moyen de les décapiter tous les deux vu l'air qu'il arborait, et vu comment ses doigts s'agitaient sur leur reposoir. Mais non, en fait, il était à des lieues de penser à une telle chose.

« Alice n'est pas là, » fit-il.

Il posa sa hache sur son épaule dans un grand mouvement circulaire, sol-épaule, avec légèreté. Ethan était presque sûr qu'il pourrait faire des ravages, avec une arme pareille - c'était à étudier.

« - Alors, allons la chercher, déclara Draco, dont le pied balayait le sol devant lui, montrant bien qu'il s'ennuyait fermement.

- Je ne sais pas si c'est une bonne idée, répondit Hagrid précipitamment, sur un ton un peu trop méchant.

- Oh, et depuis quand vous avez des idées ? répliqua le blond, mauvais.

- Wowowoh ! intervint Ethan avant que cela ne s'envenime, levant les mains en un geste incitant au calme. Il suffit d'aller attendre là-haut.

- Là-haut ? » s'étonna Draco, non sans balancer à Hagrid un sale coup d'œil meurtrier, qu'il lui rendit fort bien.

La main d'Ethan se leva lentement vers la plus haute tour de l'école : la tour d'astronomie. Il était sûr de lui. Cette fois, cet endroit n'était pas un leurre. Il le savait, comme il savait qu'Alice ne tarderait pas à venir, parce qu'à cause de la morsure d'Engel et du sang qu'elle avait fatalement dû boire, elle sentait les choses. Elle savait. Il n'y avait rien de plus simple à dire, mais elle savait, comme lui savait. Ce n'étaient plus des intuitions. C'était un nouveau sens qu'ils partageaient.

Alors, il fallait attendre là-haut, simplement, bêtement.

Seulement, là-haut, il y avait un drôle de truc.

Au beau milieu de la salle dallée traînait quelque chose que Hagrid et Ethan avaient déjà vu, et qui logiquement n'aurait jamais dû se trouver là. C'était la mèche de cheveux de Snape, celle qu'ils avaient récupérée et qui avait été enfermée avec d'autres éléments de l'affaire, comme pièce à conviction. Comment elle était arrivée là, cette mèche, c'était un mystère.

Malfoy se pencha pour la ramasser, intrigué – mauvais réflexe. Il disparut corps et biens dans un halo de lumière verte, sans que quiconque ne puisse faire quoi que ce soit pour le retenir.

Ethan étouffa un cri de rage mais il comprit le piège, comme Hagrid venait de le comprendre. Se faire avoir de cette façon ! N'importe quel sorcier savait qu'il ne fallait jamais toucher un objet inconnu, s'il était disposé dans un endroit comme celui-ci.

« - C'est un portoloin, ça ? fit le demi géant en croisant les bras sur sa poitrine.

- J'en ai bien l'impression. »

Avant que Hagrid ait eu le temps de réagir, Ethan s'était penché et avait saisi la mèche de cheveux, pour aussitôt disparaître dans un halo de lumière jaune.

« Bon, bah, quand faut y aller… » grogna Hagrid, en ramassant à son tour les cheveux de Snape.

Il fut englouti par un halo de lumière rouge.

Il ne restait aucune trace de leur passage ici, sinon l'absurde présence d'une mèche de cheveux noirs, serrés dans un ruban tâché de sang.

De toute façon, plus personne de sensé ne monterait ici. Il n'y avait plus personne, pour amener un quelconque semblant de raison à tout cela. Au-delà de la porte ouverte dans la tour, il n'y avait plus que vengeance et démence, et la mort parée des plus beaux atours les attendait bras grands ouverts.

Pendant que les autres partaient vers nulle part, le professeur Snape laissait ses pas le conduire jusque sous le saule pleureur du parc, sans qu'il ait eu besoin de réfléchir à l'endroit où il devait chercher.

Au matin, lorsqu'il avait ouvert les yeux sur la lumière blafarde du jour naissant, il s'était demandé ce qu'il faisait là, allongé sur le vieux canapé de son bureau, enroulé dans son gros plaid moelleux, devant la cheminée. Il s'était assis, la main sur le front, une sorte de malaise semblable à une gueule de bois le tenaillant, puis avait laissé passer un moment avant de s'extirper du canapé, posant prudemment les pieds par terre. Il s'était fait la remarque que le sol était froid et s'était demandé pourquoi il n'avait pas de tapis.

Il s'était levé et s'était rendu dans sa chambre, qu'il avait prêté à Alice, refusant qu'elle retourne dormir chez Hagrid. Soulevant le rideau qui cachait son lit, il s'était aperçu qu'elle était partie, et depuis longtemps en plus, parce que les draps étaient froids. Il n'avait pas ressenti d'inquiétude, loin de là, parce qu'il savait très bien qu'elle n'irait nulle part sans lui. Pourquoi il le savait, ça c'était une autre histoire. Il le sentait, voilà tout.

Plus tard, alors que la journée était bien avancée et qu'il avait dispensé ses derniers cours, il avait décidé d'aller la chercher. Pas chez Hagrid, ni ailleurs dans l'école, mais ici, sous le saule pleureur.

Curieusement, la perception qu'il avait de ce lieu était comme faussée, sans doute parce que ses sens avaient changé, depuis la veille. Il était différent. Il ressentait toujours la faim et la soif, comme d'habitude, mais rien ne l'était plus vraiment. En se levant, il avait bu des litres et de litres d'eau, en se disant qu'avec tout ça, il pisserait sûrement jusqu'à la Noël, mais aussi, il y avait une autre soif, avec une pointe d'écœurement rien qu'au fait d'y penser. Il allait devoir travailler là-dessus, plus tard, il était hors de question qu'il se plie aux exigences de sa nouvelle condition, il lui faudrait créer une nouvelle potion.

Sous le saule, c'était là qu'Alice s'était réfugiée un jour parce qu'une camarade de classe l'avait blessée, et elle ne pouvait décemment pas se présenter à un cours avec la figure couverte de sang. Le sang… Il ignorait alors comment les choses allaient tourner, et s'il l'avait su, il aurait fait exactement pareil. Tout était si différent de ce qu'il avait déjà vécu…

Ses pas l'avaient guidé ici et elle était là, assise sur le banc, en train de lire paisiblement comme si rien n'allait arriver, comme si rien ne s'était passé. Il ne se doutait pas qu'avant, elle venait là tout le temps, à chaque fois qu'elle avait un moment de libre, parce qu'elle aimait cet endroit calme, coupé des autres, et où personne ne se rendait jamais, à se demander si l'arbre n'était pas enchanté.

Elle ne leva même pas les yeux de sa lecture en l'entendant arriver.

« Il y a quelque chose de bizarre là-dedans. »

Elle avait le goût pour les entrées en matière déroutantes.

Severus s'assit sur le banc et s'appuya au tronc de l'arbre, bras croisés nonchalamment sur la poitrine, comme la dernière fois qu'il était venu.

« Là-dedans, » répéta-t-il d'un ton amusé.

Alice tourna alors son étrange regard vers lui, et son visage impassible ne montrait aucunement ce qu'elle ressentait. C'était comme s'il n'y avait rien eu, la veille.

« Dans l'école, fit-elle en fermant son livre, qu'elle posa sur le banc. Les cours sont finis, les élèves sont prêts à partir, mais Hagrid n'est pas là. C'est le dernier jour pour eux, cette année. »

Elle avait dit cela sur un ton tellement envieux. Elle devait encore regretter d'avoir été renvoyée si injustement, et il comprenait parfaitement. Dire qu'il avait essayé de s'y opposer, sans même encore savoir pourquoi. En y pensant, elle l'avait vraiment fait changer, si humainement, finalement, qu'il n'y croyait pas. Pourtant, il savait très bien qu'il n'y aurait qu'elle qui lui permettrait d'être lui. Si elle venait à disparaître, il redeviendrait le sarcophage immuable de son propre cœur. Il chassa cette pensée d'un froncement de sourcils ; pourquoi penser à cela maintenant ?

« Il n'y a pas que ça, » reprit Alice, sans s'apercevoir du trouble de son professeur.

Non, bien sûr que non.

Lui aussi, il sentait quelque chose d'étrange émaner de l'école, comme une odeur pestilentielle et diffuse.

« Je voudrais aller voir le professeur Dumbledore. »

Severus lui jeta un regard surpris et déplia les bras pour se pencher en avant, les coudes aux genoux.

« - Pourquoi ? C'est lui qui a demandé à ce que tu sois mise dehors, fit-il, incrédule.

- Je sais, mais je ne lui en veux pas... J'ai beaucoup réfléchi à tout ça… murmura Alice en affichant un triste sourire. Je crois que tout avait été décidé depuis le début. »

Elle se leva et fit quelques pas.

Il ne remarqua qu'à ce moment-là qu'elle avait revêtu son uniforme, dédaignant juste de passer la robe de sa maison. Comme d'habitude, elle portait ses cheveux n'importe comment, la baguette magique plantée en travers – mais comment les faisait-elle tenir ainsi ? fut sa pensée. Cela dit, il la regardait et se demandait pourquoi cette introspection, si elle disait se moquer de son passé, et bien plus encore de son futur ?

« Ça peut paraître complètement idiot, mais… commença-t-elle alors, lui tournant le dos. J'ai pensé à ce que j'ai lu sur mes parents et moi, dans les Chroniques des Sorciers. Il y a des noms qui reviennent souvent, dans le chapitre des Drake, comme le vôtre, celui des Malfoy, Sheller et aussi, Tom Riddle. Et je me demande si Dumbledore ne savait pas déjà tout cela. »

Elle se tut.

« - Impossible, reprit Severus en brisant le silence. Il me l'aurait dit.

- Vous croyez qu'il vous disait tout ? »

Il accusa le coup en fermant les yeux un court instant. Cependant, il ne répondit pas, il voulait voir un peu de quelle façon elle comptait argumenter.

« Contrairement à ce que vous pensez, j'ignore de quoi il retourne, mais je suis sûre qu'il cache quelque chose, depuis le début. »

Ce disant, elle se retourna, et sur son visage se dessinait une telle lassitude que cela en était effrayant. Il n'y avait pas trois mille explications : elle luttait contre sa nouvelle particularité. Bien qu'il se sente incapable de faire quoi que ce soit de plus pour elle, il se leva et vint vers elle, qui fit le reste du chemin en quelques pas, pour le laisser juste refermer les bras sur elle, autour de ses épaules, lui permettant de plonger les doigts dans ses cheveux. Elle aimait quand il l'enlaçait de cette manière.

« Puisque tu veux aller voir le doyen, nous irons voir le doyen, » dit-il simplement.

De toute façon, tant qu'elle ne ressentirait pas le besoin de partir de l'école, ils y resteraient, alors autant en profiter pour lui prouver qu'elle se trompait au sujet de Dumbledore.

L'école était vide. Les élèves étaient tous sur le quai de la petite gare de Pré-au-Lard, à l'heure qu'il était, sous la garde sans doute de Filch, et peut-être du professeur McGonagall.

Vide ? Pas tout à fait.

« Qu'est-ce… »

Severus retint Alice de justesse, alors qu'elle esquissait le geste de se jeter sur cette pétasse de Rebecca Sheller, qui se tenait là, plantée devant le muret qui séparait le couloir extérieur et la cour. Elle semblait attendre quelqu'un, et Alice ne put s'empêcher de penser à son père, son salopard de monstre de père.

Elle avait les traits tirés, Rebecca, comme si elle avait pleuré toute la nuit. Pourtant, elle arrivait à conserver son air hautain, comme si elle ne pouvait s'en séparer, même au plus mal – peut-être ne le pouvait-elle pas, après tout. Elle regarda le professeur Snape venir vers elle et s'arrêter.

« - Que faites-vous ici ? Les élèves sont censés être à Pré-au-Lard, dit-il sans animosité.

- J'attends ma mère, » répondit Rebecca, dont le ton morne contrastait fort avec son sale air de pimbêche.

Ce fut le moment que choisit Alice pour se montrer à elle, dissimulée jusqu'alors par le professeur, alors qu'il lui avait pourtant dit de ne pas faire de vagues.

Ni l'un, ni l'autre n'avait prévu la réaction de Rebecca, qui se rua littéralement sur Alice, la saisissant au cou des deux mains et la plaquant violemment contre le mur, derrière elle. Son visage n'exprimait plus que haine, jamais Alice ne l'avait vue dans cet état de rage, ou n'en avait le souvenir.

« C'est ta faute ! hurlait Rebecca, hors d'elle, les yeux brillants de larmes. Tout est de ta faute, espèce de salope ! »

Alice n'eut pas besoin de chercher bien loin : elle parlait de la mort de Gabriel. Elle se souvint alors qu'elles ne s'étaient pas revues depuis. Rebecca devait en avoir gros sur le cœur, peut-être ressentait-elle vraiment de la peine pour le garçon, peut-être l'avait-elle vraiment aimé, finalement.

« - Lâche-moi, Rebecca… lui dit-elle difficilement, la gorge écrasée par les doigts de la blonde.

- Oh, non, ça fait trop longtemps que j'attends ça, grogna Rebecca. Tu m'as fait perdre quelqu'un que j'aimais, il est mort à cause de toi ! Je le sais, c'est mon père qui me l'a dit ! Tu n'es qu'une petite intrigante, une traînée… »

Alice ignora carrément le maître des potions qui, d'un air entendu, lui faisait comprendre qu'elle ferait mieux de ne pas en rajouter. Non, elle ne l'écouterait pas, ça ne le concernait pas, et il aurait beau faire les gros yeux, elle ne changerait pas d'avis.

Saisissant sa baguette, elle posa une main sur l'épaule de son assaillante et la repoussa sans mal. L'autre ne l'entendit pas de cette oreille et revint à la charge. Elles finirent par se retrouver par terre, à se battre comme des chiffonnières, cela aurait pu être très amusant, mais ça ne l'était pas du tout. Alice parvint à prendre le dessus et força Rebecca à lui faire face en la tenant par les cheveux, comme elle avait fait une fois pour l'humilier devant ses copines. A la différence de cette époque, elle ne se taisait plus, elle n'était plus l'effacée petite Alice, la Sang-de-Bourbe transparente qui ne répondait pas aux provocations parce qu'elle voulait qu'on la laisse tranquille.

« Ton père, tu dis ? » fit-elle, tout en reprenant son souffle, échevelée, la figure griffée ça et là.

Sentant le drame arriver, Severus intervint. Il leva la main pour l'attraper par l'épaule et voulut dire quelque chose.

« Restez en dehors de ça ! » lui lança-t-elle en se dégageant.

Non, c'était hors de question. Il se doutait de ce qu'elle mourait d'envie de faire, et elle ne le devait pas, surtout pas, et pas ici.

« Ton père, jolie petite princesse, est un sale meurtrier de Mangemort ! reprit Alice. Et tu veux savoir ce qu'il m'a fait, ton père, hein ? Hein, tu veux le savoir, Rebecca ? »

Elle ne voyait pas que Rebecca pleurait, effrayée au plus haut point par les yeux inhumains d'Alice. Les mains sur les épaules de sa rivale, elle tremblait littéralement de fureur et d'envie. Rien ne semblait pouvoir l'arrêter, ou même la calmer. Elle voyait battre la veine au cou de Rebecca, elle ne voyait plus que ça et elle en crevait d'envie.

Pourtant, elle dut oublier cette perspective parce que soudain, elle sentit qu'on la soulevait de terre en la tirant par le bras.

« C'est bon, ça suffit ! dit Severus en la repoussant contre le mur. Toi, tu restes là ! Vous, debout, et plus vite que ça. »

Elles obéirent toutes les deux, se défiant du regard, furieuses l'une comme l'autre – l'une de n'avoir pu agir, l'autre de s'être faite dominer ainsi.

Severus tendit sa baguette à Alice, qui l'avait perdue dans la bagarre. Elle la reprit d'un geste sec et la glissa sous son pull. Boudeuse, elle s'appuya au mur, tâchant de remettre un semblant d'ordre dans sa chevelure en bataille. Son cerveau marchait à toute vitesse et mille images de mort s'y brisaient, toutes sans aucune issue pour qui que ce soit.

Comment avait-il osé se mettre entre elle et cette sale fille ? Elle crevait de soif, ne le voyait-il pas ? Si elle tuait Rebecca, qui cela affligerait-il ? Son père était parti en croisade contre la race humaine, et sa mère… Elle devait être aussi consistante qu'un fantôme, alors que sa mère à elle n'était pas comme cela. Oui, sa mère à elle aurait arraché la tête de cette pétasse, et en souriant, elle en était sûre.

« J'ai dit ça suffit ! »

Pourquoi disait-il encore cela ?

Alice ouvrit les yeux comme sortant d'un rêve, et secoua la tête doucement pour revenir à elle. La sorte de voile flou qui entravait sa vision de dissipa et elle s'aperçut alors que le bras de Severus lui barrait la poitrine pour la retenir.

Elle vit Rebecca, devant elle, qui ouvrait des yeux ronds comme des soucoupes, avec une telle stupéfaction écœurée peinte sur la face qu'elle en paraissait figée.

« - Tu… Tu n'es pas humaine… bredouilla la fille Sheller, bras ballants, toute petite devant Alice. Comment est-ce possible ?

- Demande à ton père, tiens, répondit Alice, que Severus fit de nouveau passer derrière lui.

- Arrête, gronda ce dernier, excédé par ces surenchères inutiles. On s'en va, maintenant.

- Non, il faut que je… »

Il fit volte face, comme ça, menaçant, oubliant que la gamine blonde derrière lui était en train de perdre les pédales, tout simplement.

« Je n'aime pas me répéter, jeune fille, dit-il à voix basse, mais de façon très claire. Alors, tu arrêtes immédiatement ou c'est moi qui vais te calmer. »

Elle soutint son regard sinistre qui se passait de commentaires. Elle n'avait jamais fléchi le sien devant lui, elle n'allait pas commencer aujourd'hui, et pas devant l'autre gourde qui n'en pouvait plus d'avoir peur, dont elle sentait la frayeur comme le plus doux des parfums, ce qui la mettait au supplice.

Elle hocha la tête en signe d'assentiment, non sans quitter son air renfrogné.

« Bien ! » s'exclama le professeur.

Il revint s'intéresser à Rebecca.

« - Elle… Elle, c'est… bafouillait-elle, la main tendue maintenant vers Alice, qui gardait sagement ses distances.

- Oui oui, c'est une élève, comme vous, » fit Severus, qui en avait franchement assez, maintenant.

Il sortit sa baguette et la leva contre Rebecca, lui jetant un petit Oubliettes de rien du tout qui lui ferait oublier quelques passages de sa journée, dont celui qui venait de se dérouler. Il la renvoya s'asseoir sur le muret et lui indiqua qu'elle n'avait rien à faire ici, puisque tous les autres élèves étaient partis attendre le train là-bas sur le quai, lui disant qu'il n'en avait rien à faire de ses protestations et que grand bien lui fasse si elle attendait sa mère, ce à quoi il ajouta qu'elle avait tout intérêt à se montrer plus sage, l'année prochaine.

Puis il fit signe à Alice de partir, profitant du moment où Rebecca ne la voyait pas, et se prépara à la rejoindre.

« Professeur ? »

Comme Rebecca le rappelait alors qu'il s'en allait, il revint vers elle, levant les yeux au ciel, de moins en moins enclin à rester aimable.

« Est-ce que vous croyez que c'est vraiment un vampire, qui a tué tout le monde ? »

C'était comme s'il avait reçu un verre d'eau froide en plein visage, il resta sans voix un instant, puis haussa les épaules.

« Je ne sais pas, personne ne le sait, répondit-il. Excusez-moi, maintenant, je dois aller voir le directeur. »

Rebecca hocha la tête, et leva vers lui un regard bleu étrangement absent, typique. Son sourire lui parut tout aussi étrange – il avait peut-être mal dosé son sort d'oubli.

« Je pense qu'il ne pourra pas vous recevoir, mais bonnes vacances, professeur, il fera beau cet été. »

Avec un haussement de sourcils, Severus se détourna de la fille en se demandant si vraiment, il n'avait pas un peu trop chargé son sort.

Peu importait, maintenant.

Il y avait le cas d'Alice, qui ne lui laissait rien présager de bon. Elle avait perdu la maitrise d'elle-même l'espace de quelques secondes, mais pendant ce court laps de temps, il avait été obligé de la retenir et il avait eu du mal. C'était comme si la force de la jeune fille s'était trouvée décuplée, et pourtant, il avait naturellement plus de poids qu'elle. Ce n'était pas normal.

Elle l'attendait, appuyée contre le mur, tapant du pied de façon impatiente, le bout de ses doigts pianotant sur son avant-bras aussi impatiemment.

Il passa devant elle comme s'il ne l'avait pas vue. Après tout, il était aussi en colère contre elle, peut-être même pire encore.

« Pourquoi vous m'avez empêchée de la… »

Avant qu'elle ait pu finir sa phrase, il fondit sur elle, et elle ne put que se rappeler le nombre de fois où il l'avait fait, pour l'agonir de méchancetés plus ignobles les unes que les autres. Il la prit par les épaules et les lui broya entre l'étau de ses doigts. Ses yeux noirs étaient meurtriers, c'étaient les mêmes que d'habitude. Elle ne pourrait pas dire qu'il avait changé, de ce point de vue.

« - Je ferai tout pour t'empêcher de recommencer ce genre de… de débordements, tu as compris ?

- Égoïste ! Vous me laisseriez crever de faim, oui. Cette idiote, personne ne la pleurerait si elle mourait. J'aurais pu la tuer et vous, vous vous êtes interposé.

- C'est ça, égoïste… En attendant, l'égoïste, c'est lui qui a fait en sorte que tu ne meures pas de faim, la nuit dernière. Et ne parle plus jamais de vouloir tuer des gens devant moi. Avance. »

Il la poussa dans le couloir, devant lui. La discussion était close.

Si elle remettait ça, il l'assommerait ou il ne savait quoi encore, mais il ne la laisserait pas tuer un innocent, quel qu'il fut, pour se repaître de son sang, même s'il en était ainsi pour elle. Comme il le lui avait dit, il ferait tout pour l'empêcher de devenir un assassin, à l'image de celui qui l'avait faite. Elle ne prendrait pas la voie des ténèbres tracée par Engel Sheller, il le jurait, sur sa propre vie s'il le fallait. Quand tout cela serait fini, il se mettrait au travail et créerait la potion qui les aiderait à se passer de sang.

Lorsqu'ils arrivèrent au pied de la grande statue qui fermait l'entrée du bureau de Dumbledore, Alice se montra réticente. Severus avait déjà prononcé le mot de passe bien idiot choisi par le directeur, ils ne pouvaient plus faire marche arrière.

« - Quoi, c'est toi qui as voulu venir, non ? se moqua-t-il à peine.

- Ce n'est pas ça… fit-elle en le regardant de biais. Il y a quelque chose. »

Maintenant, qu'ils se trouvaient devant la porte à deux battants, Severus frappa tout naturellement, mais personne ne lui répondit, pas même le sortilège d'annonce que Dumbledore aimait bien apposer chez lui. Il poussa le vantail de droite, qui s'ouvrit sur une pièce froide et trop silencieuse.

« Reste derrière moi, » dit-il à Alice, tout en dégainant sa baguette magique, méfiant.

Alors qu'ils arrivaient au centre de la pièce, devant le bureau de bois massif du directeur, Alice étouffa un cri d'horreur, ce dont elle était pourtant peu coutumière, ces derniers temps.

Fumseck, le phénix d'Albus Dumbledore, était là, cloué au mur par les ailes. Encore en vie, il était toutefois incapable de se libérer et remuait faiblement la tête. En voyant les visiteurs, il poussa un cri de détresse douloureux, et Alice fit un pas vers lui pour le libérer.

« - Laisse-le, tu ne pourras rien faire pour lui, lui dit Severus. Il va mourir.

- Mais, il faut l'enlever de là ! protesta-t-elle, au bord des larmes.

- Il va mourir, Alice. »

Bon sang, ne retenait-elle donc rien de ses cours ? Si Fumseck attendait la mort, ce n'était que pour mieux se libérer de ses entraves. Il renaîtrait, voilà tout.

Alice percuta enfin, mais ne put retenir quelques larmes. La plainte flûtée qu'il émettait la tourmentait à un tel point, elle en était malheureuse de de voir le laisser souffrir.

Elle était vraiment insaisissable. Elle aurait tué Rebecca sans sourciller et versait des larmes sur le sort d'un phénix qui, de toute façon, ne pouvait pas mourir. Si elle n'avait pas été ainsi, jamais il n'aurait ressenti cela pour elle. Si elle avait été une simple fille sans histoires, il aurait passé l'année scolaire à la persécuter comme les autres, lui retirant des points et à lui donnant les notes qu'elle méritait, point final.

Il l'entraîna loin de l'oiseau à l'agonie pour aller à l'étage, où se trouvaient les appartements du directeur de Poudlard.

S'ils s'étaient imaginé que la crucifixion de Fumseck était la pire chose à voir, ils étaient loin du compte.

Le spectacle qui s'étalait sous ses yeux fit remonter l'estomac d'Alice à ses lèvres. Elle dut lutter pour ne pas vomir mais détourna la tête malgré tout, la main sur la bouche.

Monstrueux ? Inhumain ? Indicible ? Innommable ? Non. Quels mots pouvaient qualifier cette barbarie ? Aucun. Qui pouvait être assez malade pour perpétrer un massacre d'une telle cruauté ?

Si Alice avait entendu par là le « quelque chose de bizarre là dedans » qu'elle avait évoqué, elle s'était bien trompée.

Severus lui-même n'en croyait pas ses yeux. Il en avait vu, des spectacles de ce genre, mais c'était il y avait si longtemps qu'il pensait être le seul à en avoir gardé le souvenir. Seuls les sorciers les plus fous, les plus extrémistes, étaient capables de tant de cruauté. Il avait assisté à des scènes de torture, commises par ses anciens camarades Mangemorts, il y avait participé, il l'avait même subi, mais jamais il n'avait vu cela.

Qui avait osé ?

Par terre, face contre le sol, le corps plié dans un angle qui ne se voulait pas naturel, gisait l'aimable et douce Minerva McGonagall, sans vie. Son bras droit semblait avoir été arraché, retenu près de son torse par l'épais tissu de sa robe de brocard vert sapin. Sa baguette magique dépassait de son dos de façon absurde, profondément plantée dans sa chair. Son corps était lacéré. Du peu qu'on en voyait, son visage semblait avoir été mutilé. Arraché ? Il y avait beaucoup de sang, autour d'elle, et sur le mur. Oui, il y en avait beaucoup et l'odeur cuivrée qui en émanait était insupportable.

Quel sort avait utilisé le meurtrier ? Ce n'était pas n'importe quelle magie. Cela ressemblait au sort de Sectumsempra, mais ce n'était pas possible, personne ne le connaissait, sauf lui, Malfoy et Potter. De plus, le sortilège de Severus faisait des coupes nettes, pas de la charpie comme c'était le cas ici.

Et puis, pourquoi le lit de Dumbledore était-il vide ? Il n'était pas chez lui. Le meurtrier l'avait sûrement enlevé, pris en otage. Ou exécuté, comme cette pauvre Minerva, et abandonné quelque part.

« - C'est… C'est horrible… hoqueta Alice, qui voulait s'en aller, maintenant.

- Partons d'ici, dit Severus en joignant le geste à la parole. Il n'y a plus rien pour nous. »

Il avait fini par se laisser convaincre qu'en effet, quelqu'un cherchait à faire revenir Voldemort. En cherchant à assassiner le directeur de l'école dans l'enceinte même de son fief, ce ne pouvait être plus clair. Jamais les ennemis n'avaient été aussi loin dans le macabre, jadis, ils usaient des sorts impardonnables et c'était tout, si l'on pouvait dire. Il savait pourtant que c'était impossible de ramener Tom Marvolo Riddle. Potter et ses amis avaient mené leur mission à bien, les parcelles d'âme du seigneur des ténèbres avaient été détruites, jusqu'à la dernière, celle qui résidait dans le Survivant.

Le phénix n'était plus cloué au mur. Un tas de cendres fumantes jonchait le sol, sous son ancien emplacement.

« - Tu vois, je te l'avais dit, fit Severus à l'attention d'Alice.

- Oui, ça va, j'ai compris » répondit-elle, encore bien pâle et nauséeuse.

Elle le fit sourire. Si seulement il pouvait toujours en être ainsi… Qu'au lieu de toutes ces morts et ce sang, il n'y ait qu'elle et sa façon d'être qui le faisaient sourire. Ce soir, peut-être qu'il n'y aurait plus rien. Si le noir dessein de Sheller s'accomplissait, plus personne ne sourirait. Il y aurait le chaos, et malheureusement plus de sauveur en la personne d'un Harry Potter sacrifiable à merci. Alors, il faudrait lever les armes et se battre ? Parfait. Il était un peu rouillé, ça tombait bien.

Pourtant, une étrange intuition commençait à naître en lui. Il ne savait pas encore ce que c'était, mais cela générait un mauvais pressentiment qui le rendit plus maussade encore. Le fait de regarder Alice marcher près de lui, affichant une pâleur pire qu'avant, ne faisait qu'aider ce pressentiment à grandir.

Et si elle refusait de lutter contre sa soif ? Si elle prenait ce chemin… S'il avait fait tout cela pour rien…

Ce soir. Il le saurait ce soir. Dans quelques heures à peine, elle et lui rejoindraient l'avant-garde formée par Ethan, Malfoy et Hagrid.

Ces derniers étaient précisément en train de se demander quel était cet endroit malsain, où ils avaient été fraîchement jetés par cette espèce de Portoloin inepte. Ils en étaient encore à reprendre leurs esprits. Ils avaient été drôlement secoués par le voyage, et l'atterrissage avait fini de les assommer pour de bon.

Ethan s'était assis par terre en tailleur, histoire de réfléchir à tout ça calmement. Hagrid faisait quelques pas, pour remettre ses idées en place, les mains dans le dos. Quant à Draco, il venait de glisser son fume-cigarette entre ses lèvres et, tout en fouillant dans ses poches à la recherche d'une allumette, s'était approché d'une des fenêtres, dont les vitraux étaient en miettes.

« Sacré nom d'un vieux chaudron ! » s'exclama-t-il, sur un ton réellement surpris.

Ethan esquissa un sourire – son vieil ami n'avait pas perdu l'usage de ces expressions désuètes et ridicules. Il se leva et le rejoignit, pour jeter un coup d'œil alentours.

« - Eh bien, nous voilà paumés dans le trou du cul du monde, les enfants, fit-il remarquer fort justement.

- Elle a bien choisi son coin, la garce, grommela Draco, en craquant son allumette. Si on crève ici, on y pourrira pendant des lustres avant que quelqu'un n'y vienne… C'est fâcheux et pas très sport, je trouve.

- A mon avis, elle s'en fout pas mal de savoir si c'est sport, fit Ethan en souriant. Bon, il ne nous reste plus qu'à la trouver.

- Que comptes-tu faire, une fois chose faite ? demanda Draco.

- La tuer. »

Draco eut un sourire que Ethan eut du mal à qualifier.

Le jeune homme s'était appuyé contre le mur et tirait lascivement sur son fume-cigarette. En le regardant, on savait d'emblée qu'il n'était pas là pour s'amuser, et pourtant, quelque chose dans sa façon d'être sous-entendait le contraire. C'était comme s'il était venu juste pour faire spectateur.

« Ça, je n'en suis pas si sûr, répondit-il en exhalant une dernière bouffée de fumée. Tu oublies quel genre de force a été réveillé. Tu penses que tu seras capable de réciter la formule qui la tuera ? Et tu penses que tu seras capable d'exécuter le rituel ? »

Comme Hagrid, Ethan resta stupéfait.

Le jeune chasseur de vampires savait pertinemment qu'il devrait user de cette magie qu'il exécrait, mais pourquoi Draco lui demandait s'il le pourrait ?

« Je le ferai, dit-il simplement, humble. J'ai fini de grandir en apprenant comment nettoyer notre monde de cette vermine et tu sais très bien pourquoi. Si tu crois que je n'en suis pas capable, tire-toi d'ici. »

Draco sourit une nouvelle fois. Il fit disparaitre son mégot à l'aide d'un petit sort, puis rangea son fume-cigarette dans une poche intérieure de sa veste. Une fois chose faite, il rajusta sa veste dans un geste de dandy précieux parfaitement décalé et fit un pas en avant.

« - Si je ne t'en croyais pas capable, penses-tu que je serais ici à attendre de me faire arracher les tripes par ta copine ? Mmmh ?

- Espèce de sale petit prétentieux, fit Ethan en faisant mine de lever le poing.

- Oui, je sais. En attendant, nous sommes ici sans savoir où cette garce se trouve… Nous devrions y aller, proposa Draco.

- C'est-à-dire que nous sommes enfermés dans cette pièce. »

Ethan se tourna vers Hagrid, qui venait de parler.

Le demi-géant se tenait devant le mur, bras ballants.

« - On ne vous a pas appris à défoncer une porte, même sans baguette magique ? fit Draco, blessant.

- Il n'y a pas de porte, répondit Hagrid sans relever l'affront. Il n'y a que des murs de pierre. C'est comme si nous étions dans un puits.

- Génial… » soupira Ethan, en se pencha à la fenêtre.

Il jeta un coup d'œil circulaire. C'était très haut, abrupt. S'ils passaient par là, au moindre faux mouvement, ce serait la mort assurée, ne serait-ce qu'en tombant sur les rochers, en bas. Il n'y avait aucun arbre, et même s'il y en avait eu, jamais ils n'auraient été assez hauts pour leur être secourables. Transplaner ? Il essaya. Oh, bien sûr, ce fut inefficace. Eswann avait dû installer tout une batterie de pièges magiques, alors mieux valait se méfier, parce qu'elle n'avait sans doute pas fait dans la dentelle. Ce n'était pas le moment de finir en petits morceaux, alors qu'ils venaient à peine d'arriver.

« - Rah, je le savais… fit-il en faisant craquer les jointures de ses doigts.

- Quoi donc ? s'étonna Draco qui s'était rapproché du mur, histoire de chercher un éventuel passage secret.

- Je n'aurais jamais dû refuser ce brevet de pilote d'appareil volant moldu. »

Hagrid et Draco se retournèrent, complètement estomaqués par l'absurdité de cette remarque. Ethan avait croisé les bras sur sa poitrine, affichant un sourire goguenard des plus irritants pour les deux autres, mais qui finit par les faire sourire à leur tour. Il ne changerait jamais, celui-là, toujours à rigoler dans les pires moments.

Malfoy ne put pourtant pas s'empêcher de penser à la raison pour laquelle, tout jeune encore, son camarade de classe avait choisi cette branche de la sorcellerie. Il n'était pas du genre sentimental, mais savoir pourquoi il était devenu spécialiste en extermination vampirique lui avait toujours serré le cœur. Au moins il avait choisi, même si c'était à cause d'une telle raison.

Lui, Draco, avait été obligé de suivre les idéaux de la famille, obligé d'entendre toute sa vie des « tu es comme ton père, Draco », « tu ressembles tant à ton père, Draco » ou encore subir la méchanceté de son fameux couard de père, qu'il avait toujours redouté au point qu'il craigne que l'épouvantard du cours de défense de troisième année ne prenne son apparence, père qu'il avait fui et qu'il avait fini par tuer, tout simplement. Comment sa mère avait-elle pu aimer un homme comme lui ? Mais l'avait-elle aimé ? Oui, évidemment, bien sûr… Sinon elle n'aurait jamais perdu la tête, à sa mort. Lui qui pensait les avoir débarrassés de ce fléau avait en fait plongé sa mère dans une éternelle nuit sans lumière, et avait fini par comprendre qu'en la tuant aussi, il serait vraiment libre, tout comme elle finalement.

Libre comme l'était Ethan.

Il venait à peine de se rendre compte qu'il avait toujours été jaloux de son ami. Lui, jaloux. Impensable ! Et pourtant vrai. Malgré le drame qui l'avait marqué, Ethan avait toujours été libre de ses choix, de ses mouvements, de ses pensées. Issu d'une famille de sorciers de sang pur, il avait grandi en Irlande, avait appris à manier la magie à Poudlard puis s'était orienté vers une faculté roumaine, la seule qui proposait le cursus qui l'intéressait. Là, il y avait connu Eswann Bathory et y avait retrouvé Draco lui-même – ce fut la seule chose qu'il n'ait pas faite comme son père, ça, faire des études supérieures à l'étranger.

Ce qu'Ethan ignorait de lui-même, Draco le connaissait car il l'avait lu dans les Chroniques des Sorciers. D'où sortait l'épée qu'il portait dans le dos, sanglée contre lui, prête à servir à tout moment ? Ethan savait qu'elle était dans sa famille depuis des siècles, mais il ignorait pourquoi. Il avait embrassé la carrière de chasseur parce qu'il avait perdu quelqu'un de cher à son cœur, et servait le ministère avec abnégation. Pourtant, il ignorait beaucoup de choses sur lui-même.

C'était seulement en cela que Draco était supérieur à Ethan. Parce qu'il savait des choses qu'il ignorait.

Il en vint à le haïr un instant. Il avait eu la belle vie, finalement, sans y inclure cette période noire qui avait grandement secoué le monde sorcier : les trois années suivant la renaissance de celui dont on ne doit pas prononcer le nom, sanglantes et funestes pour tous et toutes. Ethan y avait gagné ses premières lettres de noblesse, portant haut les couleurs de la maison Poufsouffle sur le front des troupes.

« Hé, fils de bourge, à quoi tu rêves là ? »

La voix de son ami le sortit de ses sombres pensées.

« - Ne m'appelle pas comme ça, sale rat irlandais, répliqua-t-il avec flegme.

- On ne sait pas comment sortir de là, fit Ethan tout en tapotant contre les pierres, une par une, avec sa baguette.

- Je trouve que tu ne réfléchis pas si bien que cela, le campagnard, l'aiguillonna encore Draco, scandalisant Hagrid au passage.

- Et bien vas-y, fais-nous voir un peu comment on réfléchit, dans la haute, répondit Ethan du tac au tac, sans même se retourner.

- Tsss, tarlouze… » fit Draco en souriant, amusé.

Il sortit sa baguette magique et la pointa simplement sur le mur en face de lui, sans plus de manières.

« Voudrais-tu te pousser, s'il te plaît ? » demanda-t-il toutefois.

Ethan rejoignit Hagrid qui était de l'autre côté, vers les fenêtres.

« Magnatus defodio ! »

Le sort percuta l'épais mur de pierres comme un boulet de canon, dans un bruit assourdissant. Les morceaux de pierre commencèrent à jaillir en tous sens, martelant le mur d'en face et finissant de casser les vitraux encore entiers. Draco ne broncha pas, stoïque malgré la violence du choc, comme si les jets de pierre ne pouvaient pas le toucher, alors que derrière lui Ethan et Hagrid en prenaient plein la figure, si bien que le demi-géant s'était mis devant son compagnon de route pour le protéger.

Une fois le bruit de l'explosion passé et les pierres retombées, une fois la poussière dissipée, ils purent constater que le sort de Draco avait bel et bien ouvert un passage dans le mur.

« - Mais qu'est-ce que c'est que ce sort de barbare ? demanda Ethan, sans cacher sa surprise.

- J'ai pris des cours du soir, à l'école, répondit tout simplement Draco. Maintenant, nous pouvons y aller. »

Il fut le premier à emprunter le passage. Le mur devait bien faire deux mètres d'épaisseur. Hagrid frissonna en pensant que cette pièce sans porte avait sans nul doute été une cellule, jadis, et que peut-être un grand nombre de prisonniers avait perdu la vie ici. Ils y avaient échappé pour l'instant, mais la soirée n'avait pas encore commencé, ils venaient à peine d'arriver.

En attendant, ils en étaient sortis, et maintenant ils avançaient dans un couloir à peine éclairé, jonché de pierres vraisemblablement tombées du plafond, duquel pendaient d'innombrables toiles d'araignées qui semblaient ne gêner que le demi-géant, de toute façon, et dont les murs suintaient l'humidité. En le suivant, ils finiraient bien par arriver quelque part, et ils auraient de la chance si c'était sur une autre personne qu'Eswann. Ou peut-être pas.

Chacun songeait à ce qui les attendait, à sa manière. Qui aurait pu croire que cette simple histoire de vampire allait les emmener face à la renaissance d'un quelconque fléau ?

Tout cela était tellement tiré par les cheveux… Eswann ne pouvait pas être à l'origine de cette idée. Draco la connaissait, elle avait été une élève brillante, mais pas assez tordue pour imaginer ça, et en plus, elle était contre Voldemort et ses pompes, elle l'avait toujours affirmé haut et fort, en cours elle avait toujours défendu ses propres idéaux, et le seigneur des ténèbres n'en avait jamais fait partie. Elle était peut-être amoureuse d'un Mangemort, mais elle n'aurait pas choisi le côté obscur pour autant. Elle ne pouvait être l'instigatrice de ce complot gigantesque. Comment aurait-elle pu savoir qu'un des élèves de Poudlard descendait des Drake, ces fanatiques sanguinaires ?

Le blond semblait être le seul à connaître ce détail, puisque même Snape et la principale concernée l'avaient ignoré jusqu'à peu. Il avait accès à toutes les informations possibles et imaginables sur tous les sorciers du monde, lui seul savait depuis le début qu'Alice était une Drake, et qu'elle aurait forcément un rôle à jouer à un moment donné. Mais pourquoi elle ? Elle n'avait rien à voir avec Voldemort. Elle n'était finalement que la fille d'un couple de sorciers qui avaient tout fait pour devenir ce qu'on appelait des vampires, si l'on pouvait dire cela avec légèreté, elle n'était encore qu'une élève, et quand bien même elle avait appris la magie noire à Ilvermorny, cela ne faisait pas d'elle la clef de vie de Voldemort. Son seul tort était de se passionner pour la magie noire. Maintenant, de chute en chute, elle était devenue comme ses parents. Qui l'avait placée, encore enfant, dans une famille de moldus ? Qui avait choisi de la soustraire à sa destinée, et qui avait eu l'idée de la mettre dans une école prônant la magie noire ? Toute sa vie n'était qu'une montagne de contradictions, pour en arriver où ? A Voldemort ? Absurde. Impossible.

Il n'y avait que quelqu'un la connaissant bien pour aller la soutirer à sa vie tranquille. Et une seule personne pouvait en avoir eu l'idée : Engel Sheller.

Soudain, Ethan s'arrêta net. Il avait posé la main sur sa tête, à l'endroit où se trouvait sa cicatrice. Elle venait subitement de se mettre à le faire souffrir, alors qu'il n'avait pas ressenti une telle douleur depuis des jours – et il avait savouré ces moments avec délice.

« - Il va falloir faire gaffe, dit-il seulement. J'ai mal.

- Nous sommes prêts, ne t'inquiète pas, fit Draco pour le rassurer.

- Alors, attendez-vous à ce qu'elle nous tombe dessus à tout moment. »

Cela ils le savaient dès leur premier pas en dehors de la cellule de pierre. Ils n'étaient pas venus ici pour jouer aux cartes, et ils y perdraient peut-être la vie, mais au moins, ils auraient fait quelque chose pour empêcher le mal de renaître. S'ils échouaient, ils préféraient encore mourir, mais ils ne le feraient pas sans se battre.

Jamais. Qu'ils soient un gros lourdaud, un sale rat irlandais ou un fils de bourge.

Si cette sorcière démente tentait de les en empêcher, et bien elle trouverait de quoi se casser les dents. Si Engel Sheller était l'instigateur de cette folie, il n'aurait pas le luxe de se payer un bon avocat, parce que son seul juge serait la Mort.

Pour l'instant, ils n'étaient que trois à se dresser contre eux, mais bientôt, ils seraient deux de plus, pour faire pencher la balance en leur faveur. Voldemort, si tel était le projet de Sheller, ne reviendrait pas. Il n'y avait plus Harry Potter, certes, mais c'était égal.

L'envie de vaincre pouvait très bien passer outre ce détail.


Fond sonore :

Kamelot - Pendulous fall / House on a hill / Moonlight