Ils étaient revenus dans le bureau de Severus.
Alice restait assise, silencieuse, pendant que le maître des potions fouillait de ci de là, à la recherche de certaines choses, apparemment dans le but de se préparer à partir. Elle avait encore la vision du corps défait de cette pauvre Minerva à l'esprit, et avait comme une envie de pleurer sur son sort, alors que d'un autre côté, elle ne cessait de penser combien le goût du sang de cette idiote de Rebecca devait être agréable. Elle n'essayait pas de se faire à l'idée qu'elle était différente des autres, puisqu'elle était une sorcière depuis toujours, mais maintenant la différence s'imposait de façon implacable à ses yeux. Elle savait ce qu'elle était. Ce n'était pas qui elle était, mais ce qu'elle était. Même si elle survivait à tout cela, elle ne pourrait plus vivre comme une simple élève, c'était fini, elle devrait fuir, quitter ce monde, quitter cet homme qui lui manquerait à un tel point…
Avec un léger sourire aux lèvres, elle le regarda passer devant elle. Il avait une épée dans une main, sa robe de sorcier jetée négligemment sur l'épaule, une batte de Quidditch dans l'autre main et un livre coincé sous le bras. Là, il n'avait rien d'un professeur, non, il avait plutôt l'apparence d'un guerrier un peu rouillé qui retourne au front, un vieux père de famille qui devait se convaincre d'aller se jeter dans la tourmente, pour une raison connue de lui seul.
« - Pourquoi souris-tu ? fit-il en posant son attirail sur le bureau.
- Je ne sais pas, peut-être qu'il n'est pas nécessaire de vous affoler autant, répondit-elle en tendant la main vers l'épée et la batte.
- Je ne suis pas affolé, répliqua Severus sur un ton agacé. Enlève-toi de là, s'il te plaît. »
Elle lui rendit sa place et alla flâner vers la bibliothèque, qui devait sans doute regorger de livres passionnants sur l'art des potions et d'autres œuvres plus sombres, hormis les livres repris par Dumbledore. Elle prit un fascicule relié sur une étagère, traitant de la corruption des métaux nobles, et le feuilleta avant de se tourner vers Severus, qui semblait écrire deux ou trois choses sur un parchemin.
« Pourquoi avez-vous laissé le professeur McGonagall comme ça ? »
Il leva les yeux vers elle, pas très enclin à répondre d'une façon courtoise. Pourtant, il posa sa plume et ses mains sur le bureau, doigts croisés. Il soupira et l'expression de son visage trahissait son amertume.
« - Je sais que ça doit te paraître horrible, mais il fallait la laisser, répondit-il. Je ne sais pas si son… meurtrier reviendra sur les lieux du crime, mais au moins, il ne saura pas que nous avons vu le corps.
- Il faut prévenir quelqu'un, murmura Alice, en reposant le livre à sa place.
- Nous ne le ferons pas. Pas maintenant.
- C'est injuste !
- On ne peut plus se permettre de réagir comme tu le fais. Tu es trop sentimentale.
- Et vous, vous êtes monstrueux… »
Évidemment, elle ne comprenait pas. Elle le devait, pourtant. Elle devait comprendre qu'ils étaient en guerre, ils ne devaient pas montrer à l'ennemi qu'ils étaient faibles, ou que l'ennemi le croit.
Severus avait laissé Minerva mais au fond de lui, il était profondément révolté, et même s'il n'avait rien montré en la découvrant ainsi assassinée, il avait ressenti une grande douleur pour elle, de la peine et cette envie de cogner dans le mur qu'on ressent lorsqu'on est impuissant face aux évènements. Minerva était une personne gentille, douce, sage et intelligente. Elle n'aurait jamais dû périr de cette manière. Elle aurait dû mourir très vieille, dans son sommeil. Il n'avait rien montré, mais c'était pour Alice parce qu'elle ne devait surtout pas le voir fléchir.
« Tu comprendrais, si tu avais vécu ce que la plupart d'entre nous a vécu. »
Elle ouvrit la bouche pour répondre, mais rien ne vint. Elle le regardait, en silence, songeant à ce passé qu'elle ne connaissait pas, mis à part ce qu'elle avait appris en cours d'histoire de la magie et quelques bribes lues dans les Chroniques, chez Malfoy. Pour elle ce n'étaient que des noms et la révélation sur ses parents. C'était aussi son passé, pourtant. Elle se dit alors que cet homme avait dû souffrir horriblement, pour être devenu aussi amer, abject et asocial. Il avait dit avoir perdu un être cher, il avait dit que cette seule raison l'avait arraché à Voldemort. Elle ne savait pas comme elle réagirait si elle le perdait.
Il avait dû vraiment beaucoup aimer cette personne, pour que sa disparition change ainsi son allégeance.
Cela voulait dire qu'elle ressentait quelque chose comme ça, elle aussi ? La première fois qu'elle l'avait vu, elle l'avait haï et méprisé, elle l'avait trouvé repoussant, comme tous les élèves sensés de cette école. Et maintenant ? Elle n'avait cessé de le contrarier, elle avait ardemment souhaité sa présence, elle lui avait manqué de respect à chaque fois, elle lui avait fait part de tout son mal-être, elle avait failli le tuer pour finir par lui céder. Et si tout cela était vain ? S'il ne ressentait rien de tout cela, à son égard ? Après tout, elle n'était qu'une gamine de dix-sept ans. Elle était trop jeune, alors comment pourrait-il la garder auprès de lui ? Ici, à Poudlard ? Elle n'avait rien vécu du passé de cet homme, elle ne savait rien de lui, mais elle avait pourtant l'impression de le comprendre, de le connaitre depuis toujours. C'était pour cela qu'elle était si bien avec lui. Elle comprenait.
Alors, s'il avait laissé Minerva toute seule là-haut, c'était pour ne pas montrer qu'ils étaient venus. Pour ne pas alerter l'ennemi. Ils reviendraient la chercher une fois que tout serait fini.
Elle le regarda à nouveau et elle constata qu'il avait recommencé à écrire, comme s'ils n'avaient jamais eu cette conversation. Elle avança vers lui en silence, passant derrière lui, et d'un léger mouvement de baguette, elle ouvrit une des hautes fenêtres dont les vitres grossières laissaient passer une lumière floue, comme lorsqu'elle passe à travers une bouteille vide.
Un pâle soleil commençait à peine à décliner dans le lointain. Un peu d'air se mit à circuler dans la pièce et il devait avoir plu, car une odeur de terre mouillée vint chatouiller l'odorat affûté de la jeune fille.
Elle revint vers lui, silencieuse, se pencha sur lui et passa les bras autour de ses épaules. Elle noua ses doigts sur sa poitrine et posa la tête sur son épaule. Tant pis s'il l'envoyait sur les roses, elle voulait rester là.
Au lieu de cela, il posa sa main sur les siennes et les serra doucement, comme pour lui dire qu'il ne la repousserait pas, pas après tout cela. Il savait très bien qu'elle souffrait depuis qu'elle avait changé, mais il ferait tout pour qu'elle ne doute jamais de lui. Elle pouvait entièrement se reposer sur lui.
« Promettez-moi… dit-elle doucement à son oreille. Promettez-moi que vous ne me laisserez pas devenir comme eux… »
La main de Severus se serra un peu plus. Alice allait dire des mots regrettables, il le sentait. Elle les lui avait déjà dits, d'une autre façon, et il ne voulait pas les entendre. Pas encore.
« Même si vous devez me tuer, et me faire subir le même rituel qu'à mes parents, promettez-moi que vous le ferez… »
Oui, c'était regrettable. Sa façon de voir les choses avait changé, elle aussi. Après lui avoir demandé s'il la tuerait, elle tentait de lui voler la promesse qu'il le ferait, si jamais elle se perdait.
Sans rien dire, il lâcha ses mains et se leva pour lui faire face. Il poussa la lourde chaise de bois ouvragé sur le côté et tendit la main, pour la poser sur la joue de cette idiote qui osait dire des choses aussi difficiles, suivant du pouce la courbe de sa pommette.
« Cela n'arrivera pas, » répondit-il avec certitude.
Elle lui répondit par un sourire confiant et emprisonna sa main dans les siennes, cette fois pour y laisser glisser ses lèvres en un léger baiser qui le fit frissonner.
« Promettez… » murmura-t-elle toutefois.
Il fronça les sourcils d'un air contrarié, comme s'il allait se mettre en colère, parce qu'il n'était pas d'accord, et que s'il devait le dire, il le ferait avec pertes et fracas.
« Je te répète que cela n'arrivera pas. »
Alors, elle relâcha sa main et s'avança pour se blottir contre lui, qui referma les bras sur elle pour l'étreindre.
Il aurait préféré se balader dans l'école ou même sur le Chemin de Traverse, tout sautillant et tout vêtu de velours vert, une harpe enrubannée à la main, plutôt qu'avouer qu'il avait vraiment peur qu'elle ne disparaisse.
« Je t'ai dit que je ferai tout pour que tu restes toi-même, quoi qu'il advienne, reprit-il en laissant ses doigts glisser dans la chevelure d'Alice, pour se poser sur sa nuque. Cela n'arrivera pas, je t'en fais le serment. »
Alice ferma les yeux sur les larmes qui venaient d'y poindre. Elle n'aurait jamais cru que ce genre de paroles réconfortantes lui viendrait de cet homme. Elle ne savait même pas qu'il n'avait jamais parlé à quelqu'un de cette façon-là. Elle ignorait tout de lui, elle ignorait ce que recelait son âme.
Il se remit à pleuvoir, doucement d'abord, puis le temps tourna très vite à l'orage. La fraîcheur envahit la pièce comme un parfum léger, et le feu dans la cheminée en perdit de son éclat chaleureux.
Ils ne s'en aperçurent même pas, perdus qu'ils étaient dans le silence. Le temps s'était arrêté. Ils auraient pu rester comme cela pour l'éternité, repoussant l'inéluctable.
Ce fut juste après, au moment où un nouvel éclair déchira le ciel et qu'une vague d'air frais s'enroula autour d'eux, qu'Alice se rendit compte de la tempête qui se déchaînait dehors.
« C'est comme si on nous disait qu'il est temps d'y aller… » dit-elle doucement, en se détachant de ses bras.
Elle le regarda à travers les mèches de cheveux qui retombaient devant son visage. Il semblait songeur, ailleurs. Elle mêla ses doigts aux siens et les effleura du bout des lèvres, comme pour lui rappeler qu'elle était là.
Il soupira.
« - Et bien allons-y, puisqu'on nous attend… dit-il alors, son regard accroché à celui de la jeune fille.
- J'aurais voulu que vous disiez tout autre chose…
- Je pense que tu peux arrêter de me considérer comme ton professeur, Alice. »
A ces mots, elle rougit inexplicablement.
« Oui… fit-elle en baissant chastement les yeux. C'est vrai. »
Elle était gênée rien qu'à l'idée de se dire qu'elle pouvait l'appeler par son prénom, ou le tutoyer, alors que lui avait choisi de briser le dernier mur qui séparait le professeur de l'élève, en s'appropriant son prénom, et comme il le prononçait, son prénom… Et puis, elle avait été renvoyée, non ? Elle n'était plus élève. Il n'y avait plus de barrières. Alors…
« Alors, nous y allons ? » fit-il comme ça, histoire de dire quelque chose.
Il aurait préféré rester ici, avec elle, les yeux fermés, écoutant la pluie tomber et l'orage qui se déchaînait…
Il en était encore à se demander comment ils avaient pu en arriver là. Il avait beau être du genre à ne pas se laisser perturber par des détails comme ce qu'on appelle le destin, il ne pouvait s'empêcher de penser que si Alice avait été enlevée à ses parents, c'était pour une bonne raison. S'ils étaient tous deux devenus des vampires, l'enfant qu'ils avaient conçu devait forcément en être un aussi.
Non, cela ne fonctionnait pas ainsi. On n'était pas vampire par hérédité, il l'avait lu et relu maintes fois lors de ses recherches sur ces démons. On le devenait après avoir été mordu, et la condition pour être transformé, c'était d'ingérer le sang du vampire agresseur en quantités suffisantes. La victime d'un vampire avait trois solutions, si elle avait été mordue : soit elle se reposait le temps que son corps reconstitue le sang, soit elle buvait le sang d'une autre personne, soit l'agresseur lui donnait le sien à boire. Cette dernière solution était la seule qui permettait la transformation.
Cela voulait dire qu'Alice avait bu le sang de Sheller ? Non, impossible, Ethan avait vérifié. Alors, cela signifiait que son propre sang avait dormi pendant tout ce temps, attendant qu'un évènement précis le réveille. Si cet évènement était l'attaque de Sheller… Ou si c'était le fait d'avoir bu son propre sang, qui ne voulait que la sauver parce qu'elle était à l'agonie…
Il soupira, fatigué. Si ce qu'il admettait était exact, c'était sa faute. Encore une fois, il perdait un être cher par égoïsme.
Ainsi, des gens avaient tenté de soustraire un enfant à son destin et lui, il avait précipité sa chute vers les ténèbres, simplement parce qu'il ne voulait pas qu'elle meure. Il l'avait fait à cause de ce qu'il ressentait pour elle. Ce n'était qu'une gamine qui se posait trop de questions, qui pleurait trop souvent, qui avait souffert et qui souffrait encore, et malgré tout ce qu'il détestait chez elle, c'est-à-dire ses sentiments à fleur de peau, elle avait réussi à l'apprivoiser. Et même si elle devait connaître ses propres sentiments pour lui, il avait mis du temps à s'habituer à elle.
Paradoxalement, il ne l'avait jamais repoussée, et malgré ses accès de mauvaise humeur et ses incartades, il avait appris auprès d'elle. Il avait juste laissé sa lumière toucher son cœur en deuil.
Elle ne remplaçait pas Lily, elle s'asseyait à côté d'elle, elle était elle-même et il aimait ce qu'elle était. Bien qu'elle soit différente, cela ne le dérangeait pas, parce qu'il était différent lui aussi. Ils avaient tout partagé, depuis le début, même sans le vouloir. Elle l'avait aidé à refermer le livre intitulé Lily Evans. Elle avait apaisé cette souffrance.
Si avec cela, il n'arrivait pas à la tirer des griffes de la garce…
Toutefois, il ne parvenait pas à oublier le fait qu'ils avaient échangé leur sang. Il estimait cela dangereux, il ne savait pas ce que cela impliquait pour les jours à venir. Il n'avait pas étudié cette facette du vampire, il s'en était tenu à l'éradication de la créature, pas à apprendre à vivre après avoir bu du sang, encore moins celui d'un être fondamentalement différent de lui. Il trouverait la potion qui les aiderait à se passer de sang. C'était un défi, il aimait les défis.
De toute façon, il préférait encore aller casser du bouffon et de la putain du diable, plutôt que recommencer à boire le sang d'Alice ou celui de n'importe qui d'autre - à cette idée, il eut un haut-le-cœur. Il lui avait dit qu'il l'empêcherait par tous les moyens de devenir la même chose que ses parents. Il n'avait pas les compétences pour exécuter le rituel de mort de l'esprit, ni faire les actes sacrés qui détruiraient son corps et son âme. C'était le travail d'Ethan.
Et puis, pourquoi ne se souvenait-il pas d'elle ? Pourquoi la présence d'Ethan le gênait-il ? Pourquoi cette impression de se rappeler quelque chose, à chaque fois ? Qui était vraiment derrière tout ça ? Pourquoi se posait-il autant de questions ?
« J'aimerais rester ici... »
Elle venait de faire écho à ce qu'il avait pensé un peu plus tôt.
Il la regarda s'éloigner vers la cheminée, finissant de tresser ses longs cheveux noirs. Il trouva ce geste réellement gracieux – il devait vraiment être devenu fou pour penser des choses pareilles.
Avoir des pensées aussi sombres l'instant d'avant et les effacer à la vue de la gamine qui les avait générées, ce n'était pas lui. Ce n'était plus lui.
Elle s'était soudain détournée de lui et s'était assise devant la cheminée, le laissant seul dans le silence. Elle éprouvait le besoin de faire une petite introspection, elle avait besoin de réfléchir. Curieusement, elle avait pris conscience des blessures qu'elle avait au cou, la morsure du fou et celle qu'elle s'était infligé pour lui. Elle avait comme oblitéré ce souvenir et en découvrant les blessures sous ses doigts alors qu'elle avait ramassé ses cheveux pour les tresser, elle avait senti son estomac se nouer, matérialisant une sorte de crainte envers l'inconnu. Elle était très triste pour Severus, parce qu'en échange de son aide, elle l'entraînait sur le même chemin qu'elle. Malgré tout, elle souhaita ne jamais l'avoir mêlé à cela. Si seulement elle n'avait jamais ouvert ces maudites chroniques, si seulement elle avait trouvé la mort avec ses parents adoptifs, si seulement elle n'était jamais venue au monde…
Elle avait l'impression que des heures s'étaient écoulées sur ses cogitations lorsque Severus revint vers elle, affichant un air déterminé qu'elle trouva presque effrayant. Sans sa robe de sorcier, il paraissait plus sec, plus grand encore. Quelque chose en lui avait changé, mais quoi ?
Sans un mot, il glissa sa baguette dans sa manche – elle n'aurait jamais pensé la ranger là.
Il se sentait curieusement bien, léger et confiant. Il ne savait pas pourquoi, mais il préférait se sentir ainsi qu'empli de doutes, comme tout à l'heure.
« Allons-y, si tu veux bien, » l'invita-t-il en tendant la main vers la lourde porte de son bureau.
Elle passa devant lui et lorsqu'il lui emboîta le pas, il se dit que c'était peut-être la dernière fois qu'elle quittait cette pièce. En la suivant en silence, le long des couloirs déserts de cette école qui sentait la mort, il ne put s'empêcher de haïr la vie, toute cette vie qui venait de dehors, la pluie, le vent, l'herbe et les arbres, le lac et les créatures qui y vivaient, la forêt interdite et les choses qui y grouillaient, les élèves qui reviendraient en septembre, insouciants, et tout le reste, les professeurs qui s'étaient voilé la face, Minerva qui était morte – morte, elle ! – et Dumbledore qui avait disparu. Il haïssait tant de choses ! Si seulement il pouvait tous les échanger contre la survie d'Alice…
« C'est ici. »
La voix d'Alice le tira de ses pensées égoïstes.
Il eut beau regarder autour de lui, il ne voyait rien d'autre que la plateforme de marbre de la tour d'astronomie et son gigantesque mobile représentant le système solaire. L'orage grondait toujours et le vent s'engouffrait avec violence entre les ogives des murs, rabattant les pans de sa veste contre lui en claquant – c'était presque s'il ne mangeait pas ses cheveux toutes les secondes.
« Il n'y a rien ici ! » s'exclama-t-il avec certitude, un brin de sarcasme dans le ton de sa voix.
Mais Alice s'était baissée pour regarder quelque chose par terre, puis s'était redressée et maintenant elle se tournait vers lui, montrant du doigt cette absurde mèche de cheveux noirs posée sur le sol, que le vent ne semblait pouvoir toucher.
« Après, ce sera votre tour. »
A peine eut-elle prononcé ces paroles qu'elle se pencha de nouveau sur la mèche de cheveux, et elle disparut dans un halo de lumière bleue lorsqu'elle la toucha. Severus n'eut pas le temps de réagir. Elle s'était volatilisée, tout simplement. Qu'est-ce que cela voulait dire ? Qu'Eswann, en lui coupant cette mèche le jour où elle l'avait attaqué, savait déjà comment elle s'en servirait ? Elle en avait fait un Portoloin démentiel ! Non mais il fallait vraiment être fou, pour créer un transporteur avec des cheveux… Enfin, puisque c'était ainsi que l'on se rendait sur le domaine de cette folle, autant s'en servir.
Le maître des potions disparut alors dans un halo vert.
Ce fut pour se retrouver projeté en avant et surtout, pour s'arrêter à deux doigts d'un mur, contre lequel il n'aurait manifestement pas fait le poids. Ça commençait bien, cette affaire. C'était certes moins éprouvant qu'un transplanage ou qu'un voyage en cheminée, mais bon, si c'était pour s'aplatir à l'arrivée, vraiment…
Le temps de retrouver ses esprits, il jeta un coup d'œil autour de lui et vit Alice, qui regardait au dehors, sans même se soucier de la présence du nouvel arrivé. Curieux, il s'approcha d'elle et il comprit.
Sous leurs yeux s'étalait une lande désolée, parfois piquée de monolithes aussi vieux que le sol qui les portait, battue par la pluie violente et le vent, et les nuages noirs étaient si bas qu'on aurait pu croire qu'ils allaient dévorer la terre.
Un peu plus loin, un seul arbre se dressait contre la tempête. Mais ce n'était pas cela qui figeait Alice. Non.
« C'est ici, dit-elle en serrant ses mains sur le rebord de pierre glacée. C'est ici que mes parents ont été tués. »
Son visage était vide de toute expression. Elle ne pleurait pas, impassible. Elle devait ressentir toute l'ignominie des actes passés, ce qui était arrivé ici des années auparavant, parce que ses nouveaux sens captaient tout ce que le commun des mortels n'avait même pas idée. Son regard avalait chaque détail de l'endroit, jusqu'au moindre caillou, la moindre herbe drue, son cerveau embrumé lui distillait d'indicibles horreurs qui, en atteignant son cœur, la mettaient à la torture. C'était presque si elle pouvait sentir l'odeur du sang versé ici, offert en sacrifice pour sauver le monde sorcier de la menace, toutes les attaques subies – mais il n'y avait pas d'odeur, ni trace de sang, juste une impression lourde et horrible de déjà-vu.
Severus s'était éloigné d'elle, parce qu'il savait. Même si elle n'avait rien dit, il aurait reconnu l'endroit, puisque c'était ici que l'on amenait les suppliciés depuis que la sorcellerie existait au Royaume-Uni.
Cette lande avait la particularité de posséder l'unique chêne consacré par le premier sorcier et la sève qu'il contenait pouvait juguler les pouvoirs des mages les plus noirs existant au monde. Pas étonnant que la garce ait choisi ce château, même si elle risquait fort de voir son tour se retourner contre elle – Ethan veillait.
Severus avait confiance en lui. L'intuition confuse qu'il avait concernant le jeune homme ne saurait lui mentir. Ce gosse avait quelque chose en lui qui poussait au respect, malgré sa jeunesse, son impertinence, le mystère qui l'entourait. Severus était sûr de lui, en affirmant qu'il devait cacher autre chose qu'un simple don pour dénicher les vampires.
Lui-même avait étudié autre chose que les potions, il maîtrisait la magie noire avec tant de talent que c'en était insolent, il avait servi le maître des ténèbres et de tout cela il avait tiré savoir et pouvoir. De plus, il savait fermer son esprit et lire dans celui des autres, et il était également le créateur de plusieurs sortilèges et potions.
Bien qu'elle semble insignifiante, l'épée d'Ethan avait fini par attirer son attention, mais malgré toutes ses recherches sur le sujet, il n'avait rien trouvé de concluant, sinon une représentation de l'épée « initiale », la première épée magique créée pour annihiler le mal, et une vague explication vraiment dénuée d'intérêt, mais elle ne ressemblait en rien à celle du jeune sorcier. De toute façon, il ne voyait pas du tout comment une arme ayant appartenu au premier sorcier aurait pu se trouver entre les mains d'Ethan, même par erreur. C'était impensable et irréalisable.
Le premier sorcier.
C'était comme un mythe pour tous les sorciers du monde, une de ces légendes dont on adore entendre parler quand on est enfant. Il n'existait rien de concret sur lui, seulement des histoires qui se transmettaient de génération en génération. Rien n'avait été relaté par écrit, c'était le flou, l'ignorance totale quant à ce mage puissant, père de la magie, lui-même ayant inexplicablement existé un jour, et personne ne savait quand ni comment.
Alors, comment Ethan pourrait-il posséder une épée ayant appartenu à un homme né plusieurs siècles avant lui ? Et puis, pourquoi se borner à croire qu'Ethan avait un lien avec lui ? Pourquoi penser à Ethan maintenant, alors qu'ils étaient coincés dans une tour donnant sur la lande des damnés ?
Noireterre.
Rien que le nom sinistre de l'endroit ravivait bien des souvenirs. S'il n'avait pas suivi Dumbledore, il aurait pu connaître la mort ici même. Être une connaissance des Drake, ou être allé en classe avec eux, vous amenait déjà dans de sombres geôles pour y être questionné, alors un vieil ami de la famille soumis à Voldemort et ayant perpétré bon nombre de crimes avec eux, pensez donc.
Se dire que leur fille foulait le sol de cet endroit maudit des années après lui fit un drôle d'effet. Il n'avait vraiment aucun souvenir d'elle, même en essayant de se remémorer des instants précis avec sa mère, rien ne venait à son esprit. Rien. Dès qu'il pensait toucher quelque chose du doigt, une sorte de brume envahissait son esprit. C'était comme si elle n'avait jamais existé, alors qu'elle était pourtant là, bien vivante, inscrite dans ces saletés de chroniques qui lui avaient tout révélé et menée ici. Elle était vivante, oui, cela il le savait, mais rien n'éclaircissait le mystère. Un seul souvenir s'imposait à lui, mais il se refusait à le lui dire.
« Il faut sortir d'ici, » dit-il pour briser le silence insupportable, qui durait depuis trop longtemps à son goût – elle devait ressasser le passé autant que lui, mais cela suffisait maintenant.
Elle acquiesça simplement d'un hochement de tête et se tourna vers lui, offrant à sa vue un visage si livide qu'il semblait de cire. Elle n'avait jamais vraiment arboré un teint coloré, mais à l'instant, elle était effrayante. Était-ce sa nouvelle condition qui prenait le dessus ? Elle était certainement en train de beaucoup souffrir mais elle n'en disait rien, elle restait silencieuse, sage. Le calme avant la tempête ?
« Ce trou dans le mur, on dirait qu'il est tout frais, » dit-elle en s'approchant du dit trou.
Il ne l'avait même pas remarqué, trop occupé qu'il était à se poser des questions – trop de questions à son goût. Décidément.
Cette sortie avait dû être faite par les autres, alors autant la prendre aussi.
Le silence qui régnait ne laissait rien présager de bon. Leurs pas résonnaient de façon sinistre et il faisait froid. Alice se serait crue dans des catacombes, et cette image lui donna des frissons. Elle croisa les bras sur sa poitrine, comme pour se donner un peu de chaleur et de courage, parce qu'elle avait peur.
Depuis le début elle avait peur, mais elle était trop fière pour l'admettre et encore plus fière pour le dire. Severus marchait devant elle, calme comme à son habitude, avec son air de ne pas se sentir concerné collé sur la figure. Elle avait parfaitement conscience qu'il ne laisserait personne lui faire quoi que ce soit, mais une voix sournoise au fond d'elle lui chuchotait sans cesse qu'il n'était pas de taille à lutter.
Elle était là parce que quelqu'un avait tenté de la soustraire à sa vie, mais un autre bien plus puissant avait réussi à la rejeter dans le cours immuable du destin. Malgré elle, elle pensait que ce n'était pas un simple sorcier qui allait la sauver. Elle ne se faisait pas d'illusion. Engel Sheller, si c'était lui, n'était pas juste un malade vicieux qui voulait vivre la nuit, non. Il était infiniment plus subtil et fort, il savait ce qu'il faisait, il savait très bien depuis le départ quelle était la finalité de son pouvoir. Il avait dû garder en tête le souvenir de la domination des Drake sur le monde sorcier, et il voulait faire renaître leur folie de ses cendres. Il était fou. Il fallait le détruire, et peut-être même devraient-ils le faire avant de s'occuper du cas d'Eswann. Elle ignorait lequel des deux dirigeait l'autre.
Elle se cogna brusquement contre Severus lorsque celui-ci s'arrêta net, arrivé à un croisement. Elle le maudit comme elle l'avait maudit pour la même raison, une fois.
« - Qu'est-ce qu'il y a ? demanda-t-elle toutefois, en faisant quelques pas devant lui, pour jeter un coup d'œil.
- Reste toujours derrière moi, répondit Severus en la ramenant sur le côté, serrant son bras dans une main nerveuse. Je ne sais pas par où aller et c'est bien trop calme ici, cela ne me plaît pas.
- On ne vous a pas appris à trouver votre route, à l'école ? » fit Alice innocemment.
Il la fusilla du regard. Elle ne perdrait jamais son insolence, n'est-ce pas ? Non, bien sûr que non, c'était tout elle, ça.
« - Ah oui, et comment comptes-tu faire ? répliqua-t-il avec un petit air de défi.
- En cherchant par où les autres sont passés, c'est tout, répondit Alice en haussant les épaules.
- Bien sûr… »
Elle avait raison : il suffisait de trouver des traces du passage de leurs prédécesseurs, et grâce à la stature particulière d'Hagrid ce fut chose aisée, étant donné qu'il avait plus ou moins balayé les toiles d'araignée sur toute la longueur du couloir d'où ils venaient. Ils empruntèrent donc le couloir descendant vers l'est, et ce fut une erreur.
Ignorant que le château avait été ensorcelé par les bons soins de leur hôtesse, ils ne pouvaient se douter que l'endroit était devenu un véritable terrain de jeu, dont les murs se déplaçaient avec autant d'espièglerie que les escaliers de Poudlard. Ainsi, à peine Severus eut-il passé l'angle du couloir qu'un mur d'épaisses pierres se dressa entre Alice et lui, les coupant définitivement l'un de l'autre.
Alice se jeta sur le mur et s'y meurtrit les poings jusqu'à ce qu'elle pense à utiliser sa baguette, en vain. Le mur n'était même pas abimé par les Bombarda et autre Defodio qu'elle lançait dessus. Elle comprit qu'elle serait désormais seule pour continuer la route. Elle resta encore un long moment le front appuyé contre les pierres glacées, à invectiver le mur jusqu'à en pleurer de rage.
Elle ne se doutait pas que de l'autre côté, Severus se démenait en lâchant des jurons qui auraient fait frémir n'importe quelle bonne âme, ne sachant pas comment repasser de l'autre côté. Plus il essayait de détruire le mur, moins il y arrivait. Plus il était furieux, plus il jurait et cédait à la colère. Finissant par n'entendre que sa seule voix résonner contre la voûte du plafond, il admit que ses efforts étaient vains et qu'il avait perdu Alice un peu trop facilement. Les dents serrées, il tourna le dos à cet obstacle et marcha droit devant lui sans se retourner, aux aguets et plus déterminé que jamais.
Il ignorait que chacun d'eux errait seul, exactement comme Alice et lui, piégés par le dédale magique. Ethan, Draco et Hagrid avaient été séparés comme eux et cherchaient à retrouver les autres, au gré des couloirs changeant sans cesse.
Cela aurait pu être amusant dans un autre contexte, mais c'était une course contre la mort, elle les fatiguait en les forçant à marcher inlassablement, elle épuisait leur moral en distillant le doute dans leur esprit.
Ethan s'était assis sur une pierre, qui devait être une statue si vieille qu'elle ne ressemblait plus à rien, las de tourner en rond, d'avoir mal à la tête et se demandant où il devait aller. Ces maudits murs l'avaient isolé ici, il était cerné par des courants d'air glacés qui ne venaient de nulle part, et maintenant, il ne savait plus. Le moindre sort de recherche disparaissait dans les murs, inutile. Il ne savait plus. Avait-il déjà su quoi faire, de toute façon ? Ne s'était-il pas voilé la face pour se donner bonne conscience ? Il n'était pas un mauvais sorcier, non, il n'avait pratiquement jamais fait d'erreurs, et le cas échéant, il les avait mises à profit pour en tirer sagesse et maîtrise. Sa piste sur les vampires, ici, ce n'était que du vent. A Poudlard, c'était facile, parce qu'Eswann n'avait fait que créer un grand jeu de piste, avec des indices ridiculement faciles à trouver, tout ça pour quoi ? Pour pousser Alice à se transformer, pour tous les amener ici, et pour les noyer dans son verre d'eau démoniaque. C'était tellement facile qu'il en venait à se poser des questions de gosse : pourquoi, comment, et si ? Son boulot à lui était de tuer des vampires, pas de sauver le monde. Il avait été envoyé à Poudlard pour dénicher un monstre et le détruire, maintenant il en était réduit à combattre pour préserver la vie, quelle absurdité. C'était bien la première fois qu'il se sentait aussi inutile.
Brusquement, il fronça les sourcils, comme si quelque chose d'évident venait de lui ouvrir les yeux. Non, ce n'était pas la première fois qu'il ressentait cela. Il en était sûr.
Il se leva. Pris d'un étourdissement, il posa la main sur le mur humide et poussa un cri de douleur alors qu'une vision lui vrillait le cerveau, violente, lancinante, nauséeuse. Il recula, les doigts crispés dans les cheveux, recouvrant à moitié son œil droit qui le faisait souffrir atrocement, tituba jusqu'au mur en face, trébucha et hurla de nouveau lorsqu'il le toucha du plat de la main. Terrassé, il s'effondra d'un coup et se recroquevilla sur lui-même, les coudes aux genoux et les poings appuyant sur ses yeux comme s'il cherchait à les enfoncer dans son crâne. Les visions affluaient, de plus en plus nombreuses, de plus en plus vite, de plus en plus insupportables de douleur, et il gémissait, le cœur au bord des lèvres, les yeux baignés de larmes. Il ne supportait plus ni la douleur, ni ce qu'il voyait.
Il avait encore la force de se demander pourquoi les murs lui parlaient ainsi, alors que jamais il n'avait possédé le don de psychokinésie. C'était le don d'Eswann, pas le sien. Lui, sa particularité, c'était de pouvoir générer du feu d'une seule pensée et de le soumettre à sa volonté.
D'où ces images étaient-elles issues ? Était-il le seul à les percevoir ? Qui était cette fille morte au corps lacéré, dont le cou était marqué par une profonde morsure de vampire ? Pourquoi ce sang sur ses mains ? Ses mains ? Mais oui, il voyait ses propres mains, qui maintenant creusaient le sol pour y mettre en terre cette jeune fille. Ce ne pouvait être que ses mains, c'était si réel ! Était-ce le futur ? Il n'arrivait pas à distinguer le visage de la fille. Alice ? Alice allait mourir ?
Il se leva difficilement et donna un grand coup dans le mur, si violemment qu'il se fit mal. Haletant, il fit quelques pas pour rassembler ses esprits, en prenant grand soin de ne plus toucher les parois, et se mit à respirer profondément, les yeux fermés, bras le long du corps. La douleur se calma peu à peu, mais ne disparut pas. Cette fois, il était sûr qu'elle ne le quitterait jamais.
Par réflexe, il passa la main dans son dos par-dessus son épaule, pour vérifier si son épée était toujours là. Et de nouveau, un éclair de douleur blanc comme la foudre le frappa au cerveau et le jeta à terre. Il roula sur le dos, bras en croix, le fourreau de son arme lui rentrant dans les côtes, mais cela lui était égal, ce n'était rien comparé à la pointe qui vrillait son crâne. Les gouttes d'eau qui coulaient du plafond voûté tombaient sur son visage, l'apaisant à peine, mais il lui semblait que c'était déjà plus supportable, avec cette fraîcheur feinte…
Il ramena ses mains sur son visage et hurla.
« Mais qu'est-ce qui m'arrive, bordel ?... » gémit-il, les yeux fermés sous ses poings serrés.
Il avait entendu une voix, lointaine, gutturale, psalmodiant une litanie qu'il ne comprenait pas, parce qu'elle était trop ténue, parce qu'elle était dite dans une langue étrange et qu'il avait oublié ce qu'il avait déjà accompli.
Au bout de ce qui lui sembla être des heures entières, il s'assit, vaseux comme au sortir d'une gueule de bois, et jeta un coup d'œil autour de lui, prudemment, comme si bouger les yeux lui en coûtait. Il n'y avait rien, bien évidemment, comme il fallait s'y attendre. Quelqu'un avait simplement dû ensorceler les murs pour projeter à quiconque les toucherait des visions décousues et menteuses, pour empoisonner l'esprit et semer le doute, certainement pour amoindrir les forces de ceux venus combattre.
Ce ne pouvait être que cela.
Oui, mais dans ce cas précis, pourquoi le fait de toucher son épée avait provoqué les mêmes maux ? C'était à n'y rien comprendre.
Il se releva une fois de plus et repartit, le pas un peu plus sûr, les mains dans les poches. Le couloir semblait descendre, alors, peut-être qu'en passant par là… Peut-être ? Il sourit à cette pensée : il n'y avait pas de peut-être. On l'avait délibérément séparé des autres, on le menait par le bout du nez, on le poussait à la douleur la plus infâme, on le connaissait trop bien pour que ce soit le hasard. Il n'était qu'un pion.
Eswann jouait avec lui.
Oui, elle jouait, mais les dernières minutes passées étaient tout sauf un jeu qu'elle maîtrisait.
Alors qu'elle était alanguie sur la dalle du tombeau qu'elle avait choisi, une violente attaque de visions l'avait réveillée en sursaut, la poussant presque au bas de sa couche de marbre. Elle n'avait pourtant rien touché. La dernière fois qu'elle avait eu ce genre d'attaque remontait à la fabrication de son transporteur, qu'elle avait basé sur la mèche de cheveux volée au traître. Elle avait dû jeter le sort en portant des gants. Elle n'avait pas pu toucher l'écheveau. A peine avait-elle posé la main dessus, en souhaitant y lire des choses intéressantes sur lui, que des visions fulgurantes traversaient son esprit, la laissant essoufflée et au bord du malaise. Pourtant, ce qu'elle avait vu n'était rien comparé à ce qu'elle venait de voir. Ces visions lui avaient volé des larmes de souffrance et lui avaient tordu les entrailles au point qu'elle se précipita à la fenêtre. Elle ne fut pas malade, mais elle avait maintenant un goût amer sur la langue, ce qui la mit de fort mauvaise humeur.
Elle allait devoir précipiter la rencontre.
Elle resta un long moment à la fenêtre, avalant de grandes goulées d'air frais pour calmer l'emballement de son cœur.
Quelque chose semblait se moquer d'elle, elle qui menait le jeu. Ces visions… C'était le passé, elle en était sûre. Elle les avait vues par les yeux de celui qui les avait vécues, il y avait de cela des années. Les mains qui creusaient le sol n'étaient pas les siennes, c'étaient des mains d'homme, maculées de terre, de larmes, ces mains souffraient, elles étaient en sang mais continuaient à creuser, puis elles déposaient un corps dans cette terre. C'était le corps mutilé d'une jeune fille, dont les veines avaient été vidées de leur sang. Elle portait un uniforme de Poudlard. Qui était-ce ?
Ce n'était pas le futur, elle le savait, elle ne pouvait pas le voir. Seules les choses du passé pouvaient être lues par les gens comme elle.
Qui était l'homme qui avait creusé, dont elle avait senti la douleur au point de la rendre malade ? Snape ? Non, il était trop vieux. Ethan ? Ce ne pouvait être que lui. Pourquoi ? Elle l'avait entendu hurler dans les entrailles du château, qu'elle sentait hostile depuis que chacun des invités avait été séparé des autres. Une onde étrange frémissait en elle, comme si un serpent grouillait dans son ventre, et elle n'aimait pas cela du tout, elle avait l'impression que le contrôle de la situation lui échappait, elle ressentait cela de façon infime, mais pourtant c'était bien réel.
Elle s'était mise à douter. Était-elle manipulée ? Elle ? Pourquoi ? Par qui ? Non, c'était impossible. Elle était toute puissante, elle avait mené la danse depuis le début, elle avait tué des innocents pour se nourrir, pour se transformer et pour pouvoir commander à la magie oubliée, elle avait soutiré leur savoir à des hommes en offrant son corps en échange, c'était elle la maîtresse.
Un rire moelleux derrière elle la fit se retourner brusquement. Elle sentit une vague de colère blanche submerger sa lucidité.
« Qui êtes-vous ? s'écria-t-elle, faisant un pas vers son mystérieux visiteur. Comment êtes-vous entré ici ? »
Son interlocuteur lui répondit par un sourire.
« Et vous, sinon, comment vivez-vous cette non-mort ? » lui dit-il seulement.
Eswann resta stupéfaite, la bouche entrouverte sur ses canines bien plus longues et pointues que la normale. Les mêmes que celles de ce type venu de nulle part. Impossible. Il ne pouvait pas exister quelqu'un comme elle. Elle était unique. Elle s'était créée, parfaite.
« - Que voulez-vous dire ? demanda-t-elle toutefois, déstabilisée.
- Allons, ne me dites pas que vous ne comprenez pas, Eswann, répondit l'autre dont le sourire ressemblait à celui de la jeune femme.
- Non, je… »
Elle n'eut pas le temps de dire quoi que ce soit.
En un mouvement il fut près d'elle. Il la prit dans ses bras et posa une main sur son front, tout en la tenant pour ne plus qu'elle bouge. Et là elle vit tout.
Elle vécut à nouveau l'attaque du vampire au Japon, elle retomba dans le coma, elle vit encore l'homme sans visage se pencher sur elle, elle oublia encore qu'elle allait mourir et revenir à moitié humaine, à moitié démon. Elle ressentit encore la mort de son âme, la mort de son corps, et la renaissance de la chose qui s'extirpa d'elle pour devenir son ombre, son double maléfique, avant qu'elle n'accomplisse tous les rites pour qu'il revienne en elle, pour qu'ils ne fassent qu'un, mort après mort, sacrifice après sacrifice.
Alors, elle comprit : elle n'avait jamais rien dirigé. Elle n'était qu'un pion. Elle n'avait jamais été que cela, depuis le début. Elle avait été désignée.
L'homme la repoussa sans manière et frotta ses mains l'une contre l'autre, comme pour en enlever des poussières d'Eswann, comme si son contact les avaient salies.
« Tu es ma chose, ma belle, dit-il alors. C'est moi qui ai tout décidé, je t'ai choisie parce que tu étais corrompue. Cela aurait pu être n'importe qui, même le fabricant de potions, mais il avait encore trop de sentiments humains, alors que toi, tu possèdes cette affligeante imperfection dont j'avais besoin. C'est par toi que je les ai menés à moi, pour que je puisse avoir le sang. »
Elle le regardait, interloquée, à moitié anéantie par la colère et la déception. Comment osait-il ? Il débarquait et gâchait sa vie en quelques mots seulement. Elle n'en avait jamais rien su mais elle était morte dans cet hôpital moldu, et en revenant à la vie elle avait gagné son pouvoir et la bête qui tuait. Elle était morte. Morte ?
Elle regarda ses propres mains, puis lui, le fixant intensément. Elle lui trouva la même peau trop blanche, les veines trop voyantes, bleues et palpitantes de ce sang maudit, les yeux trop brillants, et ses dents… Il était bien un vampire, lui aussi, alors. Comment avait-il fait ?
Elle le lui demanda, bien que cela lui arracha la bouche de le faire.
« Cela est en mon pouvoir, te le dire ne t'apportera rien, » répondit Engel, avec un geste vague de la main.
Comment cette petite sotte comprendrait-elle que chaque impulsion qu'elle avait ressentie venait de lui ? Si elle avait choisi cet endroit, c'était parce qu'il l'avait voulu. Il voulait le château de Noireterre, il voulait la lande des damnés, il voulait le chêne consacré. Elle lui avait ouvert l'accès. Elle pensait tout diriger, mais elle n'était qu'une clé.
Il aimait le danger, oui. Mais il savait aussi que les dépouilles desséchées des Drake gisaient quelque part par là et que le moment venu, elles lui seraient utiles, plus que cette fille qui pensait avoir tout en main. Elle était son jouet, elle l'avait aidé à mener son projet à bien. A la limite, il n'avait même plus besoin d'elle, maintenant. Il pouvait lui arracher la tête ou le cœur, et il pouvait même la baiser avant de le faire.
Il se laisse aller à un sourire en pensant à cela. Eswann le regarda de travers, sa nausée lui tenaillant encore les entrailles. Que manigançait donc ce sale type ?
D'un air détaché, il fit mine de regarder l'heure sur sa montre de gousset, et s'exclama alors qu'il avait rendez-vous.
« - Rendez-vous ? répéta Eswann, sentant ses mains se mettre à trembler.
- Oui ma belle, et toi tu vas rester là pour attendre sagement que le reste de mes invités arrive.
- Quoi ? Mais… »
Elle ne put finir sa phrase : il était déjà parti, aussi vite qu'il lui était apparu. Comment arrivait-il à transplaner, malgré les sortilèges qu'elle avait semé partout ?
Elle poussa un cri de rage qui se répercuta sur tous les murs de la vaste pièce. Comment osait-il agir ainsi ? Comment osait-il se permettre de dire qu'il était le maître des lieux ? Pour qui se prenait-il, ce… cet… Elle ne trouvait pas les mots, ou du moins avait du mal à choisir entre tous ceux qui se bousculaient dans sa tête.
Ah, il voulait qu'elle attende ? Qu'il aille au diable.
Engel transplanait d'endroit en endroit, jusqu'à ce que sa douce Alice lui tombe dans les bras, ce qu'elle ne tarda pas à faire, fatalement, au détour d'un couloir. C'était tellement facile de provoquer l'instant où sa proie lui tomberait toute crue sous les griffes. Il en aurait pleuré de rire. S'il avait su qu'il était si simple de faire tomber les gens dans le panneau, il aurait fait politique… Son sourire de démon collé sur la figure, il apparut à Alice en se matérialisant comme seuls savaient le faire les Mangemorts.
Elle faillit pousser un cri, recula et sortit sa baguette magique par pur réflexe. Elle se rappela qui se tenait devant elle. Elle se souvint aussi qu'elle n'avait qu'un dessein : le tuer. Mais elle était seule et elle n'oubliait pas qu'il semblait maitriser un pouvoir infini. La situation, vite analysée, lui parut véreuse : tout allait trop vite. C'était comme un mauvais scénario mal ajusté. A peine arrivée, elle était séparée de son protecteur et elle tombait sur Sheller. Oui, mauvais scénario.
Elle pensa à la dague qu'elle avait prise avec elle, la sortit de sa ceinture et en posa la pointe sur sa gorge, près de l'artère palpitante. Elle l'avait fait une fois pour sauver un homme, elle pourrait bien recommencer pour se sauver elle. Elle n'était pas assez puissante pour se mesurer à lui, mais elle n'avait pas besoin d'être aussi forte pour s'ôter la vie.
« Si vous faites un pas, vous boirez du sang mort, » dit-elle précipitamment, tendant sa baguette vers lui pour lui signifier de se tenir à distance.
Engel afficha cet éternel sourire satisfait détestable.
« Ah, crois-tu ? » fit-il en rejetant derrière lui un pan de sa cape ridicule, comme pour être plus libre de mouvements.
Alice recula encore, sans lâcher sa dague ni sa baguette. Il fut plus prompt qu'elle, bien plus prompt.
Comme il avait enlacé Eswann, il enlaça sa taille d'un bras pour la presser contre lui, de l'autre main il la débarrassa de son arme inutile, puis plaqua cette même main sur le front de sa prisonnière, plongeant son regard dans le sien, bleu comme le ciel et sournois. Si sournois et mesmérisant.
« Tu ne le veux pas, je le sais, mais tu seras à moi… murmura-t-il à son oreille, de sa voix suave, et son souffle chaud la fit frissonner. Avant cela, tu dois connaître ton passé, tu dois savoir d'où tu viens et pourquoi je te veux. »
Il prononça une formule qu'elle ne comprit pas et elle sombra.
Sa chute lui sembla sans fin, elle voyait sans voir, tout était noir autour d'elle et elle tombait sans pouvoir s'arrêter. Elle devait hurler mais elle n'entendait pas, elle était dans le vide, ou semblait l'être. Elle se désincarnait.
Lorsque son corps s'amollit entre ses bras, Engel comprit qu'elle avait atteint son but. Alors, il la posa sur le sol, la couvrit de sa cape, dans un geste paternel parfaitement incongru, s'agenouilla près d'elle et prit sa main dans la sienne pour garder un contact. Il voulait voir par ses yeux. Il voulait voir la défection des Drake par les yeux de leur propre fille.
Alice avait l'impression de sortir d'un rêve. Elle ouvrit les yeux et regarda autour d'elle. Tout était flou, comme si les choses s'effilochaient. Elle ne savait pas comment exprimer autrement cette impression étrange. Elle leva la main et celle-ci se trouvait être comme les objets posés ça et là, elle la voyait comme à travers ses paupières mi-closes. Elle ferma les yeux un instant puis les rouvrit : rien n'avait changé, elle voyait de cette même façon désincarnée. Tant pis. Il faudrait faire avec.
Comme elle était assise dans un fauteuil, elle se leva doucement. Le lourd tissu d'une robe de velours bleu nuit tombait jusqu'à ses pieds. Elle ne comprenait pas du tout pourquoi, mais cela ne l'empêcha pas de sortir de cette chambre où elle se trouvait. Un long couloir lambrissé aux murs couverts de portraits austères s'ouvrait devant elle. Elle s'y engagea jusqu'à un escalier qui descendait en une harmonieuse courbe sur la gauche, et cet escalier menait à un hall immense, pavé de marbre, dont les deux lustres en cristal brillaient de mille feux. Jamais elle n'avait vu cela, c'était beau. D'autres portraits austères, dont un qui la regardait en souriant, pendaient aux murs. Une porte à deux vantaux l'invitait à entrer dans ce qui se trouvait être un salon aussi immense, dont le sol était couvert de tapis moelleux et sans doute coûteux, tout comme les meubles de bois massifs d'ailleurs. Elle aurait pu croire qu'elle était revenue chez Draco Malfoy, mais elle ne reconnaissait pas les lieux.
« Mademoiselle ? Votre mère vous attend pour partir. »
Elle se retourna alors qu'elle n'avait pas demandé à son corps de le faire. D'une voix de petite fille, elle s'entendit dire qu'elle était prête et qu'elle venait, le temps de prendre son manteau. Puis elle sentit de nouveau cette impression de tomber sans fin.
Elle recouvra ses esprits dans une salle de classe, avec cette même impression qu'elle était déjà éveillée avant. Sa main tenait une plume qui grattait un parchemin, et elle put lire avec difficulté qu'elle notait les phrases d'un cours de métamorphose. Elle voyait le professeur McGonagall, qui était un peu plus jeune que dans sa mémoire. En vie. Son regard continua sa promenade et tomba sur les épaules minces d'un jeune homme, dont les cheveux noirs et recourbés tombaient jusque sous ses épaules. Il était assis entre un autre garçon, blond cette fois, et un dont les cheveux étaient aussi noirs que ceux de son voisin, bien plus courts, malgré une mèche rebelle qui retombait devant ses yeux. Elle sentit son cœur bondir à la vue de ce garçon. Qui était-il ? Elle avait l'impression de le savoir et d'éprouver quelque chose de particulier pour lui, mais elle ne le connaissait pas du tout.
Celui dont les cheveux étaient longs tourna légèrement la tête vers les fenêtres, le menton lourdement appuyé dans sa main. Elle reconnut immédiatement ce profil : c'était Severus, mais il était élève, il avait son âge. Il avait l'air de franchement s'ennuyer et une marque assez curieuse se dessinait sous son œil, comme une sorte de bleu. Elle ressentit une sorte d'élancement dans sa poitrine, en voyant cela, se demandant avec qui il avait bien pu se battre.
Comme elle reportait son attention sur son cours, cette désagréable impression de chuter la reprit soudain. Elle vit toutes sortes de scènes de cours, banales autant qu'elles pouvaient l'être, elle vit des gens, qui lui parlaient et avec lesquels elle parlait, elle s'entendit se moquer d'un certain Potter avec les autres, elle se sentit jalouse à la vue d'une Gryffondor dont les opulents cheveux auburn tombaient en cascade jusqu'au milieu de son dos, elle revit le trio des garçons de sa classe, mais ce Severus jeune, dont la marque avait maintenant disparu, restait toujours en retrait. Lorsqu'elle ressentait l'envie d'aller lui parler, son corps refusait d'obéir. Elle finit par comprendre qu'elle n'était pas elle-même. Elle aurait dû le comprendre dès le départ.
Elle ne le conçut définitivement qu'au moment où ses yeux qui n'étaient pas les siens la laissèrent se voir dans un miroir. Sa main blanche et fine venait d'essuyer la buée de la glace, et la laissa enfin voir son visage. Elle voulut pousser un cri de surprise mais elle ne le put, puisqu'elle subissait.
La personne dans laquelle elle vivait était un peu plus grande qu'elle ne l'était, son visage était plus mince, sa peau plus blanche, parfaite, sans un défaut. De longs et lourds cheveux noirs encadraient ce visage qu'elle trouva beau – alors qu'elle n'aimait pas le sien – et étaient libres sur ses épaules, descendant en dessous de la taille, son front dégagé était lisse, et ses lèvres pleines, pulpeuses. Ses yeux étaient noirs, d'un noir profond et brillant comme l'onyx, vivant, bordés de longs cils noirs et courbés.
Elle était sa mère. Elle était Lucy Fairham au même âge, lorsqu'elle était élève à Poudlard, et elle était une Serpentard. Elle était sans doute en septième année. Elle n'avait que faire de ces détails, elle était sa mère.
A peine eût-elle le temps de s'y faire qu'elle partit de nouveau dans sa chute.
Elle entendit des cris. Le corps de Lucy Fairham était caché entre une porte ouverte et un portemanteaux, qu'il quitta pour aller se cacher dans ce qui semblait être un immense placard. Elle n'était pas chez elle – chez elle ? Mais elle n'était même pas elle-même ! – et elle entendait la voix d'un homme hurler comme un dément, elle entendait aussi celle d'un garçonnet plaintif. Sa main ouvrit un peu la porte, et cette main était celle d'un enfant d'une dizaine d'années. Chez qui était-elle donc ? A travers l'ouverture de la porte, elle vit passer un homme, grand, vêtu comme un moldu qui aurait essayé de copier un sorcier, et ses habits étaient élimés. Son visage furieux lui fit peur, à elle comme à celle qu'elle habitait. Le teint pâle, les cheveux noirs coupés court, le nez… Le père de Severus ? Pourquoi ? Que faisait-elle chez ces gens ?
« Petite merde ! Je vais te faire passer l'envie de te dresser contre moi ! » entendit-elle hurler.
Sa chute reprit de plus belle. Elle ne comprenait pas pourquoi cet évènement antérieur était venu s'intercaler entre la dernière année d'école de Lucy et la vision qu'elle aurait par la suite, à savoir découvrir qui était la personne dont la mort avait soustrait Severus au contrôle de Voldemort. Tout ce qu'elle percevait, c'était que malgré le fait qu'elle ne pilotait pas le corps de Lucy, elle ne voyait que des scènes ayant un rapport direct avec Severus.
C'était la fin de l'année. Il restait une semaine avant les vacances. Elle l'avait compris en lisant la date sur une feuille d'examen - les ASPIC, quelle horreur ! Au moment du déjeuner, il y eut un incident. Quatre jeunes gens de Gryffondor se tenaient affalés sous un arbre, l'un lisant, l'autre se pavanant avec un vif d'or, le troisième discutant avec le dernier, simplement. Celui qui se pavanait le faisait pour distraire la jeune fille rousse vue dans un autre bond dans le temps, et elle riait avec lui. Elle, Lucy, marchait dans l'herbe avec le blond et le brun vus en cours de métamorphose, qui se trouvaient être Ben Mulciber et William Drake, amis d'enfance et fils de sorciers de sang pur. Elle s'entendait rire des propos stupides que pouvait débiter ce gros raciste de Mulciber, elle en riait mais le cœur d'Alice hurlait pour l'enfant de moldus qu'était Lily Evans, la séduisante fille aux cheveux auburn. Le regard de Lucy-Alice tomba sur Severus, assis sagement sur un banc, lisant un vieux bouquin qui ressemblait fort au manuel avancé de préparation des potions, toujours utilisé en cours des années après. Il venait de lever les yeux...
Oh, ces yeux ! Ils semblaient refléter le plus pur sentiment, étrangement vivant dans le cœur d'un garçon aussi froid et distant, qui ne parlait jamais, préférant rester à l'écart que se mêler aux autres. Severus dévorait Lily Evans des yeux. Il la caressait du regard, lui hurlant ses sentiments dans un silence accablant.
L'un des quatre Gryffondor s'en aperçut. C'était le gars au vif d'or, James Potter, ce beau gosse arrogant. Il se leva, un sale sourire vissé sur les lèvres, et vint se planter devant le jeune Severus qui sursauta, fermant son livre d'un geste nerveux, le regard soudain fuyant.
« Alors, Snivellus le moche, tu n'as toujours pas compris ? fit James Potter, les poings sur les hanches. T'as encore cassé ton miroir, que tu oublies encore ta sale face ? Tu crois encore que Lily te voit encore ? Elle a oublié que tu existes, espèce de sale Serpentard ! »
Et la rousse était intervenue pour lui dire de se taire et qu'il devrait avoir honte, elle lui disait de le laisser tranquille, et tout le monde se moquait de la gêne de Severus. Ce même Severus qu'Alice connaissait désagréable, volontairement méchant, noyé dans l'amertume, fermé et implacable, rougissait de honte et de colère devant celui qui l'agressait verbalement et publiquement. Il semblait coincé entre l'envie de s'enfuir et celle de corriger ce vantard. Il avait sorti sa baguette magique et...
Alice ne sut pas ce qu'il advint d'eux, puisqu'elle repartit dans le flou de sa chute, alors qu'elle voulait rester avec lui, persuadée qu'en intervenant, elle l'aurait empêché de devenir... lui.
Elle était malheureuse de n'être qu'une spectatrice enfermée. Elle était malheureuse d'avoir été confrontée au regard amoureux de Severus.
Les yeux de Lucy choisirent alors de lui montrer une scène des plus particulières. Il y avait cette pièce sombre aux murs couverts de livres, ce feu dans cette cheminée, et là, ce jeune homme d'une vingtaine d'années, assis dans un fauteuil, tenant une longue pipe entre ses mains jointes. L'ambiance était oppressante. Elle connaissait cet endroit, pourtant elle ne l'avait pas encore vu par l'intermédiaire de Lucy. Pourquoi Severus était-il là ? Quand était-on ? Où était-on ?
« Severus… »
C'était la première fois qu'elle prononçait ce nom, et ce n'était même pas sa propre voix. Quelle sensation étrange… Le cœur d'Alice avait bondit. Celui de Lucy était empreint d'une sourde mélancolie.
Sa main blanche et fine était venue se poser sur le bras de l'homme silencieux, dans un geste affectueux. Elle était à genoux à ses côtés.
« Cela fait des jours que tu n'es pas sorti et… »
Un seul regard suffit à la faire taire. Un regard véritablement haineux.
« Ne me parle pas, » avait-il dit alors.
Elle s'était levée.
« Tu plaisantes ! s'écria-t-elle en rejetant une mèche de sa lourde chevelure derrière son épaule. Tu reviens à Cokeworth comme si de rien n'était, tu t'enfermes chez toi et tu te mures dans le silence, tu te plantes dans ce fauteuil, tu fumes ce… cette chose à longueur de journée, et quand je viens vers toi, tu me renvoies ? »
Il se leva brusquement, lâchant sa pipe qui se brisa au sol et, dominant Lucy de toute sa taille, la saisit aux épaules, ses mains se crispant à lui faire mal.
« Elle est morte, Lucy. Elle est morte... Il l'a tuée ! »
Ainsi, il pouvait donc laisser éclater sa fureur, pensait Lucy dans le cœur d'Alice. Celle-ci se sentait meurtrie de le voir souffrir et réagir de cette façon si violente. En revanche, il ressortait du cœur de sa mère comme une sorte de satisfaction incomplète. C'était douloureux à gérer.
« - Ah, vraiment, tu me fais honte ! lui jeta Lucy en plein visage, se dégageant de sa poigne. Le maitre est mort et tu pleures pour une femme ? Pour une Sang-de-Bourbe, qui plus est…
- Je t'interdis de…
- Ah, tu m'interdis ? Tu l'as bien appelée comme ça, un jour, et devant tout le monde ! Quand je pense que tu es capable de tuer sans remords... Et là je te découvre pleurant la mort de cette... femme ! Tu n'es qu'un lâche pleurnichard.
- Je ne suis pas un lâche !
- Non ? Alors où est passée la fierté intense dont tu faisais preuve, quand ton moldu de père te battait ? Où est passé le courage qui t'animait lorsqu'il te mettait plus bas que terre et t'insultait ? »
Pour toute réponse, il la repoussa si brutalement qu'elle tomba à genoux après avoir trébuché dans le tapis. Mais quels rapports entretenaient ces deux-là ? Qu'avait-elle lu à ce sujet, dans les Chroniques des sorciers ? Elle ne s'en souvenait plus. Elle était oppressée, elle avait l'impression qu'elle allait se mettre à crier, tant elle était tendue.
« Je te rappelle que ce moldu de père dont tu parles, c'est aussi le tien, » déclara la voix morne de Severus.
L'âme d'Alice hurla : QUOI ?
Elle n'avait rien lu de cela dans les chroniques, elle en était sûre ! Effarée, impuissante, elle sentit un grand froid envahir son cœur.
Le corps de Lucy tremblait très fort. Elle était à genoux, les mains crispées sur ses cuisses.
« Sûrement pas ! » répliqua-t-elle, le visage levé vers Severus qui la toisait toujours, froid, et dont le regard semblait s'être éteint, pour devenir celui qu'il avait gardé des années plus tard, celui qu'Alice lui connaissait.
Alors, il se pencha et lui tendit la main. Elle la prit et se releva, tremblant toujours.
« Cet homme n'est pas mon père, reprit-elle avec une voix de petite fille. Il a juste épousé ma mère quand la tienne est morte… »
Elle s'était mise à pleurer, doucement. Elle était comme ça, Lucy, elle piquait des crises monstrueuses et pouvait se mettre à pleurer dans la minute. Elle avait un caractère très fort et ne s'en laissait pas compter, mais elle était aussi très nerveuse, sensible, à fleur de peau. Ses larmes, nul autre que son frère d'adoption les avait jamais vues. Alice savait de qui elle tenait, au moins…
Severus l'avait prise dans ses bras, le temps qu'elle se calme. Cette bourrique, qu'il connaissait depuis l'âge de sept ans, était la fille de l'épouse de son père, ce moldu incapable de vivre avec le fait que sa première femme était une sorcière, et qui avait fini par crever dans son sommeil, comme un bon lâche qu'il était. Ah, insulter et cogner sur son fils unique, il savait faire, mais empêcher de mourir la femme qui avait consenti à l'épouser… Non, plutôt se terrer dans sa maison et se laisser vivre, jusqu'à voir partir sa femme sous des cieux meilleurs et finir comme un vieux seul au monde, mourant bêtement dans son lit après en avoir rendu une autre aussi malheureuse. Un bruit avait couru qu'il avait eu recours au poison. Impossible, Severus le savait, Tobias Snape était trop veule pour se suicider.
Le cœur d'Alice ressentait de la colère. Pourquoi n'avait-elle pas su que sa mère était la sœur par alliance de cet homme ? Pourquoi ne le lui avait-il pas dit, lorsqu'elle lui avait avoué qui étaient ses parents ? Il ne pouvait pas ne pas le savoir ! Comment cela était-il possible ? Les chroniques ne pouvaient être falsifiées ! Ou bien, dans son désarroi d'avoir découvert qui elle était, elle n'y avait pas prêté attention. C'était plus que probable. Quelle importance, maintenant ?
Elle n'eut pas le temps de s'y faire, parce qu'elle repartit de nouveau dans sa chute nauséeuse.
Cette fois, il pleuvait à torrents et le poing de Lucy tambourinait contre le bois d'une lourde porte, tout en protégeant quelque chose contre elle sous son long manteau. Quelque chose qui s'agrippait à ses jambes avec ses petits bras, et qui appelait sa mère.
La porte s'ouvrit sur un Severus stupéfait et peu content de la voir sur le perron de sa maison. Toutefois il la fit entrer très vite, non qu'il s'inquiète de la pluie, mais parce qu'il ne voulait pas qu'elle soit vue chez lui.
« Que fais-tu ici ? Tu veux me compromettre ? » avait-il lancé en guise de bonjour.
Elle avait rabattu la capuche de son manteau sur ses épaules. Elle avait maigri. Des cernes mauves soulignaient son regard fiévreux et elle était très pâle, trop même. Son opulente chevelure était libre, comme toujours.
« - Tu dois m'aider, dit-elle sans ambages.
- C'est hors de question. Tu oublies que je suis professeur à Poudlard ? La marque des ténèbres s'est effacée, je travaille pour Albus Dumbledore, je refuse de te venir en aide, » répondit-il froidement.
Elle pinça les lèvres de colère, mais parvint à se contenir.
« Si tu ne le fais pas pour moi, fais-le au moins pour elle. »
Elle souleva un pan de son manteau et par ses yeux, Alice vit une gamine qui devait avoir quatre ou cinq ans, toujours agrippée à ses jambes. Elle semblait très timide, et ses grands yeux avaient cette couleur si étrange. Des yeux comme deux pierres d'ambre.
Severus claqua la langue de mécontentement.
« - Je ne te vois pas pendant des années et tu débarques avec cette gosse, fit-il. Parfait.
- C'est ma fille, Alice, répondit humblement Lucy, en caressant la joue de la petite fille avec une grande tendresse.
- Je sais très bien qui elle est, mais cela m'importe peu. »
Lucy choisit d'ignorer le ton dédaigneux de son demi-frère. Il ne l'était plus depuis qu'il avait trahi le Maître, se détournant de lui lorsqu'il fut vaincu par le rejeton de Lily et James Potter.
« - Je voudrais que tu la gardes avec toi, reprit-elle dans un souffle. Elle ne peut plus rester avec nous.
- Quoi, vous ne censurez pas vos massacres ?
- Ne joue pas l'idiot ! Sirius Black a été tué par les nôtres ! La chasse aux Mangemorts est ouverte ! Le fils Potter a découvert la prophétie... William et moi devons rester aux côtés du maître. Je ne peux pas la garder avec moi… Comprends-moi, Severus ! Ce n'est qu'une enfant ! Elle ne doit pas… devenir comme nous. »
Severus eut un de ses sourires indéfinissables.
« - Tu t'es perdue, Lucy, dit-il avec mystère.
- Tu crois que tu vaux mieux que moi ? Je t'en prie, garde-la avec toi ! Je ne veux pas qu'elle devienne comme moi…
- Une meurtrière ?
- Arrête, pas devant elle ! »
Lucy avait plaqué les mains sur les oreilles de sa fille, qui la regardait sans comprendre.
« - Tu es ridicule. Tu me fais honte ! s'exclama Severus avec un geste de recul.
- Et toi, tu es un traître à la cause.
- Quelle cause ? Il n'y a plus de cause. Rentre chez toi, retrouve ton assassin de mari, reste auprès du maitre et sors de ma vie une bonne fois pour toute. Je ne veux plus jamais avoir à faire avec toi. »
Lucy ne pleura pas. Alice non plus.
La chute reprit Alice alors qu'elle ne voulait pas repartir, elle voulait plus que jamais rester avec ce Severus incapable de faire un pas vers la gosse, préférant s'asseoir dans son fauteuil plutôt que la prendre par la main et l'amener près du feu. L'odeur du tabac, c'était donc de là qu'elle la connaissait, tout comme la maison. Oh, comme elle aurait voulu pleurer, blottie dans les bras de cet homme, se souvenant enfin qu'elle le connaissait depuis si longtemps… Mais elle ne le put.
Elle avait fait un nouveau bond, dans le passé cette fois. Elle vit la main blessée de Lucy, qui se soignait. Elle avait reçu ce mauvais coup dans une rixe entre sorciers. Elle était rentrée au beau milieu de la nuit, en sueur et tremblante. Sa fille l'avait vue, elle avait eu peur mais n'avait pas pleuré. Elle avait voulu aider maman, mais maman l'avait repoussée. « Ne touche pas ! » avait crié Lucy, dont la voix trahissait la peur, une peur dévorante, pas pour elle, mais pour sa fille. Mais Alice avait du sang sur les doigts maintenant, et dans un geste qui lui parut normal, elle les porta à sa bouche, et avala le sang. Horrifiée, Lucy avait crié, mais il était trop tard. Ce qu'elle avait toujours cherché à éviter venait de se produire bêtement.
Petite Alice tomba malade. Elle resta dans le coma pendant trois jours.
Lucy avait très peur pour elle, si peur qu'elle n'en mangeait plus. William ne parvint pas à la déloger du chevet de leur enfant. Lucy était comme sourde. Elle s'en voulait à en mourir. Elle ne disait rien d'autre que « c'est ma faute » et n'ingurgitait que de l'eau. Elle voulait partir avec sa fille.
Mais petite Alice ne mourut pas. Elle ouvrit les yeux, un soir. Et ces yeux noirs, ceux avec lesquels elle était née, étaient désormais d'une belle et étrange couleur ambre.
« C'est notre sang… » avait murmuré William.
Lucy avait maintenant encore plus peur, le cœur d'Alice le sentait. Elle avait attrapé la maladie de ses parents, qu'eux avaient cherché à avoir par tous les moyens. Ils avaient exhumé des rites interdits pour acquérir ce pouvoir. Maintenant, ils possédaient la magie antique, celle proscrite par le premier conseil des sorciers il y avait si longtemps déjà. Ils étaient des monstres et leur fille avait reçu leur pouvoir par mégarde. Lucy se consumait de peur pour elle. Sa fille était un cocon de vampire dont le sang ne se réveillerait jamais. Si elle tombait entre de mauvaises mains, elle pourrait devenir… Oh, dieux ! Qu'allait-elle devenir ? Il fallait qu'elle l'amène en lieu sûr au plus vite.
La dernière vision qu'eut Alice du visage de Lucy fut dans le reflet d'une vitre, chez elle. Elle paraissait à bout de forces, rompue. La chute la reprit aussitôt.
Un orage se déchaînait tout autour d'eux. Curieusement, les éclairs zébrant le ciel au dessus de ce vieux château en ruine ne semblaient pas tomber à l'endroit où ils naissaient. Elle se sentait entravée par des liens. Ses mains étaient attachées au dessus de sa tête et son corps contre ce qui semblait être les racines d'un arbre immense, et elle souffrait mille maux. En tournant la tête, elle voyait son époux, ou du moins son épaule, puisqu'il était attaché près d'elle aux mêmes racines.
Autour d'eux deux, une sorte de voile rouge sang palpitait.
Devant eux se dressaient six sorciers vêtus de noir et dont le visage était masqué par de grandes capuches. L'un d'eux tenait un livre, sans nul doute un très vieux grimoire. Il parlait dans une langue qu'elle reconnaissait, et qu'ils étaient peu à connaître et à comprendre. Elle savait ce qu'il faisait : il lisait les paroles rituelles pour les détruire, William et elle. Le voile réagissait à ses mots, il palpitait, et quand il les touchait, il leur arrachait des hurlements de souffrance.
Voldemort et les parcelles de son âme avaient été détruits à jamais, enfin vaincu, emportant avec lui Harry Potter.
Les Drake s'étaient donc encore cachés pendant de longs mois. Ils furent capturés en Écosse, las de fuir mais encore très combatifs. Jugés, condamnés à la peine capitale, rien n'aurait pu les sauver. Vouloir faire revenir le mal des limbes en perpétrant des massacres de sorciers et de moldus était passible d'un châtiment pire que la mort. Les Drake n'avaient jamais pu atteindre leur but mais grâce à leurs bourreaux, ils pourraient rejoindre leur maitre au-delà du voile.
Alice était sauvée.
Lucy ferma les yeux, pour toujours.
Fond sonore :
Asja : Fear not this night
Beyond the Black : Unbroken / When angels fall / Pearl in a world of dirt
Delain : The glory and the scum
