Engel ouvrit les yeux en frissonnant. Il avait froid. Sous la paume de sa main, la peau d'Alice semblait aussi glacée. Il ignorait encore si c'étaient les effets de ce long voyage dans l'esprit de la fille, ou si c'était parce qu'ils étaient restés trop longtemps immobiles.
Il leva la main et vint caresser la joue de la fille, qui ne manifesta aucune réaction. Il voyait ses globes oculaires bouger sous ses paupières, les larmes baignant ses joues car elle était encore en proie aux visions. Lui, il en avait assez vu. Il savait maintenant comment avaient vécu et étaient morts les Drake. Leur fille avait tout partagé avec lui, c'en était presque une délectation. Il avait appris beaucoup en lisant à travers elle : le glacial Severus était le frère par alliance de Lucy, et c'était celle-ci qui avait ouvert la porte de la mort à sa propre fille. Pour lui, c'était plus qu'il n'en fallait.
Soudain, il décida qu'Alice avait assez dormi ; il rompit le charme d'une parole.
Elle s'éveilla comme au sortir d'un affreux cauchemar, inspirant de l'air d'un seul coup, se redressant sur son séant les bras tendus devant elle, cherchant à s'accrocher à quelque chose, regardant autour d'elle sans comprendre, se sentant comme un petit animal traqué par un prédateur immonde. Sans même réfléchir, elle se jeta contre Engel pour y chercher protection. Bien sûr, il l'entoura de son bras et la serra contre lui, caressant ses cheveux de son autre main, tel le bon père de famille qu'il était.
Elle tremblait plus que de raison, secouée par les spasmes de peur qu'avaient engendré ses dernières visions : la mort de ses parents, horrible scène à laquelle Engel avait délibérément choisi d'échapper – pourquoi vouloir assister à ce qu'il encourait ?
Elle finit par se calmer, peu à peu, doucement, puis leva la tête vers l'homme qui la tenait contre lui. Son visage ne montrait plus aucune émotion, et sans les larmes à peine séchées sur ses joues, qui aurait pu croire qu'elle avait tant pleuré ? Elle planta son regard dans le sien.
Il venait de violer son esprit, il venait de souiller ses souvenirs. Elle n'avait jamais ressenti autant de haine pour une personne. Jamais.
« Ça vous a plu ? » lui demanda-t-elle, calmement.
Il sourit, de son plus beau sourire censé faire naître la confiance. Bon sang mais comment faisait-il pour être si détaché, si inhumain et au dessus de tout ? Cela ne pouvait être que de cette façon qu'il entortillait les gens autour de son petit doigt.
Il se leva et lui tendit la main pour l'aider. Elle l'accepta, ce qui l'étonna. Elle vacilla et s'appuya lourdement sur lui pour retrouver son équilibre. Elle avait des vertiges et le cœur au bord des lèvres. Évidemment, avec tout ce qu'elle venait de subir… Elle le repoussa aussitôt et recula d'un pas.
« - Vous n'êtes rien d'autre qu'un sale type, mais je pense que vous le savez déjà, fit-elle en lissant les plis de sa jupe.
- Chacun ses méthodes, répondit-il d'un ton détaché.
- Ça ne me dit pas pourquoi vous avez tenu à me montrer… ça. »
Il sourit de nouveau et d'un geste de la main, il l'invita à le suivre jusqu'à une fenêtre donnant sur la plaine désolée, comme celle par laquelle elle avait déjà regardé en arrivant au château. Elle vit l'arbre.
« Tes parents sont là. »
Elle le regarda de biais. Ah ah, vraiment très drôle.
« J'ai eu besoin de toi, j'ai maintenant besoin d'eux, ajouta-t-il sur le ton de la confidence. Il me faut aller les chercher. »
Elle plissa les yeux, interloquée.
« - Ah, vraiment ? fit-elle, en croisant les bras sur sa poitrine.
- Tu restes naturellement mon ingrédient principal, eux ne seront que… l'assaisonnement.
- Vous êtes complètement cinglé. »
Cette fois, il ne répondit pas, ni ne sourit. Il la prit par le bras et l'attira contre lui de nouveau, de cette même manière qui l'avait désarmée et balancée dans le passé. Elle sentit brusquement le vent et la pluie cinglante contre son visage, c'était comme si elle tombait, sauf qu'elle ne tombait pas, et ni le vent, ni la pluie ne semblaient la toucher vraiment. Ils étaient en train de voler ? Engel possédait des pouvoirs vraiment au dessus de ce qu'elle pouvait imaginer.
Elle avait à peine l'âge de transplaner toute seule et elle était en train de voler. La magie possédait vraiment de nombreux visages.
Il la déposa près du monceau d'énormes rochers qui jouxtait le vieil arbre. Elle resta complètement immobile, les poings serrés contre ses cuisses, laissant la pluie couler sur elle. Elle sentait son arrogance et ses certitudes l'abandonner comme l'eau qui coule d'un verre brisé. C'était là qu'ils étaient morts.
Elle se tourna vers lui, la pluie ruisselant sur son visage comme des milliers de larmes, les bras serrés contre elle, perdue dans le fracas de la tempête grandissante.
« Qu'est-ce que vous lui voulez, à cet endroit ? dut-elle crier pour qu'il l'entende. Il n'y a rien ici ! »
Il ne lui répondit pas ; il ne l'avait sûrement pas entendue, ou faisait mine de ne pas l'entendre. Elle le vit s'approcher de l'arbre et lever sa baguette magique et son autre main vers lui. Il se mit à prononcer une formule dont elle ne comprit pas un traître mot. Sa voix résonnait sur la plaine, malgré le vent et la pluie, puissante, gutturale, envoûtante : c'était la magie antique interdite qui commandait aux quatre éléments. Elle était glacée jusqu'aux os, et les maléfices de ce fou attaquaient son âme de façon abominable.
Elle tomba à genoux dans la boue, les mains crispées sur sa tête, aux prises avec la douleur que ces morceaux de verre provoquaient en labourant son cerveau, ses yeux, son cœur et son corps comme si cela ne devait jamais s'arrêter. Elle gémissait, les larmes se mêlant à la pluie. Elle aurait voulu mourir, là, tout de suite, pour ne plus avoir à subir cela. Elle avait l'impression de n'être plus qu'une boule de douleur, avec rien d'autre avant elle, ni maintenant, ni après, elle n'était plus rien, il ne restait rien, aucun souvenir, qu'il soit heureux ou triste, plus un rire, un sourire, ni sa voix ni sa chaleur, elle l'avait oublié, lui aussi. C'était comme si elle avait croisé un détraqueur, elle souffrait horriblement et avait l'impression d'être morte à l'intérieur.
La voix du sorcier fou se tut un instant. Le répit fut de courte durée. Lorsque les litanies reprirent, la violence des mots projeta Alice sur le sol, en arrière, les bras en croix, offrant son corps à la dure froideur de la pluie qu'elle ne sentait pas. Elle avait fermé les yeux. Elle aurait voulu hurler, mais à quoi bon ? Y arriverait-elle ? Rien ne couvrirait cette abomination, pas même se crever les tympans ou s'ouvrir le crâne avec une pierre. Elle avait l'impression que son corps voulait s'enfoncer dans le sol mais qu'il s'acharnait à la rejeter. Ah, si seulement la terre pouvait l'avaler, l'engloutir à jamais, qu'elle la sauve de… de tout ça !
Quelqu'un la souleva du sol, l'emportant loin de la douleur. Elle se sentait déjà mieux. Elle consentit à ouvrir les yeux lorsqu'on la déposa sur un sol sec. C'était flou. Elle voyait comme à travers une vitre mince et floue. Encore ? Mais où était-elle ? Assise sur une dalle de pierre froide, ça c'était sûr. Mais où ? Était-elle dans la réalité, au moins ?
« Bienvenue chez vous, mademoiselle Drake. »
Elle sursauta. Il y avait quelqu'un devant elle. Elle plissa les yeux pour mieux le voir, comme si le fait de scruter enlèverait cette vision déformée de devant elle. Mais ce n'était que Sheller, ce fou dont les dents pointues semblaient luire dans la pénombre. Elle se demanda si les autres la voyaient de cette façon, elle aussi, comme un monstre, à dire vrai. Bien sûr que non, elle n'était pas un monstre, et ses dents étaient tout à fait normales.
« Qu'est-ce que vous avez fait ? » dit-elle à mi-voix, tremblante de froid.
Il vint s'asseoir à ses côtés, passa son bras autour de ses épaules et tendit son autre main devant elle, pour lui montrer quelque chose.
« Tu ne dis pas bonjour à tes parents ? »
Son cœur sembla cesser de battre un instant. Ses parents ? Mais elle ne voyait rien. Rien ! A moins que…
Sa voix s'étrangla dans sa gorge.
Il y avait là deux crânes, jaunis et luisants, comme polis par des siècles d'existence, posés par terre l'un contre l'autre, tels deux spectateurs qui attendaient la suite, avec leurs orbites noires grandes ouvertes sur le néant et leur sourire figé qui semblait se moquer.
« Tu as vu comme tu leur ressembles ? » lui confia doucement Engel à son oreille, comme s'il lui glissait quelque mot doux.
Elle le repoussa brusquement. Il était répugnant.
« - Vous êtes malade ! s'écria-t-elle avant de plaquer la main contre sa bouche, au bord de la nausée.
- Non, pas du tout, fit-il le plus naturellement du monde, en tendant de nouveau la main vers les crânes. Regarde bien. Ce sont bien les mêmes cadavres… Tu n'es pas plus vivante, Alice. Tu n'es qu'une porteuse de mort, comme eux. »
Il sourit et l'entoura de nouveau de son bras, pour l'approcher de lui et enfouir son visage dans ses cheveux encore mouillés de pluie.
« - Tu es glacée, comme eux… murmura-t-il d'une voix douce, étrangement tremblante.
- C'est parce que j'ai froid ! lança Alice sans le regarder, soudain mal à l'aise.
- Je ne te permets pas de me parler sur ce ton, petite salope ! »
Et ce disant, il la saisit à bras le corps et la renversa comme une brute sur la dalle. Elle en eut le souffle coupé.
« - Tu crois peut-être que quelqu'un va venir te sauver ? lui dit-il en souriant, caressant son visage griffé, du bout des doigts. Tu n'es qu'à moi, ici, tu comprends ? A moi, comme tout le reste.
- Il n'y a que des choses mortes ici, dit-elle entre ses dents.
- Bien sûr, des choses mortes, comme toi et moi. »
A son dernier sourire, elle comprit qu'elle n'en réchapperait pas. Cette fois, il ne la laisserait pas en vie. Il finirait ce qu'il avait commencé. Il prendrait son sang jusqu'à la dernière goutte. Ce sang qui n'était même plus à elle… Ce sang si cher à ses yeux, maintenant, et qu'il allait lui voler, salir, détruire.
Elle sentit à peine la morsure dans son cou mais à la première gorgée qu'il aspira, elle se mit à s'accrocher à lui désespérément, anéantie par le plaisir qu'elle ressentait, et ses larmes recommencèrent à couler, parce qu'elle n'était qu'une salope, comme il disait. C'était sa malédiction. Elle ne serait jamais que la victime de ce monstre, son jouet, tout comme le maître des potions aurait à jamais été le sien. Maintenant qu'il lui prenait tout ce qu'elle avait de précieux en elle, cela lui était complètement égal qu'il la tue ou non. Et pourtant elle refusait de mourir de cette manière.
« Finissez-en… » dit-elle dans un souffle.
Il ne répondit pas, il ne le pouvait pas. Il s'était mis à genoux, la serrant contre elle comme pour mieux la savourer, ses bras étroitement liés autour de son corps transi de froid. Elle était délicieuse. Oui, elle était si délicieuse qu'il ne pouvait s'en détacher. Il la désirait encore plus, il la voulait, là, tout de suite, comme une bête, excité par ce sang de vierge qui lui montait à la tête et l'enivrait comme le meilleur des vins.
Il finit par la reposer doucement, penché sur elle, le cœur battant, ivre d'elle et de son sang au goût étrange.
« - Tu es à moi et à moi seul… répéta-t-il en écartant quelques mèches de cheveux de son visage blafard. Je ne peux pas te laisser dans ce monde qui te tuera.
- Mais je veux vivre... » protesta-t-elle faiblement, incapable de le repousser, consciente que ce qu'elle venait de dire était parfaitement dérisoire.
Il eut de nouveau un de ses sourires. A cet instant, elle le trouva beau. Elle le voyait à travers une sorte de légère buée. Elle toucha son visage ; il était chaud, sa peau était douce, gorgée du sang qu'il lui avait pris, il était vivant, il était si jeune.
« Mais... Tu ne peux pas vivre, » dit-il comme une évidence, lui-même étonné par ces mots.
Il avait commencé à défaire ses vêtements. Elle esquissa un geste pour prendre sa baguette. Elle ne le put. Sa main retomba mollement. Elle n'en avait plus la force. Elle s'en moquait éperdument. Elle allait mourir, alors qu'importe ? Il l'avait souillée alors qu'elle appartenait à un autre. Elle n'était plus digne de cet autre. Qu'il fasse d'elle ce qu'il voulait, après tout.
« Pas dans ce monde. »
Il avait raison.
Elle se remit à pleurer en silence. Elle venait d'imaginer les crânes de ses parents, entendant et regardant la scène avec leurs yeux morts à jamais. Elle se disait que peut-être sa mère serait outrée de la voir ainsi, alanguie sous l'étreinte de ce meurtrier aux yeux de ciel, incapable de se défendre. Mais sa mère était morte et ses restes lui souriaient, posés là par terre.
Elle comprit seulement à cet instant qu'elle reposait dans une tombe, une grotte damnée dans laquelle soupirait le vent, avec pour seul compagnon un vampire dont le corps réclamait le sien presque à en hurler. Cette pensée la laissa sans réaction. Quelle place mieux que celle-ci, pour elle ? N'était-elle pas un accident ? Elle avait bu le sang de sa mère et elle était devenue ce… calice convoité par ce sorcier fou, qui la rendait malade avec ses lèvres avides sur son cou.
« Tu dois mourir... »
Pourquoi n'arrivait-elle pas à l'empêcher de faire cela ? Elle s'était promis de n'être jamais qu'à une personne, et ce salaud d'Engel était en train de voler ce qui lui restait de pur. Elle se maudissait. Mais elle était si faible… Il lui avait pris son sang, il avait pris ses forces, elle n'arrivait même pas à tendre la main pour prendre sa baguette. Comment aurait-elle pu se défendre contre lui ? Elle avait l'impression que jamais il n'aurait pu lui faire de mal. C'était donc cela qu'il voulait ? La détruire entièrement ?
Elle se sentait comme morte contre lui. Il la tenait au bord du gouffre. Elle était à sa merci.
Elle essayait de se soustraire mentalement à ce qui arrivait, mais elle sentait son souffle contre son cou, son corps contre le sien, elle sentait la douleur, ses mains sur elle, qui lui donnaient envie de hurler de rage et de se débattre, elle sentait son cœur démoniaque qui battait la chamade alors qu'il la violait…
Elle gardait désespérément les yeux ouverts, s'efforçant de ne pas penser à celui qui lui avait sauvé la vie, celui dont l'âme recelait tellement plus d'humanité qu'elle et ce démon réunis, celui qui se cachait derrière la lourdeur d'un passé qu'elle n'avait pas soupçonné, celui qui était l'antithèse de ce monstre à l'âme plus noire que l'enfer. Elle ne voulait pas y penser, sinon elle hurlerait jusqu'à en perdre voix et raison. Elle se laissait déposséder en se perdant dans quelques souvenirs heureux, elle n'était plus qu'un corps humain désincarné qui ne ressentait rien, elle s'imaginait être à des lieues d'ici, ailleurs, elle dormait, elle faisait juste un horrible cauchemar et à son réveil, il n'y aurait plus rien.
Elle abandonnait, elle se murait pour toujours.
Il s'était redressé, l'avait de nouveau soulevée d'un bras et assise contre lui. Elle ne comprenait pas, que lui voulait-il encore ? Que pouvait-il lui faire de pire ? Elle le vit s'ouvrir le poignet d'un coup de dents, à travers ses paupières mi-closes. Où avait-elle déjà vu cela ? Elle détourna la tête, refusant le sang de l'assassin.
« Bois. »
Elle lui balança un regard de reproches, les larmes coulant bien malgré elle. Elle avait encore de la hargne en elle, après ça ? Bien sûr qu'elle en avait. Présomptueux qu'il était, il pensait qu'après lui avoir volé sa virginité, lui offrir son propre sang serait un cadeau magnifique qu'elle ne saurait refuser. Il savait qu'elle crevait de soif, il savait ce que c'était. Elle était trop pâle, ses yeux étaient complètement dans le vague, leurs pupilles étaient si minces qu'il les distinguait à peine.
« - Je… n'en veux pas… fit-elle en repoussant sa main d'un geste las.
- Tu es assoiffée. »
Elle se remit d'aplomb, appuyée sur une main, et se pencha vers lui, le rideau de ses longs cheveux noirs retombant sur ses cuisses blanches. Elle prit dans son autre main le poignet d'où coulait le sang. Elle le porta à sa bouche et laissa comme un baiser sur la blessure. Bientôt, il n'y en eut plus aucune trace.
« Je vous dis que je n'en veux pas. »
Engel était agréablement surpris. Ainsi, comme Eswann, elle avait le pouvoir de guérison et elle venait de l'utiliser sur lui.
« J'ai déjà essayé ça sur quelqu'un, dit-elle comme si elle faisait écho à ses pensées. Avec amour, par contre... »
Elle chancela. La dernière fois, elle avait récupéré assez vite, mais elle avait néanmoins besoin de sommeil pour retrouver la totalité de ses forces, sans boire de sang pour reconstituer le sien, elle en aurait pour des jours. Mais elle ne voulait rien de plus venant de lui. Rien. Surtout pas après avoir été violée.
« Ah, vraiment ? »
Il la retint et la ramena contre lui, au chaud. Elle comprit qu'elle aurait beau lutter, jamais elle ne pourrait résister à cet homme. Si elle ne devait être qu'une chose morte entre ses bras, elle ne serait rien d'autre, comme elle venait de se le prouver. Si elle lui ressemblait tant, alors oui, autant mourir. Il avait dit qu'elle devait mourir. Le choix était vite fait. Son emprise sur elle se solderait par sa perte totale. Elle avait honte de s'être abandonnée ainsi entre ses bras, elle avait honte de lui avoir cédé sans lutter, elle avait perdu. Elle avait dit qu'elle voulait vivre ? Encore un mensonge, oui. Un de plus. Comme il avait bien joué.
« Tu es dans un sale état. »
Ainsi les douceurs étaient terminées.
Elle s'était mise à grelotter, dans ses vêtements mouillés de pluie. Elle sentit la chair de poule couvrir son corps, alors elle ajusta sa jupe sur ses cuisses et resserra son gilet ouvert sur sa poitrine, sur laquelle elle avait ramené sa chemise déchirée, dans un geste pudique et inutile. Il le remarqua aussitôt et réprima un rire.
"- Quelle mauvaise élève tu fais, fit-il avec mépris. Applique un sort de séchage, au lieu de rester là bêtement.
- Oh, comme si je n'y avais pas pensé ?"
Il la regarda alors d'air si mauvais qu'elle eut peur. Quelque chose en lui avait encore changé, son visage était plus dur, lui-même avait l'air d'être de pierre, mais plus jeune. C'était son sang qui l'avait transformé ainsi ? Elle en eut froid dans le dos.
« Je te conseille de ne pas me contrarier. »
Elle comprit alors qu'il valait mieux aller dans son sens, cette fois. Elle refusait l'idée qu'il puisse faire du mal aux autres à cause d'elle. Alors, elle prit sa baguette et lui obéit docilement.
Maintenant, elle était sèche, dans des vêtements déchirés.
Il secoua la tête d'un air navré et tendit sa baguette vers elle.
« Vestimenta reparo. »
Une fois chose faite, il se planta devant elle. Elle eut un mouvement de recul, effrayée.
« Il faut nettoyer cela. »
Il venait de passer les doigts sur son cou. Elle y vit du sang. Il tira d'une de ses poches un mouchoir blanc qui fit sourire Alice tellement cela ne lui ressemblait pas, et posant un genou sur la dalle de pierre, il s'approcha d'elle et entreprit d'enlever les traces qu'elle avait encore sur la peau.
« - Vous auriez pu faire un chouette type… soupira Alice.
- Mais je suis un chouette type. »
Il recula et rangea le mouchoir dans la même poche, puis il croisa les bras sur sa poitrine et fit la moue.
« - Faut-il que ce soit moi qui t'apprenne à te servir des sorts les plus élémentaires, fit-il remarquer légèrement.
- Les sorts les plus élémentaires… » le singea-t-elle.
Il ne releva pas et se détourna pour se rendre dehors. Alors voilà, elle n'existait déjà plus ? Tout en se relevant difficilement, elle pensa aux derniers moments écoulés. Elle n'était plus digne de reparaître devant les autres. Elle avait l'impression que ses actes avaient inscrit une marque profonde et indélébile sur son front et que tout le monde saurait. Elle était honteuse. D'autant plus honteuse qu'elle n'avait rien tenté pour empêcher cela. Soupirant à fendre l'âme, elle le rejoignit, avançant aussi vite que sa faiblesse lui permettait. Ses jambes la portaient si mal qu'elle était obligée de s'appuyer au mur, elle peinait à chaque pas. Elle se rappela dans quel état elle avait trouvé le maitre des potions, lorsqu'elle était venue pour le tuer. Elle avait envie de pleurer, elle ne le reverrait jamais.
Elle sortit de la grotte et sentit un spasme tordre ses entrailles.
L'endroit où ils se trouvaient semblait se situer au milieu de nulle part. La fameuse grotte était en fait un immense tumulus, ouvert sur un tunnel de pierres plates qui tombait au pied d'une falaise. En levant les yeux, elle pouvait voir l'immense arbre séculaire, penché sur la crevasse dans laquelle elle se trouvait. En réalité, le tumulus avait été construit en contrebas. Les racines de l'arbre affleuraient juste devant. Pourquoi n'avait-elle rien vu, de la fenêtre du château ?
« Ceci est mon œuvre. »
Engel se tenait devant une sorte de pierre tombale moussue, baguette à la main, et son regard de pâle azur étincelait.
« Formidable, vous voulez une médaille ? »
Il sourit. Impossible qu'à son âge il n'ait pas plus de rides d'expression, à force de sourire tout le temps comme ça. Le sang et l'essence qui l'accompagnait avaient fait de lui un être parfait.
Elle ne comprenait toujours pas ce qu'il voulait, ni à quoi devait servir l'exhumation de ce lieu et de ce qu'il renfermait. Quel était son rôle à elle là-dedans. Celui d'Eswann – à part peut-être appâter les autres, dans le château, et les retenir jusqu'à ce qu'Engel en finisse avec sa captive. Est-ce qu'Ethan ne pouvait pas faire quelque chose pour eux ?
Pourquoi penser à eux maintenant ? Elle avait trahi. Elle ne recevrait nul pardon. Elle n'en méritait aucun.
« Je veux juste que tu sois celle qui m'offrira la vie éternelle. »
Elle faillit éclater de rire devant tant d'éloquence. Il avait vraiment un problème, ce type. Elle parvint à réprimer son rire et hocha la tête.
« - Ah ? fit-elle simplement.
- J'ai les restes de tes parents, j'ai repris ton sang, j'ai pris ta virginité, il ne me reste plus qu'à prendre ton cœur.
- Mon cœur ?
- Un cœur de vierge, tu n'imagines pas quelle valeur cela peut avoir. »
Il lui donna envie de le frapper au visage de toutes ses forces, ou de lui balancer un coup de pied bien placé.
« Oh, allons, c'est une belle qualité, dit-il alors d'un ton moqueur. Avec tout ce que j'ai vu dans tes souvenirs, je sais que tu es la seule chose qui manquait pour l'accomplissement de mon dessein. Les restes de tes parents font partie de la formule. Toi aussi, tu disparaîtras en moi. Tu vois, quand je disais que tu serais à moi et à moi seul… »
Il se tut et la regarda un moment en silence, comme s'il cherchait les mots pour continuer, dans ses yeux.
« Ton pouvoir… reprit-il, pensif. Tu ignores de quoi tu es capable, pour quelles raisons on t'a cachée au monde. Ta mère avait peur pour toi, mais elle savait aussi ce que tu pouvais devenir si tu restais avec eux. Si Voldemort t'avait découverte, tu aurais pu les détruire, tous les deux, et le monde sorcier avec eux. »
D'un mouvement de tête, il indiqua l'entrée du tumulus.
« Au lieu de cela, les représentants de la guilde des sorciers en sont venus à bout seuls, avec leurs rites barbares. Tes parents auraient dû reposer en paix à jamais. Mais la guilde a oublié qu'il existe des gens comme moi, ils ont oublié que le mal ne dort jamais vraiment. »
Il soupira.
« Ils ne savaient même pas que tu existais, car quelqu'un t'a fait disparaitre… » reprit-il en lui tournant le dos.
Il leva sa baguette au dessus de la pierre moussue, la faisant bouger en de petits cercles, accompagnant son geste d'une de ces formules qui étaient si douloureuses pour Alice.
Cette fois, elle ne fut aucunement terrassée par la douleur, elle ne sentit rien. Était-elle devenue si impure, qu'elle restait désormais de marbre face à ses maléfices ? Elle effaça d'un geste la larme qui coulait sur sa joue et se mit à genoux, incapable de rester debout plus longtemps. Elle s'aperçut seulement à cet instant que la pluie ne tombait plus.
La terre se mit à nouveau à trembler.
Plus la voix d'Engel s'élevait, plus le sol faisait retentir le fracas assourdissant de ses entrailles en mouvement.
Était-ce maintenant qu'Alice pouvait commencer à avoir vraiment peur ?
La terre tremblait suffisamment fort pour que les occupants du château le ressentent.
Eswann ne savourait pas ces sensations comme elle l'avait prévu, tourmentée par les révélations d'Engel. Elle n'avait été qu'un jouet entre les mains de ce sale vampire ! Elle n'était pour rien dans ce qui arrivait, il s'était servi d'elle, elle n'en tirerait aucun bénéfice. A part peut-être se repaître du sang de ces vermines humaines… Pour elle, c'était la damnation éternelle assurée et rien d'autre. Il était hors de question qu'elle vive ainsi !
Le grimoire qu'elle avait acheté dans ce sombre magasin de l'Allée des Embrumes, il le lui avait pris, elle était sûre que c'était lui qui l'avait volé ! Le livre avait disparu du coffre où elle l'avait caché, elle ignorait à quel moment. Envolé. Comment ? Qui ? Oh, elle aurait tant voulu lui arracher les yeux et s'en servir de boutons de manchettes ! Il lui restait son épée, cette belle et puissante épée qu'elle avait commandée sur un coup de tête, parce qu'elle l'avait trouvé parfaite pour elle, et qui lui avait coûté une somme exorbitante… Avec cette arme, elle était invincible. Qu'ils viennent, ces misérables humains !
L'épée à la main, sa baguette dans l'autre, elle se dirigea vers l'entrée du dédale de couloirs qui couraient dans le château. Ah, il avait dit qu'elle n'était qu'un pion ? Soit. Et bien, elle deviendrait une reine sur l'échiquier, elle n'attendrait pas une minute de plus. Elle les ferait tous tomber et mettrait le roi en échec.
Elle sentait ce qui se passait dehors, elle savait que le vampire avait commencé son rituel. Elle n'aurait pas Alice, très bien. A la place, elle saurait se contenter de son maître.
Maître qui ne savait se défaire de sa colère d'avoir perdu Alice aussi bêtement. Elle avait complètement disparu, elle n'était plus dans le château. Il avait grand besoin d'apaiser sa colère froide. Il avait envie de tuer, oui, de tuer encore et encore. Étonnant comme un Mangemort retrouve vite ses vieilles habitudes, malgré les années. Il aurait pu tuer n'importe quel démon se présentant devant lui à l'instant.
La première personne qu'il croisa fut Ethan, mains profondément enfoncées dans ses poches, une cigarette à peine entamée vissée au coin des lèvres. L'un comme l'autre fut plus que surpris par cette rencontre, au point qu'ils avaient tous deux sorti l'un sa baguette, l'autre épée et baguette.
« - Nom d'un p'tit lutin, professeur, mais d'où vous sortez ? s'exclama Ethan en rangeant son arme.
- Du même donjon que vous, je pense, répondit Severus avec son flegme habituel. Qu'est-ce que vous faites, tout seul ?
- J'ai perdu les autres. Enfin, on nous a séparés. Cet endroit est un véritable labyrinthe, je ne sais plus où donner de la tête. »
Pour rebondir sur cette phrase, il lui expliqua rapidement les visions qui l'avaient assailli, et soumit l'idée qu'il avait été victime d'un sort. Sa tête le faisait toujours souffrir, donc Eswann était toujours dans le château. Elle ne devait pas être bien loin, d'ailleurs.
Severus hocha la tête d'un air entendu. Il restait persuadé qu'Ethan n'était pas une personne comme les autres et qu'il avait été choisi, à cause de l'épée qu'il conservait avec lui. Il ne pouvait expliquer pourquoi, mais il en était sûr. Il se trompait rarement sur ses intuitions. Curieusement, il ne voulait pas essayer d'entrer dans son esprit, il redoutait d'y voir des choses qu'il ne souhaitait pas.
« Mais Alice ne devrait pas être avec vous ? » s'enquit doucement le jeune homme, tout en écrasant sa cigarette sous le bout de sa chaussure.
Lorsque l'homme en noir lui balança un coup d'œil qui se passait de commentaire, il sentit un frisson glacé lui parcourir la colonne vertébrale. Non, décidément, il n'avait pas changé, il restait l'effrayant professeur qui vous fait faire des cauchemars la nuit…
« - Nous avons été séparés, nous aussi, répondit Severus posément. Je la cherche.
- Il nous faut trouver Eswann, et nous retrouverons Alice.
- Elle n'est plus ici. »
Il le sentait, au plus profond de lui. Mais comment expliquer à Ethan que l'échange de sang avait créé ce lien puissant entre eux ? Ethan était un chasseur de vampires, non ? Est-ce qu'il n'allait pas le décapiter sur place, s'il le lui disait ? Non, il ne le ferait pas, puisqu'il n'était pas un vampire. Et puis, depuis quand craignait-il qui que ce soit ? Il devenait vraiment trop sentimental. Vraiment. Il avait banni ce genre de faiblesse de sa vie, pourtant.
« Comment ça, elle n'est plus ici ? »
Severus haussa les épaules. Au diable, les considérations futiles !
« - Je sens qu'elle n'est plus dans ces murs, dit-il en regardant Ethan bien en face. C'est en moi, dans mon sang.
- Dans votre… Oh. »
Ainsi ces deux-là avaient commis l'irréparable. Quand ? Oh, bien sûr. Le soir de l'attaque de Sheller, Snape avait choisi de donner son sang à Alice, et elle le lui avait rendu. Ils étaient donc liés. Et donc…
« - Bon, je comprends votre colère, fit-il comme ça, avec un geste fataliste de la main. Mais vous ne devriez pas…
- Je ne veux rien entendre. Je veux détruire cette espèce de garce mal baisée et…
- C'est de moi dont il est question, mon cher professeur ? »
Ethan et Severus se retournèrent en même temps et brandirent épée et baguettes avec une synchronisation frisant la perfection.
L'ancien professeur de Défense contre les forces du mal se tenait devant eux, fière et droite comme la Justice dans sa robe de prêtresse du mal absolu. Elle tenait à la main l'épée vulgaire que Severus l'avait vue acheter au magasin de magie noire et sa baguette. Elle était blanche comme un lys et son séduisant sourire laissait voir la pointe de ses canines de tueuse.
« Oh, peut-être auriez-vous préféré putain, ou chienne meurtrière ? » se moqua Severus avec tout le charme froid qui le caractérisait.
Ethan eut du mal à retenir son envie de pouffer de rire. Il savait qu'Eswann ne supportait pas les insultes, et encore moins qu'on suggère qu'elle puisse avoir la cuisse légère, alors qu'il la connaissait un peu aussi pour ça. Il cacha son sourire derrière ses doigts, juste histoire qu'elle s'en rende compte, comme lorsqu'ils étaient étudiants et qu'il se payait sa tête ouvertement.
« Qu'est-ce que tu as fait d'Alice ? » demanda-t-il toutefois à brûle-pourpoint, pour se redonner de la contenance.
Eswann haussa les épaules avec dédain.
« Qu'importe ? Je n'en ai pas vu la couleur. Son altesse le vampire a dû l'emporter avec lui. »
Les deux autres se regardèrent, intrigués.
« Engel… » murmura alors Ethan.
Eswann sourit. Elle leva son épée vers eux, dans un geste de défi.
« - Alors, lequel de vous deux veut commencer ? lança-t-elle à la cantonade, les désignant l'un après l'autre du bout de sa lame.
- Et si nous aussi, on veut jouer ? »
Ethan salua d'un geste son vieil ami Malfoy, accompagné du demi-géant Hagrid. Ainsi ils étaient au complet pour affronter la garce. Classique comme retournement, tout le monde finissait par se retrouver comme par hasard, pour le dernier affrontement, mais quand même, ils n'allaient pas cracher dans la soupe, n'est-ce pas ?
« - Oh, ce n'est pas très fair-play, dit Eswann avec une moue enfantine.
- Ah, parce qu'il y a un règlement, maintenant ? fit Malfoy en rendant son salut à Ethan.
- Alors ? Qu'est-ce qu'on en fait, de la pute maléfique ? demanda Ethan en jetant son épée sur son épaule, comme un bûcheron sa hache, nonchalant, égal à lui-même.
- On la jette du haut des remparts, proposa Malfoy.
- Oh, non, c'est trop gentil ça, il faut qu'elle souffre, mmmh ? reprit Ethan, tapotant la poignée de son arme du bout des doigts. Un petit peu. »
Elle ne les laissa pas tergiverser sur son sort plus longtemps. Ils se moquaient d'elle, alors qu'ils n'avaient même pas conscience de sa puissance. Poussant un cri de bête furieuse, elle se jeta toutes griffes dehors sur Ethan, épée en avant et baguette à la main.
Les autres s'écartèrent. Elle avait choisi, ils ne devaient pas s'interposer, mais si elle commençait à dominer la situation, ils sauraient s'en charger. Et de toute façon, il y aurait certainement une dérogation au… règlement.
Ethan esquiva avec souplesse et lui asséna un coup de coude bien au milieu du dos, l'envoyant s'écraser contre le mur. Elle se retourna en grondant, son beau visage tordu par la colère.
Il y eut un bel échange de sortilèges d'attaque, qui rebondissaient contre les murs, faisant jaillir des étincelles colorées et de la fumée un peu partout dans de petits bruits secs.
« - Allez, filez, je m'en occupe ! cria Ethan.
- Non ! répliqua Eswann. Le professeur reste là !
- Pour quoi faire ? Tu vas mourir et il n'en aura rien à foutre, lui dit Ethan en tendant son épée vers elle. Maintenant tu es mon adversaire et eux, ils vont aller chercher Alice.
- Alice, hein ? Mais vous ne comprenez pas qu'elle n'en sortira pas vivante ? » ricana la folle en continuant à lancer des sortilèges sur Ethan.
Ces paroles eurent raison du calme apparent de Severus. Il lança un sort sur Eswann, qu'elle contra facilement, comme la dernière fois dans le couloir. Elle leva les yeux sur lui et ressentit ce pincement au cœur qu'elle avait eu, la première fois qu'elle avait enfin pu le voir, et qu'elle s'était rendue compte qu'elle ne l'aurait jamais. Elle s'était leurrée, elle était venue à Poudlard rien que pour lui, il ne l'avait même pas compris, il ne lui avait pas jeté un seul regard, l'avait détestée une fois chose faite, considérant qu'elle n'était même pas digne de cirer ses bottes. Elle avait fait tout cela pour rien et elle était morte avant même de mettre les pieds dans le domaine de son idole.
Éperdue, elle lui renvoya un autre sort, entamant une nouvelle danse de duel avec lui. Elle finit par le désarmer et le bloqua contre un mur, sa baguette posée contre sa gorge.
"Je suis meilleure que vous à ce petit jeu," fit-elle en souriant.
Ne lui laissant pas le temps de riposter, elle lui donna un dernier baiser, lui mordant la lèvre, et lança un dernier sort qui lui fit perdre connaissance.
Elle se mit à rire en voyant comment elle l'avait terrassé, ce fier maître des potions, ce si puissant Mangemort, ce sorcier si intelligent. Elle était bien meilleure duelliste que lui, elle se l'était déjà prouvé. Elle repoussa les autres de la même façon, trop facilement, car malgré le fait qu'elle n'était que le pion d'Engel, elle n'en restait pas moins un vampire, avec toute la force que cet état lui conférait, s'ajoutant à ses pouvoirs de sorcière.
Elle ne laissa debout qu'Ethan.
« C'est toi, mon adversaire, » dit-elle en le montrant du doigt.
Et elle le frappa de plein fouet, arme et magie œuvrant de concert, sa formule païenne retentissant contre les voûtes du couloir. Elle l'attira à lui et le mit à genoux à ses pieds d'un seul geste, posant sa main meurtrière sur sa tête, exactement à l'endroit où se trouvait sa douloureuse cicatrice.
Ethan hurla. Il y eut un grand éclair blanc derrière ses paupières et il continua de hurler, sa voix résonnant comme s'il était à la torture. La main d'Eswann le brûlait atrocement, collée contre la cicatrice faite par le monstre qu'elle avait englouti. Plus elle le brûlait, plus il hurlait, plus ses cheveux devenaient blancs à cet endroit. C'était comme si elle avalait sa force par là, rien qu'en apposant la main sur lui.
Alors, il se souvint.
Les mains qui creusaient la tombe étaient bien les siennes, la jeune fille morte n'était pas Alice, il l'avait oubliée mais maintenant il se souvenait qu'elle était morte dans ses bras, qu'elle avait eut un nom et qu'ils s'étaient aimés, cela se passait pendant la guerre contre Voldemort ressuscité par ses Mangemorts, lorsque celui-ci avait mis lycanthropes, vampires et autres créatures des ténèbres sous sa coupe, lorsqu'il avait attaqué Poudlard dans le but de détruire Harry Potter et le fief de Dumbledore. L'épée qu'il possédait lui avait été donnée par son propre père. Il avait été appelé parce qu'il possédait la puissance requise pour faire partie de ce groupe de sorciers si particuliers. Il pouvait détruire les démons. Il avait ce pouvoir en lui. Il commandait aux éléments, il dominait le feu.
La magie antique interdite.
« Incarcerem in tenebris ! »
Le sort qu'il lança projeta Eswann en arrière avec une violence inouïe. Elle resta immobile à terre, inconsciente, le corps entouré d'une sorte de halo rougeâtre, mouvant, vrombissant, comme une nuée d'insectes microscopiques qui voletait autour d'elle en attendant de pouvoir se repaître de son sang.
Le chasseur se dirigea vers elle à pas lents, les épaules voûtées, la pointe de son épée raclant le sol, et quelque chose en lui avait changé. Il s'arrêta près d'elle. D'un coup de baguette, il fit disparaître le halo qui l'entourait, effaçant la trace visible de son maléfice d'entrave.
« Ethan ! Qu'est-ce que… »
Malfoy venait de reprendre conscience, sonné et contrarié de s'être fait avoir comme un bleu. Ethan le regardait de côté, et son visage semblait être celui d'une bête humaine assoiffée de violence, ses yeux étaient devenus entièrement noirs, il respirait profondément, son souffle était rauque, il semblait prêt à lui sauter dessus.
L'autre choisit alors de ne pas s'en mêler et baissa les yeux, courbant l'échine, le temps que le chasseur l'oublie.
Ethan se détourna de lui et leva l'épée, tenant la poignée à deux mains, pour l'abattre comme un pieu droit dans le cœur de la sorcière. Il y eut un craquement mouillé lorsqu'il tourna la lame dans son corps. Des flots de sang jaillirent de la blessure béante et de la bouche de la jeune femme.
D'un geste souple de sa baguette, il traça une sorte de trait au dessus d'elle, de la tête aux pieds. Le sang gicla à nouveau, presque en sifflant, suivant la ligne imaginaire qu'il venait de tracer.
Elle ouvrit les yeux à ce moment-là et regarda son bourreau. Elle lui sourit avec une dévotion touchante et des larmes coulèrent.
Malfoy remarqua qu'elle n'avait plus aucune trace de ses dents de carnassier. Ethan l'avait-il sauvée de l'errance que seuls peuvent connaitre les non-morts ?
Elle sembla murmurer quelque chose et ferma les yeux, cette fois à tout jamais, délivrée de la malédiction.
Son corps se mit à se racornir, prenant l'aspect qu'il aurait dû avoir puisqu'elle avait trouvé la mort des mois auparavant.
Ethan leva son épée et lui coupa la tête, puis il recula et fit apparaître le feu dans le creux de sa main. Il enflamma le corps de la défunte et l'enferma dans une sorte de bulle, qui le laisserait se consumer sans que cela n'affecte quiconque, jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien d'elle.
En le voyant agir, Malfoy comprit vite que son ami serait le seul capable parmi eux d'endiguer les flots de la folie de celui qui les avait tous bernés. Quand il se tourna vers lui, l'ombre de son corps baignant dans la lueur des flammes du bûcher funéraire, il comprit aussi qu'Ethan ne serait plus jamais comme avant.
Ses yeux redevenus humains luisaient d'une lumière froide et sourde, effrayante. Et cette longue mèche de cheveux blancs, tranchant sur la noirceur de sa chevelure… Maintenant, cet inconnu se dirigeait vers lui. Malfoy n'avait pas peur, mais il trouvait étrange de devoir mourir de la main d'un ami, il fut surpris de penser à ce que son père avait dû ressentir quand il avait vu son propre fils se retourner contre lui et senti la lame de son épée plonger en lui. Il allait mourir de la main de son seul ami...
Main que cet ami lui tendit pour l'aider à se relever.
« - Par la malepeste, j'ai cru que tu allais me tuer ! lui dit Malfoy en guise de remerciement.
- Te tuer ? Si tu deviens comme elle, pourquoi pas ? répondit Ethan en rangeant son épée. Aide-moi à réveiller les deux autres… »
Severus ne montra aucune surprise en voyant Ethan tel qu'il était maintenant. Il ressentait une immense curiosité, mais ce n'était pas vraiment le moment d'en parler.
Hagrid ne dit rien non plus. Il n'y avait rien à dire. Le chasseur de vampires avait changé, oui. Il avait détruit sa proie, peu importait comment. Après tout, c'était tout ce qu'on lui demandait, n'est-ce pas ?
« Et Dumbledore ? s'enquit-il toutefois, un peu intimidé. Maintenant que celle-ci est morte, qui va nous dire où il est ? »
Ethan lui tapota le bras avec gentillesse.
« - Je crois que tu ne devrais plus te faire de soucis pour lui, Hagrid, dit-il avec la même gentillesse. Je pense que là où il est…
- Justement, c'est ce que je veux savoir ! répliqua le demi-géant. Je peux pas le laisser tout seul, même… Même mort ! »
Malfoy leva les yeux au ciel. Il n'allait tout de même pas se mettre à pleurer, ce gros lourdaud ? Il ne manquait plus que ça, tiens.
« Et puis qu'est-ce qui vous dit qu'il est mort ? »
Il ne pleurerait pas, non, mais il ne se tairait pas non plus.
« Il était en train de mourir, Hagrid, intervint Severus, sur un ton neutre. Je l'ai vu avant que… Avant qu'il ne soit enlevé. »
Cette fois, Hagrid étouffa un sanglot dans sa grosse main.
Ethan lui tapota derechef le bras, attristé, et Malfoy leva de nouveau les yeux au ciel.
Severus brisa ce silence pénible et pesant en toussotant. Il se rendit à la fenêtre la plus proche et s'y pencha.
Lui aussi avait quelqu'un à retrouver. Force était d'admettre qu'il ne savait pas quoi dire sur la situation de Dumbledore, présentement. Il avait l'impression qu'il avait quitté ce monde pour un autre, bien meilleur, où il n'existait pas de démons.
Une évidence s'imposa à lui : avec la mort d'Albus et celle de Minerva, il n'y avait plus de Poudlard. C'était déplacé de penser une telle chose à un moment pareil, mais il n'avait pu s'en empêcher. Tout cela était fini, bien fini. Ils avaient toujours pu sauver l'école des mains du seigneur des ténèbres, ils l'avaient rebâtie après la deuxième guerre, et ils la perdraient à cause d'un vampire abject, ce Sheller ? Tous avaient donc tant combattu pour rien ? Potter était mort pour rien ? Maintenant que Dumbledore n'était plus, ils étaient tous orphelins. Il était orphelin. Il ressentait une grande peine. Tant de pertes humaines pour en arriver là, mais surtout, celle d'un homme inestimable à ses yeux. C'était celui qui lui avait sauvé la vie.
Mais Alice ? Était-elle entre les mains de l'autre fou sanguinaire ? C'était donc lui qui menait tout depuis le départ. Il l'avait toujours voulue. Elle était une Drake, fille des meurtriers les plus célèbres du monde des sorciers après Voldemort et Bellatrix Lestrange. Elle était différente d'eux tous, comme l'était Ethan, mais elle n'avait pas la force de ce dernier. Elle était trop frêle, elle était trop douce, elle n'était pas faite pour se battre, elle ne saurait pas se défendre. Si l'autre fou lui faisait du mal, il le tuerait. Il en faisait le serment. De rage, il donna un coup de poing dans le mur. Il ne parvint qu'à se faire mal, sans que ça ne le calme le moins du monde. Il se sentait tellement impuissant…
« Il faut y aller. »
C'était la voix d'Ethan.
« - Et pour aller où ? grogna Severus sans se retourner.
- Dehors, professeur, répondit le jeune homme. Il n'y a plus personne de vivant, dans ce château. »
Nouveau sanglot étouffé de Hagrid, accompagné cette fois par un râle énervé du fils Malfoy – comme si on avait besoin d'une lopette chialante !
Severus laissa son regard froid errer sur la plaine battue par la pluie et le vent, dehors. Il y avait bien ce chêne, là-bas, mais…
« - Et comment comptez-vous y aller, dehors ? fit-il en montrant l'arbre du pouce, désinvolte.
- En volant. »
Il aurait bien voulu rire, mais il n'en avait aucune envie, là, tout de suite.
« Écartez-vous, je vous prie. »
Il s'exécuta, rejoignant Hagrid et Malfoy, qui venait d'allumer une nouvelle cigarette - il fumait trop, ce gamin, pensa Severus en soupirant.
Ethan leva sa baguette dans un geste souple et la rabattit de biais, tout en prononçant haut et fort des mots dont personne ne saisit le sens.
La fenêtre vola en éclat et tout le bâtiment sembla trembler, des fondations au toit. Une lumière blanche jaillit des murs. Et puis, plus rien.
« Voilà, la porte est ouverte, » dit Ethan d'une voix enjouée.
Mais personne ne broncha. Il s'arrêta dans son élan de passer par la fenêtre et tourna la tête vers eux, par-dessus son épaule. Il les vit tous les trois stupéfaits, bouche bée, Malfoy avait le doigt tendu dans le vide, comme s'il montrait quelque chose de vraiment hallucinant et qu'il restait figé dans ce geste.
« Je peux savoir ce que tu viens de faire, là ? » finit-il par dire, abasourdi.
Il savait des choses en magie qu'il était seul à connaître et il en était fier, mais ça, là, non, il ne l'avait jamais vu. Il en aurait été jaloux, presque.
« - J'ai détruit la barrière qui nous empêchait de sortir, répondit humblement Ethan.
- Et depuis quand tu sais faire ça ?
- Depuis qu'elle m'a fait recouvrer la mémoire. »
Il toucha la mèche blanche du bout de sa baguette et montra le corps racorni qui se consumait doucement par terre, d'un mouvement de menton.
Malfoy eut un sourire inqualifiable.
« - Je me doutais bien que tu cachais ton jeu, mais pas à ce point-là, mon ami, dit–il.
- Comment ça, je cachais mon jeu ? répéta Ethan, assez sèchement.
- Tu ne pouvais pas le savoir, personne ne le savait, mais ton pouvoir était caché en toi, il suffisait de le réveiller, c'est tout.
- Je ne comprends pas, comment sais-tu cela ? »
Il avait levé sa baguette, il était prêt à frapper, s'il le fallait.
Severus s'interposa, abaissant la main du jeune homme avec calme, et d'un regard, il lui fit comprendre que ce n'était vraiment pas le moment de se battre entre eux.
« Il a dû lire des choses sur vous dans les chroniques des sorciers, lui dit-il assez fort pour que Malfoy l'entende. Comment croyez-vous qu'Alice a découvert que ses parents étaient des Mangemorts ? Vous pensiez que c'était moi, sans doute ? Il travaille au bureau d'investigation du ministère de la magie… Il sait tout, et c'est votre patron. »
Ethan interrogea son ami d'un coup d'œil. Celui-ci ne démentit pas, il était même plutôt d'accord, comme le montra son haussement de sourcils.
« - Bien, super, tu comptais me le dire quand ? dit-il, un rien énervé.
- Je ne comptais pas te le dire, répondit Malfoy avec nonchalance. Tu étais sensé le découvrir tout seul, comme tu l'as si brillamment fait tout à l'heure. »
Ethan râla plus qu'il ne soupira.
« Espèce de fils de bourge, un jour tu me paieras tous tes putains de silence, je te le promets. »
Malfoy sourit et haussa les épaules. Il serait prêt à l'accueillir, le moment venu.
« - En attendant, j'espère que tu n'es pas venu rien que pour voir ça, parce que sinon…
- Je suis venu te filer un coup de main, parce qu'entre un vieil asocial et un gros lourdaud qui pleure… »
Severus ne lui accorda pas un regard, lui laissant juste le loisir de contempler le coin de sa bouche tressauter nerveusement, et Hagrid lui tourna le dos, tout simplement.
« - Bon, alors, on y va ? fit Ethan en souriant, la main tendue vers la fenêtre.
- Comment on descend ? » demanda Hagrid, pas plus confiant que cela.
Ethan prononça une formule qu'ils ne comprirent pas, comme la fois précédente. L'effet fut instantané : ils se mirent à flotter dans les airs et passèrent par la fenêtre. Une fois dehors, Ethan piqua du nez vers le sol, ils l'imitèrent tous et se mirent à filer comme le vent. Ils ne sentaient ni la pluie froide, ni le vent lui-même, qui semblait les porter.
Malfoy trouvait cette sensation extraordinaire, c'était plus grisant que voler en balai, plus exaltant encore ! Qu'elles étaient loin derrière, ses sensations débridées d'attrapeur de Quidditch ! Rien à voir non plus avec le transplanage, méthode qui reliait de façon désagréable un point A à un point B. C'était merveilleux, oui ! Quelle liberté totale ! Il se laissa aller à un grand éclat de rire et écarta les bras, se laissant tournoyer sur lui-même, comme un gosse qui s'amusait pour la première fois sur un balai, complètement submergé par l'excitation. Snape, qui volait près de lui les bras croisés sur sa poitrine, le regardait avec désapprobation, mais il n'en avait rien à faire, c'était vraiment merveilleux à vivre. Il n'y avait donc que lui qui puisse se régaler dans un pareil moment ? Oui, évidemment, c'était obscène de profiter d'un tel moment comme il le faisait. Il ne craignait pas la mort, mais il ne savait pas comme ressentir les évènements, lui qui avait tué sa mère de ses propres mains, à peine quelques jours avant. Il n'appréhendait pas les choses comme ses compagnons d'armes. Il était Malfoy. Il était libre.
Ethan se dirigeait vers le chêne.
Il y avait une ombre étrange, à ses pieds. Une longue et noire ombre qui n'y était pas avant. C'était une crevasse béante qui prenait naissance au pied de l'arbre et qui s'étendait comme un mince croissant de lune. Il s'en dégageait une sorte d'odeur de… mort. Rien de bon, en quelque sorte.
C'était donc là qu'ils engageraient le dernier combat.
Ethan piqua vers le sol.
Ils semblèrent traverser une sorte de voile lumineux et se posèrent en douceur près de ce tumulus étrange. La pluie ne tombait pas, ici.
Puis ce fut comme si Ethan ouvrait les portes de l'enfer devant eux.
Dès qu'il eut sorti sa baguette magique, tout alla très vite et chacun perdit pied.
Fond sonore : Slipknot - Snuff
Epica - Chasing the dragon
