C'était un matin comme les autres, pour lui comme pour les jeunes cornichons qui constituaient son auditoire ce jour-là.

La rentrée avait eu lieu la veille, avec tout ce qui s'ensuivait : retrouvailles chaleureuses pour les uns, cérémonie de Répartition pour d'autres, et retour sur les chaires pour le reste. Pour lui, la même routine, malgré tout, et bien malgré lui.

Il pleuvait un peu et il avait laissé la petite fenêtre ouverte, parce qu'il avait appris à apprécier l'odeur de la terre mouillée et le léger bruit de respiration de la pluie.

Comme il restait assis, silencieux, le regard fixé sur le parchemin qu'il avait entamé au début du cours, quelqu'un toussota dans l'assemblée comme pour le rappeler sur terre, histoire qu'il se souvienne qu'il n'était pas seul et que la cloche de la grande horloge avait annoncé la fin du cours. Il leva alors la tête vers les élèves, et s'aperçut qu'ils le fixaient tous avec comme une sorte d'inquiétude dans les yeux. D'ailleurs, cela l'irrita un peu. Comme s'il avait besoin de la pitié de cette bande de nouilles tièdes !

"Bien ! fit-il en se levant, déjà las malgré la jeunesse de la matinée. Sortez en silence après m'avoir rendu votre travail."

Ce fut tout.

Il les regarda lui apporter le parchemin qu'ils posaient les uns après les autres, presque timidement, sur son imposant bureau de bois massif, et il avait l'impression qu'il y avait des kilomètres entre eux et lui. Personne n'osait le regarder en face, mais si l'un d'eux s'y était risqué, il aurait remarqué que le professeur Snape avait cet air pensif typique des gens qui sont seuls, même au beau milieu d'une foule.

Le maître des potions alla refermer la porte derrière le dernier élève et revint s'asseoir derrière son bureau. Il passa la main sous sa robe de sorcier et en retira sa baguette magique ainsi qu'une petite pochette de velours noir fermée par un lien rouge sang. Il posa la baguette sur le vieux sous-main de cuir qu'il possédait depuis son accession au poste de professeur de potions, et garda la pochette de velours dans la main pendant un long, très long moment, avant de réagir et de l'ouvrir. Comme il avait un bandage à la main gauche, il eut du mal à y arriver comme il voulait, jura et finit par vaincre le nœud du lien.

Il versa son contenu dans le creux de son autre main et soupira nerveusement, étrangement pétri de colère, puis se mit à le faire rouler d'un mouvement souple, comme si ce seul geste suffisait à l'apaiser. En fait, il n'en était rien, car la simple vue de cet objet le rendait furieux, comme à chaque fois. Il ne pouvait oublier dans quelles circonstances il avait récupéré cette pierre d'ambre, ni pourquoi il n'avait jamais pu la rendre.

Il ne pourrait plus la rendre, maintenant.

Il s'était passé tellement de choses, depuis la fin de l'année scolaire précédente. Il avait assisté aux évènements les plus odieux depuis le retour de Celui-dont-on-ne-doit-prononcer-le-nom. Lors de la deuxième guerre contre Voldemort, il avait vu de puissants sorciers se faire massacrer, d'insignifiants personnages montrer que rien n'est acquis, il avait vu ses frères d'armes être écrasés comme de vulgaires insectes. Lui-même avait dû jouer franc-jeu avec son ancien maitre, il avait échappé de peu à la mort et ne devait son salut qu'à l'intervention du jeune sorcier Harry Potter, qui avait eu la gentillesse de lui retourner la courtoisie des sept années passées à le protéger.

Après l'affaire Engel Sheller, il resterait un des rares sorciers à avoir vu à l'œuvre la puissance de la magie antique, créée par une caste de sorciers millénaires, ceux par qui tout était arrivé, ceux qui avaient mis au monde la magie elle-même. Ils étaient les pères de la sorcellerie. Ils avaient aveuglément mis ce pouvoir entre les mains des personnes qui ne méritaient pas ce don ou d'autres qui au contraire en avaient eu besoin. La guilde, qui s'était reformée lors du procès des Drake, était revenue pour mettre un terme à la tuerie qui avait suivi la descente de Sheller dans la folie la plus pure, s'incarnant en la personne d'un simple chasseur de vampires.

Le professeur Snape avait découvert ce jour-là qu'il s'était trompé, ou plutôt qu'il avait été dupé pendant des jours, des semaines, des mois. Sciemment. La seule chose dont il était sûr, c'étaient ses sentiments. Quels qu'ils soient.

Il avait cru qu'il pourrait faire quelque chose, lui. Comme c'était pathétique. Lui et les autres n'avaient été que des pions, exactement comme cette garce d'Eswann Bathory, ce simple réceptacle soigneusement choisi à cause de son penchant pour les sciences occultes. Ils avaient chacun eu leur rôle à jouer dans cette pièce magistrale, depuis le début.

Le jeune Draco Malfoy avait involontairement tiré profit de cette sombre affaire et s'était vu promu au sein du ministère de la magie. Il avait refusé le poste et préféré rester patron du bureau d'investigation de la magie. Toutefois, il avait tenté de convaincre son vieil ami Ethan Lhiannan-Sidhe de l'y rejoindre, mais ce dernier avait poliment décliné l'invitation, il ne voulait plus servir le ministère, il ne voulait plus se faire manipuler par les gens haut placés de cette charmante société sorcière. Décidant de devenir un wanderer, il avait décidé de tout plaquer pour s'établir en Roumanie, afin de pourchasser les démons un peu partout en Europe - il serait joignable par InterChouette. Il avait même refusé la place tant convoitée de professeur de Défense contre les forces du mal à Poudlard. Ces deux-là auraient pu faire de grandes choses, mais ce qu'ils avaient vécu eux aussi leur avait ôté toute envie d'aller plus avant, ils en avaient assez vu en quelques semaines.

Severus soupira en refermant enfin les doigts sur la pierre d'ambre. Il s'accouda lourdement sur son bureau, le front reposant sur le bout de ses doigts. Il ne pouvait ni se résigner à s'en séparer, ni se convaincre de la porter comme elle l'avait fait. Il refusait de sombrer aussi bas dans le sentimentalisme. Et puis, à quoi bon ? Plus personne n'en aurait besoin, de ce caillou. Ce n'était plus un talisman, mais une simple breloque qui n'appartenait plus à personne.

Il se décida à bouger un peu, sinon il ne ferait rien de sa journée. Il avait une heure de libre avant son prochain cours. Il consulta rapidement son emploi du temps et grogna de mécontentement : c'était une classe de première année, Gryffondor et Serpentard confondus. Fantastique, il aurait une fois de plus l'impression de perdre son temps comme jamais. Il détestait les première année, ils n'y connaissaient rien. Et dire que lui, il était entré à Poudlard en sachant déjà tant de choses, ver de livres qu'il était, avide d'apprendre pour pouvoir enfin devenir quelqu'un.

Il préféra sortir que rester là à préparer son cours - il n'avait rien d'autre à faire que leur expliquer les bases, alors à quoi bon préparer une chose qu'il connaissait par cœur ? Il répétait la même chose depuis tant d'années... Comment avait-il réussi à ne pas claquer définitivement la porte, avant d'en arriver là ?

Il fallait qu'il parte.

La pluie tombait un peu moins fort. Il passa par la cour pour rejoindre le grand parc de l'école, longea les serres de Longbottom et se retrouva marchant vers le saule pleureur. Pourquoi il allait là-bas, il n'en savait rien, mais de toute façon, ce n'était pas lui qui décidait, c'étaient ses pas, il ne dirigeait rien, il marchait, simplement. Il écarta le rideau des branches qui retombaient sur le sol et comprit enfin pourquoi elle avait tant aimé se réfugier ici. La pluie ne parvenait pas à traverser l'épais feuillage, le banc était sec, il flottait dans l'air comme un parfum de nature sauvage, cela sentait la mousse, la terre mouillée, l'herbe humide, la simplicité. C'était un havre de paix. Son havre de paix.

Il s'assit sur le banc et croisa les bras sur sa poitrine, s'adossant lourdement contre le tronc de l'arbre.

Comment pouvait-il se sentir si vulnérable, à cet instant ? Comment osait-il se sentir seul ? Comment admettre que c'était ainsi depuis si longtemps déjà, et qu'il s'était voilé la face ? Lui, heureux ? Lui, vivre comme tout le monde ? Lui, aimer à nouveau quelqu'un ? Lui, aimé de quelqu'un ? Quelle plaisanterie, oui.

Il n'était pas comme tout le monde, il n'était pas fait pour vivre parmi les autres, il s'était toujours caché derrière sa solitude. Il avait trahi ce qu'il était.

Il se surprit à se demander pourquoi il était revenu. Pourquoi il avait accepté de signer le pacte, comme Ethan et Malfoy. Pourquoi il s'était résigné à payer pour ce qui s'était passé.

Et s'il allait voir Hagrid, pour parler un peu ?

Il sourit, amer.

Aller voir Hagrid pour parler un peu, bien sûr, Severus...

Il l'avait cependant trouvé bien changé, ce pauvre gros lourdaud. Lorsqu'il était arrivé dans la grande salle à manger, accompagnant les première année pour la grande répartition dans les classes, il lui avait trouvé une petite mine qui lui était peu coutumière. Tout le monde savait que Hagrid avait la larme facile, qu'il était sentimental comme personne et qu'il s'attachait toujours très vite à toutes sortes de créatures plus ou moins fréquentables, tout le monde savait qu'il déjà avait adopté une acromentule, un dragon, un hippogriffe, et d'autres, tout le monde savait que cela lui avait à chaque fois déchiré le cœur de devoir s'en séparer. Mais là, il avait perdu un père.

Dumbledore avait donné sa vie pour renverser le cours des choses.

Hagrid ne s'en remettrait jamais, bien qu'il ne sut jamais comment le doyen était mort. Ils avaient convenu de lui cacher la vérité, alors pour lui, Albus s'était éteint doucement dans son grand lit à colonnes, car comme bien des mages puissants, son essence s'était amenuisée jusqu'à disparaitre. Personne ne se remettrait de cette perte. Chacun avait accusé le coup de la mort d'Albus Dumbledore et de Minerva McGonagall, survenues à la fin du mois de juin. Il n'y avait même plus de directeur dans l'école. Le seul qui aurait pu reprendre le poste avait refusé tout net, s'estimant peu apte à accomplir cette lourde tâche et encore moins digne de succéder à un si grand homme. Quelqu'un du ministère en assurait donc l'intérim, de Londres.

Severus soupira.

Pourquoi était-il revenu ? Il ne cessait de se poser cette question. Il en avait assez fait, n'est-ce pas ? Il avait combattu, du temps de Voldemort, deux fois, et il avait essayé de combattre, du temps d'Engel Sheller. Il avait pourtant cessé d'être un combattant lorsque Harry Potter avait trouvé la mort. S'il n'avait pas pris part à cette bataille stupide contre Sheller, que se serait-il passé ? Dumbledore aurait-il survécu ? Serait-il resté caché, aurait-il continué à faire semblant d'être sénile, puis mort ? Maintenant qu'il l'était, qu'allait devenir l'école sans lui ? Qu'allaient pouvoir faire les professeurs qui étaient restés ? Qu'allait-il pouvoir faire, lui, le simple professeur de potions ?

Il se laissa basculer sur le côté et s'allongea sur la pierre froide du banc, les pieds posés l'un sur l'autre et le bras replié sur son visage, comme pour se reposer un peu avant d'y aller. Une douleur lancinante palpitait dans la main blessée qu'il laissait pendre vers le sol. Il avait renoncé à soigner la blessure en utilisant la potion de cicatrisation ou son propre sortilège, il ne voulait pas effacer les traces, il voulait la garder pour ne jamais oublier pourquoi Dumbledore n'était plus. Il l'avait juste lavée et enfermée sous un bandage. C'était tout.

Il se sentait mal. Il avait l'impression abominablement tenace qu'il allait se mettre à pleurer comme un gosse. Depuis combien de temps n'avait-il pas pleuré ? C'était arrivé une seule fois, depuis la mort de Lily. Il avait pleuré lorsque c'était arrivé. Il l'avait découverte, morte. Il avait enfin pu la tenir dans ses bras, avant de devoir l'abandonner. Par la suite, il s'était enfermé chez lui et il avait pleuré, assis tout seul devant la cheminée. Il avait pleuré, le visage caché dans ses mains, et son âme s'était desséchée. Des années plus tard, il avait pleuré au 12 Square Grimmauld, en découvrant une lettre écrite de sa main, dont il avait gardé une partie, ainsi qu'un morceau de photo sur laquelle Lily riait. Il n'avait plus versé une larme depuis, il n'avait plus jamais eu pitié de quiconque, il n'avait plus jamais rien ressenti d'agréable, ni un pincement au cœur, ni un nœud au ventre, ni l'envie de rire, ni celle de pleurer. Il était devenu une pierre. Il s'était drapé dans son manteau de froideur et il était devenu Snape le ténébreux, le traitre, l'intouchable, le détestable, l'intransigeant, le persécuteur. Severus avait disparu, emporté par les éclats de rire de Lily.

Mais maintenant Snape le ténébreux se sentait vieux et fatigué et Severus en avait assez d'avoir à tenir la tête haute et de faire comme si rien ne s'était passé.

Il avait pourtant vu de ses yeux le vampire psychopathe Engel Sheller se faire littéralement détruire par Ethan, il avait vu de ses yeux une magie qu'il n'avait jamais pu toucher du doigt, dont il avait seulement entendu parler dans les livres qu'il avait consultés au cours des derniers mois, quand il tentait de trouver la solution pour juguler les pouvoirs grandissants du professeur Bathory. La magie antique, oubliée, interdite.

La magie la plus puissante au monde.

Ethan Lhiannan-Sidhe semblait n'être né que pour accomplir cette tâche. Il n'en avait jamais rien su, persuadé qu'il était seulement devenu chasseur de vampires par choix, parce qu'il avait vu mourir la femme qu'il aimait à cause d'un de ces monstres. Ce n'était pas uniquement parce qu'il descendait d'une famille de chasseurs, parce que son père avait été Auror ou parce que son plus lointain ancêtre avait fait partie de la guilde et que l'épée qu'il possédait venait de là, puisant son essence dans les forces même de la terre et de toute la magie qu'elle renfermait.

Il avait été désigné parmi une multitude.

Severus et les autres avaient vu se manifester les forces les plus démentielles existant. Ethan avait repoussé Sheller avec rage, grâce à quelques mots, comme possédé par sa propre magie devenue incontrôlable, comme s'il n'était que le simple vecteur de la puissance de sa magie.

Ils avaient commencé par un violent échange de sorts plus puissants les uns que les autres, lançant autant de vagues de feu dévorant que de piques de glace acérées, se blessant cruellement grâce au vent qui s'était changé en lames tranchantes ou grâce aux pointes de pierre qui jaillissaient du sol. Les formules magiques fusaient, comme le sang. C'était une forme de duel dont personne n'avait jamais été témoin, c'était un spectacle d'une rare violence et d'une rare beauté. Les deux sorciers maitrisaient leur art. C'était fascinant et effrayant. Aucun des deux ne semblait vouloir fléchir, et plus ils se blessaient, plus ils gagnaient en puissance et déchainaient les forces qu'ils empruntaient à la planète.

Puis Ethan avait fini par avoir le dessus. Comme il avait mis le feu à Eswann Bathory d'un mot, il avait désarmé Engel Sheller d'un dernier coup de baguette, et l'avait envoyé s'écraser au pied des racines du grand chêne consacré.

Là, comprenant qu'il existerait toujours une entité plus puissante que lui, ou essayant de faire baisser sa garde au chasseur, le démoniaque père de famille s'était mis à pleurer comme une fillette, à supplier qu'on lui laisse la vie sauve, qu'on ne l'envoie pas à Azkaban, non, surtout pas à Azkaban. Ethan s'était penché sur lui, intraitable, le regard flamboyant, brûlant de pouvoir, et il lui avait seulement dit qu'il finirait comme ceux de sa race et qu'il rejoindrait ses pairs dans l'autre monde. Sur ces derniers mots, il lui avait lentement enfoncé la lame de son épée dans la gorge, vrillant son regard larmoyant du sien.

Hagrid avait détourné les yeux de la scène. Malfoy s'était éloigné, il savait qu'il n'y avait rien à faire d'autre. Severus, fasciné, ne pouvait plus détacher son regard de ce qui arrivait, cette magie était superbe.

Utilisant des sortilèges oubliés, Ethan avait cloué les mains de son ennemi aux racines du chêne. Il avait gravé des sortes de runes sur son torse, à l'aide de sa baguette magique. Une sorte de vapeur sanglante s'en était échappé, flottant autour du pénitent comme un voile. Plus le voile s'épaississait, plus l'atmosphère devenait oppressante, et plus les mots prononcés par Ethan semblaient lourds et puissants, pénétrant tous les esprits alentour. Levant sa baguette une dernière fois, il lui transperça le cœur de son épée. Il la retira et appliqua sur le corps le même sortilège qu'à Eswann, puis finit par lui couper la tête en prononçant les dernières formules interdites, destinées à lier le mal dans l'ombre, à jamais.

Alors que le jeune chasseur de vampires mettait le feu à la tête coupée et au corps de Sheller, la pluie qui s'était mise à tomber de nouveau au début du combat cessa, le vent se tut et la terre se mit à trembler, pendant de longues minutes. Puis, comme le reste, la terre se calma et il n'y eut plus qu'un lourd silence oppressant.

Ce ne fut qu'alors que Severus entendit des pleurs. Des pleurs ? Mais qui pouvait bien pleurer dans un endroit pareil ?

Il se retourna lentement et vit Malfoy, les mains plongées dans ses poches, la tête comme enfoncée dans ses épaules, son fume-cigarette coincé entre les dents. Il semblait regarder vers le lointain, absent, comme s'il faisait exprès de ne pas voir Hagrid à moitié effondré sur le sol accidenté du site et qui pleurait, tenant la toute petite main d'Alice entre les siennes.

Pourquoi Hagrid pleurait-il ? Depuis quand Alice était-elle là ? Et pourquoi ne bougeait-elle pas ? Que fabriquait Ethan, encore à psalmodier au dessus du corps décapité de Sheller ? Comment se faisait-il que lui-même n'arrivait pas à bouger, comme si son corps refusait de lui obéir ? Allait-il rester éternellement figé ainsi, avec pour seul spectacle cette scène incongrue ?

Son esprit s'était mis à lui murmurer des choses évidentes. Il n'y avait plus rien pour lui, ici.

Hagrid avait fini par se lever, de grosses larmes coulant sur ses joues, serrant contre lui le petit corps immobile d'Alice, qui semblait juste dormir.

Severus était incapable de faire le moindre mouvement.

Avant qu'il ait pu ouvrir la bouche et poser ne serait-ce qu'une question, le souffle d'une formidable explosion silencieuse les jeta tous à terre, jusqu'à Ethan lui-même, qui se retrouva coincé entre les racines du chêne non loin du corps en feu du vampire inachevé. Le jeune homme ouvrit les yeux, les abritant derrière l'écran de sa main, la lumière qui émanait de l'endroit étant trop forte pour pouvoir la regarder en face. L'explosion était venue du tumulus, car à sa place il n'y avait plus rien sinon un grand trou béant et fumant.

"Impossible..." murmura-t-il en essayant de se relever.

Il se sentait étrangement calme. Maintenant qu'il avait fini son travail, c'était comme s'il n'avait jamais été possédé, comme s'il n'avait jamais fait ce qu'il venait de faire, comme si c'était un autre qui avait accompli chacun de ses gestes, comme s'il débarquait de nulle part et découvrait ce qui se passait. L'explosion lui avait fait recouvrer ses esprits, il avait maintenant fort mal à la tête, mais il n'était plus qu'un simple sorcier couvert de sang et de blessures, perclus de douleur, épuisé.

Devant lui se tenait Albus Dumbledore.

"Mais qu'est-ce que c'est que ce cirque ?" entendit-il beugler Snape, apparemment furieux.

Il regarda alors vers lui, qui se tenait le dos d'une main et s'époussetait de l'autre. Il comprit que le maitre des potions n'avait pas remarqué la présence du vénérable directeur de Poudlard.

"Oh. Je vais devoir faire le ménage," dit alors ce dernier de sa voix toujours posée et amusée.

Snape fit volte-face comme si quelqu'un lui avait soudain enfoncé une aiguille dans une fesse. A la figure qu'il affichait, on imaginait très bien qu'il pensait à une blague de très mauvais goût. Malfoy quant à lui ne disait rien, il avait rangé son fume-cigarette et avançait calmement vers le nouveau venu, qui embrassait la scène du regard avec une sorte de compassion presque palpable.

Il n'avait pas changé, il avait toujours l'air si jeune et si vieux à la fois, son regard pétillait comme avant qu'il ne sombre dans cette étrange sénilité, avant que tout ne parte à vau-l'eau, avant que chacun ne pense que c'était la fin et qu'ils se mettent tous à douter et à croire qu'il était mort.

"Où étiez-vous passé ?" s'écria Snape, et on comprenait là aussi qu'il était révolté par la situation.

Dumbledore sourit.

"Comment avez-vous pu nous faire croire que vous... que vous étiez mort ?"

Oui, il était révolté. Trahi. Déçu.

Mais Dumbledore lui souriait. Il le connaissait si bien, son cher Severus, il savait quelle serait sa réaction le jour où il réapparaîtrait. Il avait toujours su qu'il garderait au fond de lui une part tellement humaine. Jamais il n'aurait pu se retenir de lui hurler en pleine figure qu'il était révolté, trahi, déçu. Il enleva ses lunettes en demi-lune et les essuya avec un coin de sa robe de sorcier, puis les chaussa et regarda Malfoy s'arrêter à quelques pas, toujours silencieux, circonspect.

"Vous n'aviez pas prévu cela, n'est-ce pas, cher agent du ministère ?" demanda malicieusement le vieil homme.

Malfoy haussa les épaules. Il n'aimait pas l'idée de s'être fait prendre pour un imbécile. Il comprenait à peine à l'instant qu'il y avait quelqu'un de bien placé caché derrière tout ça.

"- Pourquoi avoir laissé cela arriver ? dit-il du tac au tac. Vous rendez-vous compte de la gravité de la situation ?

- Notre jeune chasseur s'en est très bien sorti, il a fait honneur à sa caste, répondit Dumbledore en montrant Ethan d'un geste de la main. Je savais que nous pouvions lui faire confiance.

- Des gens sont morts," reprit Malfoy après s'être éclairci la voix.

Dumbledore ferma les yeux et poussa un long soupir accablé. Oui, bien sûr, il savait que des gens étaient morts.

"C'est pour cela que je suis là."

Il se dirigea lentement vers Hagrid et Alice, tous deux inanimés maintenant. Hagrid avait sûrement pris un mauvais coup sur la tête au moment de l'explosion, ou bien un sort s'était chargé de lui faire perdre connaissance.

Dumbledore s'agenouilla près de la jeune fille et posa la main sur son front, en essayant tant bien que mal de ne pas montrer aux autres combien il souffrait, combien c'était dur pour lui d'avoir dû se cacher pendant tout ce temps et leur mentir, combien c'était dur de revenir à la fin du carnage, et combien il avait mal de voir qu'Alice n'était plus là.

"Il va me falloir effacer quelques souvenirs."

Cela tomba comme un couperet.

Ethan venait de les rejoindre, boitant beaucoup. Il reçut l'annonce comme un coup de poing en plein plexus solaire. Même Malfoy ne put réprimer un cri de surprise, incrédule.

"C'est hors de question."

Severus avait enfin trouvé la force de s'approcher d'eux et du corps inanimé d'Alice, qu'il ne regarda pas parce qu'il ne le pouvait pas. Il avait planté son regard noir et brûlant dans celui de Dumbledore, la main serrée sur sa baguette, qu'il tenait le long de sa cuisse, tendu comme un arc.

"- Je refuse, ajouta-t-il froidement.

- Severus...

- Ne commencez pas à vouloir m'endormir avec vos belles paroles ! répondit-il avec violence. De quel droit vous permettez-vous de vous défiler pendant des mois, pour débarquer une fois tout cela terminé ? Et comment osez-vous nous dire, devant elle, que vous voulez juste effacer quelques souvenirs ?

- Je n'avais pas le choix !" répliqua enfin Dumbledore, d'une voix puissante, poussé à bout.

Severus en perdit de sa superbe et ne sut plus quelle invective il devait balancer au visage du vieil homme, d'autant plus qu'il comprenait parfaitement bien qu'il ne s'était pas fait porter disparu pour rien. Dumbledore ne faisait jamais rien d'irréfléchi - à part avoir gardé Harry Potter sous son aile durant sept ans, pour lui faire faire tout le sale travail et pour mieux pouvoir le jeter en pâture à Voldemort, mais cela n'était que son point de vue personnel sur la question.

"- Et nous n'avons pas le choix non plus, c'est cela ? finit par dire le maitre des potions, malgré tout.

- Elle n'est pas morte, Severus."

Ce dernier ouvrit la bouche pour dire quelque chose, mais rien ne vint. Il leva la main, incrédule, et la rabaissa, ne sachant que faire non plus. Qu'est-ce que c'était que cette histoire, encore ?

"- Je suis vieux, mon ami... soupira Dumbledore, qui semblait réellement épuisé malgré la lumière dans son regard. J'ai choisi de me retirer pour garder mes forces et pour intervenir une fois la part de travail d'Ethan faite. Ne me faites pas ces yeux-là, il n'en savait rien. Il n'existe qu'un gardien du secret, et il ne se trouve pas ici. Je n'avais pas le droit d'interférer, vous savez très bien que je ne fais pas les choses sur un coup de tête. Ma disparition était nécessaire.

- Mais..."

Dumbledore leva la main pour le faire taire.

"- Vous n'êtes pas omniscient, mon cher professeur, reprit-il avec gentillesse, toutefois. Personne ne l'est, c'est impossible. Aucun d'entre vous ne pouvait se douter de ce qui arriverait. Sibyll m'a fait une révélation, un soir, alors que nous buvions un thé, je crois que c'était pendant la fête d'Halloween. Je savais comment cela devait se terminer, j'en ai beaucoup parlé avec mon gardien du secret. Il me fallait juste du temps et beaucoup de force pour vous aider, mais je ne pouvais le faire qu'à la fin.

- La fin... répéta Severus en haussant les épaules.

- Faire disparaître ces moments de vos mémoires me paraissait la chose la plus aisée et la plus logique à faire. Alice pourrait reprendre une autre vie, ailleurs, en n'ayant aucun souvenir de tout cela, ni aucune séquelle."

En disant cela, il avait regardé Severus de façon appuyée, par dessus ses lunettes, comme s'il voulait lui faire comprendre qu'il savait ce qui s'était tramé entre eux, comme l'échange de sang, par exemple, et Severus baissa inexplicablement les yeux, parce qu'il était fautif. Évidemment, puisqu'il avait aidé Sheller à faire d'Alice son vaisseau.

"- Seriez-vous assez égoïste pour ne pas vouloir lui rendre une vie normale ? demanda alors Dumbledore à la cantonade, tout en faisant en sorte que Severus comprenne que cette question ne s'adressait qu'à lui.

- Monsieur, si je puis me permettre... intervint alors Ethan, qui faisait peine à voir, avec ses vêtements lacérés, ses blessures ça et là, sa mèche de cheveux blanchis tranchant sur sa chevelure noire.

- Permettez-vous, jeune chasseur, l'invita Dumbledore.

- Nous avons tous pris part à... cette affaire. Nous sommes tous responsables. J'ai laissé certaines choses arriver, monsieur Malfoy ici présent aussi."

Celui-ci lui adressa un fort vilain geste des doigts, accompagné néanmoins d'un sourire de franche camaraderie. Évidemment qu'ils étaient tous responsables.

Malfoy avait envoyé son meilleur agent sur le terrain, il lui avait laissé carte blanche, et voilà où ils en étaient maintenant. Il pensa soudain qu'il allait avoir une multitude de rapports à faire et que le ministre de la magie lui passerait un savon mémorable lui-même. Il poussa un soupir éloquent tout en cherchant une nouvelle cigarette dans la poche intérieure de sa veste. Comment allait-il gérer la masse considérable de travail qui l'attendait, ça, c'était une autre paire de manches. En attendant, Dumbledore avait quelque chose à leur proposer et il était contre.

Severus ne disait plus rien, sans quitter Dumbledore du regard, semblant attendre tout en luttant contre l'envie de parler, encore et encore.

"- N'y-a-t-il pas un autre moyen ? reprit Ethan, vraiment déchiré.

- Qu'entendez-vous par lui rendre une vie normale, Albus ? intervint alors Severus, en croisant les bras, bien campé sur ses jambes, toujours hostile. Vous voulez effacer quelques souvenirs, je l'ai bien compris. Les nôtres ? Les siens ? Et chez qui allez-vous l'envoyer cette fois ? De nouveaux faux parents ?

- Ce n'est pas moi qui ai effacé sa mémoire lorsqu'elle était enfant, ni la vôtre. Et je ne l'abandonnerai pas comme vous l'avez fait, vous, répondit Dumbledore avec sincérité. Vous l'avez rejetée à cause de votre sœur, c'est vous qui l'avez fait placer chez ces moldus qui avaient le même nom que vous.

- Ce n'était pas ma sœur et c'était une criminelle !" répliqua Severus avec force.

Ethan lança un regard étonné à Malfoy, qui fit un geste d'impuissance des deux mains. Il comprit que son supérieur hiérarchique savait.

"- Qu'aurais-je fait de cette gamine ? se défendait Severus pendant ce temps. Pensez-vous qu'elle aurait été heureuse ? Vous l'imaginiez grandissant dans ma vieille maison, dans un village perdu au milieu de l'Angleterre et sans jamais voir d'enfants de son âge ? Elle, élevée par un ancien Mangemort, alors que ses propres parents étaient les pires sur cette terre ? Cette gosse seule avec moi ?

- Vous étiez de la même famille, appuya Albus.

- Non, non, Albus, ça ne marche pas ainsi ! Vous ne me ferez pas me sentir coupable pour cela, ce sont des choses dont je ne me souviens même pas et j'ignore pourquoi, maintenant, vous osez me reprocher que je l'ai abandonnée, alors que quelqu'un en a bassement profité pour l'effacer de ma vie et de ma mémoire ! Vous voulez recommencer ? Et bien allez-y donc ! Elle finira toujours par revenir vers moi.

- Vous vous en êtes débarrassé pour être tranquille."

Severus serra les poings, touché. Oui, c'était vrai, il l'avait laissée chez les moldus pour ne pas avoir à s'en occuper, parce qu'il s'était dit que si elle grandissait loin de son monde, elle deviendrait quelqu'un de différent. Comment aurait-il pu savoir ce qu'il allait arriver douze ans plus tard ? Et puis, comment Albus pouvait-il lui reprocher d'avoir fait ce choix, dans un moment aussi inopportun ? Se souvenir de ce qu'il avait fait dans le passé lui faisait bien assez mal, il n'avait pas besoin qu'on lui explique comment il aurait dû réagir au moment où il avait été confronté à ce choix.

"- Faites-vous mon procès, maintenant ? reprit-il avec autant de hargne. Je croyais que vous étiez revenu pour régler autre chose, Albus.

- Précisément. Je suis venu nettoyer derrière vous.

- Monsieur, n'y-a-t-il vraiment pas un autre moyen ?" intervint une nouvelle fois Ethan, qui n'avait pas du tout envie d'assister à un règlement de compte entre Snape et Dumbledore, comme s'il était nécessaire qu'ils se mettent à se déchirer devant eux, et surtout, pourquoi en arriver là, après tout ce qu'ils avaient traversé.

Dumbledore regarda à nouveau Alice. Il ferma les yeux douloureusement et pressa les doigts sur ses paupières.

"Je peux..."

Il se tut et Malfoy toussota histoire de casser le silence gênant qui s'était installé.

"Je peux faire ce que j'aurais pu faire pour Harry."

Severus leva les yeux au ciel et fit quelques pas dans un sens puis dans l'autre, se tenant l'arête du nez entre deux doigts.

"- Mais quoi que certains pensent, je ne fais rien d'égoïste ni d'irréfléchi, ajouta Albus. Comme je l'ai déjà dit en arrivant, je suis vieux, maintenant. Je peux offrir mes dernières forces et ma magie pour sauver d'autres personnes.

- Comment ça ? s'étonna Ethan.

- Vous n'êtes pas le seul à posséder certaines particularités, mon jeune ami, fit Dumbledore en hochant la tête. Je vous ai proposé d'effacer vos mémoires, de faire en sorte que personne ne se souvienne des évènements que nous avons vécu ces derniers mois, mais c'est finalement bien hypocrite. Si vous prêtiez serment sur votre sang, je pourrais falsifier le temps et ramener à la vie cette jeune fille."

Il regarda de nouveau Alice.

"- Vous avez dit qu'elle n'était pas morte, jeta Severus avec mépris.

- Son corps l'est. Sheller n'était pas n'importe quelle créature, Severus, pas comme elle ou vous. Il savait très bien ce qu'il faisait. Il a pris son essence, il a pris sa force, il a absorbé la malédiction des Drake nécessaire pour achever sa transformation. Si Ethan n'était pas intervenu pour le juguler, vous seriez tous morts et le monde sorcier mis à feu et à sang. Voldemort aurait été un petit joueur, à côté du fléau qu'il comptait lâcher sur notre monde...

- Mais... Comment ? demanda Malfoy, curieux.

- Sa magie était très puissante. Il a... aspiré sa force avec un de ses sortilèges. Son corps est mort mais je sens que son âme subsiste encore, quelque part."

Severus n'y comprenait rien. Alice était morte mais elle ne l'était pas. Pourquoi leur dire qu'il voulait effacer leurs souvenirs, s'il pouvait la ramener ? Pourquoi leur dire qu'il pouvait lui rendre une vie normale, après cela ? Pourquoi ne pas remonter le cours du temps, et tuer simplement les responsables avant que tout ne commence ? Il avait envie de l'attraper par le col et de le secouer pour qu'il crache son secret, et il y eut aussitôt honte de penser pareille chose, alors qu'il éprouvait tant de respect pour lui, alors qu'il lui en voulait comme jamais de l'avoir laissée mourir, sachant que cela arriverait. Avait-il cherché à la sauver, vraiment, en la faisant renvoyer ? Mensonges. Albus savait quelle serait l'issue, quelles que soient les décisions prises. Pourquoi fallait-il toujours qu'il sacrifie quelqu'un pour arriver à ses fins ?

"Ramenez-la."

Ethan tourna vers Snape un regard horrifié, sincèrement horrifié. N'avait-il donc pas compris ce que Dumbledore avait dit ?

"- Vous savez ce que cela signifie, Severus ?

- Je me fous de passer pour une fillette devant vous, mais ramenez-la, dit le maître des potions sourdement.

- Professeur... dit alors Ethan.

- Restez en dehors de ça, pour une fois ! s'écria Severus en levant la main vers lui, sans daigner le regarder.

- Vous ne comprenez pas... S'il la ramène, il meurt."

Severus se maudit pour cela. Non, il n'avait pas compris. Il n'avait pas compris qu'il s'agissait d'un choix. Alice ou Dumbledore. Une simple élève contre un des plus grands sorciers de tous les temps. Non c'était impossible, il ne pouvait pas leur demander de choisir. Dumbledore ne pouvait pas avoir imaginé une chose pareille.

"Je... Je ne peux pas ! Vous ne pouvez pas me demander de faire ça."

Dumbledore leva alors les mains pour essayer de le calmer, mais c'était peine perdue.

"- Vous n'avez pas le droit de me demander... de nous demander de choisir entre elle et vous.

- Je vais mourir, quoi qu'il arrive. Bientôt. Je souhaite que ma mort soit utile à quelqu'un, répondit Dumbledore avec douceur, le regard de nouveau pétillant comme s'il était heureux de dire cela.

- Mais pourquoi ?

- Je vous l'ai dit, je suis arrivé au terme de mon existence, ma vie s'éteint, mon essence me quitte. Je veux seulement faire ce pourquoi j'ai attendu ce moment depuis si longtemps. Je n'étais pas près pour Harry, pas assez fort, mais je le suis, maintenant."

Severus grogna quelque chose d'inintelligible et se passa les mains sur la figure, comme pour en arracher un masque, ou sa peau, ou ses yeux.

"Ce n'est rien d'autre que votre suicide ratifié par trois inconscients..." grommela-t-il en retournant faire les cent pas, les mains crispées dans ses cheveux.

N'importe qui aurait compris qu'il était au supplice. Certains ici savaient que pour lui, à l'instar d'Hagrid, Albus Dumbledore était comme un père.

"Que faut-il que nous fassions, monsieur ? dit enfin Malfoy, qui était bien silencieux pour une fois. Vous avez dit qu'il fallait que l'on prête serment sur notre sang. Voulez-vous nous lier à vous par un pacte ?"

Dumbledore hocha la tête dans l'affirmative.

"- Il faut que vous soyez tous d'accord, dit Dumbledore avec lenteur, comme pour bien imprimer ces mots dans leur tête.

- Je pense que tout le monde est d'accord," dit Malfoy.

Ethan s'était approché, et l'on pouvait clairement voir la désapprobation la plus totale sur son visage et dans ses yeux. Tout son être criait son désaccord, une vie contre une autre, non, c'était hors de question, quand bien même Dumbledore disait qu'il allait mourir de toute façon. C'était contraire à ses principes. Il décida alors lâchement que si Snape faisait un pas vers eux pour donner sa réponse, il les suivrait, sinon il serait le seul à ne pas vouloir signer. Il ne voulait pas être le dernier, pas cette fois.

Et Snape se précipita vers eux, se plantant devant Dumbledore droit comme un i, pointant sa baguette magique en direction de son nez, véhément, comme s'il allait lui jeter un sort à bout portant. Il se pencha et vrilla son regard dans le sien.

"- Je vous préviens que je ne suis aucunement enclin à signer ce... pacte, je vous préviens que même si je vous suis, ce que vous faites est parfaitement inacceptable, vous m'obligez à vous tuer en usant de ce chantage odieux, je ne vous pardonnerai pas de m'imposer ce choix, dit-il entre ses dents. Vous ne cesserez donc jamais de vous servir de moi, et je ne vous le pardonnerai pas.

- Severus, allons, je suis navré que vous le preniez aussi personnellement, mais il ne me reste que quelques jours à vivre et ma vie est derrière moi maintenant. Alice a encore toute la sienne devant elle, répondit le vieil homme avec la même gentillesse, tentant de le convaincre.

- Qu'on en finisse."

Alors, Dumbledore posa la main sur son épaule, dans un geste qui se voulait réconfortant, et Ethan vint se joindre à eux, la mort dans l'âme, déçu. Il estimait avoir échoué et rien d'autre.

"C'est vous trois qui paierez pour ma mort."

Les trois autres se regardèrent, quelque peu interloqués, mais Dumbledore n'avait perdu ni son sourire bienveillant, ni son regard lumineux.

"Alice n'est plus sous l'emprise de la malédiction de ses parents ni de Sheller. La magie de ce fou l'a ôtée d'elle lorsqu'il a repris son sang, mais c'est ma mort qui la purifiera. Ne vous inquiétez pas, c'est un sort qui met très longtemps à arriver à maturité, et je suis justement à point. En retour, elle reviendra changée. Elle ne se souviendra plus de vous. Vous vous souviendrez d'elle, rien n'aura changé pour vous trois, vous vivrez avec le poids de ce pacte toute votre vie. Vous n'aurez pas le droit de réveiller sa mémoire."

Ce disant il coula un regard appuyé vers Severus, qui contracta involontairement les muscles de ses mâchoires mais qui ne broncha pas.

"J'insiste lourdement en ce qui concerne sa mémoire, sinon ce que je vais faire n'aura servi à rien. Si vous utilisez la magie alors que j'ai donné ma vie pour modifier le temps, cela perturbera l'équilibre des flux magiques qui baignent notre monde et je ne sais pas quelles conséquences cela peut avoir sur vous. Sûrement quelque chose d'affreux."

Il se tut. Il était épuisé, c'était évident.

"Bien sûr, ce sera douloureux pour certains d'entre vous, de vous souvenir et de ne rien pouvoir faire. Si vous voulez qu'elle vive, si vous voulez que ce qui vient d'arriver soit oublié par tous, il faut accepter cela. Il vous faudra le supporter. Que je meure est de toute façon inéluctable, donc ne voyez là aucun moyen de pression de ma part. Je l'ai décidé il y a longtemps, et j'aurais utilisé ce sort sur n'importe qui m'étant cher de près ou de loin."

Dumbledore poussa un long soupir de fatigue.

"Elle n'aura plus aucun souvenir de ce qui s'est passé, tout comme ses camarades de classe, les autres professeurs et ce cher Hagrid. J'efface les souvenirs, les siens et ceux des autres personnes qui l'ont connue. Je modifie son passé. Elle reprendra le nom de ses véritables parents, elle aura grandi dans une famille de sorciers qui lui conviendra parfaitement, son passé parmi les moldus n'aura jamais existé. Tout était clairement planifié et mon gardien du secret s'en est porté garant sur sa vie. "

Severus se crispa quelque peu lorsqu'il l'entendit dire que tout avait été planifié. Depuis quand ? Dumbledore savait-il que cela allait se solder par la mort de la jeune fille et la sienne ? C'était odieux. S'il avait eu le professeur Trelawney sous la main, il l'aurait de suite étranglée jusqu'à ce que mort s'ensuive. Et qui était ce foutu gardien du secret ?

Dire qu'il participait à cette mascarade...

"Si l'un d'entre vous rompt ce serment, rappelez-vous que ce qui arrivera peut être terrible."

Ethan hocha la tête, il avait bien compris mais il continuait à trouver cela complètement absurde. Pourquoi ne pas laisser les morts tranquilles ? Pourquoi vouloir bouleverser le cours du temps ? Où se situait la logique là-dedans ? Snape était-il assez égoïste au point de vouloir garder une simple image évanescente près de lui, au point d'être l'un de ceux qui tueraient Dumbledore ?

Le chasseur n'avait-il donc pas compris, lui non plus, que la mort du vieillard n'était avancée que de quelques jours ? Il devait mourir.

Dumbledore leur demanda d'avancer leur main gauche vers lui, ce qu'ils firent sans trop de gaité de cœur, Severus se demandant d'ailleurs si ce n'était pas là quelque rituel païen ou autre chose dans ce goût-là. Le prestigieux directeur de Poudlard leva sa baguette et prononça juste les mots sanguinem mittere, ce qui eut pour effet de blesser profondément la paume de chacune des mains tendues vers lui. D'un gracieux mouvement circulaire, il fit s'élever les minces filets de sang au dessus de sa propre main. Celle-ci absorba les fluides une fois qu'il eût prononcé une formule que personne ne comprit.

C'était très douloureux. Pour tous les quatre. C'était comme si un liquide épais s'infiltrait dans les veines de Dumbledore. C'était comme si la vie était aspirée hors de celles des trois autres membres du pacte. Cette magie était une abomination. Comment quelque chose d'aussi abject avait pu être créé par des humains au cœur soit-disant pur ?

Lorsque le douloureux transfert fut terminé, le vieil homme les quitta pour s'approcher d'Alice, dont le corps exsangue faisait peine à voir. Son pâle profil tranchait sur la noirceur de ses cheveux. Elle semblait dormir, la tête ainsi penchée sur le côté.

Ethan s'assit par terre, l'estomac noué, pensant qu'il ne se remettrait jamais de cette expérience malheureuse, écœuré par l'échec cuisant qu'il subissait. Severus quant à lui s'était éloigné, impuissant devant l'entêtement de son vieil ami, impuissant devant sa propre faiblesse. Malfoy avait allumé une nouvelle cigarette, muré dans le silence.

"Oh, j'oubliais ! s'exclama gaiement Dumbledore en se tournant vers eux, le doigt en l'air. En traversant le voile blanc tout à l'heure, vous avez fait un bond en avant. Vous êtes arrivés à la fin du mois d'août, juste avant la rentrée des classes. N'oubliez pas, ne faites rien pour renverser ce sortilège, ne dites rien à Alice, laissez le cours du temps se dérouler tranquillement, ne remuez pas le passé, laissez les choses et les personnes venir à vous."

Il abaissa doucement sa baguette vers Alice, en posant l'extrémité sur son front.

"Je suis fier de vous tous, vous avez fait le bon choix. Ne me pleurez pas, je vous en prie. Prenez soin de vous."

Il esquissa une courbe gracieuse au dessus d'Alice avec sa baguette, puis il y eut une grande lumière blanche aveuglante comme lorsqu'il était arrivé.

Severus se souvint qu'il avait essayé de bouger, il avait vu Ethan se mettre à courir vers Dumbledore, les mains tendues en avant comme s'il avait voulu le retenir, et il lui semblait bien qu'il avait hurlé de rage, tout comme Malfoy lui avait crié de ne rien faire.

Et puis, plus rien. Un grand vide noir et palpable.

Severus Snape s'était réveillé un matin comme s'il sortait d'un mauvais rêve, avec un mal de tête lancinant et une sorte de nausée comme s'il avait un peu trop fait la fête la veille. Comme il se levait, il vacilla dangereusement et se retint au lourd rideau de son lit en jurant comme un charretier. Il jura d'autant plus qu'il se fit mal à la main, comme s'il avait ravivé une mauvaise blessure. Il ouvrit sa main et se souvint. Il avait payé de son sang.

Dumbledore était mort parce que lui, Severus Snape, avait baissé sa garde au point de tomber amoureux d'une gosse de dix-sept ans, et de refuser qu'elle disparaisse de sa vie comme elle y était entrée. Il l'avait déjà repoussée une fois, parce qu'elle était la fille de sa demi-sœur, et que cette femme était une meurtrière, une Mangemorte comme lui, dont il ne voulait plus entendre parler. Elle n'avait pas cinq ans lorsqu'elle était entrée pour la première fois dans sa vie, mais il l'en avait écartée aussitôt, envoyée chez des moldus par lâcheté, puis quelqu'un avait oblitéré cette partie de ses souvenirs, sciemment. Qui ? Pourquoi ? Il ne le savait pas, même maintenant. Ce mystère resterait irrésolu. Il ne parvenait pas à s'enlever de la tête cette histoire de gardien du secret. C'était lié. Il en était persuadé.

Il poussa un profond soupir et se redressa en prenant soin de ne pas s'appuyer sur le banc avec sa main blessée, qu'il regarda avec une certaine mélancolie.

Il devait être l'heure de retourner vers sa salle de classe, maintenant. Il se leva, s'étira longuement et reprit le chemin de l'école, les mains dans le dos, laissant la pluie fine tomber sur lui comme un voile de fraîcheur apaisant. Il aurait pu faire peine à voir, mais quelque chose dans son regard déterminé en aurait dissuadé plus d'un de le penser.

Il errait plus qu'autre chose dans le couloir lorsqu'en passant au pied des grands escaliers en haut desquels se trouvait la salle de divination, il aperçut un élève assis sur les marches, plongé dans la lecture d'un gros livre posé sur ses genoux. Se sentant finalement d'humeur à aller houspiller un de ces cornichons d'eau douce, il piqua vers sa proie comme il savait si bien le faire. Il distingua de loin les couleurs de la maison de l'élève sur sa robe de sorcier et sa cravate. Vert et argent, Serpentard, sa propre maison, zut ! Il ralentit le pas, puis stoppa net sa course.

Impossible. Pas elle, pas ici, pas maintenant. Pas comme ça.

"Peut-on savoir pour quelle raison vous n'êtes pas en classe ?"

Il avait prononcé ces mots à mi-voix, froidement. Comme il était égal à lui-même, à l'instant. Mordant, doucereux, inflexible.

La jeune fille leva la tête vers lui, stupéfaite et se sentant presque coupable d'être là et non en cours, justement. Comme elle restait silencieuse, assise sur ses marches, les mains sagement posées sur son livre, à se demander pourquoi il avait l'air d'avoir marché longtemps sous la pluie, il croisa les bras de cette manière théâtrale qui n'appartenait qu'à lui.

"- J'attends.

- Le professeur Trelawney m'a demandé de quitter son cours," répondit la jeune fille avec simplicité.

Severus soupira et plissa les yeux. Elle arrivait à se faire sortir d'un cours le lendemain de la rentrée. Remarquable.

"Motif ?"

Quelque part, il avait l'impression de revivre leur première joute verbale. Cette fois-là aussi, elle avait été impressionnée, il savait qu'elle avait eu peur de lui, il l'avait senti, elle avait tremblé, elle avait été sur le point de pleurer, cela avait été exquis à vivre.

Soudain il s'aperçut que quelque chose n'allait pas. Quelque chose dans son regard.

"- En général, les questions amènent des réponses, reprit-il nerveusement.

- Et bien... J'ai eu juste le temps de m'asseoir à une table, elle est venue vers moi et s'est mise à crier qu'elle ne voulait pas de moi dans son cours, que j'allais dérégler les ondes ou je ne sais quoi. Mais je n'ai rien fait du tout, moi, pas la peine de m'accuser."

Elle faisait donc toujours preuve de cette franchise effrontée. Elle avait gardé cette particularité. Mais les yeux qu'elle ne baissait toujours pas devant lui étaient noirs, comme ceux de sa mère, comme ceux de son père.

Ainsi elle était bien revenue complètement changée. Que se passerait-il, s'il l'attaquait là en plein jour, qu'il la mordait et qu'il buvait son sang ? Est-ce qu'elle redeviendrait comme avant, est-ce que ses yeux couleur d'ambre se plongeraient à nouveau dans les siens ? Cette couleur d'yeux avait eu son importance, elle était l'un des signes de la malédiction dont elle avait été victime.

Puis il se souvint que ce n'était pas comme cela que ça fonctionnait. De plus, après la purification faite par Ethan et Dumbledore, plus rien n'aurait pu la faire redevenir cette créature maudite par le sang de sa mère. La seule chose qui subsistait des Drake désormais, c'était le nom de leur fille.

Et maintenant, leur fille était une élève comme les autres, une simple sorcière de septième année de la maison Serpentard. Elle suivait la voie tracée pour elle si elle n'avait pas été élevée par des moldus. La vie reprenait son cours normal, celui qui n'avait pas été dévié à cause de lui.

"- Vous a-t-elle touchée ? demanda-t-il, s'arrachant à ses noires pensées avec difficulté.

- Pas du tout ! protesta-t-elle avec une pointe de dégoût dans la voix. Je n'ai fait que m'asseoir, je vous l'ai dit, vous pouvez demander aux autres élèves, ils ont tout vu.

- Bon."

Il prit le temps de réfléchir.

"Vous échangerez ce cours avec un autre à votre convenance," reprit-il en grattant subrepticement sa main blessée.

Elle le regarda d'un air suspect. Qu'est-ce qui lui prenait, au noiraud ? Il la dispensait du cours de divination pour toute l'année, parce qu'elle s'était faite sortir par cette folle de voyante portant des culs de bouteille en guise de lunettes ? C'était bien la première fois et c'était inhabituel, elle était loin d'être parmi les meilleurs élèves de sa maison. Puis elle pensa à quelque chose ; il y avait bien une matière dans laquelle elle avait toujours excellé.

"L'an dernier, il y avait des cours de potions appliquées pour les septième année, hasarda-t-elle en se levant enfin. Vous aviez mis ça en place pour les ASPIC, comme vous n'acceptez que des Optimal... Je veux bien échanger les cours de divination avec les vôtres, si c'est possible bien sûr."

Severus fut étonné par sa hardiesse. Elle avait raison de demander, bien sûr, mais elle le faisait sans y aller par quatre chemins, sans se dire qu'il faudrait peut-être qu'il donne son aval.

"Passez dans mon bur... dans la salle des professeurs après les cours, nous conviendrons d'un nouvel emploi du temps," fit-il d'un ton détaché.

Puis il fit demi-tour, complètement noué, parce qu'il avait un cours ennuyeux à donner et qu'il serait en retard d'ici cinq minutes, avant que la cloche ne retentisse.

"Professeur !"

Non, oh non, pourquoi ne le laissait-elle pas s'en aller, maintenant ? Cette petite idiote était à des lieues de se douter du mal qu'elle lui faisait.

"- J'ai un cours qui m'attend, lâcha-t-il sur un ton sec.

- C'est à propos de monsieur le directeur, je voulais juste savoir si..."

Il se retourna d'un coup et elle regretta bien vite sa requête, car devant elle se dressait l'incarnation vivante de la colère, dont le regard flamboyant la clouait sur place. Il était effrayant, comme un démon surgi de nulle part.

"Il n'y a rien à savoir pour monsieur le directeur, lui dit-il avec plus de méchanceté que nécessaire. Il est parti, c'est tout !"

Elle étouffa un cri d'indignation dans sa main.

"Pourquoi me parlez-vous ainsi ? Je suis peut-être une Serpentard mais j'appréciais le directeur, je voulais juste savoir si je pouvais me rendre sur sa tombe ! répliqua-t-elle avec autant de colère. Vous avez peut-être passé de mauvaises vacances, mais vous n'êtes pas le seul et cela ne vous donne pas le droit de vous défouler sur les autres. Et vos cours, je m'en fiche, gardez-les, et votre condescendance aussi. Bonsoir, professeur !"

Elle ramassa son gros livre, son sac, et planta là un Severus complètement sans voix, sans qu'il puisse réagir, figé dans le geste de la menacer du doigt, comme il avait l'habitude de faire avec les élèves dissidents, et les autres aussi de toute façon.

Comme il laissait son visage s'enfoncer dans le creux de sa main, il se mit à rire doucement, nerveusement épuisé, et la cloche se mit à sonner. Il était en retard pour son cours. Oh, il aurait tout le temps de réfléchir à cela, pendant cette journée intéressante comme un discours du professeur Binns sur la taille des balais en 1884. Il aurait tout le loisir de se convaincre qu'il l'avait définitivement perdue, qu'elle n'était plus la même et qu'elle le détestait vraiment, cette fois.

La journée passa, interminable, pénible, entrecoupée d'averses plus ou moins fortes, elle ressembla à des millions d'autres journées interminables et pénibles. Il n'y eut même pas quelque chose de palpitant pendant les deux cours qu'il donna, pas une seule petite boulette de la part d'un élève, pas une erreur sur un nom, pas une explosion, pas une seule apparition de la classe de septième année de la maison Serpentard, rien, rien du tout. Mais qu'était-il devenu, pour espérer ainsi qu'elle arrive et s'assoit au fond de la salle comme d'habitude, pour souhaiter qu'elle ne fasse attention à personne d'autre que lui et le défie du regard, lui et lui seul ? Bon sang, elle n'était pas sa chose, pourtant il avait accepté de perdre un père pour qu'elle vive. Mais qu'avait-il donc fait ?

Qu'avait-il donc fait ?

Il était pensif, le nez plongé dans le registre de consignes, la plume en suspens, incapable de recentrer ses idées sur autre chose que ce qui s'était passé sur la lande des damnés. Il n'était qu'un meurtrier, un sale meurtrier, il n'avait jamais cessé de l'être. La marque des ténèbres n'était plus qu'un trait infime sur son avant-bras, mais elle était toujours profondément ancrée en lui. Cette appartenance au mal qui noircissait son âme pourrissait jusqu'au moindre de ses actes. Il n'était rien d'autre qu'un assassin qui avait osé choisir entre les deux personnes auxquelles il tenait le plus au monde. Dumbledore avait spécifié qu'il ne devait rien arriver à Alice, mais avait-il précisé quelque chose sur ce qui pouvait arriver à l'un des membres du pacte ? Il avait parlé de poids à supporter toute sa vie... N'avait-il pas aussi dit de laisser les choses et les personnes venir à lui ? Il était sûr qu'il avait prononcé ces mots à son intention...

Une grosse goutte d'encre tomba de sa plume sur la page qu'il avait ouverte, en ce mercredi pluvieux et routinier. Il la regarda s'écraser comme un soleil, un trou noir moiré, une porte vers un monde sombre et mystérieux dans lequel il se surprit à vouloir aller se perdre.

Finalement, il avait fait le mauvais choix. Ils avaient tous les trois fait le mauvais choix et Dumbledore n'aurait jamais dû l'accepter. Il serait encore en vie à l'heure qu'il est. Tout le monde aurait oublié l'existence d'Alice Snape, atteinte d'une malédiction faite pour détruire les mondes sorcier et moldu. Elle aurait disparu corps et âme et tout irait tellement bien.

Oh, comme il était lâche, comment osait-il penser à de telles choses ? Quel idiot, il n'avait donc rien compris ?

Oui, Dumbledore était mort, mais il l'avait prévu depuis longtemps, il savait qu'il ne survivrait pas à cette nouvelle année. C'était la fatalité. Dans le monde moldu, personne ne revient d'entre les morts parce qu'un grand homme donne sa vie. Devait-il s'estimer heureux qu'une vie ait été détruite en échange d'une autre ? Pouvait-il considérer cela comme le cycle de la vie, comme il l'avait appris en cours il y avait longtemps ? "Lorsque meurt un être, son âme rejoint la soupe primitive et attend son tour pour revenir sur terre", voilà ce qu'il avait appris. Une branche un peu bizarre et non reconnue de la magie appelait cela le "mana". Ce n'était finalement qu'une interprétation de la vie.

Dumbledore n'avait fait qu'accélérer les choses, il avait passé son tour et privé Alice d'une balade dans les brumes de la Création.

C'était trop métaphysique pour lui. Il n'arrivait pas à dépasser le stade de la mort d'une personne contre la vie d'une autre. Il n'était pas ouvert au point d'apporter du crédit à ces salades de fantaisistes illuminés. Les gens mouraient, d'autres naissaient, pas de corrélation, pas de réincarnation, voilà.

"Professeur ?"

Il sursauta et leva la tête vers le jeune Neville Longbottom, qui manifestement avait attendu un long, très long moment, avant de parvenir à déranger le maître des potions. Quel idiot, après tout, ils étaient dans la salle des professeurs...

"- Oui ? fit-il, reposant la plume dans son encrier.

- Apparemment vous avez demandé à l'une de vos élèves de passer vous voir, dit Neville en se redressant - il travaillait énormément sa posture devant son cauchemar d'enfance.

- Oh," soupira Severus en s'appuyant contre le dossier de sa chaise.

Ainsi, elle avait quand même décidé de venir le voir, ravalant ses paroles de tout à l'heure. Elle n'avait pas changé, de ce point de vue. Elle devait vraiment avoir envie de faire sauter les ennuyeux cours de Sybill, si tant est que cette dernière refuse vraiment de la reprendre. Il se demandait bien pourquoi elle avait renvoyé ainsi son élève. Sentait-elle émaner d'elle des ondes qui lui faisaient peur ? C'était une femme farfelue mais ce n'était pas un imposteur. Elle devait forcément sentir quelque chose, Dumbledore avait manipulé le temps.

Severus fit signe à Neville de faire entrer la gamine. Maintenant les professeurs devaient recevoir leurs élèves dans la salle des professeurs, devant tout le monde, à cause d'une histoire qui avait eu lieu dans une école étrangère - un élève avait eu une relation avec l'une des enseignantes, alors il était désormais interdit de voir un élève seul dans un bureau. Il aurait presque pu trouver ça amusant.

Alice Drake se planta fièrement devant le bureau du maître des potions, son sac négligemment jeté sur son épaule, le regard décidé - et noir, désespérément noir.

"Asseyez-vous."

Sans fioritures. Direct. Le nez obstinément baissé vers le registre de consignes.

"- Vous avez changé d'avis, manifestement, fit-il en daignant toutefois la regarder.

- Oui, manifestement, lui répondit Alice en laissant glisser son sac au sol.

- Combien d'heures de divination avez-vous dans votre emploi du temps ?"

Ce disant, il déroula le parchemin de l'emploi du temps de la classe de septième année de la maison Serpentard. Il y jeta un rapide coup d'œil et leva un sourcil.

"- Quoi ? s'étonna Alice, en se penchant pour regarder ce qui semblait le déranger.

- Trois heures ? Pourquoi avez-vous choisi cette matière d'illuminés ?

- J'aimais bien. Enfin, jusqu'à ce que la prof me sorte comme elle l'a fait.

- Je ne vais pas pouvoir faire concorder ces trois heures manquantes avec les miennes, il n'y en a qu'une qui coïncide, le vendredi...

- Oh, tant pis, je prends quand même, pour le reste, j'irai voir le prof de runes..."

Alice poussa sa chaise en arrière et ramassa son sac, dans le geste de quitter l'entretien. Elle avait sur le visage comme une ombre, comme si elle était déçue de ne pouvoir profiter plus des cours de potions de l'école - elle savait qu'elle devait être l'un des rares élèves à apprécier cette science et à vouloir s'y perfectionner. Que le directeur de sa maison ne fasse pas l'effort de l'appuyer, alors qu'elle lui fournissait toujours du bon travail depuis des années, la blessait quelque peu.

"Merci", fit-elle en se levant.

Severus leva la tête d'un air surpris, puis fronça aussitôt les sourcils.

"- Il ne me semble pas vous avoir permis de disposer, dit-il.

- Heu... Vous ne disiez plus rien, alors j'allais voir le prof de runes, répondit Alice en montrant l'intéressé du pouce, derrière elle.

- Je réfléchissais. Je pourrais faire remplacer les deux heures du mardi matin par celles du jeudi après-midi. Longbottom n'y verra aucun inconvénient, la lumière est meilleure le matin..."

Elle s'aperçut qu'il parlait pratiquement pour lui-même, ayant fait abstraction de sa présence aussitôt après son moment de réflexion. Elle avait toujours eu l'impression que cet homme vivait vraiment dans son monde, qu'il n'était pas du tout fait pour l'enseignement, mais depuis qu'elle l'avait croisé ce matin même, elle le trouvait encore plus... distant, insaisissable. La réaction qu'il avait eue, quand elle avait parlé de Dumbledore... Elle avait eu peur, vraiment peur.

"Longbott... hem... Professeur Longbottom !" appela Severus alors que le jeune homme passait non loin, un livre et des parchemins sous le bras.

Ce dernier sursauta comme s'il avait été pris en faute, rougit instantanément comme la plus belle des tomates bien mûres, et tourna la tête vers celui qui l'avait apostrophé.

"- Ou... Oui ? s'enquit-il timidement, essayant tant bien que mal de ne pas céder à la panique.

- Avez-vous votre emploi du temps sous la main ? fit Severus, agacé par la mollesse de son jeune collègue.

- Ou... Oui, répéta Neville en changeant juste l'intonation.

- Voulez-vous bien me l'amener, je vous prie ?"

Le ton condescendant qu'il s'appliqua à employer eut pour effet de faire rire Alice sous cape, bien qu'elle pensait le contraire, se demandant pour qui il croyait se prendre.

Neville apporta les sept parchemins de son emploi du temps et Severus les déroula sur le sien, l'un après l'autre.

"Est-ce qu'il est possible que nous échangions un cours ? Dans la pratique, je vois que c'est possible, mais il me faut savoir si vous êtes d'accord."

Neville jeta un coup d'œil rapide aux parchemins et acquiesça en silence, d'un mouvement répété et nerveux de la tête, qui semblait vouloir dire "oui-d'accord-mais-par-pitié-laissez-moi-partir-maintenant".

"Ça veut dire oui, donc," fit Severus en prenant la plume dans son encrier.

Il raya les heures correspondantes sur les deux parchemins concernés et y inscrivit les nouveaux horaires, puis tendit la plume à Longbottom pour qu'il en fasse de même. Les mots s'effacèrent et le nouvel emploi du temps apparut, propre et net. Severus rendit ses parchemins à Neville et ce dernier s'en fut se cacher derrière la plante verte qui séparait son bureau du reste de la salle, tout rouge et transpirant.

"Donnez le vôtre," dit Severus en s'adressant à Alice.

Elle s'exécuta et il y pratiqua la même modification.

"Voilà. Nous avons maintenant trois heures de plus en commun, vous et moi," déclara le professeur avec une satisfaction froide peut-être un peu trop marquée.

Il la regardait comme s'il attendait qu'elle se jette à ses pieds pour le remercier.

Alice prit son parchemin, le rangea dans son sac et repoussa ses cheveux derrière son épaule. Elle n'allait certainement pas lui faire le plaisir de se jeter à ses pieds pour le remercier, jamais de la vie.

"- Merci, professeur, dit-elle simplement. J'espère que Cul-de... hem, le professeur Trelawney n'aura pas juste eu une lubie et qu'elle ne me collera pas pendant des semaines, suite à cet échange de cours...

- Je doute que ce soit une lubie, et pour le reste, j'en fais mon affaire. Bonsoir."

Et ce fut tout.

Ce fut tout jusqu'au soir.

Il pleuvait des cordes, le ciel était déchiré par un orage d'une violence encore jamais vue pour la saison.

Tout le monde était bien au chaud dans l'école, qui au coin d'un feu, qui dans sa salle commune à travailler ou à rigoler, comme un soir de détente d'après-rentrée tout à fait comme les autres, comme si enfin les gens pensaient à autre chose qu'aux disparus dont ils avaient parlé tout l'été.

Oui, tout le monde était bien au chaud dans l'école, sauf le professeur Snape, qui marchait sous la pluie, tête nue, vers le lac. Il n'avait pas eu envie de rester avec les autres en salle des professeurs, ni de s'enfermer dans son bureau pour broyer du noir, parce que la même idée revenait inlassablement murmurer à ses oreilles, et cette idée ne lui plaisait pas, ni ne lui ressemblait. Il avait préféré sortir, même sous cette pluie diluvienne. Ses pas l'avaient d'abord guidé vers la cabane de Hagrid, mais il les avait décidés à le porter vers une autre direction. Là, il pourrait parler sans être interrompu, sans risque d'être regardé comme une bête curieuse, et il pourrait peut-être épancher ce qu'il avait sur le cœur et dont il voulait se débarrasser une bonne fois pour toutes. Il ne se supportait plus tel qu'il était devenu.

Les mains enfoncées profondément dans ses poches, l'une douloureuse et l'autre fermée sur la pierre d'ambre, il avançait vers le lac, où se trouvait la petite île boisée sur laquelle avait été érigée la stèle pour Albus Dumbledore. Son corps avait disparu, mais quelqu'un avait manifestement tenu à ce que son souvenir repose à Poudlard. Qui ? Son gardien du secret ? Son frère ? Quand cette stèle était-elle apparue ? De toute façon, Poudlard avait toujours été le seul foyer de Dumbledore, alors qu'il y repose pour toujours était le plus bel hommage qu'on puisse lui faire, n'est-ce pas ? Minerva McGonagall, quant à elle, avait été enterrée sur les terres de sa famille écossaise, comme l'avaient demandé ses proches. Il serait difficile d'aller lui rendre visite de temps en temps.

Il se tenait sur la berge, maintenant, insensible aux vaguelettes froides qui venaient recouvrir ses chaussures, incapable d'aller plus avant, ni même d'avoir l'idée de détacher la barque qui menait vers la petite île, située à une trentaine de mètres à peine. Il ne voulait pas y aller. Il s'estimait indigne de se présenter devant cette pierre tombale. Il n'avait pas le droit. Il avait provoqué la mort de Dumbledore à cause de sa lâcheté et de son égoïsme. Ce grand homme l'avait accueilli à Poudlard, il l'avait reçu avec un sourire et lui avait offert un travail, un toit et la protection, en échange de sa misérable vie et des secrets de Voldemort. Son protégé l'avait toute naturellement remercié en précipitant sa mort des années plus tard.

Il alla s'asseoir sur un rocher et y resta un long moment, fixant en silence la pierre tombale de feu le directeur de l'école, éclairée par des flambeaux magiques qui ne craignaient même pas la pluie torrentielle déversée par le ciel en furie. Il avait sorti la pierre d'ambre et la faisait rouler dans sa main comme d'habitude, cherchant inlassablement l'apaisement qu'elle était censée lui apporter et qu'elle ne lui apportait plus. C'était comme si elle avait perdu les propriétés pour lesquelles il l'avait choisie un jour, précisément, et pour lesquelles il l'avait envoyée à Alice, des mois auparavant, avant qu'il ne comprenne pourquoi il faisait cela, persuadé que seule l'impulsivité avait guidé son geste. Une pierre comme celle-ci devait apporter le calme aux esprits les plus tourmentés, favorisant un sommeil sans cauchemars, mais peut-être qu'en se brisant, elle s'était dénaturée. Il avait eu beau essayer de la réparer sans la toucher, il l'avait sûrement empoisonnée avec sa propre essence.

Excédé de penser encore et encore au passé, il se leva et dans un geste rageur, il tendit le bras en arrière pour prendre l'élan nécessaire afin de propulser la pierre dans les eaux noires du lac. Dans un grognement de dépit, il s'aperçut qu'il en était incapable. Il regarda la pierre, luisant faiblement dans le creux de sa main, et finit par lui faire rejoindre l'obscurité de sa poche, puis, après un dernier regard vers la stèle de Dumbledore, il lui tourna le dos et choisit de revenir vers l'école. Il était resté bien faible...

Lorsqu'il y arriva et passa le grand porche, dégoulinant de pluie, les cheveux collés aux joues, il s'aperçut qu'il régnait une effervescence inhabituelle, comme fébrile, comme si la nervosité qui émanait des gens était palpable. Il sortit sa baguette magique et s'appliqua un rapide sort de séchage, qui ne prit fin qu'au moment où il tomba enfin sur quelqu'un, en la personne du professeur de runes, monsieur Phines, celui-ci le regardant arriver d'un drôle d'air, étant donné que les cheveux de son interlocuteur semblaient voleter autour de sa tête comme s'il y agitait doucement un sèche-cheveux invisible.

"Qu'est-ce qui se passe ?" demanda Severus en l'attrapant par l'épaule pour l'entrainer un peu plus loin, certain qu'il y avait quelque chose d'anormal en cours.

Phines lui montra une direction d'un geste de la main, Severus tourna la tête et vit Hagrid. Sur son visage, une ombre indéfinissable.

"Quelqu'un va-t-il finir par me dire ce qui se passe ?" s'écria Severus qui commençait à en avoir vraiment assez, maintenant.

Hagrid lui fit juste signe de venir avec lui. Il se dirigeait vers l'extérieur - Severus regretta de s'être séché un peu plus tôt.

"Il y a eu un accident, professeur."

Severus frissonna.

"- C'est à dire ? laissa-t-il échapper pratiquement sans bouger les lèvres.

- Les élèves qui étaient dans les coursives ont vu quelqu'un tomber du haut de la tour d'astronomie," gémit Hagrid en se tordant les mains.

Le maître des potions ralentit le pas un instant, pris par un doute immense, et se sentit idiot l'instant d'après. Non, non et non. Impossible.

"- Où m'amenez-vous ? demanda-t-il en rattrapant le demi-géant en quelques enjambées.

- Ramasser le corps."

Hagrid gémit aussitôt.

"- Je voulais dire...

- J'ai compris, Hagrid, ça va aller."

Il avait eu une parole apaisante envers Hagrid. Une première.

Le demi-géant avait plutôt l'habitude de ramasser des animaux crevés dans la forêt interdite, pas des corps d'élèves fraîchement suicidés. Il souffrait et souffrirait toujours d'avoir perdu Dumbledore - un grand homme, ce Dumbledore, avait-il toujours dit, pour ne pas dire qu'il l'admirait au point de le voir comme son propre père, lui aussi. Pourquoi était-ce lui qui devait aller chercher le corps d'un élève ? Que lui-même y aille, encore, c'était normal, après tout il avait été désigné pour remplacer le directeur, et bien qu'il ait refusé, il y avait toutefois quelques modalités auxquelles il ne pouvait déroger. Mais infliger ça à Hagrid... Où donc était passé ce damné Filch ? Ah, oui, c'est vrai, il avait démissionné suite à la disparition de Dumbledore... Foutu Cracmol.

Ils arrivèrent au pied de la tour d'astronomie, qui surplombait la haute muraille du château de toute sa svelte hauteur.

"- C'est bon, je m'en occupe, retournez à l'école, dit Severus en apercevant la forme qui gisait dans l'herbe, battue par la pluie.

- Non, laissez-moi me rendre utile... dit doucement Hagrid. Pour une fois."

Severus acquiesça d'un haussement d'épaules. Puis brusquement, un poids oppressant quitta sa poitrine.

Les cheveux de l'élève étaient blonds. Ils étaient blonds, bouclés et maculés de sang.

Il s'agenouilla près de la jeune fille et écarta une longue mèche mouillée de son visage enfoncé par le choc.

"C'est mademoiselle Sheller !" s'exclama Hagrid dans son dos.

Severus se releva et laissa Hagrid recueillir le jeune corps sans vie et l'envelopper dans une couverture.

Restait à savoir maintenant comment les choses allaient se passer, maintenant.


Fond sonore :

Kamelot : poetry for the poisoned Part II / Part III / Part IV

Nightwish : Ghost love score

Phantasma : Incomplete