Vos commentaires m'encouragent encore plus pour la suite, mille mercis, vraiment.


« Un discours ! Un discours ! Un discours ! »

Beatrice se mit à soupirer, elle détestait parler en public mais elle n'avait plus trop le choix, c'était son pot de départ après tout. Une coupe de champagne à la main, elle se positionna à contrecœur au centre de la salle de pause qui était bondée pour l'occasion.

- j'ai l'impression d'avoir gagné un Oscar, sourit-elle nerveusement. Je dois dire que ça me fait vraiment bizarre de me tenir ici devant vous. Et plaisir aussi, bien sûr. Tout d'abord, je tenais à remercier monsieur Eaton ici présent pour s'être montré d'un soutien sans faille à mon égard durant ces dernières semaines. Sa sœur a fait le forcing auprès de lui pour m'obtenir cette place dans l'agence et heureusement pour moi, c'est elle qui porte la culotte dans la famille.

Elle ignorait totalement si Tobias avait souri ou non à son trait d'humour, elle ne trouvait plus le courage de le regarder.

- c'est quelqu'un qui ne baisse jamais les bras devant l'adversité et je le remercie de m'avoir donné ma chance, il m'a offert mon premier emploi à New York et ça je ne l'oublierai pas de si tôt. A titre personnel, je dois avouer que j'ai passé des moments formidables ici, j'y ai fait de très belles rencontres.

Elle pensa immédiatement à Tobias en prononçant ses mots mais elle n'osait toujours pas croiser son regard pour autant.

- en tout cas, ce qui est sûr, c'est que cette agence et les personnes qui la constituent vont sacrément me manquer quand je serai en France. Merci à vous. Merci pour tout.

Should auld acquaintance be forgot,
And never brought to mind ?
Should auld acquaintance be forgot,
And auld lang syne !

Ce fut sur l'air de « ce n'est qu'un au revoir » que la voix de Mariah Carey retentit dans toute la pièce dès la fin de son discours, émue et presque au bord des larmes, Beatrice quitta alors le centre de la salle de pause sous un tonnerre d'applaudissements et sous le regard conquis de tous les invités présents dont celui de son patron. Même pas besoin de la briefer pendant des heures sur ce qu'elle avait à dire, elle s'en était sortie comme une vraie pro. Tobias la vit ensuite se diriger vers le buffet et se jeter littéralement sur une autre coupe de champagne, elle devait avoir la gorge sèche.

- tu vois, je t'avais dit que viendrait le jour où tu ne pourrais plus me supporter, dit-il avec jeu en prenant une flûte à son tour.
- tu avais dit au bout d'une semaine, j'ai tenu beaucoup plus longtemps que ça.
- c'est vrai, admit Tobias dans un sourire. Bonne continuation Tris.

Et sans qu'elle ne s'y attende, il se pencha à sa hauteur pour la prendre dans ses bras, elle fut tellement surprise par son geste que le temps qu'elle puisse répondre à son accolade, il se redressait déjà.

- merci, merci, répéta-t-elle nerveusement. Pour tout.
- c'est moi. Tu ne me dois rien.

Ils échangèrent un sourire complice et avant même que la jeune assistante ne se remette de ses émotions, Neela lui agrippa le bras pour qu'elle vienne danser avec elle au centre de la pièce.

For auld lang syne, my dear,
For auld lang syne.
We'll take a cup o' kindness yet,
For auld lang syne.

Elle n'était pas prête à le quitter, pas du tout, pas maintenant, pas comme ça, pas sans même lui avoir avoué ce qu'elle ressentait vraiment pour lui et pourtant, c'est exactement ce qui allait se passer, quand il était question de sentiments, elle n'était qu'une lâche, une dégonflée et elle devait se rendre à l'évidence, ça n'était pas prêt de changer.


La porte du bureau d'Eric étant restée ouverte, Neela se permit d'y entrer et quand elle le retrouva assis sur son fauteuil, son siège dos à elle, elle n'hésita pas à s'approcher à pas de loups puis elle posa brusquement ses deux mains sur ses yeux, ravie de son petit effet de surprise.

- bonjour toi, dit-elle d'une voix charmeuse.
- Lauren ?

La moue boudeuse, elle enleva immédiatement ses deux mains du visage de son homme, elle n'en pouvait plus de son humour foireux.

- c'est pas drôle, souffla-t-elle.
- oh que si, tu aurais dû voir ta tête. C'était excellent.

Il tourna son siège pour lui faire face afin de ne pas perdre une miette de son agacement. Cela faisait des semaines qu'ils se voyaient avec Neela et il ne s'en lassait toujours pas.

- je suis libre ce soir, tu m'invites ?
- à quoi ? S'étonna Neela.
- ben à boire un verre chez toi, dans ton beau et grand château.
- pas ce soir, je dîne avec mes parents à Le Bernardin.
- ravi d'y échapper.
- je savais que ça te plairait de ne pas venir. À moins que…
- non merci, la case « parents », je passe.

Le sourire toujours aux lèvres, Neela vint s'asseoir sur ses genoux et Eric en profita pour l'embrasser à pleine bouche.

- si tu veux, je peux nous avoir une table au Masa pour vingt heures demain soir, rien que pour nous deux, précisa-t-elle en jouant avec sa cravate.
- un peu que je veux, confirma Eric d'un air décidé.
- je voudrais déjà être à demain.
- on est d'accord.

Un nouveau baiser échangé, ils n'en avaient que faire que la porte soit toujours ouverte, à deux ils étaient comme seuls au monde dans cette pièce.


- du nouveau ?

La voix tremblante, Beatrice fit une entrée en trombe au Bellevue Hospital Center, prévenue par Shayne, elle venait aux nouvelles après le malaise cardiaque du père de cette dernière survenu dans l'après-midi.

- les médecins s'occupent de lui, lui répondit sommairement Matthew.

Assis juste à côté de sa femme, il lui tenait fermement la main en guise de soutien.

- il faut que je sorte d'ici, souffla Shayne en se levant. J'ai besoin d'air. J'étouffe.
- je viens avec toi, annonça Matthew en posant sa main dans le creux de son dos.
- vous venez nous chercher dehors s'il y a du nouveau.

Beatrice et Tobias hochèrent simultanément la tête à la requête de Shayne puis l'ancienne assistante prit place juste à côté de son ex-patron, elle réfléchissait encore à quoi lui dire pour le réconforter quand il la devança.

- Shay m'a dit que ça n'a pas pu se faire pour Paris. Je suis désolé.
- n'en parlons plus. C'est sans importance.
- je voulais juste que tu saches que si tu veux revenir, on te trouvera quelque chose, l'agence est grande tu sais.
- j'apprécie, merci.

Le silence, à nouveau. Bon sang, qu'est-ce que qu'elle fichait ici ? Ce n'était pas sa place, elle ne connaissait même pas Marcus Eaton, elle n'avait pas à être là, elle n'en avait pas le droit.

- il n'a même pas cinquante ans, il ne peut pas s'en aller maintenant, soupira Tobias, c'est trop tôt, beaucoup trop tôt.

Il avait enfui sa tête dans ses mains comme s'il se parlait à lui-même et instinctivement, Beatrice posa doucement sa main sur son genou en guise de réconfort.

- il faut rester positif, ton père a besoin de toutes les bonnes ondes possibles autour de lui.

Tobias releva la tête et comme si c'était la chose la plus naturelle au monde, il toucha délicatement la main de Beatrice encore posée sur son genou et la serra tendrement tout contre la sienne.

- Tobias !

Une voix féminine les sortit tous les deux de leur bulle, la pression de la paume de Tobias restait encore imprimée sur la main de Beatrice alors que le directeur de l'agence avait rejoint la femme blonde qui venait de faire son entrée dans l'hôpital.

- maman ! Lâcha Tobias, en la prenant dans ses bras.
- comment va ton père ?
- on n'a pas de nouvelles pour l'instant. Mais il est en de bonnes mains.

Se levant doucement, Beatrice se tenait maintenant immobile devant son siège, elle ne savait toujours pas si elle devait approcher Tobias et sa mère, même si Shayne avait souhaité sa présence ici, elle ne faisait pas partie de la famille Eaton. Elle n'eut même pas le temps de continuer à se torturer le cerveau avec cette centaine de questions que Tobias et sa mère venaient déjà à sa rencontre.

- tu dois être Nita, lui dit cette dernière.

Beatrice serra alors la main de la mère de Tobias tout en tentant de faire bonne figure, est-ce que ça voulait dire que les parents de Tobias avaient déjà entendu parler de cette Juanita par leur fils en personne ? Ça devait être sérieux entre eux si tel était le cas, non ? A moins que ce soit Shayne qui racontait tout sur la vie sentimentale de son frère à ses parents ? Il y avait tellement de théories possibles et imaginables que Beatrice s'y perdait totalement.

- c'est Tris maman, la corrigea aussitôt Tobias. La meilleure amie de Shay.
- Tris, bien sûr, excuse-moi.
- il n'y a pas de mal. Ravie de vous connaître madame Eaton.
- Evelyn.
- Evelyn, sourit Beatrice, touchée d'une aussi rapide familiarité.
- madame Eaton ?

C'est la voix d'un médecin en blouse blanche qui les interrompit, Evelyn vint aux nouvelles, son bras accroché au coude de son fils comme si sa vie en dépendait. À l'aide de son index, Beatrice tapota discrètement sur l'avant-bras de Tobias avant de désigner l'extérieur de l'hôpital d'un geste furtif de la main, le jeune directeur acquiesça, il avait tout de suite compris que son ex-assistante allait chercher Shayne et son mari afin de les ramener au plus vite auprès de sa mère et lui.


« clic… clic… clic... »

Il en avait assez, il n'en pouvait plus, toujours ce même cliquetis incessant provenant d'un appareil photo qui le hantait en permanence, d'abord au supermarché et maintenant ici, à la station essence pendant qu'il remplissait le réservoir de sa Range Rover. Il scruta discrètement les alentours, son attention se focalisa plus particulièrement sur le mec à quelques mètres de lui qui semblait attendre son dû au distributeur de boissons. Mais Eric n'était pas dupe de son apparente nonchalance, vêtu d'un simple jean et d'un sweat-shirt à capuche, il voulait passer inaperçu mais son sac noir en bandoulière le trahissait, c'était l'idéal pour cacher un appareil photo à longue portée. Le directeur de création n'hésita alors pas une seconde et quand il s'approcha à hauteur du mec en question, il lui arracha violemment son sac d'un coup sec.

- hey mais ça va pas la tête ? Rends-moi le putain !

Son interlocuteur tentait désespérément de récupérer ses affaires mais Eric comptait bien s'assurer que sa théorie soit vraie et quand il trouva du matériel de pro dans le sac en bandoulière, il se mit encore plus en colère.

- c'est quoi ces conneries ? Pourquoi tu me photographies ?
- allez, barre-toi de mon chemin.

Le photographe récupéra son sac en le tirant d'un coup sec et quand il commença à s'éloigner avec, Eric tira d'abord sèchement sur sa capuche puis il finit par le prendre au col.

- toi d'abord.
- tu lèves la main sur moi et je te fais coffrer aussi sec.
- tant pis, au moins je me serais bien défoulé, avoua Eric dans un sourire sadique.
- ça va, relax, je suis un mec comme toi okay ? Je fais juste mon boulot. C'est tout.
- c'est quoi ce boulot ? Pourquoi tu me photographies ?
- parce que je suis détective privé, c'est plus clair maintenant ?

Eric relâcha instantanément le col de son interlocuteur mais il ne se sentait pas moins perdu dans ces explications pour autant, il perdait patience, il voulait connaître la vérité.

- et tu enquêtes sur moi ? Pourquoi ?
- voyons, tu ne devines pas ? Tu fais joujou avec une fille de millionnaire, faudra t'y habituer mon pote.
- c'est Naveen Dyal qui t'a engagé ? Demanda Eric, en tombant des nues.
- il fait ça à tous les gars qui sortent avec sa fille, j'espère que t'as rien à cacher, parce que dans une semaine il en saura plus sur toi que tu n'en sais toi-même.

Dans un geste totalement ironique, le détective privé tapota l'épaule d'Eric plusieurs fois de suite avant de disparaître à l'horizon.
Neela avait donc dit vrai, elle n'avait pas exagéré en le prévenant que son père avait le malheur de s'immiscer dans toutes ses histoires de cœur mais il en fallait beaucoup plus pour réussir à l'intimider, c'était un bonhomme lui, un vrai et il n'allait pas abandonner au moindre petit accroc dans sa relation avec Neela, il lui avait fait une promesse et il comptait bien la tenir.
Il jeta un coup d'œil rapide au cadran de sa montre, il était neuf heures moins le quart, à cette heure-ci, Neela devait être en pleine entrée à Le Bernardin avec ses parents, c'était le moment idéal pour narguer Naveen Dyal en s'affichant avec sa fille devant lui.
Sans perdre une minute de plus, il se rendit alors dans le restaurant le plus cher de la ville. Par chance, la table de Neela et ses parents se trouvaient côté vitre et il tapa tout sourire contre celle-ci. Le visage de Neela se décomposa quand elle l'aperçut et qu'il lui fit signe qu'il allait les rejoindre d'une seconde à l'autre.

- Eric, qu'est-ce que tu fais ici ?

Après une entrée remarquée dans le restaurant, il trouva la main ferme de Neela posée sur son torse pour l'empêcher de rejoindre directement la table de ses parents, elle faisait grise mine.

- je pensais que ce n'était pas ton truc la rencontre avec les parents, continua-t-elle dans un chuchotement.
- tu connais le dicton, il n'y a que les imbéciles qui ne changent pas d'avis.
- qu'est-ce qui se passe ici ?

C'était Naveen Dyal en personne qui venait de s'adresser à lui, il était flatté qu'il ait daigné quitter sa table afin de venir jusqu'à lui.

- oh monsieur Dyal, je suis sûr que vous le savez, vous savez tout sur tout le monde, n'est-ce pas ?
- Neela, qui est-ce ?

Cette fois, c'était la mère de Neela qui se mêlait à la conversation, elle le fixait d'un air interrogateur, apparemment, elle ne semblait pas au courant que son friqué de mari avait engagé un détective privé pour enquêter sur le mec de sa fille.

- Eric, répondit l'intéressé. Je suis son...
- collègue, poursuivit aussitôt Neela. C'est un collègue de l'agence, maman.
- c'est quoi ce foutoir ? On vous entend à l'autre bout du restaurant ?
- c'est rien Hamish, intervint Neela pour calmer tout le monde. Je gère la situation.
- de quoi il se mêle lui ? Réagit Eric en ayant vu arriver ce grand costaud. T'es qui ?
- son fiancé, répondit Hamish du tac-au-tac. Et vous vous êtes qui ?

Eric fusilla le jeune homme du regard, il avait dû mal entendre, Neela fiancée à ce bon à rien, c'était la blague de l'année !

- Eric, tu ferais mieux de t'en aller maintenant, insista Neela. S'il te plaît.
- il est pas sérieux ce mec ? Il me fait marcher, c'est ça ?
- Eric, s'il te plaît. Je t'expliquerai tout demain.

Quand le directeur de création se rendit compte que Neela préférait le voir partir plutôt que de répondre franchement à sa question, il tomba de haut.

- évite-toi cette peine. J'ai ma réponse.

Et sans dire un mot de plus, il sortit en trombe du restaurant sous le regard triste de Neela, elle craignait le pire quant à leur prochaine explication.
Dès le lendemain matin, la tension était palpable entre elle et Eric à l'agence, il l'évitait soigneusement, ce qui arrangeait bien la jeune stagiaire car elle n'avait de cesse de reculer l'échéance de leur face-à-face, elle était terrifiée à l'idée qu'il la quitte. Elle prit finalement son courage à deux mains en fin de journée et vint lui parler sur le parking.

- j'imagine que rien de ce que je pourrais dire n'arrangera les choses.
- c'est ton fiancé ? Demanda Eric sans ambages.
- c'est... compliqué.
- ça n'a rien de compliqué. C'est ton fiancé ? Oui ou non ?

Son silence valait plus que tous les mots, il le savait bien, il devait se rendre à l'évidence, elle lui avait menti depuis le début.

- c'est tout ce que je voulais savoir.
- attends Eric, je peux tout t'expliquer.
- attendre quoi ? Que tu te paies ma tronche encore une fois ? Merci mais j'ai assez donné de ce côté-là.
- tu fais fausse route, je ne me suis pas servie de toi, Hamish n'est que mon fiancé sur la forme, il ne s'est jamais rien passé, je te jure.
- me voilà rassuré, commenta-t-il dans un énième sarcasme.
- mes parents veulent que j'épouse un Indien, pas un Américain.
- et bien sûr, tu les écoutes parce sinon plus de pactole à la clé pour la chère fifille à son papa.
- ça n'a rien à voir, l'argent je m'enfiche, je les écoute parce que je ne veux pas leur faire de la peine en ne respectant pas la tradition indienne, j'ai juste besoin de temps pour qu'ils se fassent à une autre idée, c'est tout, donne-moi du temps Eric, c'est tout ce que je te demande.
- je t'en ai donné trop déjà. Tu m'as menti Neela, en me regardant droit dans les yeux !
- et toi alors ? Tu m'as menti aussi, je te signale ! Tu n'as pas respecté ta promesse, tu prends la fuite dès que les choses deviennent compliqués avec ma famille, j'en étais sûre !
- ne me fais pas passer pour le méchant, un privé au cul, un fiancé dans le lot, ça fait beaucoup pour un seul homme, tu crois pas ?
- un détective privé ? C'est pas vrai, souffla Neela. Mon père a remis ça.
- je n'avais pas signé pour ça.
- je sais. En réalité, c'est moi qui n'ai pas su gérer. J'ai tout gâché. Je suis désolée.
- je rentre, annonça-t-il en se dirigeant vers sa Range Rover.
- on se voit demain ? Tenta Neela.

Elle espérait plus que tout qu'ils puissent encore travailler ensemble et se retrouver sans problème dans la même pièce si nécessaire.

- à demain.

Une réponse laconique de sa part mais une réponse quand même, c'était mieux que rien.


XOXO