Bonjour, lecteurs et lectrices de La Voie des Ténèbres.

A partir de ce chapitre, je ne mets en ligne que du contenu inédit (ce chapitre est l'ancien chapitre 32 publié en 2007).

Suite au remaniement des chapitres, je vous invite à relire depuis le début et surtout n'hésitez pas à me laisser une review.

Bonne lecture !

Nightwyn - 12/03/2016.


La pluie avait enfin cessé de tomber, mais le ciel restait lourd et menaçant, chargé de nuages noirs qui couraient sous le vent d'altitude. L'école semblait comme endormie, éteinte, les étendards trempés des maisons pendaient toujours lamentablement contre les murs des hautes tours. La vision d'ensemble avait quelque chose de macabre.

A cela s'ajoutaient les lueurs des balises empêchant quiconque d'approcher de la stèle saccagée dédiée à Albus Dumbledore. C'étaient quelques feux magiques allumés là par Ethan Liannan-Sidhe, sur la rive et sur l'île. Il était venu aussi vite que possible, suite à la chouette reçue la veille, tard dans la nuit. Il s'était promis de ne plus jamais remettre les pieds à Poudlard, mais une part de lui s'était aussi promis d'accourir dès que l'un des trois aurait maille à partir avec une quelconque manifestation étrange.

Pour l'instant, il n'était rien arrivé à la gamine Alice, tout semblait se tourner vers le doyen.

Chacun d'eux se posait la question de savoir pourquoi ces choses là étaient arrivées. Pourquoi Engel Sheller avait existé en tant que démon. Pourquoi son ombre semblait encore planer sur l'école. Pourquoi l'air semblait transporter les effluves du parfum fleuri d'Eswann Bathory. Pourquoi tout était mort sauf le souvenir de ces créatures. Qu'est-ce qui avait poussé Rebecca Sheller à se tuer en se jetant de la tour ?

On était un samedi, et c'était aujourd'hui que ses funérailles avaient lieu, quelques jours après la cérémonie de répartition. Tous les élèves de septième année et quelques professeurs avaient transplané dès les limites de l'école atteintes, à destination d'un village du nord de l'Angleterre. De là, un cortège de voitures tirées par les sombrals invisibles s'étirait vers le domaine lointain de la famille Sheller, dont il ne restait que la mère et un frère ; les autres membres de la famille portaient le nom de la mère, Hudson. Le nom des Sheller ne vivait plus que dans les veines du jeune frère de la morte, Angus.

Il y eut une cérémonie, pénible et interminable, pendant laquelle Severus réprima maints bâillements. Il était obligé d'être là. Il se fichait éperdument de cette gosse, c'était la fille de ce pourri de Sheller, il ne pouvait se résoudre à faire la distinction. Il n'avait d'yeux que pour la gamine au visage encore abîmé, malgré les soins de madame Pomfrey. Son esprit ne pensait qu'à ce qui s'était passé et il avait la nette impression qu'ils n'en avaient pas fini avec ce qu'il appelait simplement "la malédiction". De temps en temps, il jetait un coup d'œil à Ethan, qui oscillait légèrement dans le vent, paraissant s'ennuyer fermement, ou peut-être était-il encore en train de se poser mille questions, lui aussi. Un peu plus loin, Malfoy gardait fièrement la tête haute, engoncé dans un manteau à haut col, à l'image de son père, une mèche de ses cheveux blonds retombant devant ses yeux. Severus se demanda pourquoi Narcissa n'était pas là. Il n'y avait que du beau monde à cet enterrement, que des gens de la haute société sorcière, d'ailleurs, la famille Preston-Butler était là au grand complet. Belle brochette de sorciers de sang pur, certainement une des rares familles restant à n'avoir jamais eu à compter de sang mêlé ou de moldu en son sein.

Lorsque la cérémonie prit fin au bout d'environ un siècle, l'attroupement se disloqua en deux files, une que l'on dirigea vers le manoir immense des Sheller et l'autre qui prit le chemin du retour vers l'école. A son grand regret, Severus faisait partie de la file "manoir", honneur dû à son rang de directeur intérimaire. Il rejoignit donc Malfoy et Ethan dans un salon drapé de teintures noires, qu'une cheminée colossale ne parvenait pas à chauffer malgré le feu ronflant qui l'habitait.

Madame Sheller se montra à l'opposé de ce à quoi Severus s'était attendu. D'une part, c'était une personne délicieuse et agréable, et d'autre part, elle devait quoi qu'il en soit faire face à ce qui avait déconstruit sa vie, les mois précédents. Elle restait donc une personne affable et prévenante.

En son for intérieur, Verenna Sheller remerciait le ciel de l'avoir débarrassée de son fou de mari. Celui-ci n'avait plus remis les pieds sous le toit familial depuis des semaines, bien avant sa mort - le ministère lui avait caché la façon cruelle et radicale qui lui avait ôté la vie : officiellement, Engel Sheller avait été tué d'un Avada Kedavra pendant une perquisition, le fautif était en prison à Azkaban, isolement, perpétuité, chaines, détraqueurs, etc. Pour elle, il se vouait corps et âme à son travail, délaissant sa famille chaque jour de plus en plus. Elle se moquait bien qu'il ait déserté le lit conjugal, mais elle ne lui pardonnerait jamais d'avoir abandonné ses enfants.

Elle disait ne pas savoir pourquoi Rebecca avait mis fin à ses jours. Elle avait dressé un portrait plutôt positif de la jeune fille, qui n'avait rien laissé paraître de ce qui la tourmentait. A l'annonce de la mort de son père, elle avait pleuré, mais avait continué à vivre comme avant, un peu dans la lune - ah, le petit sort d'oubli un peu trop chargé avait donc bien laissé quelques séquelles... - mais toujours d'humeur égale, elle était restée à la maison pendant les vacances d'été, avait aidé sa mère et soutenu son petit frère du mieux qu'elle pouvait. Elle avait toujours adoré Angus et il avait eu besoin de sa sœur pour supporter la disparition de son père.

Angus devait entrer à Poudlard l'année suivante. Verenna souhaitait du fond du cœur qu'il devienne un bon sorcier, comme ses parents, quelle que soit la maison dans laquelle il serait accepté.

Severus faillit sourire en l'entendant dire "bon sorcier comme ses parents". Certes, en pratique, Engel était un bon sorcier, il avait été puissant, doué, mais si corrompu que même Azkaban n'aurait pas suffi.

Petit à petit, les gens quittaient le manoir Sheller. A la fin, il ne resta plus que Malfoy, Ethan, Snape et madame Sheller. Son fils étant allé se coucher sous la garde de son elfe de maison préféré, Verenna changea du tout au tout. D'un coup, elle fit tomber le masque et dévoila son vrai visage à ses derniers invités. Elle se laissa choir dans un profond fauteuil et se mit à pleurer, ses frêles épaules secouées pas d'inextinguibles sanglots.

Ethan, ne sachant que faire, lui tapotait la main gentiment, implorant ses compagnons du regard. Cela dura des heures, du moins ce fut l'impression qu'eut Severus, car Verenna pleurait à n'en plus finir, à s'en épuiser, jusqu'au moment salvateur où Malfoy déclara qu'il devait rentrer au ministère pour une affaire en cours. Verenna les raccompagna à la porte elle-même, son mouchoir à la main et les yeux gonflés. Elle retint le maître des potions par le bras et lui glissa quelques mots à l'oreille, puis referma la lourde porte en leur souhaitant le bonsoir, en les remerciant encore et encore d'être venus, et que Merlin prenne soin d'eux.

"Un souci, professeur ?" s'enquit Ethan, voyant que Snape restait sur le perron, interloqué.

Celui-ci descendit les marches avec une certaine raideur, puis s'arrêta pour regarder le ciel, dans lequel la lune peinait à se montrer. Les nuages noirs semblaient être de plus en plus diffus, peut-être que la pluie allait enfin cesser ?

"Professeur ?"

L'intéressé sursauta, comme s'il découvrait qu'il n'était pas seul. Il regarda Malfoy et Ethan, tour à tour, surpris, puis se détourna, le visage soudain fermé.

"Elle m'a dit que sa fille avait été ensorcelée, elle ne s'est pas suicidée. Elle n'a pas voulu dire la vérité devant les autres et elle a peur pour son fils," dit Severus en se dirigeant vers la voiture qui les attendait.

Le sombral donnait des signes d'impatience. Il aurait voulu ne jamais avoir vu ces animaux-là un jour.

Il passa la main sur l'encolure de l'étrange animal et se sentit une nouvelle fois nostalgique.

"- Mais comment le sait-elle ? fit Malfoy en haussant les épaules. J'ai commencé à enquêter et rien de tel n'est ressorti.

- Continuons cette discussion sur le chemin du retour, voulez-vous ?" proposa Ethan en montant dans la voiture.

Aucun des trois ne savait comment reprendre le fil de la conversation. Ethan était plongé dans la contemplation de ses mains sur ses genoux, les cheveux retombant devant ses yeux. Assis à ses côtés, Malfoy aurait donné n'importe quoi pour pouvoir fumer une cigarette et sa jambe sautillait nerveusement. Severus, quant à lui, regardait le paysage défiler sous la lune, le coude à la fenêtre, le menton appuyé dans sa main.

Il ressassait les paroles de Verenna Sheller. Elle affirmait que sa fille avait été ensorcelée. Par qui ? Par quel moyen ? Et comme l'avait soulevé Malfoy, comment le savait-elle ?

Et puis, il y avait la profanation de la stèle du doyen...

"La stèle de Dumbledore..." murmura-t-il comme pour lui-même.

Ethan et Malfoy se regardèrent, surpris. Pourquoi choisissait-il d'éluder le sujet Sheller, surtout pour en choisir un autre autrement plus délicat ?

"- Ethan, j'ai une proposition à vous faire, reprit Severus de but en blanc, sans quitter sa pose contemplative.

- Je vous écoute, répondit l'intéressé.

- Je sais que vous ne voulez pas, mais j'aimerais que vous preniez les cours de Défense à votre charge cette année, ajouta le maitre des potions.

- En effet, je ne le souhaite pas. Mais quelque chose me dit que ça vous est égal et que vous avez autre chose en tête.

- Vous êtes efficace, vous connaissez le sujet, et j'ai l'impression que je vais avoir besoin de vous pour les... travaux pratiques."

Ce disant, Severus coula un regard appuyé en direction de Malfoy qui souriait, appuyé nonchalamment contre la banquette de la voiture. Sa jambe avait cessé de sautiller nerveusement.

"Bien entendu, vous serez rémunéré en tant que tel, n'est-ce pas, Malfoy ?"

Ce dernier fit un geste de la main qui semblait entériner le contrat.

Ethan détourna son regard vers l'extérieur. Un sourire indéfinissable étirait ses lèvres. Il passa la main dans ses cheveux et poussa un profond soupir.

"- L'argent ne m'intéresse pas, fit-il. En revanche, j'avoue que je crève d'envie de résoudre cette affaire. Dumbledore n'a pas pu modifier le cours du temps sans que cela n'engendre quelque chose de pas naturel.

- Alors, bienvenue à Poudlard, professeur," conclut Severus en laissant sa tête basculer sur le dossier de sa banquette.

Il croisa les bras sur sa poitrine et ferma les yeux.

La conversation était donc terminée.

Malfoy réprima un nouveau sourire. Le professeur de potions ne se rendait donc pas compte qu'en agissant ainsi, il commençait à penser comme un directeur. Quelles que soient ses motivations, il prenait déjà des décisions bénéfiques pour l'ensemble de l'école.

Il avait bien fait d'appuyer le rejet de sa démission. A ses yeux, il était hors de question que quelqu'un d'autre prenne la place d'Albus Dumbledore, et certainement pas un simple sorcier gratte-papier du ministère qui ne savait absolument rien de Poudlard. Il fallait une personne connaissant l'école par cœur. Minerva McGonagall aurait assumé la tâche avec son cœur de femme juste et bonne et son âme de sorcière émérite. Severus Snape le ferait tout aussi bien, il était intransigeant et incorruptible. Il fallait juste lui laisser assez de temps pour qu'il le comprenne.

De son côté, Ethan n'était pas tout à fait satisfait de la tournure que prenaient les évènements, mais il était obligé d'admettre que oui, il crevait d'envie de résoudre cette affaire depuis la nuit dernière.

Il s'était réveillé un soir, dans son lit, épuisé comme s'il avait passé des heures à courir, couvert de blessures, la main gauche en sang. Il s'était levé, complètement à côté de la plaque, perclus de douleurs musculaires, une sorte de migraine étrange palpitant dans son crâne, et il s'était redécouvert dans un miroir. Il avait levé la main pour toucher son propre reflet du bout des doigts, stupéfait, incapable de se reconnaitre : la longue mèche blanche qui tranchait sur sa chevelure sombre, il s'en souvenait, mais ses yeux... Pourquoi ses yeux étaient-ils devenus si sombres ? Quand était-ce arrivé ? Après Eswann, ou après Engel ?

Contrarié, en proie à trop de questions, il s'était assis par terre près de sa cheminée avec un bon verre de Dair Ghaelach, et s'était évertué à se replonger dans les évènements survenus à Noireterre. Il avait combattu Eswann avec une violence dont il ne se serait jamais cru capable, il l'avait littéralement démolie, mais il lui avait aussi apporté la paix et la rédemption. Il n'avait jamais ressenti de haine pour elle, même après qu'elle l'ait évincé à l'université. Elle avait refusé qu'il lui fasse la cour mais il avait tourné la page, alors cela avait été difficile pour lui de se rappeler ce qu'il lui avait fait. Même dans un état second.

Cela avait réveillé de très vieux souvenirs. Lorsqu'elle avait posé sa main sur lui, il s'était souvenu de tout. Cela aussi, il avait du mal à l'encaisser. Si quelqu'un avait effacé le souvenir d'Alice de la mémoire de Snape, on s'était aussi appliqué à effacer la sienne. Qui ? Pourquoi ?

Il avait vaillamment combattu les lycanthropes et les vampires de Voldemort, aux côtés de Draco et des autres survivants, lors de la bataille de Poudlard. Il avait dix-huit ans, il était élève de septième année de la maison Poufsouffle, et il avait dû mettre en terre le corps de la fille dont il était amoureux, Aisling Carnahan. C'était son amie d'enfance, et elle avait été massacrée par un vampire.

Cette seule raison l'avait poussé à choisir une branche très particulière pour ses études supérieures. Il ne voulait pas être Auror, comme son père. Il voulait chasser les démons, pas les humains. Il avait donc décidé de s'expatrier en Roumanie, à l'université W.M. Harker, spécialisée dans les créatures de la nuit ; il y avait retrouvé Draco Malfoy, qu'il avait rencontré la nuit du 2 mai 1998, et y avait fait la connaissance d'Eswann Bathory, la demoiselle à la cuisse légère.

Un jour qu'il était revenu en Irlande pour fêter Noël avec ses parents, il avait entrepris de rechercher de vieux livres dans le grenier et s'était retrouvé en possession d'un étrange et vieux carnet de cuir, lequel contenait nombre d'énigmes qui l'avaient amené vers son père pour lui poser autant de questions. Celui-ci lui avait donc remis l'épée qu'il détenait actuellement et qu'il avait utilisée pour sceller Eswann et Engel Sheller. Il n'avait pas eu plus de détails, son père s'étant par la suite muré dans le silence, jusqu'à sa mort, trois ans plus tard. Comment aurait-il pu expliquer à son fils qu'il avait été choisi parmi tant de jeunes potentiels, pour être appelé à détruire les avatars de la magie antique ? L'aurait-il cru, s'il lui avait avoué qu'il n'avait pas eu le choix en tant que père, et qu'il avait été obligé de le donner aux mages de la guilde des sorciers ? Lui aurait-il pardonné ? Ethan avait conservé l'épée, malgré ses réticences et ses doutes quant aux motivations de son père. Il avait appris à la manier et s'était aperçu qu'elle semblait posséder sa propre magie. C'était utile pour détruire les démons. Elle agissait un peu comme une baguette alors il l'avait apprivoisée, afin de pouvoir se servir des deux en combat. Elle lui avait par la suite sauvé la vie maintes fois, elle faisait partie de lui, elle était le prolongement de sa propre magie, comme sa baguette.

Il avait pris sur lui pour arrêter de se poser des questions sur son père et avait donc repris le chemin de l'université, obtenant son diplôme haut la main. Il avait par la suite tout naturellement trouvé du travail au ministère de la magie, au département des mystères, division des affaires paramagiques. Comme par hasard, Draco Malfoy supervisait le bureau d'investigation de la magie depuis peu.

A partir de quand quelqu'un lui avait jeté un sort pour qu'il oublie Aisling, il n'en savait rien et n'en saurait probablement jamais rien, sans parler de son appartenance à ce groupe de l'ombre.

Il avait détruit Eswann et Sheller, sa mémoire était revenue au cours du premier rite de purification, un grand homme était mort et lui, il avait changé. Il avait le sang d'Albus Dumbledore sur les mains. Il ne se le pardonnerait jamais et la blessure à sa paume veillerait à toujours le lui rappeler.

Il avait à peine eu le temps de décider qu'il repartirait en Roumanie en tant que wanderer, qu'il recevait cette chouette porteuse d'un message plus qu'alarmant. Le parchemin portait le sceau de la maison Serpentard et n'avait livré que trois mots : "pierre brisée, urgence".

L'écriture à la fois ronde et nerveuse du message plus que succinct du professeur Snape avait eu un drôle d'effet sur lui. Il avait relu le message, il avait fait les cent pas devant sa cheminée, il avait décidé de ne pas donner signe de vie, était revenu sur sa décision, avait relu le message une nouvelle fois, puis il s'était dit que ce n'était qu'en se rendant sur place qu'il trouverait des réponses.

Il voulait savoir pourquoi lui, un simple sorcier spécialisé dans la vampirologie, s'était retrouvé avec un tel pouvoir, pourquoi et comment avait-il pu détruire un vampire comme Engel Sheller. Il voulait aussi éclaircir les allusions de Dumbledore sur sa condition. Il avait scellé Eswann rapidement et Engel après un âpre combat. Même sans le réveil de ses souvenirs, il aurait pu détruire Eswann, car c'était son travail. En revanche, Engel était une créature puissante, hors du commun, gorgé du sang des Drake qui avaient vendu leur âme pour l'acquérir. Il avait absorbé celui d'Alice pour atteindre la complétude. Il était devenu indestructible. Il lui paraissait inconcevable de l'avoir tué comme il l'avait fait. Qu'était-il ? Qui était-il ? Il remplaçait des questions existentielles par d'autres. Maintenant, il aurait tout le temps d'y réfléchir, il avait un nouveau travail et il devait découvrir ce qui s'était passé à Poudlard. Snape l'avait mis devant le fait accompli mais il n'avait pas pu se résoudre à lui refuser son aide, il accepta donc le poste de professeur de Défense contre les forces du mal. Quelque part, pour lui, c'était une aubaine.

Il avait carte blanche, comme avant.

Le lendemain des funérailles de Rebecca Sheller, il nettoya le carnage autour de la tombe du doyen, laissant des balises enflammées comme un avertissement et posant des pièges magiques autour. Ces pièges fonctionneraient autant sur les vivants que sur les esprits, et agiraient comme des alarmes ; seuls lui, Snape et Malfoy ne seraient pas considérés comme intrus. Chaque jour il y revint, vérifiant le dispositif, et chaque jour, il parla avec la tombe. Il ne trouva rien. Personne ne revint sur les lieux du crime et personne ne répondit à ses questions. Malgré cela, il continua à venir tous les jours.

Le temps passa, pour lui comme pour les autres.

La pluie avait une fois de plus fini par se lasser, laissant un peu de place au soleil, suffisamment longtemps pour que le niveau du lac baisse sensiblement et que la terre finisse de boire l'eau dont elle était imbibée, au point qu'un jour d'octobre, les élèves purent enfin se rendre à Pré-au-Lard, accompagnés par les professeurs Longbottom, Sinistra, Phines et Ethan.

Ce même jour, alors qu'elle était chez Derviche et Bang, Alice se retrouva nez à nez avec Amon, qu'elle évitait soigneusement depuis la dernière fois qu'il avait osé lever la main sur elle. Elle ne s'asseyait plus à côté de lui en cours, et à chaque fois qu'ils avaient potions, elle remerciait intérieurement le professeur Snape d'avoir eu l'idée de changer les élèves de place, elle se mettait à l'opposé de lui et sa bande lorsque la maison s'installait autour de la grande table des Serpentard pour les repas, elle faisait absolument tout pour ne plus jamais le croiser. Curieusement, il semblait respecter la distance qu'elle avait mise entre elle et lui, mais elle savait très bien que dès qu'il le pourrait, il lui ferait payer sa décision. En lui signifiant son désaccord de la sorte, elle comprenait également qu'elle risquait gros avec la famille du jeune sorcier. Techniquement, ils étaient fiancés.

Elle n'avait jamais souhaité ni envisagé une telle chose. Elle avait grandi avec Amon et sa petite sœur, depuis ses cinq ans, mais ne l'avait jamais considéré autrement que comme un frère. Elle ne ressentait aucun élan amoureux pour lui. Elle ne le pourrait jamais. Elle ne l'aurait jamais pu, encore moins depuis le jour où il l'avait frappée pour la première fois. C'était en troisième année, à Noël, à la maison. Le père d'Amon avait annoncé à toute la famille qu'Alice et son fils seraient fiancés officiellement au prochain été, sans avoir consulté qui que ce soit, sinon son épouse. Alice avait exprimé sa surprise et avait refusé tout en bloc, devant toute la famille réunie, se faisant réprimander dans la minute et consigner dans sa chambre jusqu'à nouvel ordre. Incrédule, perdue, elle avait pleuré, énormément, longtemps, puis avait essayé d'effacer ce moment en usant d'un sort interdit ; Amon l'avait trouvée en train de se couper une longue mèche de cheveux, dans le but de la brûler, il avait alors compris qu'elle le rejetait au point d'en arriver à la magie noire et l'avait violemment giflée au visage, incapable de réagir autrement. Elle osait se dresser contre lui et contre son père. Elle n'était qu'une gamine, elle devait obéir.

Depuis ce jour funeste, il avait découvert qu'il avait de l'emprise sur elle : il lui faisait peur. Il avait gagné.

Chaque jour qui passait avait vu Alice se refermer sur elle-même, regrettant de ne pouvoir s'échapper, et souhaitant atteindre sa majorité le plus vite possible pour pouvoir s'enfuir. Enfin. Elle ne grandissait que dans l'espoir de quitter cette prison. Un jour, elle reçut un coffret accompagné d'une enveloppe, livré par Magicolis. Dans l'enveloppe, un courrier du ministère lui précisait certaines choses, dans le coffret, elle trouverait des fioles contenant des pensées appartenant à sa mère. C'était une sorte d'héritage. Elle avait attendu d'avoir seize ans pour y mettre le nez, comme le lui demandait la personne du ministère dans le courrier, et le coffret étant enchanté, elle n'avait eu d'autre choix que l'attente. Elle avait pris une fiole au hasard et après l'avoir diluée dans la pensine familiale, elle avait découvert que le professeur Snape était bien celui qui avait grandi avec Lucy. Elle avait toujours entendu parler en des termes négatifs de cet homme qui avait refusé de l'élever, mais la vérité était que le tribunal sorcier avait statué sur son sort : cet ancien Mangemort ne pourrait jamais avoir le droit d'élever la fille de sa sœur adoptive.

Elle avait récupéré la pensée et avait conservé la fiole précieusement. Elle n'en avait consulté aucune autre. Fascinée par le maitre des potions dès son entrée à Poudlard à l'âge de onze ans, elle avait presque pleuré de joie en découvrant que la rumeur sur leur lien familial était une réalité, cinq ans plus tard. Elle n'était plus vraiment orpheline. Elle se garda bien de divulguer sa découverte, puisque le père d'Amon critiquait toujours ouvertement les anciens adeptes de Voldemort, disant que seul Engel Sheller faisait honneur au seigneur des Ténèbres, après que les Drake avaient disparu. Severus Snape n'échappait pas au lynchage systématique. Ce traitre qui avait donné les Drake au ministère ne méritait pas de pardon. Seuls les lâches de son espèce pouvaient arriver à vivre en se cachant dans les jupes d'Albus Dumbledore. Pour Alice, c'étaient des mensonges : elle savait parfaitement qui étaient ses parents, ce qu'ils avaient fait, elle était la fille de deux meurtriers qui avaient du sang de sorciers et de moldus sur les mains, elle souffrait de cela depuis sa prime enfance, mais elle était bien obligée de vivre avec. Pourtant, ce qu'on racontait sur Severus Snape, elle n'y croyait pas. Il n'avait pas vendu Lucy et William, ce n'était pas à cause de lui qu'elle était orpheline, mais bien à cause de ses parents eux-mêmes. Le reste lui importait peu.

Lorsqu'il lui avait proposé de l'assister pendant les trois heures de cours qu'elle avait échangé avec la divination, elle avait été heureuse. Profondément heureuse. Elle n'avait d'abord pas compris ce changement d'attitude, puisqu'il ne lui avait témoigné que de l'indifférence depuis son arrivée à l'école, mais elle avait bien vite éloigné cette pensée de son esprit et avait accepté son offre. Elle l'avait payé cher mais indirectement, cela l'avait poussée à décider de ne plus se laisser faire par Amon. Elle était allée se cacher dans les combles de la maison Serdaigle, et le professeur de potions l'y avait trouvée, il avait fait peur au fantôme de Cedric Diggory qui errait là sans jamais pouvoir s'en aller. Quand elle avait compris qui était parti à sa recherche, elle avait senti toute son ire s'envoler, elle avait été soulagée, elle s'était persuadée d'avoir enfin trouvé une personne sur qui s'appuyer. Elle était sûre qu'elle aurait maintenant la force de se détacher d'Amon.

Tomber sur ce dernier chez Derviche et Bang lui fit l'effet d'une douche froide. Ils pouvaient enfin tous sortir de l'école, profitant d'une accalmie de la pluie, tout le monde pouvait enfin se changer les idées et s'amuser, et il fallait qu'elle tombe sur son ennemi d'enfance.

"J'espère que tu apprécies ta sortie, ma douce," lui dit-il en se postant près d'elle, alors qu'elle regardait des plumes sur un étal.

Elle tourna la tête vers lui et réussit à lui sourire. Son cœur battait très fort, elle avait peur. Elle sentait ses mains trembler et elle n'osait pas prendre la plume qui lui plaisait, craignant qu'il remarque son trouble.

"Oui, merci," ne put-elle que répondre, la gorge serrée.

Il leva la main et attrapa doucement une mèche de ses longs cheveux, qu'il porta à ses lèvres, plongeant son regard bleu dans le sien. Il répondit à son sourire et lâcha la mèche.

"Profite bien... ma douce."

Il s'en alla, les mains dans les poches. Elle ne vit pas qu'il avait remis son masque de haine, elle ne vit pas son regard étincelant de frustration contenue, mais elle frissonna comme si un courant d'air glacé l'avait traversée. Elle s'empara de la plume qu'elle voulait et se dirigea précipitamment vers la caisse pour régler son achat, bousculant au passage le professeur de Défense.

"Tout va bien, Alice ?" lui demanda-t-il alors qu'elle passait près de lui, bredouillant des excuses, frôlant sa main de la sienne.

Soudain, quelque chose comme un éclair blanc lui traversa l'esprit, choc fugace mais douloureux.

Elle poussa un petit cri de surprise et lâcha sa plume.

Lui aussi avait réagi, portant la main à sa tête, le visage crispé.

Ethan fit diversion en se baissant pour ramasser la plume qu'Alice avait laissé échapper, et la lui rendit. Lorsque leurs doigts se touchèrent de nouveau, il se passa la même chose. Il vit le regard d'Alice se teinter d'incompréhension. Elle fronça les sourcils, déconcertée, mais finit par prendre la plume et s'en alla vers la caisse. Il la regarda partir, aussi surpris. Elle se retourna légèrement vers lui pour le regarder, avant de pousser la porte de la boutique, puis sortit.

Il venait de se passer quelque chose d'inhabituel, pour l'un comme pour l'autre.

Le cœur battant, elle s'éloigna de la boutique à la recherche du groupe de filles avec lesquelles elle était venue. Elle les trouva chez Gaichiffon, en train d'essayer des vêtements. Se mêlant à elles, elle s'assit sur une petite banquette, soucieuse.

"Hé, ça va ?" lui demanda Soren Weisz, une petite brunette de sa classe, en s'asseyant près d'elle.

Alice la regarda un instant, perdue. Puis elle lui sourit, parvenant à cacher son trouble. Comment aurait-elle pu lui dire qu'elle mourait de peur à l'idée de se retrouver seule avec Amon ? Elle n'avait jamais vraiment réussi à nouer une amitié durable avec les filles de sa classe. Elle subissait Selene Witmore, la seule fille acceptée dans la bande d'Amon, qui était d'une prétention hautaine à se mettre des gifles. Mais elle n'avait pas d'amies. Pourquoi n'avait-elle pas d'amies ? Elle était pourtant loin d'être d'une compagnie désagréable, elle pouvait parler de tout, elle aimait bien rire. Amon... C'était à cause de lui ?

"- Oui, ça va, je suis un peu fatiguée, répondit-elle alors.

- Tu veux essayer un truc? fit Rose Berkeley, la blonde qui trainait toujours avec Soren.

- Mesdemoiselles, ou vous achetez quelque chose, ou vous partez," intervint gentiment la gérante du magasin, une grande et belle femme taillée pour porter les vêtements les plus improbables en matière de mode sorcière.

Les quatre filles choisirent de partir, aucune d'entre elles n'ayant dans l'immédiat de quoi s'offrir le moindre habit de la boutique. Elles se dirigèrent vers le pub des Trois Balais et y prirent une table pour pouvoir savourer une Bièraubeurre, tout en se racontant des histoires de filles, gloussant derrière leurs mains.

Alice les écouta d'abord distraitement, se laissant aller à un sourire selon le ton que prenait la conversation. Puis Soren se mit à parler du professeur de Défense, Rose lui soutenant que le prof de runes était bien plus beau. L'autre fille était d'accord avec Rose. Alice s'était mise à les écouter un peu mieux, se laissant aller à rire avec elles.

C'était agréable, ces futilités. Pourquoi n'avait-elle jamais pensé à se rapprocher des filles de sa classe avant ? Était-ce vraiment juste à cause d'Amon ? Il ne voulait pas qu'elle aille se mélanger avec des moins que rien, c'était cela ? Ces filles étaient issues de bonnes familles de sorciers, il y avait deux sang-mêlé, et après ? Les sujets de conversation étaient certes légers, mais au moins, il n'était pas question d'argent, de pouvoir, de Voldemort et d'histoires sombres des temps anciens. Personne ne lui faisait de sous-entendus sur ses parents.

Et puis, elle riait. Elle avait presque réussi à oublier ce qui s'était passé chez Derviche et Bang, que ce soit la rencontre avec Amon ou la vision étrange qu'elle avait eue en frôlant le prof de Défense. Elle avoua aux filles qu'elle le préférait à Phines, ce dernier lui donnant toujours l'impression qu'il avait oublié d'enlever le cintre de sa veste, ou que quelque chose qui poussait dans son dos lui donnait cette démarche guindée, oui, bien sûr qu'il avait un truc, mais elle préférait l'autre, il avait un regard plus doux, il avait l'air d'être gentil et sa mèche blanche lui conférait un certain style. Elle adorait ses cours et la façon qu'il avait de raconter les histoires.

La journée se termina sur cette note légère. Elle se sentait pousser des ailes. Sur le chemin du retour, les filles lui avaient avoué qu'elles l'avaient toujours trouvée distante, mystérieuse, Rose allant jusqu'à dire qu'elle la trouvait hautaine et qu'elle avait peur qu'elle ne soit qu'une petite intrigante comme la perfide Witmore, mais maintenant qu'elles avaient partagé quelques moments de détente et qu'Alice s'était laissée approcher, elles souhaitaient toutes rester ses copines.

Le soir même, sans réfléchir, elle demanda à la préfète-en-chef de Serpentard si elle pouvait changer de chambre, pour s'installer avec Soren, Rose et Lisa Swinton. La demande fut acceptée, il y avait un lit de libre dans leur chambrée de quatre.

Alice avait choisi de tourner la deuxième page du chapitre de la soumission. C'était rapide, peut-être trop, mais c'était nécessaire et c'était maintenant ou jamais.

Maintenant qu'elle était installée dans une autre chambre que celle de cette vipère de Selene Witmore, elle aurait plus de facilité à prendre son indépendance. Cette dernière ne manquerait pas de tout rapporter au chef de bande, évidemment, et cela ne ferait que renforcer le sentiment d'Alice, mais il fallait qu'elle se décide, il fallait qu'elle se prenne en main, il fallait qu'elle se libère. Elle le voulait depuis le jour où elle avait vu une part de la vie de sa mère dans la pensine. Elle y avait vu une personne désespérée essayer de préserver une autre personne désespérée. Sa mère avait traité Severus Snape de lâche pleurnichard, alors qu'il semblait profondément souffrir de la mort de quelqu'un de cher. Il lui avait répondu violemment et une joute verbale avait suivi. Alice avait ressenti une peine immense en assistant à cet échange. Sa mère avait pleuré et le professeur de potions l'avait prise dans ses bras pour la calmer, alors qu'il avait l'air de la détester si intensément. Le cœur d'Alice s'était serré. Elle aurait voulu que quelqu'un la serre comme ça dans ses bras, elle aussi, pour l'apaiser, pour calmer ses peurs ou sa peine. Elle était triste pour sa mère, triste pour lui. Elle était triste pour elle-même.

Elle s'endormit en tenant dans sa main la petite fiole contenant la seule pensée qu'elle avait vue et qu'elle portait autour du cou depuis ses seize ans, l'esprit apaisé pour la première fois depuis longtemps.