J'ai froid.

Il fait froid. On dirait qu'il pleut.

Je suis dans le noir.

Comment suis-je arrivée ici ? Pourquoi suis-je ici ? Pourquoi suis-je seule ? Est-ce que je suis... morte ?

Comment tout cela s'est-il terminé ? Suis-je vraiment seule ? N'y-a-t-il personne pour me le dire ? M'ont-ils tous abandonnée ? M'a-t-il abandonnée ? Qui ?

Où suis-je ?

J'entends des voix, je ne sais pas d'où elles viennent. J'ai l'impression de flotter. J'ai peur. Je n'ai jamais eu peur d'être seule dans un endroit inconnu, mais là, j'ai peur, mon ventre est noué, j'ai du mal à respirer, je ne veux pas pleurer, je ne veux plus pleurer.

Suis-je en train de marcher ?

J'aperçois de la lumière. Une mince raie de lumière... On dirait une porte. Si je l'ouvre... Qu'y aura-t-il derrière, si je l'ouvre ? Verrai-je la vérité ? Saurai-je enfin où je suis et qui je suis ?

Je ne sens pas mon corps, pourtant je sens que je tends la main. Mon cœur se serre, j'ai peur de savoir. Je dois savoir. Il le faut. J'ai peur.

Elle sortit du sommeil dans un sursaut brutal, le cœur battant, serrant sa couverture contre elle comme pour se protéger, la sueur collant ses cheveux sur ses tempes et ses joues. D'une main tremblante, elle chercha sa baguette magique sous son oreiller, réflexe qui la fit sourire nerveusement. De quoi avait-elle peur ? Sur sa lancée, elle murmura une incantation qui alluma la bougie posée sur sa table de chevet. La faible lumière lui offrit la vue de sa chambre à coucher. Rien n'avait changé depuis la veille. Elle n'avait pas tiré les rideaux vert et argent de son lit à baldaquin, elle entendait les respirations profondes des filles de sa chambre. Tout le monde dormait. Elle se leva sans bruit et gagna la fenêtre qui donnait directement sur le lac, presque à fleur d'eau. Elle était certaine de pouvoir la toucher, en tendant le bras. La grande et calme étendue d'eau miroitait sous le clair de lune. Elle s'assit sur le rebord de la fenêtre et l'entrouvrit, posant son front brûlant contre le verre glacé. Elle ramena ses jambes contre elle et les entoura de ses bras. Lasse, elle soupira.

Le léger clapotis de l'eau si près d'elle avait un effet apaisant assez efficace. Elle se laissa aller à sourire et ferma les yeux. Une larme solitaire coula le long de sa joue. Elle leva machinalement la main et la referma sur la petite fiole qu'elle portait en pendentif, en caressant l'arrondi du bout de son pouce, comme pour apporter un peu plus d'apaisement à son esprit.

Quel rêve étrange venait-elle de faire.

Il y avait eu beaucoup de lumière, un vacarme assourdissant, tout était comme empreint de violence, de douleur. Elle s'était vue allongée par terre, très pâle, elle avait entendu quelqu'un pleurer, elle avait ressenti la présence d'une personne très puissante, dont l'aura douce lui avait murmuré que tout irait bien, à présent. Pourtant, il y avait du sang, partout. Des crânes, aussi, posés sur le sol, qui la regardaient en souriant, figés. Elle s'était réveillée lorsqu'un inconnu s'était penché sur elle, un sourire malsain étirant ses lèvres, il l'avait touchée et un éclair blanc l'avait traversée douloureusement.

Elle frissonna violemment à ce souvenir. Pourquoi le fait d'avoir touché le prof de Défense lui avait fait autant de mal ? Quel était ce rêve ? Elle n'avait pas reconnu le visage de l'homme de son rêve, il était comme flou. Cela faisait deux fois qu'elle rêvait de lui.

Maintenant transie de froid, elle referma la fenêtre et retourna se coucher. Espérant pouvoir se rendormir, elle se surprit à penser qu'elle aurait aimé discuter comme la dernière fois, sous les toits. Elle s'excusa mentalement auprès du fantôme de Cedric Diggory, car ce n'était pas sa présence qu'elle souhaitait. Elle aimait beaucoup cette pauvre âme en peine, bien que son comportement lui avait toujours semblé étrange, car il lui donnait l'impression qu'il la connaissait depuis très longtemps. Pourtant, elle avait commencé à venir se réfugier chez lui depuis peu de temps.

Peut-être lui demanderait-elle pourquoi, un de ces jours.

Le sommeil finit par avoir raison d'elle, et elle ne rêva plus.

La silhouette de la fête d'Halloween se profilait maintenant à l'horizon, mettant tous les élèves en effervescence, comme tous les ans. Quel que soit le moral des troupes, il était toujours au beau fixe lorsque les professeurs annonçaient le programme de cette fête d'automne.

Ce n'était pas vraiment la tasse de thé de Severus, mais maintenant qu'il avait compris que Malfoy l'avait plus ou moins encouragé dans la démarche de directorat, et surtout en admettant qu'il l'avait franchement piégé, il était bien obligé de s'y plier. Il avait recruté Ethan mais aussi accepté le nouveau professeur de métamorphose, une petite bonne femme replète du nom de Violette Hawthorne, qui n'avait pas à rougir de ses compétences. "Remplacer Minerva McGonagall, vous rendez-vous compte ?" aurait-elle dit lors de son entretien au ministère, émue.

Bien entendu, le professeur Phines n'avait pas pu s'empêcher de faire des remarques sur le changement d'avis de l'inflexible professeur de potions. Il se souvenait très bien de la scène survenue lors du petit déjeuner, pendant laquelle Snape avait affirmé de façon virulente ne pas vouloir la place de directeur et qu'il l'offrait à qui la voudrait. Contre toute attente, lorsque cela arriva, le seul à remettre Phines à sa place fut Neville Longbottom.

Il y eut un petit échange verbal acerbe dans la salle des professeurs après le repas du soir, au moment où Severus arrivait pour parler des préparatifs d'Halloween avec les autres. Il fit irruption alors que Phines balançait une dernière méchanceté à Neville, qui lui répondit avec autant de mordant que possible.

"Que se passe-t-il, ici ?"

La voix glaciale et posée du maitre des potions avait interrompu la discussion houleuse. Celui-ci se tenait dans l'encadrement de la porte, la main posée sur la poignée, l'air interrogateur. Il comprit en voyant Phines et lui jeta un regard assassin, que ce dernier soutint du mieux qu'il put.

"J'ai passé l'âge des enfantillages, je vous saurai donc gré de ne pas importuner les autres avec des histoires sans importance, fit-il en refermant la porte. Si vous avez quelque chose à me dire, je vous le répète, c'est en privé. La porte de mon bureau vous est ouverte."

Phines pinça les lèvres et détourna enfin le regard. Il n'avait rien à ajouter. Il venait tout juste de comprendre que personne ne prendrait la parole contre Snape, jusqu'à ce Longbottom qui semblait pourtant malléable à souhait. Il restait intimement convaincu que cet homme détestable leur devait une explication quant à la destruction de la tombe de Dumbledore et surtout, pourquoi cet arrogant chasseur de vampires était encore là, occupant le poste de professeur de Défense contre les forces du mal, qui plus est. Il ne supportait pas le comportement de Snape, ses silences, son air mystérieux et le fait qu'il laisse le ministère interférer dans les affaires de l'école.

Il l'avait trouvé plus humain lorsqu'ils avaient découvert que la stèle de Dumbledore avait été profanée, mais il avait aussitôt endossé sa personnalité insondable et insupportable de froideur et de mépris. Il avait certes bien accueilli la remplaçante du professeur McGonagall, mais ne lui témoignait plus grand intérêt depuis. Pas plus qu'aux autres. L'école n'avait pas besoin d'un directeur comme lui. Pas après un homme comme Dumbledore.

Frustré, déçu de s'être aperçu qu'il ne faisait pas le poids face à ce serpent impassible, le professeur Phines n'écouta que d'une oreille distraite la réunion de préparation pour Halloween. Il les entendit parler de soirée dansante, et cela le fit sourire. On avait enterré une élève quelques semaines plus tôt et on allait fêter ça en donnant un bal. Fantastique ! Quelle bonne idée.

Ethan arriva à ce moment-là, trempé. Apparemment, il pleuvait de nouveau.

"Vous parlez d'Halloween ?" s'enquit-t-il gaiement.

Phines lui accorda un regard passablement écœuré. Ce jeune parvenu lui sortait par les yeux. Pourquoi donner un poste de professeur à un chasseur du ministère ? L'affaire du vampire avait été classée, alors qui avait demandé cela ? Qui l'avait autorisé ? Et quelle vie menait-il, la nuit ? Il savait parfaitement qu'il rôdait, parfois secondé par Hagrid, sans avoir jamais pu déterminer à quoi ils jouaient. N'importe qui aurait été capable de poser des alarmes et des pièges sur l'île de la tombe et son périmètre. De plus, il n'ignorait pas que c'était un ami de Draco Malfoy, lequel était un fils de Mangemort. Snape était un ancien Mangemort. C'était une honte pour l'école.

Il sursauta quand Ethan lui posa brusquement la main sur l'épaule, dans un geste typique de sa personnalité enjouée.

"- Alors Phines, on broie du noir ? lui avait-il demandé en s'asseyant, un grand sourire aux lèvres.

- Non, j'écoute, mentit l'autre en essayant de sourire, pris sur le fait.

- Tout le monde est d'accord sur le thème de de la soirée dansante ? demanda Aurora Sinistra, dont c'était l'idée.

- Soirée costumée ?" ajouta Ethan, qui venait de s'appliquer un sort de séchage, un air de conspirateur sur le visage.

Severus fit la grimace. Encore cette idée stupide de bal costumé ? Comme l'année dernière ? Il soupira et leva les yeux au ciel.

"- Vous faites comme vous voulez, mais il est hors de question que je joue le jeu, fit-il en détachant bien les derniers mots.

- Allez Sev', pourquoi pas ?" s'exclama Ethan avec un grand sourire.

Phines étouffa un rire moqueur dans sa main. Il y gagna un regard meurtrier, auquel il répondit par un sourire encore plus moqueur. Sev', ah ah, le fier Snape laissait ce gamin l'appeler Sev', c'était à mourir de rire. Quelle mascarade.

D'un seul coup d'œil, Sev' fit bien comprendre à Ethan que c'était la première et la dernière fois qu'il se permettait d'utiliser ce diminutif, surtout devant les autres. Le chasseur fit un geste d'excuse et esquissa une moue gênée ; en arrivant, il avait bien perçu que l'ambiance était un peu froide et il avait juste voulu la détendre un peu. Belle erreur. Il allait devoir attendre un peu avant de faire son compte-rendu sur sa dernière visite à la tombe.

Severus chargea chaque directeur de maison de faire l'annonce du programme d'Halloween à ses élèves, puis il leur souhaita la bonne soirée et se rendit dans son bureau. Ce qui s'était passé avec Phines l'avait prodigieusement agacé. Que Longbottom se pose en défenseur de ses intérêts l'avait en revanche bien étonné, il savait très bien qu'il le craignait depuis sa première année d'école, mais peut-être qu'avoir été nommé directeur de la maison Gryffondor par le ministère avait accru son courage. La nouvelle était arrivée conjointement avec le professeur Hawthorne. Longbottom avait pleuré en lisant le courrier officiel. Ce gosse était finalement plus méritant qu'il l'avait cru. Bah, après tout, il avait l'âge de Malfoy et Ethan, il était éventuellement temps pour lui d'oublier qu'il n'était plus l'élève empoté qu'il fut étant plus jeune, d'autant plus qu'il avait lui aussi fait ses preuves pendant la bataille de Poudlard, il avait également sauvé des vies en montrant courage et bon sens, il avait détruit une parcelle de l'âme de Voldemort.

Alors qu'il était occupé à mettre ses alambics en route, il fut dérangé par quelqu'un qui tapait à la porte. Il posa sa baguette sur la grande table qui lui servait à faire ses potions et alla ouvrir, à contrecœur.

C'était Ethan.

"Professeur, je suis désolé pour ce qui est arrivé tout à l'heure," commença Ethan, qui restait sagement dans le couloir, les mains croisées devant lui, tête baissée comme un gosse sur le point de se faire tancer vertement.

Severus s'effaça pour le laisser entrer et referma la porte derrière lui. Il n'oubliait pas ce moment où il aurait voulu lui arracher les yeux, pour avoir utilisé ce diminutif ; une seule personne au monde l'avait jamais appelé ainsi, et cette personne était morte. Toutefois, Ethan ne pouvait pas le savoir, donc il n'irait pas rajouter une louche à sa gêne.

"Je suis venu pour vous faire mon compte-rendu de patrouille."

Il l'invita à s'asseoir et lui fit face, s'asseyant à son tour derrière son grand bureau, toujours couvert de livres et de parchemins. Pendant qu'il préparait le tabac pour sa pipe, il s'aperçut d'une chose à laquelle il n'avait jamais fait attention, avant.

"Vos yeux..." fit-il alors, peu sûr de lui.

Les iris du chasseur étaient verts, si sa mémoire ne lui faisait pas défaut, or là ils étaient bel et bien noirs.

Ethan haussa simplement les épaules.

"Oui, répondit-il aussi simplement. C'est comme ça depuis la dernière fois."

Il frissonna à cette évocation. Aucun d'eux n'avait reparlé de ces moments, jamais.

Ethan se surprit à regarder dans le creux de sa main. La cicatrice de la blessure infligée par le sort de Dumbledore serait toujours là pour lui rappeler son choix. Pas la peine de revenir sur le sujet.

Il toussota pour reprendre le contrôle de ses pensées.

"Vous faites quoi ?" demanda-t-il à Snape, qui avait l'air d'être aussi perdu dans ses souvenirs qu'il ne l'était.

Le maitre des potions avait allumé sa pipe, laissant l'arôme particulier de son tabac envahir la pièce.

"J'essaie de créer une potion qui me débarrasse de la malédiction du sang."

Il avait dit cela avec une telle simplicité qu'Ethan ne trouva rien à répondre. Il comprenait.

Alors qu'ils n'avaient jamais abordé ce sujet non plus, il se doutait bien que malgré le sort puissant utilisé par Dumbledore, certaines choses restaient immuables. Si Alice avait été sauvée de la malédiction, Snape continuait à vivre avec. Il avait absorbé du sang infecté. Outre le fait qu'il avait forcément eu un regain de jeunesse après avoir bu le sang d'Alice, il en avait également gardé des séquelles. Comment faisait-il au quotidien, c'était une bonne question.

"J'ai eu l'idée en concoctant un substitut au sang."

Il avait exhalé une dernière bouffée de tabac et avait reposé la pipe.

"Ca aussi, il faudrait que j'arrête..." fit-il en soupirant.

Ethan eut un petit sourire contrit. Il connaissait l'addiction.

"- Vous avez eu des résultats intéressants ? demanda-t-il, curieux.

- Pas vraiment, non. Le substitut fait effet et remplace admirablement bien le sang lorsque l'envie s'en fait sentir, comme il est hors de question que j'y cède, mais l'autre potion est plus compliquée à réaliser... Si je me base sur la potion Tue-Loup, je peux peut-être arriver à quelque chose de concret."

Quelque part, Ethan trouvait la situation injuste. Pourquoi cet homme devait être celui qui payait le plus cher la mort de Dumbledore ? Même le lien qu'il avait tissé avec Alice était brisé. Il n'en restait plus qu'un fil ténu, corrompu et il n'en voulait plus. A bien y réfléchir, ils étaient trois à trainer un bien lourd fardeau, ils avaient tous perdu quelqu'un, un jour, et aucun d'eux n'était capable de tourner le dos au passé. De plus, ils avaient tué Albus Dumbledore. Pour lui, Snape était le plus à plaindre, s'il pouvait s'exprimer ainsi. Alice était en vie, mais elle était plus inaccessible que jamais.

Il ne doutait pas de la réussite d'un sorcier tel que lui, il savait parfaitement bien qu'il était le meilleur dans ce domaine. Potions, poisons, antidotes, sorts et contre-sorts. Il maitrisait cette discipline sur le bout des doigts, depuis des années.

Il lui fit le compte-rendu de sa patrouille, rien à signaler. Les feux brûlaient toujours sur l'île de Dumbledore, la tombe était intacte. Hagrid lui avait peut-être parlé de lueurs étranges dans la forêt interdite, mais c'était un endroit particulier, habité par tant de créatures qu'il n'avait pas jugé nécessaire d'aller plus avant. Peut-être était-ce simplement des manifestations liées aux centaures.

Une fois chose faite, Severus le congédia ; il avait du travail.

Ethan se sentait triste pour lui. Tout en rejoignant ses appartements, situés derrière sa salle de classe, comme beaucoup de professeurs ici, il s'aperçut qu'il avait oublié de lui parler de ce qui s'était passé à Pré-au-Lard, quelques jours plus tôt. Était-ce bien utile ? Cela n'aurait pour seul effet que de remuer le couteau dans la plaie. Oui, mais... Il ne pouvait oublier ce qu'il avait vu en frôlant Alice. C'était comme la fois où il avait été assailli de visions, dans le château de Noireterre. Cela avait été nettement moins violent, nettement moins douloureux aussi, mais la même sensation perdurait. La réaction de la jeune fille lui avait montré qu'elle l'avait perçu aussi.

Sheller l'avait violée.

Non seulement il avait altéré son sang, mais aussi son esprit et son corps. Le sang, il le lui avait pris chez Hagrid. Il avait forcé son esprit dans le château de Noireterre, afin de s'approprier ses souvenirs comme on lit une pensine. Et il avait fini en la violant alors qu'elle était incapable de se défendre, devant les restes de ses parents, par simple désir de possession, pour céder à l'excitation due à la morsure. L'accomplissement de sa magie corrompue avait par la suite eu raison d'elle, comme Dumbledore l'avait dit, seule son âme vivait encore lorsqu'ils l'avaient trouvée sur la lande, au pied de l'arbre. Engel avait détruit quelqu'un de si fragile et de si pur que si le chasseur ne l'avait pas déjà tué, il l'aurait fait instamment sans même réfléchir, après cette vision. Il aurait été capable de lui trancher la gorge ou d'utiliser le sort impardonnable de la mort sur lui. Il n'avait jamais haï quelqu'un autant qu'il haïssait Engel Sheller. Ce fils de pute ne méritait pas de reposer en paix.

Comme il aurait voulu l'aider, cette pauvre jeune fille. Par deux fois, sa mémoire avait été tronquée. Dumbledore avait modifié la réalité et le temps pour lui permettre d'avoir une seconde chance. Elle ignorait tout de qui s'était tramé et l'ignorerait jusqu'à la fin de sa vie.

Ethan s'aperçut que des larmes glissaient sur ses joues. Il s'était laissé toucher par les évènements. Il pensait à Aisling, il pensait à son père qui lui avait toujours caché qui il était, il pensait à Alice.

Il se servit un verre de Dair Ghaelach et s'enfonça dans son fauteuil face à la cheminée, une cigarette à la main. Un tel moment d'abandon était nécessaire, avant de se remettre au travail. Il ne pouvait pas se permettre de faiblir. Pour faire bonne figure devant les élèves, c'était facile, mais il avait besoin de toute sa tête pour son travail de chasseur, et il devait la garder froide. Il comprenait l'attitude de Snape. Peut-être devrait-il en faire autant et qu'il devait apprendre à se détacher de tout.

Ce dernier avait repris son travail sur sa potion. Négligeant même de manger, il y passait le plus clair de ses nuits. Il n'arrêterait que le jour où il aurait trouvé la formule parfaite, comme lorsqu'il avait un peu arrangé la version de la Tue-Loup pour Remus Lupin.

Il refusait de se laisser diriger par cet instinct primaire et répugnant. Il était hors de question qu'il se mette à boire du sang, même animal, il ne s'abaisserait pas à s'avilir à ce point. Il était prêt à sacrifier ce qui lui restait d'Alice parce qu'il craignait que cela prenne de plus en plus l'ascendance sur lui. Il s'était aperçu que lorsqu'il était au plus bas, il se laissait aller à des pensées tellement négatives qu'il n'aurait pas été étonné de se retrouver à égorger n'importe quel individu. Surtout s'il nourrissait un quelconque ressentiment pour le dit individu. Débarrasser l'école de ce petit intrigant de Pesto-Buckler lui avait traversé l'esprit tellement souvent... Quant à ce pincé de Phines, avec quel plaisir il lui aurait arraché la tête, oh, oui.

Lorsqu'il dormait, il en rêvait. Cela n'aurait pas dû arriver, mais il en rêvait. Il vivait encore et encore la scène de la mort de Dumbledore et il se voyait assassiner deux ou trois imbéciles au passage, il finissait toujours par avoir du sang sur les mains et il s'en repaissait. Pour essayer de contrer ces pulsions sauvages, il avait eu la présence d'esprit de se plonger dans le travail. Son vrai travail. Ce pourquoi il était fait. Il avait aussi ajouté une herbe ou deux à son tabac, allant jusqu'à demander conseil à Longbottom. Lui aussi, à l'instar d'Ethan, avait besoin de garder la tête froide.

Il allait devoir recadrer le professeur Phines et cela ne l'enchantait guère. Non qu'il ne sache comment s'y prendre, car il savait très bien que ce misérable n'oserait pas lui tenir tête plus longtemps, ni ne s'amuserait à vouloir semer le trouble au sein de l'équipe de professeurs, mais il n'avait pas envie de se confronter à lui. Quelque chose chez lui le dérangeait. Quelque chose sonnait faux. Il n'avait jamais accroché à sa personnalité effacée, sans imaginer quel genre de langue de vipère se cachait derrière son calme apparent. D'après le cahier de marche que Minerva avait toujours impeccablement tenu, c'était un professeur apprécié de tous, les élèves semblaient aimer sa façon de dispenser ses cours, ils avaient de bonnes notes toujours justement données, il ne favorisait personne et ne descendait personne non plus. Parfois, il se proposait spontanément pour seconder Sybill Trelawney en divination, la lecture des runes étant un complément intelligent de cette matière. Donc, c'était un bon enseignant, impossible de lui retirer cette qualité.

Alors c'était juste son air suffisant qui l'irritait de façon incroyable. La coqueluche de la moitié des filles de l'école. Un crétin intelligent avec un joli minois et que tout le monde appréciait.

De colère, il en cassa la tige de bois qu'il utilisait pour remuer sa potion.

Pour couronner le tout, il allait y avoir un bal stupide pour Halloween. Il maudissait Aurora Sinistra d'avoir cette idée à chaque fois, il maudissait les autres de toujours trouver cela formidable, et avec un orchestre, en plus. Et pourquoi pas un groupe de rock, pendant qu'on y était ? C'étaient bien là des exigences futiles de la part de ce professeur si sérieux, tiens.

Il se surprit alors à penser à Eswann Bathory. Il se souvint qu'Ethan avait clairement sous-entendu qu'elle était venue à Poudlard pour lui. Cette garce avait osé l'embrasser, avant que le chasseur ne la tue. Il laissa échapper un juron entre ses dents.

Aussitôt, il soupira.

Tout en continuant à remuer sa potion, il leva sa main libre et passa machinalement le bout de ses doigts sur sa veste, sous laquelle se trouvait la pierre d'ambre. Il avait cédé à la seule et unique faiblesse pour laquelle il ne voulait surtout pas faillir.

ll soupira de nouveau et resta planté là, la main tenant la tige de bois en suspens au dessus du petit chaudron, perdu dans ses pensées.

Depuis qu'elle l'avait rejoint en tant qu'assistante, Alice honorait son offre avec gentillesse et disponibilité. Les première et les deuxième année avaient vraiment l'air d'apprécier sa façon de travailler avec eux, comme l'avait fait Marcus Elwood lorsqu'elle l'avait aidé, avant qu'elle ne soit renvoyée, avant qu'il ne trouve la mort dans la tour d'astronomie. Avec eux, elle était dans son élément, elle expliquait les choses clairement aux élèves, leur montrait leurs erreurs avec gentillesse - pas comme lui, en somme - elle répondait en souriant à leurs questions.

Elle lui souriait.

Un jour, alors que les première année partaient à la fin du cours, il lui avait parlé de son changement de chambrée, en tant que directeur de maison. Elle lui avait simplement répondu que cela l'aidait dans sa démarche d'indépendance. Il avait juste hoché la tête, comprenant qu'il s'agissait d'une allusion à son tortionnaire.

Bien sûr, il avait remarqué qu'elle s'en était éloignée. Ce devait être depuis la dernière fois, quand elle avait bravé son interdiction et qu'il l'avait frappée au visage. Il avait aussi constaté qu'elle avait rejoint un petit groupe de filles sans histoires, dont la blonde qui lui avait avoué ses craintes concernant Preston-Butler, Rose Berkeley. Elles avaient l'air de bien s'entendre, surtout avec la brune, Soren Weisz. Elle souriait plus souvent. Elle riait plus souvent. Il avait déjà remarqué cela chez elle. Elle était tellement à l'opposé de l'Alice qu'il connaissait.

En cours, elle restait sagement avec le binôme qu'il lui avait attribué lorsqu'il avait eu cette lubie de changer tout le monde de place. Le Gryffondor y avait gagné au change, elle était vraiment une très bonne élève et elle lui donnait toujours des conseils, faisant de lui l'élève le mieux noté de sa maison, dans cette année.

Lorsqu'il abordait un sujet encore inconnu, elle buvait ses paroles, elle notait tout à la virgule près, le laissant croire que le monde des potions la captivait, littéralement, et il imaginait que c'était grâce à lui.

L'idée de lui demander de l'aider à créer sa potion lui avait traversé l'esprit un nombre incalculable de fois. C'était parfaitement inconcevable. D'une part, il ne pouvait pas lui expliquer la raison, et d'autre part, il n'avait pas le droit. C'était une élève intelligente, passionnée par le sujet, mais il n'avait aucun droit de lui imposer cela. Qui sait comment elle aurait réagi, en apprenant ce qu'il était ? Qui sait si cela n'irait pas à l'encontre de la mise en garde de Dumbledore ?

Il avait aussi pensé à demander son aide à Poppy, mais il n'avait aucune envie que ce soit elle, malgré ses grandes compétences. Non. Il voulait que ce soit Alice, et nul autre.

Réprimant un énième soupir, il ajouta une pincée de sel de tombeline à sa potion et remua encore un peu. Au fur et à mesure des tentatives, le liquide avait fini par conserver une teinte bleutée, opalescente. On aurait dit l'eau d'un bain savonneux. Cela sentait un peu la terre humide, comme après la pluie. Puisque la base ne changeait pas, c'était donc la bonne. Il prit le couteau à lame très fine qu'il utilisait pour couper les ingrédients les plus petits, et s'entailla le bout d'un doigt ; il fit tomber une goutte de sang dans la potion et ferma les yeux en retenant sa respiration, espérant que le résultat serait concluant.

Lorsqu'il les rouvrit, il constata que la goutte de sang était restée à la surface, flottant telle une parfaite petite bille écarlate, le narguant ouvertement.

C'était un nouvel échec.

Tenté d'envoyer tout son matériel se fracasser sur le sol, il parvint à se contenir, n'allant que jusqu'à donner un grand coup de poing dans la table de bois massif. Il se fit mal. Las, vraiment très las, il se laissa glisser sur le sol et s'assit, les jambes repliées vers lui, les coudes aux genoux, les mains dans les cheveux, luttant contre une envie irrépressible de se laisser submerger par ses émotions. Il en avait assez de se contrôler. Il était fatigué.

Il gagna la partie mais ce ne fut que pour s'envoyer un petit mélange à la Longbottom dans les poumons, suffisamment pour qu'il s'endorme lourdement dans son canapé, la pipe à la main, encore habillé, en proie aux mêmes songes morbides que toutes les nuits.

Le lendemain matin, il ne décrocha pas un mot de tout le petit déjeuner et ne mangea rien, ne buvant qu'un thé brûlant. Ethan et Neville échangèrent pléthore de regards inquiets et soupçonneux. Phines réussit à ne rien dire, il se contenta de jeter quelques coups d'œil en douce au directeur, se demandant quelle mouche l'avait encore piqué. Le maitre des potions resta aussi distant que possible jusqu'à son cours avec les première année de Gryffondor et Serpentard.

Les élèves étaient déjà installés, prêts à suivre le cours, lorsque Alice arriva, un peu en retard. Contre toute attente, il la laissa diriger la classe et se plongea dans un gros livre, deux parchemins sous le coude, la plume à la main. Elle parut déconcertée mais n'en dit rien, demandant juste quel thème elle devait aborder. Une fois qu'il lui eut indiqué, il retourna à ses affaires et ne fit plus attention à elle.

Il ne remit le pied dans la réalité qu'au moment où elle revint vers lui, après le départ des élèves. Elle s'était postée de l'autre côté de son bureau, n'osant pas s'approcher ni même prendre la parole.

"Professeur, est-ce que tout va bien ?" se risqua-t-elle, gênée.

Il fronça les sourcils et sembla à peine s'apercevoir de sa présence, levant vers elle un regard surpris qu'elle trouva presque offensant. Il posa la plume dans l'encrier et ferma le livre après y avoir coincé un morceau de parchemin pour marquer la page.

Comme il ne répondait pas, elle s'enhardit.

"C'est ma faute ? J'ai fait quelque chose qu'il ne fallait pas ? Mon cours était mauvais ?"

Elle se trouva ridicule mais elle avait besoin de savoir ce qui avait bien pu froisser l'impassible professeur de potions. Il paraissait complètement ailleurs. Fatigué. Épuisé.

Une fois encore, il garda le silence, semblant chercher quoi lui dire. Résignée, elle esquissa un pas en arrière pour s'en aller.

"Je travaille sur une potion en ce moment, je ne dors pas beaucoup," avoua-t-il en s'accoudant au bureau, pressant son front contre la paume de ses mains.

Elle revint s'appuyer contre le bureau, en face de lui.

"Est-ce que je peux vous aider ?"

Un œil noir apparut derrière le mur de ses mains.

Alice sentit un frisson glacé lui parcourir la colonne vertébrale.

"Il y a des limites que je ne peux vous laisser franchir."

En y regardant bien, il avait l'air de souffrir. Il paraissait affaibli. Cette potion, était-elle pour lui ? Quel mal le rongeait au point de l'obliger à veiller la nuit, s'éreintant à la tâche ? Pourquoi n'acceptait-il pas son aide ?

"C'est parce que je ne suis pas capable d'atteindre votre niveau ?"

Elle préféra attaquer plutôt que de rester dans l'expectative.

Il baissa les mains derrière lesquelles il se cachait et la regarda avec tout le mépris dont il était capable, malgré ses états d'âme. De quel droit se permettait-elle de lui parler ainsi ?

"Êtes-vous sourde ? J'ai parlé de limites à ne pas franchir," dit-il en décrochant à peine la mâchoire, tout en se levant.

Il la dominait de toute sa hauteur, debout sur l'estrade. La contrariété lui faisait contracter les joues, creusant dans son visage mince les petites fossettes qui n'apparaissaient que dans ces moments-là. Elle regretta ses paroles. Elle n'avait pas voulu être vindicative. Elle refusait juste le fait qu'il ne veuille pas la laisser entrer.

"Si vous attendez que je vous dise ce que vous voulez entendre, vous vous trompez. Vous êtes une bonne élève et si vous persistez dans cette voie, vous maitriserez l'art des potions, mais je ne vous laisserai pas m'aider sur mes travaux... annexes."

Elle n'avait pas demandé à ce qu'il vide son sac, alors elle serra les dents. Cette fois, elle était vraiment blessée.

"Et moi qui pensais que vous aviez changé ! s'écria-t-elle alors, au bord des larmes. Comment ai-je pu croire que vous aviez de l'intérêt pour moi ?"

Sans attendre de réponse de sa part, elle fit volte-face, attrapa son sac en passant près de la grande rangée de tables sur laquelle elle l'avait posé, renversant au passage fioles et flacons au sol, où tout se brisa en morceaux, et s'enfuit en laissant tout en plan.

Au lieu d'aller au cours suivant, pour lequel elle était de toute façon déjà trop en retard, elle courut se réfugier dans sa chambrée. Elle balança rageusement son sac dans un coin, ôta ses chaussures d'un coup de pied, les envoyant voler n'importe où, laissa tomber sa robe de sorcier par terre puis se jeta sur son lit, refermant les rideaux d'un geste sec. Elle se roula en boule sur le côté et se mit enfin à pleurer, bruyamment, le cœur horriblement écrasé par une main glacée, déçue, meurtrie.

Quelle idiote, non mais quelle idiote ! Qu'est-ce qui lui avait pris de croire qu'elle pourrait s'en approcher ? Qu'était-elle allée imaginer ? Comme si c'était à lui de la sauver de son triste sort... Bien sûr, il avait raison : elle se trompait. Il se fichait éperdument d'elle, il prétendait vouloir lui apprendre l'art des potions mais il ne voulait pas lui transmettre son savoir, il refusait son aide, il refusait de la laisser franchir les limites. Quelles limites ? Pourquoi ? Quel danger y avait-il à l'assister ? Il la laissait bien gérer certains de ses cours, n'est-ce pas ? Alors, pourquoi ?

Elle roula sur le dos et tendit alors sa baguette vers son ciel de lit pour lancer un sort, qui donna forme à une sorte de petit cercle d'eau en circuit fermé, dont le doux bruit l'apaisa petit à petit, comme le clapotis du lac. Elle ferma les yeux. Ses larmes finirent par se tarir. Elle se sentait épuisée, l'esprit comme vidé entièrement. Elle se sentait mieux.

"Alice ? Tu es là ?"

C'était Soren, qui s'approcha du lit d'Alice une fois que cette dernière lui eut répondu qu'elle était là et qu'elle pouvait venir.

La jeune fille ouvrit le rideau et passa la tête.

"Le prof de runes veut savoir pourquoi tu as séché son cours, il... Mais... qu'est-ce qu'il y a ?"

Alice secoua la tête, sûre qu'elle se remettrait à pleurer si elle prononçait un seul mot.

"C'est Amon ?"

Nouveau hochement de tête négatif.

Soren s'assit, inquiète.

"Tu es sûre ?"

Hochement de tête pour dire oui.

"Va voir Phines, je ne crois pas qu'il va te coller une retenue, mais explique-lui que tu ne te sentais pas bien, reprit Soren doucement. Tu veux que je vienne avec toi ?"

Alice s'assit et sourit faiblement.

"Non, ça va aller," réussit-elle à dire sans faillir.

Soren tendit la main vers Alice et lui tira doucement une mèche de cheveux. Elle n'aimait pas la voir comme ça. Elle se doutait qu'elle cachait quelque chose, elle ne savait pas quoi, elle ne demanderait pas ce que c'était, mais elle était sûre que son amie dissimulait une personne bien précise derrière son silence, et ce n'était pas Amon.

"Cette soirée costumée te changera les idées ! fit-elle alors d'un ton enjoué. On a tous besoin de s'amuser, entre la pluie et tout le reste. Et si Amon t'ennuie encore, je lui casserai la gueule."

Alice se laissa toucher par l'entrain de la jeune fille et eut un petit rire amusé. Ce n'était pas Amon qui l'ennuyait, mais elle ne se risquerait pas à se confier. Même si Soren était celle dont elle se sentait la plus proche, leur amitié était trop fraiche et de toute façon, elle n'était pas du genre à raconter ses secrets comme ça, elle était plutôt de celles qui écrivent quelques lignes sur un parchemin de confidences et le brûlent pour lier le silence.

Après que Soren fut partie, elle repassa en position allongée et resta un long moment à cogiter, le regard rivé à son petit cercle d'eau, la main sur son pendentif. Elle poussa un profond soupir et murmura "finite incantatem" en direction du petit sortilège, qui disparut dans un bruit de bulle que l'on perce. Elle se leva, se passa un peu d'eau fraiche sur le visage, remit sa robe de sorcier et ses chaussures, après avoir cherché la seconde pendant un temps infini, puis décida de se rendre dans la salle des professeurs, pour s'excuser auprès de Phines le pincé. Elle espérait juste ne pas tomber sur Snape.

Celui-ci avait passé son heure de pause à essayer de se concentrer sur sa lecture. Le livre qu'il avait déniché dans la vieille boutique crasseuse de magie noire de l'allée des Embrumes était une mine de renseignements sur toutes sortes de potions, il y cherchait inlassablement de quoi s'appuyer pour la confection de la sienne. Il s'y perdait toujours volontiers, l'ouvrage étant vraiment passionnant, très bien écrit, mais après l'échange qu'il avait eu avec Alice, impossible de se concentrer. Il était incapable d'aller au bout d'une phrase, relisant plusieurs fois d'affilée la même chose, ce qui l'agaçait prodigieusement.

Lorsque les quatrième année de Poufsouffle et Serdaigle arrivèrent pour le cours, il les accueillit en leur offrant un parchemin à remplir sur les ingrédients qu'il avait envoyé sur chaque table, d'un coup de baguette magique. Combien de potions différentes pouvez-vous réaliser avec ces ingrédients ? Nom, composition, propriétés, mode d'administration. Cela les occuperait une heure. Il n'avait aucune envie de parler, il était de mauvaise humeur.

Elle lui avait tenu tête, comme avant. Elle lui avait d'ailleurs tenu quasiment les mêmes propos que le jour où elle lui avait demandé s'il acceptait de lui prêter sa salle de cours, pour aider le petit Gryffondor. Cette petite idiote piétinait son cœur sans le savoir. Elle était bien cruelle, et ignorante, malgré elle. Évidemment, qu'il avait de l'intérêt pour elle. Il n'avait juste pas le droit de le lui dire. Elle ne se rendait pas compte combien il était difficile pour lui de rester près d'elle, ou de devoir lui parler comme aux autres. Quand elle souriait, il souffrait, quand elle s'adressait à lui, il souffrait, quand elle bougeait et que son odeur fruitée se dégageait de sa chevelure, il souffrait. Elle lui avait parlé avec dureté, il lui avait répondu sur le même ton. Il avait passé des années à faire semblant sur ce qu'il était sans se trahir, et il continuait à faire semblant pour une gamine... Pour combien de temps, cette fois ?

Il ne pouvait pas dire qu'elle lui simplifiait la tâche. Elle était sincère, en lui demandant si elle pouvait l'aider, il savait très bien qu'elle le souhaitait vraiment. Il avait déjà commis l'erreur de lui proposer de l'assister en cours, alors qu'il entendait perpétuellement l'avertissement de Dumbledore murmurer dans ses oreilles. Il ne pouvait pas continuer ainsi. Et puis, il fallait qu'il trouve la bonne formule pour cette foutue potion. Pour le faire, il devait avoir les idées claires, l'esprit tranquille.

Alors qu'il recopiait une ligne très intéressante du livre sur son parchemin, une douleur aigüe lui traversa l'avant-bras gauche. Il tressaillit et serra les dents. Pourquoi la marque des ténèbres se manifestait-elle soudain ? Il secoua la tête comme pour en enlever cette pensée idiote, c'était purement et simplement impossible que la marque des ténèbres soit activée, Voldemort était détruit et rien ni personne n'aurait pu le faire revenir. Il surveilla cette douleur jusqu'à la fin de la journée, elle ne revint pas.

Tard dans la soirée, Ethan passa en coup de vent pour lui signaler que tout allait bien à Poudlard.

Il avait trouvé que le gamin avait l'air préoccupé, mais il n'avait pas la tête à lui poser des questions. Il était épuisé, il devait essayer une nouvelle version de sa potion, puisque celle avec le sel de tombeline s'était soldée par un échec.

Alors qu'il cherchait un ingrédient dans sa resserre, non loin de son bureau, il sentit encore cette douleur insupportable au niveau de son avant-bras. C'était exactement comme si la marque cherchait à s'activer, avec la sensation qu'on lui découpait les chairs avec un couteau. Puisqu'il était en hauteur au niveau de la dernière étagère, il s'appuya lourdement sur l'échelle de bois et expira profondément, en attendant que le mal s'estompe, histoire d'éviter de tomber. Comme le malaise ne passait pas du tout, il entreprit de descendre les échelons, lentement, un par un, pris de vertiges. Ce devait être la fatigue. Il ne mangeait quasiment plus, et ne dormait que très peu. C'était forcément la fatigue.

Il s'assit sur le sol, au pied de l'échelle. Ça tournait plutôt pas mal autour de lui.

"C'est bien le moment..." dit-il pour lui-même.

Peut-être avait-il aussi trop abusé des herbes que Longbottom lui avait procuré. Il était censé n'en utiliser qu'un petit peu, de temps en temps, jamais pures, toujours mélangées avec son tabac, et c'était uniquement pour l'aider à dormir. Combien en avait-il fumé la nuit dernière, déjà ?

"Professeur ?"

Il ouvrit les yeux, luttant contre une envie de dormir monstrueuse. Il ne s'endormait pas, il perdait connaissance. Il était en plein délire, empêtré dans du coton.

Il fit la grimace et essaya de bouger.

Pourquoi elle ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi les choses devaient-elle se passer toujours de la même façon ? Quel esprit farceur s'amusait à la mettre sans cesse sur sa route ? Lequel avait fait croiser leurs chemins, un jour ? Auquel d'entre eux devait-il arracher les yeux pour le punir ?

"Qu'est-ce que vous faites là ?" dit-il avec une pointe de mécontentement dans la voix, se redressant tant bien que mal contre l'échelle.

Il était tard, il le savait, alors elle n'avait rien à faire dans les couloirs à une heure pareille. N'allait-elle donc jamais s'en tenir aux règlements ?

Il la vit s'agenouiller près de lui, il la vit tendre la main pour lui toucher le visage, la posant en coupe sur le contour de sa joue. Sa main était fraiche, c'était agréable. Il ferma les yeux un instant puis leva la sienne pour la repousser. Il ne voulait pas qu'elle le touche. Elle avait certainement juste voulu voir s'il avait de la fièvre, ou quelque chose comme ça, mais il ne voulait pas qu'elle le touche.

"- Je vais chercher quelqu'un, lui dit-elle sur un ton qui ne lui laissait pas le choix.

- Qu'est-ce que vous faites là ?" demanda-t-il de nouveau.

Elle fronça les sourcils. Il se moquait d'elle ? Il trouvait encore la force de lui chercher des poux alors qu'il était manifestement en train de faire un malaise, non mais quelle espèce de stupide bonhomme trop fier !

"Je reviens de ma retenue avec le prof de runes, j'ai séché son cours tout à l'heure, répondit-elle, légèrement penchée vers lui. Il m'en a fait recopier des lignes entières de charabia imbuvable, cet abruti fini."

Elle pinça les lèvres. Elle avait insulté un professeur devant son directeur de maison. Elle dut certainement rêver mais il lui sembla pourtant bien qu'il avait esquissé un sourire, lorsqu'elle avait traité Phines d'abruti fini. Elle se laissa aller à sourire, elle aussi.

"Bon, vous allez me laisser chercher quelqu'un pour vous aider, oui ou non ?"

Il fit un signe de tête négatif.

Mais quelle tête de mule.

Elle allait répliquer lorsqu'il bougea. Elle pensa qu'il allait se lever, mais non, il changea juste de posture, se couchant en chien de fusil sur le sol, la tête posée sur ses genoux.

"Pardonnez-moi..."

Il avait prononcé ces mots si doucement qu'elle les avait devinés plus qu'entendus. Pourquoi ces mots ? Elle devait lui pardonner son comportement après le cours, ou ce qui arrivait à l'instant ?

Surprise, effarée, elle resta figée un instant, incapable de savoir quoi faire. Si quelqu'un arrivait...

Elle soupira.

Mue par quelque chose qu'elle ne s'expliquait pas, elle passa les doigts sur les cheveux de celui qui paraissait dormir, pour en repousser une mèche derrière son oreille.

Un sourire fugace sembla passer sur son visage, et elle lui fit écho.

Qu'était-il en train d'arriver ?

Au moment où elle reposait sa main sur le sol, il la saisit. Elle frissonna, mais ne retira pas sa main.

"Je suis fatigué..." dit-il dans un souffle.

Cela, elle le savait bien. Il le lui avait déjà fait comprendre avant qu'ils n'entament leur joute verbale de la matinée, avant qu'il ne lui exprime son désaccord de façon aussi cassante que possible. Elle avait du mal à voir où il pensait l'emmener, alors qu'il l'avait repoussée avec violence.

Elle se pencha vers lui, la masse de ses cheveux glissant de son épaule vers son visage, le frôlant de façon délicieuse.

"Me laisserez-vous vous aider, alors ?"

Il fronça les sourcils. Elle ne perdait pas une occasion de lui planter des pointes dans le cœur.

Il se redressa sur un bras, mais ce fut pour s'appuyer lourdement contre son épaule, le front posé à la naissance de son cou. Dans un élan incontrôlable, elle passa les bras autour de ses épaules et glissa les doigts dans ses cheveux. Elle se souvenait de la scène vue dans la pensine, elle avait de nouveau de la peine pour lui. Elle sentit des larmes poindre mais se ressaisit bien vite, ce n'était pas le moment.

Il finit par se détacher d'elle. Cet instant d'égarement n'était que pure folie. Si quelqu'un arrivait, il pourrait toujours aller chercher du travail ailleurs et elle... Espérant qu'il ne s'effondrerait pas comme tout à l'heure, il réussit à se lever, sans la regarder. Il était incapable de la regarder. Il posa une main sur une étagère pour s'aider à tenir debout, s'apercevant avec soulagement que le malaise s'était un peu dissipé. Il avait grand besoin de dormir, c'était évident.

"Ce qui vient de se passer ne doit pas sortir d'ici," fit-il en levant la main comme un avertissement, faisant mine de remettre de l'ordre dans sa tenue, tirant sur les manches de sa chemise pour les ajuster à celles de sa veste.

Il lui lança un regard en coin, son masque d'indifférence de nouveau en place.

Elle hocha la tête, simplement. Elle semblait contrariée. Après tout, c'était normal, avec ce qui venait d'arriver. N'importe quelle autre élève se serait enfuie en hurlant au pervers, et il serait allé chercher du travail ailleurs. Elle, elle était restée. Elle ne l'avait pas repoussé. Elle en avait juste profité pour renouveler son offre de l'aider à élaborer la potion. Il n'y avait pas répondu.

Elle fit volte-face pour quitter la resserre. Les cachots de la maison Serpentard se trouvaient au bout du long couloir longeant la salle de cours de potions, le bureau du directeur de maison et la resserre. Forcément, en revenant de sa retenue, elle était obligée de passer par là, et il avait laissé la porte ouverte. Saleté d'esprit facétieux...

Lentement, comme s'il économisait ses mouvements, il ferma la porte de la petite salle à triple tour et prononça les quelques mots d'un sortilège de protection sur la serrure. Si quelqu'un essayait de forcer la porte, il le saurait instantanément. Il se dirigea vers son bureau en s'appuyant lourdement au mur, puis se retourna avant d'entrer.

Elle était toujours là, plantée sous une des lampes à flamme magique du couloir, dont la lumière donnait l'impression qu'elle n'éclairait que son visage. Elle semblait attendre qu'il soit rentré pour partir, comme si elle veillait sur lui.

"Vous êtes... une lueur dans la nuit."

Elle devina ces mots, encore une fois, comme il les avait prononcés dans un murmure, encore une fois.

Il s'en voulut immédiatement. Il n'aurait jamais dû dire ça. L'avertissement de Dumbledore avait allumé une lumière rouge dans sa tête. A quoi jouait-il, nom d'un poil de troll des plaines ?

Il la vit esquisser un sourire, avant qu'elle se détourne et s'éloigne en direction des escaliers qui descendaient vers les cachots.

Elle entendit la porte se refermer, derrière elle.

Ce qui venait de se passer ne sortirait pas de la resserre et elle aurait besoin de brûler une montagne de parchemins de confidences.