La journée de cours venait de se terminer, lâchant une déferlante d'élèves surexcités dans les couloirs de l'école. Quel que soit leur âge, ils étaient tous tellement contents que la soirée d'Halloween soit enfin à portée de main qu'ils ne tenaient plus en place.
Profitant du fait que la salle à manger était pour l'instant vide d'élèves, les professeurs mettaient les décorations en place. Les quatre grandes tables avaient été déplacées contre les murs, elles seraient utilisées pour le buffet. Hagrid avait apporté d'énormes citrouilles de son jardin et les avait disposées un peu partout ; Filius Flitwick installait des guirlandes et des bougies flottantes un peu différentes de l'ordinaire, en forme de tête de mort, d'os ou de fantôme, il avait aussi mis quelques petites citrouilles à flotter ; Neville ajoutait quelques plantes vivantes aux citrouilles de Hagrid, histoire d'apporter un peu de mordant au décor ; Phines contribuait aussi en dessinant d'effrayantes runes désactivées sur les murs, à l'aide de sa baguette.
L'ensemble rendait plutôt bien, Aurora Sinistra était contente. Il ne manquait plus que son orchestre pour animer la soirée dansante et ce serait parfait. Elle aurait adoré faire venir un groupe de rock, mais quelqu'un lui avait bien fait comprendre qu'il ne fallait pas exagérer, quand même. Elle qui avait gardé un si bon souvenir du concert des Weird Sisters lors du bal de Noël donné à l'occasion du Tournoi des Trois Sorciers, quelques années plus tôt, quel dommage ; elle était retournée les voir une bonne dizaine de fois, mais les revoir jouer à l'école aurait été fantastique.
Lorsque la soirée put enfin commencer, l'ambiance se chargea aussitôt de bonne humeur, de rires et de musique.
Quelqu'un avait secrètement commandé un groupe de rock pour le professeur Sinistra.
Il y avait du punch de citrouille, le même que celui qui avait été servi pour le départ de Rolanda Hooch, et plein de bonnes choses à manger.
Tout le monde était déguisé. Hagrid avait ressorti son costume de viking et Ethan avait revêtu celui d'un pirate, avec le bandeau sur l'œil et l'illusion qu'il avait une jambe de bois grâce à un sortilège astucieux. Presque toutes les filles lui faisaient les yeux doux. Phines le pincé s'était posté dans un coin, veillant à ce que les élèves n'abusent pas du punch. Il portait un costume de punk moldu, allant jusqu'à arborer une épingle à nourrice plantée dans le lobe de l'oreille, et il avait cerclé ses yeux de noir. Presque toutes les filles lui faisaient les yeux doux.
Severus l'irréductible ne s'était pas prêté au jeu, comme il l'avait annoncé, bien qu'Ethan ait bien insisté sur le fait que ça lui changerait un peu les idées, réflexion à laquelle il avait répondu en s'en allant, tout simplement. Tout en se demandant pourquoi il était là, il avait décidé de rester un peu en retrait, d'une part parce que la musique rock lui cassait les oreilles, et d'autre part parce qu'il avait du mal à cacher son épuisement et son amertume. Il n'avait cessé d'échouer dans la réalisation de sa potion, nuit après nuit. Il était de la pire humeur possible, depuis. Neville en avait fait les frais, lorsqu'il était venu lui demander comment il allait et si les herbes l'aidaient à dormir. Même Ethan en était arrivé au point de ne rester que quelques instants en sa compagnie, le soir, pour le compte-rendu de patrouille ; à part la remarque sur la soirée déguisée, il n'avait guère eu d'échange avec le maitre des potions. Il était de plus en plus inquiet pour lui. Neville aussi était inquiet, pour des raisons différentes ; il était allé voir madame Pomfrey pour se confier, il avait peur d'avoir aidé le directeur à sombrer dans l'addiction, il dépérissait à vue d'œil et il craignait que ses herbes soient responsables.
Alors que la soirée battait son plein et que les élèves chantaient en chœur avec le groupe de rock, il se passa quelque chose d'assez inhabituel. Tout d'abord, tout le monde pensa que c'étaient des effets liés à la prestation du groupe, ou qu'un des professeurs avait admirablement bien enchanté l'endroit, mais ils s'aperçurent bien vite que ce n'était pas le cas du tout.
Un rire démentiel résonna soudain, désincarné, profond, effrayant, un rire qu'un simple sortilège aurait été incapable de rendre aussi monstrueux, aussi réaliste. On aurait dit que tous les spectres du coin s'étaient mis à rire ensemble pour se moquer des vivants, annonçant qu'ils arrivaient pour déguster leur cerveau. Cela couvrait la musique, qui cessa de jouer aussitôt. Un courant d'air glacé souffla presque toutes les bougies, s'insinuant partout, jusque dans les cœurs.
Des élèves se mirent à crier et à se réfugier dans les coins de la grande salle, pris de panique.
Le premier à sortir sa baguette fut Ethan. Il avait relevé son bandeau de pirate, son regard vif scrutant la semi-obscurité. Tous les professeurs l'avaient imité, sans se concerter, formant une sorte de cordon de sécurité autour des élèves. Severus cherchait Alice ; il la vit avec ses camarades de classe. Il remarqua aussi qu'elle tenait sa baguette à la main, la gardant dirigée vers le sol mais faisant fi de l'interdiction d'utiliser la magie en dehors des cours. D'autres élèves avaient également leur baguette à la main, dans la foule. Ethan avait manifestement passé quelques consignes durant ses cours.
Le professeur Flitwick lança un sort qui raviva les bougies, mais elles s'éteignirent dans l'instant.
Le rire dément résonna de nouveau, bientôt suivi d'une voix horrible qui s'était mise... à chanter ? Non, c'était la même phrase incompréhensible répétée à l'infini, donnant l'illusion que quelqu'un chantait. C'était à vous en donner la plus horrible des chairs de poule.
"Finite incantatem !" lança Ethan en direction du plafond enchanté, car le chant semblait en provenir.
Il ne se passa rien.
Hagrid avait rassemblé les élèves vers la grande porte, prêt à les faire sortir si c'était nécessaire. Il vit alors Sybill Trelawney quitter l'endroit où elle se tenait et se diriger d'un pas rapide vers le directeur de l'école, celui-ci affichant un air surpris. Contre toute attente, elle se planta devant lui, leva la main et l'envoya s'écraser au sol un peu plus loin, sans même le toucher.
Sonné, abasourdi, Severus vit le délicat et fragile professeur de divination le rejoindre et se pencher sur lui, les jambes solidement campées de chaque côté de son corps, son buste penché en avant d'une façon étrange, la tête partant à l'opposé, les bras arqués en arrière. Elle lui donnait l'impression d'être comme une marionnette désarticulée. Instinctivement, il avait levé sa baguette vers elle. Il espérait juste ne pas avoir à s'en servir contre elle.
Elle tendit ses doigts tordus comme des crochets en direction de son visage et cracha comme un monstrueux chat en colère.
"Vous n'auriez jamais dû défaire les nœuds du temps ! grinça la voix horrible, qui parlait maintenant dans la bouche de Sybill. Le néant viendra vous chercher, un par un il vous emmènera rejoindre sa nébulosité !"
Il y eut un dernier rire et, comme si on avait coupé les fils de la marionnette, Sybill s'effondra aux pieds de Severus, qui recula précipitamment en s'aidant de ses coudes, refusant de la laisser le toucher. Il jeta un coup d'œil presque implorant à Ethan, qui accourait déjà.
Hagrid avait fait partir les élèves aussi calmement et rapidement que possible. Malgré tout, ils avaient assisté à la scène de possession.
"Faites partir ce foutu groupe de rock et le reste de l'équipe, sauf Longbottom et Phines... dit Severus à Ethan dans un souffle. Que quelqu'un aille chercher madame Pomfrey pour Sybill."
Neville s'en chargea.
Phines se demandait encore pourquoi l'on requérait sa présence, jusqu'à ce que Severus lui donne l'explication la plus simple imaginable. Il était resté assis par terre et avait retiré sa veste. Remontant sa manche de chemise sur son avant-bras gauche, il offrit à Ethan et Phines tout le loisir de contempler ce qui s'y dessinait, profondément incrusté dans sa peau.
"Depuis quand avez-vous cela sur vous ?" demanda Phines en posant un genou à terre, afin de pouvoir regarder cette découverte de plus près, se permettant de prendre la main du professeur de potions dans les siennes afin d'allonger son avant-bras vers lui.
Severus le laissa faire. Il était trop affaibli pour réagir, malgré sa répulsion.
"- Deux semaines, répondit-il. C'est douloureux quand ils... s'impriment.
- Pourquoi n'êtes-vous pas venu me trouver avant ? dit Phines sans relever le fait que sa question était stupide.
- Je ne l'ai pas fait parce que j'ai envie de vous tuer."
Phines pinça les lèvres. Il ne voulait pas savoir si c'était une image ou la réalité. Le directeur lui faisait bien assez froid dans le dos comme ça pour en rajouter.
Ethan se tenait le menton dans la main, ses doigts tapotant sa bouche, concentré et contrarié. D'abord, le suicide de Rebecca Sheller, ensuite les lueurs étranges dans la forêt interdite, et maintenant la possession de Sybill et ça. Il aurait donné n'importe quoi pour savoir si Dumbledore se doutait que sa manipulation du temps aurait de tels effets secondaires. Et puis, pourquoi Snape ne lui avait-il pas parlé de ces marques, qui ressemblaient à des runes faites au pinceau de calligraphe ?
"En avez-vous d'autres ?" s'enquit le professeur de runes.
Severus hocha la tête dans l'affirmative. Il se leva difficilement, et remit sa veste.
"Je ne veux pas vous les montrer ici, et je pense que je vais avoir besoin de vous pour retourner dans mon bureau," dit-il, affichant une pâleur effrayante.
Au même moment, Neville revint avec madame Pomfrey, qui courait presque. Elle regarda Severus d'un air désapprobateur et demanda ce qui s'était passé, sans plus se soucier de lui. Ethan lui expliqua rapidement et si elle était inquiète, elle n'en montra rien. Son travail passait avant ses sentiments. Après un rapide examen, elle demanda à ce que Sybill soit transportée à l'infirmerie. Ethan l'accompagna, portant la pauvre femme dans ses bras.
Ce fut au tour de Severus d'être escorté par Phines et Neville jusqu'à son bureau. Le professeur de botanique s'éclipsa le temps d'aller voir si tous les autres allaient bien.
"- Soyez direct, dites-moi ce que ça signifie, fit Severus en s'asseyant sur un tabouret, envoyant un sort allumer le plus de bougies possible.
- J'ai besoin de voir les autres."
Severus grogna quelque chose d'inintelligible et s'exécuta, enlevant sa veste et sa chemise. Il referma une main sur la pierre d'ambre qu'il portait au cou, pour la soustraire au regard du pincé ; il n'avait franchement pas envie d'avoir des commentaires à ce sujet.
Phines hésitait entre fermer les yeux et les écarquiller autant qu'il le pouvait. Il n'avait jamais vu cela de sa vie. Après tout, il n'était qu'un simple traducteur promu professeur, il n'avait pas vraiment l'habitude de se retrouver mêlé à ce genre d'histoires. Les malédictions ou les possessions, ce n'était pas son domaine.
Une dizaine de runes s'était gravée sur les bras, le dos et le torse du maitre des potions ; il devait probablement en avoir sur le reste du corps. Sur son dos, il y avait aussi de vieilles cicatrices, certainement des vestiges de profondes blessures infligées par une canne, une ceinture ou un sort destiné à blesser. Quel le soit le contexte dans lequel elles avaient été infligées, il ne voulait pas le savoir. Il pensa juste que celui qui avait fait cela devait être quelqu'un de très cruel. Il en eut presque pitié pour celui qui les portait.
"C'est un langage très ancien, dit-il alors après avoir bien regardé tous les caractères. On ne l'utilise plus depuis longtemps, du moins en Angleterre, et rares sont les écoles qui les font étudier. Ce sont de beaux graphèmes, très précis, admirablement bien exécutés..."
Severus lui balança un regard noir par dessus son épaule. Il se fichait pas mal de savoir que les graphèmes étaient beaux et qu'il était une aubaine pour un simple professeur de runes. Quelqu'un ou quelque chose s'était bien amusé à lui imprimer ces signes dans la chair, il voulait savoir pourquoi et n'était pas là pour se faire admirer.
"Désolé," dit Phines, gêné par son propre engouement.
Il ne put s'empêcher d'en toucher un du doigt, suivant le tracé comme s'il lisait un parchemin. C'était vraiment comme si le signe avait été gravé.
"- Je crains malheureusement que ce ne soit une mauvaise nouvelle, ajouta-t-il, incapable d'éprouver la satisfaction de l'annoncer. Ils sont disposés de manière erratique mais leur signification globale rejoint à peu près ce qu'a dit Sybill tout à l'heure.
- Formidable... grommela Severus.
- Il y a autre chose."
Ethan revint à ce moment-là. Il resta interdit devant la scène. Il s'en trouva encore plus contrarié de voir que le maitre des potions lui avait vraiment caché ce qui lui arrivait. Il l'avait bien embauché pour enquêter sur les phénomènes concernant la tombe de Dumbledore, non ? Il gardait le silence alors qu'il était lui-même devenu un de ces phénomènes. N'avait-il donc pas confiance en lui, après tout ce qu'ils avaient partagé ?
"- Continuez, dit Severus à l'attention de Phines.
- Mais...
- Continuez. Ethan peut entendre cette conversation."
Ethan hocha la tête. Peut-être se trompait-il, finalement.
"Le graphème pouvant se rapprocher du terme "sang maudit" est répété trois fois. Je pense qu'il faudrait creuser de ce côté."
Ethan et Severus échangèrent un regard lourd de sens.
Avaient-ils le droit de divulguer le secret du pacte à une tierce personne ? Dumbledore avait bien spécifié qu'ils ne devaient pas aider Alice à se souvenir et qu'ils ne devaient pas chercher à défaire ce qui avait été fait, mais qu'en était-il de quelqu'un qui n'avait rien à voir avec toute l'affaire ?
Comprenant qu'ils avaient pensé à la même chose, Severus secoua la tête presque imperceptiblement, de façon à ce qu'Ethan comprenne que c'était hors de question. Personne ne devait savoir, et surtout pas Phines. C'était à eux de régler cela. Le néant devait venir les chercher ? Qu'il vienne. Ils en avaient vu d'autres, n'est-ce pas ? Il fallait prévenir Malfoy. Peut-être était-il déjà au courant. Il savait tout, ça arrivait comme par magie sur son bureau, il l'avait dit un jour.
"- J'aimerais que ce que vous venez de voir reste entre nous, dit faiblement Severus à l'attention de Phines.
- Oui, bien sûr," répondit ce dernier avec humilité.
Il n'avait de toute façon pas vraiment envie d'en discuter avec qui que ce soit. Il avait peur. Il saurait très bien garder le secret. Il s'en alla après leur avoir souhaité le bonsoir, rapidement et sans demander son reste.
Avant que Severus ait pu dire quelque chose, Ethan sortit à son tour. Il revint quelques minutes plus tard.
"Il n'en parlera à personne, soyez-en assuré."
Severus avait remis ses vêtements. Il le regarda d'un air surpris.
"Oh, je l'ai juste convaincu de garder le silence, rien de bien méchant, lui dit le chasseur en souriant légèrement. Je pense qu'il n'aurait jamais parlé malgré ça, mais bon, il est un peu coutumier des ragots, alors..."
Il s'était assis, prêt à discuter.
"- Vous comptiez m'en parler à quel moment, sinon ?
- Je ne comptais pas le faire, répondit Severus en allant s'asseoir dans son fauteuil, plus confortable que le tabouret.
- Sympa...
- Je pensais régler ça en même temps que la potion. Il semblerait que ce soit mal parti.
- Toujours pas de bons résultats ?
- Non."
Il allait continuer mais Neville tapa à la porte, qui était restée entrouverte.
"Me voilà," dit-il pour s'annoncer.
Severus n'aurait jamais cru un jour être content de le voir.
"- Je vais avoir besoin de vous, encore une fois, dit-il en poussant un parchemin vers lui.
- Je vous écoute.
- Je veux tous les ingrédients que cette liste contient, peu importe le temps que ça prendra et jusqu'où vous aurez besoin d'aller pour vous les procurer."
Neville s'empara de la liste, la parcourut du regard, pâlit un peu puis soupira.
"- Certains vont être difficiles à trouver, déclara-t-il, mal à l'aise.
- Peu importe le temps que ça prendra, répéta Severus.
- Très bien."
Et Neville s'en alla. Les cours de botanique seraient suspendus pendant un long moment...
"- Vous lui avez parlé de votre... condition ? demanda Ethan à brûle-pourpoint, à deux doigts de se vexer.
- Bien sûr que non ! répliqua Severus, voyant très bien où il voulait en venir. Il me fournit pas mal d'ingrédients mais il ignore pourquoi j'en ai besoin."
Il soupira.
"J'ai dans l'idée que vous m'en voulez de vous avoir caché ces... graphèmes ?"
Ethan haussa les sourcils devant l'évidence de la remarque de son interlocuteur, mais ne répondit pas.
Il était très déçu, oui. Il avait besoin de toutes les données pour pouvoir connecter les évènements entre eux, s'il en manquait une, cela retardait tout et ne l'aidait pas franchement.
Avec ce qui s'était passé pendant la soirée, il était servi, niveau évènements. Tout le monde savait que de temps en temps, Sybill lâchait une petite prophétie comme on parle du temps qu'il fait, mais jamais de cette façon. Et puis, franchement, ce n'était pas une prophétie, n'est-ce pas ? C'était clairement une mise en garde et elle était directement adressée à Severus. On s'était servi d'elle pour faire passer un message.
"- Demain, allez dans la forêt interdite avec Hagrid, cherchez la source de ces lueurs dont vous m'avez parlé l'autre fois, reprit Severus, le front appuyé contre ses doigts.
- Très bien.
- Tout ça a dû commencer dès le jour de la mort de la fille Sheller, peut-être avant... Si sa mère dit vrai, alors oui, elle a été ensorcelée ou possédée, et ce qui l'a fait est resté coincé ici, continuant à hanter nos murs.
- Peut-être qu'il faudrait en parler aux fantômes de l'école ?"
Severus opina du chef. C'était une bonne idée.
Ethan se leva. Pour lui, la conversation était terminée. Il avait une nouvelle tâche à accomplir, avec un nouveau point de départ. A force de tourner en rond, il avait perdu le goût de la traque, surveiller l'île de Dumbledore avait un peu émoussé ses sens et sa motivation, mais maintenant, il savait à peu près quoi chercher, et où.
De longues semaines s'écoulèrent sans heurt jusqu'à des fêtes de Noël bien mornes, et le mois de janvier vit revenir Neville Longbottom et la promesse que la potion pourrait enfin être terminée.
Le jeune professeur de botanique était allé directement livrer ses trouvailles dans le bureau de Severus, pendant que celui-ci était en cours. Il déposa le coffret sur la table de travail et quitta les lieux. Il était curieux de savoir pourquoi le directeur avait besoin de ces ingrédients si particuliers, il n'en aurait pas besoin pour ses cours, c'était certain, alors pour un usage personnel, peut-être. Que cherchait-il à créer ? Il s'était un peu renseigné sur ces plantes inconnues, et puis, vu les endroits douteux dans lesquels il avait dû se rendre pour en trouver certaines, il était clair que ce n'était pas pour en faire du sirop pour la toux. Certaines des plantes étaient même dangereuses. Sa curiosité de spécialiste était piquée au vif.
Sybill Trelawney avait également repris le travail, après sa longue convalescence. Elle n'avait gardé aucun souvenir de son attaque sur le directeur ni de ce qu'elle avait proféré, montrant bien là le cas de possession dont elle avait été victime. Elle avait toutefois beaucoup dû en souffrir car elle était restée un peu voûtée, et ne prenait quasiment plus jamais la parole en dehors de ses classes. Madame Pomfrey disait qu'elle faisait des cauchemars. Severus lui avait donc conseillé d'aller voir Neville dès son retour, il aurait de quoi l'aider à dormir.
Quant au maitre des potions, après avoir trouvé le coffret sur sa table, il s'était attelé à une nouvelle tentative.
Il avait dû lever le pied, suite à un avertissement de madame Pomfrey. Non seulement elle avait écouté Neville, mais en plus elle avait obligé Severus à venir la voir après la soirée d'Halloween, ensuite elle lui avait fait promettre de faire un peu attention à lui. Elle avait mis ça sur le compte du contrecoup de la mort de Dumbledore et n'avait pas cherché à savoir ce qu'il faisait de ses nuits, néanmoins, elle lui avait ordonné de manger un peu, de prendre du recul et du repos, sinon il ne tiendrait jamais le coup. De toute façon, puisque ses recherches étaient au point mort, il n'avait pas eu d'autre choix qu'obtempérer. Il n'y avait que la promesse de manger qu'il ne tenait pas vraiment.
Il ignorait si c'était parce que madame Pomfrey était très persuasive, ou si c'était parce qu'il avait plus ou moins mis un peu d'ordre dans sa tête, mais il dormait un peu plus et un peu mieux. Sans recourir aux herbes de Longbottom. Sa pipe était restée dans son coffret depuis la fois où il avait fait un malaise dans sa resserre, il n'y avait plus touché depuis plus de deux mois. La seule chose qu'il continuait à prendre, c'était la potion pour combattre l'envie de sang car il n'avait pas le choix. Il ne lui avait pas donné de nom. Cela n'était pas nécessaire, puisqu'il espérait devoir s'en passer bientôt.
Il n'y avait pas eu d'avancées au niveau des recherches d'Ethan, non que le chasseur s'y prenait mal, mais il ne trouvait simplement rien. Les lueurs dans la forêt reparaissaient de façon tellement hasardeuse qu'il n'arrivait jamais sur les lieux à temps, alors à moins de camper sur place, pour l'instant, il n'avait collecté aucune donnée intéressante. Il avait fini par aller discuter avec les fantômes, comme prévu. Ceux-ci étaient restés plus qu'évasifs. Le Moine Gras se moquait pas mal de ce qu'on lui demandait, Mimi Geignarde ne faisait que se lamenter sans écouter, aussi Ethan avait préféré chercher du côté du Baron Sanglant ou de la Dame Grise, sans plus de succès. Quant à Peeves, l'esprit farceur de l'école, il était tout simplement inutile d'aller lui parler, puisque le Baron Sanglant était la seule "personne" qu'il écoutait. Seul l'aimable sir Nicholas fut attentif, mais hélas, il n'avait rien de concret à lui apporter, il était très peiné par ce qui arrivait, et c'était tout. Soit ce qui touchait les vivants ne les intéressait pas, soit ils ne savaient vraiment rien, soit il ne s'adressait pas au bon fantôme.
Toutefois, aucun autre incident n'avait été à déplorer. Les manifestations, comme l'apparition des lueurs dans la forêt, étaient trop aléatoires. Rien ne permettait d'anticiper, rien ne permettait de les lier à quoi que ce soit de paramagique, seules la pluie quasi-persistante et l'atmosphère alourdie étaient là pour rappeler le climat inhabituel.
En tant que directeur, Severus avait tenté tant bien que mal de rassurer les élèves après l'évènement d'Halloween, mais Ethan avait fini par le faire pour lui pendant ses cours, en leur expliquant clairement sans rien leur cacher. Comme l'an passé, il se tramait quelque chose de sombre dans l'école, il était là pour veiller et il n'arriverait rien de fâcheux à qui que ce soit. Si jamais l'un d'entre eux avait des questions ou des doutes, il pouvait passer le voir n'importe quand.
Severus avait apprécié son geste. Il se demandait même s'il n'allait pas le garder en tant que professeur à temps plein. Il y avait un record à battre : le professeur précédant Eswann Bathory avait tenu le poste dix ans durant, avant de partir à la retraite. Peut-être en parlerait-il à Malfoy, après tout, Ethan était un de ses subordonnés.
Ce soir-là, malgré son esprit apaisé, la tentative avec l'un des nouveaux ingrédients de Neville fut elle aussi un échec. La goutte de sang refusait de se laisser diluer, elle flottait fièrement à la surface, ronde, lisse, provocante, dans toute son écarlate splendeur. Il raya donc la nouvelle formule de son parchemin et resta un long moment penché dessus, se demandant par laquelle des herbes ramenées par Longbottom il allait pouvoir commencer, maintenant. Il se mit à faire les cent pas, longeant la table dans un sens, puis dans l'autre. Il se rappela alors les paroles de Phines.
"Sang maudit..." murmura-t-il en revenant vers le chaudron.
Il prit sa plume et nota ces mots sur le parchemin déjà bien recouvert. Il les relut un nombre infini de fois, les répétant comme on récite une leçon, comme pour s'en imprégner.
Soudain, il se redressa. Une folle idée venait de traverser son esprit. Et si l'ingrédient dont il avait besoin n'était pas une plante, ni n'importe lequel de ses dérivés ? Si jamais son idée était juste, il aurait fait travailler Neville pour rien, mais il aurait gagné de quoi agrandir son stock dans la réserve et le gosse aurait définitivement acquis toute sa confiance.
Il débarrassa le chaudron de son contenu et recommença la potion, telle quelle, consciencieusement, respectant scrupuleusement le canevas qu'il avait établi, mais sans y faire l'ajout qu'il modifiait chaque nuit. Une fois chose faite, il inspira profondément et sortit sa baguette, pour lancer un sort qu'il n'avait pas utilisé depuis bien longtemps. Une sorte d'orbe translucide, argenté et légèrement lumineux se matérialisa devant lui, flottant dans les airs, semblant attendre des instructions.
Le cœur battant, Severus lui glissa quelques mots.
"Va chercher et ramène."
L'orbe s'éloigna et disparut en passant à travers la porte.
Il devait être fou. Non, il était fou, c'était sûr. Il ne faisait que des choses complètement folles, la dernière en date étant d'avoir faibli en présence d'Alice, l'impliquant irrémédiablement.
L'un comme l'autre, ils n'avaient jamais abordé le sujet. Elle s'était comportée normalement, comme si rien ne s'était passé, faisant en sorte que cela reste dans la réserve, comme il l'avait voulu.
Elle lui avait juste demandé à ne pas retourner dans sa famille pour les fêtes de Noël, désirant rester à l'école ; il avait donné son accord en tant que directeur de maison. Seth Preston-Butler, le père d'Amon, lui avait envoyé un courrier particulièrement acide, demandant des comptes quant au changement de comportement de sa pupille, qui lui devait obéissance. Severus avait répondu que l'intéressée étant majeure, elle pouvait décider seule de ce qui était le mieux pour elle, et que si elle le souhaitait, elle pourrait dorénavant réclamer son indépendance. Il avait renvoyé cette missive avec une certaine satisfaction non dissimulée. La réponse ne s'était pas fait attendre : le directeur de la maison Serpentard devait songer à rester à sa place et l'affaire n'en resterait pas là. Ce à quoi il avait de nouveau répondu que si la décision du directeur de l'école de magie et de sorcellerie de Poudlard ne lui convenait pas, monsieur Preston-Butler pouvait toujours s'adresser au département de la justice du ministère de la magie. Cette lettre, marquée cette fois du sceau du directeur de l'école, était restée sans réponse.
Amon le regardait maintenant avec une haine palpable, il ne s'en cachait même plus. Ce n'était pas seulement à cause de la lettre envoyée en tant que directeur de l'école, ou le fait d'avoir simplement mentionné le département de la justice. C'était lui-même. Il était sûr qu'un de ces jours, il aurait une petite conversation avec ce jeune effronté un peu trop sûr de lui. Qu'il vienne, lui aussi.
Des coups légers furent donnés contre la porte, le sortant de sa rêverie.
D'un mouvement de baguette, il la fit s'ouvrir.
Alice entra, l'orbe perché sur son épaule ayant pris la forme d'une chouette.
Ainsi, c'était donc la nouvelle apparence de son patronus. La dernière fois qu'il l'avait invoqué, il avait toujours conservé celle d'une biche. Ce qu'il ressentait n'était donc pas factice. Il soupira, demandant une dernière fois pardon à Lily avant de clore le chapitre une bonne fois pour toutes.
Alice avait refermé la porte derrière elle mais n'était pas allée plus avant.
Il fit un nouveau mouvement de baguette et la chouette disparut.
"J'ai besoin de vous," dit-il sans préambule.
Elle approcha, le regardant avec une certaine méfiance. Elle avait l'impression d'avoir été convoquée, elle n'aimait pas cela. Mais plus encore, elle était affreusement mal à l'aise.
Ce soir, les filles de sa chambrée s'étaient couchées très tôt. Elle venait de se glisser sous ses couvertures, alors que tout le monde dormait, lorsque cet orbe mystérieux s'était faufilé derrière les rideaux de son lit. Flottant d'abord sans rien faire de plus, il s'était mis à faire des sortes de petits bonds, jusqu'à prendre la forme d'une chouette, puis cette chouette s'était posée sur son lit et était repartie en marchant. Alice, intriguée, s'était levée et rhabillée, pour la suivre jusqu'ici. N'y croyant pas vraiment, le cœur battant à tout rompre, la tête encore pleine de la scène survenue dans la resserre et des mots qu'il avait prononcés par la suite, elle avait tapé à la porte d'une main tremblante. Elle avait l'impression de réagir de façon excessive à ce qui s'était passé, pourtant c'était loin maintenant, mais elle n'avait jamais réussi à s'en défaire. Le fait qu'il avait doublement et proprement envoyé son tuteur sur les roses par courrier ne faisait qu'ajouter à son trouble.
"Vous acceptez mon aide, maintenant ?"
Il fit un mouvement d'épaule un rien désinvolte, qui devait vouloir signifier que oui, il acceptait son aide mais qu'il était trop fier pour le dire.
Elle choisit de mettre ses ressentiments de côté.
Elle trouvait qu'il avait l'air d'aller un peu mieux. Elle se rappelait aussi ce qui s'était passé à la fête d'Halloween. Le concert avait été interrompu par ces manifestations horribles qui avaient fait peur à tout le monde, et Culs-de-Bouteille avait agressé le directeur. Tous les élèves avaient été mis dehors par Hagrid, pour leur sécurité. Les plus jeunes avaient eu du mal à arrêter de pleurer, aussi les plus vieux avaient passé du temps avec eux, pour les rassurer, leur disant qu'ils les protègeraient si jamais cela recommençait. Elle était prête à se servir de sa baguette, s'il le fallait. Elle serait toujours prête à le faire, pour les autres.
Il avait posé sa baguette sur la grande table, près de laquelle il se trouvait. Elle n'avait jamais vu autant de matériel, même en cours ils n'avaient pas la chance d'en avoir le quart. Il y avait plein d'ingrédients posés pêle-mêle, des pots, des flacons et des fioles un peu partout, les alambics semblaient avoir fonctionné sans relâche depuis des jours, et puis, tous ces parchemins, ces livres... Elle était fascinée. Après tout, il était le maitre des potions, il devait avoir une bibliothèque absolument fabuleuse.
"- Cette potion... elle est pour vous ? osa-t-elle demander, intimidée.
- Oui, elle est pour moi, répondit-il sans détour. Cela fait des semaines que je cherche, j'essaie une nouvelle formule toutes les nuits et j'échoue. J'ai dû envoyer Longbottom à l'autre bout du monde, pour m'aider... Tout ça pour rien."
Il tendit la main vers la table et ferma un des gros livres qui s'y trouvaient, dans un bruit mat.
Elle remarqua qu'il mettait un point d'honneur à ne pas la regarder.
"Tout à l'heure, j'ai eu une idée, reprit-il. Je vais vous en parler, mais il va falloir que vous gardiez l'esprit ouvert."
Elle hocha la tête. Elle estimait avoir assez fait ses preuves sur la question, jusqu'à présent, surtout en ce qui le concernait.
"- Cette potion est censée annihiler quelque chose en moi, dit-il après avoir profondément inspiré puis expiré, comme pour s'encourager. C'est... présent dans mon sang.
- Vous êtes malade ?"
Son air soudain inquiet eut le même effet sur lui qu'une longue aiguille qu'on lui aurait enfoncé directement dans le cœur, avec lenteur. A bien y réfléchir, cela faisait aussi mal que lorsque les graphèmes s'étaient mis à pousser dans sa chair, un par un.
"Pas vraiment."
Histoire de se détacher de la conversation, il entreprit de faire chauffer de l'eau pour préparer du thé. Il se souvenait que l'ancienne Alice aimait en boire, il l'avait remarqué lorsqu'elle habitait chez Hagrid.
"C'est une sorte de malédiction," ajouta-t-il, ne sachant pas trop comment aborder le sujet.
Il craignait aussi d'aller à l'encontre de la mise en garde de Dumbledore. Comment expliquer à Alice ce qu'il était, sans le lui dire directement ? Il n'avait pas le droit de lui dire que c'était à cause d'elle. Il respectait Albus Dumbledore, il l'avait toujours respecté, et même en laissant son profond égoïsme prendre le dessus, il refusait de saboter son sacrifice.
"En fait, j'ai pensé à quelque chose d'assez... contre-nature."
Elle frissonna. Elle ne voyait pas où il voulait en venir, mais il lui donnait aussi l'impression de ne pas savoir comment lui expliquer. Ainsi, il arrivait à se montrer aussi imparfait ?
"Pour faire simple, le sang de vos parents a infecté le mien, j'ai besoin du vôtre pour vérifier si mon idée est aussi dérangée qu'elle en a l'air".
Elle écarquilla les yeux.
Il se demanda si elle allait s'enfuir en courant.
"- Mais comment est-ce que ça a pu arriver ? demanda-t-elle en s'approchant enfin de lui.
- C'est une longue histoire sans intérêt.
- Ils sont morts il y a si longtemps... Ce que vous dites est impossible."
Oh et puis tant pis pour la longue histoire sans intérêt.
"C'est la faute d'Engel Sheller."
Une lueur étrange passa dans le regard sombre d'Alice. Elle serra les dents. Engel Sheller, le type qui avait assassiné Minerva McGonagall. Elle le savait parce que depuis qu'elle avait touché la main du professeur de Défense, elle faisait des rêves étranges, qui prenaient forme dans son sommeil comme des réminiscences, depuis ce jour. Son visage flou avait fini par prendre la forme de celui de cet homme impie. Elle l'avait vu tuer McGonagall, elle l'avait vu la massacrer et l'abandonner comme un déchet. Elle y apportait une foi sans faille, elle sentait que c'était la vérité.
Severus avait tenté de biaiser pour essayer de faire en sorte qu'elle comprenne. Vu son regard curieux, cela avait plutôt bien fonctionné. Il l'invita à venir s'asseoir sur son vieux canapé, prenant grand soin de laisser une bonne distance entre eux deux.
"Écoutez... murmura-t-il, sa tasse de thé coincée entre les mains. Je n'ai pas le droit de tout vous raconter, mais ce sorcier avait accès à certaines choses, c'était un mage noir puissant et il m'a transmis cette malédiction en m'attaquant".
Il avait à peine déformé la vérité. Il tourna la tête vers elle, espérant qu'elle le suivait toujours.
Elle s'était assise comme une gosse, en tailleur, adossée à l'accoudoir, l'observant silencieusement tout en buvant son thé. Elle paraissait attendre qu'il continue son récit avec un intérêt clairement visible.
Comme il n'y avait eu aucune manifestation anormale, il pensa qu'il n'avait pas enfreint la loi régissant le sortilège d'Albus. Après tout, il n'avait pas évoqué la participation d'Alice dans tout ça. De toute façon, il ne savait même pas comment cela se passerait, si jamais il enfreignait le pacte. Il s'était toujours bêtement imaginé quelque chose d'assez expéditif, comme par exemple leur mort immédiate ou un cataclysme qui ravagerait tout dans la minute.
"- Vous êtes la descendante directe de Lucy et William, vous savez ce qu'ils étaient, mais votre sang est pur, vous avez été élevée en dehors de leurs... traditions, ajouta-t-il, déformant encore un peu la vérité.
- Je ne comprends pas, quel est le lien entre eux et Sheller ?
- Il les idolâtrait tant qu'il a réussi à trouver leurs dépouilles et je vous passe les détails sordides.
- Ce n'est pas du tout ce qui a été raconté dans les journaux."
Il lui balança un regard condescendant, comme s'il trouvait que sa remarque était d'une stupidité sans nom.
"Bien sûr que non, fit-il, un peu agacé. Ça sentait un peu trop Voldemort pour être relaté sans arranger la vérité."
Elle s'enfonça un peu plus dans le coin du canapé, gênée par son propre manque de jugeote.
"- Donc il n'a pas été tué au cours d'une perquisition, laissa-t-elle tomber avec évidence.
- Non.
- Et vous avez besoin de mon sang parce que vous pensez qu'il serait un antidote à votre malédiction."
Il hocha la tête. C'était exactement cela : défaire le sang des Drake par le sang des Drake.
"Très bien."
Elle affichait un air sérieux comme il ne lui avait jamais vu.
Elle se leva et posa la tasse sur le rebord de la cheminée.
"- Je sais que c'est absurde et je n'ai pas le droit de vous le demander comme ça, mais...
- C'était ça, les limites à ne pas franchir ? l'interrompit-elle en levant la main vers lui.
- Une parmi d'autres."
Il s'était levé à son tour, se dirigeant vers son chaudron sous lequel un petit feu permettait de garder la potion à température idéale. Elle avait toujours cette teinte d'eau savonneuse et son odeur de terre après la pluie. Il s'était toujours demandé quel goût elle pouvait avoir, certainement celui d'un bon gros lombric bien rempli.
Prenant une tige de bois dans un pot, il se mit à remuer la potion, juste un peu, pour activer le mélange. Il reposa la tige, prit son petit couteau à lame fine et tendit son autre main à Alice.
"- Me faites-vous confiance ? lui demanda-t-il, d'une voix un peu plus sourde qu'il ne l'aurait souhaité.
- Oui," répondit-elle en posant sa main dans la sienne, paume vers le ciel.
Il sentait sa main trembler et ne put s'empêcher de refermer son pouce dessus, comme pour lui transmettre sa propre quiétude.
"De tout mon cœur," ajouta-t-elle dans un souffle, le cœur battant si fort qu'il devait le sentir, l'entendre.
Elle se fichait de savoir si c'était une des limites infranchissables, ça aussi. Elle avait l'impression d'en avoir tellement transgressé, depuis quelques temps...
Elle ferma les yeux lorsqu'il posa la pointe du couteau sur le bout de son index. Elle les rouvrit juste pour le voir faire tomber la goutte de sang qu'il avait recueilli dans la potion, puis celle qu'il avait prise à son propre doigt. Elle n'osait pas s'approcher du chaudron. Elle n'osait pas bouger, respirant à peine, les oreilles bourdonnant comme lors d'un malaise.
Il ne disait rien. Il observait. Il était calme. Il lui donnait envie de trépigner, il la rendait vraiment trop nerveuse. Comment faisait-il pour être aussi impassible, alors qu'elle bouillait d'impatience ?
De fait, comme ses nerfs étaient à vif, elle sursauta exagérément et faillit pousser un cri quand le couteau tomba au sol, dans un bruit métallique.
"Que..."
Elle se tut aussitôt.
Il venait de se pencher sur le chaudron, les mains posées à plat, de part et d'autre, toujours aussi silencieux. Elle ne savait pas ce que cela signifiait. Elle n'en pouvait plus de son silence.
"C'est une réussite..."
Il n'en croyait pas ses yeux. Son intuition complètement folle avait porté ses fruits. Il avait réussi. Ils avaient réussi. La goutte de sang d'Alice avait immédiatement dilué le sien en entrant en contact avec la potion, alors que c'était ce qu'il cherchait à faire depuis des mois. Évidemment, son sang restait quand même le sang d'une Drake mais il avait été purifié par le sortilège de Dumbledore. Le sacrifice de ce grand homme en avait fait du sang véritablement pur.
Du sang pur. Il n'avait jamais autant apprécié ce terme qu'en cet instant.
"Et maintenant ?"
Elle s'inquiétait pour la suite. Oh, comme il aurait aimé la prendre dans ses bras et enfouir ses mains dans ses cheveux.
"Il va m'en falloir suffisamment pour équilibrer le mélange," dit-il en maitrisant son envie de tendre la main vers elle.
Elle le suivit jusqu'au canapé, s'y assit et remonta la manche de son pull trop grand pour elle. Il s'agenouilla à ses pieds, tenant un flacon à la main. De son petit couteau qu'il avait purifié à l'aide d'un sort, il entailla la veine qu'elle avait au pli du coude. Elle grimaça. Lorsqu'il jugea qu'il y en avait assez, il passa sa baguette sur la blessure et murmura quelque chose qu'elle ne comprit pas ; le sang arrêta de couler.
Elle s'appuya lourdement contre le dossier du canapé, se trouvant d'un coup bien fatiguée. Trop d'émotions d'un coup. Elle ferma les yeux un instant, la tête pesante. Elle sentit le canapé s'affaisser un peu lorsqu'il s'y assit, un peu plus tard. Elle regarda vers lui. Il tenait une sorte de coupe à la main, fixant son contenu avec méfiance. Il prit une grande goulée d'air, bloqua sa respiration et but la potion presque d'une traite, comme si son goût était si ignoble que le fait de ne pas respirer allait l'atténuer.
Il se passa peut-être une minute.
Il se leva d'un coup, laissant tomber la coupe qui se brisa au sol, puis tomba sur les genoux, devant la cheminée, une main crispée sur sa gorge.
Alice, effrayée, se leva d'un bond pour le rejoindre. Elle s'agenouilla à ses côtés, et sans réfléchir, elle l'entoura de ses bras, les larmes aux yeux. Elle venait d'empoisonner le directeur de l'école.
"C'est pire que la potion de cicatrisation..." gémit Severus, les bras repliés sur lui, en proie à une douleur très largement au dessus de celle procurée par l'ignoble potion de cicatrisation.
Soit il était en train de mourir, soit la potion était en train de nettoyer méticuleusement son sang, mais dans tous les cas, c'était horriblement douloureux, insupportable. Le goût indescriptible n'était rien à côté. Ses veines étaient comme remplies de feu et de verre pilé, le feu palpitait et le verre le déchirait. Sa peau brûlait, et c'était insoutenable au niveau des graphèmes. Oui, il était en train de mourir.
Alice le tenait contre elle, à demi allongé par terre, sur le tapis. Elle pleurait à chaudes larmes en le serrant dans ses bras. Elle le berçait doucement. Elle avait peur. Qu'avait-elle fait ? Elle ne se le pardonnerait jamais. Il avait raison en disant qu'il y avait des limites à ne pas franchir.
Il tremblait, comme pris d'une forte fièvre. Il disait des choses qui n'avaient aucun sens. Il sanglotait. Il allait mourir. Que devait-elle faire ? Elle n'arrivait pas à s'arrêter de pleurer, paniquée. Elle s'imaginait aller chercher de l'aide, expliquant qu'elle avait tué le directeur de l'école, et elle pleurait encore plus.
Et puis, au bout d'un moment interminable, il parut se calmer. Ses traits se détendirent. Les tremblements cessèrent. Elle desserra son étreinte et passa la main sur son visage, en suivant la courbe du bout des doigts. Sa peau était tiède. Elle posa la main sur sa poitrine, elle y sentit les pulsations de son cœur, calmes et régulières. Les larmes se remirent à couler. Elle bougea pour se relever.
"Ne... Ne partez pas..."
Elle lui sourit à travers ses larmes. Quelle idiote, elle avait agi comme une gamine, elle avait perdu son sang froid, elle avait laissé la panique guider ses réactions.
Il ferma les yeux et s'endormit, à bout de force, vaincu par la puissance de cette potion infernale et par les heures de sommeil négligées depuis des semaines.
Elle sortit alors sa baguette de sa manche, raviva le feu derrière eux et la tendit vers le canapé.
"Accio couverture."
Elle l'en couvrit et se blottit contre lui.
Elle se fichait bien des limites à ne pas franchir, maintenant. Elle avait choisi de se lier à lui. Il était trop tard pour reculer et de toute façon, elle ne le voulait pas.
Sombrant dans le sommeil peu après, elle dormit sans qu'aucun rêve n'entache ses songes.
