Le petit déjeuner venait de se terminer, lorsque le directeur déclara d'une voix morne que tout le monde devait se rendre immédiatement dans la grande cour à l'intérieur de l'enceinte de l'école, dans l'ordre et dans le calme. Sans plus de détails, il ajouta simplement qu'une annonce officielle n'étant pas de son ressort allait leur être faite.

Un murmure confus parcourut l'assemblée des élèves, qui étaient encore assis à table ; Soren et Alice se regardèrent, la première attrapant nerveusement la main de la deuxième.

Chaque maison se mit en rang par année, tout le monde était inquiet mais silencieux. Soren ne lâcha jamais la main d'Alice.

Une fois rassemblés dehors sous le soleil radieux, ils furent rejoints par l'équipe des professeurs. A la surprise générale, le ministre de la magie se présenta, ce qui provoqua encore une poussée de murmures et rendit les élèves encore plus inquiets. Il était accompagné par deux autres sorciers, certainement ses conseillers, ou son secrétaire et le secrétaire du secrétaire.

Alice remarqua que tous les professeurs avaient l'air d'avoir passé une mauvaise nuit. Neville Longbottom avait les yeux brillants et les paupières gonflées, comme s'il venait d'arrêter de pleurer cinq minutes avant. Phines le pincé était livide. Quant au directeur, aussi livide que son collègue, il s'appliquait à regarder droit devant lui, les mains dans le dos. Malfoy semblait manquer à l'appel.

Kingsley Shacklebolt sortit sa baguette et s'appliqua le sort Sonorus, afin de pouvoir être entendu par tout le monde. Il affichait un air grave, comme si le fait d'être ici lui déplaisait, ou alors était-ce ce qu'il allait annoncer.

"Chers élèves, bonjour, commença alors le ministre, sa voix chaleureuse amplifiée résonnant contre les murs de la cour. Je suis malheureusement au regret de devoir vous annoncer certaines choses assez... difficiles. Malgré le travail parfait que vous avez pu accomplir depuis le début de cette année, l'école doit hélas fermer ses portes prématurément."

Des protestations s'élevèrent alors dans les rangs. Quel que soit leur âge ou leur appartenance, les élèves exprimaient leur désaccord ou leur peur, sans se retenir ni faire attention à leurs propos. Qu'est-ce que c'était encore que cette histoire ? Pourquoi le ministre était-il là ? Pourquoi était-ce à lui d'annoncer une si mauvaise nouvelle ? Qu'allaient-ils tous devenir ?

"Vous serez envoyés dans d'autres écoles susceptibles de vous accueillir, en Europe, comme l'académie de magie de Beauxbâtons et l'institut Durmstrang, reprit le ministre en tentant d'apaiser les murmures d'un geste des mains. Votre année sera ainsi validée, vous ne perdrez pas vos acquis et vous passerez vos examens de fin d'année, pour ceux que cela concerne."

Cela ne calma en rien les esprits.

Alice avait posé la main sur son cou, elle percevait les pulsations de son cœur emballé sous ses doigts et son estomac était noué. Elle imaginait que chaque élève devait ressentir la même chose. Elle était terriblement malheureuse. Soren tenait toujours son autre main, elle la sentait trembler contre elle. Elle vit des élèves pleurer. Certains avaient l'air d'être mécontents, furieux, d'autres devaient penser à une mauvaise blague, il y avait des sourires incrédules sur certains visages. Elle jeta un coup d'œil vers le maitre des potions, qui n'avait pas bougé d'un pouce ; seule cette façon qu'il avait de contracter ses joues trahissait son état d'esprit. Il semblait être en parfaite harmonie avec les élèves.

"Comprenez que cette mesure radicale est prise afin de permettre au ministère de finir son travail et ce n'est pas de gaité de cœur que je vous l'annonce, dit le ministre sans de départir de son calme. L'école est sous l'emprise d'une malédiction et compte tenu des évènements survenus ces deux derniers jours, même nos sorciers les plus qualifiés ne pourront pas opérer si vous êtes présents. Nous ne pouvons déplorer d'autres pertes humaines."

Kingsley tourna imperceptiblement la tête vers Severus, qui ne broncha pas. Il arborait juste un air qui semblait l'inviter à continuer à faire son discours. De toute façon, il avait jeté un tel pavé dans la mare qu'il ne lui serait d'aucun secours. Il haussa simplement les épaules pour signifier sa façon de penser. Kingsley soupira, bien malgré lui.

"Nous avons déjà perdu Rebecca Sheller, élève de septième année de la maison Serdaigle, Sean Wright, élève de cinquième année de la maison Serdaigle, et..."

Il marqua une courte pause, provoquant encore plus de protestations dans la foule des élèves.

"Hem... Ethan Lhiannan-Sidhe, ancien élève de la maison Poufsouffle, promotion 99, votre professeur de Défense contre les forces du mal, a perdu la vie hier soir dans l'exercice de ses fonctions."

Cette fois, un brouhaha indescriptible s'empara de la foule bien rangée des élèves, dont certains commencèrent à sortir des rangs. Des filles se mirent à pleurer.

Alice sentit une larme couler. Elle l'effaça bien vite du bout des doigts. Elle s'aperçut que Lisa et Rose pleuraient elles aussi. En fait, beaucoup d'élèves étaient touchés par cette annonce. Tout le monde savait que deux élèves avaient trouvé la mort depuis septembre, bien sûr, mais tous ignoraient qu'ils allaient aussi devoir porter le deuil d'un de leurs professeurs, apprécié de chacun pour des raisons évidentes, certainement les mêmes qui avaient provoqué un tel chagrin en elle, la nuit dernière.

Kingsley soupira encore et ferma les yeux un instant. C'était une des parties de son travail qu'il détestait le plus. Toutefois, il n'enviait pas plus la position du professeur Snape que la sienne, à l'instant.

Il leva les mains pour calmer les élèves, encore une fois.

"S'il vous plait," dit-il en invitant ceux qui étaient sortis des rangs à les rejoindre.

Il ferma les yeux quelques secondes.

"Les cours sont désormais suspendus. Vous allez retourner dans vos salles communes respectives, où vos préfets-en-chef vous expliqueront les démarches, et vos directeurs de maison et adjoints viendront enregistrer vos souhaits, dit-il, attristé par leur réaction si prévisible et si légitime. Vos parents seront prévenus tout à l'heure. Vous devrez tous être partis d'ici la fin de la semaine."

Nouvelle vague de protestations. Les voix indignées s'élevaient plus fort encore.

Alice frémit. La fin de la semaine, c'était deux jours plus tard et ils devraient choisir leur nouvelle école d'ici quelques heures. C'était trop rapide. Elle serait incapable de se décider. Elle ne pourrait jamais se décider. Elle lança un nouveau regard vers son directeur de maison. Il détourna vivement le sien lorsqu'ils se croisèrent. Elle ne pourrait jamais partir.

"Un discours en l'honneur du professeur Lhiannan-Sidhe aura lieu en fin d'après-midi, dans le parc, reprit le ministre. Je vous remercie pour votre attention et tiens à vous faire savoir que je suis navré de devoir vous obliger à décider aussi vite, comprenez bien que nous n'avons d'autre moyen de vous préserver, et qu'il est hors de question de perdre d'autres vies."

Il garda le silence quelques minutes, le regard posé sur l'ensemble des élèves dévastés par son discours, puis il posa sa baguette contre son cou et prononça "Sourdinam" d'une voix lasse. Embrassant une dernière fois l'assemblée de son regard chaleureux, il se dirigea vers l'équipe des professeurs, suivi par ses deux secrétaires.

Le groupe des élèves fut disloqué et chaque maison repartit dans l'école, sous la houlette des préfets-en-chef, secondés par les préfets, la mort dans l'âme. Beaucoup d'entre eux pleuraient encore, sous le choc, que ce soit de l'annonce de la fermeture de l'école comme celle de la mort d'Ethan.

Alice avait rejoint Rose et Lisa avec Soren, qui s'était plongée dans un mutisme assez éloquent. Elles s'étaient assises autour d'une petite table, mais étaient bien incapables de parler de ce qui venait de se passer. Autour d'elles, les autres élèves de la maison Serpentard discutaient entre eux, tout le monde était effrayé, ou énervé, ou apathique, personne ne restait insensible à ce qui venait d'arriver et personne n'était d'accord non plus sur la mesure prise par le ministère. Beaucoup d'entre eux parlaient de ce gigantesque incendie, qui était encore parfaitement visible de la cour de l'école, malgré la clarté du jour. Ils avaient tous très bien compris que tout était lié.

Les préfets-en-chef, qui revenaient tout juste de la salle des professeurs, leur expliquaient la procédure, tentant de les rassurer un peu, alors qu'ils étaient aussi nerveux qu'eux. Ils avaient été convoqués juste après l'annonce, les deux sorciers du ministère accompagnant le ministre étant là pour leur expliquer ce qui allait se passer.

Puis le directeur finit par se montrer, secondé par le professeur Sinistra, qui avait remplacé l'ancien adjoint, Ethan. Elle paraissait accablée, son beau visage était bien triste. Elle portait plusieurs parchemins, qu'elle fit se déployer en haut des escaliers, expliquant aux élèves qu'ils devaient tous venir écrire leur choix pour la nouvelle école en face de leur nom, à savoir un B pour Beauxbâtons et un D pour Durmstrang. Compte tenu des circonstances atténuantes, l'institut Durmstrang ouvrirait exceptionnellement ses portes aux élèves féminines qui souhaiteraient s'y rendre.

"- Il faut qu'on reste ensemble... souffla Lisa, la voix tremblante. Je ne veux pas aller chez les Français toute seule...

- Et pourquoi on n'irait pas chez les mecs ? fit Rose avec un sourire.

- Mais comment peux-tu penser à ça alors qu'on nous demande de partir ?!"

La voix de Soren avait résonné, claquante, jetant un froid. Plusieurs élèves se retournèrent, surpris. Elle les fixa avec suffisamment de colère dans le regard pour qu'ils reprennent leurs occupations sans chercher plus loin.

Rose rougit aussitôt, prenant conscience de ses mots et de l'image qu'elle donnait d'elle. Elle n'avait pas voulu paraitre irrespectueuse, ni superficielle, elle avait seulement souhaité alléger un peu la tension. Elle tourna le dos aux autres, elle ne voulait pas qu'elles la voient pleurer. Lisa s'approcha d'elle et passa son bras autour de ses épaules pour la réconforter, mais Soren ne regretta pas un instant d'avoir élevé la voix. Tout le monde était accablé par le chagrin, mais ce n'était pas une raison pour tenter de dénouer la tension en racontant n'importe quoi. Rose avait vraiment besoin de grandir un peu.

La salle commune se vidait au fur et à mesure que les élèves allaient apposer leur choix sur les parchemins.

Les filles avaient convenu d'aller à Beauxbâtons, malgré leurs réticences. Seule Alice n'avait rien dit. Lorsqu'elles se décidèrent à aller noter leur choix, elle leur annonça qu'elle le ferait plus tard, lorsque tout le monde serait parti. Elle avait besoin de réfléchir encore, elle n'était pas sûre d'elle, elle ne leur ferait pas faux bond, mais elle devait encore réfléchir.

Soren lui fit un sourire, mais le cœur n'y était pas. Elle avait peur. Elle ne voulait pas quitter Alice, elle craignait que si elle le faisait, elle ne la reverrait plus jamais. Alice lui répondit. Elle ressentait la peine de son amie, elle était triste pour elle. Pourtant, elle ne pourrait pas honorer sa requête et Soren avait l'air de l'avoir compris malgré son silence.

Lorsque qu'il ne resta plus qu'elle et que vint son tour, elle monta les marches et s'empara de la plume qui flottait à côté du parchemin portant les noms des élèves de septième année. Elle chercha son nom, leva la main et le barra d'un long trait épais, puis elle se dirigea vers la sortie du cachot, sans mot dire, sans un regard, les épaules contractées, tendue.

"Mais... vous ne pouvez pas faire cela, il faut que vous notiez un choix," protesta le professeur Sinistra, alors qu'elle rassemblait les parchemins, gênée que cette élève se permette de jouer les rebelles devant le directeur.

Celui-ci lui prit le parchemin des mains, le parcourut d'un regard nerveux et comprit pourquoi Aurora réagissait ainsi. Il en aurait mis sa main à couper. Elle n'écouterait donc jamais.

Alice s'était retournée et s'était approchée.

"- Je ne peux pas choisir, répondit-elle humblement.

- Mais... bredouilla le professeur Sinistra, de plus en plus mal à l'aise, au bord des larmes.

- Ce n'est vraiment pas le moment de jouer les fortes têtes," fit Snape à l'attention d'Alice.

Pour toute réponse, celle-ci croisa les bras sur sa poitrine et le défia du regard.

Il fit un petit bruit de langue traduisant son agacement.

"Aurora, amenez les parchemins au secrétaire du ministre, voulez-vous ?"

Elle s'exécuta séance tenante. De toute façon, elle n'avait qu'une envie, et c'était quitter cet endroit oppressant ; n'étant pas une Serpentard, elle aurait préféré être n'importe où sauf ici. Elle n'avait pas non plus très envie d'assister à la remise en place de cette élève dissidente. Son comportement était pour le moins étrange, elle qui ne se faisait jamais remarquer, en temps normal...

Alice n'avait pas bougé, elle continuait à défier ouvertement son directeur de maison. Elle manquait de sommeil, elle avait les nerfs à fleur de peau, l'annonce du ministre l'avait dévastée, comme ses camarades de classe, même si elle y était préparée depuis des heures, mais elle ne fléchirait pas. Il était hors de question qu'on l'oblige, elle avait suffisamment subi durant toutes ces années à vivre chez les Preston-Butler.

Il restait quelques marches plus bas, luttant contre son envie de lui expliquer vertement que son comportement était inadmissible et celle de lui avouer qu'il voulait qu'elle reste, ici, avec lui.

"Je ne partirai pas d'ici."

Elle avait ouvert les hostilités.

Il le savait, il l'avait déjà compris quelques heures avant, lorsqu'ils avaient eu cette discussion après la visite inopinée du ministre. Elle ne comprenait décidément que ce qu'elle voulait, que ce qui l'arrangeait, exactement comme sa tête de mule de mère.

"Cette mesure est temporaire," réussit-il à dire en gardant son calme.

Elle fit un petit sourire détestable.

"Ah oui ? Et si les types du ministère n'arrivent pas à finir le boulot ? Si l'école reste maudite ?"

Cette bourrique allait l'achever. Toutefois, il estimait lui devoir la vérité.

"Malfoy et son équipe ont compris comment faire, répondit-il, de guerre lasse. Le feu peut tout nettoyer."

Elle plissa les yeux. Elle commençait à comprendre.

"Ethan a déclenché le feu qui brûle encore sur l'île, il y brûlera probablement encore durant des années, reprit Severus. Il était le seul à maitriser ce pouvoir, vous comprenez ?"

Elle hocha la tête, sentant qu'elle aurait toujours du mal à en parler.

"Vous continuez à dire qu'il s'est sacrifié pour nous ?"

Il ne put qu'esquisser un geste qui appuyait sa réponse silencieuse.

"- Mais s'il n'est plus là, comment les gens du ministère vont-ils faire ?

- Lorsque l'école sera vide, ils lanceront un Feudeymon de plusieurs endroits."

Elle écarquilla les yeux, horrifiée. Les mages du ministère allaient utiliser la magie noire pour purifier l'école ? C'était complètement contradictoire, contre-nature. C'était interdit. Et puis...

"Mais... et les elfes de maison ? Et les gens dans les tableaux ? Les fantômes ? Tous les livres de la bibliothèque ? Toutes les choses qui sont là depuis des siècles ?"

Il ne put s'empêcher de lever les yeux au ciel. Il fallait qu'elle pense à ce genre de détails, systématiquement, n'est-ce pas ?

"- Lorsque l'école sera vide, ai-je dit, répéta-t-il en gravissant quelques marches vers elle.

- Et vous ?

- Quoi, moi ?

- Vous et les autres professeurs ?"

Elle n'était pas idiote, elle voyait bien qu'il essayait encore de la convaincre de partir.

"Je fais partie de ceux qui participent à la... mission, ceux qui le veulent pourront partir, il ne restera que les volontaires assez puissants pour maitriser le sortilège."

C'est à dire, pas grand monde. Longbottom et Flitwick, certainement, Sinistra et Hawthorne, probablement. Phines, peut-être. Ce gratte-papier avait un bon dossier. Ethan... aurait été parfait. Malfoy ? Si la mort de son meilleur ami ne l'avait pas trop affecté, peut-être ferait-il partie du dispositif, lui aussi. Ses hommes supervisant la mission, il était évident qu'ils seraient là.

Il était en train de se demander quand le ministre comptait rapatrier Malfoy à Londres, lorsque Alice recula de quelques pas et poussa un cri qui s'étrangla dans sa gorge. Il se retourna vivement, alors qu'il finissait de monter l'escalier de pierres, manquant trébucher sur une marche.

Au moment où il prit conscience de ce qu'il était en train de voir, le même rire guttural et monstrueux qu'il avait entendu sur l'île se répercuta contre la voûte et les murs de la vaste pièce, lui donnant encore plus de profondeur, le rendant encore plus insupportable.

"Restez derrière moi."

Il avait sorti sa baguette, grimaçant à la vue du Dumbledore cadavérique et tentaculaire qui avançait vers eux, ses orteils trainant par terre. Cette fois, l'apparition était accompagnée d'une odeur tenace de corps putréfié.

"C'est pour ça que tu m'as sacrifié, Severus ?" demanda la voix saturée du spectre, montrant Alice de son doigt décharné, duquel la chair se détachait.

Alice avait elle aussi sorti sa baguette. Cette chose était répugnante, elle n'avait jamais vu une créature aussi horrible, même dans ses livres, même dans les livres de la bibliothèque de l'école. Elle ignorait à quoi elle assistait, mais elle ne se laisserait pas faire, bien qu'elle ne saisisse pas bien les propos de ce... cadavre.

"Tu crois avoir gagné la rédemption ? bourdonnait la voix immonde de la créature qui flottait au dessus du sol, sur lequel s'amoncelait de petites particules gigotantes. Tu crois vraiment qu'elle t'a accepté ? Mais tu t'es bien regardé, mon pauvre ami ?"

La créature recommençait à vouloir semer le doute dans son esprit. Était-ce de cette façon qu'elle avait réussi à convaincre Rebecca Sheller de sauter de la tour d'astronomie ? Il y avait de fortes chances. Elle était sous le choc de la mort de son père : elle avait dû être une proie facile. Mais lui savait parfaitement comment faire pour empêcher le maléfice de pénétrer ses pensées.

"Tu es un couard qui pleurniche dans le noir sur son triste sort. Ton père ne t'aimait pas, ta mère est morte, celle qui te servait de sœur t'a abandonné, celle que tu aimais t'a préféré un autre... Tu n'es qu'un pauvre sang-mêlé rejeté par ses pairs, tu es faible, tu n'es rien, tu as tué la seule personne qui te portait de l'intérêt !"

Severus fit un pas en avant, prêt à repousser la créature, dont les mots insidieux cherchaient à s'infiltrer dans son esprit comme un poison.

"Ne l'écoutez pas..." murmura la voix d'Alice derrière lui.

Le rire guttural résonna.

"- Quels mensonges lui as-tu servis, à elle, pour qu'elle te cède ?

- Confringo !" lança Severus.

Il était hors de question que cette chose touche à Alice, elle n'avait pas sa force et n'avait jamais appris à bloquer son esprit.

Le sort traversa la créature sans lui faire le moindre mal et rebondit sur le sol. Ainsi, elle se dématérialisait à l'envi. Elle pouvait toucher mais on ne pouvait la toucher. De plus, sa présence ici prouvait que le feu d'Ethan l'avait seulement délogée et non détruite, en espérant qu'elle subsiste sous cette forme unique et qu'elle soit incapable d'essaimer. C'était une mauvaise nouvelle. Ethan avait perdu la vie pour rien.

"- Te rabattre sur une gamine parce que tu n'es pas capable d'aller vers tes semblables... Tu es pathétique, abject, tu es écœurant, Severus.

- Assez !"

Il allait lancer un nouveau sort lorsque l'apparition pencha la tête sur le côté, un sourire satisfait étirant ses lèvres et faisant tomber encore quelques lambeaux de peau. Puis elle émit un nouveau rire assourdissant, étendit les bras et fondit sur eux, les traversant et les envoyant au sol.

Après ce qui lui parut une éternité, Alice ouvrit les yeux et essaya de bouger. Elle avait mal partout, comme si des courbatures parcouraient tout son corps. Regardant autour d'elle, elle s'aperçut que la chose odieuse était partie, ou du moins, elle en avait l'air. Seule son odeur putride subsistait. Le professeur Snape gisait au pied de l'escalier, lui tournant le dos. Elle se releva et descendit les marches aussi vite qu'elle le put, pour s'agenouiller près de lui.

Il était en vie, elle soupira de soulagement. Elle toucha son visage du bout des doigts, les laissant glisser sur sa joue. Il ouvrit subitement les yeux et saisit sa main dans la sienne, la faisant sursauter.

"- Vous n'avez rien ? grommela-t-il en se redressant.

- Non, juste mal partout, répondit-elle en essayant de sourire. A choisir entre ça et un fantôme..."

Elle se tut.

"Pourquoi a-t-il dit que vous l'aviez tué pour... moi ?"

La chose avait dit "ça" mais il était bien question d'elle, elle l'avait compris, c'était clairement dirigé.

"- Ce n'est pas Dumbledore, répondit Severus en éludant la question. Cette hantise se sert des faiblesses des gens pour semer le trouble dans leur esprit.

- Vous n'êtes pas ce qu'il a dit."

Elle était tellement innocente. Bien sûr qu'il était ce que le spectre avait vomi, du moins en partie. Il l'était suffisamment pour arriver à perdre son sang-froid, malgré sa capacité à fermer son esprit aux intrusions.

"Il faut prévenir les autres."

Il mit fin à la discussion. Il n'avait pas envie d'y revenir. Le spectre s'était servi de la vérité, prêt à éventer le secret de la mort de Dumbledore. Il n'était pas envisageable que le pacte soit brisé par cette créature, quelle qu'elle soit en réalité, et quelle que soit la façon dont elle s'était approprié cette vérité.

Alors qu'ils sortaient du cachot, il la retint avant qu'elle ne parte.

"Est-ce que vous comprenez pourquoi vous devez partir, maintenant ?"

Elle leva les yeux au ciel, l'imitant à la perfection.

"Est-ce que vous, vous comprenez que je ne peux pas partir à cause de ce qu'a dit ce faux Dumbie ?"

Elle n'écouterait donc jamais. Elle n'apprendrait donc jamais.

Il se pencha juste assez pour qu'elle entende ce qu'il allait dire à son oreille.

"Je ne peux pas me permettre de vous perdre, c'est pourquoi vous devez quitter l'école."

Sur ces mots, il fit volte-face sans lui accorder un regard et s'éloigna d'elle pour se rendre en salle des professeurs. Parce qu'il ignorait quand il la reverrait, s'il la reverrait, il voulait rester et profiter de sa présence, encore un peu, mais il avait des choses urgentes à régler, comme prévenir les parents des élèves, mettre en place la gestion des vagues de départ vers les autres écoles et discuter de l'attaque du spectre avec Malfoy. S'il était encore là.

Lorsqu'il arriva en salle des professeurs, il demanda si quelqu'un savait où se trouvait Malfoy, puis le ministre. Flitwick lui répondit que le premier était introuvable et que le second avait souhaité se rendre dans le bureau de Dumbledore. Il s'y rendit donc à son tour.

Ce fut pour le trouver devant le portrait du doyen.

"- C'est votre œuvre, cette flamme, n'est-ce pas ? lui demanda Kingsley.

- Oui, répondit Severus en restant un peu en retrait.

- Je souhaite qu'elle perdure longtemps."

Il savait lui aussi que ce type de sortilège durerait jusqu'à la mort de son créateur. La seule fois où ils avaient tous deux vu un sorcier s'en servir, c'était sur la tombe de Harry Potter, à Godric Hollow's. La main d'Hermione Granger avait donné vie à la flamme lors des funérailles de son meilleur ami. Sans doute était-elle la créatrice de ce sort, car Severus n'en avait trouvé trace nulle part, aussi était-il satisfait d'avoir une mémoire suffisamment exceptionnelle pour pouvoir piocher dedans des années plus tard.

Mais l'heure n'était pas aux souvenirs douloureux, ni à l'auto-satisfaction.

"J'ai été attaqué dans la salle commune de ma maison, il y a dix minutes."

Kingsley poussa un profond soupir et baissa la tête, la main posée sur le portrait de son vieil ami disparu.

"- Doutez-vous toujours que ma décision soit mauvaise ? dit-il avec une pointe d'amertume.

- Je n'ai jamais douté du bien fondé de cette décision, répondit Severus avec sincérité. Cette attaque pourrait peut-être juste amener à précipiter le départ des élèves.

- Et l'oraison funèbre d'Ethan ?

- Je ne pense vraiment pas que les élèves ont besoin d'entendre ça, ils sont dévastés par la nouvelle et par le fait qu'ils doivent rejoindre des écoles qu'ils ne connaissent pas, ils ont peur."

Il se servait allègrement dans les moments passés avec Alice pour argumenter. Elle était certes éprouvée par la violente attaque que son fiancé avait lancé sur elle, mais elle avait réagi d'une telle manière lorsqu'il lui avait dit qu'Ethan était mort, qu'il ne pouvait que se douter que tous ses camarades ressentaient exactement la même chose, elle s'était attachée à lui, comme eux. Et puis, il avait vu leurs réactions pendant le discours. Il ne pensait pas ces adolescents stupides capables de faire preuve d'autant d'émotions différentes en si peu de temps, pourtant, il l'avait lui-même vécu, au même âge.

"Il faut les faire partir aujourd'hui."

Kingsley avait du mal à reconnaitre le Severus Snape qui se tenait devant lui.

"- Depuis quand vous sentez-vous aussi concerné par le bien-être des autres ?

- Depuis qu'on m'a plus ou moins obligé à prendre la place du précédent directeur, peut-être ?"

Il dut se contenter de cette réponse laconique.

Jamais le fier maitre des potions ne s'abaisserait à lui dire la vérité. Certains mots ne faisaient pas partie de son vocabulaire et n'en feraient probablement jamais partie. Il avait bien changé, tant moralement que physiquement. Kingsley n'ignorait pas ce qui était arrivé avant que le chasseur assermenté Ethan Lhiannan-Sidhe ne prive le monde d'un retour aux ténèbres, il savait très bien ce qu'était devenu Severus Snape l'espace de quelques mois, il savait aussi qu'il avait réussi à se défaire de cette malédiction vampirique, en travaillant jusqu'à s'en priver de sommeil. Il en avait gardé des traces, dans le sens où il avait gagné des années de vie et un petit bain de jouvence grâce au sang jeune qu'il avait absorbé en grandes quantités, des mois auparavant. Peut-être y avait-il aussi gagné en humanité, paradoxalement.

Kingsley Shacklebolt se trouvait être la seule personne au monde vivant avec la connaissance du secret de Dumbledore, qu'il avait enfoui au plus profond de son âme. Il était l'unique garant de la pérennité du sortilège. Il en gardait le sceau au creux de sa main gauche. A l'instar du serment inviolable, il mourrait s'il en parlait à qui que ce soit. Il était donc parfaitement au courant de tout. Il était le gardien du secret.

Bien des années plus tôt, il s'était retrouvé en possession de quelques biens ayant appartenu à William et Lucy Drake. Ne sachant qu'en faire, se demandant pourquoi lui, il les avait consignés dans l'Octogone, au département des mystères, ne se séparant que du coffret de pensées de Lucy, bien plus tard. La fortune des sorciers n'ayant jamais été dilapidée pendant leurs années de fuite, elle avait dormi tranquillement dans un coffre à Gringotts, attendant que leur fille en hérite. Il avait lui-même effacé le souvenir d'Alice de la mémoire de Severus en son âme et conscience, afin que personne ne retrouve sa trace et ne remette en marche le projet d'asservir le monde par les ténèbres et leurs créatures sanguinaires. Il savait qu'il était capable de bloquer son esprit, il avait réussi à duper Voldemort lui-même, mais s'il était tombé sur meilleur que lui ? Il s'était même débrouillé pour faire envoyer les parents moldus d'Alice jusqu'en Amérique du Nord dans le cadre de leur travail, afin qu'elle ne vienne pas à Poudlard. Même sans cela, les aléas de la vie avaient fait en sorte qu'elle finisse par s'y retrouver, et ce fou d'Engel Sheller, séduit par les promesses du pouvoir qui embrumait son cœur, avait retrouvé la gamine et tout avait repris son cours, comme un engrenage bien huilé.

Jusqu'à la mort d'Albus Dumbledore.

Ce qu'ils ignoraient tous deux, c'était que des esprits malveillants s'incarneraient à l'école pour se venger des vivants qui avaient osé s'amuser à défaire les nœuds du temps. Albus ne s'était pas douté un instant qu'il avait commis un crime impardonnable, en bouleversant les énergies de la planète pour purifier une seule personne et modifier sa vie passée au point que tout coïncide. Kingsley avait espéré qu'Ethan puisse rétablir l'équilibre dans ces énergies, mais il s'était trop impliqué et sa dernière intervention s'était soldée par sa mort. Il ne restait plus que l'unité Sigma et son chef dont l'âme était suffisamment noire pour mener la mission à bien.

Corey Scourgeous était la seule personne capable de finir le travail d'Ethan. Si le chasseur était une représentation lumineuse des flux magiques de la planète, Corey en était le pendant ténébreux. Si l'un échouait, l'autre devait le remplacer et achever la mission.

Même Malfoy ignorait cela.

Tout avait été mis en place depuis longtemps, des centaines d'années avant leur naissance. Les premiers sorciers faisaient en sorte qu'à chaque nouvelle menace de ce type, deux d'entre eux soient choisis dans cet unique but : protéger les flux d'énergie magique. Il n'était pas nécessaire que ces personnes soient nées le même jour, ou la même année, ni même qu'elles se connaissent ou aient des points communs. Il suffisait que leur magie se complète. C'était précisément le cas pour Ethan et Corey, dont les parents les avaient vendus à cette guilde.

Kingsley avait donc prêté serment sur sa propre vie et n'avait pas le droit de divulguer ce secret. Il aurait pourtant aimé en parler à Severus, dont il connaissait le profond respect pour Albus, voire l'affection d'un fils pour son père. Il brûlait d'envie de tout lui avouer, mais lui aussi étant lié par une promesse, il emporterait son secret avec lui dans la tombe.

Il le regarda en soupirant.

"- Lorsqu'ils seront partis, il nous faudra vider l'école entièrement, dit-il en balayant la grande pièce d'un coup d'œil circulaire.

- Sans oublier les fantômes, les portraits et les elfes de maison," répondit Severus en répétant ce que lui avait dit Alice, un peu plus tôt.

Kingsley sourit largement. Oui, il avait bien changé, le fier et intouchable maitre des potions. Il avait laissé la lumière entrer dans son refuge.

Ils redescendirent dans les parties communes de l'école en discutant de choses plus légères, comme le temps qui était curieusement au beau fixe depuis deux jours. Ethan n'avait pas que purifié deux endroits stratégiques, il avait aussi fait sauter des verrous et affaibli le maléfice de la hantise.

Severus s'excusa auprès du ministre et repartit à la recherche de Malfoy, que personne n'avait revu depuis la veille, pas même les hommes de son équipe. De réponse négative en réponse évasive, il alla chez Hagrid. Celui-ci lui ouvrit avec sa tête des mauvais jours et lui referma la porte au nez sans aucune manière, dès qu'il lui eut demandé s'il avait vu Malfoy.

En repartant vers l'école, quelque peu agacé, il eut une illumination. Il fit demi-tour et s'enfonça dans les profondeurs de la forêt interdite, jusqu'à la clairière à laquelle Ethan avait mis le feu sur ordre de son supérieur.

Son intuition était la bonne. Ses intuitions étaient infaillibles.

Malfoy était là, assis par terre contre un arbre, dans le même état que lorsqu'il l'avait vu la dernière fois. Son visage et ses mains étaient maculés de suie, ses vêtements étaient en désordre et il semblait avoir pleuré des heures, il en avait encore les traces sur ses joues. En y regardant mieux, il semblait que ses mains étaient brûlées par endroit. Il avait vraisemblablement passé le reste de la nuit ici, jusqu'à maintenant.

Il leva à peine les yeux vers celui qui venait d'arriver.

"C'est vous qui êtes chargé de m'annoncer la mauvaise nouvelle ?" fit-il avec une certaine nonchalance.

Severus s'appuya contre le tronc de l'arbre sur lequel le jeune homme était adossé, et croisa les bras sur sa poitrine, le regard rivé au sol noirci de la clairière.

"- Quelle mauvaise nouvelle ? demanda-t-il simplement.

- Le ministre veut me virer parce que j'ai particulièrement bien réussi à accumuler les ratés.

- Non, je suis juste venu pour vous dire que le Dumbledore moisi s'est manifesté dans l'école, et qu'il m'a attaqué, ainsi qu'un élève."

Malfoy tourna la tête vers lui, la surprise et la peur se lisant dans ses yeux.

"Vous avez manqué pas mal de choses depuis hier, les élèves seront transférés dans d'autres écoles dès aujourd'hui et nous devons finir le travail d'Ethan."

Le blond parvint à grimacer un sourire.

"- Oh, vous allez faire péter un Feudeymon dans l'école ? fit-il en reprenant les mots de son ami.

- Nous allons le faire."

Malfoy haussa les épaules. Il préférait redevenir le Draco de ses seize ans, pleurnichard et peureux, plutôt qu'ajouter un nouvel échec à sa brillante carrière de bureaucrate incapable de préserver ses amis.

"- Vous me croyez encore capable de vous aider ?

- Votre mère serait fière de vous entendre parler comme ça, tiens."

Severus fut étonné d'entendre le jeune homme rire doucement.

"Ma mère est morte l'été dernier, dit-il tout en se levant, faisant face à son ancien professeur. Je l'ai tuée de mes propres mains."

Oh, c'était donc pour cela qu'il ne l'avait plus jamais revue nulle part.

"- Je pense donc qu'elle se fout pas mal de savoir de quelle manière je me comporte.

- J'ai néanmoins besoin de vous à l'école, répondit Severus sans relever l'allusion.

- Je vous suggère plutôt de vous adresser au chef de l'unité Sigma."

A la mention de cet homme qui le répugnait, Severus fit la grimace. Il n'avait aucune envie de requérir les services de ce type.

"- Écoutez, Malfoy, je n'ai pas envie de passer la journée ici, le temps presse, alors bottez-vous le cul et revenez avec moi.

- Surveillez votre langage. Je suis en deuil."

Ce disant, Malfoy contourna l'arbre et le professeur qui y était toujours appuyé, pour prendre le chemin du retour. Ils se séparèrent avant d'entrer dans l'enceinte de l'école, Malfoy s'étant botté le cul pour aller se présenter devant le ministre de la magie, et Severus devant rassembler son équipe de professeurs afin de leur parler de l'attaque du spectre survenue dans la salle commune de la maison Serpentard.

Contre toute attente, alors qu'il comptait n'avoir que deux ou trois volontaires pour mener à bien le nettoyage de l'école, chaque professeur présent leva la main, y compris le fantomatique Cuthbert Binns. La première partie du nettoyage consistait à faire partir les fantômes de l'école vers Pré-au-Lard, où ils seraient accueillis par les résidents ; la deuxième partie était plus délicate, car les elfes de maison auraient sans doute du mal à quitter les lieux sans tergiverser, il faudrait quelqu'un de persuasif ; la troisième partie était plus ou moins fastidieuse, car rassembler livres et mobilier pour les mettre en caisses et les envoyer à Pré-au-Lard pouvait paraitre sans fin ; quant à la quatrième, il suffisait de décrocher tous les portraits et de les envoyer en lieu sûr. En s'y mettant tous maintenant, ils auraient fini d'ici quelques heures, ensuite ils pourraient escorter les fantômes vers Pré-au-Lard et revenir pour l'estocade finale.

Lorsque les équipes furent réparties, Aurora Sinistra vint vers Severus, préoccupée. Elle avait beaucoup de mal à admettre le refus de la petite Drake concernant le choix d'une école de remplacement. Elle n'était pas la seule à ne plus avoir de parents et elle était majeure, elle pouvait bien décider entre Durmstrang et Beauxbâtons, tout de même, ce n'était que l'affaire de quelques mois, enfin.

Ce fut difficile à expliquer, mais il parvint à faire passer le message comme quoi cette élève avait subi une grave attaque de la part d'un camarade de classe faisant partie de sa famille, et qu'elle avait du mal à s'en remettre, de plus, comme tous les autres, elle accusait le coup de la mort d'un des professeurs les plus appréciés de l'école. Et si chacun se mettait à la place des élèves, peut-être Aurora comprendrait-elle mieux la réaction d'Alice.

Blessée, le professeur d'astronomie rappela à son directeur qu'elle restait elle-même sur place dans le seul but de mettre le feu à une école vieille de plusieurs siècles et qu'elle n'était pas spécialement enchantée d'avoir à le faire, l'école étant un foyer pour beaucoup d'entre eux. Elle se mit à pleurer en ajoutant que son cœur était au moins aussi brisé que celui des élèves et certainement celui des autres professeurs.

Aurora se retrouva donc en larmes dans les bras d'un Neville plus que mal à l'aise, ne sachant que faire pour la calmer, suppliant son directeur du regard, ce dernier choisissant de battre en retraite avec son équipe, chargée de décrocher les tableaux d'une partie de l'école. Ce n'était pas qu'il se moquait des sentiments d'Aurora, mais il préférait la laisser entre les mains de quelqu'un qui saurait compatir sincèrement à sa détresse, et même s'il appréciait sa collègue, il ne savait pas quoi faire pour elle, ni quoi lui dire.

Ils avaient à peine commencé dans l'aile nord de la bâtisse qu'ils furent rejoints par quelques élèves désireux de les aider, et bientôt, tous ceux ayant entendu la rumeur vinrent leur prêter main forte ; malgré la tension et l'ambiance plutôt négative, les couloirs résonnaient de rires et les voix des jeunes mirent du baume au cœur des professeurs dévastés par le fait que l'école allait être détruite par le feu.

Les portraits subirent tous le sort de Reducto afin de faciliter leur transport et leur conservation dans un coffre, qui fut envoyé à Pré-au-Lard en même temps que la grande migration des fantômes, avec les caisses de livres et de mobilier, réduits eux aussi, escortés par Hagrid et le professeur Flitwick, non sans mal car ils avaient eu quelques réticences à quitter leurs murs. Ils avaient peur de disparaitre pour toujours s'ils s'en allaient, alors il fut convenu qu'une pierre de l'école accompagnerait chacun d'eux dans leur périple, afin qu'ils gardent un lien avec le château. Cela parut suffisant pour finir de les convaincre.

Quant à la centaine d'elfes de maison, bien qu'ils soient liés à Poudlard de part leur servitude, ils ne contestèrent nullement la mesure qui les concernait. Ils furent autorisés à transplaner dans un lieu sûr et seraient rappelés en temps voulu. C'était finalement ce qui avait paru le plus compliqué qui avait été le moins difficile à faire.

Maintenant, il était temps de laisser partir les élèves. Ce début de mois d'avril avait été éprouvant pour tout le monde. Obliger tous ces enfants à quitter l'école prématurément les touchait tous, d'une manière comme d'une autre.

Le soleil descendait sur les montagnes lorsque Hagrid revint de Pré-au-Lard avec Flitwick, et ce fut pour qu'il y reparte, accompagnant les élèves vers le train qui les ramènerait vers Londres, afin de veiller à ce qu'ils montent bien tous dedans. Une fois sur place, des représentants de leurs nouveaux établissements les prendraient en charge.

Beaucoup d'entre eux restèrent en arrière pour dire au revoir ou adieu aux professeurs, selon qu'ils reviendraient ou pas à la rentrée prochaine. Ils étaient tous persuadés de pouvoir reprendre les cours en septembre, sauf les septième année qui ne remettraient plus les pieds ici. Personne ne chercha à les contredire, il fallait garder cette touche positive pour plus tard. Pour l'instant, l'heure était aux larmes et aux promesses.

Le long cortège de calèches tirées par les sombrals quitta l'enceinte de l'école, au crépuscule.

Le silence qui régnait dans la voiture où se trouvait Alice était aussi lourd que son cœur. Rose n'avait plus décroché un mot depuis que Soren avait crié sur elle dans la salle commune. Lisa lui tenait la main en regardant dehors, luttant contre son envie de pleurer. Soren était blottie contre Alice, qui caressait le dos de sa main du pouce, tout en restant plongée dans ses sombres ruminations.

Les derniers mots que lui avait dits le maitre des potions avaient eu un effet très contradictoire sur elle. Elle devait partir parce qu'il ne pouvait pas se permettre de la perdre. Elle s'était convaincue qu'il fallait l'écouter, mais elle n'en avait aucune envie. Elle passerait le reste de son année dans une autre école, elle passerait son dernier diplôme ailleurs, et elle le reverrait jamais. Elle avait besoin de lui et elle ne le reverrait jamais. Elle s'était attachée à lui et maintenant, elle s'en allait en le laissant derrière elle. A quoi bon lui avoir laissé franchir les limites, alors ? A quoi bon avoir accepté ses propres sentiments, si c'était pour s'obliger à les enfouir pour toujours ? Qu'avait-elle espéré, à la fin ? Elle avait passé toute son existence à attendre un seul signe de lui, pour rien. Elle s'en voulait tellement d'avoir cru qu'il tenait tant à elle qu'il irait jusqu'à la retenir, et la garder près de lui. Au lieu de cela, ils s'étaient quittés après avoir échangé seulement quelques mots. Comme ça. Comme s'il n'y avait jamais rien eu.

Ils arrivèrent à la petite gare au moment où les réverbères magiques s'allumaient, alors que le soleil se couchait. Les malles furent chargées et les animaux de compagnie installés dans les voitures dédiées, et Hagrid autorisa les élèves à prendre place dans le train, prenant grand soin de les appeler un par un. Il ne manquait personne.

Une fois chose faite, alors qu'il levait sa grosse main pour leur faire signe, il la laissa retomber contre sa cuisse en poussant un gros soupir, lorsque le train s'ébranla dans un gros sifflement de vapeur, ses crissements mécaniques de mise en route lui vrillant les tympans. Il était incapable de leur dire au revoir. Pourtant, plusieurs enfants se penchaient aux fenêtres pour lui crier des "à bientôt" enjoués. Il n'avait pas le cœur aux adieux, ce soir. Il attendait toujours que le train soit loin pour s'en retourner vers l'école, mais cette fois, il partit avant lui.

Le train siffla, annonçant son départ imminent.

Le cœur d'Alice s'était mis à battre la chamade. Elle sentait son souffle se raccourcir au fur et à mesure que l'angoisse prenait le pas sur le reste de ses émotions. Elle regarda Lisa, qui avait enfin cédé aux larmes. Elle regarda Rose, qui s'était assise près de la fenêtre et qui essayait de se cacher derrière la lecture de son livre. Elle regarda Soren, à laquelle elle avait manifestement transmis son propre trouble.

La jeune fille leva la main et toucha sa joue. Alice sourit et posa la main sur la sienne.

Son cœur se mit à battre encore plus fort lorsque le train trembla et se mit à avancer. C'était trop pour elle. Elle allait se mettre à hurler si elle ne faisait rien, alors elle se leva et ouvrit la porte du compartiment. Elle se tourna vers Soren, qui répondit à son sourire en silence. Elle comprenait.

"- Où tu vas ? demanda Lisa entre deux sanglots.

- Il faut que je prenne l'air, " répondit simplement Alice.

Elle regarda une dernière fois Soren et referma la porte coulissante du compartiment, puis elle remonta le couloir pour aller jusqu'à la plateforme de la dernière voiture, aussi vite que ses jambes tremblantes le lui permettaient, poussant sans ménagement les quelques élèves qu'elle croisa, ouvrant les portes des sas sans aucune douceur. Elle ouvrit la dernière porte à la volée et sauta tout simplement du train en marche sur le bout du quai, puis se mit à courir comme si sa vie en dépendait.

Elle se fichait pas mal de laisser ses amies en plan, elle avait eu l'aval silencieux de Soren, à laquelle elle tenait le plus, elle se fichait pas mal de savoir qu'elle allait se prendre le sermon de sa vie en arrivant à l'école, elle ne pouvait pas rester dans ce train, elle était incapable de partir. C'était aussi simple que cela.

Elle dut s'arrêter plusieurs fois en cours de route pour reprendre son souffle, elle était en sueur, son corps la faisait souffrir, pas encore tout à fait remis du maléfice qu'il avait subi, mais elle s'en moquait éperdument. Elle se sentait libre, encore plus que lorsque Ethan lui avait dit qu'elle n'était plus soumise à la famille Preston-Butler, tant pis si elle n'obtenait pas ses ASPIC en juin, les ailes qui s'étaient mises à pousser sur ce même chemin quelques mois auparavant avaient enfin fini leur croissance, elle aurait ri si elle en avait eu le cœur. Elle ne voyait se dessiner que sa liberté et rien d'autre, occultant tout le reste.

Arrivant à l'entrée du parc au bout duquel se trouvait l'école, elle aperçut la silhouette d'Hagrid, qui semblait remonter vers sa cabane. Tournant la tête sur sa droite, elle vit le feu sur l'île de la tombe de Dumbledore au loin, toujours aussi haut, toujours aussi lumineux, inextinguible. Elle se remit à courir, saisie par une peur soudaine.

Elle s'arrêta net.

Le bâtiment entier était la proie des flammes. Ainsi, ils n'avaient pas perdu de temps.

Les bannières brûlaient, elle en vit une se détacher en tourbillonnant pour finir de se consumer au sol, les toits brûlaient, la pierre elle-même semblait brûler, léchée par les flammes qui couraient sur elle comme si elles étaient vivantes.

Elles étaient vivantes.

Cette vision était au dessus de ce que les mots pouvaient décrire, mais elle décida de s'en approcher, elle n'avait pas le choix, elle devait les trouver, elle devait le trouver.

Soudain, elle pensa à quelque chose d'affreux. Et s'ils étaient tous partis, une fois le maléfice lancé ? Et s'ils avaient transplané loin d'ici, la laissant toute seule ? Elle sentit ses jambes fléchir et ses larmes se mettre à couler, elle avait une boule au ventre. Puis elle reprit son avancée, elle avait vu Hagrid, ils n'avaient pas pu partir en l'abandonnant ici.

Entrant dans la grande cour intérieure, elle aperçut Malfoy, qui dirigeait sa baguette vers le bâtiment en la tenant à deux mains, celle-ci crachant un feu discontinu qui semblait sorti tout droit de l'enfer.

Ainsi, c'était donc ça, le maléfice de Feudeymon ? Elle l'avait toujours imaginé différemment, lorsqu'il était évoqué en cours. Elle savait qu'il fallait une force mentale exceptionnelle pour maitriser un tel déchainement de puissance. Peu de sorciers devaient en être capables. Elle ressentit une sorte de respect mêlé à la crainte, Malfoy avait l'air de souffrir.

Elle le contourna de loin, espérant qu'il ne la remarque pas, mais il était tellement concentré qu'il ne s'aperçut absolument pas de sa présence. Un peu plus loin, il y avait un des sorciers de l'unité Sigma, qui ne la remarqua pas non plus. Elle passa dans la petite cour intérieure.

Le fracas de vitres qui explosent soudain lui arracha un cri de frayeur. Elle se plaqua contre le mur le plus proche, se couvrant la tête de son bras. Quelle folie l'avait donc prise ?

Sans doute la même que celle qui la poussa à se mettre à courir le long des coursives, le souffle court, les larmes coulant sur ses joues, le cœur oppressé, incapable de réfléchir correctement.

"Alice ? Mais..."

Elle venait de tomber sur Neville, effaré de la trouver encore ici. Tout le monde était parti, Hagrid n'aurait jamais commis l'erreur de laisser un élève derrière. Il la prit par le bras et l'emmena plus loin.

"- Qu'est-ce que vous faites encore là ?

- J'ai sauté du train, je n'ai pas pu partir."

Elle avait beau essuyer ses larmes, elle n'arrêtait pas de pleurer.

Neville ne savait pas comment réagir, l'aveu qu'elle venait de faire le mettait très mal à l'aise et il était bouleversé de la voir pleurer ainsi.

"J'aimerais vous aider, s'il vous plait."

Il l'avait entendue, mais ce n'était pas à lui de prendre une telle décision. C'était au directeur qu'elle incombait.

Il allait lui demander de le suivre lorsqu'elle se figea. Il tourna la tête et se figea à son tour, exactement comme lorsqu'il était élève et que la personne la plus effrayante pour lui se matérialisait devant ses yeux et se mettait à le persécuter devant tout le monde.

La silhouette mince de Severus Snape se découpait nettement sur la lumière que projetaient les flammes en contrebas du bâtiment, alors qu'il se tenait à l'autre bout de la coursive, sa baguette à la main. Il semblait que le feu s'était propagé en lui, tellement il irradiait de fureur contenue. Il remonta vers eux d'un pas décidé, une ombre indescriptible sur le visage, et Neville eut peur pour Alice et lui, car il connaissait les colères du maitre des potions, elles l'avaient longtemps traumatisé. Instinctivement, il se plaça devant elle pour la protéger.

Une fois arrivé à leur niveau, Severus posa la main sur l'épaule de Neville et le dégagea doucement de son chemin, pour pouvoir prendre Alice dans ses bras sans plus se soucier de la présence du professeur de botanique, nichant son visage dans ses cheveux, dans son cou, oubliant tout ce qui se passait autour d'eux, oubliant qu'il s'était dit quelques heures plus tôt qu'il devait clore ce chapitre comme il avait clos celui de Lily, et qu'il ne reverrait plus jamais la lueur dans la nuit.

"Pourquoi es-tu revenue ? Petite idiote..." souffla-t-il.

Alice éclata en sanglots, s'il lui était possible de pleurer encore plus. Elle s'agrippait à lui de façon désespérée, de peur qu'il ne disparaisse, de peur qu'il ne parte sans rien lui dire comme tout à l'heure, avec pour seule certitude celle de devoir continuer sans lui.

Neville s'éloigna un peu plus en toussotant, la main dans les cheveux et l'autre appuyée contre sa hanche. Il ne s'était pas vraiment attendu à une telle scène, ni à une telle démonstration de la part de quelqu'un connu pour être tout le contraire de ce à quoi il assistait.

"Vous m'avez laissée toute seule, sanglotait Alice, à bout. Vous m'avez dit de partir et vous m'avez laissée toute seule."

Il avait plongé ses mains dans ses longs cheveux qui sentaient bon les fruits, se perdant dans l'infinité de cet instant qu'il n'espérait plus, il s'abreuvait de son odeur comme pour ne jamais l'oublier. Il murmurait des choses pour lui-même, des choses qu'elle n'entendait pas, il lui demandait pardon, il lui avouait tout, il renversait les dernières pierres du mur de son cœur, il laissait la lueur étreindre la fleur blanche de son enfance et de toute sa vie passée.

"Severus."

La voix étrangement assurée de Neville venait de le ramener à la réalité.

Il lui jeta un coup d'œil de biais, ce à quoi le jeune homme répondit par un mouvement de tête, lui indiquant une direction. Quelqu'un arrivait.

Le maitre des potions desserra son étreinte et se retourna, prenant grand soin de se mettre devant Alice, qui avait appuyé son front contre son dos, tenant sa veste des deux mains. Il réprima une moue de dégoût en voyant que c'était Corey Scourgeous, le chef de l'unité Sigma.

Celui-ci se planta devant le directeur de l'école de sorcellerie et de magie de Poudlard, capuche rabattue en arrière, amer. Il avait reçu des ordres directs du ministre de la magie lui-même, il devait rendre compte à Severus Snape comme s'il était son propre chef.

"Il ne reste plus que le bureau d'Albus Dumbledore, monsieur."

Severus hocha la tête.

"Une fois que vous serez en place et que vous aurez incanté le maléfice, il vous faudra quitter les lieux au plus vite, nous ne lâcherons les derniers Feudeymon dans les couloirs et les sous-sols qu'après votre départ, et l'opération sera terminée."

Severus hocha une nouvelle fois la tête.

Corey se raidit dans une sorte de garde-à-vous et s'en alla, un étrange sourire au coin de la bouche.

Il avait parfaitement senti la présence d'une quatrième personne lors de cette courte entrevue, même si on avait essayé de la soustraire à sa vue. La magie de la jeune fille émanait d'elle comme un puissant parfum s'échappant d'un flacon entrouvert, il l'avait repérée à des mètres de lui. Elle ferait une excellente sorcière, plus tard, si elle ne gâchait pas ses pouvoirs en embrassant une carrière ridicule, comme ils faisaient presque tous. Elle pourrait même faire une très bonne Sigma, si son cœur n'était pas entravé par un tel ramassis de sentiments aussi humains.

Amusé, il alla se poster non loin des grandes portes de la salle à manger. Toute son équipe était répartie de sorte que lorsque le signal serait lancé, ils invoqueraient le maléfice les uns après les autres, pour transplaner au dernier moment dès qu'ils ne sentiraient plus la présence du directeur de l'école. Ce dernier avait levé les scellés empêchant le transplanage. A situation exceptionnelle, mesures exceptionnelles.

De leur côté, Neville et Severus avaient convenu de procéder comme prévu. Le professeur de botanique rejoignit l'endroit duquel il incanterait son Feudeymon et Severus emmena Alice avec lui dans le bureau de Dumbledore.

Malgré son geste et le plaisir de la retrouver, il était en colère contre elle. Ils discuteraient de tout cela plus tard.

A peine eurent-ils passé la porte du bureau vide de Dumbledore que l'atmosphère s'appesantit soudain, comme lors de l'attaque sur l'île et la salle commune de la maison Serpentard.

Un sifflement strident et continu se mit à leur vriller les tympans, Alice se courba, les mains sur ses oreilles dans un geste de protection inutile, le son pénétrant jusqu'à son esprit. La douleur était telle qu'elle se mit à gémir. Des images projetées pêle-mêle dans son cerveau provoquaient une souffrance insupportable, exactement comme lorsqu'elle faisait ses cauchemars. Il y avait des gens qu'elle n'avait jamais vus, des créatures horribles, du sang partout, et Engel Sheller, ce démon qui buvait son sang, qui lisait au plus profond de son âme, qui la violait, qui volait ses forces et qui la tuait, encore et encore.

Le spectre de Dumbledore se matérialisa devant Severus, qui leva instinctivement sa baguette vers lui.

Le rire froid du spectre s'ajouta au sifflement et Alice hurla.

"Vous n'êtes que des êtres répugnants, vous me dégoûtez... Vous osez venir vous pavaner dans cet endroit alors que vous m'avez tué ?"

Le spectre proféra ces mots de sa voix puissante et désincarnée, et son visage n'avait plus rien de celui de Dumbledore, il n'était plus qu'un cadavre défiguré et puant.

Severus leva sa baguette au dessus de lui et incanta le maléfice de Feudeymon, qui se déchaina aussitôt dans un hurlement de feu sans fin ; il se mit à faire tournoyer sa baguette dans un mouvement ample, décalant une jambe en arrière pour s'assurer un bon appui, afin que le feu vivant se déploie dans toute la vaste pièce, puis l'abattit sur le spectre qui arrivait sur lui, mains tendus en avant pour se saisir de lui, le manquant de peu.

La chaleur devenait insoutenable, le feu était trop près. Il fallait partir tant qu'il était temps.

Il se tourna vers Alice, qui s'était redressée, luttant encore contre les sons inhumains émanant du spectre.

"Prends ma main !" lui cria-t-il, tendant vers elle sa main libre, dirigeant toujours sa baguette vers le spectre devenu la proie des flammes.

Elle saisit sa main et ils transplanèrent, sonnant le départ de tout le reste de l'équipe.

Le spectre poussa un cri de rage alors que le feu complétait l'espace laissé libre par les sorciers disparus et l'engloutissait à jamais.

Le sifflement strident s'éteignit.

Le maléfice ravageait tout sur son passage, courant comme un dragon qui aurait passé sa vie en captivité et qui retrouverait enfin la liberté, dévorant la pierre, le bois, faisant éclater les vitres, fondre le métal, finissant de réduire à néant le foyer millénaire de centaines d'apprentis sorciers et sorcières.

Si le fait de voir l'ile de la tombe de Dumbledore en feu avait brisé le cœur de bien des personnes, ce n'était rien à côté de la sourde peine qui émanait des âmes assistant à la destruction du magnifique château de Poudlard.

Le point de rendez-vous du transplanage avait été défini au niveau de la cabane d'Hagrid. Ils étaient tous là, et Aurora Sinistra pleurait toutes les larmes de son corps, le bras compatissant de Neville posé sur ses épaules.

"Nous la rebâtirons."

La voix grave et triste d'Hagrid venait de trancher sur le silence environnant et le murmure lointain du feu qui consumait l'école.

Ils hochèrent tous la tête, essuyant leurs larmes, reniflant, épuisés, blessés, à bout.

Corey se tenait non loin de Malfoy, dont le regard était tourné en direction de l'île de Dumbledore, bien qu'il ne puisse la voir de la cabane d'Hagrid. Il s'était attendu à être félicité pour la réussite de l'opération, mais non, Draco Lucius Malfoy, chef du bureau d'investigation de la magie, continuait à se lamenter sur la perte de son chasseur de vampires. Quelle mauviette il était devenu... Il n'aurait même pas été étonné qu'on lui annonce qu'il entretenait pour lui des sentiments amoureux, ou quelque chose dans le style. Il en frissonna, quelle horreur. Il ressentait soudain une répulsion immense vis-à-vis de son chef, rien qu'à cette idée.

"Où est le directeur ?" demanda la voix lasse de Phines, dans la pénombre.

Excellente question. S'ils étaient tous là, cela voulait dire que le directeur avait transplané. C'était le signal de repli, mais il n'était pas là.

"- Et s'il n'avait pas réussi ? murmura Violette Hawthorne, la main sur le cœur.

- Impossible, il a transplané, il n'est pas resté sur place, répliqua Neville un peu trop vivement.

- Il a très bien pu se retrouver coincé, fit Corey d'un ton léger qui énerva le professeur de botanique. Il n'était pas seul, il a dû être entravé.

- Comment ça, pas seul ? fit Phines avec humeur.

- Selon toute vraisemblance, il était accompagné par une élève et s'il a tenté de la protéger, qui sait ce qui a pu arriver ? reprit Corey en levant les mains.

- Il ne s'est pas laissé piéger, n'oubliez pas de qui vous parlez," dit Neville aussi vivement.

Corey afficha un sourire satisfait qui donna à Neville envie de lui coller son poing en pleine face. Cet ignoble type aurait bien besoin d'une bonne correction, il était un peu trop sûr de lui. Quoi que le ministre ait pu leur dire le concernant, il se fichait éperdument qu'il soit une sorte d'élu ou le remplaçant d'Ethan, il le trouvait arrogant et il n'avait rien accompli d'exceptionnel, ils avaient tous aidé pour lancer les Feudeymon, sans eux il n'aurait jamais réussi sa fichue opération.

Le chef de l'unité Sigma allait répondre lorsqu'une formidable explosion au niveau du château les projeta au sol, allant jusqu'à coucher les arbres alentour et faisant trembler la cabane d'Hagrid sur ses fondations.

L'opération d'épuration de l'école prenait la forme d'un cataclysme.

Ils virent tous une sorte d'immense forme vaguement humanoïde s'élever au dessus des flammes, loin devant eux, comme une ombre qui s'élevait vers le ciel, devenant de plus en plus diffuse, jusqu'à disparaitre.

Corey tomba sur les genoux, les mains crispées sur sa poitrine. Neville en fut presque content, il espéra qu'il souffre bien, sans même se demander ce qui arrivait si soudainement au sorcier.

"Vous pensiez m'avoir détruit ?"

Le groupe de professeurs et de capteurs s'écarta de Corey d'un seul coup, chacun pointant sa baguette sur lui.

La voix désincarnée du spectre venait de sortir de sa bouche et il regardait Malfoy avec... envie ?

Celui-ci se retourna lentement, comme s'il venait de s'apercevoir que quelque chose arrivait, et pointa sa baguette sur lui à son tour. Il le regarda un instant, le visage reflétant une infinie tristesse mêlée d'incompréhension, puis il murmura quelques mots, comme appare gladio ou quelque chose comme ça, dirait Neville plus tard.

Ils virent tous la baguette de Malfoy subir un changement étrange, s'entourant d'une sorte de halo qui avait la forme d'une dague, lame fantôme paraissant pourtant aussi solide que le métal. Il y avait comme une certaine détermination dans le regard gris et triste du jeune sorcier, mais Corey n'eut pas vraiment le loisir d'en profiter, car son chef lui planta la lame fantôme dans la gorge et il l'y enfonça jusqu'à la poignée.

"Silentum sede," dit simplement Malfoy.

Il crispa ses mâchoires et déplaça la lame sur le côté, dans un geste vif, faisant sauter la tête surprise de son subalterne, tête qui roula un peu plus loin sur l'herbe et disparut dans l'obscurité.

Il murmura encore quelques mots et cette fois, ce fut l'épée d'Ethan qui apparut dans sa main. Il s'approcha du corps et enfonça profondément l'épée dans le cœur de Corey, dans un bruit de craquement qui écœura tout le monde, puis il recula en criant aux autres d'en faire de même.

Il lança un sort que personne ne comprit, enfermant le corps décapité dans une sorte de bulle rougeâtre, et y mit le feu en incantant une dernière fois.

A peine le feu s'était-il mis à courir sur le corps du capteur que Malfoy tomba sur les genoux et s'affaissa sur le côté, inconscient.

"Bon sang, mais il vient de se passer quoi, là ?" s'étonna Phines, franchement sur les nerfs.

Personne ne lui répondit. Personne ne pouvait lui répondre. Les seuls qui auraient pu le faire étaient soit mort, soit disparu, soit caché à Pré-au-Lard.

Hagrid s'était éloigné dans la nuit. Il revint quelques instants plus tard, tenant la tête de Corey par les cheveux. Il la jeta dans le feu avec le corps, puis il s'agenouilla près de Malfoy, cherchant l'épée. Il ne la trouva pas, elle s'était volatilisée.

"- Que fait-on, maintenant ? demanda-t-il, ne s'adressant à personne en particulier.

- On continue comme prévu, répondit Fearghas Blackwood, le capteur qui arrivait juste après Corey dans la hiérarchie. On transplane à Pré-au-Lard et on laisse repartir le ministre avec monsieur Malfoy.

- Et Snape ? fit Phines avec un mépris plus qu'évident.

- Il connait le plan. Nous ne pouvons pas rester ici, dit Blackwood.

- Et lui ? dit Hagrid en désignant le corps qui brûlait sous scellé.

- Nous verrons avec monsieur le ministre."

Ainsi fut fait, et le groupe transplana à Pré-au-Lard.

Au moment même où ils apparaissaient devant la cabane d'Hagrid, Severus et Alice apparaissaient de leur côté dans un endroit que la jeune sorcière ne connaissait absolument pas.

N'ayant encore jamais transplané de sa vie, elle mit un certain temps à se remettre de son voyage instantané, décidant qu'elle n'aimait pas cela du tout, irrémédiablement. D'une part, c'était vraiment éprouvant, et d'autre part, elle était encore sous le choc de l'attaque psychique du spectre sur elle. Il avait essayé d'entrer directement dans son esprit, pas comme la première fois où il s'était manifesté devant elle, elle avait clairement entendu sa voix dans sa tête, et elle avait vu des choses. De plus, elle manquait de sommeil. Elle était salement affaiblie.

"Où est-ce qu'on est ?" demanda-t-elle difficilement, le malaise la tenaillant encore.

Ils se tenaient devant une maison tout en briques, située au bout d'une rue sinistre semblant n'abriter que des habitations à l'abandon, aux fenêtres cassées ou occultées par de vieilles planches.

"Chez moi."

Il tendit sa baguette, dit quelque chose et la porte s'ouvrit dans un grincement qui fit frissonner Alice. Elle le suivit, transie de froid, mal à l'aise.

Elle eut du mal à retenir sa surprise en découvrant les lieux, une fois qu'il eut prononcé un Lumos. La porte donnait sur un petit couloir sombre conduisant à un salon, dont les murs étaient couverts d'étagères elles-mêmes couvertes de livres. L'endroit était froid, austère, et on comprenait parfaitement qu'il n'était habité qu'occasionnellement, voire plus du tout depuis des années. Il y avait comme une odeur de vieille poussière flottant dans l'air.

Elle reconnaissait ce salon. C'était celui de la pensée de Lucy, dans laquelle elle injuriait son demi-frère. C'était celui où elle avait laissé sa fille à un homme qui allait l'abandonner. C'était étrange de se retrouver ici, avec ce même homme.

Il ne lui laissa pas le temps de s'habituer ou de se poser trop de questions.

"Je dois te demander de rester ici, le temps que je finisse de régler les... opérations en cours."

Elle hocha la tête en réprimant une grimace. Comme elle venait de frissonner, il lança un sort qui alluma un bon feu dans la cheminée, puis donna de la lumière grâce à une lampe à huile posée sur une table ronde. Cela conféra à l'endroit une aura encore plus lugubre.

"- Écoute, je sais que ce n'est pas très chaleureux, mais c'est ma maison, personne ne viendra te chercher ici, reprit-il sans la regarder. Fais-en ce que tu veux.

- Mais...

- Je ne peux pas rester avec toi pour le moment, mais je reviendrai. Je te le promets."

Elle faisait cette moue boudeuse qui trahissait l'incertitude.

"Mes affaires... Ma malle est restée dans le train," fit-elle avec gêne.

A cette évocation, il fronça les sourcils et soupira. Elle baissa les yeux. Elle avait agi sur un coup de tête, elle était fautive, elle était certaine qu'il ne manquerait pas de le lui rappeler.

"Tu es une sorcière, débrouille-toi."

Une sorte de tension évidente s'était installée depuis leur arrivée.

Il était toujours en colère parce qu'elle avait foncé sans réfléchir aux conséquences. Il n'avait pas encore abordé la question, mais elle voyait très bien qu'il lui en voulait.

"Tu n'as rien à craindre ici, reprit-il en changeant de sujet. C'est une ville moldue, mais elle est quasiment à l'abandon, elle l'était déjà lorsque j'étais enfant. Ne t'aventure pas trop loin, c'est tout ce que je te demande."

Elle hocha la tête.

"Nous discuterons du reste plus tard."

Comme il voyait ses yeux se mettre à briller et qu'elle retenait visiblement ses larmes, il tendit la main pour la poser sur sa joue, comme il avait pris l'habitude de faire, suivant la courbe de sa pommette du pouce. Elle sourit et les larmes se mirent à couler. Il trouva qu'elle avait l'air fatigué. Elle posa sa main sur la sienne. Il soupira et se pencha pour déposer un léger baiser au coin de sa bouche, y cueillant une larme au goût salé, puis fit un pas en arrière et disparut en transplanant, sans jamais la quitter des yeux.

Mortifiée, elle alla s'asseoir sur le rebord de la cheminée et pleura un bon moment, le visage dans la main, épuisée, le corps meurtri, le cœur en miettes, l'esprit lancinant. Elle se laissa un peu de temps pour rassembler ses idées, puis décida qu'il était temps de se secouer un peu.

Elle n'avait été d'aucune aide aux professeurs, elle n'était qu'une élève pas encore diplômée - elle ne le serait peut-être jamais - mais elle refusait de devenir un poids inutile. Il avait raison, elle était une sorcière, elle était majeure, elle n'avait plus la Trace sur elle, elle pouvait utiliser la magie pour se débrouiller.

Avant toute chose, elle entreprit d'explorer la maison. Après tout, il lui avait dit qu'elle pouvait en faire ce qu'elle voulait. Elle était fatiguée, elle voulait dormir, mais il était hors de question qu'elle le fasse dans un endroit qui devait crouler sous au moins dix mètres de poussière.

Il y avait deux chambres, dont une en bas d'un escalier étroit, au sous-sol. Comme elle n'avait pas de fenêtre, elle s'en détourna pour retourner dans l'autre, qui était attenante à une salle d'eau. Ce devait être sa chambre. D'un coup ou deux de baguette magique, elle envoya la poussière dans la petite cheminée de la chambre, où elle la fit brûler, elle changea tout ce qui était vieux en neuf, que ce soit les tapis, les rideaux, les draps dans le lit ; elle refusa juste de toucher à ce qui se trouvait dans le salon. Elle en ôta juste la poussière, dont les volutes gris finirent eux aussi dans la cheminée de la pièce.

Une fois chose faite, elle se laissa tomber dans le fauteuil près de la cheminée et leva sa baguette une dernière fois, peu confiante sur sa réussite, mais si elle n'essayait pas, elle ne saurait pas.

"Accio malle !" lança-t-elle haut et fort.

Rien.

Elle s'avachit mollement contre le dossier du fauteuil, déçue, les larmes aux yeux. Elle avait eu une bien haute estime de ses pouvoirs. Si elle était incapable de faire venir sa malle en utilisant un sort aussi simple, comment aurait-elle pu aider les autres à Poudlard, tout à l'heure ?

Au moment où elle cessait de lutter contre le sommeil, fermant enfin les yeux pour dormir, un bruit sourd de chose lourde qui tombe sur le sol résonna tout près d'elle. Elle sursauta, la peur au ventre, tendant sa baguette vers son ennemi. Elle se mit à rire en découvrant sa malle posée sur le tapis devant elle, inoffensive et salvatrice.

Épuisée, elle retira ses chaussures et se lova dans le creux du fauteuil, cédant enfin au sommeil. Elle aurait bien le temps de manger, de prendre un bon bain et de dormir dans un vrai lit plus tard...

A des lieues de l'impasse du Tisseur, Severus apparaissait devant l'entrée du pub des Trois Balais, où il entra après une courte hésitation. Il allait avoir beaucoup de choses à affronter.

Le pub était fermé au public ce soir-là. La plantureuse Rosmerta Greene avait accepté d'offrir le gîte et le couvert aux professeurs de l'école, à la demande du ministre, auquel elle avait donné sa meilleure chambre. Les fantômes étaient présents eux aussi, certains dans le grenier, d'autres à la cave, et la Dame Grise dans le salon privé de la tenancière du pub ; ils avaient refusé d'être séparés.

Le maitre des potions se rendit dans l'arrière-salle, où il trouva Kingsley Shacklebolt, Neville, Hagrid, un des capteurs et Phines le pincé, qui afficha ouvertement son mépris lorsqu'il vit son directeur entrer et refermer la porte.

"Où sont Malfoy et son... bras droit ?" demanda Severus de façon très directe, prenant la main sur la discussion.

Kingsley l'invita à s'asseoir. Severus se servit un grand verre d'eau qu'il vida d'un trait. Il était assoiffé et il mourait de faim. Comme si elle lisait dans ses pensées, madame Rosmerta lui apporta de quoi calmer sa faim et repartit en silence.

"Monsieur Malfoy est tombé tout à l'heure, il ne se réveille pas, répondit le capteur après qu'il eut mangé un peu. Quant à monsieur Scourgeous, il est mort."

Severus s'étrangla avec un morceau de pain.

"- Il est... Quoi ? réussit-il à dire, les yeux larmoyants, son verre d'eau à la main. Et qui êtes-vous, vous ?

- Fearghas Blackwood, monsieur le directeur, dit l'autre avec humilité. Le nouveau chef de l'unité Sigma.

- Auriez-vous l'amabilité de m'expliquer ?"

Alors, Fearghas raconta ce qui s'était passé entre les deux transplanages, et son récit fut alimenté par les témoignages des autres.

Un silence assez lourd s'était abattu sur le petit groupe, assis autour de la table rectangulaire.

Severus restait figé dans une attitude qui trahissait toute l'incompréhension qui embrumait son cerveau.

Comment était-ce possible ? D'après les dires de ce Fearghas, Malfoy s'était comporté comme Ethan, il avait utilisé son épée et ses pouvoirs pour sceller cet abruti de Corey Scumbag. Inconcevable. Kingsley avait pourtant bien expliqué que seuls Ethan et Corey commandaient à ce type de magie, il n'existait que deux sorciers comme eux dans le monde, l'un étant né en Irlande et l'autre en Australie, ils avaient été choisis, c'était leur destinée, cela aurait plu aux centaures déambulant sous un ciel piqué d'étoiles.

"- Kingsley, si vous avez une explication, je suis preneur... soupira Severus en s'accouda sur la table, le front appuyé contre la paume de ses mains.

- Il semblerait que Malfoy ait été possédé par les pouvoirs d'Ethan, dit le ministre avec une simplicité déconcertante.

- Alors il est en vie.

- C'est impossible, vous le savez, l'île brûle toujours et il ne subsiste plus rien de détectable là-bas.

- Comment expliquez-vous cette... possession, dans ce cas ? L'épée qui apparait et qui disparait ? Ethan l'avait toujours sur lui lorsqu'il partait en patrouille, Hagrid peut le confirmer.

- Oui, répondit le demi-géant de façon plus que laconique.

- Il est en vie, répéta Severus, toujours caché derrière ses mains.

- Il n'a pas pu survivre."

Kingsley semblait douter de ses propres paroles. Après tout, Ethan Lhiannan-Sidhe avait été choisi, il était devenu un sorcier exceptionnel commandant à la magie antique, l'épée qu'il possédait le prouvait, son père ne l'aurait jamais gardée pour la lui léguer s'il n'avait pas eu cette capacité unique à maitriser les éléments. Il avait choisi le feu, ou le feu l'avait choisi, mais il aurait pu dompter les autres.

"Vous n'en savez rien du tout, vous n'avez même pas cherché à savoir ! répliqua Severus avec force, plaquant ses mains sur la table et faisant sauter ses couverts dans un bruit aigrelet. Vous êtes resté bien au chaud dans votre petit ministère, laissant les choses arriver et levant le petit doigt uniquement parce que ça commençait à sentir le roussi ! Oh je sais, vous allez me dire que vous savez ce que c'est de perdre des proches, parce que vous avez participé à la deuxième guerre du monde sorcier et à la bataille de Poudlard, vous aussi !"

Il s'était levé, trop fatigué pour chercher à modérer ses propos. Il en avait par dessus la tête de se retenir. Il faisait bonne figure depuis des mois, maintenant il estimait que c'était assez.

Kingsley ferma les yeux et poussa un profond soupir.

"En effet, j'ai perdu Albus et bon nombre d'amis très chers," dit-il très calmement.

Severus serra les dents.

Neville, assis non loin de lui, n'était pas très optimiste quant à la suite des évènements. Il était littéralement stupéfait par le comportement du directeur. Il l'avait toujours connu froid, impassible, maitrisant les colères froides comme personne, il savait combien il pouvait se montrer odieux juste pour le plaisir, et en l'espace de quelques heures, il l'avait vu passer d'une démonstration touchante de sentiments amoureux à une explosion de fureur impossible à endiguer.

"- J'ai assisté à la mort d'Albus Dumbledore, je l'y ai moi-même précipité ! s'exclama Severus, exaspéré. Alors ne venez pas me dire que vous savez ce que ça fait !

- Comment ça, vous l'y avez précipité ? balbutia alors Hagrid, interdit.

- Severus, je vous en prie, calmez-vous, dit Kingsley, inquiet.

- Me calmer ? Me calmer ? Nous venons de détruire une école vieille de plus de mille ans, où des personnes meurent depuis deux ans, et vous me demandez de me calmer ?

- Vous avez tué Dumbledore ?" répéta Hagrid, qui ne comprenait pas.

Severus lui lança le plus noir et meurtrier des regards. Il ressentait l'envie de cogner le demi-géant. Il ne se rendait pas compte de la portée de ses propres paroles. Il était trop éprouvé pour être lucide, il était incapable d'épargner qui que ce soit dans ses remontrances.

"- Rappelez-vous votre promesse, dit alors Kingsley en se servant tranquillement un verre d'eau.

- Que..."

Severus retomba sur sa chaise, les bras ballants. Il avait mal à la tête, d'un coup. Kingsley l'avait désarmé. Ses forces l'avaient quitté en même temps que son ire. Il était abasourdi.

"Comment savez-vous ?"

Pour toute réponse, Kingsley leva sa main gauche et l'ouvrit, pour qu'il puisse bien voir la cicatrice qui en traversait la paume. Le maitre des potions comprit immédiatement qu'il était lui aussi lié au pacte du doyen. Mais alors...

"Pardonnez-moi, murmura-t-il en remettant sa tête entre ses mains. Hagrid, je suis désolé."

Le demi-géant fit craquer les jointures de ses doigts. Oh, il était désolé ? Il disait avoir tué Albus Dumbledore, il ne fallait plus en parler, et il était désolé ? Il allait lui expliquer où il pouvait se mettre ses excuses, oui.

"Où étiez-vous passé, tout ce temps, au fait ?"

Évidemment, c'était à Phines que l'on devait ces mots. Il n'avait pas spécialement envie que le demi-géant casse tout autour de lui, bien qu'il aurait adoré le voir réduire le directeur en miettes. Il préférait le mettre mal à l'aise avec ses questions vicieuses, il avait envie de jouer à son petit jeu préféré, il voulait voir jusqu'où il tiendrait sans faillir.

"- Cela ne vous concerne pas, répondit Severus froidement.

- Oh, vraiment ? insista Phines, un sourire aux lèvres.

- Phines, fermez-la, intervint Neville, le cœur emballé par sa propre audace.

- Certainement pas ! Scourgeous a dit qu'il était avec une élève, alors qu'est-ce qu'il en a fait ? Il est parti avec ? Que s'est-il passé ? Pourquoi n'a-t-il pas rejoint le point de ralliement avec nous ?"

Neville allait intervenir de nouveau mais l'ancien cauchemar de son enfance le fit taire d'un regard.

"- Je suis allé mettre cette personne en lieu sûr, puisque cela vous intéresse tant, professeur Phines, dit Severus, arquant un sourcil.

- Oh, vraiment ? fit Phines comme s'il ne savait plus que dire cela. Peut-on savoir pourquoi elle n'est pas partie avec les autres élèves ?

- C'est mon problème, je le règlerai en son temps, répondit Severus entre ses dents, prêt à céder.

- Votre problème ? Mais quel genre de relation entretenez-vous avec cette fille ?"

A l'évidence, Phines était plus qu'écœuré et il ne s'en cachait absolument pas. Il était bien le seul à trouver que le moment était parfait pour parler de ça.

"- Vous êtes vraiment quelqu'un de répugnant, Snape, vous vous comportez n'importe comment devant notre ministre et vous vous permettez d'avouer une relation scandaleuse, de surcroit ? Votre place n'est pas à la tête de l'école, vous...

- Silencio !"

N'y tenant plus, Neville venait de se lever et avait lancé le sort sur Phines, qui s'était mis à toucher nerveusement sa bouche du bout des doigts, comme si cela allait faire revenir sa voix. Ce crétin était pathétique.

"Maintenant, barrez-vous, avant que je ne fasse bien pire," jeta le jeune professeur de botanique en le menaçant de sa baguette.

Phines le muet obéit docilement et se sauva presque en courant, claquant la porte derrière lui.

"Il va manger un Oubliettes vite fait, bien fait, celui-là," soupira Neville en se rasseyant.

Kingsley se mit à rire, stupéfait par la réaction du jeune homme, soulagé que Snape n'ait pas réagi face aux accusations proférées par Phines. Il était aussi à cran qu'eux, mais il n'aurait jamais pensé faire taire l'impudent de cette manière. Fearghas Blackwood restait coi, très mal à l'aise. Hagrid ronchonnait dans son coin, sa rancœur grandissant encore et encore.

"- Il a raison, dit alors Severus. Je me suis comporté n'importe comment devant notre ministre. Quant au reste...

- Le reste vous regarde, mon ami, l'interrompit le ministre. Je ne vous tiendrai pas rigueur pour ce que vous m'avez dit tout à l'heure, vous êtes épuisé, vous avez en effet dû prendre beaucoup de décisions difficiles, je comprends votre emportement. Hagrid, je vous expliquerai ce qu'il a voulu dire tout à l'heure mais je vous en prie, ne soyez pas en colère contre lui. Monsieur Blackwood, nous parlerons du cas Scourgeous plus tard. Monsieur Longbottom, merci pour votre brillante intervention. Je vous propose d'aller dormir, nous avons encore du pain sur la planche et il faut que nous soyons reposés pour être en pleine possession de nos moyens."

Ils hochèrent tous la tête en guise de réponse.

"Messieurs, bonne nuit."