Ce matin-là, alors que tout le monde dormait encore, Kingsley Shacklebolt faussa compagnie à ses secrétaires et se rendit au bord du lac de Poudlard. Il avait besoin de voir de près et de ses propres yeux l'incendie sans fin que le jeune et imprudent Ethan Lhiannan-Sidhe avait provoqué.

Le fait que Severus insiste autant quant à la possible survie du chasseur l'avait profondément troublé. Il connaissait les intuitions sans faille du maitre des potions. Il l'avait côtoyé lorsqu'ils appartenaient à l'Ordre du Phénix. C'était encore à l'époque une personne détestable qui tolérait à peine la présence des autres, devant laquelle il avait toujours eu du mal à faire bonne figure, mais Dumbledore s'était toujours fié à lui sans se poser de questions. Il avait choisi de mourir de la main d'un ami plutôt que seul dans son lit, comme un vieillard, parce qu'il savait que son corps avait atteint ses limites. S'il avait décidé de placer sa confiance entre les mains d'un homme tel que Severus Snape, alors il devait en faire autant.

Un jour, Albus était venu trouver Kingsley directement chez lui. Il avait besoin de parler, il avait besoin de se confier, cela ne lui ressemblait pas beaucoup. Il venait de découvrir quelque chose de dangereux, concernant une de ses élèves. Ensemble, ils avaient discuté de Voldemort, des Drake, d'Engel Sheller et d'Alice. Kingsley avait avoué qu'il était au courant depuis le début, depuis le jour où Severus Snape avait décidé de se séparer de l'enfant de sa demi-sœur. Cela n'avait pas été difficile d'effacer sa mémoire, malgré ses barrières. Personne ne devait pouvoir remonter à la petite fille dont le sang dormant se révélait être assez puissant pour déverser le fléau sur terre. En son temps, il avait laissé Sheller posséder le corps d'Eswann Bathory, lui permettant de croire qu'il menait le jeu, mais il n'avait rien dirigé du tout. Il avait juste permis à Albus Dumbledore de purifier la seule personne capable de donner naissance à un nouveau monde de chaos.

Le fait d'avoir défait certains nœuds du temps avait créé un monstre sans corps qui avait pris trois vies, et à cause de cela, l'école était en train d'être dévorée par des flammes qui ne mourraient jamais.

Le maléfice de Feudeymon était loin de faiblir, il pouvait le voir de l'endroit où il se tenait, il voyait les flammes réagir comme des explosions solaires, partout sur la bâtisse. Là, sur sa droite, l'ile de Dumbledore brûlait. Devant lui, au loin, le majestueux château ayant abrité des centaines d'élèves durant des siècles, brûlait.

Il s'assit sur un rocher et se mit à pleurer, sans bruit, le visage dans les mains. Il laissait enfin les évènements prendre le dessus, il redevenait l'adolescent qui avait passé sept ans ici, il craquait, littéralement. Il pleurait Dumbledore, il pleurait Poudlard, il pleurait ce gâchis. Il se le permettait maintenant car il était seul, il devait se montrer infaillible devant les autres. Kingsley le pouvait, le ministre de la magie, non.

Au bout d'un long moment, il finit par se lever et fit quelques pas dans l'herbe. L'odeur de fumée arrivait jusqu'à lui, portée par la brise matinale qui courait sur le lac. C'était une odeur écœurante, lourde, grasse, collante. Il ressentit soudain le besoin irrépressible de rentrer, de quitter ses vêtements, de prendre une bonne douche et d'enlever cette horrible odeur de lui. Il était temps de rentrer.

Alors qu'il quittait les lieux, une sensation étrange s'empara de lui. C'était infime, mais elle le fit se retourner. Parcourant le parc du regard, il se força à faire le vide dans son esprit. Rien. Il ne voyait ni ne sentait rien. Soucieux, contrarié, il se détourna et repartit.

Lorsqu'il revint aux Trois Balais, presque tout le monde était attablé comme la veille, partageant un petit déjeuner copieux. Il trouva rassurant et chaleureux de voir l'équipe des professeurs ensemble. Il manquait Severus, Malfoy, Phines et madame Pomfrey. Les sorciers de l'unité Sigma préféraient rester à part, aussi madame Rosmerta les avait laissés s'installer en cuisine.

A peine eut-il posé un pied dans les escaliers que son premier secrétaire lui tomba dessus et commença à lui reprocher sa conduite irresponsable, tout de même, s'enfuir ainsi sans prévenir personne, et puis... Kingsley le fit taire d'un geste.

"Plus tard, Eric, plus tard."

Plus tard, ce fut madame Pomfrey qui vint le trouver alors qu'il buvait un thé, seul dans le salon privé de madame Rosmerta.

"Monsieur le ministre, l'état de monsieur Malfoy est préoccupant," dit-elle sans détour, s'asseyant avec lui.

Kingsley posa délicatement sa tasse et soupira.

"- Il ne se réveille pas, reprit madame Pomfrey.

- Avez-vous demandé à Severus de pratiquer la legilimencie sur lui ?

- Il a refusé."

Bien sûr, qu'il avait refusé.

"- Je ne sais plus par quel bout commencer... murmura Poppy Pomfrey. Si quelque chose l'a possédé au moment où il a tué ce sorcier, cela a peut-être abimé son esprit, ou il est choqué par la mort de son ami, je ne sais pas.

- Je vais voir ce que je peux faire," répondit Kingsley, ennuyé par ce que l'infirmière venait de lui dire.

Kingsley se leva dès qu'elle fut partie. Il appela ses deux secrétaires et fit venir Severus.

"Severus, suivez-moi à l'île de la tombe, dit-il sans plus de cérémonie. Eric, Gale, je ne serai pas seul et je reviens tout à l'heure, n'alertez pas tout le pays de ma disparition."

Ils firent le chemin en silence, Severus se demandant sans cesse ce que le ministre lui voulait et surtout, pourquoi il voulait y aller à pieds et pourquoi il tenait à revenir sur les lieux, sachant qu'il n'y avait plus rien. Il aurait souhaité lui parler de l'état de Malfoy et du fait que Poppy était venue lui en parler, inquiète pour son patient.

"Allez-vous finir par me dire pourquoi nous sommes ici ?" demanda-t-il avec circonspection.

Se tenir là le mettait mal à l'aise. Il y avait vu Malfoy s'effondrer et le feu qui ronflait devant eux à fleur d'eau lui rappelait qu'ils avaient perdu quelqu'un d'inestimable.

Kingsley avait croisé les bras sur sa poitrine, il paraissait soucieux.

"- Je vous dois des excuses, dit-il de sa voix chaude.

- A quel sujet ? demanda Severus d'un ton détaché.

- J'étais là, tout à l'heure, et j'ai... senti quelque chose. Je ne pense pas m'être fait des idées, mais il se peut que vous ayez raison, en ce qui concerne le chasseur..."

Severus le regarda, affichant le même air circonspect.

"Le feu est actif, il l'aurait éteint, fit-il. Et je me trompe peut-être mais hier soir, il m'a semblé que nous ne devions plus évoquer le sujet."

Kingsley ne put s'empêcher de sourire. Parfois, Severus réagissait comme un adolescent, il restait buté sur un vieux grief pour ne pas avoir à parler d'autre chose.

"- Et si ce qui a pris possession de Malfoy hier était la cause de ce que j'ai ressenti ? reprit-il.

- Comment voulez-vous que je le sache ? C'est à vos capteurs qu'il faut demander ça. Ce qui m'intéresse, moi, c'est de savoir combien de temps nous devons laisser courir le Feudeymon et comment nous allons le juguler, répondit Severus froidement. Je ne sais même pas si la malédiction est levée, mes élèves sont partis et je suis incapable de leur dire jusqu'à quand ils devront rester en exil. C'est à vous de régler ça. C'est à vous de me donner des réponses."

Le ministre le regarda de biais. Il n'y avait pas que cela qui mettait le directeur de Poudlard sur des charbons ardents. Il n'était pas dupe. Pourtant, il faudrait bien qu'il mette ses aspirations personnelles de côté le temps que l'affaire Poudlard soit réglée.

Il allait reprendre la parole lorsque qu'une déflagration semblant venir de nulle part les souleva pour les jeter au sol, à plusieurs mètres de l'endroit où ils se trouvaient.

Alors que Kingsley gisait un peu plus loin, inconscient, Severus se releva péniblement, sonné, et s'aperçut que son bras gauche était douloureux. Devant lui, à la place de l'île en feu, une gigantesque trombe d'eau s'élevait vers le ciel. Il pouvait entendre son rugissement comme s'il se tenait juste à côté d'une immense cataracte, il pouvait en sentir le souffle sur son visage. Si c'était une manifestation d'ordre magique, elle était intense. La trombe semblait aspirer les flammes, les dévorant pour les faire disparaitre loin dans les hauteurs.

Fasciné par ce spectacle, il ne parvenait plus à en détacher le regard.

Le sol se mit à trembler violemment sous ses pieds, lui faisant perdre l'équilibre. La terre se fendit brusquement dans un grand craquement, lui laissant tout juste le temps de sauter sur le côté et de se recevoir maladroitement sur son bras blessé ; une douleur vive le traversa, lui arrachant une grimace.

La faille s'agrandit dans un bruit de déchirure grinçant, s'élargissant jusqu'au lac. L'eau s'y engouffra avec violence, puis la faille engloutit l'île alors que la trombe s'évanouissait en une vague de pluie drue. Soudain, la faille se referma, provoquant un raz-de-marée qui balaya tout ce qui se trouvait sur le rivage et qui vint mourir non loin de Severus, alors qu'il avait reculé jusqu'à atteindre Kingsley, prêt à transplaner avec lui.

Alors qu'il se redressait, le silence fut ce qui le surprit en premier. Il avait l'impression désagréable d'être sourd.

Sa curiosité attisée, il s'assura que Kingsley allait bien, bien qu'il présente une blessure à la tête, puis il sortit sa baguette magique et s'approcha de la rive, faisant fi de l'eau froide dans laquelle il pénétrait jusqu'à mi-mollets.

L'île de la tombe de Dumbledore avait disparu. A la place, il n'y avait que l'étendue du lac, comme s'il n'en avait jamais été autrement. Il ne restait rien, pas même une branche d'arbre flottant au gré des vagues, la barque n'était plus là, le feu était mort.

Il regarda autour de lui, méfiant. Il ne gardait vraiment pas un bon souvenir des deux dernières fois où il s'était tenu ici. Il se remémorait trop bien comment le spectre avait tenté de le tuer et Malfoy en larmes alors que l'île était la proie des flammes. Il revoyait Scourgeous lui annoncer qu'il ne subsistait aucune onde, une certaine satisfaction peinte sur le visage. Ce dernier avait été terrassé par son propre chef. Inexplicablement.

Une brise légère s'était levée. Le doux bruissement qu'elle produisait l'emplit d'une sorte de quiétude rassurante. C'était étrange de ressentir un tel bien-être après ce qui venait de se produire. Il fit quelques pas dans l'eau pour revenir vers Kingsley, qu'il apercevait au loin, toujours allongé sur l'herbe, près des arbres.

Le raz-de-marée avait changé le visage des rives du lac, montant son niveau de quelques mètres. Les fleurs aquatiques étaient noyées. Elles ne tarderaient pas à sortir la tête de l'eau, de toute façon. L'eau baignait le pied des arbres qui avaient tenu bon lors de l'explosion, quelques rochers affleuraient timidement. Le clapotis des vagues ajoutait au bien-être incongru qu'il ressentait.

Un poisson sautant à la surface de l'eau un peu plus loin attira distraitement son attention. Il détourna la tête pour reprendre son chemin puis fit aussitôt volte-face, une sensation glacée envahissant sa poitrine. Il allongea le pas dans la direction opposée, se retenant de courir, la douleur grandissant dans son bras gauche d'une manière lancinante.

C'était impossible. Cela ne pouvait être la réalité.

Maintenant qu'il se tenait debout près d'une avancée de rochers, stupéfait, il ne pouvait que se rendre à l'évidence : c'était bien le corps d'Ethan Lhiannan-Shide qui gisait à ses pieds, à moitié dans l'eau, face vers le ciel. Son visage était couvert de coupures, son cou portait des contusions, son corps présentait des brûlures, ses vêtements étaient en piteux état.

Il tomba à genoux, cherchant le pouls du jeune sorcier dans le creux de son cou du bout des doigts, nerveux, trop nerveux, se répétant encore et encore que c'était impossible. Malgré les propos véhéments qu'il avait tenu à Kingsley, Ethan n'avait pas pu survivre, ni au feu, ni au cataclysme qui avait englouti l'île sous ses yeux. Il avait essayé de se convaincre, plus qu'il ne voulait se l'avouer. Pourtant, le jeune homme était bien là.

Il se redressa et lança le sort qui fit apparaitre son patronus, sous sa forme sphérique.

"Va chercher... Va chercher Neville et les capteurs !"

La boule lumineuse disparut.

Dans la minute qui suivit, Neville et trois capteurs apparurent en transplanant, non loin de lui.

"- Que s'est-il passé ici ? s'exclama Fearghas Blackwood, dont la première réaction avait été de s'apercevoir du changement aux abords des rives.

- Par Merlin..." murmura Neville.

Severus était toujours à genoux près d'Ethan.

"Il faut aller chercher le ministre, là-bas, nous avons eu un petit accident et il ne se réveille pas, je n'ai pas vérifié l'état de sa blessure, " dit-il simplement.

Deux des capteurs présents coururent jusqu'au ministre inanimé.

Fearghas était entré dans l'eau, baguette à la main, l'autre main levée à la recherche d'ondes métacinétiques. Neville était incapable de bouger.

"Est-ce qu'il est..."

Severus soupira.

"Il est en vie, mais elle ne tient qu'à un fil. Nous devons le ramener à Poppy. Voulez-vous vous en occuper ? J'aimerais discuter avec Blackwood de ce qui est arrivé."

Neville acquiesça d'un signe de tête. Il se pencha vers Ethan et saisit son poignet, puis transplana en l'emportant avec lui.

Severus se tourna en direction des autres capteurs, qui avaient disparu eux aussi avec Kingsley. Madame Pomfrey allait avoir du travail et elle saurait le remercier pour ça.

"Monsieur, c'est incroyable, je sens une puissante énergie émaner de cet endroit, mais elle n'est en rien comparable à celle des derniers mois !"

Ce Blackwood avait l'air d'un gosse au pied du sapin de Noël. Il avait un sourire immense sur le visage. Cela aurait pu paraitre déplacé vu les circonstances, mais son attitude était trop spontanée pour être jugée d'une manière négative. Il était complètement à l'opposé de son prédécesseur, c'était plus qu'évident. Si sa mission restait la même, on voyait bien qu'il réfléchissait différemment, qu'il ressentait différemment. Peut-être était-ce parce qu'il ressentait, tout simplement.

"- Scourgeous a pourtant bien dit qu'il n'y avait plus rien, il y a deux jours, répondit Severus en s'approchant de lui.

- En effet, on se sentait rien, mais aujourd'hui, c'est comme si quelqu'un avait redonné vie à ce qui se tient à la place de l'île. L'équilibre entre les éléments est parfait."

Alors, Severus décida de raconter ce qu'il avait vu. Fearghas hochait la tête, attentif. Le récit du directeur de Poudlard appuyait ses propres paroles : l'usage des quatre éléments avait rétabli l'équilibre de la zone.

Ils décidèrent de s'approcher du corps de bâtiment de l'école, proie des flammes dévorantes du maléfice insatiable de Feudeymon.

La puissance du sortilège les empêchait de venir trop près, mais Fearghas pouvait malgré tout sentir que les ondes néfastes étaient inexistantes. Il ne percevait pas de bonne énergie semblable à celle qui émanait du lac, mais celle du spectre était clairement absente.

Severus jeta un dernier regard à la bâtisse majestueuse et les deux hommes transplanèrent pour Pré-au-Lard.

Madame Pomfrey vint le trouver aussitôt qu'il apparut dans l'auberge, à croire qu'elle avait un sixième ou un septième sens. Il prit toutefois le temps de s'appliquer un sort de séchage, il était trempé jusqu'à mi-cuisses.

"- Avant que vous ne me passiez un savon mémorable, je crois que mon bras est cassé, annonça le maitre des potions avec son flegme habituel.

- Et un grand garçon comme vous n'a pas eu la jugeote d'y remédier tout seul ? ironisa l'infirmière en l'invitant à s'asseoir sur le canapé de madame Rosmerta, dans son salon privé.

- Je n'ai pas vraiment eu le temps d'y penser..."

Elle lui fit ôter sa veste et sa chemise, haussa les sourcils en apercevant son pendentif mais préféra lui faire une remarque bien différente.

"Vous ne vous êtes guère remplumé, Severus..." soupira-t-elle en déplaçant son attention sur le bras dont le coude présentait un bel hématome violacé remontant vers l'épaule.

Il la gratifia d'un regard noir et grimaça quand elle posa ses mains fraiches sur son bras douloureux. Non, il n'avait pas eu le loisir de faire bombance au point de reprendre tout le poids qu'il avait perdu, lorsqu'il était soumis à la malédiction du sang. Et oui, son bras lui faisait mal.

"En effet, le coude est cassé, constata Poppy avec lassitude. Permettez-moi de faire un point général sur votre état de santé, une fois que vous aurez bu la potion pour soigner la fracture."

Il la regarda, interloqué. Pourquoi diable voulait-elle appliquer sur lui un sort de diagnostic médical ? Il allait très bien, outre son coude cassé et sa maigreur apparente ; après tout, il n'avait jamais été bien épais, elle n'allait pas en faire un drame, tout de même.

Poppy revint avec un gobelet de l'ignoble potion permettant de réparer les os, une petite lame et une fiole.

"Donnez-moi un peu de sang et buvez la potion, je reviens dans une demi-heure."

Il s'exécuta et attendit patiemment le retour de l'infirmière, jusqu'à s'endormir, la tête renversée sur le dossier du canapé trop confortable de madame Rosmerta.

Il s'éveilla en sursaut quelques minutes plus tard. Il venait de faire un rêve très sombre. Il y avait vu Ethan combattre Sheller, exécutant la même danse des sorts qu'à Noireterre, puis Ethan avait été dévoré par les flammes et un Sheller avec des tentacules lui sortant des yeux avait planté une dague dans le cœur d'Alice, après l'avoir violée.

Le cœur battant trop fort, il s'était redressé, appuyant ses coudes sur ses genoux et regrettant son geste aussitôt. La potion n'avait pas encore fait effet, il fallait des heures pour qu'elle agisse complètement, alors il se rassit contre le canapé et renversa de nouveau la tête en arrière, fixant le plafond, perdu dans ses pensées. Il voulait partir d'ici. Il voulait retourner à Cokeworth, il voulait retrouver Alice. Grâce à l'occlumencie, il ne rêvait jamais. Il n'aimait pas avoir rêvé, et encore moins d'Alice. Pourquoi rêver de ce qu'elle lui avait raconté ? Pourquoi revoir le combat entre Ethan et un Sheller aux allures de spectre ? Pourquoi Poppy mettait-elle autant de temps à revenir ? Kingsley avait-il repris connaissance ? Ethan était-il toujours en vie ? Il avait senti son pouls si faible sous ses doigts...

L'infirmière revint alors qu'il allait se lever pour aller la chercher, incapable de contenir son impatience plus longtemps. Si elle l'avait trouvé en train de déambuler dans les couloirs alors qu'il devait rester au calme, elle lui aurait passé le savon mémorable qu'il attendait depuis son retour du lac.

Elle s'assit en face de lui, dans un fauteuil. Elle affichait un air grave qui ne lui plaisait pas du tout. Il reprit sa posture de repos, afin d'éviter l'affrontement direct.

"- Je crois que vous avez certaines choses à me dire, dit-elle en croisant sagement ses doigts sur son tablier amidonné.

- Je ne vous suis pas, répondit-il en fermant les yeux, se pinçant l'arête du nez entre le pouce et l'index, montrant bien qu'il n'était pas très enclin à la conversation.

- Severus, aujourd'hui, vous êtes aussi jeune que le jour où vous avez failli perdre la vie, lors de la bataille de Poudlard..."

Cette fois, elle avait toute son attention. Il s'était redressé, quittant sa posture nonchalante.

"Comment cela?"

Bien sûr, il avait constaté les changements de son apparence l'an passé, et c'était encore plus flagrant depuis qu'il avait absorbé la potion contenant le sang d'Alice, mais il les avait mis sur le compte du repos auquel il avait pu goûter, une fois ses nuits absoutes des heures de travail infructueuses.

"- Vous n'êtes pas sans savoir que vous auriez dû mourir, ce jour-là, n'est-ce pas ? dit Poppy, ne sachant pas vraiment comment en discuter.

- Ce n'est rien que je ne sache déjà, en effet, mais venez-en au fait, voulez-vous ?"

Elle remarqua qu'il était légèrement agacé, bien qu'elle ne comprenne pas pour quelle raison.

"Le sang que j'ai prélevé sur vous tout à l'heure... est un sang jeune, répondit-elle clairement. Je ne peux pas l'expliquer, mais je suis persuadée que vous le pouvez. J'aimerais que vous me parliez de cette malédiction dont vous avez été victime ces derniers mois, et ne me dites pas que c'était juste une question de fatigue due à vos veilles répétées, je ne suis pas dupe à ce point."

Il sourit. Poppy faisait partie du corps médical, elle avait prêté serment, elle ne divulguerait jamais les secret de ses patients. C'était une personne intègre, passionnée, qui faisait passer le bien-être des malades avant tout le reste, et même avant sa propre personne. Elle était aussi une excellente médico-mage et maitrisait l'art des potions, il l'estimait jusqu'à en faire son égale. De plus, elle était animée par une curiosité incroyable en ce qui concernait le corps humain, ses maux, ses guérisons inexpliquées, sa survie. Severus se souvenait très bien de quelle façon elle s'était toujours occupée d'Alice, du temps où elle s'appelait encore Snape, et lorsqu'elle avait été attaquée par ce petit détraqué de Preston-Butler.

Il lui raconta comment il s'était retrouvé à boire du sang de vampire et comment il s'en était défait. Il n'omit absolument rien. Pas même le rôle précis qu'Alice avait joué dans l'avènement de sa rédemption.

Il était maintenant évident pour tous les deux que le sang d'Alice était la cause du rajeunissement du sorcier. Pourquoi avait-il l'âge qu'il avait la nuit où il aurait dû mourir, le sang empoisonné par le venin du serpent de Voldemort, c'était une bonne question. Et encore fallait-il qu'il ne rajeunisse pas encore dans les jours qui suivraient. Après tout, Alice avait presque dix-huit ans. Et si jamais il était amené à atteindre cet âge ? Le soir où elle lui avait offert son sang pour lui sauver la vie, il en avait pris une grande quantité, mais cela ne voulait rien dire. Seuls les vampires avaient cette faculté, or, il n'en était pas un. Il savait très bien que cela ne pouvait pas avoir influencé son organisme à ce point. C'était écrit dans les livres.

Il se laissa aller à un sourire furtif. C'était écrit dans les livres ? Pauvre imbécile.

"Demain, je reprendrai encore un peu de votre sang, et je le ferai durant quelques jours, afin de déterminer s'il reste stable, annonça Poppy. En attendant, j'espère bien que vous allez rester au calme jusqu'à la guérison totale de votre bras. Je n'ai pas que vous à m'occuper et je vous préviens que si vous ne m'écoutez pas, vous le regretterez."

Il hocha la tête en signe d'accord. Il n'avait pas envie de se mettre Poppy Pomfrey à dos.

"Comment vont Kingsley et Ethan ?" s'enquit-il avant qu'elle ne parte.

Elle inspira profondément et soupira. La journée était encore jeune mais l'infirmière paraissait déjà épuisée. Il était sûr qu'elle avait veillé Malfoy toute la nuit. Elle était comme ça, aussi.

"Kingsley se remettra, il a été blessé à la tête en tombant mais il va bien, il est éveillé et ses propos sont cohérents, répondit-elle en ajustant sa coiffe. Quant au jeune chasseur, je ne suis pas sûre de pouvoir l'aider s'il reste ici. Il devrait être à Sainte Mangouste, au quatrième étage, et j'ai bien peur que monsieur Malfoy ne doive s'y retrouver aussi."

Severus soupira, faisant écho à l'infirmière. Il était déconcerté. Il n'avait pas l'habitude d'être confronté à ce genre de décision. Il avait oublié qu'il ne l'avait jamais été, depuis qu'on l'avait plus ou moins forcé à prendre la direction de l'école. Il avait compris qu'il pouvait remercier son vieil ami Shacklebolt pour cela. Maintenant, il était évident qu'il était derrière tout ça, c'était lui et uniquement lui qui avait ordonné à Malfoy de refuser sa démission et de le pousser à remplacer Dumbledore. Il n'avait jamais eu l'intention de nommer quelqu'un d'autre, pas même Flitwick, à qui la place revenait après McGonagall. Depuis des mois, il devait faire face à un des aspects de la vie qui le rebutait le plus : les relations humaines.

De fait, il fallait qu'il décide d'envoyer deux sorciers à l'hôpital Sainte Mangouste. Il se demanda si les parents de Longbottom étaient toujours en vie et si ce faquin de Gilderoy Lockart y avait toujours ses appartements matelassés.

"Faites ce qui est le mieux pour eux."

Poppy acquiesça d'un signe de tête, réprimant un sourire, puis s'en alla.

Severus décida d'aller rendre visite à Kingsley, discrètement ; après tout, il n'allait pas rester confiné dans le salon privé de la tenancière des Trois Balais, à attendre que ses os se ressoudent tranquillement.

Il le trouva dans sa chambre, confortablement installé dans un fauteuil, une tasse de thé fumant à la main. Sa tête portait un bandage qui devait maintenir un cataplasme à base d'essence de dictame. Il sourit largement en voyant entrer le maitre des potions.

En premier lieu, il lui raconta ce qui s'était passé avant qu'il ne trouve Ethan inconscient sur la rive du lac, donnant une explication plus complète quant à sa blessure. Ensuite, il lui annonça que Poppy allait emmener Malfoy et le chasseur à Sainte Mangouste, afin qu'ils puissent recevoir les soins dont ils avaient cruellement besoin. Enfin, il déclara qu'il était temps pour eux d'aller mettre fin au maléfice qui rongeait l'école.

Malgré le ton posé qu'il avait employé, Kingsley sentait l'urgence derrière ses propos. Il reposa sa tasse sur la petite table ronde près de lui et regarda son interlocuteur avec une étincelle de malice dans les yeux.

"Severus, pourquoi ne me dites-vous pas simplement que vous voulez retourner chez vous quelque temps ?"

L'homme en noir se figea. Il n'aimait pas cette façon qu'avait Kingsley de comprendre trop facilement ses sous-entendus.

"Je ne suis pas stupide, vous savez, reprit le ministre avec un sourire. Si le professeur Phines a justement été puni par le professeur Longbottom pour ses propos infamants, je ne pense pas moins que vous devriez faire attention."

Severus plissa les yeux. Soit. Le masque pouvait tomber.

"- Dans moins de trois mois, elle ne sera plus élève, répondit-il, jetant un coup d'œil furtif à la cicatrice dans sa main gauche.

- Je ne parle pas de cela, mais de ce dont je suis le gardien.

- Elle ne se souvient de rien, je ne fais rien pour l'aider à se rappeler. Je ne suis pas stupide non plus."

Il répondait trop vivement. Ses sentiments l'empêchaient d'être lucide, tout comme la fatigue et la colère l'en avaient empêché, la veille au soir.

"Vos sentiments pour cette fille sont dangereux."

Severus serra les dents. Comment Kingsley osait-il douter de son intégrité vis à vis du serment fait à Dumbledore ?

"Mes sentiments ne sont pas dangereux, ce sont les mêmes que les siens."

Il était horriblement mal à l'aise. Il se mettait à nu devant le ministre de la magie, comme il s'était mis à nu devant Dumbledore lorsqu'il lui avait livré ses sentiments pour Lily Evans. C'était désagréable, mais maintenant qu'ils avaient commencé cette conversation, il fallait la terminer.

"- Le présent actuel reflète le passé qu'elle a vécu grâce au sortilège du doyen, mais ce qui est arrivé entre elle et moi n'interfèrera en rien, dit-il dans un murmure. Je n'ai rien provoqué, c'est venu à nous... comme ça.

- C'est moi qui lui ai envoyé le coffret de pensées, vous le saviez, n'est-ce pas ?

- Non, pas du tout. Elle m'en a parlé, mais je n'ai jamais pensé que cela pouvait venir de vous. Pourquoi avoir fait cela ?

- J'ai dû vouloir aider le destin..."

Severus fit un petit bruit de gorge trahissant sa surprise. Le ministre devait se moquer de lui.

"Et vous me dites que mes sentiments sont dangereux ?"

Kingsley fit un geste de la main, comme pour souligner l'évidence de sa conduite peu cohérente.

"- Vous l'avez aidée à sortir de l'influence de sa famille d'accueil, grâce à moi, dit-il en s'accoudant, pour pouvoir poser son front contre le bout de ses doigts.

- Bien sûr... fit Severus, sarcastique. Elle a atterri dans une famille de pro-Voldemort et c'est à moi qu'incombait la tâche de l'en sortir. Pourquoi les avoir choisis, eux ? Il y avait d'autres personnes, non ?

- La mère était une cousine de Lucy, c'était le choix le plus logique.

- Pourquoi pas moi, alors ?

- C'était impossible, puisque votre mémoire n'a pas été altérée par Albus.

- Non, mais par vous, oui."

Kingsley accusa le coup. Il ferma les yeux un court instant, se disant qu'il aurait mieux fait de faire semblant de dormir, lorsque Severus était venu le voir.

"Ceux qui cherchaient la descendance des Drake ne devaient pas pouvoir remonter jusqu'à vous, et donc jusqu'à Alice, répondit-il avec lassitude. J'ai effacé son souvenir de votre mémoire à propos."

Un sourire carnassier étira les lèvres du maitre des potions.

"- Quel dommage que tout me soit revenu, comme si je n'avais rien oublié... fit-il en allongeant les jambes, croisant un pied sur l'autre.

- Le mal était déjà fait, Engel l'a retrouvée grâce à mademoiselle Bathory et...

- Oui, je sais, il fallait la laisser faire pour pouvoir permettre à Ethan de le détruire par la suite. Albus m'a déjà servi cette histoire à dormir debout.

- N'oubliez pas que votre Alice est sauve grâce à cette histoire à dormir debout."

Severus le foudroya du regard.

"- Ne seriez-vous pas en train de penser que je suis content de la tournure qu'ont pris les choses, Kingsley ?

- Non. Albus est mort, l'école est détruite, comment pourrais-je croire que vous êtes satisfait de la situation ?"

Le ministre avait l'air sincèrement attristé. La lueur chaleureuse dans ses yeux s'était atténuée. Il devait encore songer à la perte tragique d'un homme exceptionnel comme Albus Dumbledore. Son cœur devait être brisé par la destruction de l'école, comme eux tous. Il ne comprenait certainement pas comment un homme tel que lui, Severus Snape, pouvait mettre tout cela de côté simplement par amour pour une gamine de dix-sept ans. Or, il ne mettait rien de tout cela de côté. Les évènements passés faisaient partie de sa vie, à lui aussi, il les avait subis, lui aussi. Il avait vu mourir Dumbledore, d'ailleurs c'était comme s'il avait lui-même lancé le sort impardonnable de la mort sur lui. Il l'avait tué, comme il le lui avait demandé. Il avait aidé à détruire son foyer. Il était tombé amoureux. Il avait tourné la page du chapitre le plus long de toute sa vie. Il avançait, ou essayait de le faire.

"C'est donc bien vous, le gardien du secret de Dumbledore."

Même s'il lui avait montré la cicatrice dans sa main, la veille, il fallait que cela prenne vraiment forme dans son esprit.

Kingsley hocha simplement la tête.

"- Alors ce secret restera sauf, reprit Severus en appuyant lourdement sa tête contre sa main.

- Il ne reste plus que nous deux, répondit Kingsley avec amertume.

- Ne parlez pas comme si Malfoy et Ethan étaient déjà morts, siffla Severus, cinglant.

- Pensez-vous que leur esprit sortira indemne de ce qui vient de leur arriver ?

- Et pourquoi pas ? Ethan a survécu. J'avais raison depuis le début. Il a fini sa mission sans l'aide de personne, et il a survécu."

Il avait insisté sur les derniers mots. Il ne supportait pas cette façon négative qu'avait le ministre de tout enterrer trop vite.

"- Madame Pomfrey saura les prendre en charge, conclut-il, réellement convaincu.

- Je n'en doute pas. Vous avez raison."

Un silence gêné s'installa brièvement.

"En ce qui concerne l'école..." fit Kingsley en se levant pour faire quelques pas.

Severus le suivit du regard, alors qu'il s'approchait de la fenêtre, qui donnait sur un jardin à l'arrière du pub.

"J'avoue ne pas savoir comment juguler le Feudeymon," admit le ministre.

Comme il tournait le dos à Severus, il ne le vit pas lever les yeux au ciel.

"En revanche, j'ai en ma possession un livre qu'il pourrait être intéressant de consulter."

Il se dirigea vers un coffre, l'ouvrit et en tira un gros livre, enveloppé dans un morceau de tissu. Il revint vers Severus et le posa sur la table non loin de son fauteuil, puis déplia un pan de tissu et offrit le livre à sa vue.

Le maitre des potions écarquilla les yeux et tendit immédiatement la main pour toucher l'ouvrage. Il reconnaissait très bien sa couverture enluminée, sa tranche brunie, vieillie, et le dos de cuir gravé, superbe. C'était le livre qu'il avait vu entre les mains de cette garce de Bathory, lorsqu'elle l'avait acheté dans sa boutique de l'allée des Embrumes. Il se moquait bien de savoir comment Kingsley s'en était trouvé acquéreur. Il ne voulait plus qu'une chose, maintenant, c'était l'ouvrir et se plonger dedans.

Le ministre lui accorda ce privilège d'un hochement de tête et d'un sourire.

"Par Merlin, c'est une merveille."

Fearghas Blackwood n'était plus le seul à se sentir comme un gosse au pied du sapin de Noël.

Severus humait l'odeur qui émanait du livre comme si c'était la plus douce des fragrances. Le parfum du vieux vélin, l'encre, il s'en imprégnait comme à chaque fois qu'il parcourait un ouvrage tel que celui qu'il avait posé sur ses genoux, il caressait amoureusement les pages du bout des doigts, les tournait avec délicatesse, parcourant les lignes et les gravures avec avidité. Il découvrait des choses, en revoyait certaines, il apprenait, il adaptait déjà.

Laissant Kingsley soulagé d'avoir enfin pu mettre un terme à cette conversation gênante, il emporta le livre dans sa chambre et passa la journée à en dévorer le contenu, oubliant de déjeuner. Non seulement il obéissait à Poppy, mais en plus, il étanchait sa soif de savoir. Il avait sorti un parchemin, une plume, et il notait tout ce qui pouvait leur être utile pour faire entrer le Feudeymon en sommeil.

En fin d'après-midi, alors que Neville lui apportait les premières nouvelles des pensionnaires de Sainte Mangouste, reçues par chouette, il avait rassemblé suffisamment d'informations pertinentes pour pouvoir les partager en réunion.

Le dîner aussitôt fini, il fit son exposé devant le cercle de professeurs, Phines compris, ainsi qu'aux capteurs et Kingsley, qui buvait une pinte de bonne bière.

Phines, auquel on avait consenti à rendre la voix, n'osait rien dire. Seul Hagrid maugréa un peu, toujours mû par sa rancœur envers le professeur Snape ; il ne lui pardonnerait jamais ce qu'il avait appris la veille, les paroles sensées du ministre ne l'ayant en rien apaisé. Il se fichait pas mal que Snape soit le sauveur de Poudlard, il avait tué Albus Dumbledore, point.

Un lourd silence s'était abattu sur l'assemblée, comme Severus s'y était attendu. Il était rarement porteur de bonnes nouvelles. Cela se confirmait ce soir. De toute façon, il était évident qu'il n'allait rien tirer de positif d'un grimoire de magie noire.

"- C'est la seule solution ? demanda Aurora Sinistra d'une voix éteinte.

- Oui, Aurora, répondit Severus.

- C'est complètement absurde, lâcha Filius Flitwick en pianotant nerveusement d'une main sur la table. Il n'y a ici que des sorciers confirmés, les membres d'une division obscure du ministère de la magie, le ministre lui-même, et vous nous dites qu'il n'y a qu'avec une surenchère de magie noire que nous pouvons faire tomber le Feudeymon ?

- C'est écrit ici."

Severus désigna le parchemin posé près de lui, sur la table, roulé sagement.

"- D'où tenez-vous ces allégations hasardeuses ? reprit Flitwick, qui ne cachait que mal son état d'esprit.

- D'un livre très précis et complet que m'a fourni monsieur le ministre, répondit encore une fois Severus, ignorant ostensiblement le regard appuyé de Kingsley, à l'autre bout de la table.

- Du sang de sorcier noir... Il faut du sang de sorcier noir... murmura Aurora, au bord des larmes.

- Je suis donc le seul à pouvoir régler ce problème."

Si son coude toujours douloureux le lui avait permis, Severus aurait croisé les bras pour ajouter quelque chose au ton détaché qu'il venait d'employer pour conclure cette conversation.

Il lui fut facile de dire qu'il fallait du sang de sorcier noir, et comme il était impossible que ce soit l'un d'entre eux, il était tout naturel que le choix se porte sur lui. Après tout, il était un ancien Mangemort, n'est-ce pas ? C'était logique, et pratique.

"Et pourquoi vous ?"

C'était Phines, le seul qui osait contredire la décision du directeur, malgré son implacable argumentaire.

Neville le regarda de façon à ce qu'il comprenne qu'il avait intérêt à se tenir à carreau, s'il comptait garder sa voix.

"- Si vous cachez un mage noir quelque part, pourriez-vous nous l'amener ? lâcha Severus avec ironie.

- Ne jouez pas sur les mots, Snape, le contra Phines. Pourquoi vous ?"

Le maitre des potions réprima difficilement l'envie de l'envoyer franchement sur les roses.

"Je n'ai plus de famille, rien ne me retient, répondit-il froidement. Faites preuve de bon sens, pour une fois, Phines."

L'autre baissa la tête. Il affichait un air contrarié qui lui était peu coutumier.

"Et l'école ? Ce n'est pas votre famille, l'école ?"

Cette fois, il surprit tout le monde.

"- C'est hors sujet, fit Severus en le foudroyant du regard.

- Vous n'êtes qu'un menteur, Snape, surenchérit Phines, qui s'était levé.

- Fermez-la... souffla Neville, prêt à lui faire perdre sa superbe.

- Oh, mais je vais la fermer. Qu'il aille se suicider, je m'en fiche. Bonsoir."

Rayne Phines, simple traducteur promu professeur de runes de la brillante école de magie et de sorcellerie de Poudlard, quitta la table et sortit en claquant la porte, tout en se demandant franchement s'il reviendrait en septembre prochain. Il en avait par dessus la tête de ces histoires de magie noire. Deux ans de cours, deux ans de désastre et de mort. Merci bien.

Neville poussa un soupir de soulagement. Il n'avait pas spécialement eu envie d'avoir une fois de plus recours à la magie contre un de ses collègues, fut-ce Phines, qu'il ne pouvait pas voir en peinture. La veille, il avait succombé à une vague d'adrénaline mais ce soir, il ne se sentait pas capable de faire acte de violence. Il était sous le choc de l'annonce de son directeur, comme les autres.

Il commençait à se faire tard, aussi chacun regagna sa chambre.

Severus resta seul. Il relut ses notes une bonne dizaine de fois, puis il monta dans sa chambre à son tour. Il rangea le parchemin dans le livre de magie noire d'Eswann Bathory et déposa l'ouvrage dans la malle qui contenait toute sa bibliothèque, réduite pour le transport.

La seule pensée qu'il eut fut pour Poppy Pomfrey.

Il transplana.

L'endroit était calme, comme il l'avait toujours été. Rien n'avait jamais entaché ce calme, cette ville était morte depuis des années. Il n'y avait jamais eu aucun accident, à l'usine dont la cheminée se profilait à l'horizon, se découpant sur le ciel étoilé de façon sinistre. Il n'y avait jamais eu d'histoires, ni d'affaires, pas de meurtre, pas de crime passionnel, pas d'incendie, rien. La mort de sa propre mère n'avait jamais été évoquée. La ville de Cokeworth était une ville fantôme sur laquelle il pleuvait presque tout le temps.

C'était la ville qui l'avait vu grandir. C'était le quartier où il avait rencontré l'amour de sa vie, cette petite fille née-moldue aux cheveux auburn, à laquelle il avait révélé sa condition de sorcière. C'était la maison où il avait vécu, celle dans laquelle il n'avait pas d'endroit où se réfugier, quand son père hurlait sur sa mère, quand il levait la main sur lui, puis sur sa nouvelle épouse et sa fille. Cet endroit l'avait forgé, comme les gens l'avaient forgé. Il avait contribué à le transformer en un homme amer, distant, froid, haïssable. Il lui avait pris ce qu'il lui avait donné, égoïstement. Il lui avait arraché le cœur et l'avait éclaté d'un coup de talon.

Il poussa la porte et entra sans bruit.

La maison était silencieuse.

Un sentiment inexplicable lui tordit les entrailles. Et si elle était partie ? Si quelqu'un l'avait trouvée ? Cette maison n'était pas protégée des moldus. Il n'avait jamais pensé à y apposer des sortilèges de protection, il n'avait pas pensé à le faire en partant. Mais personne ne venait jamais, ici...

La lueur tremblotante des bougies au bout du couloir le rassura aussitôt. Elle devait être dans le salon. Elle avait dû s'endormir, sinon elle serait déjà là, devant lui.

Qu'allait-il lui dire ? Sa colère contre elle s'était envolée. Elle avait sauté du train en route, elle avait manqué le voyage vers sa nouvelle école, elle avait désobéi au directeur de sa maison. Il lui en avait énormément voulu pour cet acte irréfléchi, il avait eu l'intention de lui exprimer le fond de sa pensée sur la question, mais maintenant, il ne pouvait plus. Et puis, il fallait qu'il lui dise qu'Ethan était en vie.

Elle s'était endormie, comme il l'avait imaginé. Elle s'était recroquevillée sur son grand fauteuil, au coin du feu, ses jambes ramenées contre elle, le livre qu'elle lisait posée sur ses cuisses, à l'envers. Elle le tenait encore entre ses doigts. Sa tête reposait contre le dossier, une longue mèche de cheveux barrait son visage. Elle portait son uniforme, jusqu'à la cravate qu'elle n'avait pas pris la peine de serrer.

Il s'agenouilla près du fauteuil et retira doucement le livre de sa main. Ce qui lui servait de marque-page s'en échappa et tomba sur le tapis. Il le ramassa et s'aperçut que c'était une vieille photo de son enfance. D'où la sortait-elle ? Il l'avait complètement oubliée. Il devait avoir une douzaine d'années, il portait son uniforme aux couleurs de la maison Serpentard et posait fièrement devant la cheminée. A côté de lui se tenait la mère de Lucy.

Eileen Prince était morte des années auparavant, dans un "accident". Il n'avait aucune photo d'elle, son père avait tout brûlé. Il était hors de question qu'il garde quoi que ce soit venant de cette salope de sorcière, donc lorsqu'elle avait perdu la vie, Tobias Snape avait essayé d'étrangler son fils. Le petit garçon l'avait repoussé sans le vouloir, grâce à la magie. Dès ce jour, l'homme s'était mis à battre son fils, surtout quand il était ivre mort, et il avait découvert que lui mettre le corps en sang à l'aide d'une ceinture avait un effet apaisant assez surprenant. Il instaura donc ce rituel jusqu'à l'arrivée de sa nouvelle épouse, une sorcière elle aussi. Curieusement, si les cris et les coups pleuvaient toujours autant, il abandonna la ceinture et le petit Severus commença à préférer rester à l'école pendant les vacances, avec Lucy.

Abigail Fairham était une personne douce mais elle ne se laissait pas faire par son époux, elle défendait les enfants et les avait autorisés à rester à l'école toute l'année. Sans doute avait-elle souvent glissé quelque philtre dans les repas ou les boissons du père Snape. Elle finit malgré tout par partir, refusant de finir comme la première épouse, abandonnant les enfants derrière elle, et Tobias se laissa mourir, petit à petit, laissant le mauvais alcool le tuer. Ni Severus, ni Lucy ne surent jamais ce qu'elle était devenue, et Lucy mourut à son tour, sans l'avoir revue.

Qu'Alice utilise cette photo comme marque-page était surprenant. Peut-être était-ce le geste qu'avait Abigail de passer la main tendrement sur les cheveux du garçon, comme elle le faisait elle-même, qui avait retenu son attention. Peut-être était-ce simplement le hasard, et que cette photo se trouvait déjà dans le livre qu'elle lisait.

Il était perdu dans ses souvenirs, lorsque Alice s'éveilla.

Ouvrant doucement les yeux, elle l'aperçut, assis sur le sol, tenant son livre d'une main et la photo marque-page de l'autre. Il paraissait ailleurs, à des lieues d'elle. Depuis quand était-il là ? Quand s'était-elle endormie ? Elle resta silencieuse, immobile. Elle l'observait. Il avait tenu sa promesse, il était revenu.

Il finit par bouger et se redressa. Tournant la tête vers elle, il croisa son regard.

Sans un mot, elle déplia les jambes et se pencha pour attraper une mèche de ses cheveux, du bout des doigts. Il lâcha le livre et prit sa main dans la sienne pour l'attirer vers lui, contre lui, l'enserrant de son bras valide, plongeant les doigts dans sa chevelure, la respirant avec plaisir.

Ils restèrent enlacés un long moment, en silence, savourant simplement la présence de l'autre, baignés par le craquement du feu dans la cheminée et le bruit de leur respiration.

"Demain, il faudra que tu sois partie pour Beauxbâtons."

Elle recula pour pouvoir le regarder, regrettant le silence.

Son visage était fermé, son regard froid. Elle frissonna. Elle n'avait pas intérêt à chercher à discuter, elle le comprenait très bien.

"Nous avons trouvé comment mettre le maléfice en sommeil, reprit-il en s'asseyant près d'elle dans le fauteuil, la laissant se blottir contre lui. Si nous réussissons, l'école rouvrira à la prochaine rentrée."

Elle haussa les épaules.

"Je ne serai plus élève..." souffla-t-elle, amère.

Elle allait ajouter qu'elle s'en fichait pas mal, que l'école rouvre ses portes, mais se rappela que les autres élèves seraient heureux de revenir, eux. Elle garda le silence, imaginant très bien le regard furieux de son directeur la vriller avec condescendance.

Loin de là, Severus s'obligeait à regarder droit devant lui. Il fixait le dos d'un livre au hasard, sur le mur face à lui. Il ne pouvait pas lui expliquer comment ils allaient défaire le maléfice. Il voulait juste profiter de ces moments avec elle.

"- J'ai reçu une beuglante de Soren, dans l'après-midi, dit Alice avec un sourire dans la voix. J'ai tout intérêt à la rejoindre là-bas.

- Elle t'a envoyé une beuglante ? répéta Severus, amusé.

- Oui, j'ai bien ramassé, elle était furieuse. Je sais qu'elle ne m'en veut pas de l'avoir lâchée comme je l'ai fait. Elle a compris que je devais le faire, mais je crois qu'elle a eu peur pour moi. Elle m'a dit que des gens avaient parlé de l'incendie de l'école...

- Des gens ? Des moldus ?

- Non, des sorciers.

- Ce n'est pas mieux... Il va falloir faire travailler le ministère et ses obliviators..."

Cela s'ajouta à la liste de choses à faire. Son successeur allait bien s'amuser.

"Ethan est en vie".

Il avait lâché l'information comme ça. Il n'y aurait jamais eu de bon moment pour annoncer une telle nouvelle.

Alice s'était redressée, les yeux écarquillés par la surprise.

"- Quoi ? Comment ça ? Vous m'aviez dit que...

- Nous l'avons retrouvé ce matin, il a été transféré à Sainte Mangouste avec Malfoy. Personne ne sait comment... ils vont revenir."

Ils étaient dans le coma, tous les deux. Ils étaient entre les mains des meilleurs médico-mages du pays, mais leur mal étant d'origine inconnue, il était fort possible qu'ils finissent par devenir des légumes, ou fous, s'ils se réveillaient.

"- Malfoy ?

- Il a tué le chef des Sigma pendant que nous étions ici, il est dans le coma et ne se réveille pas non plus."

Cela n'avait rien de positif.

"Super nouvelle."

Alice s'était levée et faisait face à son ainé, bras croisés, un air clairement mécontent collé sur la figure.

"J'ai l'impression que vous êtes venu pour des raisons un peu bizarres, je me trompe ?"

Oui, mon amour, je suis venu te dire adieu.

Il ferma les yeux un court instant, puis tendit la main vers elle pour qu'elle vienne à lui. Il ne supportait pas la distance qu'elle avait mise entre eux. Elle ne lui rendit pas son geste, elle resta loin de lui.

"Pourquoi ne me répondez-vous pas ?"

Il soupira, excédé.

"J'ai passé une sale journée, je n'ai pas envie que ça arrive jusqu'ici."

Elle pinça les lèvres. Elle était vexée.

"Très bien. Faites comme d'habitude, alors, continuez à garder vos secrets pour vous."

Elle se détourna et quitta le salon pour rejoindre la chambre qu'elle s'était octroyée en arrivant, la veille. Elle eut toutefois la délicatesse de ne pas claquer la porte.

Comme d'habitude, elle ne lui facilitait pas la tâche. Il commençait à en avoir assez, des choses qu'il ne pouvait dire à personne. Il ne lui restait plus qu'à aller creuser un trou dans le jardin et à y murmurer son secret, au risque que les roseaux ne le divulguent dans la brise, au matin. Si seulement...

Au lieu de cela, il resta un long moment assis dans le fauteuil, se demandant s'il devait repartir, s'il devait tout lui avouer en le couchant sur un parchemin ou s'il devait aller dire à son équipe de professeurs qu'ils aillent se faire voir avec leur maléfice. Il pensa à ce que Poppy lui avait dit, le matin. Et s'il n'avait pas survécu à la bataille de Poudlard ? Comment serait le monde, aujourd'hui ? Dumbledore serait-il toujours en vie ? Engel Sheller aurait-il réussi à lâcher le fléau sur eux ? Alice serait-elle morte, finalement ?

Cela ne servait à rien de penser à de telles choses maintenant. Ce qui était fait, était fait. Il était en vie, peu importait comment et pourquoi, et Dumbledore était mort. Tout était écrit et ne pouvait être effacé. Plus personne d'assez puissant ne pourrait jouer avec la continuité du temps, ni à mettre le monde en péril pour des exigences futiles.

Il finit par se lever et entra dans sa chambre après avoir donné un léger coup pour s'annoncer.

Elle était assise au bord du lit, tournant le dos à la porte, et brossait ses longs cheveux dans des gestes incroyablement mécaniques, qui traduisaient son absence. Elle était plongée dans ses pensées, elle devait certainement encore être vexée. Elle ne s'aperçut même pas qu'il était là, jusqu'à ce qu'il vienne s'asseoir à côté d'elle et qu'il lui prenne la brosse de la main.

Elle le regarda d'un air hagard. Elle n'avait pas pleuré, mais elle luttait.

L'idée de lui faire subir le sortilège d'Amnésie lui traversa fourbement l'esprit. Après tout, si elle l'oubliait, tout serait réglé.

Quelle lâcheté, vraiment.

"Qu'est-ce qu'il a, votre bras ?" fit-elle en reniflant, lui reprenant sa brosse d'un geste sec.

Il haussa les sourcils. Elle s'en était aperçu, alors qu'il faisait tout pour le cacher.

"Le coude est cassé, répondit-il laconiquement. La potion met du temps à faire effet."

Elle hocha la tête. Il ne voulait pas parler, très bien.

"- Votre bibliothèque est impressionnante, reprit-elle en changeant de sujet. J'ai passé la journée à lire. Il y a de quoi devenir le meilleur élève du monde, avec tout ça...

- A ce propos...

- Oui, je sais, le coupa-t-elle. Beauxbâtons, demain. J'obtiendrai mes ASPIC et ensuite, j'irai en Italie.

- En Italie ? Mais comment ça, en Italie ?"

Qu'est-ce qu'elle racontait ? Elle avait fait une scène devant le professeur Sinistra, refusant de choisir une école, et maintenant elle déclarait vouloir partir en Italie après ses ASPIC ? Comment connaissait-elle l'existence de l'université des Potions et Poisons Borgia ? Pourquoi cet établissement, d'ailleurs ? Pour en faire quoi ?

"Je vous l'ai dit, votre bibliothèque est impressionnante. Je veux faire quelque chose que j'aime. J'ai découvert que partager mes connaissances avec les autres me plaisait, et l'existence de l'université Borgia dans un de vos bouquins. Lorsque je reviendrai, je vous prendrai la place de professeur de potions, qui me revient, et vous serez obligé de rester coincé à votre poste de directeur."

Elle avait terminé sa tirade en affichant crânement un sourire satisfait, un sourcil levé en guise de défi.

Vaincu, il se mit à rire doucement, le visage à moitié caché dans la main. Décidément, elle était surprenante. Son projet était cruellement réaliste, sachant que la place de professeur de potions serait bientôt vacante...

Bien sûr, elle se méprit sur sa réaction.

"Vous ne me prenez pas au sérieux, c'est ça ? Vous pensez que je ne suis pas faite pour le dur métier de professeur ?"

Il soupira.

"Tu as de ces expressions cinglantes..."

Bien sûr qu'il la prenait au sérieux. Il lui avait confié ses propres cours, non ? Il l'avait vue à l'œuvre avec les élèves plus jeunes, elle était dans son élément, elle était faite pour ça. Et puis, elle était douée. A l'instar de madame Pomfrey, il la considérait comme son égale. Elle manifestait la même soif de savoir que lui et elle apprenait rapidement et facilement, elle modifiait parfois les formules, comme lui-même l'avait fait lorsqu'il était élève. Elle aimait cette matière. Elle le tenait de son père.

"- N'oublie pas qu'il y a un entretien d'embauche, fit-il en regardant innocemment au plafond.

- Vous n'oseriez pas ! s'exclama-t-elle, faussement scandalisée.

- Bien sûr que si. Neville en a eu un, le professeur Hawthorne en a eu un...

- Je suis sûre que vous seriez du genre à me poser les questions les plus stupides possibles pour me faire rater.

- Sous quel alignement planétaire faut-il extraire les racines de dorépine afin de préserver leur essence ?

- Quoi ?"

Elle le regardait d'un air si effaré qu'il ne put s'empêcher de rire. Elle comprit enfin qu'il se moquait d'elle et se vengea en lui donnant une bourrade dans le bras. S'apercevant aussitôt de son geste maladroit, elle se répandit immédiatement en cascades d'excuses. Il se mit à rire de plus belle, de son rire contenu si particulier.

"C'est l'autre bras, idiote," fit-il en essuyant une larme.

Depuis quand n'avait-il pas ri comme ça ? Comme un gosse. Ah, oui, des siècles.

"Montrez-moi."

Il esquissa un mouvement de recul, surpris.

"Votre bras, montrez-le moi."

Elle lui tendit la main, comme pour l'inviter à lui donner la sienne.

"- Pourquoi ? Poppy a déjà fait ce qu'il fallait, fit-il, incrédule.

- Je connais les effets de la potion, merci, répliqua-t-elle. Vous ne devriez plus être gêné par la douleur, maintenant. Comment vous avez fait votre compte ?

- Disons que je n'ai pas fait le poids face à ce qui a ravagé les bords du lac, près de l'île de Dumbledore...

- Oh ! Racontez-moi !"

Surprenante était vraiment le mot qui la qualifiait à merveille. Deux jours avant, elle le rejoignait dans son antre et lui offrait son cœur brisé, la veille, elle se rebellait et il l'amenait ici, et maintenant, elle se passionnait pour son accident, sans plus penser au reste. Les multiples facettes de sa personnalité étaient touchantes, agaçantes, fascinantes. Elle restait insaisissable, malgré tout. Il n'oubliait pas les larmes sincères versées pour Ethan, ni la peur dont elle avait été la proie lors de son cauchemar. Leur cauchemar. Il n'oubliait pas le côté sombre qui était sien lorsqu'elle était Alice Snape, lorsqu'elle frôlait la mort du bout des doigts et plongeait ses yeux d'ambre dans les siens sans faillir. Alice Drake débordait de vie. Il aimait la lumière qui se dégageait d'elle encore plus, si c'était possible.

Il lui raconta ce qui s'était passé au bord du lac, du moment où Kingsley lui avait demandé de l'accompagner jusqu'à celui où il découvrait Ethan, gisant dans l'eau, entre la vie et la mort.

"C'est vraiment un sorcier très puissant, murmura Alice avec respect. Je suis contente qu'il soit revenu... J'espère qu'il gardera son poste, l'année prochaine."

Severus ferma douloureusement les yeux. Comme il le lui avait déjà dit, il ignorait si le chasseur sortirait de son coma, et dans quel état. La seule chose dont il était sûr, c'était ce qui allait se passer dans quelques heures, une fois qu'il aurait quitté sa maison natale.

Alice s'aperçut de son trouble. Elle se leva et vint s'asseoir à sa gauche, passant une main sous son bras blessé et posant doucement l'autre sur le pli du coude, comme si son contact pouvait lui procurer un quelconque apaisement.

Il se sentait infiniment triste, vide. Avec quel aplomb il avait dit à Phines que rien ne le retenait, alors qu'il pensait tant le contraire. Il avait survécu à la perte de Lily, il avait survécu à la perte de Dumbledore, mais il ne lui restait plus qu'Alice et il lui fallait l'abandonner à jamais. Il devait se convaincre de partir, sans qu'elle ne se doute de quoi que ce soit. Il savait de quoi elle serait capable, si jamais elle avait vent de ce qu'il tramait.

Comme il réprimait une moue douloureuse, elle pensa que c'était à cause d'elle, alors elle s'écarta de lui.

"Vous voyez, elle ne marche pas votre foutue potion," dit-elle durement.

Il préféra la laisser croire cette version. Cela restait plus cohérent qu'étaler les miettes de son cœur devant elle.

"Montrez-moi."

Il leva les yeux au ciel et finit par obtempérer. Il devait bien apporter un peu de crédit à son dernier mensonge, n'est-ce pas ?

L'hématome était toujours aussi étendu qu'au matin. Poppy avait peut-être oublié de préciser combien de temps allait mettre sa foutue potion pour agir complètement. Peut-être aussi n'avait-il pas vraiment écouté son infirmière, passant la journée à écrire, appuyé sur la table, et s'amusant à transplaner alors qu'il n'aurait jamais dû le faire.

"Il me semblait que le transplanage était déconseillé, quand on est blessé."

Elle devait lire dans son esprit et elle ne lui épargnerait rien. Il comprenait tellement bien que les élèves le détestent, finalement.

"En effet, il l'est," répondit-il froidement.

Il allait reprendre sa chemise lorsqu'elle tendit la main vers la pierre d'ambre, qu'elle venait de voir alors qu'il amorçait le mouvement de saisir le vêtement. Il voulut l'empêcher de la toucher mais elle avait déjà posé les doigts dessus. Il se produisit une sorte d'étincelle et un craquement quand elle la toucha, et elle recula en poussant un cri de douleur mêlé à la surprise.

Elle tomba assise par terre, abasourdie, n'osant plus lever les yeux vers lui.

Il l'avait vue, lui aussi, cette scène qu'il n'oublierait jamais non plus, ce moment où elle lui avait offert son sang pour lui sauver la vie.

"Qu'est-ce que ça veut dire ?" demanda-t-elle d'une voix sourde.

Il ne répondit pas.

Elle leva enfin la tête vers lui, et son regard étincelait de colère.

"Vous êtes... un genre de vampire ? Comme ce malade que je cauchemarde ?"

Il secoua la tête négativement.

"Pourquoi j'ai vu ça ? Qu'est-ce que vous m'avez fait ? C'était pour ça, la potion Délie-Sang ? Vous n'avez pas été attaqué, vous me l'avez pris ?"

Il garda le silence, encore.

"Et moi, qu'est-ce que je suis, alors ?"

Comme il ne disait toujours rien, elle se leva et se dirigea vers la petite table de nuit pour y prendre quelque chose, puis se tourna vers lui d'un coup, tendant sa baguette, déterminée, menaçante. Son regard était brillant de larmes et de colère contenue, sa bouche était presque blanche tant elle la pinçait pour ne pas se mettre à lui hurler au visage.

Il ne l'avait jamais vue comme ça.

Surprenante.

"Mais parlez, bon sang ! Parlez, ou je vais devenir folle !"

Sa voix était brisée par la fureur.

"Ce sont des réminiscences de ton autre vie."

A l'alarme de Dumbledore s'ajouta celle de Kingsley.

"Des... Quoi ?"

Elle serra les dents et s'approcha encore de lui, jusqu'à toucher son front de l'extrémité de sa baguette.

Quelle situation ridicule. Il se demanda quel sort elle utiliserait pour lui faire payer sa traitrise. Il lui devait la vérité, mais il ne pouvait la lui dire.

Pour toute réponse, il leva sa main gauche vers elle, lui montrant la cicatrice.

"Je ne peux pas t'en parler, tu le sais. J'ai promis."

Elle réprima un éclat de rire nerveux et laissa retomber son bras le long de son corps. La baguette rebondit sur le tapis et roula un peu plus loin.

"- Voilà les bases d'une relation solide, fit-elle en laissant échapper une larme. Vous ne faites que me mentir.

- Je ne fais que me plier aux exigences du serment que j'ai prêté et qui s'avère être inviolable. Tu devrais l'avoir compris.

- C'est ça..."

Elle s'assit sur le lit, loin de lui, et se laissa tomber en arrière, repliant ses bras sur son visage. Elle avait envie de pleurer. Elle en avait assez, de pleurer. Rien n'irait donc jamais ? Elle se disait qu'elle aurait préféré qu'il ne vienne jamais la trouver, sous les toits. Ainsi, elle n'aurait jamais laissé ses sentiments prendre le dessus, alors qu'elle luttait contre eux depuis sa première année d'école, elle aurait laissé Amon jouer au fiancé avec elle, elle laisserait tout ça couler sur elle comme l'eau sur les rochers.

Sans le savoir, elle imaginait la même finalité que lui. Elle était tentée de lui lancer un Oubliettes.

Elle se sentait l'âme d'un imposteur.

Il devait se sentir l'âme du prince des imposteurs, lui.

"Quand je pense que je suis tombée amoureuse de vous quand j'étais gosse, et je ne suis même pas sûre que ce souvenir soit réel..." fit-elle en lui tournant brusquement le dos, roulant sur le côté.

Elle ne laissa couler ses larmes que lorsqu'elle sentit son bras l'enlacer et l'attirer contre lui.

Quelle importance, après tout ? N'était-ce pas au présent de tout écraser ? Si ces visions paraissaient si réelles, si, comme il le disait, c'étaient des réminiscences de son autre vie, si c'était vraiment arrivé, elles étaient elle. Pourquoi les combattre ? Cela n'avait aucune influence sur sa vie, après tout. S'il prétendait avoir promis et qu'il ne pourrait jamais divulguer ce secret, elle devait le respecter. Il avait maintes fois prouvé qu'elle pouvait avoir confiance en lui. Il lui avait sauvé la vie. Il l'avait sortie des griffes de la famille d'Amon. Il était là.

"Pardonnez-moi..."

Il referma la main sur la sienne.

Elle se retourna et se blottit contre lui.

Elle s'aperçut qu'il avait enlevé la pierre de son cou. Elle lui demanda pourquoi.

"C'est censé être un talisman, dit-il dans un souffle. S'il te blesse, je préfère l'enlever pour le moment."

Elle hocha simplement la tête.

"Ces traces, dans votre cou..."

D'abord, il ne comprit pas de quoi elle parlait, puis il se souvint que le spectre avait essayé de l'étrangler, ne ménageant pas sa force. Il avait dû lui laisser quelques belles ecchymoses en forme de doigts, et il n'y avait même pas fait attention, Poppy non plus, d'ailleurs, et c'était pour le moins étrange de sa part.

"Cadeau de mon ami le spectre, " fit-il simplement.

Alice frissonna. Elle baissa les yeux.

"Pourquoi votre père vous a-t-il fait tant de mal ?" reprit-elle, alors qu'elle suivait du doigt une cicatrice qui courait le long de sa clavicule.

Il soupira.

Cette maison, cette chambre, la pièce au sous-sol, la cheminée dans la cuisine, le passage secret derrière une des bibliothèques, tout lui rappelait pourquoi son père lui avait fait tant de mal.

"- Il ne m'aimait pas, il refusait que je sois un sorcier comme ma mère, répondit-il. Il avait peur de moi. Il me laissait en sang et je n'avais plus la force de le repousser. Ta grand-mère a fait en sorte que cela cesse, et puis elle l'a quitté.

- Mais... et votre mère ?

- Elle est morte avant qu'il ne découvre quelle extase lui procurait le fait de démolir un gosse. Il a voulu me tuer quand elle nous a quittés, mais il n'a pas réussi, et c'est là qu'il a commencé à avoir peur, me laissant par la suite ces quelques souvenirs de lui."

La suite, elle la connaissait, alors il n'ajouta rien de plus. Lucy était devenue sa famille et Lily sa meilleure amie. L'une comme l'autre avait apporté de l'amour dans sa vie. Elles le lui avaient repris aussi violemment l'une que l'autre.

Maintenant, il se disait qu'il pourrait rester ainsi éternellement. Elle était lovée contre lui, le bruit de sa respiration calme apaisait ses nerfs à vif.

Quelques instants avant, elle l'avait menacé de sa baguette, et il était convaincu qu'elle aurait été capable de s'en servir contre lui. Contre toute attente, peut-être un peu trop facilement, elle avait accepté le fait qu'il ne lui dirait jamais la vérité sur ses visions, ni ses cauchemars. Elle n'avait pas le choix, et lui non plus. C'était sans importance, puisqu'ils en étaient revenus au même point, grâce aux esprits facétieux qui les avaient à chaque fois mis l'un sur la route de l'autre. Quoi qu'en dise Kingsley, ce n'était pas dangereux.

Pourtant, il devait partir.

Il bougea pour se dégager et tendit le bras pour attraper sa chemise. Son coude douloureux lui en voudrait éternellement pour le prochain transplanage qu'il allait lui faire subir. Heureusement que Poppy était partie à Londres avec ses patients, sinon elle lui ferait comprendre qu'on ne se moquait pas impunément de ses mises en garde. Heureusement qu'il n'aurait bientôt plus à s'en soucier.

"Vous partez ?"

Sa voix endormie était celle d'une petite fille qui émerge des brumes réparatrices d'un sommeil sans songes.

"Il le faut," dit-il à contrecœur.

Elle s'était levée à son tour.

"Il y a quelque chose, n'est-ce pas ?"

Elle avait l'air soucieux.

"J'ai encore des choses à faire, concernant l'école."

Elle fronça les sourcils.

"Je ne sais pas transplaner toute seule, comment vais-je rejoindre la prestigieuse école des greluches françaises, demain ?"

Il eut un de ses petits sourires en coin.

"C'est une école mixte, et j'enverrai quelqu'un pour t'accompagner."

Le froncement de sourcils s'accentua.

"- Je n'aime pas ça. J'ai... un mauvais pressentiment.

- N'oublie pas que la divination et toi, ça fait huit."

Elle fit une moue qui traduisait clairement ce qu'elle pensait, à propos de cette remarque stupide. Elle avait réellement une intuition très négative. Elle se sentait oppressée, comme si la personne qui se tenait devant elle allait disparaitre à jamais et qu'elle ne pourrait rien faire contre ça.

Elle affichait une mine si désemparée qu'il pensa qu'il ne partirait jamais, s'il ne le faisait pas immédiatement. Avait-elle vraiment réalisé qu'il préparait quelque chose ? Elle ne pouvait avoir deviné quelle était sa mission. Il n'avait rien laissé transparaitre à ce sujet. Elle ne pouvait rien lire en lui, même en le voulant. Personne ne pouvait lire en lui. Elle essayait de le faire avouer. Elle voulait le retenir.

Il avait vraiment le mauvais rôle. Il donnait et reprenait aussitôt. Il ne se pardonnerait jamais le mal qu'il lui faisait.

En un pas il fut sur elle, plaquant sur sa bouche un baiser furieux auquel elle répondit, éperdue.

"Vous n'avez pas le droit de me laisser toute seule, pas encore..."

Ses larmes coulaient sur ses joues.

"Je..."

Il ne savait pas quoi lui dire. Il ne pouvait plus rien lui promettre. Il était le seul à pouvoir invoquer la mise en sommeil du Feudeymon, et il n'était pas prévu qu'il en réchappe. Il lui était impossible d'œuvrer différemment. Il avait relu ses écrits des dizaines de fois, des centaines de fois. La finalité restait la même. Il n'y avait pas d'issue. Il ne survivrait pas, cette fois.

"Il faut que je parte," dit-il simplement, en la prenant dans ses bras.

Elle inspira profondément et poussa un soupir, tremblante, résignée.

"Reviens-moi, s'il te plait, dit-elle dans un sanglot. C'est tout ce que je te demande."

Elle essuya une larme d'un geste rageur, du bout de sa manche de chemise. Il en cueillit une autre du bout des doigts, embrassa son front, ses lèvres tremblantes, ses mains.

En guise de réponse, il murmura quelque chose qu'elle n'entendit pas et disparut, la laissant toute seule, encore.

Elle resta un moment immobile, confrontée à sa propre colère, son impuissance, sa tristesse. Elle saisit un petit vase sur la table de nuit, joua avec un instant et l'envoya se briser contre le mur en poussant un cri de rage. Pourtant elle ne se sentit pas plus soulagée après l'avoir fait. Alors, ramassant les morceaux avec lenteur, un à un, elle se remit à pleurer, épuisée, la voix éraillée. C'était comme si c'était elle qu'elle ramassait au pied de ce mur, dont la vieille tapisserie aux motifs baroques lui donnait envie de l'arracher à mains nues.

Elle déposa le cadavre du vase sur la commode ancienne qui avait dû appartenir à la mère de Severus, ou à sa propre grand-mère, et revint s'asseoir sur le lit après avoir ramassé sa baguette, au pied du mur. Elle défit sa cravate, la laissant choir sur le tapis, puis ôta sa jupe qui alla rejoindre la cravate par terre, pour finir par se glisser entre les draps froids, ne gardant que sa chemise et ses chaussettes.

Elle se fichait éperdument de se coucher comme ça. Elle n'avait rien mangé depuis des heures, mais elle n'avait pas faim. Elle se sentait vide. Elle n'entendait que les battements de son cœur dans ses oreilles. Il faisait un vacarme effroyable, ses coups sourds allaient la rendre folle, elle en était sûre. Elle avait peur. Elle avait envie de hurler.

D'un geste de baguette, elle éteignit toutes les bougies de la maison et ferma les yeux sur l'obscurité. Elle aurait voulu qu'elle l'engloutisse. Elle aurait voulu ne plus rien ressentir. Elle n'arrivait même pas à être heureuse de savoir qu'Ethan avait survécu. Elle n'était que chagrin. Elle se sentait trahie.

L'homme qui lui avait menti se trouvait désormais face au bâtiment en flammes de l'école, la main crispée sur son coude douloureux. Non, décidément, transplaner avec un bras cassé n'était vraiment pas une bonne idée. Celle de s'être rendu impasse du Tisseur ce soir n'avait pas été meilleure. Il n'en était que plus amer et plus incertain.

Il avait toujours exécuté les missions qui lui avaient été confiées, d'un côté comme de l'autre. Il n'avait jamais failli ni au seigneur des Ténèbres, ni à Dumbledore. Il les avait trahis, eux aussi, au dernier moment, subtilement. Le premier pour sauver Harry Potter, et il avait échoué, manquant de peu y laisser la peau lui aussi. Le deuxième, pour permettre à une simple jeune fille de vivre, totale réussite. Il était passé maitre dans l'art de la trahison de dernière minute. S'il laissait tout tomber, là, maintenant, et qu'il prenait la fuite, ce ne serait qu'une suite logique, non ?

Encore une fois, c'était sa propre vie qui était en jeu. Il fut un temps où cela lui était parfaitement égal, et il l'aurait donnée volontiers, se permettant de clore enfin son chapitre. Le doute qui l'emplissait le mettait au supplice.

Oui, il était un traitre et un menteur, mais l'heure n'était plus à l'apitoiement.

Il sortit sa baguette de sa manche.

"Accio poignard !"

L'arme se planta à ses pieds quelques instants après.

Il s'accroupit et la saisit, puis s'avança avec détermination vers les flammes, dont le souffle vivant était insupportable. Il sentait les pans de sa veste claquer contre lui, le vent brûlant faisait voleter ses cheveux, et c'était agaçant.

Il se demanda comment l'édifice pouvait encore tenir debout, après tout ce temps passé à être consumé par le pire maléfice de feu existant. Sa volonté se devait d'être aussi solide que les fondations de l'école. Il devait s'en convaincre.

Il ferma les yeux et expira longuement, faisant le vide dans son esprit, chassant toute pensée heureuse, se murant dans le noir et le silence intérieur. Il leva sa baguette en direction du monstre de feu le plus proche et se mit à déclamer l'incantation impie avec force, sa voix couvrant à peine le vacarme du brasier infernal. Il la répéta trois fois, puis baissa sa baguette et la rangea, sans même se rendre compte que ce serait peut-être la dernière fois.

Au moment où il allait lever le poignard, quelque chose gêna sa concentration.

Ce n'était pas le moment. Le rituel ne devait pas être interrompu.

Il sentait pourtant bel et bien une présence, non loin de lui. Comme des interférences qui s'insinuaient dans le calme de son esprit. C'était désagréable, et fâcheux.

"Snape !"

Ce devait être une plaisanterie. De mauvais goût, bien évidemment.

Il recula de quelques pas pour mettre un peu plus de distance entre les flammes et lui, et se tourna d'un coup vers l'impudent qui osait le déranger au moment le plus inopportun.

Il n'était plus qu'un bloc de fureur contenue, son humeur instable chatouillée par les doigts froids de la colère.

"Phines, nom de..."

Il se tut.

"Qu'est-ce que vous êtes venu faire ici ?"

Le ton employé était venimeux et tranchant. A l'instant, il le considérait moins que le premier cornichon d'élève fraichement réparti par le Choixpeau magique. Il n'était qu'un répugnant et insignifiant gros ver qui se permettait de l'interrompre. Il sentait la chaleur du maléfice incanté courir dans ses veines, électrique, vivifiante. C'était une sensation puissante à laquelle il s'abandonnait. Il baissa les yeux vers ses mains, dont l'une tenait le poignard. Il les regarda comme si elles n'étaient pas siennes.

Il sourit.

Ce qui se déchainait en lui exacerbait absolument tout ce qu'il ressentait, violemment.

Intéressant.

"Je suis venu vous empêcher de commettre cette folie !"

Phines était obligé de crier pour couvrir le bruit du feu. Il y avait comme une sorte de crainte dans son regard, mais aussi une étincelle de folie, vraisemblablement due à la peur qui le tenait. S'il avait aidé à lancer le Feudeymon, il n'en était pas moins soumis à la peur véritable qu'il lui inspirait. Il n'aimait pas être en présence de ce maléfice, et encore moins aussi proche d'un homme qui semblait être possédé par une sorte de démentielle flamme intérieure.

"Vous savez bien que c'est nécessaire, espèce d'abruti !"

La voix qui s'était mise à murmurer à son oreille lui suggérait d'agir, vite. C'était comme le sifflement insidieux d'un conseiller reptilien, auquel il crevait d'envie d'obéir. Ce qu'il avait réveillé en prononçant les mots du maléfice s'emparait de son âme, lentement mais sûrement. Ça avait soif de sang et ça le réclamait en hurlant dans sa tête.

Il sourit encore lorsqu'il s'aperçut que Phines s'approchait de lui à grands pas, baguette tendue vers lui dans l'intention manifeste de s'en servir, par quelque moyen que ce fut.

"Je vous en empêcherai !"

Severus éclata de rire, la tête renversée en arrière. Il avait l'impression d'être ivre et ne cherchait même pas à résister.

"Vous ? Vraiment ?"

Phines répondit à son sourire.

"J'ai de la ressource, rétorqua-t-il férocement. N'allez pas croire que les runes ne sont faites que pour être traduites et utilisées pour raconter des légendes !"

Le maitre des potions reprit sa baguette. L'abruti voulait un duel ? Il aurait son duel.

L'échange de sortilèges commença sans sommation et Severus constata que l'abruti ne se débrouillait pas si mal. Son bras douloureux était certes un handicap, mais il s'en servait pour s'équilibrer et esquivait plutôt bien, malgré la hargne que mettait son opposant dans ses attaques. Pourtant, il sentit un sort ou deux le toucher de plein fouet, car Phines se servait des runes pour renforcer les sortilèges de base et il faisait ça bien. C'était un bon sorcier et un bon combattant, bien caché derrière une grande couardise. Décidément, il avait tout pour lui. Cela décupla sa colère et sa détermination.

La soif de sang grandissait dans tout son être, il entendait le murmure lui répéter sans cesse, dans la même langue infâme qu'il avait utilisée pour le maléfice et qu'il comprenait comme s'il l'avait toujours parlée.

Il lui fallait nourrir ce qu'il avait réveillé.

Il baissa sa baguette vers le sol.

"Vous abandonnez, Snape ?"

Il ne répondit pas, ni ne réagit. Tête baissée, il se contentait de fixer son adversaire, le regard pénétrant et brûlant d'hostilité.

Phines s'approcha, le tenant toujours en joue.

"J'ai gagné, fit-il avec un sourire satisfait. Vous allez rentrer avec moi et nous allons chercher une autre façon de travailler."

Il tendit la main pour que le sorcier vaincu lui remette sa baguette, comme il se doit après un duel. Il n'avait pas désarmé son opposant et il ne le voulait pas. Il connaissait la règle.

Severus choisit ce moment pour plonger le poignard dans la gorge de Phines, plantant son regard fiévreux dans le sien.

"Je crains que non."

Phines s'effondra à ses pieds, le regard élargi par la stupéfaction, sa plainte se noyant dans un affreux gargouillis, alors que le sang s'échappait à grands flots de son artère sectionnée.

Severus le saisit par les cheveux et le traina derrière lui, sourd à ses râles d'agonie, pour l'approcher du feu qui ronflait. Il jeta le poignard loin de lui et laissa tomber Phines, dont la tête cogna le sol lourdement, lui arrachant une nouvelle plainte inarticulée. Il posa un genou à terre et passa la main sur la plaie sanguinolente du traducteur de runes, frottant le bout de ses doigts entre eux comme s'il cherchait à apprécier la qualité du sang qui dégouttait.

"Je suis désolé, Rayne..." lui dit-il doucement, tout en traçant un trait sur son front et ses joues, avec le sang.

Ce dernier se tordit dans un spasme et hoqueta, cherchant désespérément l'air qui commençait à lui manquer.

"Vous disiez qu'il fallait du sang de mage noir..." dit-il si faiblement que Severus dut se pencher pour le comprendre.

Ce dernier haussa les épaules, désinvolte.

"J'ai menti."

L'ancien Mangemort se leva et, d'un geste sec de la main, lança le sang qui la recouvrait dans le feu, tout en prononçant la suite de mots du rituel païen qui devait mettre fin à l'invocation du Feudeymon.

Le mourant saisit sa cheville, dans un ultime geste d'imploration muette. Severus se dégagea d'un coup de pied, révulsé par son contact. Baissant les yeux vers lui, il constata avec détachement qu'il avait enfin consenti à trépasser.

Usant de son sort de lévitation, il souleva son corps et l'envoya dans les flammes, ses lèvres à peine desserrées formulant la dernière incantation.

A peine le cadavre encore frais de Phines eut-il disparu dans la fournaise qu'une formidable explosion, similaire à celle qui avait détruit l'ile de Dumbledore, le fit voler contre un mur d'enceinte, au pied duquel il sombra dans l'inconscience après l'avoir percuté violemment, sans qu'il ait eu le temps de se dire que finalement, il était vraiment écrit quelque part qu'il devait mourir, lui aussi.

Le fier bâtiment de l'école s'effondra sur lui-même, entrainant avec lui les restes du Feudeymon et l'étouffant sous les pierres, comme on éteint un feu de camp avec de la terre.

Il ne resta bientôt plus qu'un champ de ruines fumantes et le silence s'abattit alentour.

Comme prévu, ce ne fut qu'au petit matin que l'équipe de reconnaissance se rendit sur les lieux, menée par Fearghas Blackwood et Aversa Hannigan, son adjointe. Ils avaient accepté d'être seulement accompagnés de volontaires, à savoir Neville Longbottom, le petit Filius Flitwick et Hagrid, contre toute attente. Avec eux, l'unité Sigma au complet.

Fearghas sut faire preuve de retenue lorsque ses hommes et lui découvrirent que l'équilibre des énergies était de nouveau rétabli sur les lieux. A la perfection, pensa-t-il.

Le professeur Flitwick avait incanté un sort de pluie sur la zone encore fumante des décombres. Il était encore impossible pour eux d'y marcher, la chaleur subsistait et le sol était suffisamment brûlant pour que l'air soit troublé juste au dessus.

"Je sens deux âmes, ici..."

Aversa se tenait dans ce qui avait été la petite cour intérieure, baguette et main levées afin de capter les ondes. Elle était spécialisée dans la recherche de vies humaines.

Neville la regardait, fascinée. Comment pouvait-elle rester aussi détendue dans un moment pareil ?

"Deux âmes ? s'étonna Flitwick, incrédule. Il ne devrait y avoir que Severus..."

Aversa secoua la tête en signe de dénégation.

"Il y en a bien deux, et l'une d'entre elles est celle d'un mort, répondit-elle en baissant les mains. L'autre est en vie, mais je ne sais pas où elle est."

Malgré son don, elle était incapable de situer précisément où se trouvaient les gens, elle ne définissait qu'un périmètre de recherche.

Flitwick et Neville échangèrent un coup d'œil surpris.

Si Severus était mort, qui était la deuxième personne ?

Ils se mirent tous à chercher dans les décombres, aussi loin qu'ils pouvaient aller, sous la pluie magique. Petit à petit, l'eau rafraichissait le sol et l'air ambiant au niveau de la bâtisse devenait plus respirable, bien qu'encore très lourd. On se serait cru en pleine mousson.

"Par ici !"

C'était la voix de Hagrid.

Au moment où les autres arrivaient, certains en courant, il faisait basculer un immense pan de mur afin de libérer le corps coincé dessous, dont la main dépassant des gravats l'avait alerté.

"Par les plumes de Buckbeak..."

Le demi-géant se pencha pour vérifier s'il était toujours en vie. Il s'était mis à haïr le professeur Snape comme il haïssait Draco Malfoy, depuis qu'il avait compris qu'il avait tué Albus Dumbledore. Pourtant, il n'éprouvait aucune satisfaction à le voir ainsi, gisant à ses pieds comme l'être faible et méprisable qu'il était. Il ne savait pas ce qu'il ressentait. L'homme qui s'était sacrifié pour sauver l'école resterait toujours un mystère insondable, pour lui.

"On l'emmène, décida Neville. On verra après pour l'école. Le plus urgent est qu'il reçoive des soins immédiatement."

Ils transplanèrent, sans un mot de plus.

Une fois aux Trois Balais, un Kingsley abattu donna l'ordre de le transporter à Sainte Mangouste, et il fit tout naturellement partie du voyage. Madame Pomfrey le démolirait certainement parce qu'il avait laissé un de ses patients se détruire littéralement, mais comme il lui devait des explications, il le ferait en personne.

Les sorciers restés sur place n'en surent pas plus. Qui était le deuxième homme laissé derrière eux ? Celui dont Aversa avait seulement senti l'âme morte ? Comment allaient-ils s'y prendre pour rebâtir l'école ? Et où diable était passé ce crétin de Phines ?

Plus tard dans la journée, Neville reçut une chouette. La missive lui indiquait une adresse bien précise et lui expliquait qu'il devait accompagner la personne s'y trouvant à la gare de King's Cross, Londres. Elle serait prise en charge par un tuteur de BeauxBâtons une fois sur place. Elle ne devait surtout pas être informée de l'incident survenu lors de la purge de l'école.

Il s'exécuta.

Le soleil déclinait lorsqu'il revint.

Il expliqua aux autres qu'il avait profité d'être à Londres pour rendre visite au directeur de Poudlard. Il n'y avait pas été autorisé. Les seules nouvelles qu'il apportait concernait Malfoy, qui avait montré des signes vitaux très encourageants, depuis sa prise en charge au quatrième étage. D'après Poppy, il réagissait à la présence d'Ethan. Elle n'avait rien voulu dire, à propos du professeur Snape. Lorsqu'elle lui avait bien fait comprendre qu'elle ne parlerait pas à son sujet, elle avait eu l'air furieuse et au bord des larmes. Il était reparti penaud, mal à l'aise.

Il ne leur parla pas de sa rencontre avec Alice. Il était allé accomplir la mission confiée par courrier, content de la revoir, mais il l'avait trouvée dans un tel état de désespoir qu'il en avait perdu sa bonne humeur, à peine quelques mots échangés. Elle était restée plus que laconique, ne répondant que par mono-syllabes. Il n'avait pas osé lui demander ce qui se passait. Il avait peur de se mêler de quelque chose de trop privé. Il appréciait la jeune fille, c'était une élève intéressante et douée, mais il avait préféré rester en dehors de ce qui ne le concernait pas. Lorsqu'ils étaient arrivés en gare de King's Cross, il avait facilement repéré son tuteur, et il la lui avait confiée en espérant de tout son cœur que tout se passe bien pour elle, là-bas. Elle l'avait serré dans ses bras avec beaucoup d'affection, l'avait remercié et puis elle était partie sans se retourner, pour prendre le train moldu qui l'amènerait jusqu'en France. Il ne savait même pas s'il la reverrait un jour, et cela lui avait fait de la peine. Il n'avait rien pu lui dire non plus sur l'état dans lequel le professeur Snape avait été retrouvé, puisqu'on le lui avait interdit. Il en avait d'autant plus été peiné.

C'était vraiment une fin d'année scolaire déplorable.

"Et nous, qu'est-ce qu'on va faire, maintenant ?"

C'était Violette Hawthorne, le professeur de métamorphose.

"Nous allons rebâtir l'école, comme a dit Hagrid l'autre soir, répondit Flitwick. Nous l'avons déjà fait une fois, après la guerre, demain nous aurons besoin d'aide, mais nous y arriverons."

Aurora sourit, pour la première fois depuis longtemps.

Hagrid toussota.

"Je vais aller prendre un peu l'air," déclara-t-il avant de sortir dans le jardin, derrière le pub.

Le demi-géant s'en voulait. Il avait été aveuglé par la haine. Maintenant, il souhaitait faire amende honorable mais il avait besoin de faire le point, en restant loin de tous les gens qu'il estimait avoir blessés, par son comportement irascible et totalement partial. En son for intérieur, il espérait que celui qu'il avait accusé de la mort de Dumbledore s'en sorte.

Ils espéraient tous.

Maintenant que l'école était purifiée mais en ruines, il fallait tout faire pour repartir de zéro. Ils allaient avoir beaucoup de travail à abattre.

Quelques centaines d'élèves devaient revenir, en septembre prochain.

Il était temps.