Bonjour mes lecteurs,
Ce chapitre aurait dû être le dernier, mais malheureusement, soit j'ai pris trop de temps à raconter ce qui s'y passe, soit... je n'ai pas eu le cœur de finir ici. J'ai encore tant de choses à dire !
Savourez donc l'avant-dernier chapitre et n'hésitez pas à laisser une review (en évitant les spoilers bien sûr ^^), positive comme négative :)
Merci à vous de continuer à me lire.
Nightwyn
C'était incroyable ce qu'il pouvait y avoir comme monde, ce jour-là, sur le Chemin de Traverse. On était vendredi, deux jours avant la reprise des cours, qui avait lieu un premier septembre comme toujours depuis des années. Certaines choses ne changeaient pas.
Il y avait des élèves partout, en groupe d'amis pour les plus anciens, ou simplement accompagnés de leurs parents pour les plus jeunes. Les boutiques ne désemplissaient pas : il fallait des livres, il fallait des plumes et des parchemins, il fallait des uniformes, des baguettes magiques, il fallait une infinité de choses. Les échoppes résonnaient de rires, de conversations, de chuchotements.
Elle se souvenait très bien ne pas avoir autant apprécié ses emplettes de rentrée. Cette effervescence ne la rendait absolument pas nostalgique, elle lui rappelait plutôt de mauvais souvenirs.
En première année, elle était tellement angoissée qu'elle n'avait jamais pu poser la moindre question, la mère d'Amon la pressait pour aller partout avec elle, ne lui laissant le temps de rien faire, l'obligeant à prendre ce qu'elle-même aurait voulu avoir, modelant la petite fille comme une poupée. Le choix de sa baguette avait été un désastre ; elle avait pleuré, honteuse, parce que sa tutrice n'avait cessé de se moquer d'elle en disant qu'elle ne trouverait jamais la bonne, tant elle était effacée et bonne à rien. Monsieur Ollivander avait été si gentil, si aimable, il avait demandé à madame Preston-Butler de sortir de la boutique et avait pris la jeune fille en pleurs sous son aile. La baguette qui l'avait choisie avait été la seule chose que Tessera Preston-Butler n'avait pas prise pour elle, et elle l'aimait profondément.
A la fin de sa cinquième année, elle avait acquis avec empressement son volume personnel du manuel avancé de préparation des potions, elle qui avait tellement hâte d'apprendre de nouvelles choses en cours. Le jour de ses seize ans, elle avait enfin pu ouvrir le coffret contenant les pensées de sa mère, et elle avait découvert que son cœur recelait des sentiments pour le moins particuliers, pour celui qu'elle avait toujours considéré comme sa seule famille. Aussi était-elle particulièrement pressée de revenir à l'école.
Pour sa septième année, elle y était allée toute seule, elle n'avait rejoint Amon et sa bande que plus tard. Elle avait passé du temps dans les boutiques de vêtements, sans rien prendre, elle voulait juste rêver d'autre chose que de teintes ternes Elle estimait ne pas avoir le droit de porter des choses aussi jolies, alors que la mode sorcière était si agréable aux yeux, elle se l'interdisait, parce qu'elle était le jouet d'Amon et qu'il refusait que d'autres puissent avoir l'idée de la regarder. Personne ne la regardait, et elle s'employait à être encore plus transparente. Il était fou, mais elle n'avait encore jamais pu mettre de mots précis sur son comportement, alors elle essayait de faire abstraction et ne cherchait jamais à le contredire.
Aujourd'hui, elle se promenait sans but, trainant pour tuer le temps avant d'aller honorer le deuxième entretien qu'elle avait obtenu au ministère de la magie.
L'heure avançait et elle commençait à ressentir les affres du trac grandissant.
Elle se dirigea d'un pas décidé vers la boutique des frères Weasley, très justement nommée Weasley, Farces pour sorciers facétieux. On ne pouvait pas la rater, avec sa façade si haute en couleurs qui trônait fièrement au fond du Chemin de Traverse. Les vitrines étaient un véritable enchantement, tout y bougeait, sautillait, attirait l'œil, vous obligeait à entrer, c'était irrésistible.
C'était la première fois de sa vie qu'elle y allait. Elle n'avait jamais pu le faire, avant, même lors de son escapade en solitaire en septième année.
La boutique était remplie de monde. Cela devait d'ailleurs être la boutique la plus remplie de monde de tout le Chemin de Traverse.
Elle se mit à flâner d'étal en étal, déambulant entre les jeunes filles qui gloussaient autour du présentoir à philtres d'amour et souriant en voyant les garçons tester les confiseries les plus idiotes du monde. Toute cette pagaille respirait la bonne humeur. Toute cette pagaille lui remonta le moral et apaisa un peu le trac qui lui nouait les entrailles.
Elle regarda l'heure et s'aperçut qu'elle devait y aller. Elle reviendrait, bien sûr, il ne pouvait en être autrement.
"Il est interdit de repartir sans rien acheter," entendit-elle derrière elle.
Elle se retourna d'un coup et se retrouva nez à nez avec un grand roux qui se tenait à côté d'exactement le même grand roux, à l'exception près qu'il manquait une oreille à l'un d'eux. C'était assez perturbant d'être face aux jumeaux Weasley, en fait.
"- Je n'ai pas le temps, je suis désolée, répondit-elle un peu vite, gênée comme à chaque fois qu'elle devait s'expliquer.
- La rentrée, ce n'est qu'après-demain, dit le roux de droite.
- Je sais, mais j'ai un rendez-vous au ministère et je ne veux pas arriver en retard.
- Une élève qui a rendez-vous au ministère ?" fit le roux de gauche, le sourcil arqué.
Alice réprima un rire. Ils jouaient très bien la comédie.
"Je ne suis pas élève, je viens postuler pour un emploi."
Le sourire des jumeaux s'élargit.
"Alors prenez donc ceci, pour vous porter chance," dit le roux de droite en lui tendant une petite boite ronde, aux couleurs de la boutique.
Elle la prit avec méfiance et voulut l'ouvrir. Les jumeaux l'en empêchèrent de concert, avec un peu trop d'engouement, peut-être.
"- Combien vous dois-je, alors ?
- Revenez quand vous aurez le poste, et rompez le charme anti-achats ou nous finirons sur la paille.
- Il y a un charme anti-achats ?
- Vous l'avez déclenché en repartant sans rien acheter."
Cette façon qu'ils avaient de répondre en même temps ou de finir la phrase de l'autre était amusante et touchante. Elle se rappela ce que l'on disait sur eux et la bataille de Poudlard. Leur frère aîné Percy s'était sacrifié pour sauver l'un d'eux, Fred. D'un coup, elle se sentait triste pour eux.
"- Très bien ! déclara-t-elle en rangeant la boite violette et orange dans une poche.
- Bonne chance, postulante !" dirent les jumeaux avant de s'en retourner à leurs clients potentiels.
Elle repartit le cœur léger. Elle se demanda s'ils l'avaient fait exprès. Si c'était le cas, c'était qu'elle devait vraiment avoir l'air tendu. Elle les remercia silencieusement et quitta le Chemin de Traverse pour rejoindre le ministère.
D'après sa convocation, elle devait se rendre dans une cabine téléphonique moldue située à un angle de rue un peu perdu, rien à voir avec les indications qu'elle avait dû suivre la première fois, au début du mois. Elle n'aimait pas se promener dans Londres, elle avait peur de cette ville qu'elle ne connaissait que peu. Elle avait vécu trois ans à Rome, une des villes européennes les plus mal famées, et elle avait peur de se balader chez elle. Quelle idiote.
Elle décrocha le combiné, sortit l'argent moldu de sa poche et inséra quelques pièces dans la machine, puis composa le code inscrit sur sa convocation, pour se faire aussitôt happer par une sorte de sort de transplanage, à travers le combiné du téléphone. On lui avait pourtant dit que la cabine descendait dans le sol, ce qu'elle aurait largement préféré.
"Le ministère de la magie vous souhaite la bienvenue."
Elle ne put s'empêcher de remercier machinalement la voix automatique qui n'appartenait à personne et qui accueillait les visiteurs à chaque fois qu'ils arrivaient dans le hall.
En revanche, comme à chaque fois qu'elle transplanait, elle mit un certain temps à reprendre ses esprits. Elle restait toujours un peu nauséeuse, ses oreilles ayant du mal à rétablir l'équilibre. Si elle avait appris à transplaner durant les trois mois passés à BeauxBâtons, elle n'aimait pas ce mode de transport et ne pourrait jamais s'y faire.
Comme la première fois, elle était fascinée par l'effervescence qui régnait dans le grand hall. Entre les courriers qui volaient dans tous les sens et les gens qui circulaient, c'était à vous rendre fou. Mais elle, elle trouvait ça fantastique. C'était... magique.
Elle traversa l'atrium pour se rendre au comptoir de la sécurité, comme la dernière fois, afin de se présenter pour le contrôle. Le monument à côté duquel elle devait passer, et qui trônait au milieu de cette vaste salle, ne la laisserait jamais indifférente.
La fontaine de la fraternité magique était longuement évoquée dans un chapitre de l'histoire de la magie, d'abord pour ce qu'elle représentait, et ensuite parce qu'elle avait été profondément modifiée, lorsque le ministère était passé aux mains des Mangemorts, de 1997 à 1998. Puis on lui avait rendu son apparence d'origine, et une plaque commémorative comportant les noms de tous les sorciers qui avaient perdu la vie durant cette période funeste, y fut apposée. Pour Alice, c'était surtout sa taille qui était impressionnante, plus que le message qu'elle était censée délivrer. Elle trouvait que ce monument était ostentatoire, prétentieux et vulgaire.
La jeune femme s'arrêta un instant et jeta trois pièces dans l'eau. Elle se demanda si tous les sorciers qui travaillaient ici le faisaient, et s'ils le faisaient tous les jours. Elle se demanda si elle, elle le ferait tous les jours. Elle caressa le marbre froid du bout des doigts et esquissa un sourire un peu triste.
Au moment de repartir, elle se cogna contre quelqu'un.
"Oh, excusez-m..."
Elle se tut immédiatement, trop surprise pour réagir autrement.
Elle ne l'avait pas vu depuis trois ans. Elle n'avait pas eu de nouvelles en trois ans. Elle ne savait même pas s'il avait survécu, et voilà qu'elle se retrouvait face à lui, qui la regardait avec un sourire si chaleureux qu'elle ne put retenir une larme.
"Il y avait une pièce pour moi ?" demanda-t-il avec cette même gentillesse qu'avant.
Elle hocha la tête plusieurs fois, tout en cherchant un mouchoir dans une poche, puis dans l'autre. Quelle idiote, se mettre à pleurer devant tout le monde, dans la salle la plus grande et la plus fréquentée de tout le ministère, vraiment.
"C'est gentil, mais ce n'est plus nécessaire, maintenant."
Elle sourit à travers ses larmes.
"- Elle sera pour les parents de Neville, alors, répondit-elle en reniflant.
- Belle idée. Vous venez pour quoi ?
- J'ai un entretien pour un travail à l'école.
- Oh ? Quoi ?
- Professeur de potions. D'ailleurs je dois y aller, je vais être en retard et je ne suis pas encore passée voir le gardien.
- Oh, oui, désolé ! On se reverra, alors.
- Je l'espère !"
Ethan Lhiannan-Sidhe la regarda s'éloigner en soupirant. Il aurait aimé discuter un peu plus avec elle.
Il trouvait qu'elle avait changé. Énormément. Quelque chose dans son regard était plus dur. Il se souvenait d'elle avec tant de précision qu'il en frémit. Il avait connu trois Alice, celle qui s'appelait Snape et qui avait perdu le goût de vivre, celle qui s'appelait Drake et qu'il avait vue se libérer de sa famille d'adoption, et celle de ses visions, qui souffrait et qui lui avait donné envie de tuer encore et encore le même Engel Sheller.
Il espérait vraiment la revoir. Il espérait pouvoir travailler avec elle. L'école avait besoin de sang neuf. Il se demanda juste comment elle allait appréhender ses retrouvailles avec le directeur et le fait qu'un des élèves de troisième année portait le nom de Sheller.
Il n'avait jamais oublié les visions qu'il avait eues en la touchant par inadvertance, dans une boutique de Pré-au-Lard. Il savait très bien qu'elle les avait vues aussi. Elle avait forcément dû se poser des questions. En avait-elle parlé à quelqu'un ? A Snape ? Certainement pas. Il n'aurait rien dit, de toutes façons, il était lié par le secret. Il espérait donc pouvoir en parler avec elle. Et qu'elle accepte de le faire.
Détachant son regard de la silhouette de la jeune femme, il se dirigea vers l'un des ascenseurs qui descendaient, et demanda à aller au niveau du département des mystères, où se trouvait le bureau de son chef de division. S'il exerçait toujours à Poudlard en tant que professeur de défense contre les forces du mal, il dépendait encore du bureau d'investigation paramagique. Il avait une nouvelle mission depuis trois ans : surveiller l'équilibre des éléments qui soutenaient la nouvelle école de Poudlard. Cette tâche lui avait été assignée par le ministre de la magie lui-même, il était secondé par Aversa Hannigan, qui avait pris la place vacante d'Argus Filch, et cette couverture lui convenait parfaitement ; elle avait apprécié de travailler au sein de l'école jusqu'à se porter volontaire pour aider le chasseur, quitte à jouer les concierges.
Son retour à l'école s'était passé d'une bien étrange façon. Il était resté longtemps à l'hôpital Sainte Mangouste et avait donc manqué la rentrée des classes, mais lorsqu'il était revenu, il avait été accueilli avec tellement d'émotion par presque tous les élèves qu'il en aurait pleuré. C'était un peu comme s'il était revenu d'entre les morts, après tout. Les élèves de toutes les classes venaient le voir tous les jours, les filles continuaient à lui faire les yeux doux, tout avait naturellement repris son cours, c'était comme si ces quatre mois passés dans le noir n'avaient jamais interrompu sa vie. Pourtant, il n'oubliait pas. Il ne pourrait jamais oublier que son propre feu l'avait dévoré jusqu'à lui faire perdre l'esprit. Il en voudrait à Draco jusqu'à la fin de ses jours, pour ça.
Alors que ce dernier le recevait dans son bureau, Alice se présentait à son entretien, le cœur battant et les mains moites. On appelait cela un entretien de personnalité, en complément du premier qu'elle avait eu quelques semaines plus tôt. Ce ne serait pas ses compétences qui seraient jugées, mais bien elle. Du temps d'Albus Dumbledore, elle aurait été invitée à boire le thé dans un endroit sympathique, il lui aurait posé quelques questions qui n'auraient rien eu à voir avec son travail et il l'aurait acceptée dans son équipe. Mais Albus Dumbledore n'était plus, et elle craignait de se retrouver face à son remplaçant.
Comme elle ouvrait la porte pour se présenter, elle s'aperçut immédiatement qu'il n'était même pas là. Elle fronça imperceptiblement les sourcils. Quelle idiote. Il n'avait jamais donné signe de vie durant son absence, il n'allait certainement pas se présenter à son entretien de personnalité. Curieusement, elle était soulagée, comme si la colère et la déception l'emportaient sur le trac, et c'était mieux ainsi. Elle n'aurait pas supporté de bafouiller, rougir ou raconter n'importe quoi, elle n'avait pas passé trois ans à faire un si gros travail sur elle pour tout saboter en quelques minutes.
Elle se montra souriante, répondit à toutes les questions qui lui furent posées, notamment sur ce qui l'avait poussée à choisir de devenir professeur, et surtout, pourquoi elle avait choisi une matière dont le poste était déjà occupé. Le professeur Aurora Sinistra, qui présidait l'entretien, savait très bien qu'elle obtiendrait la place, mais les deux autres professeurs et le fonctionnaire du ministère lui posèrent malgré tout ces questions. Ils lui demandèrent aussi quelle était sa couleur préférée, ce qu'elle aimait en terme de musique moldue et quel pays souhaitait-elle visiter, si un jour c'était possible.
Alice Drake repartit, après avoir signé le parchemin qui précisait qu'elle était désormais professeur de potions au sein de l'école de sorcellerie et de magie de Poudlard, parchemin qu'elle devrait présenter au directeur de la dite école, afin qu'il le contresigne et authentifie l'acte. Cette pensée attisa le feu de sa colère. Elle vibrait de rancune. Elle se demanda comment son retour à l'école se passerait. Elle l'avait vue en feu, elle s'y était vue entourée de flammes, dans le bureau de Dumbledore. Elle avait vu un des maléfices les plus violents dévorer le château. Comment était-ce, maintenant ? Elle avait hâte de s'y rendre, mais elle avait peur de se retrouver devant lui.
Pour l'heure, elle décida de repasser par le Chemin de Traverse. Elle voulait retourner dans la boutique des frères Weasley afin de rompre le faux charme anti-achats qu'elle avait déclenché, et surtout, pour leur rendre la petite boite qu'ils lui avaient interdit d'ouvrir devant eux.
Elle en repartit avec un livre intitulé Blagues Nulles et Vannes en cascade, des éditions GreenWip, et sa boite orange et violette, parce qu'un "cadeau reste un cadeau". Fred et George l'avaient félicitée, bien que le premier ne comprenne pas qu'on puisse vouloir devenir professeur de potions de son plein gré, ce à quoi elle avait répondu que c'était sûrement son grain de folie qui l'y avait poussée.
La nuit était tombée et il était temps de rentrer. Elle avait pris une petite chambre au Chaudron Baveur, jusqu'au lendemain. Elle avait partagé un petit appartement avec Soren Weisz tout l'été, et à partir du premier septembre, elle logerait à l'école comme tous les professeurs. Si elle n'avait pas obtenu le poste, elle serait repartie en Italie.
Elle remontait la grande rue lorsqu'il se mit à pleuvoir à grosses gouttes. Elle s'abrita sous l'auvent d'une boutique qui venait de fermer ses portes pour la nuit. La pluie tourna au déluge et cela ne semblait pas vouloir se calmer. Elle pouvait toujours rentrer en courant jusqu'à sa chambre, mais elle ne se sentait pas courageuse du tout. Elle ignorait si le transplanage était possible ici, mais elle n'avait pas le courage non plus, ni d'essayer, ni d'en subir les effets secondaires récurrents chez elle. Elle rabattit sa grosse capuche sur sa tête et serra son col contre elle, pour se protéger du courant d'air froid que le souffle pluvieux provoquait, et se mit à attendre patiemment.
Hypnotisée par le bruit de la pluie et les ronds que les gouttes formaient dans les flaques, elle se mit à rêvasser ; elle repartit trois ans en arrière et se souvint de la dernière fois qu'elle l'avait vu. Elle s'appuya lourdement contre le volet de bois derrière elle et poussa un profond soupir, perdue dans ses souvenirs. Elle avait dû brûler un million de parchemins de confidences à cause de lui. Elle s'était plongée à corps perdu dans le travail pour oublier. A BeauxBâtons, elle avait obtenu l'équivalent de ses ASPIC haut la main, avec un maximum d'Optimal, et sa candidature pour l'université des Potions et Poisons Borgia avait été acceptée sans aucun problème. Contre toute attente, Soren avait décidé de venir avec elle et elle travaillait au ministère depuis un an, au troisième niveau, le quartier général des obliviators. Elle pensa qu'elle aurait pu aller la voir. Quelle idiote, elle l'avait complètement oubliée.
Elle sursauta et poussa un cri de surprise lorsque quelqu'un passa en courant devant elle, la sortant de son introspection et l'éclaboussant au passage.
"Espèce de..."
Elle se tut, prête à rire.
L'indélicat avait glissé et manqué de tomber. De fait, il estima qu'il pouvait tout aussi bien s'abriter sous l'auvent, lui aussi.
Alice oublia son envie de rire et se plaqua soudain dans le renfoncement de la porte, serrant son col contre son visage encore plus fort. Son corps tremblait, son cœur allait exploser. Elle allait s'effondrer d'une minute à l'autre. Cette sensation était horrible.
Ce n'était pas possible. Quelle espèce de saloperie d'esprit facétieux pouvait être assez cruelle pour lui jouer un tour pareil ?
Il se tenait devant elle et lui tournait le dos. Il avait croisé les bras après s'être ébroué d'une façon qui lui ressemblait bien peu. Il était toujours aussi grand, toujours aussi sec. Il portait toujours le même style de vêtements - il devait vraiment en avoir cinquante exemplaires et ne compliquait certainement pas la vie de son maître-tailleur. L'humidité faisait se recourber les pointes de ses cheveux qui retombaient maintenant presque sur ses épaules, le vent faisait claquer les pans de sa veste contre ses jambes et amenait son odeur d'herbes jusqu'à elle.
Elle le détestait. Elle le détestait et se faisait violence pour ne pas tendre la main vers lui et le toucher. Elle se détestait.
Elle le vit tourner imperceptiblement la tête sur le côté, pour la faire pivoter lentement dans sa direction. Il la regardait du coin de l'œil, par dessus son épaule. Il avait l'air de découvrir sa présence, sous son abri. Elle remonta encore son col et baissa la tête, priant les dieux qu'il ne s'intéresse pas à elle.
Il s'était aperçu qu'il n'était pas seul. Il avait bien senti quelqu'un derrière lui, mais il n'en avait pas fait cas, après tout, il se tenait devant une boutique, il devait encore y avoir son propriétaire, bien qu'elle soit fermée. Il arrivait souvent que les logements des commerçants se trouvent derrière ou au-dessus des échoppes.
C'était une fille. Une élève. Elle semblait frigorifiée, dans son manteau trempé. Elle serrait son col si fort que les jointures de ses doigts en avaient blanchi. Elle aurait pu s'annoncer, cette petite impudente. N'était-il pas le directeur de son école ? Il était d'humeur à passer ses nerfs sur quelqu'un, n'importe qui. Alors retirer des points à sa maison juste avant la rentrée, ce serait une première. Il fit volte-face, le bout de ses doigts pianotant nerveusement sur son coude, et se planta devant elle, prêt à jouer son meilleur rôle.
Elle ferma les yeux et ne put s'empêcher de gémir douloureusement. Il lui était impossible de s'enfoncer plus dans le volet derrière elle, elle ne pouvait pas disparaitre, elle allait vraiment s'effondrer. Pourquoi n'était-elle pas partie au moment où il l'avait rejointe ? Il n'aurait pas fait cas d'une pauvre fille qui s'échappe sous la pluie pour rentrer chez elle, il ne se serait probablement même pas aperçu de sa présence.
"Puis-je savoir ce qu'une élève fait dehors à une heure pareille ?"
Il la prenait pour une élève. Et sur quel ton il s'adressait à cette élève. Il avait de nouveau enfilé le costume de Snape le salaud, apparemment. Elle l'avait craint pendant six ans, ce Snape, celui qui terrorisait littéralement les plus jeunes et ne se privait pas de rabaisser ceux dont la tête ne lui revenait pas, celui qui concourait contre lui-même dans la bassesse et la méchanceté. Il était précisément de cette humeur dévastatrice qui se fichait éperdument des convenances, du moment, du lieu, de la personne.
"Allez-vous répondre, ou vais-je devoir retirer des points à votre maison, avant même que les cours ne commencent ?"
Elle ne tint plus.
Elle fit un pas en avant, leva la main et la posa à plat sur lui, pour le repousser et mettre de la distance en elle et lui.
"Que..."
Il en recula encore, jusqu'à se retrouver sous la pluie, figé, stupéfait.
Elle avait rabattu sa capuche et dévoilé son visage, qui portait exactement la même expression que cette fois où elle avait levé sa baguette contre lui, prête à s'en servir. Elle semblait furieuse et profondément peinée.
"Que fais-tu ici ?" ne put-il qu'articuler, désarmé et indifférent à la pluie qui coulait sur lui.
Elle paraissait si vulnérable et si intouchable, son regard trahissait la haine qui jaillissait du plus profond de son cœur et tout le désarroi qu'il recelait.
"C'est tout ce que tu trouves à dire ? Me demander ce que je fais ici ?"
Sa voix s'était étranglée dans sa gorge. Elle allait très certainement se mettre à pleurer, ou à crier. Trop d'émotions se bousculaient en elle. Elle n'était pas prête. Et puis, il savait forcément ce qu'elle faisait ici.
Il s'était approché d'elle, sans prêter attention à la familiarité dont elle faisait preuve, désormais. Il avait complètement changé de comportement dès qu'elle avait révélé son identité. Lequel des deux portait un masque, alors ? L'autre, le salaud ? Il avait si bien joué la comédie qu'elle pouvait se permettre d'en douter. Elle leva la main comme lorsqu'elle l'avait repoussé, prête à recommencer.
"Ne me touche surtout pas."
Il s'était décomposé.
"Trois ans, reprit-elle en repliant ses doigts pour n'en laisser que trois dressés. Trois putain d'années sans nouvelles, monsieur le directeur."
Il se passa la main sur le visage, pour en enlever la pluie et essayer de retirer l'espèce de film flou qui l'empêchait de réfléchir et de voir correctement. Il ne comprenait pas.
"- Avant que tu ne continues à dresser la liste des choses que je n'ai pas faites... je t'ai envoyé un million de chouettes et je n'ai jamais eu de retour.
- Oh, c'est facile, ça, tiens ! Quelle excuse ridicule !
- Je ne tiens pas à me donner en spectacle dans la rue."
Il avait parlé durement et le regretta aussitôt. Il tendit la main pour la prendre par le bras, dans l'intention de l'emmener ailleurs, à l'abri, au chaud, pour discuter. Elle recula comme si l'idée de son contact la répugnait. Ce geste le mortifia encore plus, si c'était possible.
"Alice, ne m'oblige pas à te supplier."
Elle pinça les lèvres. Elle ne cèderait pas. Où avait-elle appris à être aussi dure ? Était-ce sa faute ? Il ne mentait même pas, quel intérêt ? Il lui avait envoyé un million de chouettes et il n'avait jamais eu de réponse. Elle ignorait qu'il était resté dans le néant du coma pendant des jours, suite au meurtre du professeur Phines et la destruction de l'école. Il avait été possédé par ce qu'il avait invoqué pour mettre le Feudeymon en sommeil, et il n'avait dû son salut qu'à l'intervention de madame Pomfrey et d'un médico-mage inattendu : Luna Lovegood, une ancienne élève qui avait survécu à la bataille de Poudlard. Une fois sur pieds, et il avait eu l'impression que c'était arrivé mille ans plus tard, la première chose qu'il avait faite, c'était tenter de joindre Alice. Tous ses courriers étaient restés sans réponse. S'étaient-ils juste perdus ou quelqu'un les avait-il fait disparaitre ? A quoi bon se poser ces questions maintenant ? Elle devait l'écouter. Elle devait comprendre.
"Tu ne vas même pas me laisser t'expliquer ?"
Elle haussa les épaules. Ses yeux étincelaient. Elle était blessée. Elle ne le laisserait pas approcher.
Il soupira, dépité.
"Bon, très bien."
S'il avait envisagé des retrouvailles un peu particulières, il ne s'était en aucun cas attendu à cela. Il avait l'impression d'être en face de... lui-même. Elle n'entendrait rien et n'était que mépris pour lui. Inutile d'insister.
Il fit un pas en arrière et partit sous la pluie battante. Le retour en balai sous le déluge serait une vraie partie de plaisir, après un tel échange. Il restait dans l'ambiance, cela dit.
Il se retourna avant de passer le coin d'une échoppe, pour rejoindre le passage menant au Chaudron Baveur.
Il la vit, plantée sous la pluie au beau milieu de la rue. Est-ce qu'elle le regardait partir, simplement, ou... Qu'est-ce qu'elle attendait ? Elle leva la main pour s'essuyer les yeux. Elle ne pleurait pas, n'est-ce pas ? C'était la pluie. Bien sûr, que c'était la pluie.
Il esquissa un geste de la main, comme s'il voulait l'atteindre de l'endroit où il se tenait.
Elle se mit à avancer vers lui. Elle voulut se mettre à courir mais elle trébucha et tomba sur les genoux dans une flaque d'eau. Quelle fin de journée minable, vraiment. Elle pleurait déjà à chaudes larmes, quand il la prit par les épaules pour la relever et l'emmener à l'abri sous un autre auvent.
"J'en ai assez de courir derrière une ombre..." murmura-t-elle avec un geste de la main.
Elle gardait les yeux obstinément baissés, la pluie qui coulait de ses cheveux se mêlant à ses larmes. Elle était perdue, elle ne savait plus si elle devait le détester encore ou rendre les armes. Elle le vit lever la main et ferma les yeux quand il la posa sur sa joue glacée, puis se laissa aller à un léger sourire lorsqu'il la glissa dans ses cheveux, sur son cou, pour l'amener vers lui dans ce geste habituel qui la faisait toujours céder, quelle que soit sa détermination à le détester ou à lui faire ravaler sa fierté, quel que soit le moment de conflit qu'ils aient pu traverser juste avant.
Elle passa les bras autour de lui et l'agrippa, les mains crispées sur les plis de sa veste, comme cette fois où elle avait sauté du train et qu'elle avait craint qu'il ne les tue sur place, elle et Neville. Il avait resserré son étreinte, l'enfermant entre ses bras.
"Si tu as quelques heures à m'accorder, je peux t'expliquer ce qui s'est passé après mon départ de la maison."
Il avait murmuré près de son oreille, la faisant frissonner.
"Je te préviens que je ne suis absolument pas prête à te pardonner ton foutu silence."
Elle s'était un peu écartée de lui et avait saisi une pleine poignée de ses cheveux trempés, tirant légèrement dessus, juste assez pour le faire plier et approcher son visage du sien.
"Tu es folle."
Elle eut un petit sourire en coin. Elle était incapable de mentir, il y avait toujours quelque chose dans son attitude qui parlait pour elle. Cet infime sourire, qui plissait ses yeux malgré son ire, la trahissait à chaque fois.
"C'est entièrement ta faute, alors tu..."
Elle ne put terminer sa phrase. Il l'en empêcha.
Trois putain d'années sans la voir.
Il l'étreignait, le nez dans son cou, la serrant si fort contre lui qu'elle pensait qu'il pourrait l'absorber pour qu'ils ne fassent qu'un, quand quelqu'un passa en courant près d'eux et leur cria gaiement "hé les amoureux, prenez une chambre !", ce qui les fit pouffer de rire comme deux gosses pris sur le fait.
"En parlant de ça..."
Elle écarquilla les yeux, effarée.
Il cacha son sourire derrière le bout de ses doigts.
"- La pluie ne va pas s'arrêter maintenant, il fait froid, allons au Chaudron Baveur histoire de boire quelque chose de chaud et...
- C'est bon, j'ai compris," fit-elle en penchant la tête, d'un air de dire qu'il la prenait vraiment pour une idiote.
Il l'invita à lui emboiter le pas, tendant la main en direction du mur magique donnant sur l'auberge.
Elle avait du mal à suivre son rythme, il faisait de grandes enjambées, mais finalement elle trouva l'image assez réaliste : elle aurait toujours du mal à le suivre, mais elle serait toujours derrière lui, jamais trop loin.
Il y avait du monde, au Chaudron Baveur, comme souvent les jours précédant la rentrée des classes. L'endroit déjà chaleureux était débordant de bonne humeur, il y avait tellement de monde qu'ils eurent du mal à se trouver une place, mais cette petite table dans un coin reculé était parfaite, près d'une fenêtre sur laquelle la pluie coulait en arabesques reposantes.
Alors qu'il allait chercher de quoi boire, elle avait retiré son manteau pour le poser sur le dossier de sa chaise, histoire qu'il égoutte un peu. Elle sortit sa baguette et murmura la formule du sort de séchage, au moins sur ses cheveux qu'elle avait déjà essorés avant d'entrer. Elle avait froid, elle aurait donné n'importe quoi pour changer de vêtements et se rouler en boule dans son lit. Elle peinait à réaliser ce qui venait de se passer. Elle n'aurait jamais cru devoir se confronter à lui de cette manière, elle avait toujours pensé qu'ils se reverraient au sein de l'école, elle avait même imaginé un petit discours pour se donner du courage ; au lieu de cela, elle l'avait mis plus bas que terre au beau milieu de la rue, sans même chercher à nuancer ses propos. Elle s'était rendue ridicule, comme souvent. Elle n'avait écouté que sa rancœur sans lui laisser aucune chance de s'expliquer. Après tout, ces trois ans de silence lui donnaient le droit de se comporter ainsi, non ?
Il revint avec une grosse théière et deux tasses. Il s'assit et versa le thé. Elle entoura aussitôt la sienne de ses mains pour les réchauffer sur la porcelaine brûlante. Cela lui donna l'impression de reprendre vie, et elle sourit sans trop y croire.
"Qu'y a-t-il ?" lui demanda-t-il en posant lui aussi les mains sur sa tasse.
Elle le regarda comme si c'était la première fois qu'elle le voyait.
"J'ai eu une pensée un peu étrange, d'un coup... fit-elle en portant la tasse à ses lèvres. J'ai tellement froid que j'ai eu l'impression de reprendre vie en touchant ma tasse. C'est une image qui correspond très bien à ce que j'ai vécu loin de toi..."
Elle souffla sur le thé et but une gorgée.
Il soupira. Il était temps pour lui de raconter une histoire. Il sortit sa baguette sous la petite table et prononça "Assurdiato" en direction de la salle. Il ne voulait pas que quelqu'un puisse entendre ce qu'il avait à dire. Grâce à ce sort, les gens n'entendraient dans leurs oreilles qu'un vague bourdonnement venant de nulle part, si jamais ils essayaient d'écouter leur conversation. Cela les désorienterait peut-être un peu, mais eux seraient coupés du monde.
"En cadeau de retour, tu m'offres une pneumonie, c'est gentil," dit-elle avec légèreté.
Il ne répondit pas. Qu'elle continue à être piquante, soit, il n'entrerait pas dans son jeu. Il n'avait jamais voulu disparaitre de sa vie au point qu'elle se sente comme morte. Il n'avait jamais voulu lui faire de mal. Il ne savait pas ce qu'elle avait vécu durant ces trois années, ni même pendant qu'elle était à BeauxBâtons. Il avait manqué quelques mois de sa propre vie, alors celle des autres, même celle d'Alice...
"- Écoute... commença-t-il doucement, certain qu'il allait encore gagner une remarque. Je ne sais pas ce que tu t'es imaginé une fois que je suis parti, mais...
- Oh, j'ai juste cru que tu étais allé te faire tuer, en essayant de faire je ne sais quoi d'interdit avec ta magie noire stupide."
Il la foudroya du regard. Était-elle devenue une insupportable peste pendant qu'elle était restée dans cette foutue éternelle ville d'art, ou s'efforçait-elle de se dissimuler derrière un masque pour ne pas montrer combien elle souffrait ?
"Tu m'as abandonnée, encore une fois. Comment pouvais-je te faire confiance, alors que tu es parti sans me dire quoi que ce soit ? Tu m'as envoyé Neville, sans un mot, sans une explication, et puis plus rien."
Il serra les dents. Elle se servirait donc de cet argument à chaque fois. Dans ses deux vies, il l'avait en effet abandonnée alors qu'elle était enfant, mais ne pouvait-elle pas tourner la page, maintenant ? Ce n'était pas de cela qu'il était question, à l'instant. Cela promettait d'être difficile.
"Je n'ai pas eu le choix," répondit-il sèchement, ses doigts tapotant sur la table avec nervosité.
Il prit une grande inspiration.
"Je n'ai pas eu le choix parce que si tu prétends avoir été comme morte, moi, je l'étais."
Il marqua une courte pause.
"Et ce n'est pas une figure de style."
Elle sentit son cœur faire un raté.
"Je suis allé me faire tuer en essayant de faire quelque chose d'interdit avec ma magie noire stupide."
Il reprenait exactement les mots qu'elle avait employés, parce qu'ils illustraient une parfaite introduction à l'histoire qu'il avait à lui raconter. Il se moquait éperdument du fait qu'il puisse la choquer, il s'était tu pendant si longtemps, il n'avait jamais parlé à personne de ce qui lui était vraiment arrivé, ni à Ethan, ni au ministre de la magie, ni à Poppy Pomfrey. Les seuls devant lesquels il avait faibli, une fois, était le portrait bienveillant d'Albus Dumbledore, qui se trouvait au même endroit qu'avant, dans le bureau du directeur, qui avait maintenant revêtu une apparence inhérente à son nouvel occupant. Ce dernier lui avait répondu par une énigme en souriant, puis il était parti visiter le portrait de sa sœur bien-aimée, et c'était tout. La deuxième personne n'était autre que le médico-mage Lovegood.
"Je ne comprends pas."
Elle avait les larmes aux yeux. Se rendait-elle compte combien elle avait été odieuse avec lui ?
"Il n'y avait qu'une solution pour endormir le Feudeymon, répondit Severus en laissant son doigt fin suivre distraitement le contour de la tasse. Nous ne savions pas comment faire, et Kingsley m'a donné un livre de magie noire dans lequel j'ai trouvé une... issue. J'ai menti aux autres en leur disant qu'il fallait du sang de mage noir..."
Il lui raconta comment il avait décidé de venir la voir avant de remplir sa mission, et comment il avait failli tout abandonner pour partir avec elle. Il lui avoua qu'il avait pensé à lui jeter un sort d'altération de la mémoire, ce à quoi elle répondit en lui avouant la même chose. Il lui expliqua comment il avait invoqué la chose qui avait pris possession de son âme et de son corps, l'emplissant d'une puissance à laquelle il n'avait jamais goûté de sa vie et qui lui avait chuchoté d'indicibles mots, le poussant à tuer le professeur Phines afin d'utiliser son sang pour sceller le maléfice, l'entrainant par la suite de plus en plus bas dans la noirceur, jusqu'à toucher le fond. Il avait succombé sans lutter.
Alice s'enfonça dans le creux de sa chaise, atterrée. Elle avait bien reçu quelques lettres de Neville, dont une dans laquelle il lui annonçait le décès du professeur de runes, mais elle ne s'était en aucun cas attendu à ces révélations.
"- Pourquoi avoir dit qu'il fallait du sang de mage noir, si celui de Phines faisait l'affaire ?
- Je ne voulais pas que les autres s'en mêlent... La plupart d'entre eux ont une famille, moi je..."
Il s'interrompit, mais c'était trop tard. Il pouvait servir ce mensonge à son équipe de professeurs, mais pas à elle. C'était comme la gifler violemment en plein visage. C'était lui dire qu'elle ne comptait pas.
"Oh, bien sûr, personne ne compte pour toi."
Elle prit une grande gorgée de thé et poussa un soupir, le souffle tremblant.
"Personne ne compte pour toi, à part ton inoubliable bien-aimée tuée par Voldemort..."
Elle sentit une larme couler sur sa joue, bien malgré elle. Elle se maudit. Elle n'avait pas réussi à s'endurcir suffisamment, en Italie. Elle n'était pas parvenue à cloisonner son esprit, malgré les longues heures passées à apprendre l'occlumencie avec ce vieux professeur bulgare. Elle aurait mieux fait de rester à Rome. Elle aurait mieux fait de demander à ce qu'on efface sa mémoire, au lieu de perdre son temps. Quelle idiote.
Au lieu de lui répondre, il bougea pour approcher sa chaise de la sienne, puis se pencha vers elle pour passer un bras autour de ses épaules et la ramener contre lui. De sa main libre, qu'il plongea dans ses cheveux, il se mit à caresser doucement sa nuque.
"Tu es la seule qui compte, pour moi. Je pensais que tu l'avais compris."
Elle étouffa un sanglot. Quelques larmes s'écrasèrent sur ses mains, qu'elle avait posées sur ses cuisses.
"Kingsley a essayé de m'éloigner de toi, invoquant des arguments valables dans un monde qui n'est pas le mien, et moi je me fous de ces détails. Je te l'ai déjà dit, tu es une lueur dans la nuit."
Elle se raidit pour se détacher de lui. Elle avait besoin de le regarder.
"Tu m'as sauvé la vie tant de fois, comment ne pourrais-tu pas compter ?" ajouta-t-il dans un souffle.
Elle esquissa un sourire amer et haussa les épaules.
"Je ne te savais pas si grandiloquent..." fit-elle en cherchant son mouchoir dans le fond d'une de ses poches.
Il toussota, excédé. Elle avait décidé de continuer à être désagréable. Il fit grincer sa chaise sur le sol alors qu'il reculait, prêt à se lever. Il en avait assez. Quel après-midi formidable, vraiment. Il avait commencé par rater l'entretien de personnalité de la jeune femme au ministère, s'était pris une averse mémorable en voulant aller boire un bon petit Imhotep à la Cuillère d'Argent, et s'était retrouvé face à elle plus tôt que prévu. Pour gagner quoi ? Du mépris et des reproches. Fantastique.
Lorsqu'elle le retint en saisissant sa main, il la regarda avec une grande incompréhension.
"Où est-ce que tu vas ?"
Toute la peine du monde était peinte sur son visage. Elle semblait être littéralement perdue.
"Quand tu seras disposée à m'écouter et ce, sans m'interrompre pour passer tes nerfs sur moi, je te raconterai mon histoire," répondit-il froidement.
Elle tira doucement sur sa main pour qu'il reprenne place à côté d'elle. Il ne bougea pas d'un pouce.
Elle ne le quittait pas des yeux.
Il n'avait pas changé. Il avait toujours cet air méprisant, alors qu'il la regardait de haut, à l'instant. Il était incapable de s'en défaire, elle l'avait déjà remarqué.
De toute façon, de prime abord, il n'avait rien pour lui. Il n'était pas souriant, il n'était pas avenant, il n'était pas beau, c'était un homme rogue, grand et osseux, arborant le teint de ceux qui fuient le soleil, mais c'était celui dont elle était tombée amoureuse, à cause de tout ce qu'elle avait découvert, caché derrière son caractère misanthrope et sa froideur manifeste. Elle lui en voulait à cause du silence qu'ils avaient laissé s'installer entre eux pendant trois longues années. Elle lui en voulait parce qu'elle n'avait pas su faire le pas vers lui, elle avait préféré rejeter la faute sur lui, parce que c'était plus facile de dire que c'était sa faute, parce qu'il était parti, l'abandonnant dans sa maison froide et triste, comme la première fois. Elle s'était comportée comme une gamine égoïste et irréfléchie. En le voyant sous l'auvent, elle s'était forcée à le détester, parce que, oui, c'était plus facile. Maintenant, elle s'en voulait. Elle ne pourrait jamais reprendre les paroles qu'elle avait dites, ni les méchancetés lancées.
"Pardonne-moi, je me comporte comme une idiote."
Il hocha la tête en arquant les sourcils, apportant du crédit à ses mots sans s'en cacher. Elle excellait dans l'art de se comporter comme une idiote, il n'allait certainement pas la contredire.
"En effet," répondit-il en acceptant de s'asseoir.
Elle se mordit la lèvre, touchée, et se servit une autre grande tasse de thé, histoire de faire diversion. La théière étant enchantée, elle gardait le breuvage bien au chaud. Alice avait toujours froid, ses vêtements ne séchaient pas franchement, mais curieusement, elle s'en moquait pas mal.
"Cette magie noire... reprit-elle en le regardant. Est-ce qu'elle a provoqué des... manifestations comme lors de ma septième année ?"
Elle avait choisi de changer de sujet. Elle ne voulait plus l'entendre déclamer des mots d'amour. Ce n'était pas lui. Elle avait l'impression qu'en les disant, il lui mentait. Elle ne le supportait pas.
"Non. Ethan est resté à l'école sur ordre du ministère, au cas où, il est là pour surveiller l'équilibre des éléments qui soutiennent le bâtiment."
Il vit naitre une étincelle de curiosité dans son regard. Il savait qu'elle allait adorer ça. Il lui expliqua ce dont il avait longuement parlé avec Fearghas Blackwood et Ethan. Depuis sa création, l'école de Poudlard obéissait à des lois très strictes en matière de magie, elle était soutenue magiquement et cet équilibre élémentaire devait être scrupuleusement respecté, sans quoi il se passerait exactement la même chose que trois ans auparavant. Personne n'avait vraiment su définir si c'était la mort de Dumbledore ou le nœud temporel défait qui avait provoqué la hantise.
"D'ailleurs, à propos de l'école, il faut que tu saches que la sœur de ton crétin de..."
Il se tut, but une gorgée de thé et soupira en levant les sourcils, conscient que certaines choses ne devaient pas être dites ainsi.
"- Iris Preston-Butler sera répartie par le Choixpeau demain soir, annonça-t-il en y mettant donc un peu plus les formes.
- Oh, murmura Alice, serrant sa tasse entre ses mains. Je vois."
Elle s'était souvent demandé ce qu'Amon était devenu, s'il était toujours à Azkaban, comment il le vivait, le cas échéant. S'il était sorti, il l'aurait cherchée, et il aurait tenté de finir ce qu'il avait commencé. Elle pensait aussi parfois à sa petite sœur, Iris, mais elle avait complètement oublié le fait qu'un jour, elle serait en âge d'être répartie, si elle recevait sa lettre de Poudlard.
"- Elle doit certainement m'en vouloir, j'ai un peu mis sa famille en lambeaux, ajouta-t-elle.
- Sa famille t'a mise en lambeaux, corrigea Severus en desserrant à peine les dents. Son frère a failli te tuer. Je...
- Ne la blâme pas, elle, ce n'est qu'une enfant et elle n'est pas responsable de tout ça."
Elle vit les muscles de sa joue se contracter. Elle avait raison, la petite fille n'était en rien responsable des agissements de sa famille. Il ne devait pas lui en tenir rigueur. Une chance qu'il ne soit plus professeur, sinon il lui aurait fait payer au centuple pour ce qu'Alice avait subi ; elle savait très bien comment il s'était comporté, des années auparavant, que ce soit avec Neville comme avec tellement d'autres élèves. Il n'avait pas été surnommé "le bâtard des cachots" pour sa gentillesse et sa magnanimité. Le fait qu'il se soit racheté en protégeant Harry Potter durant sept ans n'effaçait pas des années de maltraitance sur les élèves. Du moins, on ne pouvait les oublier, bien que Neville ait appris à faire avec.
"- J'espère pour toi que ça se passera bien, grommela-t-il.
- Ca se passera bien, je ne me mettrai pas la pression pour rien, ni à elle," dit-elle en souriant.
Il ne répondit pas. Elle allait commencer à enseigner au même âge que lui. S'il y était arrivé, elle y arriverait. Elle avait quelque chose en plus : elle ne détestait pas la terre entière - sinon lui - et ne passerait jamais ses nerfs sur les élèves. Il se demanda un instant quelle folie l'avait prise, comment elle pouvait avoir des sentiments pour lui.
Elle remarqua qu'elle l'avait perdu. Il fixait le contenu de sa tasse, posée sur la table devant lui, alors qu'il était penché en avant, les coudes sur les cuisses. A quoi pensait-il ? Elle ne lui demanderait pas. Elle se demanda s'il avait vu quelque chose, dans les feuilles de thé posées au fond de la tasse.
"Et, heu... tu as parlé d'une figure de style, tout à l'heure," reprit-elle sans trop savoir comment remettre le sujet sur le tapis.
Il se redressa.
C'était douloureux d'avoir à s'en souvenir. Il lui devait pourtant la vérité. Il reprit son récit et sa voix était devenue un tel murmure qu'Alice dut s'approcher pour pouvoir l'entendre. Elle comprenait bien qu'il lui en parlait contre son gré, mais qu'il devait le faire. Il se mit à lui répéter ce que Poppy Pomfrey lui avait rapporté, avant qu'elle ne l'autorise à quitter l'établissement.
Il était mort, peu après son transfert à Sainte Mangouste. Il l'était resté suffisamment longtemps pour que quelqu'un mouche la bougie qui se trouvait non loin de son lit, dans ce geste rituel qui veut qu'on éteigne la lumière près d'une personne qui vient de mourir. Ce ne fut qu'à ce moment-là qu'était intervenue Luna Lovegood, qui travaillait à l'hôpital depuis quatre ans. Elle avait toujours été une sorcière très particulière, personne ne la croyait quand elle prétendait voir des choses qu'elle seule semblait percevoir. Elle avait vu mourir sa mère sous ses yeux, et cela avait ouvert les portes d'un autre monde, un monde où certaines choses et certains êtres côtoyaient les vivants, tous les jours, depuis leur naissance jusqu'à leur disparition. Elle avait dit que l'âme du professeur Snape était toujours là et qu'elle devait la retenir, parce qu'elle avait encore beaucoup de choses à accomplir. Elle avait entendu pleurer un enfant dans la chambre, et avait compris immédiatement que c'était lui, il avait peur dans le noir et il ne voulait pas rester tout seul. Elle l'avait ramené à la vie en effectuant quelque pratique barbare moldue, provoquant la colère de ses collègues et l'admiration de Poppy.
Les médico-mages avaient soigné ses blessures et ses os brisés, mais ils avaient été incapables de comprendre ce qui arrivait à son esprit. Ils avaient donc laissé ce patient pour le moins particulier entre les mains de Luna.
Bien qu'ayant réussi à le ramener, elle s'était retrouvée confrontée à un problème des plus délicats : son patient avait été victime d'une possession d'une profondeur inquiétante, le temps de jeter le sort qui avait endormi le Feudeymon. Alors, pendant que l'équipe de professeurs bâtissait une nouvelle école sur les ruines de l'ancienne, Luna Lovegood aidait Severus Snape à restaurer son esprit abîmé.
Il était resté au quatrième étage de l'hôpital Sainte Mangouste jusqu'en octobre. Il avait perdu toute notion de la réalité, il parlait tout seul, en conflit avec ce qui l'avait possédé. Il se faisait mal, alors il avait fallu retirer tout ce qui pouvait lui servir à lacérer ses chairs. Il passait invariablement de longues phases de silence inquiétant en phases de crises incontrôlables, plus courtes mais dévastatrices. Il était surtout violent envers lui-même. Il ne s'attaquait jamais aux autres. Il combattait ce qui vivait en lui, il essayait de le sortir de lui. Lorsqu'il était en présence de Luna, il restait très calme, il l'écoutait, mais il ne parlait pas avec elle. Nul ne savait de quoi elle s'entretenait avec lui, mais Poppy était certaine qu'à chaque séance, la jeune sorcière entrait dans son esprit pour le débarrasser de ce qui le corrompait. C'était une forme de legilimencie, certainement.
Durant ces six longs mois, à force de persévérance et de finesse, elle était parvenue à enfermer ou à faire disparaitre le venin qui empoisonnait son âme. Elle en était sortie durement éprouvée, mais avait conclu qu'elle devait en apprendre plus sur l'esprit humain, elle était donc repartie parfaire sa formation nul ne savait où, sans même que Severus ait pu la remercier pour ce qu'elle avait fait pour lui.
En revenant à l'école avec Poppy, il avait été surpris par le fait que le château n'avait pas changé. Il avait été reconstruit à l'identique par les professeurs, Hagrid et les bâtisseurs les plus renommés du monde sorcier. Les bannières de Poudlard flottaient fièrement au vent, les rayons du soleil d'automne faisaient vibrer les couleurs des vitraux et se reflétaient sur les tuiles d'ardoise polie. C'était comme si rien n'était jamais arrivé. Il avait dû rêver, jamais ils n'auraient lancé un maléfice de feu sur un endroit pareil.
Ethan les avait accueillis, et Poppy les avait laissés seuls. Le chasseur avait expliqué à son directeur quelle mission lui avait assigné le ministre de la magie, et il avait bien entendu repris son poste de professeur contre les forces du mal. Il était revenu de très loin, lui aussi. Il avait été soumis à une force qui dépassait les siennes et n'en était pas sorti indemne. Il avait certainement frôlé la mort, lui aussi, et avait été profondément blessé par les requêtes formulées par Draco, qui n'avait pas respecté ses motivations. Toutefois, il restait enjoué et ses cours faisaient partie des plus appréciés de tout le programme.
Lui-même avait continué à enseigner les potions, intransigeant et intouchable. Il s'était retrouvé déconnecté de son corps et de son esprit pendant si longtemps qu'il avait eu énormément de mal à refaire surface. Il avait donné ses cours tel une ombre. Il s'était mis à fuir littéralement les autres, même les professeurs avec lesquels il avait partagé les derniers évènements, s'enfermant dans le silence et dans ses appartements. Il ne leur avait jamais avoué qu'il était directement responsable de la mort de Phines. Il ne pourrait jamais le faire. Le crétin s'était interposé, lui avait survécu, point final. Aurora Sinistra avait bien essayé de le faire revenir vers eux, mais n'avait fait qu'essuyer refus sur refus malgré le temps passé derrière sa porte, alors elle avait fini par abandonner, vaincue par le silence de son directeur.
Lorsqu'il s'était senti assez fort pour le faire, il avait envoyé une chouette à l'attention d'Alice, en Italie. Elle n'avait jamais répondu, ni à la première, ni à celles qui suivirent. Environ une par semaine. Il avait songé à venir la voir. Rien qu'avoir cette idée l'avait plongé dans un désarroi immense, il n'était pas encore assez fort pour l'affronter, il s'était encore plus replié sur lui-même.
Et puis, un jour, alors qu'il était rentré chez lui à Cokeworth, il s'était aperçu d'un détail.
Il se tut, le temps de boire quelques gorgées de thé.
Alice avait appuyé sa tête contre son épaule, tant pis si sa veste était encore humide de pluie. Elle était atterrée. Elle prétendait s'être comportée comme une idiote, mais en réalité, elle était simplement odieuse. Après ce qu'elle venait d'entendre, elle ressentait une grande honte et s'estimait impardonnable. Elle n'avait strictement pensé qu'à elle.
"De quel détail s'agit-il ?" demanda-t-elle, la gorge serrée.
Il ne répondit pas. Il ouvrit lentement sa main gauche, qu'elle tenait entre les siennes. Elle y passa le bout des doigts, incrédule.
"Comment est-ce arrivé ? C'était pourtant la preuve de ta promesse, tu ne l'aurais jamais fait disparaitre..."
Il referma ses doigts sur les siens.
"Je ne sais pas, fit-il. Je ne sais même pas depuis quand elle a disparu. Il n'y a que cette cicatrice, les autres sont toujours là, les nouvelles aussi, ce n'est donc pas l'acte d'un médico-mage zélé. Et puis, on ne peut pas faire partir une trace trop ancienne."
Elle frissonna, pensant aux siennes, qui couvraient presque tout son corps.
"- Il faut que je vois Ethan, dit-il soudain, pris d'un doute immense.
- Maintenant ?"
Il allait répondre lorsqu'il vit Tom, le propriétaire du Chaudron Baveur, venir vers eux, un crayon et un carnet à la main. Il défit discrètement le sort qui empêchait les autres d'écouter leur conversation.
"Monsieur le directeur, dit Tom en guise de salut. Vous voulez peut-être manger quelque chose ?"
Severus le regarda avec stupéfaction, un peu comme si l'homme lui avait demandé de monter sur la table pour exécuter un numéro de claquettes.
"- Il est si tard que ça ? s'étonna Alice, qui avait repris une posture un peu plus convenable, face au tenancier du pub.
- Suffisamment pour avoir faim, peut-être," répondit Tom avec un sourire.
Alice était mal à l'aise, Severus se sentait comme une chouette devant une baguette magique. C'était la première fois qu'ils se comportaient différemment d'un professeur et son élève, en dehors de l'école, devant quelqu'un. Tom ne devait pas y comprendre grand chose mais il attendait patiemment, son sourire toujours collé sur le visage.
"- Heu... Le plat du soir, fit Alice histoire de dire quelque chose.
- Avec une bièraubeurre ?
- Non, surtout pas !"
Tom éclata de rire.
"- Désolée, je n'aime pas ça, se défendit la jeune femme en lui souriant, gênée par son propre manque de délicatesse.
- Il n'y a pas de mal, mademoiselle. De toute façon je n'en ai qu'en bouteille, elle est moins bonne qu'en pression, fit Tom en notant quelque chose sur son carnet. Un plat de cheveux de druide au glaurier, donc. Et vous ?
- La même chose, répondit Severus en se demandant ce que pouvait bien être un plat de cheveux de druide au glaurier.
- Vous buvez quelque chose, avec ça ?
- Du vin blanc français, moelleux si possible, s'il vous plait. Et de l'eau."
Le maitre des potions sourcilla. Tom finit de prendre la commande et s'en alla, après avoir débarrassé ses clients du plateau de thé.
"Quoi ?" s'étonna Alice tout en tressant ses longs cheveux.
Surprenante. N'était-ce pas le mot qui lui allait le mieux ?
Il eut un petit sourire en coin.
"- Du vin blanc français moelleux, si possible, répéta-t-il avec emphase, pour se moquer d'elle.
- J'ai passé près de six mois en France, monsieur l'anglais de souche, fit-elle avec légèreté. J'ai goûté toutes sortes de choses, là-bas.
- Ah oui ? Comme quoi ?"
Il s'était accoudé de façon à pouvoir la regarder, son menton reposant lourdement dans le creux de sa main, et son regard brillant était inquisiteur, son sourire en coin moqueur.
"Toutes sortes de choses, dit-elle de nouveau, amusée, éludant la question. J'ai aussi visité quelques villes, notamment Paris. Tu savais que la Cour des Miracles existait vraiment et que ça a toujours été un repaire de sorciers ?"
La conversation prit alors un ton plus léger, elle lui raconta ses périples, qu'elle avait pu s'offrir grâce à son héritage repris aux Preston-Butler, et son entrée à l'université prestigieuse des Potions et Poisons romaine. Elle alla même jusqu'à se vanter qu'elle en savait plus que lui sur la question, maintenant. Il lui répondit que c'était impossible, ce n'était pas un diplôme stupide qui la rendrait meilleure que lui, est-ce qu'elle avait modifié un manuel entier alors qu'elle était en sixième année, après l'avoir étudié depuis l'âge de douze ans, elle ? Non, donc c'était lui le meilleur.
Elle était heureuse, à l'instant. Elle ne le quittait pas des yeux alors qu'elle parlait, et il avait le regard rieur. Elle ne voulait pas qu'il se replonge dans les souvenirs de ce qu'il avait subi durant son absence, ne serait-ce que pour lui raconter ce qu'il avait vécu. Elle voyait bien que cela lui faisait du mal. Elle voulait avancer. Elle voulait qu'ils avancent et ce n'était pas en lui remémorant ses pires moments qu'elle allait l'aider.
Elle ignorait comment il avait fini par sortir de son silence, pour reprendre la tête de l'école et la place qui était la sienne, quoi qu'il dise. Elle ne savait pas ce que signifiait la disparition de la cicatrice du serment, et lui non plus. Il voudrait certainement comprendre, il irait voit Ethan pour éclaircir ce mystère, bien qu'elle ne sache pas pourquoi il avait besoin du chasseur pour cela. Si cela lui permettait d'avancer, elle serait là pour lui. Elle serait là pour lui même s'il devait baisser les bras.
Elle n'interrompit son flot de paroles que lorsque Tom apporta leurs assiettes et un pichet de ce qu'il avait en cave. Ce qu'il appelait pompeusement "cheveux de druide au glaurier" n'était rien de plus que des spaghetti au basilic à la mode sorcière, songea Alice. Il s'avéra que les dites pâtes étaient un délice et le vin une très bonne surprise.
"- La journée se termine plutôt bien, déclara Alice en repoussant son assiette vide, un peu plus tard.
- C'est aussi la France qui t'a ouvert un tel appétit ? ironisa son voisin de table.
- J'ai toujours eu un bon appétit."
Il allait répondre que non, puisque avant, elle avait un appétit d'oiseau, mais ça, c'était l'ancienne Alice, alors il ne devait pas en parler.
"- Votre table seigneuriale est tellement loin de celles des élèves que ça ne devait pas se voir, fit-elle en haussant les épaules.
- C'est possible, oui..."
Il était lointain, de nouveau. Il regardait les gens attablés plus ou moins autour d'eux, devant, dans le fond de la salle, sans les voir.
Alice tendit la main et l'obligea à la regarder, doucement.
"Hé, dit-elle tristement. Bonjour."
Il eut un petit mouvement de recul, surpris. Pourquoi s'adressait-elle à lui de cette manière ? Ce ne pouvait être le vin, ils avaient bu deux verres chacun et ils avaient mangé si copieusement qu'il était impossible qu'elle soit ivre. Il se rappela cette soirée où il l'avait découverte sur la terrasse entre les toits, suffisamment ivre pour qu'elle lui tienne des propos incohérents et lui parle vertement. Cela dit, elle n'avait jamais eu besoin de ça pour lui parler vertement. Elle avait aussi excellé dans le manque de respect envers lui, elle était à peine plus modérée, maintenant. L'ancienne Alice était une boule de nerfs bardée d'épines qui l'avait écorché.
"- Je suis là, ajouta-t-elle.
- Je sais que tu es là, répondit-il, étonné.
- Alors, reste avec moi."
Comme elle avait laissé sa main posée sur sa joue, il y mêla ses doigts et la porta à ses lèvres.
"J'ai l'air de vouloir autre chose, peut-être ?"
Le coin de sa bouche se souleva dans l'ébauche d'un demi-sourire. Lorsqu'elle faisait ça, il avait toujours l'impression qu'elle allait se mettre à se moquer de lui.
"- Non, dit-elle tout à fait sérieusement.
- Arrête de te poser mille questions, tu es là et je n'irai nulle part, surtout avec cette pluie."
Alice tourna la tête vers la fenêtre. Si la nuit était tombée depuis longtemps, on voyait bien que la pluie n'avait pas cessé et qu'elle ne faiblissait pas le moins du monde. Le réverbère magique qui donnait sur la cour éclairait faiblement mais on pouvait très bien apercevoir le rideau de pluie.
Elle réprima alors un bâillement de façon très peu gracieuse.
"Désolée," dit-elle en pouffant comme une gamine.
Il soupira en secouant la tête, affligé.
"Va dormir," fit-il en reculant sa chaise.
Elle fit non de la tête plusieurs fois.
"Je ne vais pas m'enfuir, je dois aller régler la note et j'aimerais envoyer une chouette à Ethan."
Elle fronça les sourcils, tout à défaisant sa longue tresse.
"Je ne mettrai pas trois ans à revenir..."
Elle fronça encore plus les sourcils. Bon, très bien, pas de tentative d'humour à ce sujet, parchemin reçu.
"- Je ne trouve pas ça drôle du tout, dit-elle en se levant.
- J'avais remarqué, répondit-il en l'imitant.
- Bonsoir."
Elle le planta là, dans un mouvement de cheveux dont l'odeur fruitée l'emplit de nostalgie. Il la regarda s'éloigner puis se dirigea vers le comptoir de Tom, dès qu'elle eut disparu derrière l'angle de mur où se trouvaient les escaliers menant aux chambres. Quel fichu caractère. L'Italie ne lui avait pas fait que du bien. Et puis, pourquoi n'avait-elle pas répondu, lorsqu'il avait insisté sur la teneur des choses qu'elle avait goûtées, en France ? N'était-il pas un peu jaloux, à l'instant ?
Il paya pour les deux repas et le vin, puis demanda à Tom si la volière du pub était toujours active, ce à quoi le souriant tenancier lui répondit par l'affirmative et lui indiqua qu'elle se trouvait toujours sous les toits, il suffisait de prendre les escaliers jusqu'au bout et de tourner à gauche.
Il souhaita le bonsoir à son hôte et s'éloigna, pour revenir sur ses pas dans la minute. Avant même qu'il ait pu poser sa question, Tom lui indiqua "chambre 12" et retourna à ses occupations.
On avait beau être fin août, il faisait quand même bien froid dans la volière. La pluie et le vent n'arrangeaient rien. Ses vêtements n'étaient pas secs et les courants d'air qui glissaient dans son cou le glaçaient. C'était lui qui se faisait offrir une pneumonie, oui. A la lumière de sa baguette, qu'il tenait tant bien que mal sous son bras, il écrivit quelques mots à l'attention d'Ethan, roula le parchemin et le rangea dans un tube prévu à cet effet, attaché à la patte du pauvre hibou qui allait devoir voler sous cette pluie torrentielle, jusqu'à Poudlard. Il le regardait d'un drôle d'air, comme s'il l'invectivait intérieurement, dans son langage de hibou courroucé. Il imagina Alice en train de s'excuser auprès du volatile et tendit la main pour lui tapoter la tête, n'y récoltant qu'une cuisante morsure.
D'un mouvement de tête autoritaire, il lui fit signe de s'en aller. Le hibou s'envola lourdement par l'ouverture dans le mur. Severus s'approcha alors et lança un Impervius sur l'oiseau, avant qu'il ne disparaisse dans la nuit. Au moins, il lui en voudrait un peu moins, si la pluie ne pouvait l'atteindre. Il s'étonna de son propre geste. Lui, lancer un sort de protection sur un vulgaire hibou ? Qu'est-ce que Luna Lovegood avait donc touché dans son esprit ? Quel tiroir avait-elle ouvert ? Enfant, il était incapable de faire du mal à un animal et lorsqu'il s'était mis à tuer des humains, lorsqu'il était Mangemort, tout cela lui était devenu si indifférent...
Il se secoua, glacé, et redescendit de cet endroit parfait si on voulait y mourir de froid.
Atteignant le premier étage, il longea le couloir jusqu'à la porte de la douzième chambre. Il abaissa la poignée, et ce fut pour se heurter à une porte fermée.
"Alohomora," prononça-t-il, quelque peu agacé.
Il entra doucement et referma la porte, tout aussi doucement.
Il faisait tellement bon, dans cette petite chambre, qu'il en oublia d'être furieux. C'était silencieux. Elle devait dormir.
Elle avait allumé un feu dans la cheminée. Il s'en approcha et s'assit devant, tendant les mains près de la flamme. Il s'était toujours étonné de ne pas avoir développé de phobie, suite à ses mésaventures avec les démons du feu. Il ne lui restait que peu de bons souvenirs s'y rapportant, après tout.
Il pensa à Ethan. Forcément. Le chasseur avait succombé à son propre feu. Lui aussi devait entretenir un rapport très particulier avec cet élément, depuis. C'était pourtant ce qui le caractérisait le plus, il était fait de feu. La vie revêtait bien d'étranges facettes... Il se demanda comment il devrait aborder le sujet qu'il avait à peine survolé dans son courrier. Allait-il lui demander directement si sa cicatrice avait disparu, comme ça ? Pourquoi tourner autour du pot ? Il devait savoir. Cela changerait énormément la donne. Et Malfoy, dans tout ça ? Ou Kingsley. Ce bon vieux Kinglsey, qui lui avait bien fait comprendre qu'il lui était interdit d'approfondir sa relation avec Alice, qu'il qualifiait de dangereuse. Comme s'il était assez stupide pour gâcher le sacrifice de Dumbledore...
Il s'ébroua et commença à défaire les boutons de sa veste pour s'en débarrasser, parce qu'il ne supportait plus l'humidité qui le collait. Il se releva et alla la suspendre à un porte-manteaux, puis en envoyant valser ses chaussures, il remarqua une sorte de banquette, contre le mur ; il la tira jusqu'à la cheminée, devant laquelle il s'installa.
Être au chaud, dormir. Enfin. Quel bien-être. Il sombra dans le sommeil sans vraiment s'y attendre.
Il rêva.
Depuis que Luna était entrée dans sa tête, il rêvait. Toutes les nuits. Il ne voyait plus ce salaud de Sheller faire du mal à Alice. Il ne se voyait plus en train d'égorger les gens pour boire leur sang. Il ne s'imaginait plus baguette à la main, lançant le sort permettant d'invoquer la marque des ténèbres. Il ne tuait plus pour Voldemort. Il ne visitait plus les bordels avec ses camarades. Il ne faisait plus de mal à qui que ce soit. Non. Il redevenait un petit garçon et il vivait les moments les plus heureux de sa vie, avec sa mère. Parfois, il redevenait un petit garçon et il revoyait les moments les plus heureux de sa vie, avec Abigail Fairham.
Quelle que soit la figure qu'empruntait sa mère dans le songe, le soir quand il allait se coucher, elle le recouvrait jusqu'aux oreilles de sa couverture préférée et lui racontait une histoire, ou lui fredonnait une chanson, tout en lui caressant les cheveux. Il s'endormait et rêvait à de belles choses. Il rêvait dans ses rêves, et il était bien.
Là, il était bien, et une main légère caressait ses cheveux. Il entendait vaguement le craquement du feu dans la cheminée, non loin de lui. Il n'avait plus froid du tout. Il grogna et bougea un peu.
Il entrouvrit les yeux.
Alice était à genoux près de lui, accoudée sur la banquette et la tête appuyée contre la paume de sa main. De son autre main, elle caressait ses cheveux dans un geste léger. Elle avait posé une couverture sur lui et l'avait remontée jusqu'à ses oreilles.
Comme elle s'était mise à lui sourire, il se redressa sur son coude et l'attira à lui pour l'embrasser.
"Fais-moi une petite place..."
Il se cala contre le dossier de la banquette et ouvrit la couverture pour qu'elle puisse se glisser dessous, contre lui. Il referma son bras libre autour d'elle, plongeant sa main dans ses cheveux.
Elle s'endormit quelques instants plus tard.
Plus jamais il ne la laisserait derrière lui. Plus jamais. Il n'avait que faire du regard des autres sur eux. Il n'avait que faire de leur différence d'âge. Cette seule personne était tout ce qui comptait pour lui. C'était elle qui lui avait tendu la main, alors qu'il luttait dans le noir, pendant que Luna dressait des barrières un peu partout dans son esprit. Elles se seraient bien entendues, toutes les deux.
Il finit par sombrer dans le sommeil, lui aussi.
Le lendemain matin, lorsque Alice se réveilla, elle s'aperçut qu'elle était seule. Elle tendit l'oreille mais n'entendit que le bruit de la pluie contre les volets en bois. Le feu s'était éteint, mais il restait quelques braises ; il reprendrait facilement, même sans magie. Elle bascula pour s'asseoir et lorsqu'elle posa les pieds sur le tapis, quelque chose tomba en lui frôlant la jambe. Elle sursauta et poussa un cri de surprise.
"Espèce de fiole fêlée..." fit-elle en se penchant pour ramasser le morceau de parchemin lové contre son pied.
Elle soupira et s'appuya contre le dossier de la banquette, la couverture remontée contre elle. Comment avaient-ils réussi à dormir sur ce mauvais canapé si raide ? Elle sourit. Elle coinça le parchemin entre ses doigts et relut le message.
Il l'informait qu'il devait rendre visite à Ethan comme prévu. Il souhaitait la revoir dans la journée, pour l'accueillir comme il se devait en tant que nouveau professeur de potions. Il lui souhaitait une bonne journée, et c'était tout.
Elle soupira de nouveau.
Elle allait devenir professeur à Poudlard.
Elle se leva, la couverture sur les épaules, et sortit le parchemin édité par le ministère, signé par le fonctionnaire chargé d'enregistrer les contrats des professeurs de l'école. Elle passa le bout de ses doigts sur l'attache de signature du directeur. Une fois qu'il aurait signé, elle serait indéfectiblement liée à l'école. Elle serait une de ses protectrices et elle partagerait son savoir avec des enfants à peine plus jeunes qu'elle, pour certains d'entre eux.
Elle pensa à Iris, la sœur d'Amon. Elle secoua la tête pour éloigner d'elle les mauvaises pensées et ses craintes.
Comme il était encore tôt, elle se glissa dans son lit pour dormir encore un peu. Elle avait hâte qu'arrive l'heure de son départ pour l'école, où elle arriverait en fin d'après-midi. Elle devait prendre le train qui partait à onze heures du quai 9 3/4, en gare de King's Cross, en même temps que les élèves. Elle était excitée comme si elle retournait en classe avec eux. Cette sensation nouvelle effaçait tout le reste. C'était si facile.
Cette fois, elle ne sauterait pas du train en marche.
