Elle courait dans la gare à en perdre haleine, affolée à l'idée de rater son train.

Elle avait dormi trop longtemps et lorsqu'elle s'était éveillée en sursaut, elle n'avait eu que le temps de prendre une douche, de s'habiller et de se sauver en courant, la totalité de ses affaires dans l'une de ses poches - merci Reducto.

Le souffle court, échevelée, elle n'osa pas demander au chef de quai côté sorcier s'il y avait une voiture réservée pour les professeurs, alors elle emprunta la porte la plus proche et chercha la première classe, comme c'était indiqué sur son billet. Elle n'avait jamais voyagé en première classe, même en France ou en Italie, elle avait l'impression d'être la personne la plus importante du monde, et pourtant, ce n'était pas grand chose. Elle s'installa dans un compartiment privé vide, et se laissa tomber sur la banquette plus qu'elle ne s'assit, puis glissa jusqu'à pouvoir se caler dans une posture peu féminine, pour reprendre son souffle tranquillement. Une fois qu'elle eut calmé son cœur, elle sortit un livre et un petit appareil moldu servant à écouter de la musique, qu'elle avait obtenu de façon parfaitement illégale, car il était trafiqué magiquement afin de pouvoir l'utiliser dans l'enceinte de l'école. Une fois les écouteurs posés sur ses oreilles, elle abandonna le livre. Elle était incapable de se concentrer, autant ne pas se forcer à réfléchir. Elle préféra laisser son regard vagabonder au gré des paysages que traversait le train, au lieu de se faire envahir par la nervosité. Elle était tendue, et le trac de la veille reprenait le pas sur tout le reste.

C'était plus ou moins l'état d'esprit dans lequel se trouvait Ethan, alors que le directeur venait de lui dire que la marque du serment avait disparu de sa main gauche, il ne savait trop quand.

Ils se trouvaient tous les deux sur la terrasse au milieu des toits, où ils avaient pris l'habitude de se retrouver, à l'époque où ils chassaient le vampire avec Hagrid. Ici, ils étaient toujours loin des oreilles indiscrètes.

Ethan tirait nerveusement sur sa cigarette. Severus s'était assis sur le petit muret et suivait le chasseur du regard, alors qu'il faisait les cent pas.

"- Je ne m'en étais pas rendu compte, déclara le jeune homme en s'arrêtant un instant. J'avais tellement l'habitude qu'elle soit là que je ne la voyais plus.

- J'ignore si Malfoy et Kingsley sont dans le même cas."

En entendant le nom de son chef de division, Ethan se rembrunit. Severus eut l'impression de voir Alice. L'un comme l'autre, dès qu'ils étaient impliqués, ils n'avaient pas le pardon facile.

"- Tant que je n'ai pas à le lui demander moi-même... fit le chasseur en laissant sa phrase en suspens.

- Vous ne lui avez toujours pas pardonné, n'est-ce pas ?"

Ethan coula vers lui un regard de biais qui se passait de commentaires. Lui aussi avait changé et s'était endurci. Il avait perdu quelque chose, comme si son regard manquait de chaleur, maintenant.

"- Il m'a envoyé me suicider, répondit-il en s'étirant jusqu'à faire craquer ses vertèbres.

- Vous auriez pu refuser.

- Vous savez très bien que je n'aurais jamais pu refuser. Être rattaché à sa division, c'est comme être professeur ici, on crée un lien indéfectible. Refuser une mission, c'est de la trahison, c'est punissable, et dans mon cas, c'est... une question d'évidence.

- C'est pour cela que vous avez achevé votre travail par sa main."

Le chasseur lui tournait le dos. Il regardait en direction du lac, qui miroitait un peu plus loin sous le soleil de midi.

Il ne savait pas expliquer pourquoi Draco avait décapité Corey Scourgeous et effectué le rituel sur lui. A ce moment-là, il était bloqué dans son propre feu sur l'île de la tombe de Dumbledore. Il était mort. Il n'était pas mort. Impossible de mettre un mot sur cet état. Ce qui était arrivé était parfaitement paramagique et inexplicable. Il avait eu beaucoup de mal à partager l'engouement de Fearghas Blackwood à ce sujet. Ce jeune sorcier était un formidable capteur et un très bon chef, mais il était parfois un peu trop emporté dès qu'il s'agissait de phénomènes paramagiques. Il n'avait tout simplement pas de filtres et pouvait aller jusqu'à se réjouir d'un évènement que n'importe qui trouverait funeste.

Ethan résumait sa mésaventure comme un moment passé dans une sorte d'antichambre de la mort, il se rappelait avoir souffert mille maux avant de revenir, rejeté par une énergie venue de nulle part, comme si cette entité avait décidé que ce n'était pas le moment, pour lui. Quelque chose l'avait protégé. Quelque chose lui avait rendu la vie. Quelque chose avait effacé sa dette envers Albus Dumbledore.

Il se tourna vers Severus, qui n'avait pas bougé.

"- Je ne me souviens pas avoir possédé le corps de Draco pour qu'il tue Corey, dit-il. Il y a trop de choses dans ma vie que je ne sais pas expliquer. Pourquoi est-ce moi qu'on a choisi pour devenir l'exécuteur de la guilde des sorciers ? Pourquoi j'ai pu diriger la main de Draco pour finir mon travail pendant que j'étais mort ? Pourquoi j'ai survécu ?

- Est-il vraiment nécessaire de chercher ces réponses, maintenant ?

- Je n'en sais rien... Je dirais que non. C'est tellement humain, de vouloir comprendre..."

Severus sourit devant cette évidence. Il pensait exactement comme lui, maintenant.

"- Alice va prendre votre place, alors ? demanda Ethan en s'asseyant sur le mur.

- Oui.

- Vous allez lui parler de tout ça ?

- J'ai déjà commencé.

- Oh, vous l'avez revue ?

- Je ne tiens pas vraiment à m'en entretenir avec vous."

Ethan retint son envie de rire, et fit diversion en allumant une nouvelle cigarette. Évidemment, il n'allait pas lui en parler. Le bâtard des cachots n'était pas du genre à épancher les détails de sa vie comme ça. Un mystère il était, un mystère il resterait.

"J'espère juste que ça vous aidera à sortir de vos oubliettes..." fit-il en se levant, prêt à partir.

Il enfonça ses mains dans ses poches.

"Je vous laisse, j'ai promis à Aurora de lui filer un coup de main pour mettre la grande salle en place. Prévenez-moi si jamais vous avez une réponse de Draco et du ministre."

Severus hocha la tête et Ethan s'engagea dans le petit couloir qui descendait le long de la tourelle. Il ne tarda pas à lui emboiter le pas. Il avait quelques courriers à envoyer. Il devait aussi se concentrer sur la soirée qui s'annonçait. La cérémonie de répartition aurait bientôt lieu et tous les élèves allaient arriver par le train du soir. Hagrid irait les accueillir à la gare de Pré-au-Lard, comme chaque année.

Une fois dans son bureau, anciennement celui de Dumbledore, il resta un long moment immobile, assis devant son parchemin, la plume à la main.

S'il n'avait pas besoin de mettre les formes pour poser une simple question à Malfoy, il estimait devoir le faire pour Kingsley. Il était sûr qu'il aurait droit à une nouvelle leçon de vie sur ce qu'il fallait faire et ne pas faire. Or, si ce dont il se doutait était réel, il n'aurait plus besoin de faire semblant d'écouter son aîné. Si la disparition de la cicatrice d'Ethan et la sienne signifiait que le pacte avec Dumbledore était caduc, il pourrait très bien enfin tout expliquer à Alice. Si leur mort avait effacé cette dette... Mais à sa connaissance, Malfoy n'était pas mort, lui. Kingsley non plus.

Cette théorie ne tenait pas debout. Un médico-mage avait forcément dû effacer la marque.

Il griffonna rapidement quelques mots et s'en fut jusqu'à la volière de l'école. La chouette emporta la missive et il n'essaya pas de lui montrer un quelconque signe d'affection. La morsure du hibou de la veille lui faisait encore mal. Il espéra que Malfoy lui réponde rapidement, il avait besoin de savoir, et vite.

Après tout, le portrait de Dumbledore avait repris vie une fois l'école rebâtie. La hantise avait été détruite, le Feudeymon avait parfaitement joué son rôle. S'il avait pu annihiler une des parcelles de l'âme de Voldemort, il était évident qu'il n'aurait fait qu'une bouchée de cette saloperie tentaculaire venue de nulle part. Dumbledore était en paix, maintenant. Il les avait forcément déliés de leur serment, n'est-ce pas ?

Le soleil s'était couché derrière les montagnes, lorsqu'on aperçut les premières lumières sur le lac, signe que les futurs élèves de première année arrivaient en barques comme le voulait la tradition, chaque premier septembre, depuis des années.

Les autres étaient sur le chemin eux aussi, dans les calèches tirées par les sombrals, que très peu d'entre eux pouvaient voir. Pour le reste des élèves, les voitures avançaient toutes seules, comme par magie.

Aversa Hannigan accueillit les première année comme l'avait fait Argus Filch avant elle. Depuis trois ans, c'était un de ses moments préférés de l'année - juste après venaient Halloween et Noël, et les sorties à Pré-au-Lard. Elle les accompagna jusqu'au hall devant la grande salle, où ils devaient attendre patiemment que l'équipe de professeurs soit au complet, et qu'on les invite à entrer pour être enfin appelés par leur nom.

Alice arriva avec Neville, qu'elle avait croisé dans le train alors qu'il achetait deux ou trois choses à grignoter. Ils avaient longuement discuté de tout et de rien. Le jeune professeur de botanique était content de la revoir. Elle avait l'air d'aller bien. Il lui avait demandé si elle avait peur pour son premier jour. Elle avait répondu "pas encore" avec un sourire. Ils avaient ri, évoqué des sujets plus délicats, parlé de ce qui était arrivé à l'école, à Ethan surtout, et de la dépression dans laquelle s'était longuement enfermé le directeur.

Lorsqu'ils se retrouvèrent face à lui, dans le grand escalier qui menait à la grande salle, Neville le salua d'un signe de tête respectueux et laissa Alice pour se rendre dans ses appartements, le temps de se préparer pour la cérémonie de répartition.

"- Monsieur le directeur, le salua-t-elle avec politesse.

- Professeur Drake, répondit-il sur le même ton.

- Pas tout à fait, j'ai encore un parchemin à te faire signer."

Il l'avait accompagnée jusqu'à sa salle de cours, en silence.

Ouvrant la porte dans un geste faussement solennel, il l'invita à entrer et la suivit à l'intérieur.

"- Mon royaume t'appartient, déclara-t-il en désignant la grande pièce d'un mouvement ample du bras.

- Signe mon contrat, d'abord," répondit-elle avec un sourire en coin, le privant de ce moment de gloire.

Elle lui tendit le parchemin, qu'il prit et déroula sur son bureau. Il en parcourut le contenu avec intérêt, prit une plume dans l'encrier et signa sous ses nom et dénomination. Les caractères imprimés émirent une légère lueur qui disparut aussitôt, ce qui avalisa le contrat.

"- Te voilà officiellement professeur de l'école de magie et de sorcellerie de Poudlard. Bienvenue.

- Et c'est maintenant que je commence à avoir peur...

- Ils ne vont pas te manger, ce ne sont que des élèves.

- Tant qu'ils ne me refilent pas un surnom odieux...

- S'ils le font, ce sera entièrement de ta faute."

Elle eut un petit rire.

"La clé de tes appartements est sur la porte, à l'intérieur, ajouta-t-il. Celle de la réserve d'ingrédients..."

Il plongea la main dans une poche de sa veste et en sortit une petite clé toute noire, qui semblait très vieille.

"- La voici, finit-il en prenant sa main pour l'y déposer, refermant ses doigts dessus. Je t'invite à y apposer un sort de verrouillage, si tu ne veux pas voir disparaitre des choses, de temps à autre.

- Merci," répondit-elle, curieusement émue.

S'apercevant de son trouble, il se pencha, prit son visage entre ses mains et l'embrassa sur le front.

"- Je suis ridicule, dit-elle en se dégageant, essuyant ses yeux.

- Non, tu es simplement toi.

- Je ne sais pas comment je dois le prendre.

- Petite idiote.

- Vieux grincheux."

Il plissa les yeux et fit sa moue à fossettes, faussement vexé. Elle sourit et se dirigea vers la porte.

"Tu n'as pas des trucs de directeur à faire ?"

Il hocha la tête et sortit derrière elle.

Il balaya sa salle de classe d'un dernier regard, cette pièce humide et sombre dans laquelle il avait passé tant d'années à apprendre, puis à s'évertuer à transmettre à de jeunes cornichons toute la subtilité de son art, et referma la porte avec un demi-sourire.

Maintenant, il avait des "trucs de directeur à faire", comme elle disait.

Il commença par le discours de bienvenue, et force était de constater qu'il était toujours aussi mal à l'aise avec ça. Il ne perdait jamais de temps à essayer de faire passer un quelconque message amical, il rappelait juste aux anciens élèves ce qui était autorisé et ce qui ne l'était pas, et invitait les nouveaux élèves à écouter leurs ainés et à appliquer à la lettre les préceptes de l'école. Il serait intransigeant quant aux écarts et chacun serait traité équitablement, quelles que soient les circonstances. Il parla de la coupe des maisons, expliquant son principe et la présence des sabliers aux couleurs de Gryffondor, Poufsouffle, Serpentard et Serdaigle, dans le hall. Il les invita a considérer leur maison comme une famille, avec ce que cela impliquait : respect, droiture, aide, soutien, etc. Il présenta le nouveau professeur de potions et annonça que les cours de runes anciennes seraient de nouveau dans le programme dès qu'il aurait trouvé un remplaçant au professeur Phines. Il le réclamait depuis deux ans et demi, et le ministère était incapable de le lui fournir. A croire que la mort de Phines avait découragé les prétendants.

Les première année furent répartis par le Choixpeau magique. Iris Preston-Butler alla tout naturellement rejoindre les rangs des Serpentard, maison dont Alice avait hérité avec son poste de professeur de potions et son statut d'ancienne. Ils ne furent que cinq à rejoindre la maison de Salazar, les cours s'en trouveraient allégés.

Le repas fut égayé par la présence des fantômes, qui vinrent saluer les nouveaux venus. Depuis leur retour à l'école après sa restauration, Cedric avait appris à se mêler à eux et à rencontrer les vivants. Il avait passé du temps confiné dans le pub des Trois Balais, il n'avait pas eu le choix. Il semblait s'être plutôt bien adapté. Il était un fantôme de la maison Poufsouffle à part entière maintenant, il avait enfin consenti à quitter les combles de la tour de Serdaigle, et presque toutes les filles avaient un faible pour lui.

Alice fut contente de le voir, même de loin. Il faudrait qu'elle vienne le voir, bientôt.

Après le dîner, elle et les trois autres directeurs de maison accompagnèrent les première année dans leurs maisons respectives, suivis de près par leurs préfets et préfets-en-chef.

Elle fut assaillie de questions concernant son retour à l'école, par les anciens élèves, rien qui ne concernait les emplois du temps ou d'autres choses strictement relatives aux cours. Les élèves qu'elle avait connus grâce à ses cours particuliers étaient tous très curieux, ils voulaient tous savoir comment elle avait fait pour devenir professeur. C'était un bon moment à passer avec eux, mais il était tard et les plus jeunes devaient aller se coucher. Elle les invita à venir la voir en salle des professeurs dès le lendemain, s'ils avaient d'autres questions à lui poser.

Elle resta encore un moment avec le préfet-en-chef et les deux préfets, histoire d'éclaircir ce qui lui paraissait encore un peu incertain. Ils la félicitèrent encore pour son retour et sa réussite, puis lui souhaitèrent la bonne nuit et la laissèrent tranquille.

Elle se rendit dans son bureau personnel, troublée d'entrer ici seule. Elle poussa la porte, le cœur battant, et se trouva stupide de réagir ainsi. C'était chez elle, maintenant. Elle n'avait rien à craindre, elle n'avait à se cacher de personne.

L'endroit n'avait pas changé. Seuls les livres avaient disparu des bibliothèques vitrées et des nombreuses étagères. Il n'avait rien emporté d'autre, sinon le matériel qui se trouvait naguère sur l'immense table de bois massif. Un bon feu crépitait dans la grande cheminée. En fait, ce cachot était assez humide pour qu'il se trouve toujours une bonne flambée dans l'âtre, été comme hiver.

Elle traversa la grande pièce pour aller dans ses appartements, qu'elle supposa situés juste à côté et séparés de la pièce principale par une simple ouverture en ogive, sans porte. Elle n'était jamais venue jusqu'ici. Elle l'en avait vu en sortir une fois et c'était là qu'elle avait découvert que son dos était couvert de cicatrices.

Elle y trouva deux elfes de maison en train de finir de faire son lit. Elle n'eut pas le temps de les remercier car ils disparurent aussitôt, leur tâche accomplie. Elle se sentit triste pour eux, elle aurait aimé pouvoir parler un peu avec eux. Elle soupira à fendre l'âme, puis mit sa main dans sa poche pour en sortir quelques petites choses qu'elle posa par terre. Elle tendit sa baguette vers le sol et prononça le sort qui permettait de rendre leur taille normale aux objets réduits.

Il y avait trois malles et une sorte de valise carrée rigide, qu'elle souleva et posa sur une table contre un mur. Elle l'ouvrit et déposa le gramophone qui s'y trouvait sur le côté. Elle leva la main et caressa le pavillon ouvragé par lequel passait le son, nostalgique ; elle avait passé tant d'heures à écouter de la musique grâce à cette machine, en Italie... Elle n'avait pu se résoudre à s'en séparer en partant. Elle avait parfaitement le droit d'en posséder un, puisque l'instrument fonctionnait mécaniquement, sans aide moldue.

Elle défit ses malles, rangea ses affaires dans les armoires et apporta les autres dans la pièce attenante, à savoir pas grand chose sinon une dizaine de livres, un encrier, une plume et des parchemins. Sur la table de nuit, elle posa la petite boite offerte par les jumeaux Weasley et un cadre contenant une photo de Soren et elle devant le Colisée de Rome. Soren lui manquait. Sans elle, les deux premières années auraient été un enfer pire que celui dans lequel elle avait évolué ; la troisième avait été l'enfer et elle avait décidé d'apprendre l'occlumencie à ce moment-là, fatiguée par ses cauchemars. Elle qui n'avait jamais eu d'amis lorsqu'elle était avec Amon, en avait gagné une qu'elle aurait pu considérer comme une sœur. Elle l'aimait profondément, et elle lui manquait. Sur la photo, Soren éclatait de rire à cause d'un pigeon surgi de nulle part et qui lui avait fait peur ; elle ne se lasserait jamais de la regarder faire, parce qu'elle amenait immanquablement un sourire sur son visage.

Maintenant qu'elle s'était installée, il était vraiment tard. Elle avait sommeil, elle était fourbue, ses épaules étaient douloureuses à cause de la tension accumulée depuis la veille, alors elle finit de visiter son nouveau foyer. La modeste et reluisante petite salle de bains avait une grande baignoire qui se mit si bien à l'appeler qu'elle céda à son chant.

Lorsqu'elle se glissa enfin entre les draps frais de son lit, un peu plus détendue par le long bain chaud qu'elle avait pris, elle ne put s'empêcher de penser à l'ancien propriétaire des lieux.

Avait-il pu discuter avec Ethan ? Avait-il trouvé des réponses à ses questions ? Pourquoi était-il aussi troublé par la disparition de sa cicatrice ? Et elle, saurait-elle un jour quel secret il gardait et qui semblait la concerner, elle aussi ?

Au même moment, le principal intéressé faisait les cent pas, sur la plateforme déserte de la tour d'astronomie. Le ciel était superbe mais ce n'était pas pour cela qu'il était là. Il attendait de la visite. D'ailleurs, Ethan était en retard. Il lui avait dit d'arriver avant les autres, et il ne l'avait absolument pas écouté ou pire, il avait oublié.

Severus était nerveux. Il s'approcha de la balustrade qui donnait sur le parc et leva les yeux vers la voûte céleste, comme si se perdre dans l'infini stellaire pouvait lui accorder une quelconque plénitude. Il ferma les yeux et eut une pensée pour Luna Lovegood. Il se demanda si elle avait fini sa formation et si elle avait réintégré le personnel de l'hôpital Sainte Mangouste. Si c'était le cas, il devait la remercier.

Il entendit des pas derrière lui.

C'était Ethan.

Il n'eut pas le temps de lui reprocher son retard car quelqu'un transplana presque en même temps, non loin de lui.

"Bonsoir, mon vieil ami," dit Kingsley Shacklebolt de sa voix chaleureuse.

Severus lui répondit d'un signe de tête, peu enclin aux effusions des retrouvailles.

"- Vous avez levé les scellés sur le transplanage dans l'école ? reprit le ministre avec intérêt.

- Uniquement ici, le temps que durera notre petite... réunion, précisa Severus en croisant les bras.

- On attend encore quelqu'un ?" demanda Ethan brusquement.

L'apparition soudaine de Draco Malfoy répondit à sa question. Il se renfrogna aussitôt et recula de quelques pas, n'ayant aucune envie de se retrouver près de son chef de division.

Le blond lui jeta un regard en coin mais se désintéressa de lui dès qu'il vit le ministre et le directeur de l'école devant lui.

"Que se passe-t-il ? s'enquit-il froidement, sans se fendre des politesses d'usage. Pourquoi cette réunion tardive ici ?"

Severus se déplaça de façon à ce que les nouveaux venus puissent bien voir ce qu'il avait à leur montrer, et invita Ethan à s'approcher d'un signe de tête autoritaire. Ce dernier s'exécuta de mauvaise grâce et tendit la main vers le sol en même temps que le maitre des potions, paume ouverte vers le haut.

Malfoy fit un bruit de gorge trahissant sa surprise. Son regard allait de la main d'Ethan à celle de Severus, incrédule. Kingsley était muet, mais l'expression de son visage en disait long.

"Qu'est-ce que cela veut dire ? fit Malfoy sèchement. Que..."

Excédé, Ethan avait saisi la main gauche de son ancien ami et en avait tourné la paume vers lui. Draco la retira aussitôt, furieux et mal à l'aise.

"Tu le savais ?" gronda Ethan entre ses dents.

Le blond opina du chef.

"Depuis quand ?" insista le chasseur sur le même ton, l'air mauvais.

Severus lança un coup d'œil sans équivoque à Kingsley.

"- Je n'en sais rien, je n'ai pas fait attention, répondit Malfoy, complètement fermé. Je ne vois même pas en quoi ça te regarde, étant donné que tu m'as dit de bien aller me faire mettre, la dernière fois que nous avons discuté d'autre chose que de boulot.

- Hé, répliqua Ethan, sur la défensive. Ça ne serait jamais arrivé si tu ne m'avais pas donné l'ordre le plus con possible du monde !

- Et voilà, il faut encore que tu remettes ça sur le tapis ! Grandis, un peu ! Laisse tomber !

- Laisse tomber ? Laisse tomber ?!"

Ethan sortit sa baguette et franchit d'un pas l'espace qui le séparait de Draco, pour l'empoigner par le col de sa chemise et poser le bout de sa baguette contre sa gorge.

"Mais où vous croyez-vous, tous les deux ?" s'écria Severus, exaspéré par le comportement ridicule des deux jeunes sorciers.

Ethan repoussa Draco dans un grognement de dépit, et l'autre s'éloigna tout en remettant de l'ordre dans sa tenue.

"- Nous ne sommes pas là pour régler nos comptes personnels, par les sourcils de Merlin ! Quel âge avez-vous, bon sang ?

- Désolé... grommela Malfoy, contrarié.

- C'est ça," fit Ethan en guise d'excuses.

Severus allait surenchérir mais Kingsley intervint afin d'éviter que la conversation ne s'envenime.

"- Vous avez souhaité cette entrevue afin que nous discutions de la marque du serment, c'est cela ? demanda-t-il de sa voix apaisante.

- Oui, répondit Severus sans quitter Ethan du regard, glacial.

- J'ai toujours la mienne."

Le ministre montra la paume de sa main pour prouver ses dires.

Severus sentit la déception se répandre en lui comme un courant glacé.

"- Je ne comprends pas pourquoi les vôtres ont disparu, reprit le ministre.

- Je suis mort, Ethan aussi... répondit Severus dans un souffle, tout en se pinçant l'arête du nez entre son pouce et son index, perdu.

- Et moi," ajouta Malfoy faiblement.

Le maitre des potions se tourna vivement vers lui, affichant un air surpris. Il n'en avait rien su, et pourtant ils avaient partagé le quatrième étage de Sainte Mangouste un certain temps, tous les deux.

"- Quand ça ? Où ? demanda-t-il, tendu.

- A l'hôpital, peu après mon arrivée, de ce que je sais. Personne ne me l'a jamais demandé, mais le fait est que la vie a quitté mon corps quelques minutes. On m'a fichu une espèce de potion au nom imprononçable dans les veines et je suis revenu. Par la suite, Luna Lovegood est venue ranger dans mon esprit."

Severus fronça les sourcils. Sa théorie se tenait. Leur mort avait effacé la marque. C'était trop facile.

Trop facile...

"Nous ne pouvons plus en parler avec vous, Kingsley, n'est-ce pas ?"

Le ministre haussa les épaules d'un air entendu.

"- En fait, c'est moi qui ne peux plus en parler avec vous, dit-il avec un sourire.

- L'un de vous pourrait peut-être nous expliquer, intervint Ethan, dont les mains étaient profondément enfoncées dans ses poches et les épaules relevées, dans une attitude totalement fermée.

- Je suis le gardien du secret d'Albus, dit Kingsley. Le pacte que vous avez lié avec lui a manifestement été rendu caduc par votre mort, c'est pourquoi la cicatrice que vous aviez a disparu. C'est tout ce que je peux vous dire sans violer le serment que j'ai fait.

- Mais c'est complètement absurde, fit Malfoy en regardant le creux de sa main avec circonspection.

- Non, pas du tout."

Ethan avait prononcé ces mots sans aucune animosité. Il comprenait exactement où Kingsley et Severus voulaient en venir.

"Dumbledore nous l'a dit, ce jour-là à Noireterre... murmura-t-il, le regard rivé sur sa propre paume. Il a dit que si on utilisait la magie pour défaire son sort, alors qu'il a donné sa vie pour trafiquer le temps, ça perturberait l'équilibre des flux magiques et qu'il ne savait pas quelles conséquences ça aurait sur nous."

Les deux autres le regardaient, sans comprendre.

"- Sur nous, insista Ethan. Puisque nous sommes morts, cette magie n'a plus d'effet sur nous. Nous avons tous les trois choisi de garder cette trace, non ? On sait tous que rien ne peut faire disparaitre les cicatrices des vieilles blessures, même la plus puissante des potions, même le meilleur médico-mage du monde. Ce bon vieux Kingsley n'est pas...

- Hahem," toussota ce bon vieux Kingsley, rappelant qu'il était là.

Ethan rougit d'un coup jusqu'aux oreilles.

"Mes excuses, monsieur le ministre, fit-il en écarquillant les yeux, terriblement gêné. Je me suis un peu emporté."

Le ministre éclata de rire.

"- Ne changez rien, jeune chasseur, surtout ne changez rien, dit-il aimablement.

- Je crains d'avoir scandalisé mon directeur.

- Oh non, non non, ajouta joyeusement Kingsley, tout en claquant l'épaule de ce dernier, qui était raide comme la Justice, les lèvres pincées dans une moue de totale désapprobation.

- Toujours est-il que j'ai raison, n'est-ce pas ?"

Kingsley haussa les sourcils. Il ne pouvait rien dire. Il était encore lié dans le silence par le pacte contracté avec Albus Dumbledore. Il le serait toujours.

"- Je ne peux rien vous dire de plus, répondit-il, sincèrement navré.

- Je comprends, soupira Ethan.

- Sur ce, je vous souhaite le bonsoir et vous laisse débattre sur la question entre vous, messieurs," dit-il en penchant la tête dans un salut.

Il disparut.

"- Ce bon vieux Kingsley ? répéta alors Severus, un sourcil arqué.

- Oh, ça va, ça m'a échappé, grommela Ethan avec un demi-sourire.

- Je n'ose imaginer de quel surnom charmant vous m'avez affublé...

- Heu, en fait...

- Je n'attendais pas de réponse."

Il était si sérieux qu'Ethan ne put s'empêcher de rire.

Rire qui s'éteignit lorsqu'il vit que Draco le regardait fixement, le visage blême, dur.

"- Tu aurais pu me dire ce qui t'était arrivé, lui lança-t-il sans sommation.

- Comme si tu en avais quelque chose à foutre, rétorqua le blond.

- Bon, fit Severus avec légèreté. Je vous laisse régler vos différends tout seuls, alors essayez de ne pas vous entretuer, voulez-vous ?"

Ils ne répondirent pas, alors il s'en alla tranquillement, les mains dans les poches. Les retrouvailles qui s'annonçaient difficiles, il avait déjà donné. Pour l'instant, il avait besoin de calme et de réfléchir à ce qui pouvait avoir effacé le sortilège de Dumbledore ; peut-être trouverait-il des réponses dans la zone réservée de la bibliothèque. Peut-être aussi pouvait-il aller se coucher et dormir sans se poser de questions, il avait le temps, maintenant.

Ethan et Malfoy évitaient de se regarder, pour le moment. Le premier avait allumé une cigarette.

"- Pourquoi t'as rien dit ? attaqua-t-il d'un coup.

- Pour les mêmes raisons déjà citées plus tôt, répondit Malfoy en allant s'appuyer contre le rebord de la plateforme.

- Tu ne pourrais pas, de temps en temps, penser à autre chose qu'à ta petite gueule, non ?"

Malfoy eut un petit rire nerveux. Il n'avait plus à s'occuper que de sa petite gueule depuis quatre ans, belle ironie.

"Ca te fait rire, en plus ?"

Il haussa les épaules en levant les mains en signe d'impuissance.

"- Que veux-tu que je te dise, Ethan ? Je ne sais pas ce que tu attends de moi, je réagis comme je peux.

- Bien sûr," siffla le chasseur en jetant son mégot par dessus son épaule.

Le reliquat de cigarette incandescent frôla le visage du blond, qui ne bougea pas d'un millimètre.

"- Tu peux me provoquer autant que tu le désires, je ne répondrai pas, dit-il en croisant les bras. J'ai assez payé pour l'erreur que j'ai commise en t'envoyant mettre le feu sur cette île.

- Ah oui ? Tu crois que tu as assez payé ? Tu..."

Ethan lâcha un cri de rage contenue, tout en levant les bras au ciel.

"- Je suis juste un peu mort en exécutant ton ordre débile !

- Tu es pourtant bien vivant.

- Tu n'as même pas cherché à faire quelque chose pour m'en empêcher !

- Tu y es allé sans prévenir personne, tu nous as tous mis devant le fait accompli, je te rappelle. Tu aurais pu nous le dire, puisque nous étions une équipe, mais nooooon, tu as préféré jouer les héros en allant craquer ton allumette magique, et tu t'évertues à me le reprocher depuis trois ans."

Draco sentait la colère monter en lui, mais il ne devait pas céder. Il ne devait pas céder parce qu'il savait qu'il serait incapable de se maitriser, après. Le fait que Ethan cherche délibérément à le provoquer ne l'aidait absolument pas. Il comprenait sa révolte, mais il n'y pouvait rien. Il essayait de ne pas détruire le travail accompli par Luna, il essayait de ne pas jeter au feu les trois ans passés à ne pas penser à ce qui était arrivé à son meilleur ami, à son absence, à la distance, à la douleur.

"- Tu n'imagines pas ce que ça a été, lorsque le ministre a dû annoncer ta mort à tous les élèves, le même jour où il leur a dit qu'ils devaient quitter l'école, reprit-il en serrant imperceptiblement les poings.

- Ah, parce que tu y étais ?"

Le blond pinça les lèvres, piégé.

"Non, j'ai entendu les autres en parler, moi j'étais trop occupé à pleurer ta disparition tout seul dans la forêt interdite, pauvre crétin de paysan irlandais."

L'orage intérieur qui grondait en lui avait voilé d'ombre son regard gris acier. Les mâchoires crispées, il se forçait à regarder le sol. Comme Ethan ne disait rien, il reprit la parole, sans quitter des yeux le bout de ses pieds, devant lui.

"Snape est venu me chercher pour me dire qu'ils allaient lâcher des Feudeymon un peu partout dans l'école, et tu connais la suite... Le chef de l'unité Sigma a été possédé et je l'ai tué, à ta manière, avec ton épée. Je me suis réveillé quelques jours plus tard à Sainte Mangouste puis on m'a gentiment annoncé que j'étais mort quelques minutes et que toi, tu étais en vie."

Cette fois, il leva les yeux vers Ethan, et son regard étincelait.

"Je pense avoir assez payé pour ce qui t'est arrivé."

Le chasseur affichait une moue boudeuse, le menton en avant. Les derniers mots qu'il avait dits à Draco, lorsqu'il l'avait revu au ministère après être sorti de l'hôpital, avaient été de bien aller se faire mettre. Il s'en souvenait très bien, comme si c'était hier. Il n'avait gardé en tête que l'ordre donné de mettre le feu à l'île de la tombe et l'abandon total une fois chose faite. Il n'avait jamais pensé que sa propre mort avait pu l'affecter à ce point. Il s'était toujours dit que Draco était détaché de tout, et qu'il était incapable d'exprimer des sentiments qu'il s'obligeait à confiner en lui. Il ne parlait jamais de sa mère. Il ne se confiait jamais. Il ne lui avait rien dit sur ce qui s'était passé, de son côté, ce soir-là. Ce n'était pas lui qui ne pensait qu'à sa petite gueule.

"- Quel con... murmura-t-il en se passant les mains dans les cheveux.

- Merci, fit Draco, déconcerté.

- Pas toi, gosse de riches. Moi."

Il soupira. Il avait été si stupide, si égoïste. Depuis combien de temps se connaissaient-ils, déjà ? Qu'avaient-ils traversé, depuis ? Combien de démons avaient-ils pourfendus ? Lorsque Draco était entré au ministère, il avait tout spécialement appuyé son dossier afin de l'avoir avec lui. Il savait certaines choses, mais il savait aussi que ce serait un excellent chasseur. Il lui avait toujours fait confiance et il avait eu raison. Pour un ordre discutable donné, il avait effacé des années d'amitié indéfectible et il s'était enlisé dans la rancune la plus noire, sans chercher à en défaire les nœuds. Ils avaient combattu côté à côte un nombre incalculable de fois, et cela avait commencé ici, à Poudlard, alors qu'ils ne se connaissaient pas, alors que l'école était assiégée par les Mangemorts et leur hétéroclite armée des ténèbres. Peut-être auraient-ils dû mourir, cette nuit du 2 mai 1998, peut-être auraient-ils dû tomber avec les autres, et peut-être était-ce pour cela qu'ils avaient perdu la vie en combattant le même genre d'ennemi, au même endroit, douze ans plus tard.

"- C'est moi qui n'ai pensé qu'à moi, dit-il faiblement.

- C'est le moins qu'on puisse dire, oui, répliqua Draco froidement.

- J'ai toujours cru que tu te foutais pas mal de m'avoir donné cet ordre, en fait...

- Je te l'ai donné en mon âme et conscience, je n'ai simplement pas mesuré le risque et je ne pensais pas que ça finirait... comme ça a fini."

Ethan esquissa un petit sourire en coin.

"T'as pleuré sur ma mort ?"

Draco le fusilla du regard.

"- Ce n'est vraiment pas drôle, fit-il.

- Je suis désolé, sincèrement.

- Toute l'école a chialé, rassure-toi.

- Quoi, Snape aussi ?

- N'exagère pas, non plus.

- Je me disais, aussi.

- Il a salement ramassé, tu sais. Pomfrey disait que Luna avait eu du mal à travailler avec lui.

- Comment ça, travailler ?"

Il était venu s'appuyer contre le rebord, lui aussi.

"- Elle a dit qu'elle venait pour m'aider à ranger mon esprit, et que dans le mien, c'était plus propre que dans le sien.

- C'est parce que tu es blond...

- Ah ah, très drôle."

Ethan se mit à rire, exactement comme quand Snape avait affiché un air si sérieux lorsqu'il pensait qu'il lui avait donné un surnom peu sympathique. Draco se laissa gagner par son rire et sourit.

"Quoi, c'est tout ? Un sourire ? Il faut que j'imite le Dumbie zombie, comme la dernière fois ?"

Draco secoua la tête.

"- Je n'ai pas encore le cœur à rire, excuse-moi.

- Luna a mal rangé ton esprit, elle a égaré l'humour.

- Ce n'est pas une question d'humour, Ethan, j'ai cru t'avoir perdu et ça a été le cas pendant trois ans.

- Ça sent la déclaration, là.

- Arrête un peu tes conneries deux minutes ! Tu es la seule famille qu'il me reste, tu piges ?"

Ethan tourna la tête vers lui, surpris. Comment ça, sa seule famille ?

"Bah, et ta mère ?"

Draco soupira. Il n'en avait vraiment parlé à personne, finalement. Le seul à l'avoir su dès le début avait été Engel Sheller, le soir même de la mort de Narcissa. Il était venu et avait trouvé son corps sans vie, au lieu de la belle femme évanescente qu'il s'évertuait à courtiser, malgré sa descente dans la folie. Draco l'avait libérée de deux monstres, dont le souvenir de son propre père. Il l'avait toujours gardé pour lui, c'était son secret.

"- Elle est morte, répondit-il simplement. Juste avant qu'on aille buter de la putain vampirique et du malade mental.

- Je ne savais pas, dit Ethan doucement, attristé. Tu n'en as jamais parlé. En fait, tu ne parles jamais de ce qui est important.

- Je suis en train de le faire."

Ils avaient du temps à rattraper, et maintenant que la glace était rompue et les ressentiments relativement mis de côté, ils se mirent à discuter à bâtons rompus de tout et de rien. Ils n'aborderaient plus le sujet de l'île de la tombe.

Il n'y aurait pas de mot d'excuse, de l'un comme de l'autre. Ils étaient trop fiers pour le faire. La rancœur d'Ethan avait fondu comme neige au soleil dès que Draco lui avait avoué ce qui s'était passé à l'hôpital. A lui, on avait juste dit qu'il était dans une des chambres du même étage que lui, et pendant que les médico-mages soignaient ses blessures et ses brûlures, Draco Malfoy se remettait d'avoir perdu la vie et perdait pied à peine revenu dans la réalité. Il était resté tout le temps tout seul. Il avait repris le chemin du ministère, seul. Chez lui, il était seul. Sa mère n'était plus. Que serait-il devenu, si Luna n'avait pas décidé de l'aider ? L'avait-elle fait en souvenir de leur septième année de cours, ou simplement par pur professionnalisme ? Pourquoi n'avait-il jamais appelé à l'aide ? Ni lui, ni Luna, ni Hermione Granger... Il s'était délibérément replongé dans ce qu'il avait vécu après la mort de son père. Quel idiot. Seul, on ne peut pas faire face à ça. Il le savait bien, lui.

Lorsque le soleil commença à poindre derrière les montagnes, Draco transplana, sans un mot.

Ethan descendit de la tour en se disant que la journée allait être longue, après une telle nuit blanche. Cela lui rappelait un peu les nuits passées sur le terrain, à dormir à la belle étoile ou dans des taudis, le temps de débusquer les créatures qu'ils devaient détruire. Ils dormaient peu, étaient fatigués, mais ils étaient jeunes, libres, ils s'en fichaient éperdument, ils étaient le duo le plus soudé de toute la promotion. Draco lui avait manqué, il s'en rendait compte maintenant. A l'exception d'une seule autre personne, qui était sortie de sa vie presque dans un murmure, il n'avait plus que lui. Il ne restait plus qu'eux, du trio promotion 98/99.

Qu'était devenue Hermione ? Était-elle encore partie par monts et par vaux, chassant la mémoire des gens ? Pourquoi s'étaient-ils perdus de vue aussi bêtement, sans un mot, alors qu'ils étaient si proches ? Pourquoi avait-il du mal à rassembler ses souvenirs, dès qu'il cherchait à se rappeler d'elle ? Et Ginny... Draco et Ginny... Quel insupportable brouillard, dans sa tête !

Un peu perturbé, il croisa Aversa en se rendant chez lui ; elle était toujours levée aux aurores, et la voir ce matin-là lui fit l'effet d'un rayon de soleil après la pluie.

"- Tu es bien matinal, lui dit-elle en guise de bonjour.

- Disons que j'ai fait une sacrée nuit blanche, répondit-il en bâillant longuement derrière sa main.

- Ah oui ? Avec qui ? fit-elle avec un demi-sourire.

- Un ami."

Elle accentua son sourire et ses yeux sombres pétillèrent.

"- Un ami, tiens donc, le taquina-t-elle en commençant à s'éloigner vers la grande salle.

- C'est quoi, ce sous-entendu ?

- Rien, rien, va te reposer un peu avant le début des cours, tu as trois petites heures.

- Mais..."

Elle disparut derrière les immenses vantaux de la salle à manger, levant la main pour dire au revoir, sans se retourner.

Ethan rejoignit donc ses appartements. Mais qu'avaient-ils tous avec leurs sous-entendus ? Draco était son meilleur ami, rien de plus.

"N'importe quoi..." fit-il en se laissant tomber sur son lit, sans prendre la peine d'enlever ses vêtements, ni ses chaussures.

Il s'endormit comme une masse et rêva du moment où il était mort.

C'était un songe oppressant, qui venait de le ramener dans sa prison mortelle.

Il était dans le noir, il avait chaud, très chaud, il se débattait mais ne pouvait se libérer, il flottait dans le vide, suspendu comme un pantin, et plus il se débattait, plus il s'entravait. Dès qu'il essayait de crier, il avalait un air si brûlant qu'il étouffait aussitôt.

Alors qu'il perdait pied, alors que ses poumons refusaient désormais de fonctionner, il avait été brusquement tiré vers le haut - du moins était-ce l'impression qu'il avait eue, car il n'avait aucun repère - et il s'était retrouvé à l'air libre, allongé dans l'eau. Il avait ouvert les yeux, et la lumière du jour les avait cruellement blessés. Il souffrait, tout son corps n'était que meurtrissures, sa peau était brûlée, coupée, lacérée, son âme lui semblait comme morte. Il avait de nouveau sombré dans le néant, et les efforts de Poppy Pomfrey l'en avaient tiré.

Un matin, alors qu'il était encore faible, il s'était levé et avait croisé son reflet dans le miroir de la salle d'eau attenant à sa chambre. Il comprit à ce moment-là que quelque chose était mort en lui, à jamais. Il le voyait dans son regard. Et dans ce regard courait un feu étrange.

Alors qu'il se penchait vers son reflet pour observer la lueur inquiétante dans ses yeux, quelque chose surgit derrière lui et le saisit par les cheveux pour le tirer brutalement en arrière. Cette chose qui avait forme humaine, sanguinolente et vicieuse, leva un poignard pour le lui planter profondément dans le dos, entre les côtes, directement dans son cœur.

Il se réveilla en sursaut, le cœur battant la chamade et le corps couvert de sueur. Haletant bruyamment, il regarda autour de lui, comme s'il cherchait la présence de quelqu'un, ou de cette chose. Il n'y avait rien, mais il n'en resta pas moins en alerte et effrayé.

Pourquoi ce rêve ? Qu'était cette chose ?

Il ouvrit la main dans laquelle s'était trouvé la cicatrice du pacte, et ne l'y trouva évidemment pas. Il prit une grande inspiration, le cœur battant toujours très fort, puis se leva. Il avait un cours à donner dans quelques minutes, il fallait qu'il se dépêche s'il ne voulait pas être en retard pour le premier jour, et il avait besoin d'une bonne douche fraiche pour se remettre de ses émotions.

Au même moment, Alice s'éveilla doucement, entre deux eaux.

Elle se sentait bien, reposée, et aussi curieusement exaltée à l'idée de donner ses premiers cours, plus tard dans la journée. Comme elle s'étirait, telle un chat après une longue sieste au soleil, elle se tourna sur le côté et s'aperçut qu'elle n'était pas seule. Étonnée, elle se demanda d'abord à quel moment il était arrivé là, puis pourquoi il était là. Il dormait profondément, un bras replié sur son visage, et il devait être là depuis longtemps. Elle sourit.

Alors qu'elle s'approchait de lui, il sursauta brusquement en prenant une grande inspiration, comme s'il était resté trop longtemps sous l'eau et qu'il retrouvait enfin l'air libre, portant la main à sa poitrine frénétiquement, cherchant à repousser quelque chose. Il lui donnait l'impression de suffoquer.

Elle tendit la main pour toucher son bras, inquiète. Il sursauta encore et la regarda, les yeux agrandis par la surprise, comme s'il ne la reconnaissait pas.

"Hé..." dit-elle doucement, posant sa main sur son visage glacé.

Il la retira comme si elle l'avait brûlé et se détourna d'elle, muet, s'asseyant au bord du lit, le souffle court.

Alice fronça les sourcils et se leva. Elle contourna le lit et se planta devant lui.

Il s'était penché en avant, les coudes aux genoux et les doigts crispés dans ses cheveux. Il se balançait imperceptiblement d'avant en arrière, les yeux fermés, un gémissement discontinu bloqué derrière ses lèvres closes. Elle s'agenouilla devant lui et l'entoura de ses bras, appuyant sa tête contre la sienne, le forçant à faire cesser ce balancement.

"Parle-moi..." murmura-t-elle près de son oreille.

Il laissa sourdement échapper une plainte inarticulée et passa les bras autour d'elle pour la serrer contre lui, à lui en faire mal.

"Parle-moi," répéta-t-elle.

Elle sentit sa main se glisser dans ses cheveux et se poser sur sa nuque. Il était réceptif. Sa respiration était plus calme, la plainte avait cessé. Elle s'en trouva soulagée, elle n'aurait jamais su quoi faire s'il était resté dans cet état.

Il finit par se détacher d'elle et plongea son regard dans le sien, son visage frôlant le sien.

"- J'ai fait un rêve... dit-il sans la quitter des yeux. Il y avait Phines... Il s'est servi de mon poignard pour me tuer et libérer ce qui est en moi.

- Ce qui est en toi ?"

Il soupira et appuya son front contre celui de la jeune femme, fermant les yeux.

"Ce que j'ai invoqué pour endormir le Feudeymon, quel que soit son nom, s'il en a un."

Alice frissonna.

"- Luna l'a enfermé quelque part en moi, elle n'a jamais pu le faire disparaitre, je le sais... reprit-il. L'esprit de Phines me hante et veut se venger de moi.

- Qu'est-ce que tu racontes ? Pourquoi il ferait ça ? Il est mort, mais tu...

- C'est moi qui l'ai tué."

Ce disant, il s'était redressé.

"Comment ça, tu l'as tué ?" ne put que dire Alice, incrédule.

Il n'avait même pas l'air désolé. Son visage était froid, fermé, loin de l'expression de peur qu'il avait eue lorsqu'il s'était réveillé en sursaut, et son regard paraissait éteint, lointain. Il était exactement comme elle l'avait vu pour la première fois : inaccessible, drapé dans cette attitude froide qui empêchait les autres d'approcher.

"Je venais de prononcer les mots de libération du sortilège, lorsqu'il est arrivé, se mit-il à raconter, ses inflexions typiques faisant courir un frisson glacé dans le dos d'Alice. Il a essayé de me raisonner, puisque j'avais expliqué que je devais donner mon sang pour réussir le rituel. Nous nous sommes battus en duel. Il était très bon et il aurait pu me battre... Mais je l'ai feinté et c'est son sang qui m'a permis de terminer le rituel."

Il marqua une pause.

"Je crains qu'il n'ait pu trouver le repos et qu'il me hante..."

Alice secoua la tête et se leva pour venir s'asseoir à côté de lui.

"Si c'est le cas, pourquoi aurait-il attendu aussi longtemps ?" s'enquit-elle avec sérieux.

Il se tourna vers elle et lui jeta un regard noir. Comment osait-elle le contredire alors qu'il était viscéralement persuadé d'avoir raison ?

"Ce n'est qu'un rêve," reprit-elle, provoquant chez lui une réaction de recul.

Elle ne se laissa aucunement intimider.

"Ne me regarde pas comme si je prenais ce qui vient d'arriver à la légère, parce que ce n'est pas le cas. C'est sûrement le fait de m'en avoir parlé avant-hier qui t'a fait rêver de ce qui est arrivé il y a trois ans. Phines, où qu'il soit, n'est pas revenu te hanter."

Ce disant, elle avait baissé les yeux et glissé ses doigts entre ceux de l'homme qui ne la croyait manifestement pas du tout. Il était de ceux qui édictaient leur vérité comme étant absolue et elle s'en fichait pas mal, elle savait qu'il avait tort.

"Il est mort et Luna a fait partir ton démon," répéta-t-elle avec conviction.

Elle aperçut alors les abominables traces de lacération sur l'intérieur de son poignet. Passant machinalement le bout des doigts dessus, mal à l'aise et impressionnée par la sensation de violence qui se dégageait des cicatrices, elle sentit une colère étrange étreindre son cœur.

Il retira sa main et abaissa la manche de sa chemise pour cacher les traces.

"Pourquoi es-tu gêné ?"

Il soupira.

"- Je ne veux pas que tu les vois... fit-il en basculant en arrière.

- Je ne comprends pas pourquoi tu ne les as pas fait disparaitre, alors.

- C'est bien là le problème, tu ne peux pas comprendre."

Elle laissa échapper un cri indigné.

"- J'ai voulu enlever de moi le démon que j'ai invoqué, reprit-il amèrement. Tu crois peut-être que c'était amusant de laisser Luna entrer dans ma tête ? C'était horrible, toutes mes barrières étaient détruites, tous mes souvenirs étaient libres, et ce... cette chose essayait de prendre le dessus sur moi, j'ai essayé de me tuer en pensant que faire couler le sang le ferait partir... Ces marques sont le résultat de mon entreprise infructueuse, j'ai juste réussi à me blesser, et il est en moi, je sens qu'il est encore en moi, il...

- Arrête !"

Elle s'était levée d'un bond et s'était éloignée, les mains plaquées sur les oreilles. Elle ne voulait plus l'entendre parler de ces moments passés à lutter contre lui-même. Elle rejetait le simple fait de ne rien pouvoir faire pour lui, de n'avoir pas été là pour lui. Elle ne supportait pas l'idée qu'elle aurait pu le perdre et qu'il était resté seul pour combattre ses propres démons.

"Arrête de parler de ça comme si c'était toi !"

Il s'était de nouveau assis sur le bord du lit. Il la regardait, ne sachant que dire. Il ne comprenait pas lui-même pourquoi il parlait de nouveau de ces moments auxquels il ne voulait plus penser, plus que tout. Oui, il avait souffert, son corps avait souffert, son âme avait souffert. C'était derrière lui, maintenant, malgré le cauchemar qu'il venait de faire. Il ne pouvait pas croire qu'il était faible au point d'imaginer que le spectre de Phines le pourchasserait jusque dans son sommeil. Il n'avait qu'une chose à faire pour que cela cesse, et lui seul en était capable. Il avait vécu des années sans rêver, il était occlumens, il n'avait qu'à poser de nouvelles barrières.

Il se leva et prit Alice dans ses bras. Elle se raidit et lutta un court instant pour se dégager, mais elle céda et se blottit contre lui. Ils n'étaient pas ennemis, après tout.

"Pardonne-moi," lui dit-il alors que ses mains plongeaient dans sa chevelure.

Elle étouffa un sanglot.

"Je n'y comprends plus rien, dit-elle dans un souffle. Ça ne devrait pas se passer comme ça..."

Il appuya son front contre le sien et ferma les yeux un instant.

"Je ne devrais pas te parler comme ça," dit-il.

Elle hocha la tête, provoquant une ombre de sourire en coin.

"C'est quoi, ça ?"

Elle le regarda, interloquée. De quoi parlait-il, sur ce ton aussi léger, changeant complètement de sujet ?

Suivant son regard, elle vit qu'il s'agissait de la petite boite offerte par les jumeaux Weasley. Elle dénotait clairement sur la petite table de nuit, sur laquelle se trouvaient seulement la photo où Soren éclatait de rire à l'infini, un livre duquel dépassait le marque-page singulier qu'elle avait gardé de l'impasse du Tisseur et un verre d'eau.

"- Je ne suis jamais allé dans cette boutique... fit Severus distraitement, se détachant d'elle pour aller prendre la boite.

- Je suis prête à parier que ta venue ferait sensation, dit Alice en souriant, s'asseyant en tailleur sur le rebord de son lit.

- Je peux l'ouvrir ?"

Il tenait la boite orange et violet entre ses doigts, avec circonspection.

"Je ne sais pas du tout ce qu'il y a dedans, mais vas-y, je t'en prie."

Il défit le lien qui tenait le couvercle de la boite et le souleva avec autant de méfiance. Il ne s'en échappa qu'un bruit très grossier qui s'éternisa et fit éclater Alice de rire, à en pleurer.

"Typique," soupira le directeur de Poudlard, affligé, tout en reposant la boite où il l'avait prise.

Alice riait encore lorsqu'il posa les yeux sur elle.

"- Ils me l'ont donnée parce que j'ai soit-disant provoqué un sort anti-achat en n'achetant rien dans la boutique, avant mon entretien, je pense qu'ils ont compris que j'avais besoin de rire un peu, quand ils m'ont vue, dit-elle en essuyant ses larmes de rire.

- C'est d'une finesse..."

Elle se mit à rire de plus belle, comme s'il lui était impossible de s'arrêter. N'y avait-il que ce bruit grossier, dans cette boite ? Ne l'avaient-ils pas piégée avec une poudre de leur invention ? C'était bien leur genre, après tout.

"Tu es toujours si solennel," déclara-t-elle entre deux éclats de rire.

Elle sentit son rire mourir dans sa gorge, subitement calmée. Elle regrettait ses paroles, se trouvant d'un coup très irrespectueuse. Elle oubliait son âge, elle oubliait le sien, elle oubliait son passé, elle oubliait qui il était, qui elle était. Sous-entendre qu'il avait un manche de Nimbus~2013 coincé par là n'était pas une image des plus bienvenues, surtout après les quelques moments houleux qu'ils avaient partagés depuis leurs retrouvailles.

"Oui, en effet, je le suis," fit-il sans relever l'allusion, desserrant à peine les dents.

Il se rendit vers le fauteuil sur lequel il avait posé sa veste et l'enfila, entreprenant de fermer chaque bouton avec une lenteur plus que marquée, puis se chaussa et se tourna vers Alice.

"D'ailleurs, professeur Drake, il serait de bon ton que vous n'arriviez pas en retard à votre premier cours de l'année," lâcha-t-il sur un ton franchement peu chaleureux.

Elle frémit et sentit le sang quitter ses joues.

"- Mais... balbutia-t-elle, mal à l'aise. Tu t'en vas ?

- Je dois aller voir Sybill, j'ai quelque chose à lui demander. Avais-tu autre chose à me dire ?

- Non. Mais...

- Mais quoi ?"

Elle se rembrunit. A quoi jouait-il ? Pourquoi ramener le bâtard des cachots entre eux ? Elle n'aimait pas quand ce personnage montait sur scène. Elle ne savait pas s'il se moquait d'elle, à l'instant. Il allait la congédier comme ça, sans façon, pour aller voir Culs-de-Bouteille ?

"Rien," laissa-t-elle tomber avec dépit.

C'était à n'y rien comprendre.

Il la regardait avec une telle froideur qu'elle sentit sa gorge se serrer. Elle avait envie de pleurer. Pourquoi agissait-il ainsi ? Avait-il raison, finalement ? Ce qu'il avait invoqué faisait-il vraiment partie de lui, maintenant ? Cet... esprit, quel qu'il soit, influençait-il vraiment son comportement ? Ou alors était-il juste un peu hermétique à la tentative de plaisanterie échouée qu'elle avait faite, et dans ce cas, il s'en trouvait vexé, comme un gosse ?

Elle se leva, droite et fière. Elle n'allait certainement pas s'excuser parce qu'il n'avait pas d'humour, et puis quoi, encore ?

"Tu connais le chemin," fit-elle en lui tournant le dos, préférant se diriger vers la grande armoire qui contenait toute sa garde-robe sorcière, sans prêter plus attention à son visiteur indélicat.

Elle prit le temps de choisir ce qu'elle allait porter pour son premier jour : quelque chose de sobre sans être trop guindé. Elle n'avait jamais été très au fait du protocole vestimentaire des professeurs de l'école ; elle n'aimait pas les robes, ni les couleurs trop criardes. Désappointée, elle recula, tenant dans les mains ce qui ressemblait à s'y méprendre à une tenue de Snape pour femme : son uniforme de l'université Borgia, d'une austérité à pleurer.

Dans un grognement de colère, elle jeta les vêtements au sol et se retourna pour se rendre dans sa salle d'eau. Elle s'aperçut alors qu'il avait quitté les lieux, tout simplement, en silence. Elle lui en voulut d'autant plus, mais n'eut guère le temps de s'appesantir sur la chose, elle allait être en retard si elle ne se dépêchait pas un peu.

Pendant qu'elle s'activait, le directeur de l'école gravissait lentement les marches de l'escalier sans fin menant à la salle de classe de Sybill Trelawney. Il venait de réactiver le sort d'anti-transplanage sur la plateforme de la tour d'astronomie, il avait largement eu son compte d'escaliers pour la journée.

Comme tous les professeurs de divination avant elle, elle vivait sous les toits, et sa salle de classe au plafond en pente avait toujours rebuté Severus, il s'y était toujours senti oppressé, mal à l'aise, acculé. Il n'aimait pas y aller, et d'ailleurs, il n'y avait jamais remis les pieds depuis sa septième année. Il avait d'ailleurs été un bien piètre élève en divination, un peu comme Alice, bien qu'un autre professeur donne les cours, à l'époque. Il n'avait jamais cherché à s'illustrer dans cette matière, il répondait pour répondre, c'était tout. Plus tard, il s'était toujours demandé si les encens qu'utilisaient Sybill et son prédécesseur ne contenaient pas des substances qui leur montaient à la tête. Il ne l'avait jamais crue, jusqu'au jour où elle fit de vraies prédictions, en présence d'Albus Dumbledore uniquement. La dernière qu'il avait entendue lui-même, par la suite, l'avait poussé à mettre un terme à la vie de la famille Potter, par la main de Voldemort. Il ne s'était jamais pardonné d'avoir raconté cette partie de la prophétie au seigneur des ténèbres.

Lorsqu'il poussa la porte pour entrer, il se sentit envahi par une étrange impression de lourdeur, et il entendait une sorte de murmure ténu dans ses oreilles. La sensation cessa dès qu'il fut en présence de Sybill, qui était en train de balayer le sol, consciencieusement.

Elle sursauta en le voyant et lâcha son balai, qui percuta le sol dans un claquement désagréable. Elle le ramassa en s'excusant mille fois, et Severus eut beau lui dire que ce n'était pas grave, elle continua à s'excuser.

Elle n'avait gardé aucun souvenir de son agression, survenue le soir d'Halloween, mais elle restait inexplicablement craintive, en présence de son directeur. Elle sentait qu'il y avait quelque chose, mais elle ignorait quoi.

"Sybill..." commença Severus.

Elle n'arrêtait pas de s'affairer, posant des tasses propres ici, rangeant le thé là, se remettant à balayer un peu de ce côté, donnant un petit coup de chiffon sur une boule de cristal, puis...

"Sybill," répéta Severus en s'approchant d'elle.

Elle se figea d'un coup, en s'apercevant qu'il était aussi près.

Il pouvait lire la peur dans son regard, fait qu'il n'apprécia guère. Il n'arrivait pas à se défaire du souvenir des paroles insensées dites à Alice, plus tôt. Il restait persuadé qu'un démon néfaste galopait dans ses veines, et la réaction de Sybill le confortait tant dans cette idée qu'il ne put s'empêcher de serrer les poings.

"J'ai besoin de vous parler," dit-il enfin.

Elle opina plusieurs fois d'affilée, les verres épais de ses grosses lunettes projetant des reflets bizarres sur son visage émacié.

"Voulez-vous bien me faire un peu de thé ?"

Elle opina de nouveau et disparut quelques minutes, pour revenir avec une grosse théière et deux tasses. D'un signe de tête, elle désigna une petite table un peu à l'écart.

Severus s'assit sur une de ces espèces de gros coussins moelleux où se tenaient les élèves, d'habitude. Il se souvint qu'il n'aimait pas trop s'y installer, étant plus jeune, car il avait toujours immanquablement envie d'y dormir, une fois posé.

"- Sybill... finit-il par dire, encore une fois.

- Mmmmh ? fit distraitement la devineresse.

- Vous souvenez-vous du soir où nous avons découvert que la tombe de Dumbledore avait été profanée ?"

Elle plongea son regard dans le thé moiré, visiblement gênée. Elle lui fit penser à une petite fille qui avait fait une bêtise mais qui n'osait pas l'avouer, de peur de se faire disputer.

"- Oui, je m'en souviens, répondit-elle de sa voix timide. C'était effrayant.

- Qu'avez-vous vu ?"

Elle secoua la tête, effrayée.

Severus eut un geste qu'il n'aurait jamais eu, auparavant. S'il avait réellement besoin de savoir, il sentait la peur émaner de Sybill comme si elle était sienne. Il tendit la main et la referma sur celle du professeur de divination. Il fallait qu'elle comprenne qu'il ne lui voulait aucun mal.

"Je dois savoir," dit-il doucement.

Elle secoua de nouveau la tête, qu'elle gardait obstinément baissée, permettant ainsi à l'opulente masse de ses cheveux de la cacher. Elle sentit la main de son directeur presser légèrement la sienne. Elle n'avait pas l'habitude qu'il se comporte de cette manière. Il n'aimait pas les gens, elle le savait, il ne lui avait jamais prêté attention lorsqu'ils étaient élèves, bien qu'à côté de cela, il ne lui avait jamais manqué de respect, alors qu'ils étaient devenus tous deux professeurs au sein de l'école.

Elle poussa un soupir déchirant et consentit à le regarder, retirant toutefois sa petite main osseuse de la sienne pour la cacher dans le fouillis de ses manches.

"Qu'avez-vous vu, Sybill ?" demanda de nouveau Severus, les coudes sur les genoux.

Elle ferma les yeux un instant, et son visage était empreint de tristesse.

"- Pourquoi me le demander seulement maintenant ? s'enquit-elle doucement.

- Je n'ai compris qu'il y a peu que vous aviez eu une vision, répondit Severus avec honnêteté.

- Oh."

Sybill but une gorgée de thé, puis une autre. Elle reposa la tasse délicatement et joignit ses mains sur la table.

"J'ai vu la destruction de l'école, et j'ai vu la mort," dit-elle dans un murmure.

Sa bouche se tordit comme si elle allait pleurer.

"Pas la Mort elle-même, n'est-ce pas ? reprit-elle précipitamment. Non, j'ai vu la mort de certaines personnes présentes ce soir-là, et d'autres qui n'y étaient pas. Mais encore une fois, c'était une fausse vision..."

Elle se replongea dans la contemplation de son thé.

"- Pourquoi dites-vous que c'était une fausse vision ? l'encouragea Severus, qui n'aurait jamais cru être un jour un tel modèle de patience.

- Vous êtes en vie, monsieur le directeur, je sais que je ne suis pas en train de rêver."

Tout en prononçant ces mots, elle leva la main pour poser le bout de ses doigts sur la joue du maitre des potions, comme pour se convaincre qu'il était bien vivant, qu'il n'était pas un fantôme, alors qu'il l'avait lui-même touchée quelques instants avant.

"Le jeune monsieur Malfoy est en vie, le gentil professeur de défense qui ne sait jamais dire mon nom correctement aussi, il n'y a que monsieur Phines et Albus qui ne sont jamais revenus, sans doute parce que les gens qui meurent de votre main ne le peuvent pas."

Severus eut un mouvement de recul, surpris par les derniers mots de la devineresse plus que par la familiarité dont elle venait de faire preuve.

"Vous souffrez, n'est-ce pas ?"

Elle le regardait maintenant avec compassion. Il arqua un sourcil, étonné de provoquer une telle réaction.

Elle n'osait pas lui sourire, parce qu'elle savait qu'il le prendrait mal.

A la place, elle tendit de nouveau la main et saisit la sienne, relevant sa manche du pouce pour découvrir ainsi une des horribles cicatrices en relief. Il esquissa un nouveau mouvement de recul, mais elle le retint fermement.

"Vous avez peur de ce que vous avez réveillé, mais il n'est pas là," dit-elle d'une drôle de voix, tout en caressant la cicatrice du pouce.

Il fronçait les sourcils et sa bouche se pliait en une moue de dégoût. Il avait envie de partir, maintenant.

"Il n'est pas là non plus," dit Sybill en posant son index sur la poitrine de Severus.

Elle le posa enfin sur son front.

"Ni là."

Elle prit la manche de la veste du maitre des potions entre ses doigts et la descendit doucement sur la cicatrice, comme si de rien n'était, puis elle but une gorgée de thé.

"- Vous n'avez rien à craindre, murmura-t-elle, redevenue une petite fille craintive.

- Comment le savez-vous ? Pourquoi ai-je rêvé que Phines voulait me tuer, si je n'ai rien à craindre ?

- Ce ne sont que des rêves. Vous savez, j'ai aidé à rebâtir l'école avec les autres professeurs, et les gens de monsieur Malfoy ont bien dit qu'il n'y avait plus rien et que vous aviez admirablement bien fait votre travail, moi j'ai compris que vous aviez tué ce pauvre Phines, mais après tout, c'était écrit, alors j'ai trouvé ça normal.

- Je...

- Vous êtes mort, finalement, je sais."

Elle prétendait le contraire, juste avant. Elle allait le rendre fou. Mais c'était Sybill. Si ses propos ne tenaient pas toujours debout, ou étaient décousus comme cela venait d'être le cas, elle n'en détenait pas moins la vérité. Elle avait toujours su qu'il mourrait, et que les autres mourraient aussi. Elle savait également qu'il avait tué Phines et, indirectement, Albus Dumbledore. Il était normal que la hantise l'ait choisie pour la posséder, le soir d'Halloween, dans ce cas.

L'horloge de l'école sonna un puissant coup, non loin d'eux.

Severus sursauta. Il ne se souvenait pas qu'elle était aussi proche de l'antre de Sybill. Il compta les neuf coups, dans sa tête, puis il se leva et fit un pas sur le côté. Sybill le retint, encore une fois.

"- Merci, dit-elle, le regard apaisé.

- Merci ? Pourquoi ? s'étonna-t-il.

- Vous m'avez fait confiance."

Elle paraissait apaisée, voire soulagée que leur entretien soit terminé.

"- J'ai encore une question, se risqua-t-il malgré tout.

- Bien sûr, dites-moi ?

- Pourquoi avez-vous renvoyé Alice Drake, au début de sa septième année ?"

Sybill sembla alors se plonger dans de très lointains souvenirs, soucieuse de venir en aide à son directeur. Au bout d'un moment, elle fronça les sourcils et fit une moue désespérée.

"Je ne me souviens pas, je suis désolée."

Elle avait levé un regard craintif vers lui.

"Ce n'est pas grave," répondit-il avec sincérité.

Elle hocha la tête et il s'en alla, sans un mot.

Il savait qu'elle ne mentait pas, elle n'avait rien à gagner à le faire. Si elle disait qu'elle ne se souvenait pas et qu'il n'y avait plus rien, il la croyait.

En descendant les escaliers, il croisa les élèves de quatrième année dont le premier cours serait divination, ce matin. Ils furent près d'une quinzaine à le saluer, il répondit près d'une quinzaine de fois, machinalement, jusqu'à ce qu'il croise un élève en particulier. Il ne put s'empêcher poser la main sur son épaule pour l'arrêter et bien le regarder.

"Monsieur le directeur, je vais être en retard."

Severus laissa retomber sa main et l'élève repartit, surpris, inquiet, se demandant s'il avait fait quelque chose de mal.

Or, il n'avait rien fait de mal, il ressemblait juste beaucoup à sa sœur et s'appelait Angus Sheller, c'était tout. Pourquoi ne le remarquait-il que maintenant ? Ah, oui, les trois dernières années s'étaient écoulées dans le noir le plus total pour lui, il avait vécu comme une machine, c'était comme s'il ouvrait enfin les yeux et qu'il découvrait les choses qui l'entouraient.

Il avait raté le petit déjeuner, le premier de toute une longue année qui se profilait devant lui, mais il se rendit quand même dans la grande salle, qui était vide, bien sûr. Tout avait été débarrassé, les tables étaient rutilantes, ça sentait bon la cire. Dans quelques heures, il y aurait le déjeuner, et la vaste pièce résonnerait de discussions et de rires.

Il sortit dans le hall et se posta devant les sabliers des quatre maisons de l'école. Ils étaient encore vides, puisqu'il était bien trop tôt pour que l'une d'entre elles ait déjà gagné des points. Il se demanda comment Alice s'y prendrait ; serait-elle équitable, intransigeante, trop tendre ? Elle était tellement passionnée, elle se prendrait forcément d'affection pour tout un tas d'élèves...

Tout à ses pensées, il s'aperçut que ses pas l'avaient guidé devant la porte de son ancienne salle de classe. Il avait fait ce trajet tant de fois par le passé qu'il ne s'en était même pas rendu compte. Alors, au lieu de rebrousser chemin, il poussa la porte et entra, sans un bruit, puis s'adossa contre le mur du fond, en silence, les bras croisés.

Elle avait disposé les tables en U et dispensait son cours au centre. Il apprendrait par la suite qu'elle avait emprunté cette disposition à l'un des cours qu'elle suivait en Italie. C'était plus convivial et tout le monde pouvait entendre sa voix, sans qu'elle ait besoin d'en hausser le ton. De plus, elle voyait chaque élève et il n'y avait aucun laissé pour compte, si quelqu'un était en difficulté, elle s'en apercevrait immédiatement. Elle avait d'ailleurs alterné un élève de chaque maison, il n'y avait aucun binôme de la même maison ensemble. Les deuxième année Poufsouffle et Serdaigle avaient l'air de bien s'entendre, de toute façon.

Comme elle lui tournait le dos, elle s'aperçut qu'il était là après un long moment. Elle marqua alors une courte pause et se laissa aller à un sourire en coin, qu'il lui retourna aussitôt. Il lui devrait des excuses, immanquablement. Elle ne lui ferait pas la remarque, mais il savait qu'il aurait à les lui présenter. C'était ce qu'il voulait.

Il savait aussi qu'il serait dans l'obligation de rétablir les barrières de son esprit. Durant trois ans, il avait pensé qu'elles seraient inutiles, suite à l'intervention de Luna Lovegood, mais le rêve qu'il avait fait quelques heures plus tôt lui prouvait le contraire. Il avait confiance en elle, mais pas en lui, et c'était bien la première fois de sa vie.

Il quitta la salle de classe aussi silencieusement qu'il était venu, et se rendit dans son bureau.

La pièce, comme les bureaux de tous les professeurs de l'école, avait revêtu un aspect inhérent à son nouvel occupant, épousant un souvenir, ou un autre. Ainsi, l'ancien bureau d'Albus Dumbledore ressemblait maintenant à l'ancien bureau de Severus Snape, en plus grand, beaucoup plus grand, mais aussi beaucoup plus chaleureux, de par sa situation.

Inactif depuis la rentrée, le Choixpeau magique somnolait dans un coin, posé sur une étagère confortable. De temps en temps, il laissait échapper un ronflement sonore, surprenant systématiquement le directeur. Les grandes fenêtres en ogive laissaient entrer la lumière à travers leurs superbes vitraux, conférant à la pièce un aspect rassurant. Le portrait d'Albus était presque tout le temps vide de son occupant, qui préférait aller rendre visite à ses amis morts depuis des années, voire des centaines d'années pour certains ; la petite flamme créée par Severus brûlait toujours devant le cadre, bien qu'elle se soit éteinte, une nuit. Même s'il y avait vécu de tristes moments, ici, il avait appris à apprécier l'endroit. C'était chez lui, maintenant.

Assis à son immense bureau de bois massif, il s'empara d'une plume et d'un parchemin. Soudain, il se remémora l'instant où il avait ouvert la boite qu'Alice avait récupéré chez ces guignols de jumeaux Weasley. Il ne pensa pas forcément au bruit improbable qui s'en était échappé, mais au rire que cela avait provoqué chez elle. Elle avait ri de si bon cœur, jusqu'à en pleurer, et lui, tout ce qu'il avait trouvé à faire, c'était la rabaisser. Elle s'était moquée de lui, non ? Elle avait raison, non ? Il était toujours si... solennel. Et elle, si jeune, si différente de lui...

Il leva les yeux au ciel. Depuis quand s'inquiétait-il de cela ? Kingsley n'était plus derrière lui à le tanner, tant c'était impensable qu'il veuille continuer cette relation insensée, n'est-ce pas ? Qui cela pouvait-il déranger ? Alice était majeure depuis longtemps, elle était professeur, maintenant, ici. Alors ?

Il regarda la paume de sa main gauche, vierge de cicatrice. Il pensa à Poppy Pomfrey. Dès son retour de Sainte Mangouste, elle lui avait de nouveau parlé du rajeunissement de son sang et de son corps. Elle l'avait de nouveau obligé à lui donner quelques gouttes de sang, chaque matin, pour le surveiller, disait-elle. Il n'avait pas bougé. Inexplicablement, il avait toujours le même âge que lorsqu'il était censé avoir perdu la vie, dans la Cabane Hurlante. Le venin et les morsures de Nagini auraient dû le tuer. Combien de fois était-il mort, en fait ? Deux fois ? Sans compter les allégories...

Il se mit à rire doucement. Il savait très bien que ce n'était arrivé qu'une seule fois. Il avait simplement du mal à imaginer que le sang qu'il avait pris à Alice, chez lui, avait pu avoir un tel effet curatif sur lui. La potion Délie-Sang avait certainement amélioré les effets du sang de la jeune fille. Il ne pouvait pas se leurrer, il le voyait bien sur son visage : il était plus jeune.

Secouant la tête, il se pencha sur son parchemin et commença à écrire.

Deux heures plus tard, il le signa, le cacheta et le glissa dans un tube prévu pour être attaché à la patte d'une chouette. Il joua un petit moment à le faire rouler entre ses mains, sur son sous-main, se demandant s'il devait ou pas l'envoyer. Il n'y demandait rien à Luna, il lui racontait simplement comment sa vie s'était déroulée, depuis qu'il avait quitté l'hôpital, jusqu'au cauchemar qui l'avait poussé à aller voir Sybill dans sa tour. Il lui disait qu'il allait de nouveau poser des barrières dans son esprit, afin de cloisonner ses pensées et d'empêcher les rêves et les cauchemars de se produire. Il avait vécu de longues années ainsi, jugulant ses émotions, contrôlant ses songes, il ne pouvait plus se permettre de se laisser perturber comme lorsqu'il avait laissé Phines le sanguinolent envahir son sommeil. Il terminait en disant qu'il allait mieux, malgré tout. Il n'était plus perdu dans le noir.

Il finit par se convaincre d'envoyer cette chouette. Il se fichait que Luna réponde ou pas, il cherchait juste un moyen de justifier ce qu'il allait faire.

En revenant de la volière, il passa par les cuisines, grappilla un en-cas en remerciant les elfes de maison présents, et remonta dans son bureau. Il avait besoin de calme et de temps. Fermer son esprit était un acte difficile et fatigant. Il verrouilla les portes de son bureau à double tour et les enchanta afin qu'elles préviennent qu'il ne devait surtout pas être dérangé, si jamais un visiteur se présentait, puis se dirigea vers le meuble qui renfermait la pensine dont Dumbledore s'était si souvent servi, pour alléger son brillant esprit de ce qui aurait pu l'empêcher d'être clairvoyant.

Il n'utilisait pas cette méthode aussi régulièrement que bien d'autres sorciers, mais aujourd'hui, il avait besoin de faire le vide, avant de fermer les volets de son âme. Il ouvrit le meuble et tira la large vasque de pierre vers lui. Curieusement nostalgique, il ne put s'empêcher de frôler la surface évanescente du bout des doigts ; c'était froid et désagréable, finalement. Il pinça les lèvres dans un mouvement d'humeur et sortit sa baguette de sa manche, pour en poser l'extrémité sur sa tempe.

Tout en murmurant doucement quelques mots indistincts, il se mit à ôter de son esprit les quelques fragments qui n'avaient plus rien à y faire, et les déposa un à un dans la pensine, comme autant de filaments composant l'écheveau de toutes les pensées qu'il lui fallait archiver.

Cela prit du temps, mais maintenant qu'il avait terminé, il se sentait étrangement mieux, serein. Il repoussa doucement la vasque dans le meuble et referma les portes dans un petit claquement sec, puis alla s'asseoir derrière son bureau. D'un geste de sa baguette, il assombrit la salle et inspira profondément avant de lever de nouveau sa baguette, au niveau de son visage. Il prononça la formule que si peu de sorciers maitrisaient et sombra dans une sorte de phase d'extinction spirituelle.

Il termina si tard que le soleil était déjà couché, lorsque le sortilège se rompit et le libéra, le rendant au monde conscient. Il leva le sort qui avait plongé son bureau dans la pénombre et sortit. Il était épuisé. Maintenant, il avait besoin de sortir d'ici. Il avait besoin de voir Alice. Il avait des excuses à lui faire et il voulait la rassurer, il n'y avait pas de revenant en forme de Phines, ce n'était qu'un rêve et il n'en ferait plus jamais, il lui fallait simplement admettre qu'il avait eu peur, comme un gosse dont le placard cache forcément un horrible croquemitaine.

Tous les élèves étaient dans leur salle commune, alors il ne croisa qu'Aversa Hannigan qui faisait sa ronde post couvre-feu, au niveau des coursives de la petite cour intérieure. Il la salua avec raideur et prit la direction du cachot de la maison Serpentard, dont le couloir amenait aussi à son ancien bureau.

Une fois devant la porte, il se demanda s'il devait s'annoncer ou s'il pouvait entrer comme il l'avait fait la nuit dernière, s'invitant en silence alors que l'occupante des lieux dormait à poings fermés.

Il donna quelques coups et attendit. Combien de fois s'était-elle retrouvée là, elle, bravant le couvre-feu, bravant l'interdiction de se rendre seule dans le bureau d'un professeur ? Bravant absolument tout. C'était à son tour, maintenant. Et il n'y avait pas de réponse. Il posa la main sur la poignée de la porte et l'abaissa. Il grommela quelque chose entre ses dents, comme quoi elle pourrait quand même faire un peu attention et qu'il fallait toujours fermer sa porte, bon sang.

Quel silence, ici.

Silence ? Non, il pouvait entendre les braises craquer dans la cheminée, et la respiration saccadée de quelqu'un qui lutte contre les larmes et qui n'arrive pas à se calmer.

Il contourna la grande table sur laquelle il avait tant travaillé et découvrit Alice, allongée sur le canapé, sur le côté, un bras replié sous sa tête. En s'approchant, il donna un coup de pied dans une bouteille qui disparut sous le canapé et roula derrière, arrêtant sa course contre un des pieds de la table. Fronçant les sourcils, il s'aperçut qu'elle le regardait du coin de l'œil, et son regard était encore brillant de toutes les larmes qu'elle avait laissé couler.

Elle ne bougea pas.

Il restait planté devant elle, coincé entre la stupéfaction et la colère qui montait en lui comme un feu qu'on attise lentement, mais sûrement.

"Tu as... bu ?" demanda-t-il, incrédule.

Elle leva la main dans un geste qui semblait vouloir dire "oui, et alors ?" et la laissa lourdement retomber contre elle.

Au lieu de céder à l'éclat de fureur qui lui chatouillait soudain les côtes, il se retourna pour approcher le fauteuil qu'elle avait laissé près de la cheminée, comme il avait toujours fait, et s'assit en face d'elle, croisant une jambe très haut sur l'autre et entourant son genou de ses doigts croisés.

"Puis-je savoir pourquoi ?"

Il était froid, mécontent.

Elle consentit à se redresser et tendit la main vers le sol, désignant un coffret ouvert et quelques fioles répandues sur le sol, tout autour. Un peu plus loin, une sorte de coupe plate qui ressemblait bien à une petite pensine de voyage.

Contractant les mâchoires, il espéra que ce n'était pas ce qu'il croyait et que ces fichues fioles ne contenaient pas ce qu'il pensait qu'elles contenaient.

"Je ne comprends pas," dit-il avec détachement.

Elle eut un petit rire amer. Comme elle gardait la tête baissée, elle releva les yeux et les riva aux siens. Elle était effrayante, ainsi, le visage encadré par sa lourde chevelure sombre et les cernes que les pleurs avaient creusé sous ses yeux rougis.

"Ce sont les pensées de ma mère..." fit-elle sourdement.

A ces mots, un nœud glacé se forma dans sa poitrine. Il toussota.

"- Je n'ai jamais voulu savoir ce qu'il y avait dans les autres, je voulais garder celle-là en particulier, fit Alice en montrant la petite fiole qu'elle gardait toujours autour de son cou, coincée contre la paume de sa main, entre son pouce et son index.

- Je sais, répondit-il, se demandant où elle voulait en venir.

- Tu sais pourquoi, je te l'ai dit.

- Oui."

Elle laissa retomber le pendentif contre sa poitrine.

"Qui m'a envoyé ce putain de coffret ? Toi ?"

Il commençait à comprendre. Et cela ne lui plaisait pas. Il n'aimait pas non plus cette façon bien trop familière qu'elle avait de s'adresser à lui. Il déplia ses jambes et posa ses mains à plat sur ses genoux, se penchant vers elle.

"- Non, ce n'est pas moi, je n'ai pas accès à ce qui est confiné dans la section spéciale du département des mystères, dit-il calmement, simplement.

- Ah oui ? Alors qui s'est amusé à me faire cadeau de ça, en sachant ce qu'il y avait dedans ?"

Severus serra les poings à s'en faire mal, maudissant le ministre de la magie comme si cela pouvait lui donner la faculté de le tuer à distance. A quel jeu avait-il joué, en envoyant ce coffret à Alice ? Pourquoi avoir passé tant de temps à le mettre en garde, si c'était pour laisser une chance à la jeune femme de découvrir ce que lui avait eu tant de mal à taire ? Pourquoi vouloir éventer le secret de Dumbledore, dont il était le gardien, au risque de mourir ?

"Je ne sais pas, il y a peu de personnes ayant accès à l'Octogone."

Alice fit un sourire en coin, et il n'avait rien de moqueur, ni d'amical.

"C'était donc ça, ce fameux secret dont tu n'avais pas le droit de me parler. La vision que j'ai eue la dernière fois, c'était réel, celle d'après aussi. Tu savais qui j'étais, avant, tu savais ce que..."

Sa voix se brisa.

"Oui, c'était réel, et je savais ce que tu étais, et ce que tu n'es plus."

La voix de Severus était lasse. Il avait eu une journée difficile, entre écrire ce courrier à Luna et recourir à l'occlumencie pour ne plus subir aucun tourment psychique... Il ne s'était pas vraiment attendu à une telle soirée. Il ne comprenait pas pourquoi Alice avait décidé maintenant de consulter les pensées de sa mère, et encore moins pourquoi elles n'avaient pas été falsifiées ; il savait fort bien que c'était possible. Il aurait besoin d'avoir une nouvelle petite discussion avec Kingsley un de ces jours, encore une fois.

"- Alice, Albus Dumbledore a donné sa vie pour te rendre la tienne, je n'avais pas le droit de t'en parler sous peine de... de je ne sais même pas quoi, reprit-il en essayant de rester lucide.

- Pourquoi aurait-il fait une telle chose ? Je n'étais qu'une simple élève, alors pourquoi moi ? Je n'ai rien d'exceptionnel, alors pourquoi me sauver, moi ?

- Il l'a fait parce que je le lui ai demandé."

Elle eut un mouvement de recul, surprise. Elle ouvrit la bouche, mais rien ne vint. Elle se passa la main sur le visage et secoua la tête, incrédule.

"Tu as laissé le plus grand sorcier de notre temps mourir, pour moi ?"

Le maitre des potions haussa les épaules, devant l'évidence. Il se souvenait si bien de la façon dont les évènements s'étaient enchainés, ce jour-là, comme s'il y était.

"Il nous a plus ou moins forcés à choisir, il a juste accéléré... le cours des choses, car son essence était tarie et lui sur le point de mourir."

Il n'en revenait pas, il avait passé quatre ans à se taire, sans quoi il aurait provoqué un prétendu accident cataclysmique, et il était en train de tout lui révéler, sans crainte, sans alarme retentissant dans ses oreilles ou dans son âme. Au diable, Kingsley ! C'était sa faute, après tout.

"Mais... J'étais le sang dont Sheller avait besoin pour libérer le fléau sur le monde, pourquoi m'avoir sauvée ?"

Une larme roula sur sa joue. Elle l'effaça d'un geste léger.

Elle ne comprenait pas. C'était pourtant simple.

"Albus a purifié ton sang en utilisant une magie qui m'est inconnue, différente de celle qu'utilise Ethan, et il t'a ramenée à la vie."

Alice hoqueta, luttant contre les sanglots qui montaient en elle.

"J'étais amoureux de toi et il m'était intolérable de vivre sans toi."

Ce n'était pas si difficile à dire, tout compte fait. Il se sentait plus léger.

"Tu étais ?"

Il leva les yeux au ciel. Fallait-il qu'elle joue sur les mots, encore et encore, même maintenant.

"J'étais déjà amoureux de toi et il m'était intolérable de vivre sans toi."

Elle se mit à pleurer et à sourire à la fois.

"- Je suis furieuse contre toi, dit-elle en essuyant en vain ses joues trempées.

- Tu n'étais pas obligée de te mettre dans un état pareil pour ça, et...

- Pour ça ? Tu n'as pas juste l'impression que ma vie n'est qu'un gigantesque mensonge ? J'ai vécu quatre années en pensant être quelqu'un que je ne suis pas !

- Ce n'est pas vrai et arrête de crier.

- Ce n'est pas vrai ? Bien sûr que c'est vrai !"

Elle se leva d'un coup et vacilla, son corps lui rappelant qu'elle avait bue une bouteille de vin toute seule, ce soir.

"Non, ce n'est pas vrai," répéta Severus en se levant à son tour.

Le défiant du regard, elle croisa les bras sur sa poitrine, dans son attitude protectrice qu'elle n'avait jamais perdue, qu'elle soit Serdaigle ou qu'elle soit Serpentard.

"- Tu es exactement la même personne, tu as toujours ce même caractère impossible et cette façon pénible de t'agacer, tu es passionnée, travailleuse, obstinée, tu ressembles énormément à ta mère et tu es forte, tu aimes peut-être juste plus la vie maintenant qu'avant, c'est tout.

- Comment ça ? sanglota-t-elle, les sourcils froncés par la contrariété.

- Ton seul ami était Cedric Diggory... soupira Severus, de guerre lasse.

- Oh...

- Ce qui diffère, vraiment, c'est uniquement la couleur de tes yeux, Alice. Rien d'autre."

Elle haussa les épaules. Elle ne savait plus quoi dire. Elle ne savait plus pourquoi elle avait décidé de regarder les pensées de sa mère, les autres, celles qui restaient et dont elle aurait dû se séparer, ou les mettre dans un coffre à Gringotts, pour ne plus jamais y revenir. Ah, si, quelle idiote, elle y avait cherché de quoi aider l'homme qui se tenait devant elle. Elle avait eu peur pour lui, lorsqu'il s'était éveillé en sursaut, en proie aux visions horribles de son cauchemar. Elle voulait comprendre comment il fonctionnait, pourquoi il ne voulait pas lui montrer ses cicatrices, et elle n'avait bien évidemment rien trouvé dans ces fioles, sinon la vérité la plus absurde possible, à son propre sujet.

Elle le vit lui tendre la main, à travers ses larmes intarissables - plus jamais autant de vin toute seule, dans un mauvais jour, plus jamais.

"Tes yeux avaient cette couleur."

Il venait de poser la pierre d'ambre dans le creux de sa main, et avait refermé ses doigts dessus, délicatement, gardant cette main glacée dans les siennes.

"- J'ai toujours veillé sur toi, même si au début, je ne faisais qu'obéir à Albus," reprit-il doucement, certain de récolter une remarque acerbe.

Elle haussa les épaules, incrédule.

"Comment ça, tu ne faisais qu'obéir à Albus ?"

Il ferma les yeux, légèrement excédé, et soupira. Puis il eut une idée, brillante ou stupide, selon quel point de vue on adoptait.

"A défaut de te l'expliquer sans que tu ne discutes tout ce que je dis, je peux te montrer."

Il venait de passer une majeure partie de la journée à mettre des barrières un peu partout dans son esprit, et voilà qu'il lui proposait d'y entrer, sans savoir quelles répercussions cela pourrait avoir, ni comment faire le tri, si cette option était envisageable, ce dont il doutait fortement. Il était capable d'empêcher quiconque de lire en lui, il était capable de s'insinuer dans l'esprit des autres, mais il ne savait pas s'il était capable de ne ne montrer que certaines choses. Il allait bientôt le savoir.

"Tu peux... me montrer ?"

Elle était incertaine.

Il hocha la tête.

"- Tu m'as dit avoir appris l'occlumencie, en Italie, tu as donc dû également apprendre la legilimencie.

- Oui, mais je n'ai jamais essayé, je ne sais pas si je pourrai.

- Tu pourras, tu n'as pas besoin de forcer mon esprit."

Il s'aperçut du trouble qui l'envahissait alors qu'il prononçait ces mots. Il n'avait jamais permis à personne d'entrer dans son esprit. Il était donc vraiment prêt à tout pour elle, alors qu'il lui suffisait de lui en parler. Il la connaissait, il savait qu'elle ne le croirait pas. Il devait lui montrer, il devait la laisser entrer.

"- Ta baguette... fit-il, histoire de ne plus y penser.

- Oh, oui."

Elle paraissait troublée, elle aussi, probablement pour les mêmes raisons. Elle qui était si pâle, quelques instants plus tôt, avait légèrement rougi.

Elle disparut dans sa chambre et revint avec sa baguette à la main. Elle avait pris le temps de passer la pierre d'ambre à son cou, il voyait le lien de cuir dépasser, bien qu'elle l'ait cachée dans l'échancrure de sa chemise. Elle était prête à apprendre la vérité, sans quoi elle aurait certainement jeté ce cadeau empoisonné loin d'elle.

Comme il s'était assis sur le bord du vieux canapé, il l'invita à en faire de même, d'un geste de la main.

"N'aie pas peur de ce que tu peux trouver, dit-il, mal à l'aise. Tu risques de voir... un peu..."

Il hésitait.

"- Toute ta vie ? répondit Alice, un peu plus sèchement qu'elle ne l'aurait souhaité.

- Peut-être.

- Je ne veux plus de mensonges et je veux savoir qui je suis."

Elle était déterminée. Bien plus qu'il ne l'était.

Elle esquissa le geste de lever sa baguette afin d'incanter le sort, puis se ravisa. Elle s'approcha de lui et tendit la main pour la poser sur son cou et l'attirer vers elle, posant ses lèvres sur les siennes.

"Quoi que tu penses, j'ai confiance en toi."

Il ne répondit pas, alors elle leva sa baguette devant son visage, comme lorsqu'on salue son adversaire avant un duel, puis la tendit vers lui.

"Legilimens !"

Elle entra dans son esprit comme si elle ouvrait une porte. Elle s'était attendue à devoir lutter, mais il n'en était rien. Elle était là, tout simplement, évoluant dans ce monde comme une ombre, sans pouvoir altérer le cours des évènements.

Et elle vit tout. Absolument tout. Probablement des choses dont il ne se souvenait pas lui-même, parce qu'il était trop petit, trop jeune, ou tout simplement parce que cela n'avait pas d'importance pour lui. Elle découvrit ses parents, Tobias et Eileen, elle le vit souffrir, elle le vit en sang, le visage abimé, effrayé, elle le vit pleurer à la mort de sa mère, découvrant ses pouvoirs au moment où son père voulut l'étrangler, et impuissante à l'aider, elle souffrit avec lui. Elle partagea les plus beaux moments de sa vie, sa rencontre avec Lily Evans, son entrée à l'école, l'arrivée d'Abigail Fairham et Lucy. Elle vécut avec lui toute son enfance, son adolescence, les créations issues de son esprit si affûté, l'amour qu'il ressentait pour Lily, le déchirement de son cœur lorsqu'il la perdit en prononçant les pires mots qu'on puisse dire à un né-moldu, l'échec car elle refusa toujours à juste titre d'entendre ses excuses, l'abandon de la raison lorsqu'il sombra enfin dans la facilité de la magie noire, après s'être affublé d'un costume de Mangemort qui n'allait pas à l'adolescent timide qu'il était, l'humiliation lorsqu'il avoua à Dumbledore qu'il avait quémandé la vie de Lily contre celle de son mari et et de son fils, la douleur indicible quand elle mourut, à cause de lui. Il trahit, moult fois. Il mentit, il tua, il sauva sa peau, il resta à Poudlard, obéissant à Voldemort, mais il était avec Dumbledore, depuis la mort de Lily. Il honorait son allégeance, il était fidèle, loyal, toujours. Lucy Drake lui rendit visite chez lui, plusieurs fois, et Alice se vit quand elle était enfant, elle découvrit son regard si étrange, elle eut mal, si mal, quand il refusa de la garder avec lui...

Elle vécut des années de tourments psychologiques à travers lui, elle le vit se comporter comme un véritable salaud avec les élèves, avec Harry Potter, avec Neville, et surtout avec Neville, et d'autres, rabrouant systématiquement Hermione Granger qui était pourtant si érudite, se donnant le pire rôle qu'on puisse vouloir endosser, semblant prendre un véritable plaisir dans le fait de maltraiter les élèves. Il effectua scrupuleusement chaque mission assignée par le directeur, et l'abandonna sur son ordre, pour répondre à l'appel de la marque des ténèbres, subissant maintes tortures pour prouver sa loyauté envers Voldemort. Il fit des choses ignobles, pour honorer son maitre. De nouveau, il trahit, il mentit, il faillit tuer, il pleura Lily une dernière fois dans le quartier général de l'Ordre du Phénix, il aida le jeune Draco Malfoy à se libérer de la domination de son père et de Voldemort, il échoua à sauver Harry Potter et fut laissé pour mort dans la Cabane Hurlante, blessé, empoisonné. Sauvé nul ne sait par qui, rétabli, plus amer que jamais, il passa les années suivantes dans l'ombre, donnant des cours, fabriquant des potions, administrant des potions, créant des potions, essayant de récupérer le poste de défense contre les forces du mal, en vain car malgré la levée de la malédiction, Dumbledore refusa toujours.

Puis, un jour, deux nouvelles personnes entrèrent dans sa vie : le nouveau professeur de défense, qu'il se mit à haïr dès le premier regard, et l'élève Alice Snape, petite Anglaise timide arrivée des États-Unis et répartie en sixième année chez Serdaigle. Un cornichon de plus, avec un caractère bien trempé et une subtile facilité à se mettre dans des situations impossibles. Elle trainait la nuit dans les couloirs, elle touchait à la magie noire, elle avait des capacités indéniables pour apprendre, elle adorait les potions, elle était intelligente, butée, fière, dure, distante, seule, elle pleurait souvent, elle était malade, souvent, elle souffrait, elle était sensible, trop sensible, il fallait la surveiller de près. Il se battit verbalement avec elle, plusieurs fois, il la blessa, il la protégea, plusieurs fois, pendant qu'un vampire semait le trouble dans l'école. Il commença à laisser entrer sa lumière, involontairement. Il se dressa contre le doyen, à cause d'elle et à cause de la folle au vampire. Il quitta l'école, à cause d'elle, passant Noël à broyer du noir chez lui, seul, furieux, affaibli, aigri. Il lui envoya cette fameuse pierre d'ambre, sans comprendre pourquoi il le faisait, ou rejetant l'évidence. Il revint, convaincu par Dumbledore et par sa propre faiblesse, continuant à céder face à elle, permettant encore à la lumière d'entrer, jusqu'au jour où il la trouva sous le saule pleureur du parc, commençant par l'invectiver parce qu'elle avait séché son cours, non, le cours de runes, non, son cours. Puis, s'apercevant qu'elle avait le visage en sang, il l'avait emmenée dans son antre après un échange verbal venimeux, il l'avait soignée, il avait ressenti l'envie de faire subir la même chose à cette petite peste de Rebecca Sheller, puis il se fit attaquer par le vampire, devant tout le monde, en plein cours. Elle lui sauva la vie, mais ce souvenir lui fut ôté. Elle comprit alors les paroles de Cedric. Elle allait donc encore le sauver, par la suite ? Elle vit arriver Ethan, qui essaya tant bien que mal d'apprivoiser le maitre des potions, qui était coincé entre son envie d'aider le chasseur et celle de respecter la promesse faite à Dumbledore de ne pas chercher à arrêter le vampire et surtout, de ne plus toucher à la magie noire. Il était impuissant, il s'aigrissait de jour en jour, parce qu'il ne pouvait rien faire.

Ils eurent une altercation, un jour, encore une autre. Après un cours, il la convoqua. Elle avait perdu sa baguette et il s'ensuivit une discussion houleuse, à l'issue de laquelle il avoua qu'il lui avait fait cadeau de la pierre d'ambre. Il était furieux qu'elle l'ait brisée, il l'avait mise plus bas que terre, pire encore, si c'était possible. Il s'était montré odieux. Il avait compris que quelqu'un avait délibérément retiré le souvenir de l'attaque de sa mémoire, puisque Alice lui avait hurlé en pleine figure ce qui s'était passé avec le vampire. Par la suite, Alice se mit à sombrer dans la dépression. Il ne chercha pas à l'aider, ni à aller la voir, il ne fit rien, il s'en fichait éperdument, puis Albus décréta qu'il fallait la renvoyer, à cause de son livret de magie noire, un journal très intéressant prouvant à quel point son esprit était brillant, à quel point elle était avide d'apprendre et combien elle pouvait devenir meilleure encore. Elle était destinée à devenir une excellente sorcière. Il l'admettait. Il croyait en elle. Il était prêt à se dresser de nouveau contre Dumbledore, pour elle, mais le doyen avait déjà commencé à faiblir. Il s'était mis à avoir peur pour lui, à se dire qu'il allait peut-être mourir, à accepter l'inévitable, à accepter enfin l'amour qu'il ressentait pour le vieil homme, niché au fond de lui, bien présent, depuis si longtemps. Il s'était tourné vers celle en qui il avait le plus confiance, Minerva. Hagrid, aussi. Hagrid méritait plus d'égards qu'il n'en avait pour lui, c'était un homme bon, généreux, sensible. Il n'était pas aussi stupide qu'il en avait l'air. Hagrid l'avait cerné et Severus le comprit lorsqu'il lui ramena la baguette d'Alice, qu'il garda précieusement, sans rien en dire à personne, pas même à elle. Il la garda parce que c'était une partie d'elle-même, c'était une partie de son cœur, de son âme. Il se disait que s'il la lui rendait, ils n'auraient plus de lien. Il estimait qu'il y avait un lien. Quelque chose de plus fort, de plus ancien, quelque chose d'impossible à expliquer, mais qu'il ressentait confusément.

Il se remit à espionner Bathory, après qu'il l'eut aperçue dans une boutique non recommandable, dans l'allée des Embrumes, en train de se procurer certaines choses aussi peu recommandables. Il rencontra Malfoy, qui travaillait pour le ministère de la magie, au bureau d'investigation de la magie, département paramagique. Il apprit beaucoup de choses très intéressantes. A l'école, une nuit, il se battit contre Bathory et perdit. Sa haine pour elle ne faisait que grandir, tout comme sa détermination à la détruire.

Alice, qui avait disparu des cours après la mort de Gabriel Waters, revint. Il ne lui témoigna rien d'autre que froideur et mépris. Il la détestait, parce qu'elle ne le regardait pas, elle pleurait la mort de son petit ami. Il la détestait et elle ne semblait pas s'en émouvoir outre mesure. Elle agressa Bathory dans sa propre salle de classe, malgré elle, ce qui provoqua son renvoi suite à une mascarade qui fut appelée conseil de discipline. Ce conseil eut lieu en son absence, tout occupé qu'il était à animer une foutue classe de duel contre son ennemie jurée numéro un, Dumbledore ayant préféré que cela se passe sans lui. Lorsqu'il l'apprit, il s'en prit à Minerva, qui avait présidé le conseil. Il se dressait encore contre l'autorité suprême de l'école, puisqu'elle remplaçait Albus temporairement, il était furieux qu'on ne lui ait rien dit, il aurait pu aider la jeune fille, il avait de quoi empêcher son renvoi. C'était insensé, on gardait une folle avec son vampire et la fille cinglée d'un ancien Mangemort, qui avait sa propre mafia au sein même du ministère et de l'école, et à laquelle on passait tout. On sacrifiait une élève brillante et innocente pour... sauver les apparences ? C'était honteux.

La dernière semaine d'Alice en classe passa très vite, elle donna des cours de soutien à un jeune cornichon de Gryffondor, auquel elle parvint à apprendre ce que lui n'avait jamais pu faire entrer dans sa petite tête de noix. Il était impressionné, elle était à l'aise, elle s'amusait avec le Gryffondor tout en lui apprenant les bases, et d'autres choses dont il avait besoin pour ses essais de fin d'année. Il avait découvert qu'il aimait la voir sourire, l'entendre rire. Cela le rendait nostalgique. C'était douloureux. Désagréable. Bien entendu, il n'avait pas pu s'empêcher de jouer son rôle de bâtard des cachots avec elle, jusqu'au bout, du moment où elle lui demanda sa salle de classe jusqu'à ce jour où il lui rendit sa baguette magique, lors de la fête de départ de Rolanda Hooch. Le jour de l'anniversaire d'Alice. Il n'avait pas choisi cette date-là en particulier, il avait juste profité de tomber sur elle par hasard.

Ce soir-là avait été particulier. Il y avait eu un moment particulier. Le premier de toute une longue série. La folle au vampire perdait son temps à vouloir l'asservir et lui, il continuait à laisser Alice prendre de la place dans son cœur, petit à petit, annihilant par la même occasion chaque tentative de soumission de Bathory. Alice quitta l'école pour aller vivre quelques temps au Chaudron Baveur, et Dumbledore décida d'avouer à son protégé qu'il l'avait faite renvoyer uniquement pour son bien. Elle devait continuer sa formation, elle devait passer ses essais de fin d'année, alors Severus se proposa pour le faire. Il apprécia ces moments passés avec elle, en dehors de l'école, il ne les regretta pas un instant, malgré leur relation houleuse. Lorsqu'il fut subitement décidé qu'elle devait rentrer à l'école, il espéra qu'elle soit placée sous sa garde, mais n'en dit rien et dut se plier au fait qu'elle logerait chez Hagrid, loin des murs, loin de la créature. C'était plus sûr.

Il fut profondément déçu lorsqu'il s'aperçut qu'elle avait pris la cheminée pour aller chez Malfoy. Il savait qu'elle s'ennuyait chez Hagrid, qu'elle devait manquer de lectures, et il avait découvert qu'elle s'était enfuie, cet après-midi où il lui avait apporté quelques livres. Il était parti, étreint par une jalousie glacée et la déception. Il s'était maudit. C'était une gamine, et Malfoy était jeune et beau, contrairement à lui, qui restait vieux et laid. Qu'espérait-il ? Il était stupide. La lucidité lui faisait cruellement défaut. Il devait se reprendre. Il avait donc tenté de mettre de nouvelles cloisons dans son esprit. En vain. On ne peut pas cloisonner ce que recèle le cœur.

Le jeune cornichon de Gryffondor perdit la vie et le même soir, Severus découvrit Alice chez lui, endormie la tête sur son bureau. Elle lui apprit que chez Malfoy, elle avait découvert qu'elle était la fille de deux Mangemorts qu'il connaissait très bien. William et Lucy Drake, née Fairham. Sa sœur par alliance. Troublé, bien plus qu'il ne se l'avouait, il s'était laissé aller au point de tout lui raconter, pourquoi Bathory voulait la tuer, pourquoi il se sentait inexplicablement attiré par elle, jusqu'à la raison pour laquelle il avait trahi Voldemort pour se rallier à Dumbledore, un de ses plus profonds secrets, en somme. Mais pire encore que la révélation qu'elle lui avait faite, il avait compris qu'il l'aimait et qu'il avait envie d'elle. C'était une gamine de dix-sept ans, il en était tombé amoureux, et il avait envie d'elle. Il lui avait sauvé la vie, un peu plus tard, cette petite idiote ayant décidé que se tuer du haut de la tour d'astronomie règlerait tous ses problèmes.

Il cessa de lutter définitivement contre ses sentiments quand Engel Sheller attaqua Alice chez Hagrid et la laissa pour morte. Il choisit de lui donner son sang, délibérément, contre l'avis d'Ethan. Il ne supportait pas l'idée qu'elle meure, sous ses yeux. Tant pis si elle devenait un monstre. Égoïstement, il l'offrait aux ténèbres pour ne pas la perdre. Elle manqua prendre sa vie. Elle vint le trouver, plus tard, alors qu'il peinait à se maintenir, affaibli comme jamais, le corps quasiment vidé de son sang, le cœur meurtri, le cerveau en miettes à cause de l'anémie, elle voulait l'achever parce que pour elle, il était le seul responsable de ce qui lui arrivait, elle finissait d'écraser ses sentiments ridicules sous son talon, elle était devenue monstrueuse à cause de lui, et puis, reprenant ses esprits, elle choisit de lui rendre ce qu'elle lui avait pris. Ils partagèrent de nouveau ce moment extatique, si intense, trop court. Il ne pouvait pas lui dire ce qu'il ressentait pour elle, il se l'interdisait, mais il l'aimait, de tout son être, douloureusement, passionnément. Elle chercha à lui faire promettre de la tuer, si elle devenait comme Sheller. Il éluda la question. Il baissa sa garde pour la première fois de sa vie, depuis Lily, en sa présence. Il se montra humain. Il caressa l'espoir d'entrevoir autre chose, pour lui, pour eux.

Ils découvrirent que Minerva avait été assassinée et que Dumbledore avait disparu. Severus s'obligea à faire face à la perte de cette grande dame. Il ne céda pas à la douleur. Il comprenait qu'il faudrait combattre, rester fort. Pour Alice. Pour l'école. Les moments qu'ils passèrent ensemble, par la suite, lui permirent de découvrir ce qu'elle ressentait pour lui. Elle n'effaçait pas le souvenir de Lily, mais elle atténuait la tristesse, la transformant en une sourde mélancolie, elle lui tendait la main. Il était heureux, pour la première fois depuis longtemps.

Ce souvenir réchauffa le cœur de la jeune spectatrice.

Ils se retrouvèrent dans ce château en ruines, à Noireterre. Engel Sheller la lui enleva trop facilement et il dut s'en remettre à Malfoy, Ethan et Hagrid. Il laissa entendre à Ethan qu'Alice et lui avaient échangé leur sang pour survivre. Il ressentait quelque chose de contradictoire, quant à cet état de fait. Il perdit encore une fois son combat contre Bathory, qui était une excellente duelliste. Cette garce était forte, elle était douée, et elle profitait de sa puissance de vampire, éhontément. Cela ne fit qu'ajouter à son trouble. Il avait un mauvais pressentiment, et ses intuitions étaient infaillibles. La garce fut détruite par Ethan, soumis à son véritable pouvoir de chasseur, déchainant sa puissance pour la première fois.

Le jeune homme scella la malédiction de Sheller après un redoutable et superbe combat, le plus beau duel magique qu'il ait jamais vu de sa vie. Mais Sheller avait pris la vie d'Alice, juste avant. Severus fut une nouvelle fois incapable de faire preuve de lucidité, ainsi, lorsque Dumbledore proposa sa propre vie pour ramener Alice, il accepta. Il décida de laisser son cœur le guider. Il lui était intolérable d'imaginer sa vie sans elle. Quitte à ce qu'elle soit différente. Quitte à ce qu'elle ne se souvienne pas de lui. Il ne recommencerait pas une vie d'errance dans le noir. Il était fatigué. Il n'était qu'un lâche qui se cachait derrière un mur, alors il quémanda une nouvelle fois la vie de la femme qu'il aimait, contre celle d'un homme inestimable.

Elle revint. Différente. Sa mémoire et son passé falsifiés. Elle revint, elle était une Drake, elle était une Serpentard, et il était toujours aussi amoureux d'elle. Il devint le directeur titulaire de l'école et le maléfice de la grande hantise se déclara, amenant avec elle mort et désolation. Il tomba sous le joug de la malédiction du sang, il perdit l'appétit, le sommeil, du poids, le goût de vivre, il travailla d'arrache-pied pour créer la potion qui lui rendrait son humanité. Pire encore, il souffrait de voir Alice. Il avait vendu Dumbledore pour rien, comme il avait vendu les Potter pour rien, car il souffrait autant que si elle était morte. Elle était là, et elle lui était interdite. Il le refusa. Petit à petit, il se mit à se rapprocher d'elle. Petit à petit, elle insuffla de nouveau de la lumière dans la nuit jusqu'à éclipser l'obscurité, en lui permettant de détruire le sang maudit qui coulait dans ses veines. Quelle que soit la puissance du sortilège incanté par Dumbledore, ce qu'ils ressentaient l'un pour l'autre avait été plus puissant encore. Il crut la perdre à cause de ce petit serpent malfaisant de Preston-Butler, révélant sa propre vulnérabilité au grand jour, alors qu'il cherchait à contenir le maléfice qui l'avait abattue. Il s'enferma dans le silence et l'isolement durant des jours, jusqu'à ce qu'il apprenne qu'il l'avait vraiment sauvée. Cet évènement le poussa à décider qu'il ne laisserait plus jamais personne s'en prendre à elle.

Mais il mourut.

Il aida à mettre le feu à l'école grâce à la magie noire, mentit à son équipe de professeurs et tua Rayne Phines, sous l'emprise du démon qu'il avait invoqué pour sauver l'école, complètement soumis, empli d'une puissance qu'il n'avait jamais cru posséder un jour. Alice eut énormément de mal à supporter le plaisir qu'il ressentait à laisser le feu dévastateur courir en lui, et elle eut envie de hurler lorsqu'il mourut. Luna Lovegood le ramena à la vie et entreprit de ranger son esprit, lui offrant son aide et six mois de sa propre vie. S'il pensait avoir souffert par le passé, ce n'était rien comparé à ce qu'il vécut durant cette période. Alice le vit lutter contre les voix dans sa tête, s'entailler profondément les bras pour que le sang qui coule évacue le démon, faire face, rester fort, sombrer, vouloir mourir de nouveau, se blesser encore et encore... Elle endura avec lui six mois de violence et d'enfermement, de recherche de lui-même, jusqu'à la libération et l'errance dans l'école, rejetant tous ceux qui tentèrent de l'aider et se convainquant qu'elle ne reviendrait plus, puisqu'elle ne répondait à aucun de ses courriers. Là encore, seul dans son antre, il se mutila, encore et encore, mais cette fois, c'était uniquement pour la faire sortir de lui. Il n'en voulait plus, si elle ne voulait plus de lui.

Cette vision fut si violente qu'Alice sentit ses entrailles se contracter. Il fallait qu'elle sorte de là. Elle se leva d'un bond, le souffle court, un malaise embrumant son cerveau,ayant du mal à faire obéir son estomac révolté. Les doigts contre sa bouche, blême, elle tendait toujours sa baguette vers lui, qui n'avait pas bougé, assis sur le bord du canapé, et qui la regardait sans aucune expression sur le visage, sinon un trait probablement soucieux qui s'était formé entre ses sourcils.

"Tu as tout vu," déclara-t-il alors d'un ton morne.

Elle laissa son bras retomber contre elle. Elle n'arrivait pas à décider quelle découverte était la pire, entre le genre d'homme qu'il était devenu à cause de son enfance malheureuse, ses choix tout aussi malheureux, sa triste destinée, et sa propre vie de fille de Mangemorts-vampires-fanatiques, élevée par des Moldus et vouée à servir de porte-du-fléau. Elle ne put s'empêcher de penser qu'elle aurait dû attendre de savoir tout ça, avant de se saouler en buvant une bouteille entière de ce vin sympathique, emprunté aux cuisines un peu plus tôt.

"Tu es maintenant la seule à connaitre cette part de moi."

Elle haussa les épaules. Elle était mortifiée.

"Tu n'étais vraiment pas... quelqu'un de recommandable..." murmura-t-elle, posant le bout de ses doigts sur ses paupières closes, et appuya jusqu'à se faire mal.

Elle finit par voir des étoiles et se rassit.

"En effet. Dumbledore l'a dit lui-même, je le dégoûtais, alors je ne suis pas surpris par ta réaction."

Il n'allait pas la contredire. Elle venait de se balader tranquillement dans quasiment tous ses souvenirs, et c'était exactement ce qu'on ne pouvait pas truquer, lorsqu'ils étaient directement issus de votre tête. Comme il l'avait dit, elle avait tout vu. Ce qui la concernait, bien évidemment, mais aussi ce qui le concernait, ainsi que les personnes qui avaient évolué dans son monde, depuis sa naissance jusqu'à maintenant.

"- Il n'y a même pas eu de tribunal pour dire que tu ne pouvais pas m'élever... murmura-t-elle, tout en laissant ses doigts jouer avec sa baguette magique.

- Non.

- Tu n'as juste pas voulu de moi. Et ensuite, tu m'as oubliée.

- Un sort m'a fait t'oublier, c'est différent. On ne va pas éternellement avoir cette conversation, même après tout ça...

- Oh, excuse-moi, ça fait juste un peu mal. C'est sûr qu'avec ton cœur de pierre gravé aux initiales de ta chère Lily Evans, tu ne risques pas de comprendre.

- C'est toi qui ne comprends pas. Tu me dis avoir confiance en moi, alors pourquoi agis-tu comme si c'était le contraire ? Tout ce que tu viens de voir, c'est mon passé, c'est révolu, alors oui, j'ai fait des choses inavouables, mais je pense avoir assez payé, quel qu'en soit le prix. Quant à Lily, elle est morte à cause de moi parce que je ne savais pas ce que je faisais, j'ai pensé pouvoir la sauver, je me suis trompé, je l'ai vendue à Voldemort et j'ai été incapable de protéger son fils, par la suite. J'apprécierais aussi que tu arrêtes de toujours la mêler à ton histoire, c'est une partie de ma vie qui est derrière moi, loin, sous terre."

Il se tut. Pourquoi n'était-ce pas possible d'avancer ? Pourquoi devrait-il toujours prouver de quel côté il était ? Pourquoi refusait-elle de comprendre, malgré tout ? Qu'elle soit Serdaigle ou Serpentard, il avait assez montré ce qu'elle représentait pour lui, jusqu'à donner la mort, alors pourquoi ? Était-ce en retour de son propre comportement ?

"Je ne sais même pas pourquoi tu m'en veux, en fait."

A ces mots, elle coula un regard en coin vers lui. Elle était à ça d'avouer qu'elle l'ignorait elle-même.

"- Tu n'allais vraiment jamais m'en parler, de tout ça, dit-elle en s'appuyant lourdement contre le dossier du canapé, ramenant ses jambes contre elle.

- Je ne pouvais pas, j'étais lié par le silence."

Elle leva les sourcils. Elle avait oublié ce détail. Pourtant, il le lui avait assez dit, à chaque fois qu'elle tentait de lui extorquer la vérité. Il n'avait jamais trahi sa promesse faite à Dumbledore, ni Ethan, ni Malfoy. Pourquoi pensait-elle à Malfoy, d'ailleurs ? Ce petit fourbe lui avait appris qu'elle était fille de Mangemorts, comme ça, comme si c'était amusant. Quelque part, cela lui avait permis de se rapprocher de Severus, n'est-ce pas ? Quelle idiote égoïste elle faisait.

"Nous sommes en train d'en discuter," reprit-il, las.

Elle hocha la tête. Il avait raison.

"- Comment j'ai su que tu avais grandi avec ma mère, dans mon autre vie ?

- C'est certainement Sheller qui t'a forcée à lui livrer ces secrets... Je n'ai aucune idée de ce qui s'est passé entre lui et toi, là-bas, à part ce qu'Albus m'a dit, comme quoi tu étais morte."

Elle se leva et disparut encore une fois dans sa chambre, pour revenir avec une carafe d'eau fraiche et deux verres. Elle mourait de soif, en fait, et elle commençait à avoir mal à la tête. Plus de cuite, plus jamais.

Ils vidèrent leur verre avec la même avidité.

"Alors, cette vision que j'ai eue lorsque j'ai touché Ethan à Pré-au-Lard..." dit-elle après avoir englouti le contenu d'un deuxième verre.

Il fronça les sourcils, certain que ça n'allait pas lui plaire.

"Ce connard m'a vraiment violée."

Impossible de mentir, là aussi. Tout comme la vision qu'ils avaient partagée quand elle avait touché la pierre d'ambre, vision dans laquelle il buvait son sang à même le sol, juste ici, entre le canapé et la cheminée.

"Je crains que oui..."

Elle tourna la tête vers lui, surprise par le ton résigné de sa phrase. Il n'avait rien pu faire pour elle, à ce moment-là, il n'était pas avec elle. Il devait terriblement le regretter. Il avait toujours été incapable de protéger les personnes qui lui étaient chères, à commencer par sa propre mère. Quelqu'un de plus fort que lui se mettait toujours sur sa route, quoi qu'il fasse.

"Je n'ai pas pu l'empêcher de t'enlever à moi, et je n'ai pas pu te protéger. Je ne savais même pas ce qui t'était arrivé, quand tu étais... entre ses mains."

L'expression qui assombrissait son visage lui rappela le petit garçon roulé en boule dans un placard, pour se cacher de son père. Il avait peur et il s'en voulait de ne pas être plus fort.

"Je ne l'ai compris que quand tu m'as raconté ton cauchemar, ici même."

Elle se rappelait très bien de sa réaction, comme si c'était arrivé la veille. Il lui avait interdit de prononcer les mots aussi impardonnables que certains sortilèges, et il l'avait fuie. Il l'avait renvoyée parce qu'il craignait de tout lui révéler, et il avait promis de ne jamais le faire.

"Si ce fou n'avait pas été pulvérisé par Ethan, sachant cela, je l'aurais tué de mes propres mains. Il n'aurait pas eu droit à la mort rapide et indolore que donne l'Avada Kedavra, non, il aurait souffert et il m'aurait supplié de le finir..."

Elle frissonna quand il leva les yeux vers elle et les planta dans les siens. Ils brûlaient de haine et... d'autre chose. Peut-être qu'il subsistait en effet une trace de ce qu'il avait invoqué pour endormir le Feudeymon. Peut-être que c'étaient les réminiscences de tout ce qu'il avait vécu, depuis si longtemps. Peut-être avait-il besoin de repos, maintenant. Plus de haine, plus de mort, plus de guerre, plus de souffrance. Elle savait parfaitement ce qu'il aurait fait subir à Sheller, si jamais il avait pu, mais elle ne souhaitait pas en parler, elle n'avait aucune envie de l'entendre énumérer quelles tortures il aurait infligées à ce fils de pute, surtout connaissant son imagination débordante et la nombreuse liste de sorts et poisons qu'il recelait.

"Et ce qui est arrivé ici ?" fit-elle, montrant le sol du doigt, choisissant de changer de sujet, et tant pis s'il était aussi délicat.

Comme il semblait ne pas comprendre, elle s'éclaircit la gorge avant de reprendre, profondément troublée.

"Tu as... bu mon sang, ici..."

Elle détourna le regard, sentant qu'elle rougissait.

"- Tu m'as empêché de mourir, comme je t'ai empêchée de mourir, répondit-il comme s'ils parlaient du temps qu'il fait.

- Et c'est à cause de moi que tu as dû chercher une potion tout ce temps...

- Tu n'es quand même pas en train de t'en vouloir pour ça, j'espère ?"

Elle eut un de ces petits sourires qui semblaient coincés entre l'envie de rire et la gêne.

"- Si, un peu, répondit-elle en joignant ses mains devant son visage, le bout de ses index posés contre son front.

- C'est loin, maintenant.

- Mais...

- Mais, quoi ? Personne ne m'a obligé... enfin, à part toi.

- Hé !"

Il désigna le mur contre lequel il s'était tenu, faible comme un enfant, lorsqu'elle l'avait menacé avec sa dague et qu'elle lui avait fait comprendre qu'elle voulait le tuer. Tout simplement.

"- Tu m'as délibérément offert ton sang et vu l'état dans lequel j'étais, je n'ai pas eu le choix, tu m'as obligé.

- Je suis désolée...

- Ne le sois pas. Tu as décidé de m'épargner, c'est tout. Je regrette seulement d'avoir gâché ce cadeau en essayant de faire partir mes hallucinations..."

Elle remarqua qu'il venait de poser la main sur son avant-bras, machinalement. Dans son esprit, elle l'avait vu s'infliger de profondes blessures sur les deux, et cette seule vision l'avait rejetée violemment hors de lui. Elle n'avait pas supporté la violence qui émanait de ces gestes.

"- Pourquoi ne veux-tu pas me les montrer ? s'enquit-elle avec douceur, tendant la main pour prendre la sienne.

- Elles représentent quelque chose que je veux oublier.

- Elles sont pourtant bien là.

- Ne peux-tu pas comprendre, une bonne fois pour toutes ? Tu ne sais pas ce que c'est de..."

Elle lâcha sa main et se leva d'un coup, comme elle s'était levée en quittant son esprit, pour lui faire face. Elle défit quelques boutons de sa chemise et dénuda une épaule, offrant à sa vue les traces laissées par le maléfice qu'Amon Preston-Butler avait lancé sur elle, et que Poppy Pomfrey n'avait jamais pu faire disparaitre, à son grand désespoir de médico-mage chevronné.

"A chaque fois, tu crois être la seule personne qui a le plus souffert au monde ! lui lança-t-elle, faisant glisser sa manche le long de son bras. Ce n'est pas le cas ! Moi aussi je dois garder ça à vie, et c'est quelqu'un d'autre qui me l'a fait ! Quelqu'un dans les griffes duquel on m'a placée, qui m'a maltraitée une bonne partie de ma fausse vie et qui a voulu me tuer ! Ça te rappelle quelque chose, peut-être ?"

Il avait regretté les mots prononcés dès qu'il avait vu son visage changer, passant de la douceur à la colère en un rien de temps.

"Tu es tout le temps en train de dire que je ne comprends pas, mais je ne suis pas stupide ! Même si tu ne l'envisages pas, je sais ce que c'est de devoir vivre avec. Et figure-toi que si je n'ai pas à m'en cacher dans notre monde, ça a été un peu plus difficile de faire avec, chez les Moldus, "oooh maman regarde la dame elle est toute abimée", "hé regarde, c'est trop moche, les trucs sur cette meuf", "c'est dégueulasse", "mon dieu pauvre gamine", crois bien que ça n'est pas agréable à entendre, malgré tout..."

Elle se détourna de lui et s'approcha de la cheminée. Elle sentait une boule serrer sa gorge. Elle enfouit son visage dans sa main, sentant grandir l'envie de pleurer alors qu'elle refusait de laisser son chagrin gagner la partie. Il gagnait un peu trop souvent, depuis trois jours. Et puis, elle en avait assez de ne pas être plus forte, devant Severus. Elle se demanda un instant si ce n'était pas une erreur d'être revenue, encore une fois.

Vraiment fantastique, cette rentrée des classes.

"Je ne les trouve pas trop moches, moi, les trucs sur cette meuf."

Il avait dit cela en même temps qu'elle remontait sa manche sur son épaule, qu'elle haussa comme si ce qu'il venait de dire lui importait peu. Il ne pensait qu'à lui et sa triste petite vie remplie de mort, de trahison et de noirceur. Il était le vilain petit canard à qui le pire arrive et il n'était même pas fichu de voir qu'il n'était pas le seul, ni seul pour affronter tout ça.

Cela ne lui ressemblait pas de parler comme un Moldu. Cela ne lui allait vraiment pas.

"- C'est trop aimable de chercher à te mettre à mon niveau, grommela-t-elle sans bouger.

- Tu es redoutable, nom d'un chaudron..."

Elle sourit malgré son ire. Voilà qui lui ressemblait. Elle avait toujours cru qu'il était un sorcier de sang-pur, à cause de ses manières, de ses expressions ridicules et de sa fichue allégeance à Voldemort. Ce n'était pas le cas, il était sang-mêlé, il avait passé des années à faire semblant d'être quelqu'un d'autre pour se faire accepter, mais c'était lui, indéniablement.

"C'est toi qui m'as rendue comme ça..."

Elle l'entendit bouger, derrière elle, reconnaissant le bruit que faisait le canapé lorsqu'on s'en lève, puis elle sentit ses bras se refermer autour de ses épaules, l'enserrant dans une étreinte chaleureuse.

"- Il n'y a pas de compétition entre toi et moi, Alice.

- Donc, cesse de te comporter comme si c'était le cas, et arrête de faire comme si tu étais un gosse alors que c'est moi, la gosse."

Il eut un de ses rires silencieux si particuliers.

"- Pardonne-moi, je suis un cornichon de première année, très mauvais en relations humaines...

- Oh, je confirme que tu accumules les Piètre et les Désolant.

- C'est très gentil à toi de m'épargner la honte du Troll.

- Quoique..."

Elle se retourna et le regarda, d'un air très sérieux.

"- Je n'ai jamais eu de Troll de ma vie, fit-il.

- Je t'assure que tu le mérites, en vie sociale.

- Tu peux parler.

- J'ai plus de cicatrices que toi."

Elle était revenue s'asseoir sur le canapé, s'adossant lourdement au dossier, les bras croisés sur la poitrine et le menton levé dans un geste de défi.

Il baissa les yeux vers elle, qui le regardait avec un air moqueur, prête à rire.

"- Je ne crois pas, mademoiselle.

- Nous ne le saurons jamais, aha !"

Quelle insupportable gosse elle était. Il se demanda quelle aurait été sa vie, s'il l'avait gardée avec lui, lorsque Lucy était venue le supplier de la prendre sous son toit. S'il avait eu cette enfant à charge, aurait-il agi de la même manière avec ses élèves ? Il aurait eu quelqu'un à protéger, lui aussi, alors peut-être n'aurait-il pas cherché à faire plus de mal que nécessaire, par pur égoïsme, ou par lâcheté. Encore bien des questions qui resteraient à jamais sans réponse...

Il soupira et vint s'assoir à côté d'elle.

Comme il commençait à défaire un à un les boutons de sa veste, Alice posa ses mains sur les siennes, pour l'arrêter.

"Qu'est-ce que tu fais ?"

Il pencha la tête sur le côté.

"J'accède à ta requête," fit-il dans un souffle.

Elle plissa les yeux et sourit.

"- Ne le fais pas, si tu ne veux pas, dit-elle.

- Ce n'est pas ce que je veux."

Elle allait dire autre chose, mais elle se ravisa, impressionnée par la violence des cicatrices qui couvraient les avant-bras du maitre des potions. Elles n'étaient que colère et douleur. Il avait littéralement lacéré sa chair, comme un combattant qui frappe de taille pour faire mal, non pour tuer, sinon lentement.

Elle prit sa main dans la sienne, passant ses doigts sur les blessures grossières, les caressant du plat du pouce comme si elle cherchait à apaiser une quelconque souffrance.

Elle avait de nouveau envie de pleurer, elle se sentait si impuissante. Elle poussa un profond soupir, tremblante, puis esquissa un sourire ému.

"Tu vois, pas de quoi dramatiser... dit-elle en alignant son avant-bras contre le sien. Toi et moi, on se ressemble."

Oui, ils étaient deux écorchés vifs, tant dans leur âme que dans leur chair. Finalement, elle se moquait bien du regard des autres sur elle, sorciers comme Moldus, tant que celui de cet homme la percevait telle qu'elle était. Elle se moquait bien de la laideur des cicatrices qu'il portait, comme elle se moquait des siennes.

"Probablement plus que tu ne le penses," répondit-il en suivant la ligne d'une marque qui courait de son cou vers son épaule, du bout du doigt.

Il se pencha et la prit dans ses bras, puis posa ses lèvres dans le creux de son épaule, où mourait la cicatrice exactement là où elle l'avait forcé à boire le sang qui lui avait sauvé la vie, quatre ans plus tôt.

Elle éclata de rire, surprise, nerveuse.

"- Tu me chatouilles !" s'exclama-t-elle, un sourire illuminant son visage fatigué par les larmes qu'elle avait versées.

Il la serra encore plus et elle bascula en arrière, l'entrainant avec elle.

"Ne me laisse plus jamais tout seul," dit-il dans un murmure, près de son oreille.

Elle ferma les yeux, un instant.

"Je ne te laisserai plus jamais tout seul," répondit-elle sur le même ton.

Il prit sa main dans la sienne pour la presser contre ses lèvres, et la regarda entre ses paupières mi-closes.

"Tu appartiens à l'école, donc tu m'appartiens, tu ne peux pas t'échapper, il est trop tard pour toi."

Elle étouffa un rire. Elle sentait son cœur s'emballer, ressentait la tension qui s'installait insidieusement, et elle trouvait charmant qu'il essaie de faire de l'humour, lui qui était toujours si... solennel.

"Je ne veux pas m'échapper, je ne l'ai jamais voulu."

Elle leva la main pour repousser une lourde mèche de cheveux derrière son oreille. Elle laissa ses doigts glisser sur son visage, suivant la ligne de sa pommette, soulignant sa lèvre inférieure, incapable de fixer son regard au sien, les joues brûlantes, brûlant elle-même.

Elle était encore sous le choc de tout ce qu'elle avait vu dans ses souvenirs, elle avait peur qu'il pense encore et toujours à Lily Evans, même alors qu'il la laissait se lover contre lui, épuisée, et qu'il lui murmurait des millions de douces paroles, effaçant peu à peu ce qu'Engel Sheller avait osé graver en elle, lui rendant l'honneur qu'elle estimait avoir perdu après son viol.

Elle avait peur, et pourtant, elle sourit lorsqu'il lui murmura qu'il l'aimait, enfin, tout simplement, blotti contre elle, dessinant distraitement de petites arabesques le long d'une de ses cicatrices, du bout du doigt. Elle pleura aussi, un peu, et il lui promit que c'était la dernière fois que c'était par sa faute. Elle ferma les yeux, apaisée. Elle répondit à ses mots, renouvelant sa promesse de ne jamais s'échapper et de ne plus le laisser tout seul. Plus jamais.

Elle s'endormit dans ses bras et il finit pas l'imiter, bercé par le rythme calme et régulier de sa respiration

Au petit matin, alors qu'il quittait les appartements d'Alice, Severus croisa Aversa un peu plus loin, qui le salua avec le même grand sourire qu'elle avait eu lorsqu'elle avait croisé Ethan, descendant de sa nuit blanche avec son ami Malfoy. Il se demanda pourquoi elle réagissait ainsi, puis se souvint qu'elle avait la faculté de percevoir certaines choses, notamment les âmes des morts et les ondes bénéfiques émanant des gens. Il retint une petite exclamation de dédain - comme si elle pouvait lire en lui, tiens - en haussant les épaules et monta dans son antre, certain qu'il allait trouver un ou deux courriers posés sur son bureau.

En effet, il y avait deux rouleaux. L'un d'eux portait le sceau du ministère et il se demanda bien ce qu'on lui voulait. L'autre était cacheté avec de la cire qui sentait bon, et une plume et une fleur séchée étaient prises dedans : Luna.

Dédaignant d'abord sa lecture, il chercha du regard la silhouette de Dumbledore dans son cadre, mais bien sûr, l'ancien illustre directeur était encore parti en vadrouille. Il n'imaginait pas vraiment la mort de cette manière, ce n'était peut-être pas si affreux, finalement... Il éloigna cette pensée incongrue d'un geste de la main et se dirigea vers ses appartements privés, situés en haut d'un petit escalier, au pied duquel Alice et lui avaient découvert le corps massacré de Minerva McGonagall. Il n'arriverait jamais à oublier cette scène, ni celle d'Alice pleurant sur le sort d'un phénix qui ne pouvait pas mourir. Il y avait tant de choses qu'il n'oublierait jamais... Mais maintenant, il vivait sa seconde chance, il acceptait la rédemption, il en avait enfin le droit.

S'abandonnant à la torpeur dans un bon bain bien chaud, il se mit à somnoler. Il ne rêva pas, ou du moins, ne s'en souvint pas. Lorsqu'il ouvrit les yeux, son esprit était clair.

Elle n'était pas si désastreuse, cette rentrée, finalement.

Il ne descendit pas dans la grande salle pour prendre son petit déjeuner avec les professeurs. Il préféra boire son thé chez lui, en lisant la lettre de Luna, ses pieds nus nonchalamment croisés sur le coin du bureau.

Il avait l'impression de l'entendre. Elle était aussi naturelle à l'écrit qu'en paroles. Il se souvenait d'elle lorsqu'elle était élève, et c'était une jeune personne très ouverte sur des mondes mystérieux qu'elle seule semblait connaitre. Elle était décalée, tout le temps. Combien de fois, à la fin des cours, avait-il trouvé une fleur, ou une plume, plantée dans une fiole ayant contenu l'ingrédient d'une potion ? Elle avait fait partie des rares élèves qu'il avait choisi de ne pas importuner. Lorsqu'il avait découvert qu'elle l'avait ramené à la vie, à Sainte Mangouste, il n'avait pas été étonné de voir quelle voie elle avait choisi. Elle était naturellement douce, très pondérée, et ne disait jamais rien qui ne recèle une part de vérité, même si cela paraissait complètement fou. Elle lisait les gens à livre ouvert et elle aimait les aider. Elle était perspicace. Elle n'aurait jamais perdu son temps à vouloir le sauver, si elle avait pensé qu'il n'y avait plus rien à faire pour lui.

Dans sa longue lettre, elle lui disait qu'elle était heureuse qu'il aille mieux. Elle expliquait qu'elle était partie longtemps et très loin pour parfaire ses connaissances médicales, et qu'elle avait rencontré quelqu'un de fantastique, ils allaient se marier bientôt et ensuite, elle reviendrait travailler à l'hôpital. Quelques paragraphes plus bas, elle racontait qu'elle était très fière qu'il l'ait laissée l'aider. Elle acceptait ses remerciements mais assurait qu'il n'était pas nécessaire qu'il le fasse, elle n'avait fait que son travail et elle n'aurait jamais pu abandonner une personne aussi triste et seule que lui. Elle espérait qu'il trouve une raison pour s'accrocher. Elle finissait en lui demandant de bien vouloir dire bonjour de sa part à Neville et aux autres professeurs, et elle avait simplement signé de son prénom et dessiné une petite fleur à côté, comme si elle et lui étaient des amis de longue date. Elle seule pouvait se permettre ce genre de familiarité, quel que soit son interlocuteur.

Inexplicablement, il fut touché. De tous les élèves auxquels il avait essayé d'apprendre son art, certains l'avaient inexplicablement marqués, en dehors du trio d'or et de Neville. Neville... S'il allait le voir pour lui présenter ses excuses, les accepterait-il ? Il l'avait haï durant sept longues années, il l'avait volontairement fait souffrir au point qu'il devienne son épouvantard, simplement parce qu'il aurait pu être l'enfant de la prophétie. Il aurait pu, mais son ascendance l'avait épargné. Il l'avait haï pour rien. Il avait fait tant de choses pour rien...

Il s'étira longuement, comme faisait souvent Ethan, les bras levés au dessus de lui, et poussa un profond soupir en ouvrant le deuxième courrier, celui qui venait du ministère.

A sa lecture, il fut surpris.

La division des ressources humaines lui avait trouvé un remplaçant volontaire pour les cours d'étude des runes anciennes. Enfin.

Il relut bien deux ou trois fois pour être sûr de n'avoir pas rêvé.

Ce n'était pas le cas, car le parchemin portait bien mention d'Hermione Granger.

Tiens, elle ne s'appelait plus Weasley ? Elle l'avait bien épousé, non ? Il ne se rappelait plus, il n'était plus si sûr. Et puis, cela n'avait aucune importance. Ce serait juste un peu étrange, pendant un moment. Elle aussi avait subi ses remontrances et ses brimades, durant sept ans, il avait même eu l'insigne honneur de lui donner la deuxième et dernière retenue de toute sa brillante scolarité, en septième année, appuyé par Minerva McGonagall en personne. Hermione Granger, cette insupportable mademoiselle Je-sais-tout si intelligente. Dommage qu'elle ait décidé de devenir professeur, laissant apparemment tomber son emploi au ministère. Elle méritait mieux, du moins était-ce ce qu'il estimait.

Il se demanda alors ce qu'étaient devenus tous les autres élèves, ceux dont il n'avait plus entendu parler depuis toutes ces années. Etaient-ils venus aux funérailles d'Albus Dumbledore ? Lui, il les avait manquées, puisque son sortilège lui avait fait faire un bon en avant, et il avait raté deux mois de sa vie... Il savait qu'Edward "Teddy" Lupin, le fils de Remus et Nymphadora "ne m'appelle pas Nymphadora !" Tonks était un Poufsouffle de cinquième année, tout comme Victoire, la fille de Bill Weasley et Fleur Delacour, était en troisième année chez Gryffondor. Il ne leur avait jamais vraiment porté d'intérêt, à eux non plus. Il n'avait jamais cherché à apprécier leurs parents, bien qu'il eut toujours éprouvé envers Remus une sorte d'aversion mêlée à un semblant de respect. Il avait peut-être ressenti quelque chose, lorsqu'il avait appris que les Lupin avaient perdu la vie lors de la bataille de Poudlard. Ils faisaient partie d'une trop longue liste de victimes. Les souvenirs qu'il avait de cette époque étaient confus, mais il avait été gêné par leur mort, tout comme celle de Harry Potter. Un des échecs les plus cuisants de sa triste vie.

Déconcerté par l'affluence de toutes ces réminiscences, incapable de comprendre pourquoi il pensait à tous ces gens, maintenant, il rangea les parchemins, et écrivit rapidement au ministère qu'il acceptait le volontariat d'Hermione Granger, précisant qu'elle serait reçue pour son entretien au ministère par le professeur Longbottom, le directeur de son ancienne maison, et ce, le plus tôt possible. Il sortit pour envoyer la chouette vers Londres - il ne pouvait supporter l'idée de se servir d'un elfe de maison pour accomplir des besognes qu'il était parfaitement capable d'exécuter. Il ne cautionnait pas l'asservissement, il ne savait que trop bien ce que c'était.

Une fois chose faite, il se rendit dans la salle des professeurs, où il alla trouver Neville pour lui confier la mission de faire passer l'entretien à Hermione Granger, provoquant chez lui un élan de fierté et un grand sourire. Il ne put se résoudre à lui dire qu'il avait autre chose à lui confier, de plus personnel, du moins, ce n'était pas le moment. Ils avaient tout le temps d'en discuter et pour l'instant, il n'avait pas le courage de l'affronter.

Le coin d'Alice était inoccupé. Il alla y flâner pour jeter un coup d'œil à son emploi du temps : elle n'aurait pas cours avant la fin de matinée. Elle devait certainement encore dormir. Laissant le bout de ses doigts glisser sur le parchemin, un instant, là où elle avait écrit son nom, il quitta les lieux et sortit dans la cour.

Il faisait beau. Frais. Une brise légère apporta vers lui l'odeur de l'herbe fraichement coupée qui venait du grand parc. Laissant ses pas le diriger, il se retrouva devant le saule pleureur, qu'il avait négligé durant quatre ans. Il n'y avait pas remis les pieds, depuis le jour où il était venu se remémorer les évènements ayant mené à la mort de Dumbledore. Il s'était assis sur le banc de pierre et il avait passé en revue ces épisodes ; le duel entre Ethan et Sheller, la mort d'Alice, le serment fait à Dumbledore, la cicatrice, la promesse de garder le silence...

Il leva les mains pour entrouvrir les branches du saule, comme un rideau, et passa de l'autre côté.

Elle était là, assise en tailleur sur le banc, adossée contre le tronc épais de l'arbre, et elle lisait, sa baguette plantée en travers d'un gros chignon qui ne tenait pas très bien. Elle portait son vieux pull en laine brodé aux couleurs de son ancienne maison d'appartenance, et la pierre d'ambre pendait sur sa poitrine, chatoyant dans un rais de lumière.

Elle leva les yeux vers lui et lui sourit.

Il s'assit à côté d'elle, croisant les bras de cette manière si solennelle qui n'appartenait qu'à lui et, s'adossa près d'elle contre le tronc de l'arbre. Il ferma les yeux pour apprécier la chaleur que le soleil posait légèrement sur son visage, le remplissant d'un sentiment de quiétude qu'il ne pensait pas avoir déjà ressenti un jour. Il se mit à l'écouter lui parler de ce livre qu'elle était en train de lire, une histoire écrite par une moldue racontant l'histoire de jeunes gens promis comme tributs et qui devaient se battre entre eux pour qu'il n'y ait qu'un vainqueur, à la fin.

Il l'écoutait et il se sentait bien, si bien qu'il s'assoupit, bercé par le son de sa voix douce et par le bruit de la brise à travers le feuillage du saule.

Ce fut endormis que les découvrit Ethan, à la recherche d'un endroit tranquille pour méditer.

Passant le lourd rideau végétal pour rejoindre son havre de paix préféré, il resta interdit devant cette étonnante vision. Le cauchemar vivant de centaines d'élèves était paisiblement endormi près de la seule personne qui n'avait jamais eu peur de lui. Sa tête reposait sur ses cuisses et la main de la jeune femme était posée sur sa poitrine. Il était confiant et elle le protégeait. Il en serait toujours ainsi.

Un sourire aux lèvres, il referma le rideau de branches et entreprit de descendre vers le lac, les mains dans les poches. Il s'arrêta au bord de l'eau et leva le visage vers le soleil, fermant les yeux. C'était précisément ici qu'il était mort, sur l'île qui n'existait plus. C'était précisément ici qu'il avait été sauvé par la prière silencieuse de la personne la plus proche de lui au monde, échangeant sa vie contre la sienne, un instant, mais suffisamment longtemps pour le sortir du feu dans lequel il aurait brûlé éternellement.

Si Aversa était un rayon de soleil, Draco était l'autre moitié qui le complétait.

Il pensa à la scène sur laquelle il était tombé, sous le saule. Tout séparait Alice et Severus. Absolument tout. Et pourtant, ils s'étaient trouvés, retrouvés. Ils se complétaient, ils veilleraient l'un sur l'autre, toujours.

Il ouvrit la main et y fit apparaitre le feu. Il n'avait pu se résoudre à le faire, depuis l'incendie de l'île. Il en avait été incapable, il en avait peur. Après sa mort et le temps passé à l'hôpital, il avait perdu la foi, tous ses repères, son dernier ami et un pan de sa famille. Le rêve horrible qu'il avait fait la veille, dans lequel une créature sanguinolente le poignardait pour le tuer, l'avait inexplicablement remis sur les rails. S'il avait d'abord ressenti de la crainte, il avait ensuite compris que c'était certainement un message. Il devait se reprendre. Comment aider les autres, s'il ne s'aidait pas lui-même ?

Il prononça quelques mots et le feu disparut. Il resta encore un moment, immobile devant le lac, se demandant si ce n'était pas le calmar géant qu'il apercevait là-bas, au loin, puis il retourna vers l'école, le cœur léger. Les élèves qu'il croisa auraient pu dire que le feu meurtrier dans ses yeux avait cédé la place à son habituelle douceur, si on le leur avait demandé.

Quelque part sous terre, à Londres, en plein cœur du ministère de la magie, une flamme apparut devant Draco Malfoy, qui était en train de rédiger un compte-rendu pour ses supérieurs. D'abord, il sursauta, peu habitué à voir apparaitre ce genre de phénomène sous son nez, râla pour la rature faite sur un document qu'il allait devoir recommencer, puis il comprit de qui cette flamme provenait, et son message.

Il sourit et la recueillit entre ses mains, la portant à son cœur, sans craindre la brûlure.

La flamme disparut.

Il se sentait bien, maintenant.

Tout n'était plus que lumière.


Fond sonore :

Kamelot / Interlude III Midnight - Twelve tolls for a new day


Bonjour à vous,

Je ne sais pas trop quoi dire. Comme vous le savez, j'ai commencé cette fic sur un coup de tête en 2003, j'ai tout perdu le jour où mon ordi a planté, le courage avec, puis quatre ans plus tard, j'ai repris les quelques lignes qui me restaient et je me suis remise à écrire. Vous m'avez lue, suivie, appréciée, critiquée, et ça m'a touchée, ça m'a fait plaisir, ça m'a aidée à avancer. J'avais vraiment l'impression de vous donner quelque chose d'unique et vous me le faisiez savoir.

Un jour, en 2007 toujours, j'ai eu la panne de la page blanche. J'avais beau relire le dernier chapitre, ça ne venait jamais, je me disais "ça y est, c'est mort, je suis foutue, je ne sais plus écrire, je n'ai plus le truc, j'ai perdu Severus..." et puis Alan Rickman est mort, alors que je n'avais pas écrit depuis neuf ans. J'ai beaucoup pleuré, ce jour-là, vraiment.

Six mois plus tard, j'ai terminé. Pourtant, j'ai eu du mal, j'ai relu, tout, depuis le début, plusieurs fois, j'avais besoin de retrouver l'essence, le fil. J'ai retravaillé chaque chapitre, avec ce même stress du jugement des lecteurs, et puis ça s'est bien passé. Maintenant, je me dis que je vais me sentir bien seule sans eux.

Si j'ai eu une beta-readeuse fidèle au début (zefiole, si tu me lis, merci), j'ai eu la chance de trouver un beta-reader vraiment formidable par la suite, aussi. Je l'ai déjà remercié, mais je le remercie encore, ici : merci Starlord !

Je remercie aussi mes anciennes lectrices (même si elles ne repasseront certainement jamais par ici, donc si jamais, merci !) et particulièrement Katia, retrouvée bien des années plus tard, par hasard :D

Remerciements aux reviewers : je remercie toutes les petites nouvelles, qui ont cru en moi et qui m'ont rassurée, notamment Julie V., et j'ajoute un gros merci à Eilonna, ta review est fantastique :) Merci aussi à Fau, malgré le gros spoil :) Merci à #Une certaine ponette Potterheads :p

Merci à vous, encore.

Nightwyn ~ 22 juillet 2016.


(A suivre...)