Sora se trouvait dans une sorte de vallée, située entre deux collines verdoyantes et ensoleillées, mais c'était à peu près tout ce qu'il pouvait voir, sinon quelques montagnes à l'horizon. À chaque fois qu'il entrait dans un nouveau monde, il n'avait jamais de mal à trouver les Ténèbres. En fait, c'étaient plutôt les Ténèbres qui venaient le trouver. Et cette fois ne fit pas exception.
Mais aujourd'hui aucun sans-cœur ne vint l'attaquer. Pourtant il les sentait. Son cœur les sentait. Elles n'étaient pas loin.
Le garçon gravit rapidement l'une des collines et découvrit derrière, en contrebas, une sorte de campement militaire. Des soldats en uniforme marron déambulaient parmi les tentes uniformément grises. Certains portaient à manger, d'autres des vêtements de rechange sous le bras, d'autres encore étaient armés d'épées ou d'arbalètes et devaient être de garde.
À droite du camp, on voyait une forêt, et à l'horizon on pouvait distinguer une ville où de nombreux petits points (des humains, sans doute) bougeaient frénétiquement.
En regardant mieux, Sora aperçut près du camp un autre homme qui ne devait sans doute pas être un soldat : il était vêtu d'habits de moine bleus clairs et armé de griffes... Cet inconnu se cachait derrière des caisses, entre deux tentes. Le porteur de keyblade devina que, tout comme lui, il espionnait le camp.
Les Ténèbres qu'il avait senties se trouvaient sans aucun doute à proximité. Sora décida de se rapprocher pour avoir une idée plus précise de ce qui se passait. Il s'accroupit derrière des caisses, tout comme l'homme en habits bleus.
Un soldat vêtu d'un uniforme vert pomme parsemé de motifs dorés sortit de l'une des plus grandes tentes du campement. Il avait les cheveux blonds bien coiffés, et bien qu'il ne soit pas très beau physiquement il dégageait une aura rassurante qui contrastait fortement avec les Ténèbres que Sora ressentait. Cet homme était certainement quelqu'un haut gradé, à voir sa tenue. Il observait au loin quelque chose que Sora ne pouvait voir.
Au bout d'un moment un autre soldat vint l'interpeller :
- Général Léo ? Je viens au rapport.
- Comment se passe l'attaque ? s'enquit le dénommé Léo.
- Nous subissons beaucoup de pertes, mon général. Mais nous remporterons bientôt la victoire si nous continuons l'offensive.
- Rappelez les troupes, j'ordonne la retraite !
- Mais, mon général, nous avons les moyens de les vaincre !
- Je refuse de sacrifier inutilement des hommes, dit Léo d'un ton catégorique. Faites replier les troupes d'assaut : nous allons établir une position de siège et ils se rendront sans effusion de sang supplémentaire.
- Mais les hommes sont prêts à mourir pour...
- C'est un ordre, répliqua Léo d'une voix calme mais autoritaire.
- Euh... à vos ordres Général Léo.
Le soldat fit demi-tour d'un air surpris. Sora se demandait dans quel conflit il était encore tombé.
Quelques instants après, une colonne de soldats revint au camp alors qu'une autre en partait, sans doute pour préparer le siège. De là où il était, le garçon ne pouvait rien voir de la bataille menée par les militaires, ni de la ville qu'il avait aperçue plus haut. Alors que le général Léo observait sans commenter ses troupes, ses cheveux blonds flottant vaguement autour de sa tête, il fut rejoint par un autre personnage.
La keyblade de Sora se matérialisa toute seule dans ses mains, comme si elle désirait le protéger des Ténèbres du nouveau venu, des Ténèbres qui occultèrent d'un seul coup la faible aura de Lumière que semblait répandre le général. Cet homme était grand (environ une tête de plus que Léo qui était déjà plus grand que la moyenne), fin, et vêtu d'un manteau à queue. Tous ses habits portaient des motifs colorés qui contrastaient avec la noirceur émanant du personnage. Son visage n'était pas visible : il portait un masque de théâtre dont l'expression faciale était indescriptible. Il aurait pu ressembler à un clown si il n'inspirait pas autant la peur. L'homme s'adressa à Léo d'un ton condescendant :
- Vous savez, général, la rivière où ils pompent leur eau passe tout près d'ici. Si nous l'empoisonnons, je ne leur donne pas plus d'une heure à vivre !
- Mais vous êtes fou ! répliqua le général sincèrement choqué. Vous vous rendez compte qu'il y a des enfants dans cette ville ?! Des gens innocents ?
- Quelques mortels de plus ou de moins, ça ne fera aucune différence.
- Écoutez-moi bien, Kefka, ordonna Léo, je vous INTERDIS de les empoisonner, ou de les tuer de quelque manière que ce soit ! Compris ?!
À ces mots, le dénommé Kefka sembla bouillir de rage :
- QUOI ?! Je suis de bras droit de l'Empereur Gestahl ! Je ne vois pas pourquoi vous me donneriez des ordres !
- En attendant, répliqua Léo, c'est moi que l'Empereur a nommé pour diriger cette bataille, donc ici mon autorité prime sur la vôtre ! Suis-je clair ?
Kefka ne répondit pas et ne prit même pas la peine de cacher son mépris pour le Général Léo. Il reprit ensuite, d'un ton plus calme et plus sournois :
- Au fait, je viens vous apporter un ordre de notre Empereur. Gestahl veut vous voir personnellement dans les plus brefs délais.
Léo approuva, et dix minutes plus tard il partait sur un cheval, accompagné d'une petite escorte de soldats. Sora aurait aimé lui crier de ne pas partir, mais ce n'était sans doute pas une bonne idée...
Dès que Léo eut disparu dans la plaine verdoyante qui s'étendait à l'horizon, Kefka éclata d'un rire machiavélique et incontrôlable. Il interpella le premier soldat qu'il vit :
-Hé toi là ! Va préparer suffisamment de poison pour nous débarrasser de ces rebelles !
-Heu... hésita l'interpellé manifestement gêné. Mais le Général Léo a...
Le bras droit de l'empereur sembla fou de rage qu'on ose lui résister. Il cria sur son subordonné d'une façon qui faisait froid dans le dos :
-JE ME FICHE du Général Léo ! En son absence c'est MOI qui commande ! Alors vas-y ! Je vais le faire moi-même si tu hésites trop !
- ÇA SUFFIT !
Sora avait sauté hors de sa cachette et brandissait sa keyblade. Mais ce n'était pas lui qui avait crié : l'inconnu en habits bleus qu'il avait vu caché pointait à présent une main prolongée de griffes métalliques vers le clown maléfique. D'un regard, les deux surent qu'ils avaient le même objectif : arrêter Kefka.
Ils se jetèrent sur leur cible, mais plusieurs soldats s'interposèrent et elle prit la fuite. Le porteur de keyblade et son allié improvisé se débarrassèrent des gardes avec brio. Alors qu'il venait d'assommer le dernier d'entre eux d'un bon coup sur la tête, Sora voulut demander à l'inconnu habillé en moine son nom, mais celui-ci courait déjà à la poursuite de Kefka.
Ils le trouvèrent près de la rivière, en train d'y déverser une sorte de sable blanc à l'aide d'un tonneau. Le jeune garçon courut vers lui le plus vite qu'il pouvait... Il avait comme l'impression de courir au ralenti... Mais il ne pouvait malheureusement pas faire plus... Kefka reposa le tonneau vide par terre. Il le fixa à travers son masque à l'expression effrayante en éclatant une nouvelle fois de rire, puis se volatilisa.
Le garçon fit demi-tour, avec la vague intention de prévenir les habitants de la ville (dont on apercevait les murailles à l'horizon) de ne pas boire l'eau. Presque immédiatement, une vive douleur apparut dans son épaule gauche et il sentit sa tête heurter violemment le sol. Quelques pensées se bousculèrent en lui avant qu'il ne tombe dans l'inconscience : une pensée pour la forme bleue à ses côtés, une pour ce qui avait bien pu arriver à son épaule, une pour des gens qu'il ne connaissait pas mais qui allaient mourir empoisonnés, pour Kairi et Riku, pour la force qui semblait le traîner sur le sol, pour Kefka et son cœur de Ténèbres, pour les projectiles qui passaient à côté de lui, pour Xehanort enfin, même si à ce moment pour lui ce personnage n'était plus qu'un nom associé à un vague sentiment indéfinissable.
