Quelques heures plus tôt
La clochette suspendue au-dessus de la porte d'entrée de la bibliothèque tinta joyeusement et elle releva la tête de l'encyclopédie qu'elle étudiait.
- Hey, lui adressa Rumplestiltskin avec un petit sourire penaud.
Il leva les mains en signe de reddition, avant qu'elle ait pu ouvrir la bouche.
- Je ne suis pas venu pour te supplier de changer d'avis, confia-t-il, même si elle pouvait voir le chagrin qui emprisonnait son cœur se refléter dans son regard tendre.
Le cœur de Belle se mit à battre la chamade, comme à chaque fois qu'elle posait les yeux sur lui. Si fort, qu'elle avait l'impression qu'il pouvait l'entendre.
Elle avait décidé de se montrer forte et de ne pas commettre la même erreur, encore et encore. Et même si ses sentiments pour lui étaient toujours bien présents, elle ne pouvait se résoudre à s'exposer une fois de plus. Car cette fois, elle ne s'en remettrait pas.
Les nuits horribles qu'elle avait passées, à pleurer toutes les larmes de son corps, dévastée, après l'avoir banni de la ville, sous le coup de la colère, étaient encore marquées au fer rouge dans sa mémoire et dans son cœur.
- Pourquoi, alors ? questionna-t-elle pour donner le change.
Elle aurait souhaité que sa voix soit plus dure.
Entendait-il les trémolos coincés au fond de sa gorge ?
Et les soubresauts de son cœur qui lui criait de se jeter à son cou et de se blottir dans ses bras, tandis que sa tête lui hurlait de ne pas lui accorder sa confiance ?
- Je voulais être celui qui t'annoncerait la bonne nouvelle, expliqua-t-il, un faux air de réjouissance sur son visage. Hook est sous contrôle, grâce aux bracelets de cuir. La malédiction est levée. La réunification de la Dague avec Excalibur était, semble-t-il, la clef de celle-ci et tout danger de franchir la frontière est écarté.
Les yeux de Belle s'agrandirent d'espoir.
Un espoir qui avait si souvent aidé Rumple à ne pas sombrer. De tout ce qu'elle lui avait dit au puits, c'était la chose qui l'avait le plus fait souffrir.
Voir l'espoir éteint dans les yeux saphir de la femme qu'il aimait plus que tout.
Plus que sa propre vie.
- Ça veut dire que ...
- Que nous sommes libres de quitter la ville, la coupa-t-il. C'est la raison de ma venue.
Il répondit à sa question avait même qu'elle l'ait formulée
- Je me suis dit que tu serais heureuse de le savoir. Plus rien ne te retient ici, maintenant.
Et surtout pas toi ! souffla la petite voix intérieure qui avait remplacée celle du Ténébreux. Celle qui était revenue. La voix qui s'était frayée un chemin jusqu'à son oreille interne plus d'une fois, même sous la domination de la malédiction.
Non, il n'était pas quelqu'un qui méritait d'être aimé.
Tout ce à quoi il était bon, c'était d'être abandonné par les personnes qu'il aimait. C'était sa propre faute, et non la leur. Il n'était pas seulement quelqu'un de difficile à aimer. Il était tout simplement impossible à aimer, une fois qu'on le connaissait vraiment.
Belle avait eu l'illusion qu'il était quelqu'un de bien, sous cette carapace maléfique. Mais, il ne l'avait jamais été. Il n'avait jamais été assez bien pour qu'une personne s'intéresse à lui plus de quelques années.
Certains avaient essayé. Belle, Bae et même les sœurs fileuses, qui étaient mortes bien avant qu'il n'ait eu le temps de jeter la honte et le discrédit sur elles.
Elles lui avaient appris tout ce qu'elles savaient et avaient placé tant d'espoirs en lui, elles aussi. Espoirs, qu'il n'avait jamais réussi à atteindre. À aucun moment, il n'avait réussi à saisir l'opportunité de filer pour un Roi.
- Mon père ..., commença Belle.
- Peut parfaitement t'accompagner où tu voudras, termina-t-il.
Là ! ... C'était parfait ! ... Mieux que parfait ! Belle aurait ainsi une personne pour veiller sur elle dans le monde extérieur. Elle ne serait pas seule et elle n'aurait plus jamais aucune raison de revenir à Storybrooke.
Il n'était plus à un mensonge près. Il avait utilisé l'ultime potion en sa possession comme sort de protection sur la Cadillac, afin que le véhicule puisse franchir les limites de la ville. Celui-ci était assez puissant pour protéger plus d'un occupant dans l'habitacle.
Ça n'avait pas été facile sans sa propre magie, mais heureusement, les connaissances qu'il avait acquises pendant trois siècles étaient toujours gravées dans sa mémoire et à sa portée.
S'il avait pu, il aurait sauvé son petit-fils, également. Mais comment réussir le tour de force de lui faire quitter Storybrooke en compagnie de Belle, sans éveiller les soupçons en elle ?
Sans compter qu'Henry lâcherait inévitablement le morceau et que sa belle refuserait alors de laisser les habitants livrés à leur propre sort.
Sort qui devrait être bien moins tragique que le nouveau Ténébreux ne l'avait prévu, si tout se déroulait selon son propre plan.
Une fois qu'il aurait ré-aspiré toutes les Ténèbres en lui, il n'avait aucun doute quant à la réaction des Héros, qui n'hésiteraient alors, pas une seule seconde, à le sacrifier pour débarrasser leur petit monde de la Noirceur et obtenir leurs fins heureuses.
La seule qui aurait sûrement voulu y faire obstruction était sa femme.
Elle était celle qui avait droit au bonheur plus que n'importe qui d'autre, à ses yeux.
Après tout ce qu'il lui avait fait subir, elle était restée à ses côtés tandis qu'il errait dans les limbes. Elle était celle qui l'avait empêché de lâcher prise.
Même si elle souhaitait être libérée de lui, à présent.
Il ne pouvait lui en vouloir. Il avait clairement démontré qu'il n'était pas digne d'elle et n'était pas apte à protéger le cœur de sa Belle du Monstre qu'il était.
Malgré ça, la bonté naturelle de la brunette refuserait de les laisser lui faire du mal. Y compris pour anéantir les forces maléfiques qui l'avaient consumé pendant si longtemps, et qui menaçaient d'engloutir ce qui restait de leur royaume dans les Enfers.
Elle l'avait aidé quand il avait réussi à échapper à Emma. Elle avait fait de lui un héros, quand bien même il s'en croyait incapable. Maintenant, il ne pouvait plus reculer. L'heure était venue d'expier ses pêchés. La magie avait toujours un prix. Il était prêt à le payer.
Il ne lui restait plus qu'à s'assurer que tout soit bien en ordre, afin qu'elle ne manque de rien. Heureusement, en jetant le sort noir originel, Regina avait veillé à ce que tout paraisse authentique. Ses avoirs devraient donc être accessibles à sa femme depuis l'autre côté de la frontière de la ville.
Il était prêt à tout pour qu'elle puisse se sortir indemne de cette situation imminente et qu'elle réalise ses rêves les plus chers. Il avait tout régler avec minutie. C'était un trait de sa personnalité et non de celle du Ténébreux, qui le rabrouait sans cesse à ce propos.
Jones n'avait pas été des plus précis lorsqu'il avait déballé son plan, un sourire machiavélique au lèvres, mais il était évident que l'armée qu'il comptait levée serait au porte de la ville dans quelques heures, au plus.
- Tu devrais partir voir le monde, comme tu en as toujours rêvé. Il y a tant de chose à découvrir dans celui-ci, la tenta-t-il.
Elle avait toujours été curieuse. C'était un de ses plus gros défauts.
Si tant est qu'elle en ait, raisonna-t-il. Car pour lui, elle était parfaite en tout point. Il aimait tout en elle, le bon, comme le moins bon.
- Tu peux prendre la Cadillac, ajouta-t-il en lui tendant les clefs.
- Je ne sais pas si ...
- Belle, susurra-t-il. Je sais que tu meures d'envie de quitter cette ville. Ce monde est tellement vaste. Et il recèle de tant de choses magnifiques à voir. Profites en tant que tu peux. Pendant l'accalmie. Cela ne durera pas toujours. Tu es une jeune femme magnifique. Il n'y a aucune raison que tu ne refasses pas ta vie avec quelqu'un qui sera digne de ton amour. Ne laisse pas passer cette chance. Et, je suis certain que ton père sera ravi de pouvoir s'échapper de cette bourgade avec toi.
Maurice avait toujours détesté être coincé là. Loin de son Royaume. Ici, il n'était rien. Rumple était persuadé que l'homme ne se ferait pas prier. Surtout, si sa fille lui annonçait qu'elle en avait définitivement terminé avec la Bête et qu'elle partait pour tourner la page et tout recommencer à zéro.
Il était celui qui les avait séparés, il pouvait être celui qui les réunirait.
- Pourquoi ? Pourquoi, tu ferais ça ? questionna-t-elle.
Oh ! Belle ! Sa Belle, si merveilleuse et si intelligente. Si perspicace et suspicieuse, aussi.
Non. Plus SA Belle, se corrigea-t-il intérieurement.
- Parce que je pense que je te dois bien ça, répondit-il sincèrement Tu as dit toi-même que tu avais passé plus de temps à t'occuper de moi que de toi. Je veux juste essayer de te rendre la pareille. Et puisque je ne peux pas le faire de la manière dont je le souhaiterais, je veux, au moins, t'offrir l'opportunité de réaliser un de tes rêves. Je t'ai pris ta vie, là-bas, dans le Monde Enchanté. Laisse-moi participer un peu au bonheur que tu mérites et dont je t'ai privé.
Le cœur de Belle rata un battement et son pharynx se referma sur lui-même. Les mots étaient prisonniers de son larynx.
Si seulement, elle pouvait lui dire ce qu'il avait apporté dans sa vie, là-bas, dans le Monde Enchanté. Qu'il l'avait sauvée, non seulement de la guerre des ogres, mais aussi d'un mariage sans amour, avec un nigaud imbus de sa personne qui ne lui aurait jamais permis d'ouvrir un livre une fois qu'il serait devenu son Seigneur et Maître.
Mais, elle en était incapable. Les sons refusaient de se former sur la langue et sur son palais. Comment exprimer tout ce qu'elle ressentait pour lui, sans lui faire encore plus de mal qu'elle ne lui en avait déjà fait ? Elle ne voulait pas plus le faire souffrir qu'elle ne voulait souffrir elle-même. Et elle était bien consciente du non-sens de ses propos.
Comment pouvait-elle lui assurer qu'elle l'aimait encore, mais refuser de prendre le risque de lui confier son cœur, à nouveau, maintenant qu'il était devenu l'homme qu'elle avait toujours espéré qu'il soit ?
Comment lui dire qu'elle n'avait plus d'espoir, quand il avait accompli tant de chemin par lui-même ? Qu'elle était si fière de lui et de la manière dont il avait affronté ses démons intérieurs.
Comment lui faire comprendre que son cœur et son esprit se battaient perpétuellement depuis qu'elle lui avait fait franchir les limites de la ville sous la contrainte ?
Peut-être bien qu'il lui offrait la solution idéale.
Peut-être qu'elle pouvait profiter de ce voyage pour tenter de terminer de rapiécer son cœur.
Voir d'autres horizons, apprendre à connaître d'autres gens, d'autres coutumes. Aérer sa tête et remettre ses idées en place. Apprendre à manquer de lui, tout simplement. Sans la peur viscérale que la malédiction ne l'entraîne sur le mauvais chemin. Et, qui sait ? À son retour, peut-être trouverait-elle à nouveau la force de lui accorder une autre chance. De s'accorder une autre chance.
Il croyait qu'elle pouvait trouver le bonheur avec un autre, mais elle savait que c'était impossible sans lui.
Après ça, il avait suffi de quelques mots et réflexions bien placés – il avait toujours manipulé l'art de l'éloquence, avec ou sans malédiction, apparemment – et elle avait filé faire sa valise avant de dire au-revoir à son père et de prendre la route pour une toute nouvelle aventure.
Ce dernier avait décliné l'invitation mais approuvé, sans aucune équivoque, l'idée qu'elle s'éloigne de Rumplestiltskin et qu'elle prenne le temps de mettre les choses au clair.
Avec la ferme conviction, sans nul doute, qu'elle mettrait enfin un terme à son mariage et à cette relation toxique.
Maintenant, dans le silence assourdissant de l'habitacle, le discours de Rumple sonnait tout à fait différemment. Mis bout-à-bout, les bribes de conversation qu'elle avait surprises çà et là, donnaient un tout autre sens à ses paroles.
Il avait assuré comprendre ses réticences à reconstruire quoi que ce soit entre eux. Il l'avait exhorté à une nouvelle vie.
- Avant qu'une autre malédiction ne leur tombe sur la tête, avait-il précisé.
Sauf que la malédiction en question était certainement déjà en chemin. Il tentait juste de l'épargner.
Brusquement, elle enclencha la marche arrière et fit faire demi-tour à la Cadillac.
