Belle gémit intérieurement. Son pouls était toujours rapide, mais la crise de panique était passée et ils avaient au moins pris la peine de ne pas la laisser au sol. Elle se garda bien d'ouvrir les paupières, cependant.
Sa tête semblait remplie de coton et tournoyait sur elle-même comme une toupie.
Les événements des dernières heures lui revinrent en mémoire au milieu du brouillard, comme si elle percutait un mur de briques.
- On doit l'emmener ailleurs, avait dit une voix masculine, d'un ton pressant, alors qu'elle reprenait lentement conscience.
- David ! admonesta celle de Blanche-Neige.
- On parle de la Ténébreuse, ici, insista-t-il. Pas de la Belle que l'on connaît.
- Emma... interjeta encore Blanche
- N'était pas vraiment devenue Ténébreuse. Tu as vu ce qu'elle a fait dans cette ville, la coupa Charmant, en désignant du doigt la jeune femme recroquevillée sur le sol de la cabane au fond des bois.
- Et Emma a bien failli la mettre à feu et à sang ! répliqua Regina, d'un ton cinglant. Jusqu'à preuve du contraire, je suis le Maire de cette ville.
L'ancienne Méchante Reine ne l'aurait pas admis à voix haute mais elle avait pitié de la jeune femme dont les Ténèbres avaient pris possession.
Était-ce parce qu'elle se sentait coupable pour toutes les ignominies dont elle avait fait preuve à l'égard de la Princesse d'Avonlea quand son seul crime était d'être aimée de Rumplestiltskin ou parce que Robin de Loxley tenait la brunette aux yeux bleus en haute estime et voyait en elle une amie sincère ?
Regina ne le savait pas exactement. Mais elle éprouvait un inconfort certain à remettre la jeune femme qu'elle avait gardée captive, dans la cellule où elle l'avait laissée croupir pendant près de trente ans.
- Elle a raison, reconnu Emma malgré son chagrin, qui avait revêtu sa vielle veste de cuir rouge, en hochant la tête. Si Belle n'était pas intervenue à temps, Storybrooke serait en ruine, à l'heure qu'il est.
- La prison n'est plus une option, vu ce qui s'est passé la dernière fois, se lamenta David.
Il frissonna en pensant au pauvre Keith, dépourvu de ses attributs. La Ténébreuse n'avait pas hésité à user de ses charmes et à lui promettre mont et merveille pour qu'il l'aide à s'échapper, avant de le châtrer.
- Il a raison, il faut lui imposer toute absence de contact avec quiconque, approuva la femme de l'ancien berger.
Quelle bande d'hypocrites !
Lacey aurait été plus qu'heureuse de ne plus jamais avoir aucun contact avec aucun d'entre eux.
Malheureusement, elle était à leur merci pour l'instant.
Elle n'aurait pas dû laisser ses émotions l'envahir à la vue de la petite tasse ébréchée. Non, elle aurait dû rester en état d'alerte. Rumple était en état d'alerte en permanent. Il ne baissait jamais sa garde. C'était ce qui lui permettait de garder une longueur d'avance sur tous les autres.
Mais, lui, avait trois siècles d'expérience. Il avait appris à apprivoiser le Démon en lui, ou à s'en accommoder pour cohabiter « pacifiquement ».
Belle, elle, était encore novice. Et en guerre permanente avec elle-même. Elle ne pouvait pas lutter sur tous les fronts à la fois.
Lorsqu'elle avait vu le crochet de Hook planter dans la poitrine de l'homme qu'elle aimait, son sang n'avait fait qu'un tour. Elle avait ramassé Excalibur et l'avait plantée dans le dos du pirate, sans réfléchir aux conséquences.
Instantanément les Ténèbres s'étaient insinuées en elle et avaient pris les commandes.
Elle espérait, en cet instant, de tout ce qui restait de son cœur, que le nouveau héros au cœur pur se remettrait de ses blessures.
Sa morale condamnait les mauvaises actions de Lacey - qui avait fait sa réapparition et s'en était donné à cœur joie - et lui avait enjoint de se rendre pour être stoppée, plus d'une fois.
C'est ce qui l'avait amenée derrière les barreaux, dans la cellule mitoyenne de Nottingham, qui cuvait son vin, soûl comme cochon.
- Il n'y a pas d'autre solution que la chambre capitonnée, avait répété David.
Péniblement, elle se résolut à ouvrir les yeux, après avoir sondé le silence pendant plusieurs longues minutes.
Ses craintes furent confirmées en moins de quelques secondes.
La lumière filtrait à peine par la lucarne et donnait toujours le même aspect lugubre à l'endroit.
Son estomac se tordit en une quantité de nœuds indéfinie et sa bile remonta dans sa gorge sous l'effet de la révulsion.
La colère l'emporta subitement et momentanément sur la frayeur qui paralysait chacun de ses muscles et elle réussit, au prix d'un immense effort, à s'asseoir sur la paillasse engoncée dans la paroi.
Des larmes de rage, mêlées d'impuissance affluèrent à ses cils, qu'elle ne tenta même pas de refréner.
Ils avaient osé !
Ils l'avaient enfermée là !
Dans cet immonde trou à rat où elle avait vécu cloîtrée pendant vingt-huit longues années. À moitié folle. Persuadée d'être là parce que c'était sa place. Sans savoir exactement ce qu'elle avait fait pour mériter une telle punition.
Elle avait lutté, jour après jour, pour ne pas sombrer. Mais parfois la notion de sanité était quelque chose de tellement volubile qu'elle ne réussissait pas à l'agripper.
Et quand cette horrible femme aux yeux aussi froids que ceux d'un serpent venait observer sa proie en se délectant de sa misère et de ses souffrances, elle perdait complètement pied et souhaitait que tout s'arrête. Dans ces instants-là, Belle voulait seulement en finir.
REGINA !
La voix de Lacey résonna dans son crâne tel le tonnerre vrombissant, assourdissant. Supplantant celle de la petite princesse pleurnicheuse.
La Méchante Reine l'avait retenue prisonnière pendant des années. Pour le simple plaisir que lui procurait la connaissance des affres auxquels était confronté son ancien mentor. Celui qui avait tout appris à la petite fille écrasée par le poids des attentes insensées de sa mère dominatrice.
Regina s'était félicitée de savoir combien sa disparition tragique tourmentait Rumplestiltskin.
En réalité, elle n'avait jamais été qu'un pion dans son jeu. Une pièce maîtresse, mais tout de même.
Tout comme les Charmant qui n'avaient pas eu le moindre sursaut de conscience à abandonner Rumple à son triste sort quand Emma le détenait captif.
Qui n'avaient pas levé le petit doigt quand Rumple était l'esclave de Zelena !
La Méchante Sorcière de l'Ouest.
Pas une sœur pour rattraper l'autre.
Un sentiment plus sourd et bien plus vindicatif s'insinua dans chacune des cellules de son corps, tandis que la Noirceur lui remémorait son objectif.
Un goût de vengeance envahit sa bouche.
La soif du sang !
Oh ! Comme il était apaisant de laisser cette envie prendre le dessus.
Comme il était satisfaisant d'imaginer la sensation des cervicales de l'ancienne Méchante Reine, devenue héroïne parmi les Héros, se briser sous ses phalanges cobalt et de s'imprégner de la vision de leurs derniers souffles arrivant à terme, tandis que la peur régnait dans les yeux vitreux, dénués de vie, de tous ses acolytes, auto-proclamés Saints parmi les Saints.
Ce fantasme permit à Lacey de regagner un peu de lucidité.
