Belle sentit l'air s'infiltrer plus librement dans ses poumons et relâcha un soupir de soulagement à la seconde où ils passèrent les portes de la clinique.
Son père la soutenait physiquement de son mieux car elle avait refusé toutes médications offertes par Archie. Elle voulait purger son système de toutes les drogues qu'on lui avait fait ingurgiter contre son gré. Elle en avait eu assez, au moins pour deux bonnes dizaines d'années.
Le psychiatre avait proposé de venir la voir régulièrement pour l'aider à contrer les Ténèbres qui, bien qu'impuissantes sans magie, continueraient de lui susurrer les pires idées possibles.
Elle avait accepté absentement. Elle aurait promis n'importe quoi, tant que ça lui permettait de se retrouver loin de cette prison capitonnée. Mais au fur et à mesure que les synapses de son cerveau récupéraient un état fonctionnel, elle sentait la Noirceur lutter pour prendre les commandes.
Déjà, elle entendait Lacey fomenter des projets de vengeance et murmurer des solutions hypothétiques pour parvenir à gruger Rumple en se servant de ses sentiments pour elle.
Ce dernier claudiquait un pas en arrière, comme pour s'assurer que les Héros ne reviendraient pas sur l'accord qui venait d'être trouvé et n'essayeraient pas de la ramener de force dans l'horrible cellule dont elle venait de sortir.
Maintenant que la panique s'était calmée en elle, elle pouvait s'accorder un regard plus intrusif sur ce qui l'entourait.
Malgré le visage stoïque qu'il tentait d'afficher, elle pouvait déceler la douleur, la fatigue et la crainte sur ses traits tendus.
Ils s'entassèrent tout trois dans la camionnette du fleuriste de Storybrooke tant bien que mal et il ne put réprimer une grimace à l'effort produit pour se hisser sur le siège rehaussé du véhicule de livraison.
Son père, naturellement, se préoccupa d'elle avant tout, s'assurant qu'elle était installée confortablement après ce qu'elle venait de vivre, avant de démarrer le moteur.
Elle jeta un coup d'?il en biais à son époux. Il s'appliquait à ne pas la regarder et son c?ur se serra à cette constatation.
Techniquement, ils étaient toujours mariés et c'était bien ce privilège qu'il avait avancé pour réussir à gagner sa cause. Cependant, que restait-il de leur union ? Déjà souillée par le mensonge à sa conception.
Elle posa les yeux sur ses doigts aux teintes cobalt, prolongés par de longs ongles noirs à l'arrondi légèrement biseauté et prit soudain conscience de son apparence extérieure.
Elle avait eu la possibilité de remplacer la blouse d'hôpital qu'elle ne se rappelait pas avoir enfilée – un ou une interne s'en était probablement chargé pour elle pendant son séjour forcé – par ses propres vêtements, mais n'y avait accordé que le temps minimum requis. Son seul objectif étant de quitter l'établissement le plus rapidement possible.
Lacey avait pris soin de mettre en avant ses atouts féminins, même si la texture de sa peau était celle d'un reptile et que son teint bleu trahissait la Noirceur qui l'habitait.
Elle n'avait pas souhaité estomper la transformation opérée par les Ténèbres sur son corps. Au contraire, elle les portait comme on porte un drapeau. Fière de l'étendard qui proclamait haut et fort qu'elle était celle qui était la plus forte. Celle qui dictait les règles et n'avait pas à suivre celles imposées par les autres, comme elle avait été obligé de le faire toute sa vie. Elle était libre de faire ce qu'elle désirait, quand ça lui chantait.
La Ténébreuse se réjouissait des regards choqués et apeurés qu'elle provoquait sur son passage. Elle se délectait de la sensation de grandeur qu'elle en retirait. De la puissance que lui conféraient leurs réactions. Ils n'étaient tous que des cancrelats dont elle pouvait se débarrasser d'un simple revers de main.
Rumplestiltskin usait du même stratagème lorsqu'il était celui que tout le monde surnommait « la Bête ». Il se régalait et jouait de sa physionomie comme un acteur qui revêtait son costume de scène et entrait dans la peau de son personnage avec allégresse. Il était dans un jeu perpétuel, exubérant et provocateur, mais aussi intimidant à souhait, afin de clairement établir les limites d'autrui quand lui n'en n'avait aucune.
C'était son bouclier. L'armure qui lui assurait une protection plus qu'efficiente dans sa constante recherche de s'isoler d'autrui. Il les tenait à bout portant, même lorsqu'il s'agissait des personnes qu'il aimait. Surtout, quand il s'agissait des personnes qu'il aimait. Les seules personnes qui étaient capables de le blesser si profondément que les cicatrices restaient toujours à vif, même après des siècles.
Elle lui avait si souvent reproché de ne pas assez l'aimer pour renoncer à ses pouvoirs, de choisir la magie avant tout. Maintenant qu'elle était passée de l'autre côté du miroir, elle se rendait compte du combat incessant qu'il avait mené pendant trois siècles. Pas étonnant qu'il ne gagne pas toujours toutes les batailles. Chaque petite victoire sur son double maléfique l'épuisait.
Le pouvoir, c'était la seule chose qui les protégeait réellement. La seule possibilité d'avoir un peu de valeur à leurs propres yeux.
Lacey s'y connaissait en mépris de soi, elle aussi. Elle ne s'était jamais sentie assez digne de l'amour des autres pour s'autoriser à être aimée pour ce qu'elle était. Son corps était sa monnaie d'échange. Elle avait eu la chance d'avoir cet atout, le seul qu'elle ait jamais eu, et l'exploitait pour man?uvrer les hommes qu'elle croisait sur son chemin et qui pouvaient lui procurer un peu d'amusement et d'attention.
Ou était-ce eux qui l'utilisait pour leur plaisir personnel et la jetait quand elle ne les intéressait plus ? Quand elle leur avait donné tout ce qu'ils voulaient, jusqu'aux morceaux les plus intimes d'elle-même. Quand ils étaient susceptibles de vouloir la connaître mieux.
Mais non, cela n'arrivait jamais. En dehors de sa beauté, ils ne voyaient rien d'intéressant. Rien qui vaille la peine de retenir leur attention ou de chercher à peler les couches de sa personnalité. Rien qui justifie qu'ils aillent au-delà de l'apparence pour apprendre à la connaître mieux, réellement. Parce que, franchement, qui aurait-elle pu intéresser dans ces conditions ? Qu'avait-elle à offrir à part son corps et ses sourires ? Certainement pas son intelligence ou son avis sur la question.
Peu importait. Au bout du compte, elle obtenait ce qu'elle voulait, également. Un peu de tendresse et de chaleur, même si le plus souvent, elles étaient factices. Elle crevait de ce besoin de contacts humains et elle n'avait appris qu'une seule manière d'y avoir droit. L'échange était satisfaisant pour les deux parties. Ou c'est ce qu'elle se répétait encore et encore, seule dans ses draps bleus froissés, quand elle se réveillait aux aurores pour trouver la place vide dans le lit à côté d'elle.
Avec les années, elle avait appris à être celle qui quittait les lieux pendant que l'autre dormait encore. C'était bien meilleur pour son ego dans ses souvenirs factices.
Le véhicule s'arrêta et elle constata qu'ils étaient déjà arrivés au chalet. C'était la propriété de Rumple. Elle y était venue avec lui à l'occasion. Quand ils cherchaient à fuir la ville et ses inopportuns personnages qui n'avaient de cesse de leur rappeler qu'il était de leur devoir de les aider à vaincre les dangers qui planaient sur Storybrooke.
Souvent provoqués par le Ténébreux, elle se devait de le reconnaître.
Elle entendait également cet appel. La Noirceur en elle ne demandait qu'à semer la zizanie et récolter le malheur des uns pour son plus grand bonheur personnel.
Maintenant, elle était cadenassée au fond d'elle-même et attendait l'opportunité idéale pour recouvrer la magie qui lui permettrait de se lâcher à nouveau sur les humains insignifiants qui peuplaient la bourgade.
Maintenant, cette chaumière serait sa prison. Elle y vivrait avec son geôlier et plus aucun Héros ne viendrait frapper à leur porte pour les déranger.
Son père lui tendit la main pour l'aider à descendre du van et elle la saisit. Profitant d'un contact humain chaleureux qui n'avait aucune réserve et ne contenait aucune ambiguïté possible.
Maurice French la serra contre lui et l'enveloppa dans une accolade faite d'amour et de tendresse, bien qu'elle ait complètement failli à ses attentes.
Elle n'épouserait jamais Gaston – qui ne voyait rien d'autre en elle qu'une femme-objet à exhiber à son bras - et ne lui donnerait jamais aucun héritier pour s'asseoir sur son trône quand il ne serait plus de ce monde. Elle ne ferait jamais sa fierté. Ni celle de sa mère qui était morte dans un accident de voiture pour la protéger quand elle avait douze ans, non plus.
Que ce soit Belle ou Lacey, aucune ne serait jamais à la hauteur de ce que la vie qui leur était destinée avait programmé pour elle. Ni princesse, ni fleuriste épanouie.
Juste un monstre qui se cachait au fond des bois et contre lequel les parents mettaient en garde les enfants pas sages. Pour qu'ils ne deviennent jamais, jamais, semblables à elle.
