Rumple sursauta quand elle apparut devant lui.

Il lui faudrait un peu de temps avant de totalement s'habituer à la nouvelle apparence de son épouse.

- J'ai préparé à manger... Si tu as envie de grignoter quelque chose, ajouta-t-il.

Il se sentait soudain tellement stupide. Il savait parfaitement qu'un des symptômes de la malédiction était un sentiment quasi perpétuel de satiété et un débordement d'énergie.

Comme si le monde tournait à une vitesse différente.

C'était un des aspects auquel il avait eu le plus difficile de se réacclimater à son réveil. Le temps qui défilait si rapidement qu'il avait l'impression d'être sur un manège à la fête foraine.

Quand le Mal était en lui, il exacerbait ses sens. C'était comme si tout était plus fort. Les sensations étaient démultipliées et son esprit voyageait à la vitesse de l'éclair, prenant tous les autres de court. Ne leur laissant aucune chance de pouvoir voir venir le prochain coup, ni les suivants, quand lui pouvait prévisionner toute la partie en quelques secondes seulement et les tenir ainsi en échec.

Et pourquoi Belle voudrait-elle s'asseoir avec lui et partager un repas dont elle n'avait absolument pas besoin ?

Il avait hésité avant de venir la déranger. Peut-être son corps ressentait-il la nécessité de se reposer après la journée qu'elle avait eue ?

C'était également une conséquence de cette illusion d'infatigabilité. Si les Ténèbres ne cessaient jamais, le corps humain de l'hôte, lui, finissait par se décharger. Un peu comme une pile électrique. Il avait de temps à autres besoin de recharger ses accus pour pouvoir continuer à fonctionner.

Rumplestiltskin ne voulait pas s'imposer plus qu'il ne l'avait déjà fait.

Quand Maurice l'avait informé de la situation intolérable dans laquelle Belle se trouvait, son sang n'avait fait qu'un tour et il avait paré au plus pressé.

Maintenant que les Héros étaient satisfaits des champs de force qui les maintenaient dans une bulle et qu'ils avaient regagnés leurs pénates, il avait eu l'occasion de se pencher plus avant sur l'accord passé.

Son cerveau n'était plus à même de calculer les coups jusqu'à la fin de la partie. Il n'était plus qu'un humain. Et même s'il était loin d'être idiot – ses facultés intellectuelles l'avaient souvent aidé à se sauver de situations périlleuses. Au moins une qualité qu'il se reconnaissait et n'avait jamais été remise en cause par personne – il n'avait pas anticipé certains aspects qui lui crevaient les yeux, à présent.

À sa plus grande stupéfaction, Belle n'émit aucune raillerie à propos de sa lamentable supercherie.

Peut-être lui restait-il moins de matière grise qu'il ne le croyait car il n'avait trouver aucune autre excuse pour venir l'importuner.

Son comportement laissait clairement entendre qu'elle ne voulait rien avoir affaire avec lui. Regina et Emma n'avaient même pas terminé de jeter le sort de protection qu'elle s'était déjà réfugiée dans la chambre d'amis (qui n'en n'avait jamais vu l'ombre d'un seul).

- Avec un peu de thé, suggéra la Ténébreuse. Les choses paraissent toujours plus claires après une bonne tasse de thé.

Sans attendre de réponse, elle se dirigea vers la cuisine, sous le regard scrutateur de Rumple, dont le c?ur avait raté un battement.

- Je suis désolé, s'excusa-t-il sans la regarder.

Depuis qu'ils avaient quitté la clinique, il s'était appliqué de son mieux à ne pas la fixer. Il ne souhaitait pas qu'elle se sente observée, ni qu'elle soit mal à l'aise.

Il avait été à sa place et, bien qu'il n'ait jamais été gâté par la nature, contrairement à elle, l'image qu'il reflétait dans les miroirs après avoir assimilé la malédiction n'était pas pour flatter son ego. Non pas qu'il n'ait jamais été lucide sur l'attirance – ou la répulsion, comme le lui avait répété Milah de si nombreuses fois – qu'il n'exerçait pas sur la gente féminine.

Lacey avait attaché une énorme importance à son physique pour une personne qui assurait se moquer de l'avis des autres comme d'une guigne. Elle ne le mettait pas en valeur de la meilleure des manières, mais il était évident qu'elle s'habillait de façon à envoyer un signal bien précis aux hommes – et aux femmes - qu'elle était amenée à croiser.

La dernière chose qu'il désirait, c'était qu'elle se sente comme un animal de foire. Il avait donc décidé d'éviter de la détailler de la tête au pied. Ce qu'il ne pouvait s'empêcher de faire, à chaque fois qu'il posait son regard sur elle.

- Désolé de quoi ? s'enquit-elle, fronçant les sourcils.

- De na pas t'avoir laissé d'autre choix que d'être trappée ici avec moi quand tu ne voulais plus me voir, pour commencer, avança-t-il, se dérobant toujours au moindre contact visuel.

Elle s'arrêta net, son geste suspendu dans le vide, réalisant qu'il en était resté à son discours aux abords du puits, suivi par leurs adieux.

Elle avait déclaré vouloir s'éloigner de lui et avait saisi sa chance quand il lui avait tendu les clefs de la Cadillac. Il avait répondu à son souhait de prendre ses distances en lui offrant de mettre autant de kilomètres qu'elle le jugeait nécessaire entre eux et la possibilité de réaliser son rêve le plus cher.

Bien sûr, il avait un motif caché. Il voulait la protéger. Mais il ne savait rien de la raison qui l'avait poussée à faire demi-tour. Il ne savait pas que la chose qu'elle souhaitait le plus à présent, n'était pas de voir le monde. Elle n'en n'avait plus besoin pour savoir ce que son c?ur désirait. Malheureusement, ce que son c?ur désirait et ce que les Ténèbres qui l'envahissaient désiraient étaient deux choses totalement différentes. La Noirceur n'aspirait qu'à s'étendre et à répandre le mal.

- Au moins, j'ose espérer que tu ne feras pas d'attaque de panique en réaction allergique à ma présence, ajouta-t-il sur un ton ironique.

Belle ne doutait pas une seule seconde que le sarcasme n'était là que pour masquer la piqûre de ce qu'il pensait être la vérité.

Elle était partagée entre la lui dire. Lui expliquer que tant que c'était avec lui, elle aurait pu passer le reste de sa vie en vase clos, à l'abri de l'intrusion de tous les pseudos héros qui n'avaient de cesse de venir pleurnicher à leur porte aux moments les plus inopportuns.

Et la peur des plans manichéens de la Ténébreuse. Elle entendait la voix de Lacey qui chuchotait depuis le fond de sa conscience, comme un petit diablotin sur son épaule, mille et une manières d'essayer d'amadouer Rumplestiltskin pour qu'il libère le Mal en elle.

Si elle laissait la Noirceur arriver à ses fins, il serait sa prochaine victime et ça, Belle ne le permettrait pas. Elle tiendrait tant qu'il faudrait pour gagner cette bataille-là.

Rumple était hors limite.

Il l'avait toujours préservée – elle en était bien consciente maintenant - du mieux qu'il avait pu, des assauts du Monstre en lui et elle ferait de même. Même quand la Bête hideuse montrait les dents et crachait son venin pour l'instiller le plus profondément possible dans chacune de ces cellules.

Elle retirait au moins, un avantage à porter ces bracelets de malheur. Sans disparaître complètement, privé de son essence magique originelle, la puissance du Mal était amoindrie et l'écho qui résonnait dans sa tête, comme mis en sourdine.