Belle termina son geste et sortit la tasse ébréchée de l'armoire de la cuisine pour la déposer précautionneusement sur la table, en un seul morceau. Trônant en son centre comme le plus beaux joyaux de la couronne.

Le palpitant de Rumple s'arrêta carrément, avant de repartir dans une course folle. L'espoir se mit à courir dans ses veines, infectant son sang et chacun de ses organes. Tel un cheval sauvage, impossible à dompter.

Il releva la tête et étudia à nouveau attentivement la Ténébreuse qui sortait les feuilles à infuser du placard. Il croisa son regard quand elle se tourna vers lui et cette fois, il ne chercha pas d'échappatoire.

Il avait besoin de réponses. Il devait savoir.

Son visage, aux teintes de nacre bleutée, semblait d'un calme olympien.

Cependant, il avait été assez longtemps aux prises avec les Ténèbres pour savoir que leur attaques étaient incessantes et ne laissaient aucun répit à celui ou celle qui tombait sous leur emprise.

- J'ai connu des conditions de réclusion bien plus pénibles, dans des cages bien moins dorées que celle-ci, commenta-t-elle avec un petit sourire en coin.

Évidemment que le Mal qui gangrenait l'âme de sa femme avait fait des expériences bien moins confortables dans des geôles bien moins ragoutantes. Il était bien placé pour le savoir.

Il réprima une farouche envie de replacer une boucle folle derrière son oreille indigo.

- J'ai fait une omelette, indiqua-t-il inutilement, en désignant les oeufs dans la poêle.

Elle avait inévitablement vu la préparation en entrant dans la pièce mais, encore un fois, elle s'abstint de relever l'absurdité de ses propos.

- Mes possibilités sont un peu réduites, momentanément, ajouta-t-il en remuant quelque peu son bras gauche, au maximum de sa mobilité.

Il questionna un instant une sénilité précoce. C'était comme si son cerveau voulait tester jusqu'où il pouvait s'enfoncer dans sa propre sottise.

Les yeux de Belle se portèrent sur son épaule endolorie et la compréhension flasha dans ses prunelles azur.

En moins d'une seconde, elle fut à ses côtés. Si près qu'il pouvait sentir son odeur. À son essence naturelle, se mêlaient de subtiles fragrances de parfum de lilas, restées sur les vêtements qu'elle avait portés avant d'être incarcérée dans le sous-sol de la clinique. Ce qui lui fit quelque peu tourner la tête et n'aida en rien son coeur, qui continuait de tambouriner dans sa cage thoracique.

Belle leva sa main droite et la laissa planer sur son pectoral gauche une seconde, se rendant compte que son geste était superflu.

- Si j'avais mes pouvoirs ...

Rumplestiltskin recula comme s'il avait été exposé au feu vif d'une flamme trop attirante.

- Je ne vais pas t'aider à récupérer ta magie, siffla-t-il entre ses dents.

Bien évidemment que Lacey tenterait de le corrompre en utilisant ses sentiments. Les Ténèbres étaient championnes lorsqu'il s'agissait de brouiller les cartes. Elles utiliseraient tous les stratagèmes, ne reculeraient devant rien pour le séduire et obtenir de lui leur liberté.

- Je ne ... Ce n'est pas ... balbutia la jeune femme déconfite.

Mais même elle doutait de ses véritables intentions en cet instant.

- Je suis désolée que tu aies été blessé, tenta-t-elle prudemment.

Quand il ne se retrancha pas à l'opposé de la table, elle fit un autre essai.

- Je n'avais pas réalisé que cela t'incommodait autant. Si j'avais su, je me serais chargé du repas.

Elle n'éprouvait pas véritablement la sensation de faim, mais lui si. Il aurait dû être en convalescence, si ce n'était parce qu'il l'avait sauvée des griffes des Héros. Maintenant qu'elle y songeait, elle se rappelait vaguement Victor l'interpeller dans l'entrée de l'hôpital, argumentant quelque chose à propos de repos et de gestes du quotidien. Mais Rumple avait rejeté ses paroles d'un haussement d'épaule, suivi d'une contorsion de ses traits couvrant une grimace de douleur à n'en pas douter, pour adresser une liste des choses communes dont ils auraient besoin à Robin.

- Tu n'es plus ma servante, observa-t-il froidement.

- Et toi, pas le mien, répliqua-t-elle avec plus de fiel qu'elle ne l'avait souhaité.

Elle ferma les paupières une seconde et tenta de reprendre le contrôle. Il fallait qu'ils trouvent un terrain d'entente s'ils voulaient cohabiter pacifiquement.

Belle était saturée de devoir composer avec autant d'entités à la fois, y compris son mari. Néanmoins, les Ténèbres étaient habituées aux compromis et se firent muettes pour lui permettre de négocier avec Rumple. Si Lacey voulait réussir à s'attirer les bonnes grâces de son geôlier, elle avait tout intérêt à la mettre en sourdine et laisser Belle le brosser dans le sens du poil.

- Tu n'as pas les mêmes besoins que moi, énonça-t-il platement. Il n'y a pas de raison pour que tu prépares la tambouille quand tu n'éprouves pas la nécessité de te nourrir.

- Mais rien ne m'empêche de le faire et ce n'est pas comme s'il y avait des millions d'activités à faire ici, contra-t-elle.

- Je sais, reconnut-il sur un ton défensif. J'ai négocié un espace de cinq mètres tout autour du chalet. Ce n'est pas grand-chose, mais ça te permettra quand même de respirer un peu.

Elle le vit vaciller légèrement. Il était exténué, ça ne faisait pas l'ombre d'un doute.

- Rumple...

- J'ai bien conscience que la situation doit t'insupporter, continua-t-il sur sa lancée. Je me ferai le plus discret possible. Tu n'as pas à te préoccuper de mes faits et gestes. Tu n'auras qu'à faire comme si je n'étais pas là.

- Je ne veux pas faire comme si tu n'étais pas là, s'énerva-t-elle en levant les bras au ciel. Je veux partager tes repas et ta vie. Je veux revenir en arrière et t'emmener avec moi hors de Storybrooke, avant qu'il soit trop tard. Je veux qu'on visite le monde et qu'on laisse cette malédiction et toute cette ville et ses habitants derrière nous. Je veux la vie que tu m'as promise avant ... avant ...

- Que tu ne me bannisses hors de notre communauté, finit-il pour elle, les mots sortant de sa bouche avant même que son cerveau ne les ai analysés.

- Oui, reconnu-t-elle. J'aurais dû partir avec toi, à ce moment-là. Mais, j'étais si aveuglée par la colère. En découvrant le gantelet dans l'arrière-boutique, j'ai perdu les pédales. J'ai cru que ta plus grande faiblesse était la chose que tu aimais le plus, quand c'était réellement l'objet qui pouvait te coûter ton libre-arbitre. J'étais si ulcérée que j'ai focalisé toute ma rancoeur sur cette dague et son pouvoir, sans réfléchir une seconde à ce que tu avais vécu, enfermé dans une cage comme un animal pendant des mois. Sans prendre la peine de considérer que ton seul but était te libérer de cette lame infernale. Que tu ne voulais plus jamais laisser l'opportunité à qui que ce soit de te faire danser comme un pantin. J'ai refusé de t'écouter parce que je savais que si je le faisais, tu me convaincrais avec tes arguments et je refusais d'entendre encore tes mensonges. Mais ce n'était pas des mensonges. Pas vraiment. Maintenant je sais, mais il est trop tard, termina-t-elle dans un sanglot étranglé.

Elle avait débité tout ça d'une seule tirade et Rumple n'aurait pas pu s'empêcher de la prendre dans ses bras, même si ça vie avait été menacée.

- Oh ! Belle, murmura-t-il contre sa chevelure auburn tandis qu'il passait son bras droit autour des épaules de la jeune femme, le gauche restant à hauteur de sa taille.

Elle appuya son front sur sa clavicule droite, évitant sa blessure et se laissa noyer dans la sensation d'ivresse qui l'enveloppa. Elle était là, dans ses bras. A l'endroit exact prévu pour elle. Sa tête reposait sur sa poitrine. Elle pouvait entendre son coeur battre. Le coeur le plus pur qui ait jamais existé. Même consumé par la Noirceur qui était maintenant sienne, il avait réussi à trouver le moyen de l'aimer.