Le jour pointait à peine sur la forêt et les chants des oiseaux matinaux ne résonnaient pas encore dans le silence paisible de l'aube.
Belle rejeta l'édredon sur le côté et sortit du lit douillet.
Elle avait pris habitude de se réveiller seule depuis longtemps. La magie noire des Ténèbres sustentant les besoins primaires de son hôte, il était fréquent que Rumplestiltskin ne dorme pas. Elle en avait fait l'expérience par elle-même avant d'être plongée dans un coma médicamenteux presque perpétuel à la clinique.
Toutefois, il fallait croire qu'il ne pouvait y avoir de règles sans exception. La soirée et la nuit avait été inanimées et elle avait dormi d'un sommeil de plomb.
Ou peut-être était-ce un effet secondaire des drogues forcées dans son organisme ?
Après la scène désastreuse de la veille, elle avait nettoyé la table de la cuisine puis, abattue, elle avait rejoint la chambre d'amis, où trônait le grand lit qui semblait se gausser d'elle.
Rumple n'était pas reparu de tout l'après-midi. Malgré ses nombreuses tentatives, il n'avait pas daigné montrer le bout de son nez. Elle s'était gourmandée pendant de longues heures et finalement, drainée de toute énergie, avait basculé dans les limbes. Ce qui aurait dû n'être qu'une sieste s'était mué en une période s'étirant jusqu'aux premières lueurs blanchâtres éclairant l'horizon.
Elle enfila un gilet, drapé autour du dossier d'une chaise et prit le chemin du living room.
L'inquiétude la gagna quelque peu quand elle constata que son époux n'était pas à son rouet. En fait, son instrument préféré – il en jouait avec une telle finesse que s'en était un art. Dans le Royaume Enchanté, il aurait pu filer pour la cour – avait carrément disparu.
Il ne serait pas parti sans rien lui dire, même s'il savait qu'elle n'était plus un danger pour quiconque, se réprimanda-t-elle intérieurement pour contrer l'incertitude qui commençait à grignoter ses intestins.
Malgré tout, son c?ur se serra un peu plus en notant l'absence du maître de maison, dans la cuisine également.
Non, il ne l'aurait pas quittée sans un mot. D'ailleurs, de ce qu'elle en savait, il était aussi captif qu'elle. Il avait accepté de s'associer à sa réclusion et de partager sa condamnation pour qu'elle puisse avoir une prison plus confortable.
Tout comme elle avait accepté de l'accompagner au Château des Ténèbres en désespoir de cause pour sauver son peuple des ogres.
Elle avait très vite compris qu'il avait marchandé sa compagnie par ce qu'il se sentait horriblement seul. Là-haut, isolé dans son sinistre château au c?ur des montagnes. Privé de tout contact humain depuis des siècles, à part quand un pauvre malchanceux était assez désespéré pour avoir recours à ses services, comme il l'avait précisé des milliers de fois.
Elle supposait que son amour pour elle était sa raison à lui pour s'enfermer dans une chaumière au fin fond des bois avec le Monstre qui avait pris possession de son corps et de son âme.
La théière était encore chaude et la tasse ébréchée disposée à l'envers sur l'égouttoir. Elle versa un peu de liquide brunâtre dedans et en bu une gorgée, avant de laisser errer son regard par la fenêtre.
Un soupir de soulagement passa ses lèvres quand elle aperçut sa silhouette familière, appuyée contre un des piliers de bois qui soutenait l'auvent accolé au petit hangar, où était remisée la barque qu'il était censé utiliser parfois pour la pêche.
À dire vrai, elle ne l'avait jamais réellement vu prendre de poisson et il n'était pas féru de cette activité. C'était plutôt quelque chose que Regina avait implanté dans la mémoire de Monsieur Gold. Néanmoins, elle pouvait imaginer que ça lui correspondrait assez bien si tel avait été le cas. Il verrait certainement un attrait à la quiétude de la relative solitude de la pratique.
En réalité, la seule fois où le canot avait réellement vogué jusqu'au milieu de l'étendue d'eau, c'était lorsqu'ils avaient décidé de s'accorder une après-midi loin des importuns, après leur rendez-vous chez Granny pour déguster un hamburger et leur déjeuner-pique-nique qui avaient tous deux été interrompus.
Rumple lui avait proposé une ballade sur le lac au soleil couchant, en lui précisant bien de n'en souffler mot à personne, afin d'éviter que des intrus ne s'y invitent de la plus grossière des manières. Elle avait trouvé la proposition trop romantique et s'était empressée d'accepter avec joie.
Elle ouvrit la porte fenêtre pour le rejoindre mais se heurta à une enceinte invisible, une fois atteint le bout de la terrasse.
Elle étouffa un juron comme la tasse lui échappait des mains et la rattrapa in-extremis avant qu'elle ne se fracasse sur le lattage de bois brut qui composait le sol de l'aire de plaisance.
Rumple dû l'entendre de loin car il tourna la tête et quitta son poste pour venir en sa direction. Il n'avait pas dû engranger beaucoup de repos, contrairement à elle, à en juger par les cernes sous ses yeux.
- Belle ! Est-ce que ça va ? questionna-t-il en clopinant à sa rencontre.
Son ton était bien trop dégagé pour l'être vraiment, mais elle préféra ne pas s'y attarder pour l'instant.
Son esprit était embrouillé la veille, pour sûr, mais elle avait cru comprendre que ses conditions de détention étaient identiques aux siennes. Les bracelets en moins, bien entendu. Elle pensait qu'il était là par ce qu'il n'avait pas de possibilité de quitter les lieux, tout comme elle, mais visiblement, ce n'était pas le cas.
- Oui, c'est juste ...
Elle désigna l'embrasure d'un geste de sa main en se redressant.
- Oui, acquiesça-t-il. Le sort de protection d'Emma et Regina qui te retient prisonnière.
Il lui décocha un petit sourire en coin un peu mièvre et rentra à l'intérieur.
- Et pas toi ? s'enquit-elle.
- J'ai une dérogation spéciale, expliqua-t-il mystérieusement. Une extension, au cas où.
- Au cas où quoi ?
Avait-il peur d'elle ? Craignait-il qu'elle s'en prenne à lui physiquement ?
Il ne répondit pas et s'enfonça plus avant dans la maison.
Belle fronça les sourcils.
Quelque chose clochait.
- Rumple ? Est-ce tout va bien ?
- Oui. J'ai passé un coup de fil hier soir. Les hommes de Robin devraient être là en début de matinée. Ils apporteront tout ce que j'avais listé hier. Ainsi, tu pourras te sentir un peu plus à l'aise. Surtout n'hésite pas si tu as des doléances particulières que j'aurais omises.
Un sourire franc se dessina sur les lèvres de la jeune femme. Elle imaginait la discussion d'ici. Il avait dû harasser Madame le Maire jusqu'à ce qu'elle en ait assez et qu'elle accepte que son Chéri les approvisionne à la première heure... avec toute la clique des pseudos Héros à sa suite, sans aucun doute.
