- J'ai aussi appelé ton père, ajouta Rumplestiltskin sur un ton anodin.

Bien trop anodin !

- A ce propos, dit-elle en se resservant une dose de thé, comment se fait-il que vous soyez arrivés pratiquement au même moment, hier ?

- Parce qu'on est était ensemble. Il est venu me voir pour me demander mon aide. Les âmes désespérées, tout ça, tu sais... Il a fait diversion à l'accueil pour me donner un peu d'avance, pendant que je charmais Jiminy Criquet et Miss Lucas, ironisa-t-il en faisant de grands gestes de son bras droit.

Rumple était beaucoup trop exubérant. C'était comme si les Ténèbres ne l'avaient pas quitté.

- Et mon père était ce pauvre hère ?

- Il cherchait un volontaire pour venir te porter secours, corrigea-t-il. Quand il m'a eu expliqué qu'ils t'avaient ré-enfermée dans cet horrible endroit, je me suis dépêché de sortir de là. Et quand j'ai entendu parler les internes dans le couloir, j'ai su qu'il n'y avait pas une minute à perdre. Il était la seule personne dans cette ville à se soucier de toi et de ton bien être.

- À part, toi, sourit-elle en lui tendant une autre tasse.

- À part, moi, reconnut-il, s'asseyant pour déguster leur breuvage préféré.

Oh ! Comme son sourire allait lui manquer. Son sourire, et tout le reste. Il sentit son c?ur se serrer à nouveau dans sa poitrine meurtrie.

La veille, passé la douleur et la honte d'avoir été rejeté une énième fois quand il n'aurait pas dû laisser ses sentiments diriger à la place de ses neurones en premier lieu, il avait réfléchi à la meilleure manière d'organiser leur cohabitation.

Il s'était résolu à affronter son mépris et son courroux mais avait trouvé la cuisine parfaitement en ordre et la porte de la chambre d'amis entrebâillée. Elle s'était apparemment assoupie sans en avoir l'intention car elle portait toujours ses vêtements de la journée.

Il savait qu'il n'aurait pas dû, mais il avait été incapable de résister à la tentation de l'admirer une dernière fois. Même sous les traits de la Ténébreuse, elle était magnifique. Il avait placé le duvet sur elle pour ne pas qu'elle ait froid et était resté assis pendant des heures à surveiller son sommeil. Ses songes devaient être paisibles car elle remuait à peine et sa respiration était lente et profonde.

Elle avait sans doute bien besoin de récupérer, après les derniers jours cauchemardesques qu'elle avait endurés. Sans compter qu'elle devait s'être battue sans ménagement contre le Mal qui tenait de s'imposer en elle.

Lentement mais sûrement – inexorablement - le temps avait continué sa course, lui rappelant que la réalité avait repris le pas sur la fiction qu'il s'était créée dans son esprit, sous le coup de l'émotion.

Elle l'aimait toujours, c'était indéniable. Elle ne serait pas revenue et ne l'aurait pas secouru sans ça.

Maurice lui avait raconté comment elle avait réussi à le convaincre de veiller sur lui pendant qu'elle était censée vivre sa vie à l'extérieur de Storybrooke et comment elle avait pourfendu Hook quand le pirate l'avait empalé sur son maudit crochet.

Ce n'était pas Henry, mais Moe French qui l'avait emmené aux urgences après le combat. Il n'était pas grand et l'homme n'avait pas eu le moindre mal à l'allonger dans sa camionnette pour le transporter jusque-là. Sans la promesse du fleuriste à sa fille, il se serait plus que certainement vidé de son sang au milieu de la rue dans l'indifférence générale.

Même absente, même de loin, elle avait su prendre soin de lui.

Il avait la ferme intention de faire de même.

Elle avait été, on ne peut plus claire, quand elle était venue le retrouver au puits. Elle avait réaffirmé ses paroles avant d'accepter les clefs de la Cadillac pour aller refaire sa vie loin de Storybrooke... Loin de lui !

C'était les derniers instants où Belle avait été elle-même en sa présence.

Dans un sens, elle avait respecté ce qu'il lui avait demandé, plus tôt, ce jour-là.

Il lui avait dit que si elle venait le rejoindre sur les lieux de leur mariage, il saurait ce qu'elle ressentait pour lui.

Ce qu'il n'avait pas anticipé, c'était que malgré le fait qu'elle ait encore des sentiments pour lui, elle refuse de lui accorder une dernière chance.

Il ne pouvait cependant pas la blâmer de vouloir protéger son c?ur, comme elle l'avait si bien dit.

Lui-même connaissait la douleur de la trahison.

Elle avait raison, elle lui avait donné plus que sa part de dernières chances. Et à chaque fois, il avait tout détruit.

Il était lucide et conscient de ce qu'il était, à présent. Sans magie, sans pouvoir. Il était de retour à la case départ. Plus bas que la boue qui souillait les bottes des officiers de Hordor, le Général de guerre du Duc des Basses Terres. Son fils en moins.

Il n'avait même pas été capable de convaincre Charmant de la laisser sous sa surveillance. Si Maurice n'était pas intervenu, ils l'auraient probablement maintenue captive dans cet endroit où elle avait été séquestrée pendant vingt-huit longues années de par sa seule association avec lui.

La nuit porte conseil. Dans son cas, elle lui avait surtout remis les idées en place.

Avec ou sans malédiction, elle était une jeune femme indépendante et il n'avait plus rien à lui offrir. À part la possibilité d'aider Lacey à recouvrer sa liberté. Mais ce n'était pas quelque chose que la vraie Belle aurait réellement souhaité en son for intérieur. Ça, il en était plus que certain.

Deux coups fermes à la porte annoncèrent l'arrivée de la cavalerie et mirent fin à ses tourments intérieurs.

- Belle ! s'exclama son père, à la seconde où elle ouvrir la porte.

Elle se jeta à son cou et il l'engouffra dans une embrassade monumentale.

- Papa, rit-elle, en se dégageant après plusieurs longues secondes.

Le Seigneur d'Avonlea avait été dévasté d'apprendre que sa petite princesse était devenue la Bête qui la lui avait arrachée, de prime abord. Son c?ur de père était déchiré à l'idée même de ce que sa douce Belle, emplie de bonté et de générosité, devait ressentir d'être claquemurée avec ce Monstre en elle.

Il ne doutait pas qu'elle se batte vaillamment contre les Ténèbres de toutes ses forces. Elle avait fait montre de courage et de détermination lors de la guerre des ogres. Refusant de rester cantonnée dans la sécurité de sa chambre rose, quand les hommes mourraient aux combats et leurs familles de faim dans les masures des villages environnants.

Téméraire et déterminée – pour en pas dire entêtée – elle avait retroussé ses manches et participé sans jamais rechigner, à l'organisation des camps de premier secours, administrant de son mieux des soins médicaux parfois – souvent - précaires aux soldats de fortunes qui revenaient du champ de bataille.

Elle avait gardé la tête sur les épaules alors qu'elle assistait, impuissante à la mort de nombre d'entre-eux. Des pères, des frères, des fils, fermier ou boulanger de leur état, qui avaient été enrôlés pour défendre leur bout de terre contre un ennemi gigantesque et en surnombre.

Elle avait ravalé ses larmes et passé outre le dégoût qui vous prenait au c?ur et la révulsion qui vous retournait l'estomac, face à des corps mutilés, déchiquetés, imbibés de souillures et généralement, déjà putrides.

Elle avait le sens du devoir et, bien que d'esprit un peu trop libre suivant le code et l'étiquette qui convenaient aux princesses, elle faisait passer leur peuple en premier quand il était question de matières importantes concernant la gérance d'Avonlea.

Elle avait accepté – à l'encontre de ses valeurs les plus pures – de faire contre mauvaise fortune, bon c?ur et d'épouser Sir Gaston, fils de chevalier et un des meilleurs combattants rallié à leur cause, dans le cadre d'un mariage arrangé.

Maurice savait pertinemment que sa petite fleur sauvage n'était pas éprise de cet homme au physique plus qu'agréable pour les yeux, certes, mais rustre et prétentieux. Imbus de lui-même, ne tarissant pas déloge sur son palmarès de chasse, le jeune homme n'accordait que peu d'importance à l'avis de sa promise. Ce n'était pas comme si les idées de la gente féminine pouvaient avoir un quelconque sens. Elles étaient, à tout le moins, futiles et, au pire, farfelues.

Sir Gaston voyait en sa future épouse une femme d'une grande beauté, au bras de laquelle il pourrait parader, fier comme un paon d'avoir su s'arroger la plus belle d'entre toutes. Un autre trophée à accrocher à sa ceinture. S'il appréciait son joli minois, il n'en était pas de même pour l'esprit indépendant de la jeune Princesse. Pour lui une tête bien faite n'était pas synonyme d'intelligence mais de symétrie des angles du visage. Et le penchant de sa future épouse pour la littérature, ainsi que son habitude à ouvrir sa bouche quand la matière ne concernait que les hommes, prendraient fin le jour de leur noce. Au besoin, il pourrait avoir recours à quelques manières un peu ... rudes pour lui inculquer où se trouvait sa place – au fond de la cuisine où à repriser ses chaussettes, selon son envie du moment, il n'était pas une bête, tout de même – ce que son père n'avait, semblait-il, pas été capable de faire.

Maurice culpabilisait quelque peu de l'accord de cette union. Il n'ignorait pas que Colette aurait été opposée à ce mariage de raison et non d'amour. Elle espérait pour leur fille, la même chance qu'elle de pouvoir partager la couche et la vie de l'homme qui saurait faire naître cette sensation enchanteresse qui vous donne l'impression de pouvoir conquérir le monde et gravir les plus hautes des montagnes. Celle qui vous donnait des ailes et vous portait pour réaliser vos rêves. Celle qui vous tenait le c?ur au chaud, grâce à celui qui en détenait la clef.

Gaston aurait beau essayer toutes celles de son trousseau, il ne parviendrait jamais à trouver celle qui correspondait à celui de sa petite Princesse. Elle était avide de liberté et de connaissance. La dernière chose dont elle avait besoin était une cage pour l'emprisonner, fut-elle du plus bel or qui soit.

Cependant, en temps de crise, il n'y avait aucune place pour le romantisme et chacun devait contribuer à sa façon. Il avait bien été obligé de sacrifier quelque chose également.

Finalement, il avait confié sa fille à une Bête qui s'était révélée bien moins monstrueuse qu'il n'y paraissait au premier regard et qui avait en sa possession le seul exemplaire du passe qui ouvrait le c?ur de Belle.

Il ne lui était jamais venu à l'esprit qu'un homme véritable, qui avait une vraie vie, avant la Malédiction, puisse se cacher derrière cette créature. Pour lui, Rumplestiltskin était tout simplement le Ténébreux. Il ne faisait qu'un, sans distinction.

Maintenant, la Noirceur avait pris possession de Belle et il était bien obligé de reconnaître la dualité de la chose. Il devait faire face aux méfaits orchestrés par Lacey. Et s'il ne pouvait approuver les actes horribles qu'elle avait posés, il ne pouvait pas plus abandonner son enfant.

Dans les derniers mois, plusieurs personnes avaient été affectées par le Mal et avaient réussi à s'en débarrasser. Avec plus ou moins de succès, et il espérait bien que sa petite princesse connaîtrait un autre sort que celui du pirate au crochet. Si quelqu'un était capable de tenir tête aux Ténèbres, c'était bien elle. D'autant qu'elle avait un allié de poids à ses côtés pour veiller sur elle quand lui était totalement impuissant à lui apporter autre chose que son soutien indéfectible.

Il fut un temps où il l'avait condamnée pour ses choix. Il ne commettrait plus la même erreur. Il serait là pour l'accueillir à bras ouvert quand elle serait redevenue elle-même. D'ici là, il avait bien l'intention de l'aider à se battre, comme le lui avait conseillé Rumplestiltskin.