Les flocons tombaient drus, s'accumulant sur le sol gelé, recouvrant toutes les surfaces d'un fin duvet blanc. Transformant peu à peu le c?ur sombre de la forêt en paysage de carte postale. Surréel, étincelant, sous la lumière de la lune. Haut dans le firmament sur la toile d'encre aux côtés des étoiles perçant la voûte céleste, le disque d'argent brillait de mille éclats, baignant la flore décharnée et la faune recluse de ses rayons opalins.
L'hiver avait pris possession des lieux et les cristaux de neige lactescents plongeant dans la nuit hypnotisaient la Ténébreuse. La magie ne lui était plus accessible, mais elle semblait s'être déployée à l'extérieur de la maisonnette. S'appliquant à dissimuler de son mieux les imperfections de la nature, tapissant les malfaçons d'un manteau immaculé.
Lacey ne se rappelait évidemment pas de la poudreuse blanche de son enfance. Il y avait bien des stations de ski dans l'extrême sud de l'Australie, mais les revenus de la famille French ne leur permettaient pas de s'adonner le luxe de Charlotte Pass ou Falls Creek, ni de passer une semaine en Tasmanie. D'autre part, résidant non loin d'Alice Springs, dans le territoire du nord, la chaleur et la sécheresse auraient eu raison de leur commerce. Les plants avaient besoin de soins quotidiens et auraient souffert de leur absence prolongée. En amoureuse de la botanique dans une contrée quasi désertique, aux éléments naturels plutôt hostiles, l'épouse de Moe n'aurait pas supporté de sacrifier ses précieuses semences.
Son père l'avait traînée de l'autre côté du globe après l'accident. Pour tout reprendre à zéro. Pour faire table rase et repartir sur de nouvelles bases. Là où personne n'éviterait de la regarder en face. Ou aucun psychologue ne lui expliquerait, encore et encore - en vain - qu'elle n'était pas responsable. Que, non, avoir oublié son abonnement de bus, obligeant sa mère à venir la récupérer à son cours de danse, n'impliquait en rien sa culpabilité. Que c'était le rôle des parents de veiller sur leur progéniture. Que, malheureusement, cela arrivait fréquemment et que c'était la-faute-à-pas-de-chance. La main du destin. Être au mauvais endroit au mauvais moment...
Elle avait douze ans et au chagrin engendré par cette horrible tragédie, était venu s'ajouter un déracinement qui l'avait laissée plus seule que jamais avec ses idées macabres. Arrachée à la communauté qui était la sienne, coupée de ses amis de longue date, isolée dans un pays qui n'était pas le sien et dont elle n'avait que faire des coutumes.
Franchement, comment pouvait-on survivre à un climat tel que celui du Maine quand on avait grandi sous la latitude du Tropique du Capricorne ?
Qui pouvait bien trouvé charmant de passer décembre sous une couverture, calfeutré dans un immeuble, quand c'était le début de la saison des baignades ?
Bien sûr, son père avait eu besoin de s'éloigner le plus possible de tout ce qui pouvait lui rappeler sa douce Colette. Malheureusement pour lui, un principal témoin le lui remémorait chaque jour de la pire des manières qui soit. Lacey était bien vivante, n'ayant été blessée que superficiellement, grâce aux réflexes de la conductrice qui y avait laissé sa peau.
Maurice avait pensé que ce serait mieux pour eux. Que le temps et la distance atténueraient leurs douleurs.
Mais, le changement était trop drastique.
Et la jeune fille avait beau tenter de s'acclimater, son accent ne manquait pas de la trahir. Ce qui éveillait alors invariablement la curiosité et les questions sur sa vie privée. Et bien entendu l'incontournable : « Et ta mère ? »
Non, traverser la mappemonde n'avait rien résolu. Au contraire, ses amis et voisins océaniens savaient ce qui s'était passé, et même si les regards emprunts de pitié la mettait mal à l'aise, c'était toujours mieux que de devoir expliquer comment un automobiliste s'était endormi au volant et avait percuté de plein fouet le véhicule où elle se trouvait, emportant sa maman et son innocence enfantine aussi brutalement et incisivement que la tôle perforant l'abdomen de cette dernière.
Rationnellement, Belle savait que ces souvenirs étaient préfabriqués. Mais émotionnellement, elle ne pouvait se dérober à la souffrance qui faisait écho à ses propres traumatismes.
Elle s'était peut-être pardonnée et avait compris la dévotion de sa mère à protéger sa fille unique d'un monstre dévoreur de chair, mais le manque de sa présence n'avait pas disparu pour autant.
Elle se prenait souvent à imaginer ce que celle-ci dirait de sa vie et de sa situation.
Depuis ces derniers mois, évidement, le Mal en profitait pour s'insinuer sournoisement dans son esprit et dégrader le peu d'estime d'elle-même qu'elle parvenait à maintenir. Entremêlant ses sentiments et ceux de sa Jumelle Maléfique.
Heureusement, elle avait pu compter sur le soutien indéfectible de Rumple, à défaut de sa présence.
Au cours des semaines écoulées, il s'était arrangé pour qu'elle soit entourée de personnes qui lui étaient chères, et ce, malgré sa « condition ».
La première fois que Ruby s'était présentée à la porte de la cabane, expliquant qu'elle délivrait elle-même la commande spéciale que son mari avait demandée à Robin – trop occupé à pouponner avec Regina, semblait-il – Belle en était restée pantoise.
Hamburger et thé glacé en guise de repas ! Son seul regret avait été qu'il se retire peu après l'arrivée de la serveuse vêtue d'un de ses minishorts légendaires, au lieu de le partager avec elle.
Mais, le plaisir de pouvoir bavarder entre filles quelques instants et le geste de la jeune louve avaient tempéré son désarroi. Émouvant Belle bien plus qu'elle ne l'aurait cru. Sa solitude la renvoyant à la période expérimentée par Lacey à son arrivée en terre inconnue.
Après quelques visites de la sorte, Ruby avait fait escale à la cabane lors d'une nuit de pleine lune – deux précautions valaient mieux qu'une quand il s'agissait de passer du temps avec la Ténébreuse, même recluse au fond des bois et dépourvue de sa magie noire - couverte de son manteau pourpre et n'en était repartie qu'au petit matin.
Quand elle était revenue en compagnie d'Ariel, à l'apogée de l'astre nocturne suivant, Belle n'avait pu contenir ses larmes, malgré les remontrances des Ténèbres qui l'invectivaient intérieurement pour sa faiblesse.
La relative confiance que son amie plaçait en elle fit déborder son c?ur d'émotions intenses.
La jeune femme avait dû user de persuasion pour convaincre son fiancé de sa sécurité lors de cette entrevue pour le moins imprudente.
Inconsidération, avaient avancé certains. Insanité, avaient argumenté d'autres. Mais tous s'accordaient à dire que s'il y avait un point que les deux princesses avaient en commun, c'était leur bravoure.
Et leur excentricité, également ! chuchotaient les conformistes de l'étiquette du savoir-vivre à la cour. Les plus médisants n'hésitaient pas à colporter que l'ancienne créature marine n'était pas connue pour la profondeur de sa clairvoyance.
Faisant fi des commérages, elle n'avait écouté que son c?ur et avait répondu à l'appel de l'aventure.
La sirène n'était pas si idiote que les langues de vipères le laissaient entendre. Elle avait bien conscience qu'elle prenait un risque énorme, bien qu'en compagnie d'un prédateur féroce capable de déchiqueter un être humain en quelques minutes.
Pour combler quelque peu l'inquiétude et la frénésie d'Éric à l'idée de cette rencontre à hauts risques, perdue dans la forêt au milieu de la nuit, elle avait accepté d'autres chaperons, même s'ils n'étaient pas vêtus de carmin.
Une autre princesse téméraire, qui avait quelque peu modifié son retour en son propre Royaume en fonction d'un imprévu venu semer le trouble dans l'avenir auquel elle se destinait et pour lequel elle avait lutté avec acharnement, s'était jointe à ce qui était devenue une véritable expédition crépusculaire. Car, une dernière jeune femme était venue naturellement et spontanément compléter le groupe.
Toutes quatre avaient eu des relations très différentes avec la Princesse d'Avonlea et avaient eu l'occasion de la rencontrer sous un autre jour. Mais toutes avaient créé un lien profond avec celle qui était devenue leur amie.
Toutes quatre avaient connu et abhorraient le poids des traditions qui pesaient sur leurs épaules et écrasaient les femmes dans un monde qui n'était pas tendre avec elles.
En réalité, elles étaient aussi différentes les unes des autres qu'il était possible de l'imaginer. Mais aussi unies que les doigts d'une main en ces circonstances.
