Trois coups secs contre le panneau de bois la firent sursauter.
Le bruit de leur pas étouffé par l'épais tapis blanc, perdue dans ses pensées, elle ne les avait pas vues, ni entendues approcher bien qu'elle ait été postée à la fenêtre de la cuisine en sentinelle.
Bien entendu, leurs compétences de guerrières n'aidaient pas à les repérer sur les chemins enneigés, même si la lune illuminait la nuit, se reflétant sur la masse crayeuse et immaculée recouvrant l'humus de la forêt, formant des congères dans les talus et autres dénivellations environnantes.
Le vent s'était levé, soufflant par rafales, faisant tourbillonner les cristaux de glace en un ballet majestueux dans leur pluie incessante, frigorifiant les quatre femmes durant leur trajet jusqu'à la cabane depuis la route praticable en voiture.
Le chasse-neige ne venait pas jusqu'à eux et seuls ceux qui encouraient de braver le sol verglacé par ces températures hivernales accédaient au seuil de la maisonnette constituée de rondins dans la clairière.
Ce qui avait amené la Princesse d'Avonlea à remettre en question leur venue mensuelle. Comme à chaque fois, un n?ud dans son estomac témoignait de l'angoisse qui se saisissait d'elle par anticipation, les jours de visite programmée.
Le feu, ravivé par l'ajout de bûches en début de soirée, crépitait dans la cheminée et l'odeur du pain d'épice qu'elle avait confectionné cette après-midi même embaumait l'air ambiant. La bouilloire sifflotait doucement sur le fourneau au ralenti, attendant patiemment les convives espérées.
Reprenant ses esprits, Belle se rua sur la porte pour l'ouvrir et s'en écarta rapidement, afin de laisser place à Ruby, Ariel, Mulan et Merida qui s'entassèrent dans l'entrée sans une seconde pensée. Trop heureuses d'échapper au froid mordant de cette nuit de décembre. La température avait chuté subitement deux jours plus tôt et elles apprécièrent à sa plus haute valeur la chaleur qui les enveloppa et les accueillit dans la maison de celle qui était restée leur amie.
Se délestant de son parka, que leur hôtesse plaça sur une chaise devant l'âtre avec ceux de ses compagnes, Ariel n'hésita qu'un instant et Belle n'eut que le temps de prendre une grande inspiration pour se remettre de sa fausse frayeur, avant d'ouvrir les bras pour enlacer celle qui avait remplacé ses nageoires par de belles gambettes par amour pour son prince.
Bien après l'émotion toujours vive, provoquée par les salutations d'une autre rouquine, à la chevelure bien plus sauvage et celles de sa compagne aux yeux bridés venues, telles les conquérantes qu'elles étaient, non seulement pour assurer la sécurité les unes des autres, mais aussi pour lui dire qu'elles ne l'oubliaient pas. Qu'elles avaient foi en sa force pour résister au Monstre qui avait pris racine en elle.
Depuis cette fameuse première soirée, elles se présentaient régulièrement à la porte de la chaumière les nuits de pleine lune. Belle ne pouvait qu'être reconnaissante de leur courage et de leur mépris pour le qu'en-dira-t-on et louer la bonté de leurs âmes et la grandeur de leurs c?urs.
La Petite Sirène lui avait appris qu'elle s'occupait de la gestion de la bibliothèque en son absence et plaisantait souvent à propos de l'obligation de rendre ses livres à temps. Elle ne venait jamais les mains vides, prenant la peine de sélectionner mensuellement plusieurs tomes qu'elle était certaine que Belle affectionnerait particulièrement, afin de l'aider à passer le temps long entre deux visites.
C'était une bouffée d'oxygène dans son vase clos. Une fenêtre sur le monde depuis sa prison. Le moment qu'elle anticipait et redoutait tous les vingt-neuf jours. Craignant à chaque fois que ses amies ne changent d'avis à son propos. Mais jusqu'ici, pas une seule n'avait déserté les rangs. Et elle s'en réjouissait. C'était un peu comme si rien n'avait vraiment changé. Elle pouvait avoir l'illusion, pour un moment, qu'elle était toujours la Princesse d'Avonlea. Celle qui rêvait d'Aventure et du Grand Amour. Celle qui fantasmait, perchée sur le rempart de la plus haute tour du château de Sir Maurice, régnant sur le comté bordant la frontière du Royaume du Nord avec les Basses Terres.
Ce père aimant qui lui apportait des fleurs fraîches chaque dimanche, partageant son repas dominical. Échangeant avec elle des banalités sur les derniers cancans de la ville pour lesquels elle n'avait que peu d'intérêt mais qu'elle commentait avec le plus de bienveillance possible. Refoulant Lacey et ses interminables jérémiades au plus profond d'elle-même.
Certains jours étaient plus faciles que d'autres.
Les voies des Ténèbres ne se taisaient jamais complètement mais elle réussissait, avec plus ou moins de succès, à les maintenir sous sa coupe. Avec le temps, elle avait appris à les maîtriser en toute relativité.
La meilleure des solutions était de les ignorer.
Mais, plus facile à dire qu'à faire.
Parfois, le Mal en elle se réveillait et grondait, bien qu'enchaîné par les bracelets de cuir inhibiteurs qui ne quittaient jamais ses poignets.
Heureusement d'autres âmes généreuses la soutenaient également.
Fidèle à sa promesse, Robin passait généralement en personne pour leur apporter les victuailles et produits de nécessité tous les quinze jours, environs.
Au début, plus que réservé malgré sa proposition, il était à présent moins tendu lors de leurs brefs échanges et lui accordait mêmes des sourires et des anecdotes sur les progrès de sa fille qui grandissait à vue d'?il, d'après lui. Il avait même, une fois ou deux, blagué sur le fait que ce soit une conséquence de l'intervention d'Emma sur la grossesse de la Sorcière de l'Ouest.
Cette dernière était toujours retenue sous l'hôpital mais, contrairement à Belle qui ne pouvait s'empêcher de frissonner à chaque fois qu'elle y pensait, l'endroit semblait lui convenir.
Regina et le voleur au grand c?ur avaient décidé d'un commun accord de lui laisser voir la petite, pour le bien de l'enfant. Espérant ainsi attiser l'amour maternel de Zelena. Et pourquoi pas, celui pour sa famille. Peut-être même un jour, pour ses semblables.
Archie, non plus, n'avait pas failli à sa parole. Ils parlaient de longues heures tous les semaines. Réglé comme une horloge, tous les mercredis à quatorze heures trente, il frappait à la porte de la bâtisse, son parapluie sous le bras. Qu'il pleuve, qu'il vente, qu'il neige ou qu'il fasse grand soleil.
Il était même venu quelques fois avec Pongo, qui s'était empressé de rejoindre Rumple sur la terrasse, où il s'était éclipsé comme à son habitude.
C'était la seule chose qui obscurcissait toutes ces visites. Autant Rumple s'appliquait à ce qu'elle reste en contact avec le monde – car elle n'avait pas le moindre début de soupçon de doute qu'il soit l'instigateur de ces réunions régulières et privilégiées – autant, lui-même s'isolait dans le hangar qu'il avait fait aménagé par Dove à la fin de l'été.
Elle se rappelait avec amertume de leur dispute, la nuit où elle avait compris ce qu'il traficotait. Lacey était entrée dans une rage folle et avait brisé tout ce qui lui tombait sous la main. Elle lui avait dit qu'il pouvait carrément s'installer dans la bicoque qui jouxtait le cabanon. Celle qui était hors de l'espace que lui avait alloué Emma et Regina en confectionnant sa prison magique.
Ce qui faisait le plus mal, c'est que c'était pratiquement ce qu'il faisait. Il disparaissait au petit matin et revenait rarement pour prendre son repas avant, tard dans la soirée. Puis il s'emmurait dans la chambre principale où il avait fait installer le petit rouet.
Elle avait plusieurs fois tenté d'aborder le sujet, mais il ne lui laissait pas l'occasion d'amorcer la conversation qu'il fuyait déjà, débarrassant le plancher telle la pluie qui ruisselait entre les lattes de bois constituant le surplomb au-dessus de la rive du lac.
Maintes fois, elle avait préparé son discours.
Maintes fois, elle s'était dégonflée.
Elle ne pouvait empêcher la voix du Mal de lui souffler que c'était l'incapacité de Rumple à l'accepter telle qu'elle était aujourd'hui qui le tenait éloigné d'elle. Sans parler de la répugnance qu'il devait éprouver devant sa condition physique de Ténébreuse.
Déjà quand Lacey était apparue suite à la perte de mémoire de sa Belle chérie, il n'avait eu de cesse de vouloir faire revenir la douce et courageuse Princesse pour laquelle battait son c?ur. Il avait délibérément évité toute relation sexuelle, ne lui accordant que quelques baisers chastes – aussi chastes que ce que cela pouvait signifier pour Lacey - quand elle lui offrait bien plus sans aucune équivoque, ni méprise possible sur ses intentions. Alors, maintenant qu'elle ressemblait à un iguane, il n'était pas prêt de se laisser séduire par les charmes qu'elle n'avait plus.
Elle ne se leurrait pas. La raison de son implication dans ses rencontres avec ses amis – qu'elle appréciait plus qu'elle ne pourrait jamais l'exprimer – était une manière de l'aider à ne pas se perdre. Chaque visite la ramenait aussi près que possible de la jeune femme qu'elle était avant que le Mal ne s'enracine en elle. Il visait à la garder sur le bon chemin, pour ne pas qu'elle s'égare sur la route des Ténèbres qu'il avait lui-même empruntée.
Elle n'ignorait pas qu'il n'avait que ses intérêts à l'esprit. Il se sentait coupable. Coupable de ne pas avoir réussi à la protéger du fléau qui s'était abattu sur elle alors qu'elle tuait Hook, lui évitant ainsi la mort. Cette malédiction qu'il avait endossée par amour pour son fils et dont il connaissait par c?ur tous les vices. Celle qui l'avait consumé entièrement jusqu'à ce qu'il ne reste plus aucune trace d'humanité en lui. Elle savait pertinemment qu'il agissait selon ce qu'il pensait être le mieux pour Belle, au mieux de ses capacités.
C'était ce qui était le plus douloureux.
Après tout, nul ne pouvait forcer l'amour. Et elle lui en aurait voulu encore bien plus s'il avait feint le sentiment pour son bien-être.
