- RUMPLE ! s'époumona encore la Ténébreuse, fonçant tête la première et se heurtant au champ de force qui la retenait prisonnière.
Ses neurones grésillaient dans sa boîte crânienne, ses synapses refusant de faire la liaison avec sa raison.
Buttant contre la paroi invisible, elle se débattait aveuglément contre la magie qui entravait son chemin pour rejoindre l'homme qu'elle avait épousé.
- BELLE ! STOP ! s'égosilla à son tour Ariel en lui saisissant les poignets.
- STOP ! répéta-t-elle, essayant d'éviter de son mieux les ongles laqués de vernis noir de son amie qui semblait avoir perdu tout sens logique.
Belle s'immobilisa subitement, comme pétrifiée.
Suivant le regard épouvanté des pupilles de la Ténébreuse, transfixées par une lueur oscillant entre douleur et folie, la Petite Sirène vit passer Mulan et Merida à leur hauteur, portant un Rumplestiltskin inconscient, dont les vêtements étaient détrempés par la neige. Ruby les collait de près et les précéda même pour leur ouvrir en grand les battants de la porte fenêtre, refermés par les bourrasques.
Sans attendre, elle tira la brunette aux yeux emplis de frayeur par la main et leur emboîta le pas.
- Rumple, chuchota cette fois la Princesse d'Avonlea en tombant à genoux à côté du sofa sur lequel le déposèrent les deux amantes.
Les lèvres du tisserand étaient aussi mauve que celles de la jeune femme et son teint aussi blafard que celui d'un cadavre.
Belle caressa sa joue froide comme le marbre d'une main tremblante.
Ça ne pouvait pas arriver !
Ça ne pouvait pas se passer comme ça !
- Son c?ur bat toujours, je l'entends, lui assura Ruby, grâce à son ouïe extra sensible sous l'influence de la pleine lune. Lentement, mais il bat. Il doit faire une bradycardie. Ariel, apporte-lui une couverture. Je vais attiser le feu, il faut qu'il se réchauffe doucement, de lui-même.
- Comment sais-tu ce qu'il faut faire ? interrogea Mulan, quelque peu impressionnée.
- Je prends des cours avec Archie. J'ai mon brevet de secouriste, révéla la louve.
- On ne devrait pas lui enlever ses vêtements trempés ? hasarda Merida.
- Non, même mouillés, ils lui tiennent chaud pour l'instant. De plus, on pourrait lui causer des brûlures cutanées au contact de notre propre peau, bien plus chaude que la sienne qui réagit différemment au facteur thermique dans ces conditions. Il faudra vérifier d'éventuelles engelures, mais ce sera pour plus tard. La priorité, c'est de stopper le refroidissement. Si on le bouge trop, on va provoquer des frictions qui vont à leur tour déclencher un transfert périphérique du sang froid vers l'intérieur de son corps, qui risque alors d'atteindre les organes vitaux. Ça pourrait encore abaisser sa température centrale, ce qu'on veut absolument éviter.
- Si j'avais ma magie... murmura la Ténébreuse, se sentant totalement inapte et inutile devant la situation présente.
- Mais tu ne l'as pas, la coupa Ariel qui rapportait la couverture demandée de la chambre principale. Et tu sais que c'est la dernière chose qu'il souhaiterait pour toi.
Belle fit de son mieux pour faire taire Lacey et ses tentations empoisonnées, tandis qu'elle étendait l'épaisse toison de pure laine vierge - Rumplestiltskin ne jurait que par cette matière – sur son corps, veillant à bien le couvrir entièrement, jusque sous le menton.
L'homme qu'elle aimait avait besoin d'elle. Elle devait se concentrer sur lui à cent pour cent. Ce n'était pas le moment de se laisser corrompre, ni de faire passer ses besoins avant les siens. Ariel avait raison, Rumplestiltskin refuserait qu'elle utilise sa condition précaire comme excuse pour récupérer ses pouvoirs et elle ne laisserait pas le Mal gagner.
L'apparente maîtrise de la situation par son amie lycanthrope apaisait son angoisse et lui permettait de dominer l'affolement de son esprit.
- Victor, on a besoin de toi d'urgence pour une hypothermie, entendit-elle cette dernière exhorter, au loin, dans son téléphone portable.
Belle caressa doucement son visage blême et écarta de son front, une mèche de ses cheveux grisonnants figés par le froid, où scintillaient de minuscules échardes de glaçon.
- Rumple, reste avec moi, pria-t-elle avec la même ferveur qu'elle l'avait fait lorsqu'il était plongé dans le coma artificiel de l'Apprenti Sorcier.
Elle sortit délicatement une de ses mains de sous le plaid et l'enserra précautionneusement dans les siennes pour la réchauffer doucement sans occasionner de lésions supplémentaires comme venait de l'expliquer Ruby, laissant tomber ses larmes silencieuses sur les phalanges engourdies de son mari, puis déposa tendrement ses lèvres sur sa joue glacée tout en continuant de murmurer des mots d'encouragement et des non-sens à son oreille frigide.
Il lui avait confié que c'était ce qui lui avait donné la force de s'accrocher à la vie et elle espérait de tout son c?ur que ça fonctionnerait de la sorte jusqu'à l'arrivée du médecin.
Les routes de la ville étaient dégagées mais ce n'était pas le cas des chemins forestiers. Elle n'était pas certaine qu'une ambulance puisse arriver jusqu'à eux. Cet aspect n'avait tout simplement pas été pris en compte lors de l'accord passé avec les Héros, quatre mois plus tôt. Elle était immortelle à présent et cette éventualité n'avait même pas effleuré son esprit. Mais Rumplestiltskin, lui, était redevenu humain, avec tout ce que ça comportait comme inconvénients. Elle aurait dû y réfléchir au lieu de rejeter l'idée à chaque fois que son cerveau lui soumettait le problème, se gourmanda-t-elle. Si elle était moins égoïste ...
Si elle était moins égoïste, elle ne lui aurait pas permis de se claquemurer ici avec elle pour commencer !
Elle l'aurait libéré comme il l'avait fait pour elle, dans leur monde. Au lieu de le garder enchaîné à elle et à sa sentence éternelle.
Il ne lui avait pas suffis de le bannir de la ville en le condamnant pratiquement à mort, une fois. Non ! Il avait fallu qu'elle recommence !
Robin lui avait conté à demi-mots l'affreuse expérience par laquelle Rumple était passé à New-York. Son arrivée à l'appartement de Baelfire, déjà occupé par les Locksley, après avoir marché pendant des heures interminables pour atteindre la ville la plus proche de Storybrooke sans, même sa cane pour soulager sa cheville meurtrie. Sans, même un manteau pour se protéger des intempéries. Ce qui faisait totalement écho à la situation présente. Son faux infarctus du myocarde – mais son arrêt cardiorespiratoire réel - et comment Zelena avait obtenu sa collaboration pour la suite des événements. Menaçant sa vie, alors même qu'il se mourrait déjà sur son lit d'hôpital. Seul et abandonné de tous.
Abandonné – chassé – par sa femme. Sa femme qui avait juré de l'aimer et de le chérir dans toutes les situations. Sa femme, qui était censée l'épauler et l'aider à surmonter les obstacles que la vie – ou l'Auteur dans leur cas – s'amusait à jeter en travers de leur chemin. Sa femme, qui n'avait pas été capable de mesurer le traumatisme de plus d'une année en cage à la merci d'une folle furieuse. Sa femme, qui s'était réfugiée dans les bras d'un autre alors qu'il tentait désespérément d'empêcher le Mal de finir de ronger son c?ur. Qu'il se battait vaillamment de toutes ses forces pour tenir tête aux Ténèbres, quand elle les avait embrassées à la seconde où elles s'étaient répandues en elle.
Oui, elle l'avait vengé de la Sorcière de l'Ouest.
Oui, elle avait assouvi sa soif de sang. (Et non celle de Rumplestiltskin.)
Mais pour quel résultat ?
Elle était devenue le Monstre.
Pas étonnant que Rumple se soit cantonné dans le hangar, le plus loin possible d'elle qu'il lui était permis dans l'enceinte de leur prison. Elle l'avait entraîné avec elle dans sa chute. Il voulait être un héros et elle en avait fait un paria. Lui, avait au moins eu la décence de la garder à distance des plans manichéens du Ténébreux.
Et maintenant, il était là, inerte sur le sofa, pétri de froid dans ses vêtements détrempés par la neige fondue, engoncé dans une épaisse couverture de laine devant le feu crépitant de la cheminée. Et la seule chose qu'elle pouvait faire, c'était le supplier de ne pas abandonner. Espérer qu'il croit encore assez en elle pour avoir encore envie de se battre et de rester, quand elle lui avait donné toutes les raisons contraires.
