- Tu es certaine que tu ne veux pas encore un peu de thé ? insista Merida. Il paraît qu'on voit toujours les choses plus clairement après une bonne tasse.

Belle releva la tête si rapidement qu'elle en eut presque le tournis.

- C'est Rumplestiltskin qui m'a dit ça quand il essayait de me convaincre de le relâcher, expliqua-t-elle avec un haussement d'épaule devant le regard inquisiteur de la Ténébreuse.

Celle-ci perdit immédiatement sa posture belliqueuse et détourna les yeux en guise d'excuses muettes.

Elle était à fleur de peau mais s'en prendre à ses amies et déverser ses émotions sur elles ne changerait rien à la situation présente.

D'autant qu'elle leurs était plus que reconnaissante d'être restées pour la soutenir.

On était pratiquement à l'aube et Rumple n'avait pas encore montré le moindre signe de reprise de conscience. Il n'avait même pas remué un cil.

Archie cherchait sans cesse à la rassurer mais les remarques de Victor le supplantaient de loin dans son cerveau en fusion.

Elle avait passé toute la nuit au chevet de son époux. Caressant, tantôt ses cheveux, tantôt son front ou sa joue. Sa peau avait perdu peu à peu sa couleur cyanosée et elle était moins froide au toucher. Sa température corporelle était passée de trente à trente-deux degrés et Frankenstein avait expliqué qu'il ne pouvait pas écarter un coma éventuel.

- Si Belle n'avait pas eu l'idée de vérifier sa présence dans la maison, il serait certainement mort de froid à l'heure actuelle, avait prestement ajouté le Criquet dans le souci de la réconforter.

Cependant, elle ne tenait pas à être dédouanée de sa responsabilité dans cet horrible événement.

Si elle avait été plus attentive à ses allées et venues, il ne serait pas allongé sur le canapé, une perfusion dans le bras et un masque à oxygène sur le visage. Ni emmitouflé dans une couverture chauffante, bardé de poches de soluté chauffé pour maintenir ses organes en fonction.

La réalité était qu'elle avait complètement perdu pied, et de vue, ce qui aurait dû être le plus important pour elle. Ce qui était le plus crucial à ses yeux, avant que les Ténèbres n'envahissent son corps et son esprit.

Elle avait sous-estimé la Noirceur qui agrippait son c?ur. Elle pensait faire au mieux de la situation. Mais elle se rendait compte à présent que le Mal était encore bien plus machiavélique que tout ce qu'elle pouvait imaginer.

Il s'était insinué au plus profond de son être, ne faisant qu'un avec elle. S'identifiant à ses peurs et angoisses les plus inconscientes. Exacerbant ses moindres insécurités et les exploitants de la plus vicieuse des façons qui soit. Pervertissant ses sentiments ambigus. Interférant avec sa manière de penser et de ressentir les choses. Corrompant son interprétation des évidences. Balayant ses certitudes. Déréglant ses sens. Augmentant sa sensibilité. Influençant son jugement. Déformant la vérité. Il la manipulait comme un pantin de bois dont il tirait les ficelles en se contorsionnant d'un rire sardonique.

Il l'avait éloigné de ce qu'elle avait de plus cher et de plus précieux pour lui faire croire qu'elle aspirait à autre chose que l'amour de Rumplestiltskin. Le seul capable de représenter une menace sérieuse pour la Noirceur qui la grignotait chaque jour un peu plus. Il avait fallu trois siècles aux Ténèbres pour réussir à le renverser totalement. Il les connaissait mieux que quiconque.

C'était la raison pour laquelle Lacey avait lâché prise en apparence. Elle lui avait fait croire qu'elle gagnait la partie alors qu'en fait, elle construisait patiemment et silencieusement une tour impénétrable qui la gardait à l'abri de toutes tentatives d'invasions. Et d'évasions. Des murailles, si hautes, qu'il était impossible de les gravir. S'emprisonnant elle-même, de sorte qu'elle se coupait toutes possibilités d'être atteinte depuis l'autre côté.

Belle était si empêtrée à pleurer sur son sort et à se lamenter du drame qu'était devenue sa vie, qu'elle avait négligé la seule véritable échappatoire effective. La sortie de secours.

Lacey n'avait pas eu à se démener tant que ça pour réussir à l'aveugler en pleine lumière. L'arbre qui cachait la forêt. Si pernicieux que ça aurait pu en être risible si ça ne lui avait pas pratiquement coûté la seule et unique chance existante et incontestable qu'elle pourrait jamais avoir de s'extirper de la Malédiction. C'en était pathétique !

- La magie a toujours un prix, Chérie ! lui rappela avec ironie la voix haut-perchée de Rumplestiltskin du fin fond de sa mémoire.

Car il était la seule clef forgée pour son c?ur, qui lui permettrait peut-être de recouvrer sa liberté et d'anéantir les Ténèbres.

- S'il n'est pas trop tard ! la mit en garde Lacey, tentant de la déstabiliser avec force de persuasion.

Rumple s'était, en effet, complètement replié sur lui-même depuis leur installation, passant la majorité de ses journées dans la remise, qui n'était pas du tout isolée car ce n'était pas un endroit censé être un lieu de vie. Tout ça pour lui laisser libre accès à la quasi-totalité de la chaumière.

Hormis sa chambre, dans laquelle il passait toutes ses soirées et ses nuits, les seules pièces qu'il occupait quotidiennement par laps de temps relativement courts étaient la cuisine et la salle de bain. Juste le temps minimal requis afin de pourvoir à se nourrir et se laver.

Par un consentement tacite qu'elle ne se rappelait pas avoir approuvé, ils se départageaient les tâches ménagères. Le cycle avait commencé sans qu'elle s'en rende vraiment compte.

Le tisserand avait eu l'habitude de vivre seul, par lui-même, plus souvent qu'à son tour. Que ce soit dans la Forêt Enchantée, quand il était père célibataire ou la plus grande terreur de tous les Royaumes, ou que ce soit à Storybrooke sous les traits du propriétaire de la majorité des immeubles, craint par tous les résidents de la ville.

Sans y prêter attention au départ, elle avait fini par constater qu'il se rendait dans la buanderie tous les mercredis après-midi, alors qu'elle était en cession avec le psychiatre. Elle ne risquait donc pas de l'y rencontrer lorsqu'elle s'occupait de son propre linge.

Il préparait les repas les mardis, jeudis et samedis, alors qu'elle s'en chargeait les lundis, mercredis et vendredis. Les dimanches, Maurice se présentait à la porte du chalet en fin de matinée, avec un bouquet choisi selon sa fantaisie et un plat à emporter de chez Granny qu'il partageait avec elle dans la pièce principale. Tandis que Rumple, qui s'excusait moins d'un quart d'heure après l'arrivée du fleuriste, accommodait les restes de la semaine. Il s'arrangeait en général pour manger seul, empaquetant de plus en plus souvent une portion, afin de l'emmener dans la remise qui était quasiment devenu son lieu de vie. Néanmoins, la quantité était toujours suffisante pour qu'elle puisse en profiter et elle avait développé la même pratique, cuisinant toujours pour deux sans même y penser.

L'un d'entre eux s'occupait du nettoyage des pièces les samedis après-midis, une semaine sur deux, pendant que l'autre réceptionnait les colis livrés par Robin ou l'un de ses joyeux compagnons, puis en répartissait les contenus qu'il rangeait dans les endroits appropriés respectifs.

Le soir du premier jour de chaque mois, Dove apparaissait avec l'argent résultant de la récolte des loyers des habitants de la ville qui demeuraient dans les différentes propriétés dont les actes appartenaient toujours à Gold, dans une mallette noire contenant de grosses enveloppes gonflées de billets, qu'il plaçait dans le coffre caché au fond de la pièce qui leur servait de garde-manger et dont elle connaissait parfaitement la combinaison, correspondant à la date anniversaire de Bae. L'employé était sans conteste la personne avec qui Rumple avait le plus de contacts humains, et c'était toujours dans un cadre bien professionnel, se figurait-elle aisément. Les revenus locatifs de l'antiquaire étaient leur seule source de rentrées financières.

Ils dansaient ainsi, l'un autour de l'autre, dans une cohabitation relativement pacifique, sans heurt apparent et sans réellement avoir besoin de communiquer au-delà de l'organisationnel et de la politesse nécessaire devant leurs hôtes réguliers.

En résumé, il lui avait abandonné la jouissance du reste du logis. N'apparaissant que par intermittences. En général, pour venir saluer brièvement les personnes qui venaient la voir, elle, grâce à son intermédiaire, elle en était persuadée.

Ruby avait reconnu sans ambages que les paroles de Rumplestiltskin avaient fait leur petit effet encore bien après qu'elle ait participé à la libération de la nouvelle Ténébreuse du sous-sol de la clinique.

Belle avait accueilli la distraction qui était devenu un rendez mensuel avec joie et émotion. Elle avait trouvé une sérénité relative dans les schémas répétitifs de leurs existences. Ce qui restait de son humanité s'installant dans une zone de confort créée par les habitudes récurrentes qui lui apportaient une sécurité illusoire et l'éloignaient des douleurs des écueils de la réalité.

Maintenant qu'elle prenait le temps d'analyser les choses, elle se rendait compte du clivage qui les séparait. Ils n'avaient jamais été autant éloignés, alors qu'ils vivaient sous le même toit depuis bien plus de semaines qu'ils n'en n'avaient jamais eu l'occasion à Storybrooke.

Même emprisonnée dans les geôles de la Méchante Reine, à des lieues et des lieues de la forteresse nichée au creux des Montagnes Ténébreuses, où il passait le plus clair de son temps, enfermé dans la tour qui abritait son laboratoire, elle ne s'était jamais sentie aussi déconnectée de lui.