Les minutes passaient au ralenti et Rumplestiltskin n'avait toujours pas repris conscience. Assise sur le sol, contre le sofa ou il reposait, fixant désespérément son visage, scrutant ses pommettes saillantes et les rides profondes nichées sous ses paupières irrémédiablement closes, Belle ne cessait de se mordiller la lèvre inférieure. À tel point que d'améthyste, la lippe pulpeuse était devenue prune, presque aubergine.

Il avait perdu du poids et semblait avoir vieilli de plusieurs années, en quelques mois à peine. Pour la millième fois depuis le moment où elle avait réalisé que quelque chose clochait, en début de soirée, la jeune femme se reprochait de ne pas avoir été plus attentive à l'homme qui partageait son toit et sa vie.

Ses cheveux grisonnants disséminés parmi ceux couleur châtaigne avaient perdus de leur éclat suite au traitement subi cette nuit et son teint, bien que moins livide, était toujours trop pâle. Sa peau s'était réchauffée quelque peu et on pouvait maintenant voir clairement des engelures poindre sur les articulations de ses phalanges.

Victor et Archie prenaient les constantes du patient régulièrement, autant pour rassurer la Ténébreuse que pour surveiller l'évolution lente de la situation médicale de la victime. Trois poches de soluté avaient déjà été utilisées en perfusion. Celles qui l'aidaient à maintenir une chaleur relative depuis l'extérieur étaient échangées toutes les heures par d'autres plus chaudes. La température du tisserand était remontée à trente-quatre degrés.

Ariel, Ruby, Mulan et Merida s'échangeaient des regards entendus et inquiets dans le silence de la maisonnette, où seul le crépitement des bûches dans les flammes de l'âtre, maintenues vives, se faisait entendre par intermittences.

Le soleil s'était levé et commençait son ascension derrière un poudrin de glace. Les cumulonimbus, tombés en poussière au cours de la nuit, brillaient par leur absence. Et, bien que la lune ait également disparue, réduisant à néant la lycanthropie de la serveuse aux minishorts, aucune des quatre jeunes femmes n'avaient émis l'idée de quitter les lieux.

- Tu devrais boire ou manger quelque chose, conseilla la guerrière Nippone qui avait préparé du thé, en proposant la tasse ébréchée à leur amie.

La sirène lui avait confié plus tôt que cette pièce de porcelaine de Chine avait une signification bien particulière pour Belle et l'aînée du clan DunBroch avait approuvé d'un grand signe de tête qui avait fait rebondir ses boucles rousses sur ses épaules.

La Princesse d'Avonlea se saisit du précieux symbole et la porta à sa bouche, plus par amour que par nécessité. Aussi idiot que cela puisse paraître, ce geste lui apporta un peu de sérénité dans la tempête d'émotions qui s'était déclenchée en elle et avait sévit toute la nuit. C'était comme retrouver un peu d'espérance au fond de ce calice sacré.

Lorsqu'elle releva la tête pour reporter son regard sur l'homme qu'elle veillait depuis le la fin du crépuscule, elle rencontra le sien.

Son c?ur fit un bond dans sa poitrine et elle posa précipitamment le récipient si représentatif de leur amour – si souvent malmené mais toujours existant – sur le sol, pour s'agenouiller le plus près possible de lui.

Les pupilles de Rumplestiltskin étaient contractées, étrécies en deux minuscules points noirs, dans ses iris caramel, rendant ses yeux hagards.

Les images floues qui arrivaient à son cerveau ne faisaient aucun sens pour lui. Des tâches de couleurs et de lumières dansaient devant lui et il mit quelques instants pour réaliser le focus nécessaire à une résolution plus nette de l'image de la femme qu'il avait épousée, devenue la Ténébreuse, penchée sur lui, des larmes luisant dans ses prunelles saphir.

- Belle, voulut-il articuler, mais son larynx refusa de coopérer et il se rendit compte que quelque chose était apposé sur son nez et sa bouche.

Tentant de porter la main à son visage dans un réflexe, celle-ci déclara également forfait et la panique commença à envahir le tisserand.

Ses synapses peinaient à établir les connexions entre ses neurones et son c?ur pompa soudainement le sang dans ses veines comme un dératé.

- Doucement, doucement, murmura Belle en posant ses doigts indigo sur la poitrine de son beau au bois dormant.

Elle pouvait sentir son palpitant s'emballer et jeta un coup d'?il en direction des médecins qui se portaient simultanément au chevet de leur patient.

- Tout va bien. Tout ira bien, maintenant, tenta-t-elle de le rassurer de son mieux.

Mais rien n'allait du tout. Le corps de Rumplestiltskin ne répondait pas aux commandes de son cerveau, qui semblait tourner au ralenti dans sa caboche, assaillie par un marteau-piqueur.

- Doucement, répéta le Dr Hopper qui comprenait les troubles que traversait son patient en cet instant.

Du moins, il se les remémorait pour les avoir étudiés lors de son internat.

- Je vais retirer le masque à oxygène, indiqua Whale en joignant le geste à la parole avec une délicatesse surprenante.

Une fois libéré de ce qui obstruait ses cavités buccale et nasale, Rumple comprit qu'il s'agissait en réalité d'un appareil respiratoire censé l'aider, justement.

Son rythme cardiaque perdit un peu de vigueur quand il percuta qu'il n'était pas en danger imminent et que les personnes autour de lui ne lui voulaient, à priori, pas de mal.

D'autres doigts effleurèrent sa joue et il essaya de tourner la tête pour voir à qui ils appartenaient.

Mais, là encore, sa trachée et ses cervicales n'obtempérèrent pas aux commandes données depuis ses hémisphères cérébraux.

- Pas de panique, résonna une voix qu'il reconnaissait comme appartenant ... à un ... criquet ?

Il ferma les paupières pour se concentrer. Cependant, ça ne prenait pas plus de sens.

- Vous avez subi un traumatisme important, continua l'homme à lunette qui lui faisait penser à un insecte même s'il n'en comprenait pas la raison.

En fait, il ne saisissait rien de ce qui se passait autour de lui.

Il chercha dans sa mémoire, dans l'espoir de trouver quelque chose qui puisse l'aider à s'agripper à un peu de logique. N'importe quoi, qui lui fournirait un indice sur le pourquoi du comment et tendrait à prouver qu'il n'avait pas glissé dans la démence.

Il tenta de rapiécer les éléments en sa possession.

La pièce où il se trouvait. Le cabanon. Il pouvait entendre le crépitement du feu dans la cheminée derrière leurs voix feutrées.

La remise, où il passait son temps à filer ... dans le but d'oublier ! Oh ! Ironie !

Il se rappela du petit chemin bordé de pierres, serpentant jusqu'à la terrasse de bois. Au-dessus du lac. Côté Sud.

Ses idées se remettaient lentement en place.

Il avait neigé à gros flocons. Une tempête comme on en rencontrait parfois dans le Maine, ces dernières années.

La Reine des Neiges ?

Elsa d'Arendel ?

La Forêt Enchantée ?

Storybrooke.

Le Sort Noir !

Non, il n'était pas fou. C'était simplement son cerveau qui lui envoyait des bribes des deux mondes dans lesquels il existait. Ou coexistait.

Belle. Qui était devenue la Ténébreuse.

La cabane au milieu des bois.

Une tempête de neige naturelle. Le sentier glissant et sa chute sur le sol gelé. Black-Out.