Lentement, Rumplestiltskin revint à la surface du petit monde de Storybrooke. Quelques minutes lui furent indispensables pour se remémorer les circonstances dans lesquelles il s'était couché.
Laps de temps pendant lequel, il baigna éhontément dans le cocon de chaleur et de bien-être qui l'entourait. Les antalgiques devaient cependant avoir cessé leur effet car sa caboche se mit soudain à résonner d'une douleur sourde et son sang se mit à cogner à ses tempes.
Malgré tout, il n'avait aucun désir de s'extraire de l'alvéole confortable dans lequel le reste de son corps meurtri était engoncé. La température était exquise et le corps modelé contre le sien, épousant chacune des courbes de ses membres, apaisait son âme habituée à la solitude.
- Belle, murmura-t-il tendrement.
- Mmm, répondit cette dernière tirée de son sommeil.
Avant que le rationnel ne vienne percuter les neurones endoloris de Rumple.
Ses paupières s'ouvrirent sous le choc et la lumière du début d'après-midi, filtrant à travers les persiennes, pénétra ses pupilles et lui arracha un grognement étouffé.
La Ténébreuse réagit comme si elle avait reçu une décharge électrique. En un réflexe, elle se redressa, l'alcôve de toile s'éboulant à ses mouvements saccadés.
- Tu vas bien ? s'inquiéta-t-elle, portant la main au front de l'homme dont elle avait partagé la couche, pour vérifier sa température.
- Oui. Je vais mieux, rectifia-t-il en retenant son souffle.
Elle s'était jointe à lui dans les draps et il ne savait quoi penser de cette évolution. Elle avait été limpide après son duel avec le pirate.
Hook !
Le crochet qui déchirait sa poitrine et Belle qui écopait de la Malédiction de la Ténébreuse pour avoir sauvé sa misérable vie.
Lacey ! Bien sûr.
Cela ne pouvait que résulter d'une énième tentative de manipulation de la part de la jumelle maléfique de sa douce princesse.
- Bien, entendit-il la voix de son épouse soupirer.
Il réprima de son mieux le saignement de son c?ur qui ne tarderait pas à se muer en hémorragie. Il aurait tant voulu que les attentions et sentiments de la jeune femme aux boucles brunes ne soient pas qu'hallucinations de sa part.
Mais pour l'instant, il lui fallait sortir de là et se soustraire à ses griffes sans trop de dommages. S'il se laissait illusionner par la Noirceur, il ne tarderait pas à prendre ses désirs pour des réalités et deviendrait son vassal en moins de temps qu'il ne le faut pour le dire. Prêt à faire n'importe quoi, à réaliser ses moindres caprices, pour la contenter. Et la première chose qu'elle exigerait serait de l'aider à trouver le moyen de se délester des bracelets inhibiteurs pour récupérer sa magie et l'abandonner à son triste sort. Elle était roublarde et ne reculerait devant rien pour obtenir ce qu'elle désirait. Et ce qu'elle désirait, c'était sa liberté, avant tout. Il ne devait surtout pas perdre ça de vue.
Mais comment réfléchir quand son crâne pulsait de douleur comme un signal ferroviaire l'alertant du passage du train ?
Il avait plutôt l'impression d'être le pauvre hère qui se retrouvait ligoté sur les rails.
- Pense, pense, pense, ordonna-t-il à son cerveau abruti par la souffrance.
Il ne pouvait pas se réfugier dans la remise dans son état présent. Il mourrait d'une pneumonie et l'hypothermie avait rendu son corps encore plus faible que d'ordinaire. Ce qui n'était pas peu dire.
La main de la Ténébreuse s'attarda sur son épaule, puis dessina des cercles, censés être apaisants, entre ses omoplates.
Peut-être que s'il ne bougeait pas et prétendait avoir encore besoin de dormir, il échapperait au pire ?
Les Ténèbres avaient tendance à être impatientes. Quand elles étaient en lui, il avait dû batailler longuement et fermement pour imposer un plan s'étalant sur des décennies, afin de retrouver Bae. Elles finiraient par se lasser. Non, pas qu'elles abandonneraient. Elles ne le faisaient jamais. Mais elles reviendraient à la charge plus tard. Quand elles auraient évacuer leurs colères ailleurs. Il ne craignait pas qu'elles s'en prennent à lui physiquement – autre que par le jeu de la séduction – car il était le seul à leur portée avec le potentiel requis pour leur apporter ce dont elles avaient besoin. Ses connaissances en magie et son esprit pragmatique étaient ses atouts.
Bien sûr, Belle était très intelligente et son appétit pour les connaissances les plus hétéroclites faisait d'elle un hôte tout à fait capable de leur fournir le matériel biologique nécessaire. Mais, elle avait un c?ur bien plus rouge que lui, à l'origine et elle était brave et conquérante. Tout ce qu'il n'avait jamais été. Elle résisterait courageusement à toutes leurs attaquent.
Sa seule faiblesse était lui-même. Même s'il ne la méritait pas, dans sa bonté, la femme qu'il avait enchaînée à lui pour l'éternité ne permettrait pas que le Mal s'en prenne à lui concrètement.
C'est pourquoi, il devait l'aider dans sa lutte. Il ne permettrait pas que Lacey gagne.
Après plusieurs minutes, la jeune femme se leva et quitta la chambre.
Rumplestiltskin soupira de soulagement et s'autorisa à respirer moins profondément, n'ayant plus besoin de feindre le sommeil.
Mais la trêve fut de courte durée.
- Il faut que tu manges un peu. Ruby a préparé une soupe de châtaignes, annonça-t-elle en revenant dans la pièce moins de dix minutes plus tard.
Elle posa un plateau sur la table de nuit, chargé d'un bol fumant et de leur tasse ébréchées, pleine de thé tout chaud également, à n'en pas douter. Puis, elle se tourna vers lui, indiquant clairement qu'elle n'était pas dupe de son petit jeu.
Elle se pencha pour l'aider à s'asseoir contre la tête de lit, mais il la repoussa sans cérémonie.
Le c?ur de la jeune femme se serra à son geste de rejet. Elle avait commis une nouvelle erreur en s'endormant contre lui. Mais, elle avait eu trop besoin de sentir son corps contre le sien. Ça faisait bien trop longtemps qu'ils n'avaient pas partagé un espace intime.
- J'ai besoin d'aller à la salle de bain, déclara-t-il un peu rauquement.
Sa voix était enrouée et les muscles cernant sa trachée désagréablement tendus.
- Bien sûr, balbutia-t-elle d'une toute petite voix, à peine audible.
Sans attendre, il rejeta la couette dans un mouvement exagéré et glissa ses mollets en dehors du matelas pour se mettre debout. Uniquement pour sentir son corps s'affaler comme un pantin désarticulé.
L'espace d'un instant, il escompta se retrouver au sol.
Au lieu de ça, il finit entre les bras de Belle, à moitié couchée sur lui en travers du lit qu'il n'avait pas eu le temps de quitter.
Quand ses iris caramel rencontrèrent ceux, azur, dilatés dans les orbites oculaires, encadrés par le visage cobalt de la femme qu'il aimait, il put distinguer sa princesse au c?ur d'or, sous les traits de la Ténébreuse.
Elle se dégagea précipitamment et lui tendit la main.
Tremblant d'émoi, il la saisit et accepta son assistance pour faire le court chemin qui menait de sa chambre à la salle d'eau attenante.
Elle attendit contre le panneau de bois, préservant son intimité tant que faire se pouvait – après lui avoir donné sa canne qui avait été récupérée dans la neige, également - pendant qu'il soulageait sa vessie et s'occupait de quelques ablutions, réservées habituellement à des heures plus matinales.
Il évita soigneusement de s'observer dans le miroir qui lui renvoyait invariablement l'image d'un vieil homme laid. Ce serait certainement encore bien pire aujourd'hui s'il relevait la tête.
- Rumple ? Est-ce que ça va ? questionna la voix de sa femme, l'inquiétude clairement présente dans sa voix.
Il regretta soudainement son attitude cavalière. Belle se battait de son mieux et elle ne méritait pas son mépris, ni son courroux. Mais, c'était si dur de savoir à qui il avait affaire.
Il boitilla jusqu'au seuil et ouvrit le battant pour se retrouver face à elle. Elle lui proposa son coude et il passa son bras dans le sien pour retourner dans la chambre, tout en s'appuyant sur sa canne de l'autre.
Une fois installé dans la chaise à côté du lit, le dos bien calé contre un coussin qu'elle avait insisté pour caler contre ses omoplates, elle entreprit de dérouler délicatement les bandes de gaz qui cerclaient ses phalanges, afin qu'il puisse manger et boire par lui-même, le plateau reposant sur les accoudoirs. Elle veilla à laisser une fine couche de la matière éthérée pour ne pas que la chaleur résiduelle des liquides, n'entre en contact avec ses engelures accidentellement.
Lorsqu'il eut terminé son repas et savourer son thé, il s'allongea à nouveau sur son lit et elle prit soin de rabattre bien correctement chaque pan du couvre-lit tout autour de lui.
- Je suis désolé, s'excusa-t-il.
- Non, c'est moi qui devrais te demander pardon, objecta-t-elle. Je n'avais pas le droit de m'immiscer dans tes draps. Je sais que tu as peur que je n'abuse de tes sentiments pour moi et que tu as déjà eu à neutraliser Lacey par le passé. Mes souvenirs et les tiens conjugués, enfin ceux que les Ténèbres ont importés, me font rougir de honte à chaque fois que j'y pense.
- Tu n'as pas à être embarrassée, si quelqu'un doit être gêné de sa conduite pendant cette période, c'est moi. Ce qui attirait Lacey, c'était la Noirceur qui habitait mon âme et le pouvoir de Gold. Pas ma personne. Parce que qui pourrait réellement vouloir de ça ? répondit-il avec une moue de dégoût en se désignant d'un geste vague.
- Ne parle pas de toi de cette manière, le gronda-t-elle gentiment. J'aime ce que je vois. Je suis tombée amoureuse de toi. L'homme derrière la Bête. Le tisserand qui file avec une telle finesse que le fruit de son labeur serait digne de la plus majestueuse des cours. Grâce à sa patience et a sa dextérité, hors du commun. Dextérité qu'il sait utiliser de plus d'une manière, ajouta-t-elle avec un petit sourire coquin. Celui qui m'a sauvée à plus d'un titre, plus d'une fois. Tu es mon héros.
- Et quel héros ! ironisa-t-il avec amertume. Regarde le résultat. Tu es prisonnière des Ténèbres qui étaient miennes. Je ne t'ai pas sauvée. Je t'ai condamnée. J'aurais dû rester à New-York...
- Tu serais mort, l'accusa-t-elle.
- Et j'aurais emporté la Malédiction avec moi depuis le monde sans magie. Le problème serait réglé. Au lieu de ça, je me suis accroché à mon sacro-saint instinct de survie et tu es celle qui en paie le prix.
- Tu n'es en rien responsable de ce que je suis devenue aujourd'hui, contrecarra-t-elle vigoureusement. Je suis la seule qui ait décidé de faire demi-tour. Parce que je t'aime et que je ne pouvais pas franchir la frontière de la ville. Quelque chose me retenait à Storybrooke. J'ai d'abord cru que c'était parce que je voulais suivre mon intuition. Mais, c'était tout simplement parce que je savais pertinemment au plus profond de mon c?ur qu'il était inutile pour moi de parcourir ce monde en tous sens pour trouver le bonheur. Parce qu'être heureuse pour moi, c'est être dans tes bras et partager ma vie avec toi. Mes joies et mes peines. Et je t'interdis de dénigrer l'homme que j'aime. Parce que, que tu le veuilles ou non, il est mon héros et il est tout ce que je désire.
D'une main un peu tremblante, elle releva son menton pour l'obliger à la regarder. La proximité de Rumple l'aidait à tenir bon.
- J'adore passer mes doigts dans ces cheveux gris, si doux au toucher, reprit-elle en joignant le geste à la parole. Je suis encensée par ces yeux couleur caramel et ce regard de braise, qui me fait littéralement fondre comme neige au soleil et perdre toute possibilité de pensée cohérente. Je raffole de ces lèvres, minces et douces comme du velours, capables de faire naître des frissons sur ma peau et des ouragans de plaisir en moi. Je suis exaltée à la simple idée de son corps tout contre le mien, qui lui correspond parfaitement. Comme s'il avait été dessiné juste pour moi.
- Belle, plaida-t-il à un souffle de sa bouche, avant de céder à la tentation même si le baume appliqué précédemment n'apaisait pas totalement les gerçures.
Leur baiser passionné gommait toutes traces de pincement et provoqua une onde de chaleur qui le parcourut du bout de ses orteils à la pointe de ses cheveux, traversant son épine dorsale.
