Tout à coup, un éclair de lucidité frappa ses neurones et il s'écarta brusquement.

- Tu as presque réussi à te jouer de moi, fulmina-t-il.

Il ne savait pas contre qui il était le plus en colère. Elle, pour l'aguicher ou lui, pour se laisser aller à croire que la réalité pourrait jamais rejoindre la fiction.

- Ce n'est pas un jeu, le rembarra-t-elle.

- Oh ! Pitié ! Ne me prend pas pour plus idiot que je ne suis. Suffit que tu me baratines avec les mots que je veux entendre et je plonge tête la première dans tes affabulations éhontées.

- Ce ne sont pas des mensonges ! s'indigna-t-elle, sentant les larmes chatouiller ses cils. Pourquoi ne peux-tu pas croire un mot de ce que je dis ?

- Regarde-moi ! se cabra-t-il de plus belle.

- Je ne fais que ça, te regarder. De loin, de très loin, même. Parce que tu nous as imposé une distance réglementaire. Je pensais que c'était les Ténèbres en toi qui t'obligeaient à te tapir dans ta tour d'ivoire mais il n'en n'était rien. Au contraire, elles te poussaient à te battre pour ce que tu voulais.

- Par me battre, tu veux dire, subtiliser ou acquérir ce que je convoitais par la ruse ? tonna-t-il.

- Non, je veux dire qu'au moins tu avais quelques ambitions, rectifia-t-elle avec véhémence.

- Mais, je ne mérite rien. Je ne suis rien. Ni personne. Je n'ai aucune prérogative à avoir, lui opposa-t-il.

- Tu es l'homme que j'aime ! Celui que j'ai épousé bien qu'il ait été sous le coup de la Malédiction. Je t'ai donné plus d'une chance de m'aimer, y compris quand tu avais clamé le contraire. Pourquoi ne peux-tu pas avoir un peu foi en moi, à ton tour ? Je ne permettrais jamais à Lacey d'user de ses charmes pour te séduire sous cette forme, s'offusqua Belle, blessée par ses allégations. D'ailleurs, je ne vois pas comment elle pourrait ! Je suis repoussante !

Choqué par ses propos, Rumple resta bouché bée quelques secondes. Avant de se rapprocher de son épouse, sans plus aucune considération pour ses propres émotions. Ce qu'il put lire dans ses yeux bleus aux iris surdimensionnés lui fit chavirer le c?ur. Jamais il n'avait pu apercevoir ce sentiment de honte et de mépris de soi aussi prononcé ailleurs que dans un miroir. Et encore moins sur le visage de la femme qu'il adorait.

- Belle, tu es magnifique, même sous les traits de la Ténébreuse, affirma-t-il. Quand je suis à tes côtés, je suis incapable d'ignorer ta présence et ta beauté, et de me concentrer totalement sur autre chose. Quand je suis dans la même pièce que toi, que tu sois bleue, verte ou rose, je ne peux me soustraire à ton attraction. C'est la raison première pour laquelle j'ai voulu m'isoler dans la remise. Je ne voulais pas risquer de succomber à la tentation du Mal. Tu as été très claire quant à ton souhait de t'éloigner de moi et ...

- Je n'ai jamais réellement désiré être loin de toi, interjeta Belle.

Le moment n'était peut-être pas bien choisi, mais il ne le serait jamais. Elle avait besoin de lui dire ce qu'elle avait sur le c?ur. Qu'il entende la vérité sur la profondeur de ses sentiments était soudain vital. Elle ne pouvait pas laisser la charade continuer plus longtemps. Elle avait bien failli le perdre pour toujours et il ne savait rien des véritables émotions qui bouillonnaient en elle.

Rumplestiltskin sentit l'espoir renaître en son c?ur et fit de son mieux pour l'étouffer dans l'?uf.

- Au puits, ... entama-t-il.

- Au puits, j'ai dit que je t'aimais, argumenta-t-elle.

- Tu as aussi dit que tu avais besoin de te protéger de moi, contra-t-il résolument. Que tu m'avais déjà bien trop donné, ce que je conçois parfaitement. Je ne suis pas quelqu'un de facile à aimer et peu de personnes ont tenues aussi longtemps que toi. En fait, à part Bae...

Il ne termina pas sa phrase car son pharynx se contractait au point d'être si douloureux qu'il était désormais incapable d'articuler le moindre son. Il se contenta de garder les yeux rivés sur un point au niveau de ses orteils sous la couette.

Le c?ur de Belle s'émietta dans sa poitrine à la vue de la douleur évidente que Rumple essayait vaillamment, mais vainement, de cacher.

- Rumplestiltskin ! le bouscula-t-elle d'un mouvement de coude, un peu plus brutalement que ce qu'elle n'avait prévu. Je sais ce que j'ai dit à ce moment-là. Certaines de ces choses étaient dictées par la peur. J'étais effrayée à l'idée de souffrir encore. Quand j'ai réalisé que tu m'avais menti... Que la dague que tu m'avais donnée le jour de ta demande en mariage n'était qu'un faux... Je me suis dit que cela impliquait forcément que tes sentiments pour moi l'étaient également. Que les mots que tu avais prononcés devant ce-même puits le jour où mon père m'y a conduite par le bras étaient simulés eux aussi. Et quand j'ai découvert le gantelet et qu'il ma mené à Elle, je me suis rappelé de tes paroles concernant la plus grande faiblesse de quelqu'un qui représentait, pratiquement toujours, ce que ce quelqu'un aimait le plus. J'ai été dévastée. C'était comme... comme si mon c?ur explosait en millions d'échardes qui se fichaient dans ma poitrine et transformaient chaque respiration en torture.

- Belle...

- Laisse-moi aller jusqu'au bout, s'il te plaît, le pria-t-elle. J'ai décidé de ne pas quitter Storybrooke avant de savoir tout ce que je sais à présent. J'ai su que je t'avais déjà pardonné quand je me suis rendue compte que je ne pouvais pas franchir la frontière sans toi. Mais maintenant, je sais. Je sais ce qu'Elle représente pour les Ténèbres. La dague est le seul moyen de les contrôler. Le seul moyen de les faire plier à la volonté de son détenteur. Je comprends pourquoi la Noirceur en toi voulait tant se débarrasser de ce lien avec le seul objet qui soit capable de la posséder pleinement. Non pas comme nous, les hôtes, tentons de la contrôler en prenant le dessus et en résistant de toutes nos forces. Car elle nous manipule à notre insu, même quand on pense être maître du jeu. Mais, réellement, en s'accaparant le pouvoir sans lui en laisser aucun. Maintenant, je sais que ta plus grande faiblesse était réellement cette dague maudite.

- Tu es ma force, Belle. Et non pas ma faiblesse. Tu l'as toujours été. Le gantelet n'aurait jamais pu te mener jusqu'à toi-même.

- J'en ai bien conscience, à présent. Et j'ai aussi pris conscience de la manière dont le Mal s'insinue jusque dans la moindre de mes cellules et parvient à interférer avec mes propres désirs sans même que je m'en rende compte, avoua-t-elle. Je t'ai tellement reproché d'abonder dans le sens de la Noirceur. De choisir la facilité plutôt que la droiture et la bonne chose à faire. Mais j'ai réalisé cette nuit, que tu n'avais pas réellement eu le choix. Parce que la Malédiction prend le pas sur la réalité et influence notre manière de voir les choses. C'est comme regarder à travers des lunettes déformantes et croire ce qu'on voit.

- Il est très difficile de distinguer la partie diabolique et ce qui reste de notre âme et de notre esprit, reconnut-il. La corruption se fait à tous les niveaux et tous les coups sont permis. C'est une guerre et elle prend tout ce dont elle a besoin, nos peurs, nos colères, nos mensonges, nos vices, et les faits siennes pour gagner du terrain jusqu'à nous consumer entièrement, sans partage.

Belle acquiesça d'un hochement de tête et posa délicatement ses phalanges indigo sur l'avant-bras droit de Rumplestiltskin. Jaugeant sa réaction. Quand elle fut sûre qu'il n'allait pas se détourner d'elle. Elle se lança à l'eau, rassemblant ses forces pour contenir Lacey et garder la main.

- Il y a autre chose que j'ai compris cette nuit, avoua-t-elle avec précipitation. C'est ce que toi, tu représentes pour les Ténèbres en moi.

- Moi ?

Rumple plongea son regard chaud dans celui de son épouse et fut témoin de la bataille qu'elle livrait intérieurement.

- Oui, toi. Tu es le seul qui puisse les réduire à néant par un baiser d'amour véritable. Mon c?ur et mon âme n'appartiendront qu'à toi. Mais pour ça...

- Il faut que la magie blanche de l'amour puisse opérer, finit-il à sa place.

Belle pressa sa paume plus fortement sur le poignet de son mari pour s'ancrer à lui. Il était également sa force dans cette guerre sans merci.

- Tu veux que je t'aide à trouver le moyen de retirer les bracelets, sourit-il cyniquement.

- Je n'essaie pas de te gruger, promit-elle. Tu tiendras la dague à ce moment-là. Ainsi, aucune chance que la Noirceur ne puisse s'échapper ou me faire faire quoi que ce soit.

- Tu veux que je détienne la dague ? s'abasourdit-il.

Les doigts de la jeune femme se mirent à trembler sur la manche de son pyjama et il identifia immédiatement la tension qui se construisait en elle.

Le Mal n'appréciait nullement le jeu de Belle et le lui faisait clairement ressentir. Résister à ses tentations et contrarier ses plans machiavéliques s'avérait être extrêmement douloureux physiquement.

Il grimaça quand il entrelaça ses phalanges indigo aux siennes, meurtries par les engelures, apposant sa paume contre la sienne. Espérant que cela aiderait la femme qu'il aimait à surpasser les Ténèbres qui la rongeaient. Chaque touche, chaque caresse qu'elle lui avait accordées, avaient été une source vive qui l'aidait à combattre la perversité en son temps.

- C'est moi, assura-t-elle, des larmes s'amoncelant sous ses cils.

Elle imaginait combien il devait être difficile pour lui de réussir à lui faire confiance. La vie lui avait appris à n'avoir confiance en personne, particulièrement en celles qui étaient censées vous aimer et vous protéger. Malcolm avait fait des dégâts irréparables et elle-même s'était détournée de lui à plus d'une reprise. La départager de ses pulsions pernicieuses était quasiment impossible. Son seul espoir était qu'il ait foi en elle.

- Tu n'auras pas à m'embrasser avant de détenir la dague, réitéra-t-elle. Je ne cherche pas à t'attirer dans mes filets pour t'embobiner et récupérer ma magie. Je ne trahirai pas notre amour. Je ne suis pas elle. Je ne céderai pas à la luxure.

D'un geste, Rumple la plaqua contre lui et la serra si fort que ses muscles abîmés par le froid protestèrent. Mais il n'en n'avait cure. Il voulait juste garder Belle un peu plus longtemps auprès de lui.

Tout ce qu'elle venait de préconiser sonnait juste. Si juste. Tout était clair comme de l'eau de roche dans son esprit, soudainement. C'était tellement évident qu'il se demandait pourquoi il n'y avait pas accordé plus de crédit auparavant.

Il savait pertinemment que la raison était qu'il était ardu pour lui de concevoir que son amour puisse sauver qui que ce soit, quand il avait toujours été source d'ennui pour tous ceux à qui il l'avait exprimé. Même Bae s'était senti étouffé par son affection paternelle.

Mais Belle était différente. Belle était unique. Elle avait raison. Elle lui avait accordé sa chance quand tous les autres le condamnaient sans discernement. Elle avait été son exception. Elle avait vu l'homme qui se cachait derrière le Monstre. Celui qu'il avait lui-même cru disparu. Elle avait été sa flamme dans un océan de Ténèbres. Elle avait fait redémarrer son c?ur poussiéreux. Lui avait redonné une raison d'espérer. Elle avait continué de croire en lui, même après des années d'emprisonnement dans les geôles, puis la cellule capitonnée de Regina, où elle avait été maintenue captive, juste pour être celle qu'il aimait.

Et il l'aimait. Oh ! Oui, il l'aimait. Tellement qu'il croyait que son c?ur pourrait bien exploser.

Elle s'était battue pour lui. Sa Belle. À son tour de se battre pour elle. Pour eux.