Rumple jeta un regard circulaire à son magasin et poussa un soupir de résignation. La poussière empiétait sur toutes les surfaces possibles, recouvrant les babioles et le brique-à-braque disposés sur les étagères. Les vitrines grisâtres exposant les objets les plus délicats.
Il n'avait pas eu dans l'idée de trouver son espace de travail dans un autre état de délabrement que celui-ci, mais ça lui faisait tout de même un pincement au c?ur de constater le résultat de plusieurs mois d'abandon des lieux.
Il avait bien pensé à demander à Dove de s'occuper de l'entretenir, juste pour la forme, mais avait renoncé devant la futilité du projet. Rarement, un client passait la porte. Quand une personne en franchissait le seuil par le passé, c'était toujours dans le but d'établir un deal avec lui et non dans la perspective d'acquérir quoi que ce soit par le biais d'un achat. Ceux qui y venaient, savaient d'avance qu'ils ne pourraient y conclurent aucune bonne affaire. Seul leur désespoir et le manque d'alternatives conduisaient leurs pas dans cet endroit.
Secouant la tête dans une vaine tentative de déni, il clopina dans l'arrière-boutique pour y rassembler quelques possessions qui pourraient lui être utiles. Le vieux coucou qu'il s'obstinait à rafistoler régulièrement. Le mécanisme avait passé l'âge et les pièces étaient difficiles à se procurer. Néanmoins, Rumplestiltskin appréciait remonter les engrenages un à un. Chaque pièce à sa place et tout tournait rond à nouveau.
Il pourrait l'accrocher au mur de la cuisine. Belle savait apprécier les choses rares et venues d'un autre temps, même si elles n'étaient pas parfaites. Un peu comme lui, sourit-il.
Elle disait qu'elles avaient un cachet spécial et étaient plus authentiques que tous les gadgets électroniques inventés en ce monde. Non, qu'elle n'utilise les avancées technologiques qui étaient en elles-mêmes la magie de l'univers dans lequel ils avaient été parachutés par le Sort Noir. Internet et l'informatique n'avaient pratiquement plus aucun secret pour elle. En bonne autodidacte qu'elle était, elle s'était plongée avec délice dans l'étude de la chose et s'étaient inondées d'informations aussi utiles qu'abracadabrantes.
Il n'était pas en reste et s'était relativement bien adapté aux us et coutumes qui présentaient des avantages certains et souvent providentiels. Mais il n'était pas un fan incontesté de la chose. Il l'utilisait à bon escient suivant ses besoins. Il préférait de loin la sensation de la roue de bois tournant dans sa paume et la vue du fil tressé qui résultait de l'amas de laine brute et touffue. Plus question d'or pour Rumplestiltskin, cependant. Mais il n'aurait rien changé pour autant.
Il avait senti son c?ur se réchauffer dans sa poitrine à la pensée de sa femme.
Il n'avait pas le temps de rêvasser. Son objectif était clairement défini.
Il avait réussi à convaincre les Héros de lui accorder un peu de temps supplémentaire, pour lui seul, et comptait bien le mettre à profit.
Il les soupçonnait d'avoir eu pitié de lui. C'était bien la première fois qu'ils manifestaient un quelconque signe de contrition à propos de sa personne. Il n'était pas habitué à l'indulgence d'autrui. Aucun n'avait fait montre de compassion à son égard depuis des lustres. La raillerie et le dédain étaient plutôt leurs réponses à sa misère. Qu'importait, tant que cela lui permettait de réussir sa mission.
Le Dr Hopper et Miss Lucas avaient sans aucun doute possible, plaidé en sa faveur suite à l'intrusion médicale qu'il avait subie. Il frissonna aux souvenirs du bourdonnement de l'énorme machine destinée à déceler de potentielles complications suite à l'hypothermie dont il avait été victime.
Il avait haï chaque seconde de l'interminable procédure. Couché sur cette planche de plastique après avoir été truffé d'isotope radioactif, entouré d'un gigantesque cercle de métal qui le bombardait de rayons ionisants en tournant sur lui-même l'avait transi d'effroi.
Le mouvement de la gamma caméra lui rappelait bien trop le tourbillon des vortex capables de vous mener dans les univers parallèles. Il détestait ce moyen de transport encore plus que l'avion qu'il avait été contraint de prendre pour rejoindre Bae. L'appareil gigantesque semblait l'avaler tout cru.
Belle n'avait pas pu l'accompagner, bien évidemment. Elle n'avait même pas cherché à venir. Trop centrée sur lui et l'angoisse qu'ils n'acceptent pas de le soumettre au test médical. Ou que lui-même refuse de s'y rendre, bien que ce soit l'opportunité idéale pour mettre leur plan en action.
Elle aurait pourtant dû savoir qu'il était prêt à tout par amour pour elle. Y compris à affronter une coloscopie - Heureusement pour lui, ce n'était pas le cas. L'imagerie médicale ressemblait à une ciné-cure à côté, de son point de vue - si ça avait été la seule option possible d'amorcer le stratagème qu'ils avaient conçu.
Après leur c?ur à c?ur, ils étaient restés blottis l'un contre l'autre, calfeutrés dans les couvertures jusqu'à ce que les médecins qui l'avaient secouru reviennent pour une « visite de contrôle »
Son épouse lui avait répété en détail tout ce que Whale et Hopper lui avaient expliqué à propos du suivi de sa chute accidentelle sur le verglas et des heures passées dans la neige qui en avaient résulté.
Lovés dans la couette, sa tête reposant sur son épaule, une de ses mains bleuies restant sur son estomac, dessinant absentement des formes géométriques de ses phalanges agiles sur la flanelle de la chemise de son pyjama, ils avaient mis à plat tous les aspects toxiques de leur relation, abattus toutes leurs cartes.
Rumple était bien conscient que les Ténèbres tapies dans l'ombre n'attendaient qu'un signe de faiblesse de Belle pour passer à l'attaque. Elle se démenait pour garder la main, alors même qu'ils conjecturaient les différents maillons qui leur permettraient de se libérer des chaînes du sortilège démoniaque.
Il pouvait la voir trembler sous les assauts de la Noirceur qui tempêtait contre son hôte.
- Trahison ! hurlait-elle à tue-tête.
Lacey n'aurait de cesse de s'acharner à essayer de gagner la bataille et entraîner Belle sur l'autre versant.
- J'ai peur. Je suis terrifiée, avait-t-elle avoué tout contre son cou.
- Ce n'est pas toi, expliqua-t-il en la serrant plus fort contre lui. C'est la Malédiction qui lutte pour sa survie. Elle essaie de te faire faire demi-tour et de bannir cette idée folle de la réduire à néant. Elle utilisera tout ce qui passe à sa portée. Tout ce qu'elle pourra trouver dans ton esprit et dans ton c?ur pour transférer l'épouvante qui permettait peut-être d'annihiler tes résolutions. Elle t'embrouille les sens pour obtenir ce qu'elle veut.
- Elle est en bonne voie. Qu'est-ce qui se passera si quelqu'un d'autre s'empare de la dague ? Pour l'instant je suis en sécurité, mais une fois que tu la tiendras dans ta main... Je serai ton esclave. Je n'aurai plus la moindre possibilité de contrôle quel qu'il soit. Ce sera toi et tu pourras faire de moi ce que tu veux.
- Belle, la seule chose que je souhaite, c'est que tu sois heureuse, réfuta-t-il pour contrer ses angoisses légitimes.
Elles avaient été siennes. Il avait vécu sous le joug de Zelena, dans un cage, traité comme – Non, pire - qu'un animal de compagnie. Et bien avant ça, Zoso avait été le jouet du Duc des Basses Terres. Les Ténèbres connaissaient le goût âpre de la soumission et de l'emprisonnement sans rémission.
- Alors, dans ce cas, on pourrait tout simplement rester ici. Vivre comme ça. Loin de tout et de tout le monde. Juste nous deux, dans notre petite bulle, proposa-t-elle au bord des larmes.
Il dut se faire violence pour ne pas céder devant sa bouille de petite fille terrifiée par le monstre qui sort la nuit.
Sauf que le Monstre ne résidait pas sous son lit, ni dans son armoire, mais en elle.
- Ce n'est pas ce que tu désires, contra-t-il. Imagine ce que ce sera de voyager et de visiter tous les continents. L'aventure dont tu as toujours rêvée.
- J'ai eu assez d'aventures, protesta-t-elle. Je n'en veux plus. Je veux juste passer le reste de ma vie avec toi.
- C'est mon désir le plus cher, approuva-t-il. Mais, pas de cette manière. Tu es immortelle. Que se passera-t-il quand je mourrai ?
Elle se colla encore un peu plus contre lui, bien qu'il n'ait pas cru que ce soit possible.
- Tu ne mourras pas, prophétisa-t-elle. Si tu m'aides à récupérer ma magie, je te jetterai un sort. Tu seras inaltérable. Notre amour sera éternel.
- Notre amour est déjà éternel, argumenta-t-il. Et c'est parce que je t'aime que je ne permettrai plus que la Malédiction s'immisce entre nous. Depuis notre emménagement, elle a réussi à nous éloigner l'un de l'autre plus que jamais, alors qu'on n'a jamais eu autant de temps de tranquillité à savourer à deux.
Il caressa sa joue turquin tendrement et déposa un baiser encore plus tendre sur ses lèvres lilas.
