Rumplestiltskin ferma la porte de la devanture de son magasin d'antiquités et fit coulisser le pêne dans la gâche de métal pour la verrouiller.
Il avait du mal à cerner ses sentiments après la petite rencontre préméditée par Emma et Regina. Cela expliquait pourquoi elles avaient donné leur assentiment pour qu'il puisse passer un moment seul dans sa boutique.
La discussion qu'il venait d'avoir avec les mères de son petit-fils le mettait en émoi. Pris entre le désir de se rapprocher de l'adolescent qui avait plus ou moins le même âge que Bae quand il l'avait laissé glisser dans le vortex, revenant sur sa promesse. Brisant un deal pour la toute première fois de sa vie. Et la douleur des actions passées du dit-adolescent à son égard.
Celui qui avait fini par devenir l'Auteur, n'avait jamais que prétexté souhaiter le connaître, afin de l'espionner pour le compte de sa famille maternelle. La seule qui semblait compter aux yeux du gamin. Non, pas qu'il remette en cause l'amour d'Henry pour son père biologique, mais quand il était question de sa propre personne, c'était une autre histoire.
L'enfant avait déjà un grand-père avec qui il entretenait des liens assez étroits, d'après les informations qui étaient parvenues aux oreilles de Rumple. Pourquoi aurait-il exprimer l'envie d'en avoir un deuxième ? Quand le second ne pourrait, manifestement, jamais arriver à la cheville du premier. Roi de son état, pourfendeur de dragons, héros sur son destrier blanc.
Comment le pauvre paysan qu'il était pourrait-il jamais rivaliser ?
Comme il l'avait expliqué à Belle, il n'était plus rien, ni personne, à présent. Sans sa magie, il n'avait rien à offrir à un garçon de quinze ans.
Quand il élevait Bae, dans les Basses Terres, il pourvoyait à peine à leurs besoins quotidiens grâce à ses talents de fileur de laine. Le confort n'était même pas une option dans la cahute qui leur servait d'habitation. Il avait fait au mieux selon ses maigres moyens. Et ce n'était pas grand-chose. La seule denrée qu'il avait pu offrir à son fils en abondance et sans réserve aucune, c'était son amour. Et c'était ce qui l'avait perdu, au final.
Il aurait tant aimé pouvoir correspondre aux attentes de Bae et être l'homme dont son fils aurait pu être fier.
Peut-être avait-il une chance de réparer ses erreurs du passé par procuration via son petit-fils ?
Mais les risques d'écueils étaient élevés pour son c?ur de père et il n'était pas certain de pouvoir encaisser une énième trahison de la part de l'adolescent.
Ce dernier avait nombre de figures paternelles autour de lui, à commencer par Robin de Locksley qui vivait désormais sous le même toit que Regina et dont le fils, Roland, était comme un frère cadet pour Henry.
D'autre part, le compagnon du Maire venait fréquemment à la cabane, donc, il était inutile de lui envoyer un autre mouchard.
L'embuscade dont il venait d'être victime le chamboulait au plus profond de son être et embrouillait ses réflexions. Belle saurait sûrement le conseiller.
Mais avant de rentrer la rejoindre, il devait encore accomplir sa mission.
Il devait retirer la dague de sa cachette, derrière une des aiguilles de la grande horloge surplombant la bibliothèque et la rapporter à la cabane, où elle l'attendait sûrement impatiemment.
Son épouse lui avait confié où elle avait dissimulé la seule arme qui était synonyme de la plus grande menace à laquelle elle pourrait jamais être exposée.
Il était touché dans chacune des fibres de son corps par la confiance qu'elle lui témoignait. Il était mieux placé que quiconque pour comprendre ce que cela représentait pour la personne qui abritait les Ténèbres.
Elle avait dû combattre farouchement avec les plus grandes peurs que la Noirceur éveillait en elle, pour réussir à le mettre dans la confidence.
Elle lui avait révéler que la cachette qu'il avait lui-même déjà utilisée était ce qu'elle avait eu de plus pratique sous la main quand elle avait disparue du milieu de la rue, devant la bibliothèque.
Impulsivement, la Ténébreuse s'était réfugiée dans l'appartement qu'elle occupait, au-dessus du bâtiment publique, son attention encore toute concentrée sur lui et le coup que Hook venait de lui porter, peut-être fatal.
Le souvenir du stratagème qui avait fonctionné à merveille pour lui s'était imposé à elle comme une évidence. Imaginant – avec raison – qu'aucun d'eux ne la penserait assez stupide pour replacer l'artefact à un endroit où il avait déjà été camouflé. Elle avait donc pris ses dispositions pour mettre l'arme ultime à l'abri avant de décider de tourner son courroux vers Zelena.
Le pirate était mort, elle ne pouvait donc plus le punir pour la manière dont il avait fait un enfer de la vie de Rumplestiltskin, avant de le pourchasser durant des siècles et de s'en prendre à elle au passage.
Elle avait donc jeté son dévolu sur la Méchante Sorcière de l'Ouest et s'était appliquée à le venger de tout ce que la femme à la peau verte lui avait fait subir dans la cage où elle l'avait retenu captif pendant plus d'une année. Reproduisant la sentence selon le célèbre proverbe : puni par où l'on a pêché.
En lui racontant tout ça, elle avait soigneusement éviter de croiser le regard de l'homme qui la tenait tout contre lui. Honteuse de la manière dont elle s'était comportée avec une femme qui avait donné la vie, quelques heures à peine avant de devenir sa prisonnière.
Rumple avait été plus que partagé entre avoir pitié de la terrible rouquine sociopathe et se réjouir du sort identique à celui qu'elle lui avait imposé qu'elle avait connue pour une période relativement courte, comparé à la durée de sa propre expérience.
Il y a longtemps, il se serait plus que probablement délecté du fait que la Sorcière Verte expérimente pareille douleur que celle qu'il avait connue, enfermé dans sa cage, ou même quand il avait perdu Bae.
Mais, il n'était plus cet homme-là. Il avait été nettoyé de toute substance maléfique et il ne pouvait pas souhaiter, même à sa pire ennemie, les affres qu'il avait expérimentés lorsqu'il avait été traité comme un animal ou séparé de la chair de sa chair.
Par contre, même s'il avait bien conscience que, redevenu humain - seulement humain - et pourvu du c?ur le plus pur qui puisse exister, il aurait dû trouver en lui, le moyen de lui accorder sa miséricorde, lui pardonner l'assassinat de son fils était une chose qui était au-dessus de ses forces.
Il y avait un pas entre la compassion et l'absolution et il n'était pas prêt à le franchir.
Secrètement, il était aussi flatté que la première des choses que le Mal ait mise en exergue chez la femme qu'il aimait, soit son désir de le venger des affreux qui avaient eu un rôle prépondérant dans le fait de rendre sa propre vie misérable.
La colère de Belle ne l'avait pas instinctivement portée vers Regina, qui l'avait retenue en captivité pendant des décennies sur le seul chef d'accusation d'être sa bien-aimée. Non, la Princesse d'Avonlea n'avait pas orienté ses représailles pour les châtiments injustifiés dont elle avait soufferts inutilement. Elle s'était posée en vengeresse pour le compte de l'homme qu'elle aimait.
Et, bien que ce soit totalement amoral, il ne pouvait se délester de la sensation qui éveillait des ailes de papillon dans son estomac à ce que cela impliquait.
Même sous la domination de la Malédiction, son épouse avait éprouvé le besoin de punir ceux qui avait fait du mal à son mari, avant ceux qui lui avaient causé du tort à elle-même.
Bien entendu, cela cadrait parfaitement avec le caractère d'héroïne de la brave Princesse d'Avonlea.
N'empêche que cela rehaussait son ego, choses à laquelle il n'était, pour le moins, pas habitué.
Arrivé devant la bibliothèque, il entra sans hésitation, faisant tinter la clochette au-dessus de la porte.
- Monsieur Gold, s'exclama une des meilleures amies de Belle.
- Rumple, la corrigea-t-il.
Après la nuit qu'elle avait passée parmi ses comparses à réconforter sa femme pendant qu'il gisait inconscient sur le sofa, les familiarités pouvaient être réduites à leur stricte minimum.
- Rumple, répéta Ariel en piquant un fard. Comment allez-vous ?
- Mieux, à l'évidence, répondit-il.
Il était certain que toute la ville connaissait déjà les résultats de la scintigraphie qu'il avait passée deux heures auparavant. Whale était une vraie pipelette et les héros lui avaient certainement demandé des comptes sur son état de santé à peine avait-il eu le temps de quitter la clinique.
Il avait refusé le transport en ambulance. Il ne fallait tout même pas exagérer. Il se fichait que les résidents de Storybrooke parlent de lui dans son dos, mais il était hors de question qu'il se rende complice d'une scène digne d'une mauvaise sitcom. C'était Dove qui était venu le prendre avec la Cadillac, tôt ce matin, en compagnie de Leroy et Tinny, spécialement dépêchés pour jouer ses « garde du corps » supplémentaires. Il n'avait pu se retenir de rouler des yeux au ciel en apprenant la condition sine qua non de la clique de bien-pensants qui dirigeaient la bourgade à sa venue en ville.
Comme s'il pouvait représenter un danger quelconque pour qui que ce soit sans sa magie, avec sa stature de fétu de paille !
Néanmoins, il était agréable de s'apercevoir qu'il était toujours craint, ce qui lui avait assuré une tranquillité relative, excepté pour les deux mères d'Henry !
Le trouillard mille fois tourmenté en lui, s'en sentait plus à l'aise. Pris pour une menace, personne ne viendrait le houspiller ou le bousculer pour se divertir en se moquant ouvertement de lui. Le jetant à terre, tenant son bâton hors de sa portée, tandis que les gens de la foule riaient de son impuissance à se relever et à claudiquer le plus vite et le plus loin possible de leurs poings et de leurs semelles, voire de tout outil qu'ils avaient sous la main à ce moment-là, poursuivi par leurs insultes et leurs crachas.
- Tant mieux, vous nous avez fait peur, sourit chaleureusement la sirène qui s'était érigée en gardienne du temple de son épouse, veillant sur ses chers bouquins en son absence.
Quelque chose qui pétillait dans ses yeux émeraude lui rappelait sa princesse et il n'avait aucune difficulté à comprendre leur amitié.
La jeune femme originaire du Royaume de Poséidon s'était spontanément proposée pour accompagner la louve lors de ses visites nocturnes sous la pleine lune et il ne pourrait jamais lui en être assez reconnaissant.
Ces petites soirées entre filles avaient permis à Belle de ne pas se perdre totalement dans la Noirceur qui déroulait ses tentacules pour s'agripper et posséder l'âme de la nouvelle Ténébreuse.
- Vous m'en voyez désolé, affirma-t-il. Loin de moi, l'envie de vous faire vivre une nuit telle que celle-là.
- Je m'en doute. Ne vous excusez pas, ce genre d'aventure ne se prévoit pas vraiment. Je suis contente que tout se termine bien. Enfin, je veux dire, autant que possible étant donné la situation présente, se corrigea-t-elle.
- Moi, aussi, proféra-t-il, croisant les doigts mentalement pour que tout finisse bien, en effet et qu'ils trouvent enfin leur fin heureuse.
- Que puis-je faire pour vous ? questionna-t-elle. Belle a besoin d'autres livres ? Sur l'hypothermie, peut-être ?
- Je vois que vous la connaissez bien, sourit-il. Mais, non. Elle a déjà trouvé tout ce qui pouvait possiblement exister sur le sujet grâce à internet et je pense sérieusement à oublier de payer la connexion pour les six prochains mois, au moins !
- Elle ne va pas vous lâcher d'une semelle, professa-t-elle en riant légèrement à son tour, à ses dépens.
- En effet, j'en ai bien peur, cautionna-t-il. C'est pour ça que je souhaiterais profité de ma semi-liberté conditionnelle pour empaqueter quelques-uns de ses objets personnels, dans l'appartement du haut. Ça la distraira peut-être de ma personne pendant quelques heures.
Ariel lui lança un regard compatissant et fit un grand geste du bras, lui signifiant que la route était libre et toute à lui.
