Sans crier gare, Belle fit volte-face et s'enfuit vers la chambre d'amis qui était devenue sienne, depuis quelques mois.

Effrayée par les hallucinations qui s'imposaient à elle et s'incrustaient sous ses rétines contre son gré, elle chercha refuge dans la pièce qui était son sanctuaire. Là, où elle rêvait de lui et de ses bras, dans l'ombre de la nuit, les yeux grands ouverts, quand il dormait, paisiblement supposait-elle, de l'autre côté du couloir.

Maintenant, elle l'imaginait baignant dans son sang, les paupières mi-closes, ses pupilles dénuée de toute vie.

Sauf qu'il n'était pas mort. Pas encore.

Il était bien vivant et l'avait suivie en claudiquant jusque devant l'antre de la Bête. Il s'immobilisa dans l'embrasure de la porte, hésitant à en franchir le seuil et à fouler aux pieds son intimité.

Elle avait presque gagné le mur du fond et se tenait debout, non loin du lit. Ses pupilles élargies étaient à nouveau rivées à l'arme qu'il tenait fermement dans sa main droite. Ses mains nouées l'une à l'autre, comme si elle essayait de les empêcher d'agir de leur propre volonté.

La proximité du poignard maudit qui avait le pouvoir de sceller son sort, faisait remonter tant de malveillance en elle que ça lui donnait le tournis.

Elle était épouvantée, horrifiée, consternée, mortifiée, par ses propres pensées, tant elles étaient viles et abjectes.

Elle se donnait envie de vomir.

Comment pouvait-elle seulement songer à faire du mal à l'homme qu'elle aimait et qui aurait tout sacrifié pour elle ?

Faisant fi de sa répugnance à empiéter dans son espace intime sans aucune invitation de sa part, ce dernier se résolut à faire quelques pas pour la rejoindre à l'intérieur.

Elle était visiblement bouleversée et il pouvait aisément comprendre pourquoi. Mais, ils avaient concocté un plan, et récupérer la dague maléfique n'était que la première étape.

Étape qu'il avait réussie avec succès. Pour une fois, il avait mené à bien sa mission. Pour une fois, il avait été à la hauteur de la situation. Même si son orgueil avait été mis à rude épreuve. Il avait prouvé qu'elle pouvait compter sur lui. Qu'elle pouvait compter avec lui. Qu'il pouvait lui être utile. Au lieu du fardeau qu'il avait toujours été pour elle, pendant toutes ces années.

- Rumple, l'entendit-il plaider, quasiment supplier.

Il pensa un instant qu'elle l'implorait de lui remettre l'objet qui incarnait tous ses désirs. Mais quand il détacha son regard de la lame ondulée pour le reporter sur sa femme, il constata que ce qu'elle attendait de lui était tout autre.

- Éloigne-toi de moi, chuchota-t-elle, reculant de deux pas.

Rumplestiltskin la fixa et la sonda en moins de trois secondes. Tremblante de la tête aux pieds. Les yeux exorbités et noyés de larmes.

- Belle, souffla-t-il, une douleur immense s'engouffrant dans son c?ur à la vue de l'effroi dans ses immenses iris azurés et de la souffrance évidente peinte sur ses traits fins.

Elle secoua la tête de droite et de gauche en s'éloignant d'un autre pas pour encore augmenter l'espace entre eux. Levant ses paumes comme pour se protéger. Mais c'était surtout lui qu'elle voulait sauvegarder. En le tenant à distance. Loin des terribles menaces que les Ténèbres en elle faisaient planer sur lui.

Il avait fait de même quand ils cohabitaient dans son château. Leur imposant tant bien que mal un périmètre de sécurité. Elle n'avait pas compris à l'époque, mais elle intégrait pourquoi en cet instant. Toutes ces années de solitude auto-imposée. La peur de faire souffrir ceux que vous aimiez qui vous rongeait le ventre, comme un acide.

Instinctivement, Rumplestiltskin bazarda la dague sans plus de cérémonie, indifférent au claquement sur le parquet de l'arme ultime qui lui avait été si précieuse autrefois, et s'avança à nouveau vers elle.

- Ne t'approche pas, murmura-t-elle, des sanglots dans la voix.

Contrairement à sa requête éplorée, il agrippa une de ses mains aux reflets de nacre bleuté et l'attira à lui, la serrant aussi fort que ses muscles encore endoloris le lui permettaient.

- Tout va bien se passer, certifia-t-il au creux de son oreille, cachée derrière une de ses boucles brunes. Je suis là. Je te tiens.

Gémissant, elle laissa éclater ses pleurs et se raccrocha à ses épaules comme s'il était une bouée de sauvetage en pleine tempête maritime. Ce qui n'était qu'une pâle comparaison étant donné le typhon d'émotions auquel elle devait faire face en cet instant.

- Toutes ces abominables idées qui fleurissent à mon esprit. Je suis exécrable, se fustigea-t-elle.

- Ce n'est pas toi, Belle. C'est le Mal en toi qui insuffle ses affreuses choses dans ton cerveau. Il sent le danger et il cherche à t'embrouiller pour te déstabiliser et prendre le dessus.

- Il y réussit !

- Non. Tu es plus solide que ça. Tu es une héroïne qui affronte ses Démons. Ma princesse courageuse. Celle qui ne renonce pas. Qui se bat jusqu'au bout.

- La Noirceur est trop dense. Je ne suis pas de taille à lutter.

- Bien sûr que si, lui garantit-il en enserrant son visage entre ses paumes, sa canne abandonnée sur le sol, non loin de la dague diabolique.

Il pressa son front contre le sien pour laisser son regard pénétrer celui de la femme de sa vie.

- Tu es la Princesse d'Avonlea. Celle qui a sauvé son peuple d'une terrible menace. Celle qui a choisi de lier son destin à celui d'un Monstre pour l'éternité et qui a vaincu la Bête, déjà une fois, assura-t-il. Tu peux le refaire.

D'un geste prompt mais empli de délicatesse, il colla sa bouche sur celle de la jeune femme maudite dans un baiser à la fois tendre et passionné. Escomptant de tout son c?ur que leur amour puisse contrebalancer les Ténèbres qui voulaient engloutir celui de la femme à qui il appartenait corps et âme.

Bien que Belle soit dans l'incapacité d'atteindre sa magie, les deux forces pouvaient se mesurer et leur baiser, peut-être, permettre à la meilleure partie de son épouse de vaincre.

La bataille faisait rage en elle. Elle pouvait ressentir les éléments métaphysiques qui se déchaînaient l'un contre l'autre. Bientôt, ils furent relégués au second plan, toute son attention focalisée sur la douceur et l'intensité des émotions que faisait naître en elle le contact charnel échangé avec Rumplestiltskin.

- Je t'aime, déclara-t-il à bout de souffle quand il relâcha ses lèvres.

- Je t'aime, aussi, professa-t-elle, des perles salées roulant sur ses joues.

Fermant les paupières, elle appuya sa temps sur sa clavicule et se concentra sur les battements qui résonnaient dans la cage thoracique de l'homme qui avait réussi à survivre à la Malédiction pendant des siècles.

Personne ne la connaissait mieux que lui. S'il était persuadé qu'elle avait les ressources nécessaires en elle pour la vaincre, alors, elle devait avoir foi en lui et en son appréciation de la situation.

Elle devait se battre sans relâche pour remporter la première manche. Avant de gagner la guerre. Leur baiser avait apporté une sorte d'accalmie, comme une trêve, un répit pour son âme écartelée. Pour l'instant, elle était sauve. Et lui, aussi. Il était momentanément à l'abri du Monstre qui sommeillait en elle. Elle pouvait l'entendre continuer à gronder, cependant. Elle ne pouvait pas se permettre de baisser sa garde. Elle devait persister et lui tenir la dragée haute.

Rumple la garda blottie contre sa poitrine un long moment, ignorant la douleur dans sa cheville, qui demandait grâce. Permettant à Belle de s'ancrer à lui pour affronter le Mal ragaillardi par la proximité de l'objet sacré entre tous.

Même s'ils étaient la prochaine étape à franchir, les bracelets de cuir jouaient, pour l'instant, en faveur de l'hôte humain plus qu'en celle des Ténèbres. L'isolant de sa source de magie, dans laquelle elles n'auraient pas manqué de puiser si l'occasion leur en avait été donnée.