Ouvrant grand les paupières, Rumple prit conscience qu'il n'était pas dans sa chambre.
La main cobalt de Belle reposait sur son abdomen et un léger ronflement lui apprit qu'elle avait piqué du nez sur son bouquin - et sur ses pectoraux - qui gisait béant, sur la couverture qu'elle avait pris soin d'ajouter pendant son sommeil.
Il étudia son profil, s'émerveillant pour la énième fois de sa beauté, même sous la Malédiction. Ne pouvant résister, il releva une de ses boucles sauvages de son front pour la maintenir derrière le lobe délicat de son oreille.
Son geste réveilla la jeune femme qui s'étira lentement. Ce qu'il regretta car il aurait voulu pouvoir la contempler encore quelques minutes avant que la réalité ne reprenne ses droits.
- Hey, chuchota-t-il quand ses prunelles céruléennes se posèrent sur son visage.
- Hey, répondit-elle en souriant, encore dans une semi-inconscience.
Tendrement, elle étala ses doigts bleus argentés sur sa pommette rose pour l'attirer à elle et déposer un baiser sur ses lèvres, encore un peu gercées à cause du froid.
- Bien dormi ? s'enquit-il.
- Comme ça ne m'était pas arrivé depuis longtemps, avoua-t-elle.
L'énergie des Ténèbres brûlaient sans fin dans ses veines et elle pouvait rester éveillée pendant plusieurs semaines d'affilée avant que son enveloppe charnelle ne s'effondre d'épuisement.
Bien évidemment, ce n'était pas un secret pour son mari.
- Quand tu es à mes côtés, mon repos est bien plus efficient, confia-t-elle.
Ça aussi, il le savait. En tout cas, elle l'espérait. Tout comme elle espérait bien que la chose ait été identique quand la situation était inversée.
La lueur de compréhension dans ses iris chocolat confirma qu'il savait parfaitement de quoi elle parlait.
- Peut-être qu'on pourrait expérimenter la chose régulièrement, proposa-t-il avec hésitation.
La dernière chose qu'il souhaitait, c'était s'imposer entre ses draps. Dormir tout contre elle lui apportait toujours un apaisement supplémentaire, bien qu'il ne soit plus le Ténébreux. La chaleur de son corps ajoutant à la sensation de bien-être même dans ses songes les plus profonds.
Si la chose était vraie pour elle aussi, comme elle venait de le déclarer...
- J'aimerais beaucoup, accepta-t-elle. Avant d'ajouter précipitamment : si tu n'as pas peur de dormir avec un Monstre.
Sa conscience s'éveillait pleinement et avec elle, sa mémoire hantée par les insoutenables images projetées sur ses rétines la veille.
- J'ai dormi avec le Monstre pendant plus de trois cents ans, lui rappela-t-il. Et je ne le suggérerais pas si ça ne me tenait pas à c?ur.
- Juste, reconnut-elle, avant de se blottir plus étroitement contre lui.
Elle profita encore quelques instants du cocon douillet qu'elle avait élaboré plus tôt. Jusqu'à ce que l'estomac de Rumple ne réclame pitance par un gargouillement prononcé.
- Désolé, s'excusa-t-il avec un regard penaud.
Un coup d'?il au réveil, sur sa table de chevet apprit à la jeune femme qu'il était déjà tard dans l'après-midi.
- Inutile de t'excuser. Tu n'as rien ingéré de solide depuis ce matin, commenta-t-elle en se dégageant de ses bras pour quitter le matelas.
Elle se rendit à la cuisine dans l'idée d'accommoder quelques restes, pendant qu'il s'escrimait à remettre ses chaussettes et enfilait ses pantoufles, sans doute préparées par Belle, à côté du lit.
Le pain d'épice, à peine entamé par les convives la nuit de la pleine lune, attendait patiemment, préservé dans du papier d'aluminium, sur l'étagère. Il était encore plus délicieux après quelques jours car le goût des épices infusées ressortaient plus savoureusement.
Rumple avait un petit penchant pour les douceurs sucrées et elle sourit en découpant une tranche épaisse qu'elle plaça sur une assiette, après avoir déposé la bouilloire remplie d'eau sur la flamme bleue de la gazinière.
Le son de sa canne sur le sol lui indiqua qu'il avait décidé de se joindre à elle dans la cuisine.
- J'aurais pu t'apporter une collation, bouda-t-elle quelque peu.
- Je déteste manger au lit, lui rappela-t-il inutilement car elle s'en souvenait parfaitement.
Pour lui, cette habitude était celle des nobles. En paysan qu'il avait toujours été avant d'endosser la Malédiction, il n'avait jamais pu souffrir telle attitude. Elle avait bien essayé une fois ou deux, mais à chaque tentative, il s'était plaint des miettes qui encombreraient les draps et des difficultés à se nourrir à moitié affalé sur le matelas.
- J'aurais tout disposé sur un plateau, contra-t-elle.
- Hé bien, inutile de te donner cette peine. Je suis peut-être vieux et boiteux, mais pas encore grabataire.
- Tu n'es pas vieux, le réprimanda-t-elle en passant ses bras autour de son cou pour l'embrasser goulûment.
- Plus de trois cents ans ! Je ne sais pas ce qu'il te faut ! lui fit-il remarquer en enserrant sa taille de guêpe après avoir relâcher ses lèvres.
- D'accord, concéda-t-elle finalement. Mais tu ne les fait pas du tout ! Maintenant, viens manger.
Il s'assit de bonne grâce devant la tasse ébréchée et ne se fit pas prier pour mordre à pleines dents dans la friandise faite maison.
- Mmm, succulent, s'enthousiasma-t-il.
- Tant mieux, répliqua-t-elle tout en versant l'eau frémissante sur les feuilles de thé.
Un instant plus tard, elle emplissait le récipient symbolisant leur amour du liquide au bouquet amer.
Après quelques tranches et gorgées, dégustées dans un silence quasi religieux si ce n'était l'entrechoquement de la vaisselle de porcelaine, Rumple s'éclaircit la gorge.
Réfrénant un soupir, Belle déglutit la goulée de breuvage brunâtre et se prépara à la suite. Elle s'était enfoncé la tête dans le sable aussi longtemps qu'elle le pouvait. Il était temps de faire face à la réalité.
